en Scandinavie, etc. 12
), l’identité des fonctions de Viṣṇu et de
Vidar apparaît : l’un et l’autre interviennent au même moment,
lors d’une crise cosmique, alors qu’il faut restaurer les dieux,
rétablir un monde « bon » après une victoire éphémère des
puissances du mal ; l’un et l’autre s’en prennent à la même
matière, l’espace, la totalité verticale de l’espace ; l’un et
l’autre opèrent par les mêmes moyens, leur puissance de
dilatation infinie, d’une part, et, d’autre part, leurs pas — les
trois pas de Viṣṇu suffisant à tout, le pas de Vidar permettant
le reste.
6. Comme il n’y a pas d’eschatologie dans les hymnes, ce
rôle de Viṣṇu n’y est pas mentionné 13
. Mais c’est ici le lieu de
rappeler une remarque souvent faite : la mythologie des
hymnes n’est pas celle de toute une époque, mais, à l’époque
de leur rédaction, celle d’un milieu ; ils ne témoignent pas de
ce qui se savait, se conservait dans d’autres milieux.
Ce que disent les hymnes n’est d’ailleurs pas moins
précieux pour la confrontation de Vidar et de Viṣṇu
14
. Il y a
quatre-vingts ans, Abel Bergaigne a donné en peu de mots le
meilleur signalement du Viṣṇu r̥gvédique. Sa légende, dit-il,
peut se résumer dans deux traits essentiels : « Viṣṇu a traversé
en trois pas l’univers ; Viṣṇu est le fidèle allié d’Indra. » Et
Hermann Oldenberg a bien interprété cet exploit et cette
alliance. Viṣṇu, dit-il, est l’arpenteur de l’espace, il en rend les
diverses parties accessibles, disponibles ; d’où résulte une
affinité avec le dieu combattant et conquérant : c’est Viṣṇu qui
introduit Indra dans la portion du monde où son action est
nécessaire 15
. Coupé de l’eschatologie, ce rôle paraît mineur, en
tout cas subordonné, quand on le compare à celui du Viṣṇu
classique. Mais qu’on imagine ce que serait Vidar dans une
mythologie scandinave qui ne parlerait pas du Ragnarøk : on
saurait simplement qu’il est « le plus fort après Thor », qu’il
représente pour les dieux un grand espoir dans leurs périls, que
les hommes lui préparent de génération en génération une
chaussure pour un certain pas très important ; mais,
pratiquement, il interviendrait à peine, tous les duels avec les
géants, ces démons nordiques, étant le fait de Thor. Dans le
R̥gVeda, où Indra est à l’honneur, la situation est celle-là, sous
la réserve que Viṣṇu, son fidèle allié, l’aide par ses pas, qui
sont comme la préfiguration — ou le vestige — de ceux qu’il
accomplit seul dans l’épopée et dans les Purāṇa lors d’une
crise aussi grave pour les deva, pour Indra lui-même, que le
Ragnarøk pour les Ases.
En compensation de cet appauvrissement, les trois pas de
Viṣṇu reçoivent dans le R̥gVeda des interprétations, des
applications plus variées que dans l’épopée 16
. Tantôt ils sont
faits horizontalement, sur la terre, et alors le bénéficiaire en est
Manu, à qui ils assurent la possession de la terre ainsi arpentée
(VI, 49, 13 ; VII, 100, 4, cf. I, 155, 4 ; VII, 100, 3) ; tantôt ils
sont verticaux, avec deux variantes, franchissant soit la terre,
l’atmosphère, le ciel (VI, 69, 5), soit la terre, le ciel, et un audelà mystérieux du ciel (I, 155, 5, avec le commentaire de
Bergaigne, La Religion védique, II, pp. 414-41517
). Le
bénéficiaire est très généralement Indra. Dans deux hymnes
qui concernent son combat contre Vr̥tra se trouve le même
appel, apparemment formulaire, et bien difficile à traduire,
adressé à son allié faiseur d’espace (IV, 18, 11 ; VIII, 89, 12) :
sakhe viṣṇo vitaráṃ ví kramasva !
« Camarade Viṣṇu, marche plus outre par des pas distributifs ! » (ou
comme on traduit couramment, « fais tes larges pas ! »).
Mais, ailleurs, les bénéficiaires sont les hommes après leur
mort (I, 154, 5, cf. 6 ; I, 22, 20 ; cf. X, 15, 3). Et, si l’on
considère les rituels, heureusement conservés dans les livres
de l’Inde, alors qu’en Scandinavie ils n’ont pas survécu à la
christianisation, les pas de Viṣṇu servent à bien d’autres
choses : la fonction du dieu est de donner à ceux qu’il favorise
l’espace dont ont besoin leur action, leur ambition, leur vie et,
à la limite, mystiquement, de leur permettre d’occuper le tout.
À sa consécration, le roi fait « les trois pas de Viṣṇu »
(ŚatapathaBrāhmaṇa, V, 4, 2, 6, etc.) ; l’officiant les fait en
plusieurs circonstances, notamment lors de l’établissement de
l’autel du feu (ibid., VI, 6, 4, 1 ; 7, 2, 10-16 ; 7, 4, 1-8, etc.) ;
« Fais tes larges pas, Viṣṇu, fais une large place pour notre
demeure ! », est-il demandé à la fin de l’agniṣṭoma (ibid., IV,
5, 1, 16) ; lors des sacrifices lunaires, associé à Agni, Viṣṇu
reçoit cette éloquente prière : « Ô Agni et Viṣṇu…, faites une
place pour moi, vous qui faites des places ! »
(ĀpastambaŚrautaSutra, II, 13, 7-8). L’utilisation de cette
compétence du dieu va loin : dans un hymne qui demande une
bonne conception et un bon accouchement (R̥g Veda, X, 184),
beaucoup de dieux sont invoqués chacun pour une opération
particulière : dans la première strophe Tvaṣṭar, l’ouvrier des
dieux, pour qu’il « peigne » les formes ; Prajāpati, le maître
des créatures, pour qu’il dirige le jet de semence au bon
endroit ; Dhātar, le Créateur, pour qu’il mette en place
l’embryon, etc. ; mais Viṣṇu est invoqué d’abord (str. 1) pour
qu’il prépare la matrice (Víṣṇur yóniṃ kalpayatu) : dans ce cas
particulier, il s’agit toujours de la même chose, donner aux
intéressés le lieu de leur action. On se rappellera que, dans la
Lokasenna, str. 10, témoin certainement d’une tradition
mythologique, et peut-être d’un usage rituel, c’est aussi cet
office qu’exerce modestement Vidar, en attendant sa
performance du Ragnarøk.
7. Cette identité de fonction de Viṣṇu et de Vidar, leur
action par dilatation et par pas conduit à poser — secondaire,
et sans incidence sur ce qui précède — la question de
l’étymologie. Quelle que soit celle qu’on retient pour le nom
de Viṣṇu, c’est un fait, depuis longtemps noté, que la langue
védique lui associe avec prédilection des mots composés du
préverbe ví-, signifiant « séparation », sans doute ici comme
moyen de progression dans l’espace ou de distribution de
l’espace 18
: ví cakrame, ví māme « il a enjambé, il a mesuré en
séparant ». La formule d’appel deux fois attribuée à Indra et
rappelée plus haut contient deux fois ce préverbe : ví kramasva
« développe des pas », mais aussi vitarám « plus outre, pour
aller plus loin ». Ce comparatif, qui éclaire ainsi le sens de
l’action du dieu, rappelle que Viṣṇu peut en effet faire un pas
toujours « plus loin », tant qu’il y a une partie d’espace à
arpenter, et, mystiquement — par son « troisième pas » —, audelà même de l’espace.
Peut-être tenons-nous ici l’explication la plus simple du
nom de Vidar, vieil-islandais Víðarr, dont le í est certainement
long19
. Beaucoup ont été proposées. Les meilleures le
rattachent d’une manière ou de l’autre à l’adjectif víðr (cf.
allemand weit, etc.) « large » ; ainsi celle que préfère Jan de
Vries : « Víðarr, zu víðr gebildet, und zwar *vīða-harjaR “der
weitherrschende” “celui qui règne loin” » (cf. Finnur Jónsson,
Lexicon poeticum, s. v.). L’adjectif scandinave víðr est luimême d’origine discutée, mais l’explication la plus probable le
rapproche justement du sanscrit vitarám « plus loin », de
l’avestique vītarəm « de côté », c’est-à-dire, en dernière
analyse, du préverbe vi-. L’adjectif scandinave víðr a un
comparatif viðari, et l’adverbe correspondant víða un
comparatif víðar ou víðarr. Ce víðar(r), ce « plus loin »,
qualifiait-il, orientait-il, dans des formules liturgiques ou
populaires, la fonction de Vidar, comme vitarám celle de
Viṣṇu ? L’hypothèse n’est pas invraisemblable. En ce cas, le
nom Víðarr pourrait n’être qu’un traitement artificiel de
l’adverbe qui caractérisait l’action du dieu ; Vidar serait,
décliné au masculin, l’appel même, l’espoir même de ses
adorateurs.
1. Plan de deux conférences faites au Collège de France, les 7 et 14 décembre
1961.
2. Jan de VRIES, Altgermanische Religionsgeschichte2
, II, 1957, pp. 275-277.
3. En gros d’accord avec Vǫluspá, str. 45-58, mais ajoutant quelques détails
qu’il n’y a pas lieu de récuser pour cela (ainsi le combat de Tyr et de Garm, celui de
Heimdall et de Loki) : la Vǫluspá n’est pas un récit continu, mais une suite
d’allusions aux moments importants d’un récit supposé connu. Pour la défense de
Snorri contre les soupçons accumulés par l’hypercritique, voir mon Loki, 1948,
pp. 81-109 (édition allemande, 1959, pp. 53-76) [cf. édition française de 1986,
pp. 61-83].
4. Naguère encore, on considérait une des figures de la croix de Gosforth, en
Northumberland, comme représentant le combat de Vidar et de Fenrir (Fenrir étant
ici un serpent à tête de loup). On pense plutôt aujourd’hui, après Richard
Reitzenstein, qu’il s’agit du Christ déchirant la gueule du monstre infernal pour en
faire sortir les âmes. Mais il peut y avoir eu contamination : d’autres figures de
cette croix sont sûrement prises à la mythologie scandinave (Thor tirant le serpent
cosmique de la mer ; Loki enchaîné), simplement chargées d’une valeur
symbolique chrétienne (J. de VRIES, Altgermanische Religionsgeschichte2
, II, op.
cit., pp. 297-298) ; il est donc naturel de penser que le Christ, leur voisin, a été
marqué par le type de Vidar ; en tout cas, il a exactement l’attitude que décrit
Snorri : son pied gauche avancé comme en marche, appuyé sur la mâchoire
inférieure du monstre, et sa main gauche poussant vers le haut la mâchoire
supérieure.
5. Stig WIKANDER, « Germanische und indo-iranische Eschatologie », Kairos,
II, 1960, pp. 83-88. Le point de départ de toutes ces recherches est l’article
fondamental « Pāṇḍava-sagan och Mahābhāratas mytiska förutsättningar »,
Religion och Bibel, VI, 1947, pp. 27-39, que j’ai traduit et commenté dans Jupiter,
Mars, Quirinus, IV, 1948, pp. 37-100.
6. « Pāṇḍava-sagan och Mahābhāratas mytiska förutsättningar », art. cité.
7. On réduit trop le rôle de Vidar en disant qu’il est « le vengeur d’Odin » ; il
l’est en effet, puisqu’il tue le monstre qui vient d’engloutir ce dieu, et la Vǫluspá,
str. 55, les Grímnismál, str. 17, mettent en vedette cet aspect de son action. Il n’en
est pas moins vrai que l’action a une plus vaste portée : les mâchoires ouvertes du
monstre, s’il avait survécu, ne se seraient pas satisfaites de leur première proie et,
comme elles s’ouvraient de la terre au ciel, tout y aurait passé.
8. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’un espace abstrait, mais de découpages, de
positions dans l’espace.
9. N’excluant pas (pas plus que dans le cas de Janus à Rome) une valeur
spatiale, autre que celles qui intéressent Vidar : Heimdall naît, opère au bout, au
seuil du monde. Pour l’analogie de Heimdall et de Janus, voir mes Dieux des IndoEuropéens, 1952, pp. 104-105.
10. Louis RENOU, « La valeur du silence dans le culte védique », Journal of the
American Oriental Society, LXIX, 1949, pp. 11-18 ; mes Déesses latines et mythes
védiques, 1956, pp. 44-70 (Diua Angerona). On a proposé d’autres explications
pour le silence de Vidar ; ce serait, par exemple, une prescription initiatique, Vidar
ayant besoin d’une « initiation » pour son exploit.
11. Gaya Charan Tripathi, Der Ursprung und die Entwicklung der
Vāmanalegende in der indischen Literatur.
12. Ce qui est commun, c’est la fonction des deux dieux et, dans
l’accomplissement de cette fonction, l’importance et de la dilatation et des pas,
l’une et les autres étant naturels, puisqu’il s’agit de dieux spatiaux. Mais les scènes
où s’exprime cette fonction et s’emploie ce moyen sont entièrement différentes, et
aussi les périls que court le monde dans les deux cas : 1) Scandinavie : le monstre à
gueule béante (type largement répandu, par exemple, dans l’Inde, Bhāgavata
Purāṇa, X, 12, 16-17, 28, 30-31 ; X, 37, 4…), affronté par un dieu qui le muselle,
ou pénètre en lui et le tue de l’intérieur, etc. ; 2) Inde : le possesseur et l’usurpateur
de terre dépouillé par la demande de trois pas, ce qui est une des spécifications du
thème des « demandes rusées de terrain » — dont la peau de bœuf de Didon est une
autre (l’essentiel de la bibliographie est dans Stith THOMPSON, Motif-Index of FolkLiterature, sous K 185, 1-11, « Deceptive land purchase » ; cf. mes Documents
anatoliens sur les langues et les traditions du Caucase, II, 1962, pp. 72-80, avec la
note finale de Pertev N. BORATAV) ; récemment, Alwyn et Brinley REES, Celtic
Heritage, 1961, pp. 66-67, ont rapproché les trois sauts de l’Irlandais Tairchell, le
futur saint Moling (la ruse des trois sauts sollicités et accordés sert ici à assurer une
fuite, non à acquérir un terrain ou un espace).
13. Cependant, R̥g Veda, I, 155, 6, paraît contenir une allusion à Viṣṇu nain,
voir Louis RENOU, Études védiques et pāṇinéennes, XV, 1966, p. 38.
14. Le livre de J. GONDA, Aspects of Early Viṣṇuism, 1954, n’est utilisable que
si l’on pratique la même logique que l’auteur, ce qui n’est malheureusement pas
mon cas. Pour la même raison, je ne discuterai pas V. MACHEK, « Origin of the God
Vishnu », Archiv Orientálni, XXVIII, 1960, pp. 103-126.
15. Die Religion des Veda
2
, 1917, pp. 230-231 ; trad. de la première édition,
Victor HENRY, La Religion du Veda, 1903, pp. 192-193. Voir les importantes
remarques de F. B. J. KUIPER, « The Three Strides of Viṣṇu », dans Indological
Studies hon. of W. Norman Brown, 1962, pp. 137-151.
16. Voir la première partie, pp. 8-18, de mon article « Viṣṇu et les Marút à
travers la réforme zoroastrienne », Journal asiatique, CCXLII, 1953.
17. Cette formule est évidemment en rapport avec la variante du Bhāgavata
Purāṇa, citée ci-dessus, où Viṣṇu épuise le monde visible en deux pas et confond
son « donateur » à propos du troisième. Cf. ce qui est dit du Loup que disloque
Vidar : il ouvre la gueule du ciel à la terre, et l’ouvrirait plus large encore « s’il y
avait de la place », ef rúm væri til, cf. ci-dessus ici et ici.
18. C’est le même préverbe (ví-) qu’emploie, par exemple, dans l’Iran, le
Vidēvdāt, 2, 10-11 (et 14-15, 18-19), pour désigner l’extension de la terre que
produit l’opération — peu claire — de Yima (vī nam-, vī sav-).
19. Jan de VRIES, Altnordisches etymologisches Wörterbuch, 1962, p. 659, s. v.
Le rapprochement avec le dieu illyrien Vidasus, dont on ne connaît que le nom, ne
suffit donc pas à ranimer l’explication (Kauffmann, 1894) sans rapport avec le
caractère du dieu, par le vieux scandinave viðr « forêt », malgré A. MEYER, « Die
illyrische Götter Vidasus und Thana », Glotta, XXXI, 1948, pp. 235-243.
Gram
L’étude qui suit développait la matière de deux cours au
Collège de France les 16 et 23 février 1961. Elle fut publiée
pour la première fois en 1970 dans Du mythe au roman. La
Saga de Hadingus (Saxo Grammaticus, I, V-VIII) et autres
essais, dont elle constituait l’Appendice II (pp. 147-157). Elle
fut corrigée par l’auteur sur quelques points mineurs à
l’occasion de la réimpression du livre en 1983.
Sur le même sujet — en particulier sur la figure du héros
Starkad — on consultera le chapitre « Les trois péchés de
Starcatherus » dans Heur et malheur du guerrier. Aspects
mythiques de la fonction guerrière chez les Indo-Européens
(1969, pp. 77 et suiv.) et le premier chapitre (« Starkaðr ») de
Mythe et épopée, II (1971).
À Michel Foucault
Dès son article de 1843, où les premières analogies de
Niord et de Hadingus étaient signalées, Wilhelm Müller avait
noté que Hadingus a pour fils Frotho, le premier Frotho,
c’est-à-dire Frodi, variante connue de Freyr, comme Niord a
pour fils Freyr, et en outre que Hadingus et ce Frotho se
succèdent sur le trône comme, dans l’« histoire » de la
dynastie d’Upsal selon Snorri, Freyr devient roi après Niord.
Il semble qu’il eût été naturel, pour Wilhelm Müller et pour
ceux qui, après lui, ont confirmé et développé le parallélisme
de Niord et de Hadingus, les Ferdinand Detter, les Rudolf
Much, de porter aussi la comparaison sur les prédécesseurs
du couple « père et fils » dans les deux dynasties, celle des
Ynglingar suédois et celle des Skioldungar danois. Ils ne l’ont
pas fait, et j’ai moi-même attendu dix ans après la publication
de La Saga de Hadingus pour tourner une difficulté qui
certainement les avait retenus.
Cette difficulté est évidente : dans l’historicisation de la
mythologie qui a fourni à l’Ynglinga saga son ouverture
divine, Niord et Freyr sont le second et le troisième roi ; un
seul les précède : Odin. Cet ordre de succession s’explique
par le mythe, historicisé lui aussi, de la guerre des Ases et des
Vanes, avec lequel il est expressément mis en rapport :
pendant le règne d’Odin, en conclusion de la guerre, les
grands Vanes, c’est-à-dire Niord avec son fils Freyr et sa fille
Freyia, ont été transportés chez les Ases, d’abord comme
otages, mais bien vite comme associés à part entière,
constituant ainsi avec eux une société divine complète et
équilibrée où la fonction de fécondité propre aux Vanes a été
assurée au même titre que les fonctions magique et guerrière
propres aux Ases. En conséquence, lorsque Odin meurt
— dans ce récit qui se veut histoire, les dieux sont des
hommes, meurent comme les hommes —, c’est Niord qui le
remplace sans intermédiaire à la tête de la société totale,
préparant la voie à son fils Freyr, Yngvifreyr, qui sera
l’éponyme de la famille. Les prédécesseurs de Hadingus, au
contraire, sont nombreux, et l’éponyme Scioldus (Skjǫldr) est
parmi eux. La liste de Saxo contient quatre « préSkioldungar », c’est-à-dire quatre personnages antérieurs à
Scioldus, puis Scioldus, puis Gram, puis Hadingus. D’autres
variantes existent, mais elles ne modifient que les premiers
termes de la dynastie : quand Hadingus y figure, il n’y est
toujours qu’un terme lointain, postérieur à Scioldus. Or il
n’est pas besoin de regarder longtemps pour constater que ni
Gram, père de Hadingus, ni Scioldus, père de Gram, ni les
père, oncle et grand-père de Scioldus ne présentent de traits
odiniques.
Le problème, ainsi limité, est mal posé. Il est clair que ce
n’est pas spécifiquement l’Ynglinga saga que Saxo — ou son
auctor — a utilisée. Mais peut-être, indépendamment de
l’Ynglinga saga et autrement qu’elle, a-t-il utilisé le même
procédé, à savoir la transposition en « rois » non pas
seulement, par hasard ou caprice, d’un ou de deux dieux, mais
de toute une structure divine. C’est bien, en effet, ce qu’a fait
l’Ynglinga saga, mais en se fondant sur la structure
théologique binaire qui, dans la guerre des Ases et des Vanes,
ne mettait en valeur comme dieux mâles qu’Odin chez les Ases
et, chez les Vanes, Niord et Freyr : elle présente trois rois
successifs, Odin, Niord et Freyr. Mais les études
comparatives, notamment la comparaison de la guerre des
Ases et des Vanes et de la guerre, homologue, des proto-
Romains et des Sabins aux origines de Rome, montrent que
cette structure binaire recouvre en réalité une structure
ternaire, celle des « trois fonctions » : comme il s’agit d’une
guerre et que les deux partis, appelés à se réconcilier dans
une société unitaire, doivent s’y battre « bien », la deuxième
fonction, la guerrière, y est comme diluée, et ce qui s’affronte
différentiellement c’est la première (les Ases, les compagnons
du demi-dieu Romulus) et la troisième (les Vanes opulents, les
riches Sabins) ; de là résulte l’effacement, parmi les
protagonistes, de celui qui pourrait représenter la deuxième
fonction : la plus répandue des deux variantes romaines
oppose, solitaires, Romulus et le roi des Sabins, écartant
l’allié étrusque de Romulus, Lucumon, spécialiste de la
guerre ; parmi les Ases, le récit scandinave de la guerre ne
mentionne même pas Thor.
Mais on peut concevoir que des suites de rois, mis ou non
en dynasties, aient été formées directement par la
transposition de la théologie complète, trifonctionnelle, sans
référence à l’épisode mythologique de la « première guerre »,
qui l’altérait. De fait, c’est ainsi que les quatre rois
préétrusques de Rome, les deux fondateurs Romulus et Numa,
puis Tullus, puis Ancus présentent successivement des
caractères de la première fonction (sous ses deux aspects
complémentaires), de la deuxième, de la troisième — ce qui
serait couvert en Scandinavie, mutatis mutandis, par le
magicien Odin et par Tyr en tant que dieu du Þing, puis par le
combattant Thor, puis par le couple Niord et Freyr, donneurs
de richesses. On sait que la « liste canonique » Scandinave est
plus simple : dans les « idoles » du temple de Vieil Upsal, elle
se réduisait à Odin, Thor, Freyr et ailleurs, dans des formules,
à Odin, Thor, Niord et Freyr ; Tyr, en tout cas, en est éliminé,
pour des raisons qu’on croit entrevoir. Ne serait-ce pas,
partiellement au moins, cette liste que Saxo, ou sa source,
aurait utilisée, à partir de l’éponyme, pour constituer les
premiers termes de la Skjǫldunga saga : Scioldus, Gram,
Hadingus, Frotho ? Cette hypothèse de travail a été
considérée dans deux cours du Collège de France, les 16 et
23 février 1961. Il n’en sera retenu ici que ce qui concerne
Gram, compris comme un transposé de Thor. Quelques mots
suffiront pour Frotho I et pour Scioldus.
Le problème de Frotho I — qui occupe le second livre de
Saxo — est en réalité le problème des Frothones. L’histoire
des Skioldungar a en effet multiplié les transposés de FrodiFreyr, divisant entre eux les éléments constitutif de ce type
divin. Certains en ont été comblés, mais, même chez les autres,
il en reste assez pour que le type soit reconnaissable. Frotho I
est de ceux-là : son règne s’ouvre par la conquête d’un
prodigieux trésor, et une allusion est faite à propos de lui au
fameux « moulin de Frodi » qui produisait de l’or indéfiniment
et que connaît l’Edda. Mais, comme Axel Olrik l’avait signalé
dès 1910 dans un appendice de sa Danmarks Heltedigtning, à
la faveur de l’homonymie, le premier héritier du mythique
Frodi a aussi reçu de la substance d’un viking de ce nom,
Frode, qui, vers 830, périt en Irlande après avoir, avec son
frère, terrorisé l’Écosse et la Grande-Bretagne.
Quant à Scioldus — pour qui, semble-t-il, la tradition ne
fournissait pas grand-chose à « l’histoire » —, il occupe avec
beaucoup de majesté le rang où l’on attend Odin, mais Odin a
cédé ce rang à un modèle, à des modèles qui, aux yeux du
pieux moine, du patriote ardent, et aussi du bon courtisan
qu’était Saxo, avaient plus de prestige que le diabolique
imposteur des mythologues et exprimaient mieux, en tout cas,
son idéal de la royauté : les Valdemar, à qui le Danemark
devait une puissance et un éclat qu’il n’avait pas connus
depuis Knut le Grand, qui conquirent plusieurs provinces
allemandes, codifièrent les lois de Scanie, de Seelande et de
Jutland, et se montrèrent humains dans l’administration de
leur empire. Scioldus fut fait en conséquence vainqueur des
« Saxons », promulgua des lois salutaires après avoir abrogé
les lois « impies » et se distingua par sa bienveillance et sa
générosité (I, III, 1-2). Sur ce point, Paul Herrmann [Die
Heldensagen des Saxo Grammaticus. II : Kommentar, 1922] a
dit l’essentiel, notant en outre que, dans le fragment d’Angers,
la marge correspondant au règne de Scioldus est couverte de
notes, de corrections, qui tendent toutes à donner un glorieux
prototype aux actions de Valdemar II, dit « le Législateur » ou
le Victorieux. N’est-ce pas à ce Valdemar que sont dédiés les
Gesta Danorum : Te ergo, salutaris princeps ac parens noster,
cuius illustrissimam a priscis temporibus prosapiam dicturus
sum, clarissima lux patriæ, Waldemare, dubium laboris huius
progressum favore prosequi rogo… ? Et, dans deux phrases
presque cicéroniennes, Saxo ne résume-t-il pas sur le nom de
ce prince les mérites qu’il attribue par ailleurs à Scioldus : Ita
antecessorum famam atque opinionem operum magnitudine
supergressus, ne Romani quidem imperii partes armis
intentatas liquisti. Cumque fortitudine et liberalitate
instructissimus habearis, plusne hostes bellis terreas an cives
humanitate demulceas, ambiguum reddidisti ?
À la différence du roman de Hadingus, celui de Gram, bien
que garni de poèmes, est peu développé : I, IV, dix-huit
paragraphes, la plupart courts, dans l’édition de Jørgen Olrik et
de Hans Ræder. En voici une traduction où l’on s’est efforcé
de garder les singularités de l’original.
1. Peu après, de cette épouse, il eut un fils, Gram. Sa merveilleuse nature
rappela si bien les mérites de son père qu’il semblait qu’elle courût sur ses
traces. Tout jeune, doué des plus éminentes qualités du corps et de l’esprit, il
monta au sommet de la gloire et la postérité garde un tel souvenir de sa
grandeur que, dans les plus vieux poèmes des Danois, c’est par son nom
qu’est exprimée la regia nobilitas (le haut rang royal) 1
. Il s’attachait avec la
plus vive énergie à tout ce qui pouvait affermir et aiguiser ses forces.
S’entraînant avec application, il apprit auprès des gladiateurs l’art d’éviter et
de rendre les coups. Pour témoigner sa reconnaissance, il épousa la fille de
son précepteur Roarus, sa contemporaine et sa sœur de lait, mais peu après,
pour payer les services d’un certain Bessus, qui lui avait été souvent fort
utile, il la lui remit en mariage (mercedis loco coniugem tribuit). Bessus était
son compagnon et son appui dans ses entreprises guerrières, et l’on n’a pu
décider si sa gloire était due à son propre courage, ou à celui de Bessus.
2. Ayant appris un jour que Gro, la fille du roi des Suéons, Sigtrugus,
avait été promise à un certain géant, jugeant une telle union inadmissible
(exsecratus), indigne du sang royal, il entreprit une guerre en Suède, décidé,
à l’exemple d’Hercule (Herculeæ virtutis exemplo), à s’opposer aux
entreprises des monstres. Il entra en Gothie et là, comme il s’avançait couvert
de toisons de boucs pour faire fuir ceux qu’il rencontrait et que, enveloppé de
peaux de diverses bêtes fauves et brandissant dans sa droite une terrible
massue, il simulait l’allure des géants, il rencontra sur sa route Gro, alors
qu’elle cheminait à cheval avec quelques suivantes pour se baigner dans les
eaux de la montagne 2
. Elle pensa que c’était son fiancé qui se trouvait devant
elle et, tout effrayée, femme qu’elle était, par cet épouvantable et insolite
accoutrement (tam insoliti cultus horrore), elle tira sur les rênes et,
tremblante, commença à dire ces vers dans sa langue maternelle :
3. Je vois venir chez le roi l’odieux géant et obscurcir de son pas le
milieu du chemin,
— ou plutôt mes yeux me trompent. Car souvent, sous un vêtement
de fauve,
il arrive que se cachent des hommes audacieux.
Alors Bessus dit :
Jeune fille, qui charges de ton poids l’encolure du cheval,
prononçant à ton tour une réponse, dis quel est ton nom, de quelle
famille tu es née.
Gro répondit :
Mon nom est Gro, mon père est roi, aussi brillant par le sang
qu’étincelant par les armes.
Toi aussi, déclare-nous qui tu es, d’où tu es né.
4. Bessus lui dit :
Je suis Bessus, brave aux armes, terrible aux ennemis, épouvante
des nations, et souvent arrosant son bras du sang ennemi.
Alors Gro :
Qui, je te le demande, conduit votre troupe ? Sous quel chef
élevez-vous vos enseignes guerrières ? Quel prince commande à
vos combats — et dis-moi vers quel lieu vous portez la guerre.
5. Bessus répondit :
C’est Gram qui mène la troupe, heureux à la guerre (Marte beatus),
que ne savent fléchir la peur ni la force. Ni le feu ardent, ni la
sauvage épée, ni le flot de la mer ne l’ont jamais effrayé. C’est
sous ce chef, jeune fille, que nous élevons nos enseignes d’or.
Gro répliqua :
Hâtez-vous de tourner votre course, si vous ne voulez pas que
Sigtrugus vous écrase tous avec sa troupe, fixe sur les pieux
féroces vos gorges serrées par le lacet, enserre vos corps dans les
nœuds inflexibles et, torve, livre vos cadavres aux corbeaux
voraces.
6. Bessus reprit :
Gram l’ajoutera au nombre des morts (manibus addet) et le livrera
aux enfers (dabit Orco) avant de fermer lui-même les yeux sous les
coups du destin, et il l’expédiera, tout étendu, dans le redoutable
Tartare. Nous ne craignons pas les camps des Suéons. Pourquoi
nous menaces-tu, jeune fille, de sinistres morts ?
7. Gro lui répondit :
Eh bien, je vais m’en aller d’ici, retrouver la demeure familière de
mon père, afin de ne pas voir, téméraire, venir l’armée du frère 3
.
Puissent les ultimes destins, c’est un vœu, vous attendre lors de
votre retour !
Bessus lui répondit :
Va revoir, joyeuse fille, la demeure de ton père, ne nous voue pas à
des destins rapides, et que la colère ne germe pas dans ton cœur.
Car il arrive souvent que, d’abord rude et difficile au prétendant, la
femme, ensuite, cède.
8. Après cela, Gram, imitant une voix effrayante et monstrueuse par des
sons plus terribles et incapable de se taire plus longtemps, adressa ces paroles
à la jeune fille :
Que la vierge ne craigne pas le frère du géant furieux,
Qu’elle ne pâlisse pas d’être tout près de moi.
Envoyé par Grip (?), ce n’est jamais que par un désir partagé
Que je recherche le lit et l’étreinte des jeunes filles.
9. Gro lui dit :
Quelle folle accepterait d’être l’amante des géants ?
Qui pourrait prendre son plaisir dans un lit chargé d’un monstre ?
Qui pourrait être l’épouse de démons,
complice de leur semence d’où naissent des monstres,
et, avec un géant sauvage,
partager sa couche ?
Qui voit-on caresser des épines
ou plonger ses purs baisers dans la boue ?
Qui accepterait l’union inégale de son tendre corps
avec des membres velus ?
Quand la nature proteste,
on ne savoure pas à plein le délassement de Vénus,
et il ne convient pas que des monstres
célèbrent leur amour avec des femmes.
10. Gram répliqua :
J’ai bien des fois dompté de ma main victorieuse
des cols de rois puissants,
dominant de ma dextre plus forte leur orgueil gonflé.
Prends donc l’or rutilant
pour que, par ce présent, notre entente soit durable
et que demeure ferme la fidélité
que tu me dois, à moi, ton mari.
En prononçant ces mots, il fit tomber son déguisement, manifesta la
beauté naturelle de son visage, et, en se montrant tel qu’il était, donna à la
jeune fille presque autant de plaisir que, sous son apparence falsifiée, il lui
avait inspiré de terreur. Bien plus : l’attirant par la distinction de sa beauté, il
ne manqua pas de la combler des dons de l’amour 4
?
11. Continuant sa marche, il apprit des passants rencontrés que le chemin
était coupé par deux brigands. Mais, quand ils se précipitèrent sur lui pour le
dépouiller, il les tua d’un même coup. Puis, pour ne pas paraître avoir voulu
apporter un bienfait à la terre de ses ennemis, il attacha les deux cadavres (à
des pieux) et les dressa ainsi sur leurs pieds afin que, morts, ils parussent
encore menacer ceux que, vivants, ils avaient brimés, continuant après leur
trépas à inspirer l’épouvante et ne barrant pas moins le chemin par leur
simple vue qu’ils ne l’avaient fait par leur action. Il est clair par là que, en
tuant ces brigands, c’est lui-même et non la Suède qu’il avait voulu servir. Et
cette conduite très remarquable révéla à quel point il avait la haine de ce
pays.
12. Ayant appris par les haruspices que Sigtrugus ne pouvait être vaincu
qu’avec une arme d’or, aussitôt il fixa au bout de sa massue de bois un nœud
d’or et, par là, s’assura le succès dans le combat qu’il allait chercher.
Célébrant cet exploit par une grande louange, Bessus composa le poème que
voici :
Le sauvage Gram, porteur de l’heureuse massue,
ignorant du fer, frappait constamment
l’épée tendue contre lui, et, de son arme de bois,
repoussa les traits du puissant (guerrier).
Suivant les destins et la volonté des dieux
il vainquit l’honneur des Suéons impuissants
en livrant à la mort leur roi, en l’abattant
avec la dureté de l’or.
Car, expert dans l’art du combat,
il portait, le tenant solidement, le rouge chêne
et, vainqueur, d’un coup splendide
renversa sur le dos le chef (ennemi).
Celui que les destins ne permettaient pas de tuer avec le fer,
habile, il le dompta avec la dureté de l’or
en soutenant le combat — là où l’épée était sans force —
par un métal plus puissant.
Après cela, ce trésor restera plus brillant,
salué au loin par une plus flatteuse renommée
— ce trésor à qui son inventeur a assuré
la gloire et le faîte de l’honneur.
13. Après avoir tué Sigtrugus, Gram, souhaitant s’assurer la possession
de l’empire gagné par ses armes, provoqua en duel Suarinus, préfet de
Gothie, qu’il soupçonnait d’aspirer à la royauté. Il le tua et, après lui, ses sept
frères légitimes et neuf autres nés d’une concubine, qui cherchaient dans un
combat inégal à venger le meurtre de leur frère.
14. Alors son père, déjà au terme de l’âge, l’associa à son pouvoir en
récompense de ces exploits, estimant à la fois plus utile et plus agréable de
partager la royauté avec son sang que de la porter sans associé, au couchant
de sa vie.
Un homme de la haute noblesse de Seelande, Ringus, estimant l’un trop
jeune pour cette dignité, l’autre dorénavant trop affaibli, s’efforça de soulever
la majorité des Danois, dénonçant la faiblesse que leur âge donnait à l’un et à
l’autre et proclamant que, puisque l’un déraisonnait par puérilité et l’autre par
sénilité, ils n’étaient capables ni l’un ni l’autre d’exercer la puissance royale.
Mais il fut écrasé par eux à la guerre, prouvant aux hommes qu’il n’y a pas
de saison de la vie qui ne puisse s’accorder avec le courage.
15. Nombreux furent les autres exploits du roi Gram. Il avait déclaré la
guerre à Sumblus, roi des Finnois. Mais, à la vue de sa fille Signe, il déposa
les armes et, d’ennemi devenu prétendant, conclut des fiançailles avec elle
après avoir promis de répudier sa femme (= Gro). Mais, alors qu’il était
occupé d’une guerre qu’il avait entreprise en Norvège contre Suibdagerus, à
cause du viol de sa sœur et de sa fille, il apprit par un courrier que le perfide
Sumblus avait de nouveau fiancé sa fille à Henricus, roi de Saxonie.
Montrant plus d’attachement envers la jeune fille qu’envers ses soldats, il
abandonna son armée, gagna secrètement la Finnie et arriva après le
commencement de la fête des noces. Il revêtit des vêtements de la plus
grande pauvreté et alla s’asseoir à la place la moins honorable. Quand enfin
tout le monde fut dans l’ivresse, voyant la jeune fille au milieu des joies
bruyantes du banquet, il exprima toute son indignation dans un poème où il
disait son dégoût de la légèreté des femmes et où il glorifiait au plus haut
degré ses propres mérites.
16. Seul j’ai porté les épieux de la mort contre sept adversaires,
et, le glaive dégainé, j’en ai abattu neuf,
lorsque j’ai tué Suarinus qui usurpait le titre royal
et se donnait un nom qu’il ne méritait pas.
Ensuite, souvent j’ai teint de sang étranger le fer, rouge et humide
de meurtre,
et jamais je n’ai craint le cliquetis de l’épée ni l’éclat du casque.
Et maintenant me rejetant malement, elle porte ailleurs ses vœux,
la fille de Sumblus, la sauvage Signe, elle rejette
l’ancien contrat et conçoit un amour déréglé,
donnant un remarquable exemple de la légèreté féminine
qui prend les nobles dans ses lacets, les enjôle, les déshonore,
choisissant de préférence les gentilshommes pour ses refus,
qui ne reste fidèle à aucun et toujours balance,
enfantant des conduites ambiguës et partagées…
17. En même temps qu’il prononce ces mots, il bondit de sa place, tue
Henricus au milieu du festin sacré et des embrassements de ses amis, arrache
en pleine fête la fiancée et, non sans avoir abattu un grand nombre de
convives, l’emmène chez lui en bateau. Les noces s’étaient tournées en
funérailles et les Finnois purent apprendre qu’il ne convient pas d’intervenir
dans les amours d’autrui.
18. Après ces exploits, il fut tué par le roi de Norvège Suibdagerus, alors
qu’il cherchait à venger le viol de sa sœur et l’attentat perpétré contre la
pudeur de sa fille. Ce combat fut remarquable par le renfort que les troupes
saxoniennes apportèrent à Suibdagerus, moins par sympathie pour lui que par
désir de venger Henricus.
I, v, 1. Lorsque Suibdagerus occupa le Danemark, les fils de Gram,
Guthormus et Hadingus, qu’il avait eus l’un de Gro, l’autre de Signe, furent
emportés en Suède sur un navire par leur précepteur et remis aux géants
Wagnophthus et Haphlius avec mission non seulement de les élever, mais de
les protéger 5…
Tout n’est certes pas de Thor, dans ce premier grand viking
campé par Saxo, mais le lecteur a sûrement reconnu, en
plusieurs passages, le modèle transposé, ce dieu qui fait
souvent penser aux géants qu’il combat, qui a « sa fureur
d’Ase », son ásmóðr, comme ils ont la leur, jǫtunmóðr, toutes
deux éclatant dans les mêmes symptômes. Il suffira ici de
souligner les principaux traits.
1) Gram décidé à « s’opposer aux entreprises des
monstres », partant en guerre contre un géant qui a eu l’audace
de prétendre à la main d’une princesse, remplit un office
ordinaire de Thor, qui punit ainsi le géant Thrym d’avoir exigé
la main de Freyia et le géant Hrungnir d’avoir, entre autres
insolences, réclamé les déesses de l’Enclos des Ases. Et il se
met en campagne dans un appareil que Saxo appelle herculéen
— Herculeæ virtutis exemplo —, mais qui, dans sa pensée, est
celui même de Thor, car c’est sous les traits d’Hercule que,
tout comme jadis les informateurs continentaux de Tacite, il se
représente ce dieu : le fameux marteau se transforme sous sa
plume dans la massue du héros gréco-romain, par exemple
lorsque « Thor » intervient avec une formidable massue, clava,
dans la théomachie du roman de Balderus (III, II, 10) 6
.
2) Le nom même de l’héroïne de ce premier épisode, le
plus longuement narré, « Gro », trahit l’origine de la scène : sa
rencontre avec Gram-Hercule est inspirée de celle de Groa et
de Thor, que nous connaissons par l’Edda de Snorri
(Skáldskaparmál, chap. XXVI, éd. Finnur Jónsson, 1931,
p. 104) et qui fait suite au duel de Thor et de Hrungnir : le dieu
a bien tué le géant, mais l’arme du géant, une pierre à aiguiser,
est restée fichée dans la tête du dieu 7
:
Thor revenait chez lui, la pierre dans sa tête, quand il rencontra la
voyante (vǫlva) nommée Groa, femme d’Aurvandil le Vaillant. Elle chanta
ses incantations sur Thor jusqu’à ce que la pierre se déchaussât. Thor, se
sentant soulagé, conçut l’espoir d’être débarrassé de la pierre et voulut payer
Groa de ses soins en lui causant de la joie. Il lui donna donc la nouvelle qu’il
était revenu du Nord en traversant le fleuve (mythique) Elivágar, et que, du
Nord, du Pays des Géants, il avait rapporté Aurvandil sur son dos, dans une
corbeille, donnant pour preuve qu’un orteil de celui-ci, qui dépassait de la
corbeille, avait gelé, en sorte que lui, Thor, l’avait cassé et jeté en haut dans
le ciel et en avait fait l’étoile qui s’appelle « Orteil d’Aurvandil ». Il dit
encore qu’il ne se passerait pas beaucoup de temps avant qu’Aurvandil ne
revienne chez lui. La joie de Groa fut telle qu’elle en oublia ses incantations
et que la pierre à aiguiser cessa de se déchausser : elle tient toujours dans la
tête de Thor.
L’affabulation de la rencontre de Gram-Hercule et de « la
princesse » Gro est différente : Saxo a ramené cet épisode
singulier, mythique, au thème usuel du bon héros délivrant la
belle jeune femme du monstre auquel on l’a fiancée malgré
elle. Mais, avec ce nouveau contenu, d’importants fragments
du cadre subsistent. Quand Gram rencontre Gro, elle a un
autre souci, certes, que celui qui afflige Groa quand Thor la
rencontre — mais toutes deux sont affligées, et les
responsables sont les mêmes : l’une, Gro, sait qu’elle va
devoir épouser un géant, l’autre, Groa, croit qu’elle a perdu
son mari, apparemment captif des géants. Ici et là, la scène se
développe en deux temps opposés : Groa, Gro restent dans leur
peine jusqu’au moment où Thor, où Gram décident de
retourner cette affliction en joie par une bonne nouvelle qu’ils
auraient pu donner dès le début, par une heureuse révélation
concernant leur mari. Sous le coup de cette révélation
soudaine, les deux femmes s’abandonnent à une joie si
déréglée que l’une en oublie ses incantations et l’autre toute
retenue : la terreur de Gro se changeant en voluptas, la jeune
fille tombe dans les bras de Gram8
.
3) Gram a un compagnon inséparable, Bessus, qui « lui est
souvent fort utile », participant notamment à ses exploits, à ses
expéditions, « au point qu’on n’a pu décider si la gloire de
Gram était due à son propre courage ou à celui de Bessus » (I,
IV, 1). C’est le signalement même de Thor, qu’accompagne
toujours un serviteur — Loki chez Thrym, chez Geirrœd ;
Thialfi contre Hrungnir —, moins considérable certes que
Bessus, mais qui rend souvent à son maître de signalés
services et que les illustrateurs des tambours lapons, qui ne
pouvaient retenir que les traits principaux des figures divines
qu’ils représentaient, n’ont pas manqué de dessiner, moindre
de taille et sans arme, à côté du dieu9
. On a pu noter que, dans
l’épisode de Gro, bien qu’il soit fait mention d’une troupe qui
accompagne aussi Gram, seuls Gram et Bessus agissent.
4) Grâce à la présence de cette figure de Bessus, une
combinaison remarquable a pu être faite du thème de l’épisode
de Groa — la peine tournée en joie — et d’un motif
caractéristique de la Þrymskviða (ou Chant de Thrym)
eddique, le déguisement. Quand Thor et Loki, déguisés l’un en
fiancée, l’autre en demoiselle d’honneur, se présentent chez
Thrym, celui-ci ne soupçonne pas leur véritable identité, mais
conçoit quelques doutes devant le comportement de Thor ;
celui-ci reste muet, et c’est entre Thrym et Loki que s’engage
le dialogue, Loki entretenant le géant dans son erreur jusqu’au
moment où, le marteau ayant été présenté aux visiteuses, Thor
rejette soudain son déguisement et se révèle pour ce qu’il est.
Quand Gram, costumé en géant, et Bessus rencontrent Gro,
celle-ci croit qu’elle a devant elle le Géant son fiancé, tout en
réservant la possibilité que ce ne soit qu’un déguisement ;
Gram se tait, et c’est entre Gro et Bessus que s’engage le
dialogue, Bessus se nommant d’ailleurs et nommant Gram de
leurs vrais noms, mais Gro continuant à croire qu’elle a affaire
à son « fiancé » ; et cela jusqu’au moment où Gram, « n’y
tenant plus », intervient et très vite se révèle pour ce qu’il est.
5) L’épisode final (I, IV, 16), l’éloge que Gram fait de luimême et sa vitupération contre la femme qui, par légèreté, lui
a préféré un rival, à lui, chargé d’exploits, rejoint l’attitude, le
grief de Thor dans une version de la saga de Starkad — qui
n’est d’ailleurs pas la version que Saxo a retenue dans son
sixième livre. La Gautreks saga fait ainsi expliquer par le dieu
son animosité contre Starkad, petit-fils du géant homonyme
que Thor a tué et d’une jeune fille que Thor a finalement
reprise et ramenée chez son père : il ne peut, dit-il, vouloir de
bien à un garçon dont le grand-père était un géant qu’il a dû
occire et dont la grand-mère, en son temps de jeune fille, lui
avait préféré ce géant — à lui, le « Thor des Ases 10
».
6) La manière dont Gram tue Sigtrugus (I, rv, 12) a une
conséquence étrange : le roi ne pouvant être vaincu que par
une arme d’or, Gram fixe un « nœud d’or » au bout de sa
massue de bois ; puis le destin de ce nœud d’or, après
l’exploit, est exprimé en termes énigmatiques :
Après (cela), ce trésor restera plus brillant,
salué au loin par une plus flatteuse renommée
— ce trésor à qui son inventeur a assuré
la gloire et le faîte de l’honneur 11
.
Ce futur, manebit, semble se référer, par-delà l’exploit, à
une conservation matérielle du « nœud d’or » et sans doute
plutôt de la massue avec le nœud d’or, et à une conservation
destinée à attirer l’hommage durable et générale de la
« renommée ». L’allusion s’éclaire peut-être si l’on songe à la
représentation, figurée ou symbolique, de Thor, pour laquelle
nous avons deux témoignages : il y a trois siècles, dans sa
Lapponia, Scheffer décrivait ainsi l’idole de bois du dieu
lapon Hora Galles, emprunté au Þórr karl « le bonhomme
Thor » des paysans norvégiens : in capite infigunt clavum
ferreum, cum silicis particula, ut si videatur ignem Thor
excutiat ; et Jan de Vries a rappelé à cette occasion, plus
abstraits, les clous divins (reginnaglar) des « poteaux du siège
d’honneur » (ǫndvegissúlur) dressés dans la grande salle des
maisons islandaises et placés sous la protection de Thor. Ce
petit morceau de pierre à feu fixé par un clou dans la tête de
l’idole est justifié par un détail du mythe de Hrungnir, celui-là
même qui introduit l’épisode de Groa : un morceau de la pierre
à aiguiser du géant vaincu s’est enfoncé dans la tête du dieu,
Groa entreprend de l’extraire par ses incantations, mais la
bonne nouvelle annoncée par Thor lui donne une telle joie
qu’elle oublie la fin des formules et le dieu garde la pierre,
branlante, indéracinable. Le sens de tout cela est probablement
naturaliste : le dieu fait le tonnerre avec son marteau, mais
c’est le silex de sa tête qui contient les réserves d’éclairs et de
foudres 12
.
Ce chapitre de Saxo paraît donc formé à partir du dossier
de Thor, mais beaucoup plus librement que les chapitres
suivants, relatifs à Hadingus, ne l’ont été à partir du dossier de
Niord. Pour Hadingus, l’auteur a suivi, en gros, la carrière du
dieu, avec la phase vane puis la phase odinique, insérant entre
les deux, dans le second excursus mythologique, le morceau
de mythe (guerre des Ases et des Vanes) qui figurait
exactement à cette place et qui justifiait le passage d’une phase
à l’autre, mais qui ne se prêtait pas, dans la perspective des
Gesta Danorum, à une transposition sur le héros même, sur
Hadingus. Pour Gram, Saxo ou sa source — mais il devient de
plus en plus probable que le responsable est Saxo lui-même, et
non quelque sagnamaðr — a composé des événements en
puisant dans les divers mythes du dieu Thor, à vrai dire moins
cohérents, moins continus que le mythe de Niord ; il a surtout
utilisé les récits solidaires concernant Hrungnir et Groa (la
rencontre de la femme éplorée ; la bonne nouvelle
transformant les alarmes en joie excessive ; le nœud d’or au
bout de la massue, démarqué de la pierre à feu dans le front du
dieu et de ses figurations en bois 13
) ; mais il y a introduit des
éléments (l’approche sous un déguisement, le compagnon
loquace, le déguisement rejeté) pris au récit de l’expédition de
Thor et de Loki chez Thrym ; enfin, dans cet amalgame, il a
délibérément éliminé une partie de l’épisode de Groa,
mythologiquement la plus importante, mais qu’il avait déjà
utilisée autrement dans une section de son œuvre écrite avant
le premier livre : la mutilation d’Aurvandil 14
.
Par cette analyse des sources, nous avons gagné quelques
vues sur des procédés de transposition que Saxo n’a pas mis en
œuvre dans le cas de Hadingus.
1. Gramr est une des désignations du roi.
2. Bellum Sueticum auspicatur, Herculeæ virtutis exemplo monstrorum nisibus
obstaturus. Inita Gothia cum deturbandorum obviorum gratia caprinis tergoribus
amictus incederet ac variis ferarum pellibus circumactus horrificumque dextra
gestamen complexus giganteas simularet exuvias, ipsam Gro silvestres forte latices
cum paucis admodum pedissequis lavandi gratia petentem equo obviam habuit.
3. On ne peut préciser l’allusion : frère de qui ? du géant-fiancé ?
4. Quo dicto discussis larvis nativum oris decorem confessus tantum paene
voluptatis vero sui aspectu puellæ attulit, quantum adulterino terroris incussit ;
quam etiam formæ suæ luculentia ad concubitum provocatam amatoriis donis
prosequi non omisit.
5. C’est le début de la saga de Hadingus, voir Du mythe au roman, 2e
édition, 1983,
pp. 22 et suiv.
6. Sed et Thoro inusitato clavæ libratu cuncta clipeorum obstacula lacerabat,
tantum ad se incessendum hostes invitans quantum socios ad tuendum. Nullum erat
armaturæ genus, quod impellenti non cederet. Nemo ferientem tuto excipere
poterat. Quicquid ictu urgebat, obruit. Non clipei, non cassides impactum pertulere
robur. Nulli corporis aut virium magnitudo subsidio fuit. Cf. ci-dessus, c.
7. Heur et malheur du guerrier, 1969, pp. 141-145.
8. En Gróa varð svá fegin at… ; tantum pæne voluptatis vero sui aspectu puellæ
attulit…
9. Alex OLRIK, « Tordenguden og hans dreng », Danske Studier, II, 1905, pp. 129-
146.
10. Heur et malheur du guerrier, 1969, p. 86, et, d’un autre point de vue, Mythe et
épopée, II [1971], première partie.
11. Clarius post hoc agathum manebit
agnitum late meliore fama
cui suus laudem decorisque culmen
arrogat auctor.
12. Heur et malheur du guerrier, op. cit., p. 145.
13. La scène où les deux brigands, tués, sont redressés sur leurs pieds pour qu’ils
aient l’air vivants et continuent à inspirer l’épouvante (I, IV, 11) est peut-être une
déformation de la scène où Hrungnir et l’« homme d’argile » qui le double sont tués
ensemble — scène elle-même éclairée par celle où Hott tue, puis redresse sur ses
pattes, le monstre qui terrorisait les terres du roi Hrolf, Heur et malheur du
guerrier, pp. 140-141, 142-143.
14. Ci-dessous, « Horwendillus ».
Horwendillus
L’étude qui suit fut publiée à l’origine sous le titre
« Horwendillus et Aurvandill » dans le recueil Échanges et
communications. Mélanges offerts à Claude Lévi-Strauss à
l’occasion de son soixantième anniversaire (réunis par Jean
Pouillon et Pierre Maranda, La Haye, Mouton, 1970, pp. 1171-
1179) ; elle a été en grande partie reprise dans Du mythe au
roman. La Saga de Hadingus (Saxo Grammaticus, I, V-VIII) et
autres essais, dont elle constitua l’Appendice IV (1970,
pp. 173-177).
Sa matière avait été présentée et discutée dans un séminaire
à l’École pratique des hautes études, les 21 et 28 avril 1966.
La version que nous avons retenue pour le présent volume
est celle qui fut revue par l’auteur dans Du mythe au roman,
avec les corrections de détail qui lui furent apportées dans la
réimpression de l’ouvrage en 1983.
À Claude Lévi-Strauss
L’histoire d’Aurvandil (vieil-islandais Aurwandill ou
Qrwandill), dans l’Edda de Snorri, est particulièrement
irritante pour les mythologues. Ce personnage porte un nom
attesté aussi bien en westique qu’en nordique, puisqu’un
authentique Lombard s’est appelé Auriwandalo, qu’un
Allemand du XIIe
siècle a écrit un « roman d’Orendel » (vieuxhaut-allemand Orentil), et que, en vieil anglais, earendel
désignait l’étoile du matin1
. De plus, cette valeur du mot vieilanglais, recoupant ce que dit le récit islandais de l’orteil
d’Aurvandil transformé en étoile, garantit que le mythe, avec
son incidence astrale, n’était pas seulement scandinave. Mais
ces deux circonstances favorables sont annulées par le fait
qu’en aucun passage le touffu roman d’Orendel ne se laisse
rapprocher de l’épisode d’Aurvandil et, chose plus grave, que,
dans le livre de Saxo Grammaticus, l’épisode de Horwendillus
— le père d’Amlethus, garçon d’avenir — paraît aussi
différent de l’un que de l’autre.
Laissant de côté les interprétations proposées (Dieu sait si
le dossier en est lourd2
) et me bornant à l’analyse des textes,
c’est ce dernier point que je vais reconsidérer. Contrairement
à l’opinion courante et compte tenu de la manière dont Saxo,
en d’autres occasions certaines, a transformé des mythes
scandinaves, je pense qu’il n’a pas disposé, pour camper son
Horwendillus, d’autres sources, d’une autre tradition que
celles dont disposait Snorri et que les divergences, très
considérables, des deux récits s’expliquent suffisamment par
les habitudes littéraires de l’écrivain danois.
La matière de cette étude a été présentée et discutée dans
un séminaire de l’École des hautes études, les 21 et 28 avril
1966, et publiée en 1970 dans les Mélanges offerts à Claude
Lévi-Strauss.
Le mythe d’Aurvandil se lit, très brièvement raconté, dans
les Skáldskaparmál de Snorri (chap. XXVI, dans Edda Snorra
Sturlusonar, éd. Finnur Jónsson, 1931, p. 104). Il a été cité en
entier plus haut 3
. En voici l’essentiel. La victoire sur le géant
Hrungnir a laissé le dieu dans un pénible état : un éclat de la
pierre à aiguiser qui était l’arme de son adversaire est resté
fiché dans sa tête. Revenant du pays des géants, il rencontre la
voyante Groa, femme d’Aurvandil le Vaillant. Par ses
incantations, elle déchausse progressivement la pierre et Thor
est si content que, sans attendre la fin du traitement, il veut la
récompenser par une bonne nouvelle : il lui annonce que son
mari — dont apparemment la disparition la tourmentait —
reviendra bientôt, qu’il l’a lui-même rapporté dans une
corbeille du pays des géants, mais que, en cours de route, à la
traversée de la rivière mythique Elivágar, un orteil
d’Aurvandil a gelé et que lui, Thor, l’a cassé et jeté au ciel, où
il est devenu une étoile. Dans sa joie, Groa oublie la fin des
incantations et la pierre à aiguiser reste enfoncée dans la tête
du dieu. Nous avons vu plus haut que, dans son premier livre,
Saxo a utilisé, le rapportant à Gro et à Gram, à peu près tout ce
qui concerne les rapports de Groa et de Thor, et qu’il a éliminé
ce qui concerne proprement Aurvandil, c’est-à-dire la perte
d’un orteil appelé à une brillante destinée.
Voici maintenant le résumé et les principaux passages du
récit de Saxo (III, VI, 1-3) :
1. Horwendillus, grand viking, était préfet du Jutland
depuis trois ans quand le roi de Norvège Collerus, autre
viking, jaloux de sa gloire, décida de se mesurer avec lui. Il le
chercha longtemps sur les mers. Un jour, les deux flottes se
trouvèrent mouillées, sans le savoir, sur les rives opposées
d’une même île. La saison invitant aux promenades, Collerus
et Horwendillus s’engagèrent l’un et l’autre dans les forêts de
l’intérieur et soudain se trouvèrent seuls, face à face.
2. Courtoisement, Horwendillus demanda à Collerus quel
genre de combat il souhaitait, un affrontement des deux
armées ou un duel entre eux deux, marquant sa préférence
pour le second.
Collerus répondit :
« Puisque tu me laisses le choix du combat, j’estime de beaucoup
préférable celui qui, écartant les foules, ne requiert que l’effort de deux
hommes : la bravoure, estime-t-on justement, y apparaît mieux et la victoire
s’y gagne plus vite. Nos sentiments se rencontrent sur ce point et nous nous
trouvons spontanément d’accord. Mais, puisque l’issue reste douteuse, nous
devons aussi avoir égard à l’humanité et ne pas nous abandonner à notre
fougue au point de négliger les devoirs envers les morts. Si la haine est dans
nos cœurs, que la pitié y soit aussi, prête à prendre quand il faudra la relève
de l’hostilité. Car bien que la différence des sentiments nous sépare, les droits
de la nature nous rapprochent et nous sommes unis par cette communauté,
quelque grande que soit la jalousie qui divise nos esprits. Inspirés par cette
piété, convenons donc que le vainqueur pourvoira aux obsèques du vaincu,
car c’est en ces honneurs funèbres que consistent les derniers services de
l’humanité, dont on ne saurait s’écarter sans impiété. Que les deux armées,
laissant de côté leur hostilité, accomplissent ensemble ce devoir. Que la
jalousie disparaisse après la mort et que la rivalité s’efface devant les
funérailles. Malgré la haine qui nous a opposés pendant notre vie, évitons de
donner ce spectacle de barbarie : l’un de nous s’attaquant encore aux cendres
de l’autre. Ce sera une gloire pour le vainqueur que de faire au vaincu des
funérailles magnifiques, car celui qui rend à l’ennemi mort les honneurs qui
lui sont dus se concilie la faveur de ceux qui restent et celui-là s’attache les
vivants par son bienfait qui sait se conduire humainement envers les
trépassés. Mais il y a une autre sorte de malheur, non moins pénible ; c’est
celui qui parfois atteint les vivants, lorsqu’une partie de leur corps est
mutilée. Pour cette disgrâce, j’estime qu’il ne faut pas montrer moins de
sollicitude que pour l’accident final. Souvent, en effet, tout en leur laissant le
souffle de la vie, il arrive qu’un coup fatal frappe un membre des
combattants, et cette destinée passe pour pire que le trépas, s’il est vrai que la
mort ôte le souvenir de toute chose tandis que celui qui survit au saccage de
son propre corps ne peut oublier. À ce mal aussi il faut porter remède :
convenons que celui qui aura mutilé l’autre compensera son acte par dix
talents d’or. S’il est vertueux de compatir aux calamités d’autrui, ne l’est-il
pas à plus forte raison de compatir à celles qui nous frappent nous-mêmes ? Il
n’est personne qui ne se conforme à la nature, ou plutôt celui qui la néglige
est son propre meurtrier. »
3. Ces promesses échangées, ils commencent le combat. Ni l’étrangeté de
leur rencontre, en effet, ni les charmes du paysage printanier ne les retinrent
d’engager le fer. Plus désireux, dans son ardeur, d’atteindre l’ennemi que de
protéger son corps, Horwendillus, rejetant son bouclier, avait empoigné son
épée des deux mains, et son audace ne fut pas déçue : sous ses coups répétés,
il dépouilla Collerus de son écu et finalement lui ayant tranché un pied, le fit
tomber mort. Pour ne pas manquer à leur pacte, il lui célébra des obsèques
royales et le déposa en grande pompe sous un tertre magnifiquement préparé.
Il ne reste plus au vainqueur qu’à attendre le coup meurtrier
de son frère et, par-delà quelques siècles, à confier son fils
orphelin à Shakespeare.
Existe-t-il un rapport entre ces deux textes si divergents ?
Certainement. D’abord, répétons-le, nous sommes assurés que
Saxo a connu, sous une forme voisine de ce que nous lisons
dans Snorri, l’ensemble du récit où Thor, Groa et Aurvandil se
trouvent rapprochés. Il est donc a priori probable qu’il a connu
la mutilation d’Aurvandil à peu près telle que Snorri la
présente en accord avec la tradition anglo-saxonne sousjacente au mot vieil-anglais earendel. Comment penser que,
lorsqu’il a voulu animer un personnage nommé Horwendillus,
il ait négligé cette source, soit pour inventer librement, soit
pour utiliser une autre tradition sur Aurvandil qui se serait
entièrement perdue par ailleurs ? Ce n’est pas probable. Ce
que nous savons maintenant, par la saga de Hadingus (I, IVIII)
4
, par celle de Gram (I, IV)
5
, par celle de Balderus (III, IIII)
6
, à quoi nous pouvons joindre celle de Starcatherus (IV, VVIII, VIII)
7
, des procédés qu’il employait quand il transposait
de la mythologie en roman historique, permet de rendre
compte de son Horwendillus à partir du seul Aurvandil qui soit
attesté. Rappelons quelques-uns de ces procédés.
1. Tous les personnages qu’il emprunte à la mythologie et à
la légende, dieux qu’il transpose en héros ou héros qu’il prend
comme tels, reçoivent de sa main le même uniforme : les plus
pacifiques de nature et de fonction, comme Niord et Freyr,
comme Baldr, sont transformés en rois belliqueux, le plus
souvent en vikings, en piratae — Hadingus, les Frothones,
Balderus —, au même titre que les plus fondamentalement
guerriers.
2. Quand le mythe lui fournit deux personnages en conflit,
comme Baldr et Hodr, ou que lui-même oppose un personnage
de son cru à celui qu’il reçoit du mythe, il transporte volontiers
sur l’« adversaire » ce qui est dit du « héros principal ». C’est
le cas, on l’a vu, d’un bout à l’autre du roman de Balderus, que
le troisième livre des Gesta Danorum a accueilli un peu avant
l’épisode de Horwendillus.
3. Il est fréquent que Saxo réduise à une notation
épisodique, atténuée et déformée, ce qui est le plus
caractéristique dans le personnage qu’il emprunte ou le plus
important dans la structure de sa carrière. Ainsi, après avoir
clairement annoncé les trois facinora que commettra
Starcatherus et qui scanderont sa triple vie (VI, V, 6), il glisse
le second si discrètement en conclusion d’un brillant récit de
bataille (VII, V) qu’un observateur aussi perspicace que Jan de
Vries ne l’a pas d’abord reconnu8
. Cela est particulièrement
fréquent lorsque le trait caractéristique contredit par trop les
vraisemblances, les lois de la nature. Ainsi, dans la Saga de
Hadingus, le seul souvenir de l’un des attributs
théologiquement les plus importants du dieu Niord, sa maîtrise
des vents et de la navigation, se réduit à ceci (I, VIII, 15) :
Revenu (de son voyage souterrain), Hadingus se mit en devoir de
regagner sa patrie avec sa femme. Par la rapidité de sa navigation, il déjoua la
menace de pirates qui le serraient de près : bien qu’ils fussent, eux et lui,
aidés par des vents presque identiques, il fendait si bien la mer devant eux
que, malgré l’égalité des voilures, ils ne purent l’atteindre.
La merveille subsiste, on le voit, mais ramenée de la magie
à la technique ou, du moins, présentée en termes qui n’y
soulignent pas la magie 9
.
Il faut garder ces trois enseignements présents à l’esprit
pour apprécier l’épisode de Horwendillus.
D’abord Aurvandil a subi la loi commune des héros de
Saxo : il est devenu guerrier, viking ; à ce titre, il a l’occasion
d’une expérience typique des guerriers scandinaves, la
hólmganga, le combat singulier dans une île 10
, avec des
conditions précises dont, pense-t-on généralement, Saxo a mal
compris l’une 11
.
En second lieu, Horwendillus a reçu pour adversaire un
homologue, un viking comme lui : le thème ordinaire du
viking qui en traque et en rejoint un autre a recouvert ce qu’on
entrevoit dans Snorri, où Aurvandil, avant d’être délivré par
Thor, a eu affaire aux géants. Et tandis que c’est Aurvandil qui
a le dessous avec les géants et qui, ensuite, pâtit physiquement
au cours de sa délivrance, c’est l’adversaire de Horwendillus
qui est vaincu et qui pâtit physiquement au cours du combat.
En troisième lieu, la mutilation ainsi transportée sur
l’adversaire a bien matériellement gardé son type et à peu près
sa localisation : Aurvandil perd un orteil « cassé » par Thor,
Collerus perd un pied entier coupé par Horwendillus — et
c’est, à ma connaissance, le seul combattant qui périsse ainsi
dans les Gesta Danorum. Mais les circonstances et les
conséquences sont entièrement différentes : ce qui fait
l’originalité d’Aurvandil — l’orteil d’abord rendu cassant par
la gelée ; l’orteil jeté au ciel et devenant étoile tandis que le
mutilé survit —, tout cela, invraisemblable, fantastique, a été
remplacé par une banale histoire de duel, avec issue fatale à la
suite de la blessure mutilante, et compensation spectaculaire
par une pompe funèbre brillante mais humaine, sans
prolongement, sans merveilleux cosmique.
Ces altérations sont du type et de l’ampleur de celles que
Saxo s’est permises avec d’autres mythes et, comme elles, ne
sont que des fantaisies de littérateur. Sa version latine ne doit
donc pas être traitée comme un témoin original, indépendant,
opposable au récit de Snorri.
1. Pour les tentatives d’étymologies, dont aucune ne s’impose, voir Jan de VRIES,
Altnordisches etymologisches Wörterbuch, 1957-1961, s. v., pp. 20-21.
2. Depuis celles qu’ont examinées ou signalées Paul HERRMANN, Die Heldensagen
des Saxo Grammaticus. II : Kommentar, 1922, pp. 345-348, et Jan de VRIES,
Altgermanische Religionsgeschichte2
, II, 1957, pp. 137-138, les tentatives n’ont pas
manqué.
3. Ci-dessus.
4. Voir Du mythe au roman, 2
e
édition, 1983, pp. 1-146 ; « Le noyé et le pendu »
(ci-dessus).
5. Ci-dessus.
6. Ci-dessus.
7. Heur et malheur du guerrier, 1969, pp. 77-88 ; Mythe et épopée, II [1971],
première partie.
8. Heur et malheur du guerrier, op. cit., p. 78, n. 1.
9. Du mythe au roman, op. cit., p. 33-35.
10. Heur et malheur du guerrier, op. cit., p. 142.
11. Il s’agit de la pratique de leysa sik af hólmi, de « se racheter du duel » : quand
un des deux adversaires est grièvement blessé, il peut sauver sa vie en payant
rançon au vainqueur. Saxo énonce ailleurs correctement ce marché (P. HERRMANN,
Kommentar, op. cit., pp. 246-247), mais ici, il le retourne : c’est le vainqueur qui
indemnisera le mutilé — et l’on voit généralement dans cette altération, depuis
Axel OLRIK, un contresens commis sous l’influence de l’esprit chevaleresque, de la
ridderlighed i sin ædleste form, des temps valdemariens (Kilderne til Sakses
Oldhistorie, II, 1894, p. 157). Ce n’est pas sûr : l’original démarqué comporte bien
une sorte d’indemnité donnée au mutilé, puisque Thor promeut au rang d’étoile
l’orteil qu’il lui a enlevé, comme Horwendillus fait des funérailles magnifiques à
Collerus dont il a coupé le pied. C’est peut-être cela qui a conduit Saxo, non pas à
un contresens, mais à un renversement intentionnel de la règle qu’il connaissait
bien.
Attila entre deux trésors
L’article qui suit a été publié en 1976 dans le second des
deux recueils d’hommages qui furent offerts à Otto Höfler, la
Festgabe für Otto Höfler zum 75. Geburtstag, éditée sous la
direction de Helmut Birkhan (Vienne, Wilhelm Braumüller
Universitäts-Verlagsbuchhandlung [collection « Philologica
Germanica », vol. III], pp. 121-127).
Il fut repris, avec quelques retouches et ajouts, dans
Romans de Scythie et d’alentour (1978, pp. 78-83 = chapitre v,
« Attila et l’épée de Mars »).
On enterrait beaucoup les trésors aux temps de la
Völkerwanderung. On les déterrait aussi. Cachés ou non, ils
étaient appréciés des vainqueurs éphémères et des conquérants
durables : la morale héroïque d’alors professait qu’un chef doit
disposer de beaucoup d’or, non comme census iners, mais
pour entretenir le dévouement des meilleurs guerriers. Le cas
de l’Asiatique Attila est différent. Il aimait l’or pour l’or — tel
était du moins le sentiment de la plupart de ses voisins — et
aussi, rusé Barbare, il s’en servait — déjà ! — comme d’une
arme économique, désorganisant par des tributs et des
chantages incessants les finances des provinces et des empires
relativement riches qui tâchaient de détourner ses coups. Il
n’est donc pas surprenant que, dans les souvenirs diversement
romancés que l’Europe a gardés de lui, les trésors soient en
bonne place ; et non seulement les trésors en général, mais,
puisqu’il a finalement échoué, des trésors chargés de destin,
des trésors qui vengeaient les rois tués et les nations détruites.
Le plus célèbre est, bien entendu, le trésor des Nibelungen,
la hodd Niflunga. Il venait des Ases suivant la tradition du
Nord, et la prodigieuse constance du roi des Burgondes et de
son lieutenant l’empêcha de tomber entre les mains d’Atli :
Hogni, Gunnar étaient seuls à connaître la cachette ; après leur
supplice, à jamais, c’est le Rhin rapide qui le possédera :
Rín skal ráða
rógmálmi skatna
á svinn, áskunna
arfi Niflunga [Atlakviða, strophe 27].
Et ce n’est pas tout. La sœur d’un des suppliciés, femme
d’Atli après avoir été celle de Sigurd, vengera son frère ; ivre,
désarmé, le Hun périra lamentablement avec ses fidèles dans
l’incendie du palais :
eldi gaf hón þá alla
er inni váru [Atlakviða, strophe 42].
La chance de ce trésor est que, avant d’exciter tant de
convoitise, il avait appartenu au plus séduisant héros du
monde germanique : grâce à lui, il a été porté jusqu’à nous,
avec son mystère, par de magnifiques poèmes. De cette
chance, Attila a profité. Il a pris rang, lui aussi, dans l’épopée
et, par une seconde chance ou, plutôt, par l’effet des conflits
où s’étaient affrontées les nations germaniques, il a revêtu
dans une des variantes, celle du Sud, la noble et sage figure
d’Etzel, qui eût étonné beaucoup de ses contemporains.
Parmi les autres victimes d’Attila, ce qui dépendait de l’une
et de l’autre Rome avait passé le temps des créations épiques :
parfois tendancieux, plus ou moins rhéteurs, les historiens
occupaient toute la place, tel le Priscus dont les débris ornent
le quatrième volume des Fragmenta historicorum graecorum
et qui avait écrit, en huit livres, Τὰ κατὰ ’Αττήλαν. Tout au
plus, à l’heure de la mort d’Attila, un trait merveilleux, sinon
épique, apparaît chez ce Byzantin (Jordanès, 49, 255) :
De quo [= la mort d’Attila] id accessit mirabile, ut Marciano principi
Orientis de tam feroci hoste sollicito in somnis divinitas adsistens, arcum
Attilae in eadem nocte fractum ostenderet, quasi quod gens ipsa eo telo multa
praesumat.
À la mort d’Attila il advint entre autres merveilles que Marcien,
empereur d’Orient, dont cet ennemi farouche était le constant souci, eut cette
nuit même un songe où la divinité lui montra l’arc d’Attila brisé, signifiant
que la nation des Huns allait beaucoup souffrir de ce coup.
Mais les autres, tous les peuples que le flot sibérien avait
recouverts ? Faute de s’être plus tard constitués en nations
sédentaires, ou simplement d’avoir survécu, ils n’ont pas laissé
de littérature, sauf un, les Scythes — au sens étroit du nom, car
les témoins de l’époque avaient une fâcheuse tendance à
appeler scythique tout ce qui remuait du nord-ouest de la mer
Noire au nord-est de la Caspienne.
Avec leurs rameaux plus ou moins différenciés, dont bien
peu — Sarmates, Roxolans, Alains — sont restés fameux dans
l’histoire, les Scythes proprement dits occupaient encore au
temps d’Attila des aires considérables dans cet ethnodrome et
ils furent parmi les premiers que les Huns rencontrèrent dans
leur marche vers l’Occident. Jordanès, d’après Priscus encore,
énumère les tribus qui furent d’abord enlevées comme en une
espèce de tourbillon, quasi quidam turbo nationum, et dont le
sort fut vite partagé par les Alains (24, 126-127) :
Alanos quoque pugna sibi pares, sed humanitatis victu formaque
dissimiles, frequenti certamine fatigantes subiugavere. Nam et quos bello
forsitan minime superabant, vultus sui terrore nimium pavorem ingerentes
terribilitate fugabant…
Les Alains mêmes, qui les valaient dans le combat mais qui se
distinguaient d’eux par l’humanité de leurs mœurs et de leurs traits, ils les
soumirent en les harcelant par des attaques incessantes. Car, s’il arrivait
qu’ils ne fussent pas supérieurs à leur adversaire par les armes, la peur, la
terreur qu’inspirait la vue de leurs visages hideux, les mettaient en fuite.
Or Priscus rapporte, trop brièvement, la scène que voici,
qui avait, dit-il, gonflé à l’extrême la présomption native du
roi des Huns (Jordanès 35, 183 = Fragmenta historicorum
graecorum, IV, p. 96) :
Qui [= Attila] quamvis huius esset naturae, ut semper magna confideret,
addebat ei tamen confidentiam gladius Martis inventus, sacer apud
Scytharum reges semper habitus. Quem Priscus historicus tali refert
occasione detectum, cum pastor, inquiens, quidam gregis unam buculam
conspiceret claudicantem, nec causam tanti vulneris inveniret, sollicitus
vestigia cruoris insequitur, tandemque venit ad gladium, quem depascens
herbas bucula incaute calcaverat, effossumque protinus ad Attilam defert.
Quo ille munere gratulatus, ut erat magnanimus, arbitratur se totius mundi
principem constitutum, et per Martis gladium potestatem sibi concessam esse
bellorum.
Quoi qu’il fût naturellement porté à croire qu’un grand destin l’attendait,
sa confiance fut renforcée par la découverte de l’épée de Mars, que les rois
des Scythes conservaient toujours auprès d’eux. Voici, d’après l’historien
Priscus, dans quelles circonstances elle fut mise au jour. Un berger déclara
que, voyant boiter une génisse de son troupeau et ne trouvant pas de cause à
une si grande blessure, il s’était inquiété, avait suivi les traces de sang et avait
fini par arriver à cette épée sur laquelle la génisse, en passant, avait par
mégarde posé le pied. Il la déterra aussitôt et l’apporta en présent à Attila.
Celui-ci la reçut avec joie. Comme il avait de grandes ambitions, il estima
qu’il se trouvait établi souverain de l’univers et, puisque l’épée était celle de
Mars, qu’il était investi de la supériorité dans les guerres.
Cette scène, cette erreur de jugement qui conduira le fléau
de Dieu aux champs Catalauniques posent deux problèmes,
d’ailleurs inséparables, qui, à ma connaissance, ont reçu peu
d’attention : l’événement a-t-il eu lieu, ou n’est-il, comme l’est
sans doute le songe final de Marcien, qu’une fiction
explicative, formée après coup ? Priscus tient-il son récit des
Huns, ou bien d’un des « Scythes libres » dont l’intérêt faisait
temporairement les alliés de Byzance ? Voici quelques raisons
d’admettre qu’il s’agit d’une fiction et qu’elle est d’origine
scythique.
Des textes bien connus donnent à penser que deux
traditions ont ici conflué.
D’une part, les rois du plus grand royaume des Scythes
étaient bien, de génération en génération (semper), les
dépositaires d’un trésor sacré, d’un groupe de talismans d’or
tombés du ciel au début de l’histoire nationale, symboles des
trois fonctions sociales (religieuse, guerrière, agricole), parmi
lesquels se trouvaient naturellement une ou deux armes, et
auxquels le roi régnant offrait chaque année de grands
sacrifices (Hérodote, IV, 5-7). Mais ces armes n’étaient pas
des épées : une hache selon Hérodote, une flèche et une lance
selon Quinte-Curce (VII, VIII, 18-19). Elles ne sont pas non
plus présentées (ce n’est pourtant pas exclu, étant donné la
brièveté des textes) comme relevant chacune d’une divinité
fonctionnelle.
D’autre part, un rituel, décrit par Hérodote en IV, 62,
concerne le seul Arès et met en effet en évidence une variété
d’épée nommée ὰκινάκης qui représente le dieu. Mais il ne
s’agit plus d’une possession, ni d’un rituel des rois, ni d’un
talisman remontant à un passé fabuleux. C’est dans chaque
district que, sur une formidable plate-forme faite de fagots et
périodiquement entretenue contre les intempéries, est plantée
« une antique épée de fer », image d’Arès à laquelle, chaque
année, sont offerts devant la plate-forme des sacrifices non
seulement de bétail et de chevaux, mais d’hommes, un
prisonnier de chaque centaine, dont le sang, recueilli dans des
vases, est porté au-dessus de la plate-forme et répandu sur
l’épée.
J’ai montré, il y a près d’un demi-siècle (Légendes sur les
Nartes, 1930, pp. 184-186 ; cf. Mythe et épopée, I, 2
e
éd.,
1974, pp. 573-574 [Romans de Scythie et d’alentour, 1978,
premier chapitre « Batraz, l’épée et le bûcher »]), que le
souvenir de cette représentation et de cette cruelle liturgie
subsiste encore aujourd’hui dans l’épopée des derniers
descendants des Scythes, exactement des Alains, les Ossètes
du Caucase : le guerrier par excellence, le héros d’acier qui vit
dans le ciel aussi bien que sur la terre et que d’autres raisons
engagent à rapprocher de l’Arès d’Hérodote, Batraz, exige des
Nartes qu’ils élèvent un énorme bûcher ; il monte sur cette
plate-forme enflammée et, de là, avec son épée, massacre de
tous côtés les Nartes qui s’affairent à ses pieds. Pour finir, il
pose l’épée sur le bord de la plate-forme et dit aux Nartes qu’il
ne mourra que quand elle aura été jetée dans la mer Noire. Un
long train d’attelages est nécessaire pour la mettre en
mouvement et la tirer péniblement jusqu’à la côte. Depuis lors,
elle reste cachée au fond des eaux. Parfois, elle en surgit et
s’élance dans le ciel : c’est l’éclair des orages de l’Ouest.
Telle est l’épée-Arès des Scythes, telle est l’épée de Batraz,
Bætræzy kard, de leurs héritiers : toutes deux avides de sang
comme le dieu ou le héros qu’elles figurent, fatales l’une aux
ennemis des Scythes, l’autre aux ennemis de Batraz, c’est-àdire aux ennemis mêmes du peuple des Nartes jusqu’au jour
où, pour avoir participé au meurtre du père de Batraz, les
Nartes sont devenus ses ultimes ennemis. C’est évidemment
une variante de ces épées qui, suivant Priscus, tomba aux
mains d’Attila.
Certes, il se pourrait que certains des Scythes asservis aient
flatté le maître en lui livrant, vraie ou fausse, une « épée
d’Arès », qualifiée de talisman royal et chargée, en
conséquence, des promesses que comportait naguère, pour leur
roi, la possession des objets, armes ou autres, tombés du ciel.
Mais les circonstances que précise Priscus, la place et le tour
qu’il a donnés à l’anecdote, la double mention de la nature
ambitieuse du personnage, l’emphase des derniers mots, si on
les éclaire par l’ensemble de la tradition scythique et ossète, ne
recommandent pas cette interprétation. La découverte du
gladius Martis, de l’épée sacrée, se révèle en fin de compte
avoir été un piège qui, donnant à Attila un surcroît
d’assurance, l’a mené de proche en proche à deux grandes
défaites, suivies de peu par une mort sans gloire, optata
cunctis nationibus in commune et Romanis. Ce piège, c’est
l’épée elle-même, c’est-à-dire le dieu dont elle est non
seulement l’arme, mais, comme dit Hérodote, l’ἄγαλμα, qui l’a
tendu à Attila : elle s’est fait découvrir ; plus ou moins
enfoncée dans la terre, à dessein ou non, lors de la ruine des
peuples scythiques, en un lieu qu’apparemment rien ne
signalait, c’est elle qui, en se manifestant, a pris à son compte
la vengeance impossible aux hommes et engagé le conquérant
mégalomane — magnanimus — dans un double mirage de
souveraineté sans limite (à cause du caractère prétendument
royal du talisman) et de victoire continue (à cause de la nature
« martiale » du talisman). Enfin, c’est dans du sang versé,
uestigia cruoris, en ouvrant une « grande blessure », causam
tanti uulneris, que l’épée s’est fait découvrir : en quoi elle
s’est comportée comme la sanguinaire, l’insatiable épée
plantée sur la plate-forme d’Arès ou posée sur le bûcher de
Batraz. En somme, le récit montre Attila trompé par la divinité
scythique : le Hun s’est appliqué le bénéfice d’une promesse
qui ne valait que pour les Scythes et n’a pas compris la
menace qui valait pour leurs ennemis.
Au contraire, aux yeux de n’importe lequel d’entre les
Scythes, tout était clair. Par maint récit, ils savaient qu’il
n’était pas de bon augure, pour un ennemi de leur nation, que
Arès s’occupât de lui : aujourd’hui encore, l’épopée narte
présente beaucoup de variantes d’une telle intervention,
parfois d’abord ambiguë, puis fatale, du héros son héritier
(références et résumé des textes dans mes Légendes sur les
Nartes, 1930, n
os 13, 14, 15, 40 ; Le Livre des héros, 1965,
pp. 186-200, 205-206). Un géant vient-il chez les Nartes et, les
provoquant à la danse, met-il à mal ses partenaires successifs ?
Le premier jour, il triomphe, mais, le second, Batraz descend
du ciel, se mêle au jeu et fait longuement danser l’intrus tout
en le mutilant. Pendant l’absence d’un illustre Narte, un autre
imprudent enlève-t-il sa femme, qu’une grande armée narte est
ensuite impuissante à délivrer ? Batraz descend du ciel, se fait
placer comme un boulet dans un canon et lancer sur la ville
ennemie, qu’il ravage. Des géants ont-ils invité les vieux
Nartes à un banquet où ils s’apprêtent à les tuer ? Batraz
descend du ciel, apparaît sur le seuil et c’en est fait des
méchants. Une immense armée d’Agur 1 bat-elle la muraille de
fer qui entoure le séjour des Nartes ? Batraz — nommé ici
Krym-Sultan — reçoit des saints et des anges des armes et un
cheval merveilleux, descend du ciel et met en déroute les
envahisseurs dont les derniers survivants sont transformés en
sauterelles. Etc. Les Huns d’Attila ne dépareraient pas cette
collection. On notera de plus que l’agressivité du Mars de
Jordanès se manifeste contre une vache, dans le troupeau d’un
pasteur. Même à l’intérieur de la société narte, l’hostilité de
Batraz à l’égard des représentants de la « troisième fonction »
est une constante de son caractère, et cela qu’il s’agisse
d’agriculture ou d’exploitation pastorale : il tue sans raison le
père (ou le fils) du Génie des Céréales, Bor-xwær-Ali, qui, par
punition, réduit à ce qu’elle est aujourd’hui la production des
champs, jusqu’alors exubérante (Légendes sur les Nartes,
n
o 16 ; Le Livre des héros, pp. 207-208) ; il poursuit de sa
haine Būræfærnyg (Boræfærnug), possesseur d’énormes
troupeaux, et, avant de le tuer lui-même, persécute, tue ses fils
et même, dans une variante, métamorphose le reste de sa
famille en bœufs et en chevaux 2
.
Jugez, mon cher ami, si ces considérations rendent ou non
probable que tout l’épisode est l’œuvre des Scythes, une
invention littéraire compensant leur malheur historique, un
morceau ou un germe d’épopée nationale qui aurait pu, dans
d’autres conditions politiques et sociales, équilibrer à l’Est
l’Atlakviða du Nord : le trésor des Niflungar a échappé à Atli
et la tentative qu’il a faite pour s’en emparer l’a précipité dans
la mort ; l’épée du Mars des Scythes, travestie en talisman
royal, s’est imposée à Attila et l’a poussé à la défaite.
1. Agurtæ : c’est soit le nom turc Oğuz avec rhotacisme, comme en tchouvache, cf.
Οὐννουγοῦροι « On Uğur, les Dix U. », ’ογώρ dans des sources grecques (V.
I. ABAEV), soit celui des Agoritai signalés au nord du Caucase par Ptolémée, 5, 8,
12.
2. Le Livre des héros, n
o 18, notamment var. b ; Légendes sur les Nartes, pp. 180-
183, 229 [voir aussi Romans de Scythie et d’alentour, op. cit., pp. 51-52].
Les objets trifonctionnels
dans les mythes indoeuropéens et dans les contes
Cette communication a été publiée pour la première fois en
février 1979 dans le recueil Strutture e generi delle letterature
etniche (= Uomo e cultura, XV). Atti del Simposio
internazionale, Palermo (5-10 Aprile 1970), dirigé par Janne
Vibæk, Palerme, Flaccovio, 1978, pp. 45-56. Il en existe une
traduction en italien établie par M. Maurizio Del Ninno et
publiée sous le titre « Gli oggetti trifunzionali nei miti
indoeuropei e nelle fiabe » dans les Quaderni di antropologia
e semiotica (Urbino, International Center for Cultural Studies),
IV, 1987, pp. 1-11.
Sur le même sujet, voir aussi Mythe et épopée, I (cf.
seconde édition, 1974, pp. 540-543).
Vous m’avez fait honneur en m’invitant à participer à vos
travaux : je ne suis pas folkloriste et, quant aux méthodes
d’analyse nouvelles, formalistes, qui s’essaient actuellement
sur les traditions humaines, je m’avoue inexpérimenté. Je vous
demande donc de m’accepter pour ce que je suis : un
comparatiste traditionnel, tout juste capable de poser ses
problèmes personnels à l’ancienne manière. Par bonheur, ces
problèmes confinent parfois à vos préoccupations.
Vous connaissez le centre de mon travail : depuis 1938, je
pense avoir progressivement établi l’importance, la généralité
d’une idéologie non seulement tripartie dans sa forme mais,
dans son contenu, trifonctionnelle, chez la plupart des
anciennes sociétés indo-européennes, et cela dans des
conditions telles que l’explication la plus plausible est que
cette idéologie était déjà celle de leurs ancêtres communs, les
Indo-Européens. Suivant cette idéologie, la société, mais aussi
le monde et, dans le monde, beaucoup de mécanismes
particuliers ne peuvent vivre ou faire leur office, durer, que par
la collaboration harmonieuse de trois forces — j’ai proposé le
mot de « fonctions » — hiérarchisées : la puissance magique et
juridique (généralement en rapport avec des prêtres ou des
sages, ou avec les chefs), la force physique (principalement
utilisée dans le combat), la fécondité (entraînant avec elle
toutes sortes de conditions et de conséquences : abondance de
biens et d’hommes, prospérité pacifique, et aussi plaisir,
volupté et bien d’autres notes).
Cette idéologie commande les théologies, les mythologies,
les épopées de peuples comme les plus vieux Indiens (et, avec
des changements dus à la précoce réforme zoroastrienne, leurs
frères les Iraniens), les plus vieux Romains et même les
Scandinaves des derniers temps du paganisme. Sur tous ces
domaines, une structure théologique dégage et rapproche, en
les hiérarchisant, des dieux ou groupes de dieux qui
patronnent, assurent ces trois fonctions (Inde : Mitra et
Varuna, Indra, les Açvin avec la déesse Sarasvatī, etc. ;
Rome : Jupiter, Mars, Quirinus avec Ops, Flora, etc. ;
Scandinavie : Odin, Thor, Freyr avec Freyia). Sur tous ces
domaines, des mythes décrivent les rapports de ces dieux ou
groupes de dieux et mettent ainsi en valeur les rapports (de
collaboration, d’opposition) des trois fonctions. Et, sur
plusieurs de ces domaines, au niveau de l’épopée — une
épopée parfois considérée comme histoire — des héros
doublent ces dieux, avec des aventures qui forment comme
une mythologie terrestre et qui, elles aussi, mettent en
évidence les articulations du jeu des trois fonctions
(Mahābhārata indien : Yudhishthira, Bhīma et Arjuna, Nakula
et Sahadeva ; origines de Rome : Romulus, Lucumon, Titus
Tatius 1
).
Mais — et c’est pourquoi je me sens malgré tout proche de
vous — ces trois fonctions apparaissent aussi, moins
tyranniques mais importantes — dans un autre ordre de
traditions, à un autre niveau de la littérature : dans des contes
populaires, et dans des contes dont l’aire principale
d’extension ou de densité donne à penser qu’ils se sont formés
quelque part à l’intérieur du monde indo-européen.
Et cette constatation suscite pour moi une série de
problèmes, les uns anciens et généraux sur les rapports de la
mythologie et du folklore, les autres plus particuliers et
propres à l’idéologie des trois fonctions. Mon intention
aujourd’hui est simplement de vous donner deux exemples de
ces problèmes.
Je m’occuperai dans les deux cas d’un seul type de thème,
qui est d’ailleurs l’expression des trois fonctions qu’on
rencontre le plus souvent dans les contes et qui, sans être
dominant, est bien attesté dans les mythologies et les épopées
indo-européennes. Ce sont des récits où les trois fonctions sont
exprimées, incarnées en quelque sorte, dans des objets
caractéristiques. Voici le tableau général des utilisations de ces
objets dans la mythologie d’abord, puis dans les contes.
Mythologies et épopées
INDE :
Dans l’Inde déjà védique, c’est la série d’objets que les
artisans divins, les R̥ bhu, fabriquent pour le ou les dieux de
chacun des trois niveaux fonctionnels (le char à trois roues des
sauveurs Açvin, qui fait partie d’une imposante liste d’attributs
triples dont le symbolisme n’est pas clair, mais char qui est la
condition, le moyen de leur omniprésence bienfaisante parmi
les hommes ; les deux chevaux de guerre du combattant Indra ;
la « vache qui prend toutes les formes » du dieu-prêtre
Brhaspati 2
).
SCANDINAVIE :
Dans la mythologie scandinave, ce sont les objets
merveilleux fabriqués pour les dieux fonctionnels (Odin, Thor,
Freyr) par un groupe de nains forgerons (l’anneau magique
Draupnir pour le dieu magicien Odin, le marteau Miollnir pour
le dieu frappeur Thor, le sanglier aux soies d’or pour le dieu
riche par excellence Freyr 3
).
IRLANDE :
Dans la mythologie irlandaise, tournée en épopée, ce sont
les quatre joyaux des Tuâtha Dê Danann, dieux considérés
comme des héros des anciens temps (la pierre de Fal, qui a
pour office de désigner par un cri le roi qui sera le roi suprême
d’Irlande ; la lance de Lug, contre laquelle aucune bataille ne
peut être gagnée, et l’épée de Nuadu, à laquelle aucun
adversaire ne peut résister ; enfin, le chaudron de Dagda dont
jamais assemblée d’hôtes ne s’éloigne insatisfaite 4
).
Dans l’épopée, je ne vous rappellerai que les joyaux
tombés du ciel au début de l’histoire scythique dans la légende
consignée par Hérodote et éclairée par Quinte-Curce : une
coupe servant au culte, aux beuveries cultuelles ; une hache de
guerre ; un joug avec sa charrue, instrument de la prospérité
agricole 5
.
Contes
Dès 1899, un de nos doyens, Friedrich von der Leyen, a
pensé à rapprocher les objets merveilleux préparés par les
nains pour les dieux scandinaves des innombrables objets
merveilleux qu’on rencontre dans les contes 6
. Mais, faute
d’avoir compris la structure trifonctionnelle du groupement
« Odin, Thor, Freyr », il a laissé échapper l’essentiel. Ce ne
sont pas n’importe quels objets magiques des contes qu’il faut
observer ici, mais seulement les groupements ternaires dont les
trois termes se distribuent sur les trois fonctions. Ils sont assez
nombreux. Ils sont notamment la matière de beaucoup de
variantes du conte des « objets merveilleux », un de ceux dont
l’aire d’extension semble indiquer qu’il s’est formé chez des
Indo-Européens (cf. Johannes Boite et Georg Polívka,
Anmerkungen zu den Kinder- u. Hausmärchen der Brüder
Grimm, n
o LIV, I, 1913, pp. 464-485 ; Emmanuel Cosquin,
Contes populaires de Lorraine, n
o XI [vol. I, pp. 121-129],
XLII [vol. II, pp. 79-87], LXXI [vol. II, p. 283]). Un schéma
fréquent — il y en a d’autres — est celui-ci :
1) trois objets merveilleux ont été obtenus, dans des
circonstances variables, soit par trois frères, soit par un seul
personnage ;
2) le ou les possesseurs font imprudemment admirer à
d’autres la puissance de deux de ces objets, et ils en sont
dépossédés ; mais grâce à la puissance opportunément utilisée
de celui qui reste, ils rentrent en possession de tous leurs
biens 7
.
Les objets sont très divers, leurs propriétés merveilleuses le
sont moins. Sauf dans quelques variantes visiblement
corrompues, il y a presque toujours un objet qui procure soit la
richesse, soit une nourriture très abondante (troisième
fonction) ; et un autre qui met la force (physique, armée) au
service de son possesseur ; c’est, par exemple, un bâton ou un
sabre, etc., qui, lorsqu’il entre en action, rosse ou massacre
jusqu’à ce que son possesseur l’arrête ; ou c’est un récipient,
sac, giberne, chapeau, etc., qui déverse des bataillons entiers ;
ou un instrument sonore, trompette, cor, sifflet, tambour, qui
convoque d’immenses armées. Ce talisman correspond
clairement à la deuxième fonction. L’autre objet a des formes
et des effets plus variables : c’est tantôt le tapis volant, qui
transporte son possesseur instantanément où il veut, tantôt le
chapeau magique, ou un équivalent, qui le rend invisible,
tantôt un objet qui anéantit et ressuscite ceux vers qui on
l’oriente ; ces diverses spécifications ont en commun d’être
super-magiques, affranchissant le possesseur des servitudes du
temps, de l’espace, des sens, le mettant au rang des plus
grands sorciers (déplacement immédiat et illimité ;
invisibilité), ou lui confèrent le pouvoir vraiment divin de
supprimer ou de donner la vie ; par ces traits, le caractère
« sacré » de l’objet transparaît encore : il est la première
fonction.
Si nous comparons cette utilisation des « trois objets
fonctionnels » dans les contes et les utilisations dans les
mythes ou dans les épopées qui ont été précédemment
rappelés, quelles différences apparaissent ? On en remarque
immédiatement plusieurs, de même sens et en partie
solidaires :
1) Dans les utilisations mythiques ou épiques les objets ne
sont que des accessoires, et non l’essentiel. Ce qui est
essentiel, ce sont les dieux qui, avec ou sans les objets, sont
suffisamment caractérisés dans leur fonction et peuvent
l’assurer. Les objets ne font qu’illustrer ces pouvoirs
spécialisés et en faciliter l’exercice : ils n’en sont pas la
source, la condition. Ainsi, avec ou sans la « Vache qui prend
toutes formes », le dieu-prêtre Brhaspati est, par lui-même, le
grand magicien ; avec ou sans ses deux chevaux bais, Indra est
le combattant victorieux (et il remporte des victoires sans cet
attelage) ; et les Açvin n’ont pas attendu leur char pacifique à
trois roues pour être les divinités bienfaisantes qui courent de
détresse en détresse pour donner santé, fécondité, jeunesse,
richesse, etc. Simplement, le char à trois roues des Açvin, les
chevaux du char de guerre d’Indra, la Vache qui prend toutes
formes de Brhaspati facilitent la tâche des dieux sauveurs, du
dieu combattant, du dieu magicien. De même, sans l’anneau
Draupnir Odin n’en serait pas moins le grand magicien, sans le
sanglier aux soies d’or Freyr n’en serait pas moins le riche par
excellence — et malgré la Þrymskviða (le Chant de Thrym),
d’autres récits donnent à penser que Thor n’a pas toujours
besoin de son marteau pour exercer sa force aux dépens des
géants. — Au contraire, dans le conte des objets merveilleux,
le ou les possesseurs n’ont par eux-mêmes aucun caractère :
les excellences fonctionnelles sont dans les objets ; les
personnages neutres n’ont qu’à bien les utiliser, sans d’ailleurs
se colorer fonctionnellement par cet usage.
Cette première divergence peut s’expliquer par la
différence des milieux où se sont constitués mythes et
épopées, d’une part, contes, de l’autre : milieux sacerdotaux et
guerriers ; milieu paysan, ce dernier moins spéculatif et
attachant moins d’importance aux distinctions entre hommes
qu’aux realia, dont il est plus proche.
2) Dans les mythes et dans les récits épiques, ces objets ne
sont mêlés, comme tels, à aucune intrigue. Ils sont bien
hiérarchisés, comme les fonctions elles-mêmes et comme les
dieux ou héros qui les possèdent, mais ils ne sont,
solidairement, la matière d’aucun récit. Certes, la Þrymskviða
raconte comment le marteau de Thor a été volé au dieu puis
reconquis par le dieu — mais les deux autres objets de la série
(l’anneau Draupnir d’Odin, le sanglier aux soies d’or de Freyr)
n’interviennent pas et Thor reconquiert son arme tout seul.
L’anneau Draupnir a, lui aussi, une aventure (donné par Odin
à Baldr mort, il est renvoyé des Enfers par Baldr à Odin et
chargé à cette occasion d’une puissance nouvelle), mais, ici
encore, ni les deux autres talismans ni leurs possesseurs
n’interviennent, c’est affaire entre les seuls Odin et Baldr. Au
contraire, les « objets merveilleux » des contes fournissent
ensemble la matière de l’action ; par exemple, deux sont
perdus et le troisième permet de les récupérer et, en ce sens,
les objets sont inséparables, articulés. Cela tient sans doute à la
nature du conte et prolonge la première différence : les objets
étant l’essentiel, confisquant en eux les puissances
fonctionnelles, c’est entre eux, plutôt qu’entre leurs
possesseurs, que se constitue l’intrigue.
3) Et voici sans doute la distinction la plus intéressante.
Dans les mythes et dans les récits épiques, la hiérarchie des
fonctions et des objets qui leur correspondent n’est
généralement pas mise en cause : la puissance magique est
statistiquement en tête, incontestée ; en second vient, pas
davantage contestée, la force physique ; et en troisième la
richesse, la fécondité, etc. C’est là une constatation qui, à ma
connaissance, ne rencontre guère d’exception et qui s’étend
au-delà des mythes et récits où les fonctions sont symbolisées
par des objets : par exemple, l’étude comparative a mis en
relief l’identité foncière de ressorts entre des récits indiens,
scandinaves, romains où les représentants de la troisième
fonction (dieux ou héros) commencent par être en guerre avec
les représentants des deux fonctions supérieures, puis se
réconcilient et s’associent avec eux, formant ainsi une société
(divine, humaine) complète et équilibrée : à aucun moment de
la lutte, dans aucune clause de la convention finale, la
troisième fonction ne prétend passer au-dessus des autres ; elle
demande et reçoit seulement sa place attendue dans une
société unitaire. D’autres récits épiques où interviennent des
objets soulignent la valeur absolue de la hiérarchie : dans la
légende des « têtes » trouvées par les fondateurs de la
puissance romaine et de la puissance carthaginoise, la tête de
bœuf et la tête de cheval, extraites du sol de Carthage,
garantissent à cette ville la richesse et le génie militaire
d’Hannibal, mais la tête d’homme extraite du mont capitolin
garantit à Rome la suprématie impériale — tu regere populos
memento — et, en conséquence, c’est Rome qui gagne,
Carthage qui perd. Il en est ainsi à peu près partout. Je ne
connais que très peu de mythes ou de récits épiques indoeuropéens dont le sens est que la deuxième ou la troisième
fonction (force, fécondité) est plus importante, plus efficace,
plus nécessaire que la fonction supérieure (pouvoir magico- ou
juridico-religieux).
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