Au contraire, les contes populaires sur les objets
merveilleux modifient avec une entière liberté l’ordre
canonique des fonctions et, le plus souvent, c’est la fonction
de force, la deuxième, qui est reconnue la « meilleure » parce
que c’est elle seule qui rétablit les deux autres dans les
situations désespérées. Par exemple, le héros du conte se laisse
sottement voler successivement les objets merveilleux de
première fonction et de troisième (la cape d’invisibilité,
l’animal qui fait de l’or) ; mais il lui reste le bâton auquel il
commande de rosser les voleurs jusqu’à ce qu’ils restituent
leurs larcins. Au fond, la hiérarchie des dignités n’intéresse
guère les auditoires populaires, mais ils sont sensibles à la
hiérarchie des efficacités, et ils savent bien que c’est la force,
en fin de compte, qui est efficace. C’est là comme une
revanche du bon sens sur les présentations officielles,
intéressées, de la structure : les puissances spirituelles, la
magie et ses « trucs » propres peuvent prétendre à la première
place et l’occuper en temps normal ; la fonction économique
peut s’enorgueillir de l’abondance de bonnes choses qu’elle
produit. Il n’en est pas moins vrai que, en temps de crise,
quand le sorcier est privé de ses moyens et que la prospérité
passe aux mains de l’ennemi, c’est la fonction guerrière, avec
ses spécialistes, enrégimentés ou non, et ses techniques
brutales qui seule restaure l’ordre.
4) Solidairement avec cette différence, « l’objet de
première fonction », toujours clair dans les mythes et dans les
récits épiques, est, dans les contes, altéré, dégradé. Je l’ai dit :
alors que le bâton ou l’épée magique est clairement de
deuxième fonction, l’objet producteur d’or ou de nourriture de
troisième, l’objet de première fonction n’est plus proprement
« sacré » : le tapis volant, la cape d’invisibilité, l’objet
anéantissant et donnant la vie sont bien les accessoires d’une
magie plus élevée et plus large que les deux autres, évoque des
pouvoirs plus généraux de sorcier, de chamane, mais ils n’ont
plus de rapports avec les cultes, ou avec le privilège magicoreligieux de rois.
En conclusion, mon sentiment est que, d’une part les contes
populaires, littérature sans doute mûrie dans les classes les
moins distinguées, celles qui assurent la troisième fonction,
d’autre part les mythes et les récits épiques mûris dans les
milieux sacerdotaux, ou à l’usage des « nobles », ont utilisé
indépendamment l’idéologie des trois fonctions, si forte, si
consciente chez les Indo-Européens, et notamment les
assortiments d’objets fonctionnels où cette idéologie
s’exprime : les mythes et les récits épiques l’ont fait de façon
orthodoxe, presque théologique, et les contes de façon réaliste,
sans théorie, en collant à l’expérience.
Les seuls Indo-Européens où, me semble-t-il, le bon sens
l’ait parfois emporté sur la théorie, non pas, d’ailleurs, à
propos d’assortiments d’objets fonctionnels, mais directement
des fonctions elles-mêmes, ce sont les Romains, et cela est
bien conforme à un trait connu de leur caractère. J’ai cité
ailleurs l’histoire du chevalier Curtius, qui démontre elle aussi
l’efficacité supérieure de la fonction de force, de la fonction
guerrière sur les deux autres 8
. Mais il y a d’autres cas. Par
exemple, une variante de l’histoire de la naissance et des
enfances de Romulus et de Rémus établit une curieuse
hiérarchie entre les fonctions : la troisième est plus forte que la
première, mais la deuxième est plus forte que la troisième et
est capable de rétablir la première dans ses droits. Trois
personnages incarnent chacun une des fonctions : les deux
frères Numitor et Amulius, puis Romulus, petit-fils du
premier. Vous connaissez l’histoire, singulière justement parce
que fonctionnelle. Voici ce que dit Plutarque 9
: « La
succession des rois d’Albe, descendus d’Énée, passa de père
en fils à deux frères, Numitor et Amulius. Celui-ci, dans le
partage qu’il fit de l’héritage, mit d’un côté la royauté et, de
l’autre, l’or et l’argent, avec les richesses rapportées de Troie.
Numitor choisit la royauté. Mais Amulius, devenu, par les
trésors qu’il avait, plus puissant que son frère, lui enleva
facilement la couronne… » Vous savez aussi la suite : malgré
toutes les précautions que prend Amulius pour que son frère
détrôné n’ait pas de descendants, le dieu guerrier Mars
intervient et engendre les vigoureux et belliqueux jumeaux,
notamment Romulus qui, à la tête de sa première armée
spontanément réunie (avec des bottes de foin comme
enseignes, manipuli), renverse et tue Amulius et restitue la
royauté au vertueux Numitor. La philosophie de tout cela est,
si l’on peut dire, expérimentale : le riche peut, par corruption,
déposséder celui qui n’a comme atout que la majesté royale,
mais si le fort, le martial, s’en mêle, il abat ensuite le riche
sans difficulté et remet le roi à sa place, la première. Cette
utilisation libre de la structure trifonctionnelle, qui fait de la
force guerrière l’arbitre (d’ailleurs juste) des autres, rappelle
celle du conte populaire des objets merveilleux. Mais elle est
exceptionnelle et sans doute n’est-ce pas par hasard qu’elle
s’observe chez les très positifs Romains, chez les compatriotes
de Cincinnatus et de Caton, chez ce peuple où les patriciens
eux-mêmes étaient des ruraux, tenaient le manche de la
charrue ou écrivaient De re rustica.
Je me suis longuement étendu sur cet exemple des
problèmes que pose la confrontation des usages faits par le
folklore et par la mythologie du thème des trois objets
fonctionnels. Il y en a d’autres. Je terminerai en en signalant
un.
Dans le mythe scandinave de Baldr, après la mort du jeune
dieu, après qu’il est devenu captif de Hel, la gardienne du
séjour des morts, les Ases envoient un messager auprès de Hel
pour lui demander de relâcher Baldr, de le laisser revivre. Hel
accepte, mais à une condition que la malignité de Loki
empêchera de réaliser. Mme Anna Brigitta Rooth a reconnu ici
une variante du « thème d’Orphée et d’Eurydice 10 ». C’est
possible, encore que des éléments essentiels manquent. Mais
ce n’est pas là ce qui nous intéresse, c’est un autre détail :
quand l’envoyé des Ases quitte Hel avec le message
d’espérance, Baldr et sa femme (morte de chagrin peu après
lui) lui remettent des cadeaux pour trois divinités : pour Odin,
père de Baldr, l’anneau Draupnir (anneau d’Odin déjà avant ce
geste, mais qu’Odin a jeté sur le bûcher de Baldr mort) ; pour
Frigg, femme d’Odin et mère de Baldr, une jolie blouse et
d’autres objets non spécifiés ; pour Fulla, déesse de
l’Abondance, une bague d’or 11
. Les cadeaux destinés à Odin et
à Fulla, au dieu souverain et à l’Abondance personnifiée, sont
bien fonctionnels et correspondent aux activités des deux
divinités : anneau magique, d’ailleurs déjà auparavant
caractéristique du dieu souverain ; joyau dans le métal riche.
Mais l’ensemble n’est pas trifonctionnel : le cadeau fait à
Frigg, d’ailleurs vague, s’explique sentimentalement puisque
Frigg est la mère de Baldr, mais n’a pas de caractère
fonctionnel et, en tout cas, il manque entièrement un cadeau de
deuxième fonction, un objet concernant la guerre et adressé à
un dieu combattant (soit Thor, soit Odin lui-même sous son
deuxième aspect, guerrier).
Or, si vous vous reportez au conte 97 des frères Grimm,
Das Wasser des Lebens [« L’eau vivifiante »], vous trouvez un
épisode comparable, mais où la distribution des objets sur les
trois fonctions est complète. Un jeune prince est à la recherche
de l’eau vivifiante qui seule empêchera son père de mourir.
Grâce aux conseils d’un nain qu’il a bien traité, il arrive à un
château merveilleux, magiquement clos, où les avis du nain lui
permettent d’entrer. Il pénètre dans une première salle, « dans
une grande et magnifique salle où se trouvaient des princes,
immobilisés par l’enchantement : il leur retira l’anneau qu’ils
portaient au doigt ; il y avait là une épée et un pain : il les
prit ». Puis il entre dans une dernière salle où il trouve une
jeune fille qui lui déclare qu’il vient, par son arrivée, de la
délivrer et lui dit où se trouve, dans la cour, la fontaine d’eau
vivifiante dont il remplit une coupe. Quand il ressort du
château, juste à temps avant que ne se referment les portes
magiques, il repasse devant le nain qui l’a conseillé.
« Lorsqu’il vit l’épée et le pain, il dit : Ce sont de bonnes et
grandes choses que tu as obtenues : avec l’épée, tu pourras
défaire des armées entières, tandis que le pain ne viendra
jamais à te manquer. » Mais il ne dit rien sur les anneaux. De
fait, plus loin, après qu’il a retrouvé ses deux méchants aînés,
« ils firent route ensemble et arrivèrent dans un pays que
ravageaient la famine et la guerre, et dont le roi se croyait
perdu, tant la détresse était grande. Le prince alla se présenter
devant le roi et lui donna le pain, avec lequel il put nourrir à
satiété son royaume tout entier ; ensuite le prince lui donna
l’épée, avec laquelle il put défaire les armées de ses ennemis et
put désormais vivre dans la tranquillité et dans la paix. Le
prince reprit alors son pain et son épée, et les trois frères
continuèrent leur voyage ». Ils rencontrent encore deux
royaumes où le pain et l’épée rendent le même service — « à
chaque fois le prince donna son pain et son épée aux rois, et il
avait à présent sauvé trois royaumes » — sans que soient, ici
non plus, mentionnés les anneaux. Et ce n’est pas là un
épisode inutile, au contraire. Le prince est bientôt dépouillé de
l’eau vivifiante par ses aînés, qui se font passer pour les
découvreurs ; son père donne l’ordre à un chasseur de le tuer,
le chasseur l’épargne et le prince disparaît. Mais… « Après un
certain temps arrivèrent chez le vieux roi trois chariots remplis
d’or et de pierres précieuses pour le plus jeune de ses fils : ils
étaient envoyés par les trois rois qui avaient vaincu leurs
ennemis avec l’épée du prince et nourri leur pays avec son
pain, et qui voulaient exprimer leur reconnaissance. » Alors le
roi comprend et fait rechercher son fils, les méchants
disparaissent à leur tour, etc.
Vous voyez qu’ici, l’assortiment des objets magiques est
complet :
1) les anneaux enlevés du doigt des « princes enchantés »,
2) l’épée invincible, 3) l’aliment inépuisable. En cela, le conte
est plus satisfaisant que le mythe de Baldr, où le messager des
dieux rapporte bien de l’autre monde l’anneau magique du
dieu souverain et une bague d’or pour la déesse Abondance,
mais rien qui évoque la deuxième fonction. Mais vous voyez
aussi que, au premier niveau, pour l’objet (ou les objets) de
première fonction, le conte est visiblement embarrassé : après
que les anneaux princiers ont été pris des doigts des princes
enchantés, ils ne sont plus mentionnés, ils ne servent à rien,
alors que l’épée et le pain sont efficaces, et trois fois utilisés ;
au contraire, dans le mythe de Baldr, l’anneau Draupnir,
propriété du dieu souverain, est certainement l’objet le plus
important de la série des cadeaux. Nous retrouvons ici le
clivage précédemment noté entre mythes et contes, les contes
s’intéressant peu dans les listes d’objets fonctionnels à l’objet
de première fonction, que les mythes au contraire mettent à
l’honneur.
Quel est, dans cet exemple particulier, le rapport du mythe
et du conte ? Le gênant, ou l’instructif, est qu’ils se
complètent : le mythe mutile la structure trifonctionnelle des
objets par suppression de la deuxième fonction — ce qui peut
s’expliquer par le caractère résolument pacifique de Baldr ; le
conte a la structure intacte, mais ne sait plus que faire de
l’objet de première fonction. Je serais heureux si, sur ce thème
ou des thèmes voisins, vous vouliez bien m’aider de vos
lumières.
1. Georges DUMÉZIL, Mythe et épopée, I, 1968, première et deuxième partie.
2. Georges DUMÉZIL, Tarpeia, 1947, pp. 207-210.
3. Tarpeia, op. cit., pp. 210-211 ; Jan de VRIES, The Problem of Loki, dans les
Folklore Fellows Communications, CX, 1933, pp. 90-93.
4. Tarpeia, op. cit., pp. 211-212 ; V. HULL, « The Four Jewels of the Tuatha Dê
Danann », Zeitschrift für celtische Philologie, XVIII, 1930, pp. 73-89.
5. Mythe et épopée, I, pp. 446-452 ; HÉRODOTE, IV, 5, et QUINTE-CURCE, 7, 8, 18-
19.
6. Das Märchen in den Göttersagen der Edda, pp. 56-58 (« Die kostbaren
Besitztümer der Götter »).
7. Mythe et épopée, I, pp. 540-542.
8. La Religion romaine archaïque, 1966, p. 196 [cf. seconde édition, 1974, p. 203].
9. Vie de Romulus, 3, 2-4, résumant Dioclès et Fabius Pictor.
10. Loki in Scandinavian Mythology, 1961, pp. 142 et suiv.
11. Gylfaginning, chap. XXXIV (dans Edda Snorra Sturlusonar, éd. FINNUR
JÓNSSON, 1931, pp. 66-67).
Les trois ruses de la fille
de Billing
Les trois fonctions entre l’homme et la femme
Une première version de cette étude a été publiée dans l’un
des fascicules, intitulé « Études indo-européennes I », de la
revue Ogam-Tradition celtique (tomes XXXV-XXXVI, 1983-
1984 [publ. 1989, plutôt que « mars 1985 »], pp. 89-93). Elle
portait alors le titre « Les trois fonctions entre l’homme et la
femme » et était accompagnée d’un résumé en français, en
anglais et en allemand.
Retravaillé par l’auteur en vue d’une publication au sein de
son quatrième et dernier recueil d’esquisses de mythologie, le
texte de cette étude a été édité par les soins de M. Joël H.
Grisward dans Le Roman des jumeaux (1995, pp. 278-284),
dont il constitue l’Esquisse 96 (« Les trois ruses de la fille de
Billingr. Les trois fonctions : entre l’homme et la femme »).
C’est cette dernière version qui a été retenue pour le présent
volume, avec quelques retouches mineures des citations
norroises.
Il apparaît, par des exemples qui s’accumulent, que le cadre
des trois fonctions a été volontiers utilisé, dans diverses
sociétés indo-européennes, et sans doute dès leur ancienne
communauté, pour exprimer et résoudre des situations
conflictuelles entre partenaire masculin et partenaire féminin,
ou simplement en étoffer le récit. Le cas le plus général (type
A) est, d’un sexe à l’autre, réussir ou non une procédure de
conquête sexuelle ou de résistance à cette conquête (la forme
stylisée étant les épreuves imposées à un prétendant). Une
variété (type B) ne fait intervenir l’intention sexuelle
qu’accessoirement, dans l’un des termes de la structure, ou
l’élimine complètement : il s’agit alors d’un conflit entre un
personnage masculin et une magicienne (ou une femme
démoniaque), soit qu’il la consulte, soit qu’elle l’attaque.
J’ai analysé ailleurs, dans le type A, la « prise » en trois
temps de la jeune géante Gerd par le serviteur de Freyr : offre
d’or (III), menace de l’épée (II), menace d’incantation (I),
cette dernière seule étant efficace, décisive, avec, comme
doublet, la « prise » de la géante Rind par Odin selon Saxo
(Mythe et épopée, I
4
, pp. 622-623 n. 1) ; dans le type B, le
« domptage » de la magicienne Circé par Ulysse dans
l’Odyssée : neutralisation du philtre par l’herbe indiquée par
Hermès (III), menace de l’épée (II), exigence du « grand
serment des bienheureux » (I, cf. Apollon sonore, Esquisse 13,
pp. 126-131). Voici deux nouvelles applications du thème, une
de type A, mais avec issue contraire, une de type B.
On sait, par les perfides allusions du Persifleur dans la
Lokasenna, qu’Odin a connu quelques déceptions dans ses
tentatives amoureuses ou, du moins, sexuelles. L’une de ces
humiliations a été insérée dans les Hávamál (str. 95-102, alias
96-103) avec des détails suffisants pour permettre l’analyse.
C’est Odin lui-même qui raconte — en moins beaux vers —
cet « après-midi d’un faune ». La partenaire du dieu est
désignée comme Billings mær, fille d’un Billing dont nous
ignorons tout, mais qui est apparemment un géant.
Après avoir guetté vainement sa proie, dehors, dans les
roseaux, il se décide à l’aborder chez elle, apparemment un
matin. D’où trois épisodes :
1. (= I) (str. 97) « Je trouvai la fille de Billing sur son lit, endormie, d’une
blancheur de soleil » ; et aussitôt tous les plaisirs de sa royauté lui parurent
n’être rien s’il ne lui était donné non seulement de jouir d’elle mais de la
garder avec lui toute sa vie.
Mais la jeune fille, par d’habiles paroles, le persuade
d’ajourner la suite (str. 98) : il ne faut pas qu’ils soient surpris
par des tiers dans leurs ébats :
« Tu dois plutôt venir sur le soir, Odin, si tu veux me convaincre. Ce
serait inconvenance si d’autres que nous deux ensemble avaient connaissance
d’une telle honte… »
Convaincu, ou trompé par l’espérance que lui donne cette
intelligente astuce, savourant d’avance « plaisir et jouissance »
(str. 99), Odin s’en va.
2. (= II) (str. 100) Le soir, quand il revient, ce n’est pas le tête-à-tête qui
lui avait été promis, c’est tout le contraire :
« Quand je revins, la brillante troupe guerrière (vígdrótt) était tout entière
éveillée, avec des torches brûlantes et des tisons brandis — ainsi me fut
enseigné le sentier du malheur. »
3. (= III) (str. 101) Il ne se tient pourtant pas pour battu :
« Et quand je revins, le lendemain matin, la troupe de la maison était
endormie, mais c’est une chienne (grey eitt) qu’à la place de la belle jeune
fille je trouvai attachée sur le lit. »
Il ne reste plus à Odin qu’à nous prendre à témoin,
rejoignant la strophe 84 — car l’épisode de la fille de Billing
semble bien n’être qu’une interpolation — que mainte jolie
fille est ainsi « d’humeur légère » envers l’homme, et celle-ci
en particulier, la femme intelligente et rusée (it ráðspaka…
flióð) qui vient de l’accabler de dérision (háðungar hverrar)
au lieu de se laisser « avoir » (ok hafða ek pess vætki vífs).
Le ressort des trois dérisions est clair : se trouvant d’abord
dans le plus grand péril, et inattendu, seule, réveillée par son
virtuel agresseur, la jeune fille ne perd pas son sang-froid et
trouve les mots qu’il faut pour le convaincre d’attendre (I) ; à
la deuxième tentative elle oppose une « troupe de combat » qui
le fait reculer (II) ; en prévision de la troisième, elle attache
une chienne sur son lit, offrant ainsi à son soupirant un
répugnant substitut (III). Le rapport de chacune de ces trois
parades à l’une des fonctions est évident : Odin est
successivement bafoué, défié dans son intelligence, puis dans
sa force, puis dans sa lascivité. Les armes qui le bernent sont
successivement la parole habile qui déjoue un sot projet, la
troupe armée opposée à deux bras, la chienne offerte au sexe.
Et c’est elle, à la différence de Gerd conquise et de Rind
possédée, qui gagne en fin de jeu. Sans doute parce que ses
atouts sont joués dans l’ordre I II III et qu’elle a ainsi, dès le
début, dépouillé son partenaire de l’atout maître : le ráð,
l’intelligence, tandis que Gerd et Rind, après avoir résisté à la
tentation de l’or et à la menace physique, succombent à l’atout
maître du mâle, tenu en réserve, cette forme extrême
d’intelligence qu’est le savoir magique. On peut certes
s’étonner que, face à cette trop intelligente jeune fille, Odin
n’ait pas à la fin utilisé « l’argument » de la première fonction,
l’arme absolue à laquelle elle n’eût pas mieux résisté que Gerd
ou Rind, à savoir la conjuration magique, qui est sa spécialité.
Le fait est là : en cette circonstance, il a oublié l’essentiel, et
même dans l’ordre de l’intelligence, du bon sens, du ráð — de
ce que les Ossètes appellent dans des classifications
semblables le zond —, il ne fait pas preuve d’excellence et se
laisse tromper comme un débutant : comme il le reconnaît luimême, « il s’est éloigné de la décision sage », vísom vilia frá,
qui eût consisté à violer la jeune fille séance tenante ou à
l’ensorceler ; aveuglé par l’amour, le malheureux s’est cru
capable de mæla man, de convaincre la jeune fille par des
paroles. Bref, il a mal joué, lui qui, lorsqu’il s’agit des autres,
distribue souverainement les moyens du triomphe, comme dit
Freyia au début des Hyndluljóð dans une formule
opportunément trifonctionnelle :
Il donne la victoire à certains, mais à certains l’or, l’éloquence à
beaucoup, et la sagesse aux hommes.
À vrai dire, il n’a pas joué du tout. C’est la fille de Billing
seule qui a distribué sa triple parade selon les trois fonctions,
la conduite d’Odin restant celle d’un amoureux stupide, sans
ruse, sans autre imagination que celle de ses futures
jouissances.
*
Dans le ŠāhNāmeh, à la fin du livre de Guštāsp, le héros
Isfandiār, fils du roi, rencontre successivement, au cours d’une
expédition contre les Touraniens, sept périls, dont ses ennemis,
et d’abord le Touranien captif Kergsar qui les lui annonce
complaisamment, sont bien persuadés qu’il ne sortira pas
vivant. Il doit ainsi affronter un couple de loups, puis des
lions, puis un dragon, puis une magicienne, que le mauvais
Kergsar présente en ces termes (Mohl, IV, p. 505) :
« Ô roi victorieux, puisse ta bonne étoile te servir ! Demain, quand tu
t’arrêteras à la station, tu seras salué par une magicienne qui a vu bien des
armées avant celle-ci et dont le cœur n’a jamais tremblé devant personne.
Quand elle veut, elle convertit une terre en désert et fait descendre à l’horizon
le soleil qui est au zénith. On lui donne, ô roi, le nom de Ghoul ; ne te laisse
pas entraîner dans ses filets par la fougue de ta jeunesse. Retourne dans
l’Iran, content d’être le vainqueur du dragon, car il ne faut pas mettre ta
gloire en péril. »
Isfandiār, qui ambitionnait la possession du monde, lui dit : « Homme
méchant et impudent, tu raconteras demain ce que tu m’auras vu faire, car je
traiterai cette magicienne de manière à briser le dos et le cœur aux magiciens.
Par la victoire qu’accorde Dieu, l’unique, le dispensateur de la justice, je
mettrai la tête des magiciens sous mes pieds. »
À l’aube, après une marche nocturne, Isfandiār remet le
commandement de l’armée à son frère Bašūtan et s’occupe de
la magicienne. Il lui tend un piège :
Il prit une coupe d’or, demanda une belle guitare et se para comme pour
une fête, lui qui allait livrer un combat. Il vit une forêt semblable au paradis.
Tu aurais dit que le ciel s’y était converti en une tulipe ; on n’y apercevait pas
le soleil entre les arbres, et partout on voyait des sources dont l’eau était
pareille à l’eau de rose. Il descendit de cheval, comme l’endroit le méritait,
choisit dans une forêt le bord d’une fontaine, prit dans sa main la coupe d’or
et, quand il se sentit égayé par le vin, il appuya sa guitare contre sa poitrine et
se mit à chanter de toute son âme. Il dit :
« Le malheureux Isfandiār ne boit jamais de vin, n’a pas de compagnons
pour en boire, ne rencontre que des lions et des dragons vaillants, n’est
jamais délivré des griffes du malheur, n’éprouve jamais un peu de plaisir
dans ce monde par la vue d’une fille au visage de Péri, et Dieu accomplirait
tous les désirs de son cœur s’il voulait lui donner une de ces femmes dont
tous les traits ravissent l’âme, dont la stature égale le cyprès, dont le visage
brille comme le soleil, dont les cheveux de musc descendent jusqu’aux
pieds ! »
La magicienne entendit les paroles d’Isfandiār et s’en épanouit comme la
rose au printemps. Elle se dit :
« Voici un lion qui est entré dans mes filets, paré, chantant, et une coupe
pleine (dans sa main). »
Cette créature impure, pleine de rides et hideuse, se mit à écrire ses
formules de magie dans les ténèbres et se changea en une belle jeune fille
turque, avec des joues comme du brocart de Chine et des cheveux noirs
comme du musc.
Les deux partenaires sont prêts : Isfandiār va jouer la partie
en trois temps qui se distribuent, comme dans l’histoire
d’Ulysse et de Circé, sur les trois fonctions dans l’ordre III II
I.
1. (= III) Elle s’approcha d’Isfandiār, les deux joues semblables à un
jardin de roses et des fleurs dans le sein. Quand le prince l’aperçut, il chanta
plus haut, joua plus gaiement et but davantage, disant :
« Ô Dieu, l’unique, le distributeur de la justice, tu es le guide dans la
montagne et dans la plaine ! Je viens de désirer qu’une jeune fille au visage
de Péri vienne me rendre heureux dans cette forêt, et voici que le Créateur me
la donne, que le distributeur de la justice me l’accorde ! Que mon âme et mon
cœur l’adorent ! »
Il lui donna une coupe de vin parfumé de musc, et ses joues en devinrent
couleur de rubis.
2. (= II) Or il possédait une belle chaîne en acier qu’il tenait prête, mais
cachée devant la magicienne. Zardušt, qui l’avait apportée du paradis pour
Guštāsp, la lui avait attachée au bras. Le prince lança cette chaîne autour du
cou de la magicienne, de manière à lui enlever sa force. Elle prit la forme
d’un lion, mais il tira son épée et lui dit :
« Tu ne peux me faire du mal, quand même tu aurais le pouvoir
d’entasser des montagnes de fer […]
3. (= I) […] reprends ta forme réelle et je vais te donner ta réponse avec
mon épée ! »
Alors parut, prise dans la chaîne, une vieille femme puante, caduque,
dont la tête et les cheveux étaient blancs comme la neige et le visage noir, et
Isfandiār la frappa d’un coup de son glaive tranchant. Puisses-tu ne jamais
voir une pareille tête et un pareil sein !
Au moment où la magicienne expira, le ciel devint sombre, de manière
que les yeux ne voyaient plus. Un orage s’éleva et une poussière noire rendit
invisibles le soleil et la lune. Isfandiār monta sur une hauteur et poussa un cri
comme le tonnerre qui éclate. Bašūtan accourut avec l’armée.
La structure trifonctionnelle apparaît immédiatement, dans
le plan d’Isfandiār comme dans la conduite de la magicienne.
En 1 (= III) ils font assaut de gentillesse sexuelle, lui
l’attirant par ses chants, par ses appels à l’amour, elle se
croyant irrésistible sous son apparence de jeune fille. Une
coupe de vin, un peu d’ivresse la mettent en condition.
En 2 (= II), c’est le duel. Isfandiār prend les devants et,
passant la chaîne au cou de la magicienne, il la dépouille de sa
force physique au moment où elle se transforme en lion pour
l’effrayer ou le dévorer.
En 3 (= I) Isfandiār prononce la parole de contre-magie
fondée sur ce qui a toujours été dans l’Iran la plus haute
valeur, la répudiation du mensonge : il donne à la femme
artificieuse l’ordre de revenir à la vérité de son essence et de
sa forme, comme s’il ne pouvait pas la tuer sous ses
déguisements : elle ne peut pas plus résister que Circé à l’ordre
du « grand serment », et, sous sa forme vraie d’horrible vieille
femme, sans défense, attend le coup qui la détruira.
L’intention d’engager dans l’aventure les trois fonctions
ressort du fait que, dans les deux cas, l’acte de deuxième
fonction, violent, n’est pas utile, pouvait être économisé : la
fille de Billing, après avoir intelligemment (1 = I) obtenu un
délai jusqu’au soir pouvait, dès le soir même (2), mettre une
chienne dans son lit (3 = III), sans « l’étape » de la troupe
guerrière (II) ; après avoir fait approcher la magicienne sous
couleur de désir amoureux (1 = III), Isfandiār pouvait la
réduire immédiatement à merci par l’ordre de vérité (3 = I),
sans « l’étape » de la chaîne, de l’épée et du lion (2 = II).
« Dumézil revisited »
(à propos de R. I. Page, Saga-Book of the Viking
Society, XX, 1-2, 1978-1979, pp. 49-69)
Cette étude a été publiée pour la première fois en 1985 dans
le recueil L’Oubli de l’homme et l’honneur des dieux, dont elle
constituait l’Esquisse 73 (pp. 259-277). Son titre complet était
« “Dumézil revisited” (à propos de R. I. Page, Saga-Book of
the Viking Society, XX, 1-2, pp. 49-69, University College,
Londres, 1978-1979) » ; elle ouvrait une série de trois
Controversiae dédiées à la mémoire de deux savants
scandinaves, Georg Morgenstierne et Stig Wikander. Les deux
premières d’entre elles formaient une réponse circonstanciée à
l’article que le philologue anglais R. I. Page avait consacré
quelques années plus tôt à l’œuvre germanique de Georges
Dumézil.
En conclusion d’une étude sur la coloration que mes études
comparatives donnent à divers mythes de l’ancienne
Scandinavie, publiée sous le titre « Dumézil revisited », dans
le Saga-Book of the Viking Society (University College,
Londres), XX, 1-2, 1978-1979, pp. 49-69, M. R. I. Page
résume ainsi son sentiment et formule son jugement :
Il n’est pas douteux que Dumézil a eu une influence considérable sur
l’étude de l’ancienne religion nordique. Son intervention sur ce domaine a
marqué. Sa critique de certaines méthodes antérieures a été salutaire. Il a
montré à ceux qui étudient le paganisme viking ce qu’il y a lieu de chercher.
Avec fermeté et souvent avec esprit, il a fait sentir l’absurdité qu’il y a à ne
tenir compte que des détails et à ignorer structure et plan. Malheureusement,
il arrive que l’enthousiasme qu’il professe pour le modèle structural le
conduise à oublier qu’un plan est constitué par des détails et qu’il est risible
d’affirmer qu’il y a un plan commun dans deux mythes qui diffèrent
largement par tous les points particuliers. Bien plus : il est porté à
méconnaître certains aspects d’un mythe (ou peut-être plutôt de la narration
d’un mythe) qui n’appuient pas l’interprétation qu’il en fait. Il lui arrive de
souligner des détails au-delà de leur portée naturelle et de tirer une
conclusion générale d’un seul exemple. Et il n’a pas toujours la compétence
ou peut-être la volonté qu’il faudrait pour faire la distinction entre une
supposition et un fait établi. Tout cela semble, aux yeux de ses opposants,
bien entendu, une manière cavalière de traiter les données. Il est remarquable
cependant, et troublant, que les récents examens de l’œuvre de Dumézil se
soient quelquefois concentrés sur les principes qui l’organisent, discutant son
emploi de la terminologie et des nuances de la terminologie, et plus souvent
sur l’usage qu’il fait de la documentation. On s’est bien moins demandé — à
propos de son travail scandinave, en tout cas — s’il construit sur des faits ou
sur des opinions. Or c’est une question sur laquelle nous devons maintenant
revenir, car c’est une grande faute chez quelqu’un qui peut être un grand
savant. Pour ceux d’entre nous qui s’occupent de former les undergraduates,
le problème urgent est que l’étudiant risque de participer aux fautes
d’imprécision et de généralisation hâtive que commet Dumézil plutôt qu’à la
massive érudition qui soutient ses croyances. À l’occasion, comparant deux
mythes, Dumézil a des expressions tout à fait déconcertantes telles que : « On
ne rencontre [ce mythe], à travers le monde, que dans ces deux cas » (Dieux
des Germains, p. 35). Je reste émerveillé devant quelqu’un qui a lu la
mythologie du monde entier, du passé et du présent, et qui peut faire cette
déclaration avec assurance. Maintenant que les écrits de Dumézil sont
facilement accessibles aux lecteurs qui ne savent pas le français, je crains que
nous ne rencontrions des déclarations du même genre sous la plume
d’étudiants qui n’ont pas encore lu la mythologie du monde entier, car il est
bien plus facile de généraliser que de justifier une généralisation en
présentant de manière détaillée et compréhensive un document. Je
suggérerais que, par un sacrifice librement consenti (a self-denying
ordinance), les étudiants de vieil islandais s’engagent à ne pas formuler de
conclusions duméziliennes jusqu’à ce qu’ils possèdent le complet
équipement de la pensée dumézilienne. À cet engagement, je voudrais ajouter
encore une demande : que tous ceux qui travaillent sur ce domaine
s’efforcent d’acquérir une capacité d’autocritique plus aiguisée que celle dont
fait preuve le maître.
Quod corrumperet iuuentutem…
Je puis du moins rassurer tout de suite M. Page sur une de
ses perplexités. Si j’ai écrit (Dieux des Germains, page 35), à
propos des mythes de Mada et de Kvasir, sur lesquels je
reviendrai tout à l’heure, que « ce schéma est original », et
qu’« on ne le rencontre, à travers le monde, que dans ces deux
cas », c’est simplement une manière courte de dire que, depuis
1948 et jusqu’à présent, ni moi ni aucun de mes censeurs — ce
qui est plus important et plus démonstratif étant donné leur
nombre sur les domaines les plus divers et leur désir de me
prendre en faute à tout prix — n’avons rencontré de troisième
exemple. Ce pourrait être un exercice utile à proposer à
quelques-uns des infortunés undergraduates, mes victimes,
que de leur faire chercher ce troisième exemple, si désiré de
nous tous, dans les dictionnaires ou dans les exposés de
mythologie ou de folklore aisément accessibles.
Laissant aux psychologues le soin d’observer de plus près
ce sermon, je m’en tiendrai à ce qui le prépare et le justifie :
les examens précis que fait M. Page de plusieurs de mes
analyses comparatives. Je commence par la confrontation que
j’ai proposée en 1948 entre les mythes du Scandinave Kvasir
et de l’Indien Mada, puisqu’elle semble l’avoir
particulièrement frappé. M. Page écrit aux pages 63-64 :
L’histoire scandinave commence quand les Ases et les Vanes conclurent
la paix après leur guerre épuisante. Lors de leur réconciliation, les guerriers
des deux partis crachèrent dans un même récipient. De ce crachat, les Ases
tirèrent un être en forme d’homme qui fut appelé Kvasir : ce nom est
étymologiquement lié à la fabrication d’une boisson et l’histoire elle-même
rappelle aux anthropologistes des méthodes primitives employées pour faire
fermenter une liqueur. Cet homme était si savant que nul ne pouvait lui poser
de question à laquelle il ne sût répondre. Il parcourut le monde en enseignant.
Il vint à une fête en compagnie des nains Fjalarr et Galarr, qui le tuèrent — la
raison de ce meurtre n’est pas indiquée — et recueillirent son sang dans trois
vases. Ils mélangèrent ce sang de miel et cela devint l’hydromel scaldique,
boisson qui procure à l’homme le don de poésie ou le savoir. Les nains
déclarèrent que Kvasir était mort étouffé dans sa sagesse d’homme (hefði
kafnat í manviti), parce que personne n’était assez sage pour épuiser la
sagesse qu’il avait en lui (… svá fróðr at spyria kynni hann fróðleiks, v. Edda
en prose [éd. Anne Holtsmark et Jón Helgason, 1950], 81 ; variantes dans
Finnur Jónsson, Edda Snorra Sturlusonar, 1931, 82).
Dumézil voit ce mythe réfléchi [sic] dans un mythe où le dieu Indra avec
ses compagnons (équivalents des Ases) est en conflit avec les Nasatya (les
Vanes), qu’ils regardent comme de statut inférieur et ne reconnaissent pas, en
conséquence, comme des dieux véritables. Pour résoudre cette crise, un
ascète ami des Nasatya crée, par la force de son ascétisme, un homme
gigantesque qui menace d’avaler le monde entier, y compris les dieux. Ce
monstre est appelé Mada, c’est-à-dire « Ivresse ». Sous cette menace, les
dieux cèdent et accueillent parmi eux les Nasatya, mais alors il reste à
détruire le monstre. C’est ce que fait celui qui l’a créé. Il le découpe en quatre
morceaux qui représentent quatre tentations d’ivresse : boisson, femmes, jeu
et chasse. Dumézil admet qu’il y a d’importantes différences entre les deux
récits, notamment le fait que, dans la version scandinave, Kvasir est le
résultat de la réconciliation alors que, dans l’Inde, Mada en est la cause. Mais
il estime que les ressemblances sont si frappantes que les deux récits doivent
dériver d’un original commun. Voici son résumé de l’histoire (Dieux, 34,
citant et modifiant Loki [1re
éd.], 104) :
« C’est au moment où se constitue difficilement et définitivement la
société divine par l’adjonction des représentants de la fécondité et de la
prospérité à ceux de la souveraineté et de la force, c’est donc au moment où
les représentants de ces deux groupes antagonistes font leur paix, qu’est
suscité artificiellement un personnage incarnant la force de la boisson
enivrante ou de l’ivresse et nommé d’après elle. Comme cette force s’avère
trop grande au regard des conditions de notre monde — pour le bien ou pour
le mal —, le personnage ainsi fabriqué est ensuite tué et fractionné en trois
ou quatre parties enivrantes dont bénéficient ou pâtissent les hommes. »
Ce résumé est quelque peu spécieux, car il contient trop de phrases avec
« ou… ou… » qui déguisent peut-être les différences entre les deux récits :
« de la boisson enivrante ou de l’ivresse », « pour le bien ou pour le mal »,
« trois ou quatre parties enivrantes », « dont bénéficient ou pâtissent les
hommes ». La phrase « comme cette force s’avère trop grande au regard des
conditions de notre monde » est une glose presque méconnaissable de la
suprême sagesse de Kvasir.
Le bref passage de mon exposé que M. Page présente ainsi
comme un « résumé » (an abstract) de l’histoire n’est pas cela,
mais seulement la seconde partie d’un bilan de comparaison
destiné à délimiter les éléments qui sont communs aux deux
récits, mais avec deux orientations opposées. Les « ou » de
cette seconde partie font simplement référence à la première,
au long « tableau des différences », qui a été d’abord établi et
que M. Page remplace par cet archi-résumé : « Dumézil admet
qu’il y a d’importantes différences entre les deux récits,
notamment le fait que, dans la légende scandinave, Kvasir est
le résultat de la réconciliation alors que, dans l’Inde, Mada en
est la cause. » — « Notamment… », qu’en termes galants les
choses ne sont pas dites ! Cette « abstraction » permet ensuite
à mon censeur d’insinuer que les « ou » du dernier paragraphe
sont destinés à « déguiser » ces différences que je viens
pourtant d’exhiber toutes nues. Peut-être, balayant devant sa
porte, M. Page pourrait-il enseigner aussi à ses
undergraduates qu’il existe quelque chose que même ceux qui
ne savent pas l’anglais appellent fair play. Voici l’ensemble de
mon argument (Loki, pp. 102-105 [cf. éd. française de 1986,
pp. 78-79] ; Les Dieux des Germains, pp. 33-34) :
Certes les différences éclatent entre le mythe germanique et le mythe
indien, mais aussi l’analogie des situations fondamentales et des résultats.
Voici les différences : chez les Germains, le personnage « Kvas » est
fabriqué après la paix conclue, comme symbole de cette paix, et il est
fabriqué suivant une technique précise, réelle, de fermentation par le crachat,
tandis que le personnage « Ivresse » est fabriqué comme arme, pour
contraindre les dieux à la paix, et il est fabriqué mystiquement (nous sommes
dans l’Inde), par la force de l’ascèse, sans référence à une technique de
fermentation. Puis, quand « Kvas » est tué et son sang divisé en trois, ce n’est
pas par les dieux qui l’ont fabriqué mais par deux nains, tandis que c’est son
fabricateur même dans l’Inde, pour le compte des dieux, qui divise
« Ivresse » en quatre. De plus, le fractionnement de « Kvas » est simplement
quantitatif, se fait en parties homogènes (trois récipients de sang de même
valeur, l’un seulement plus grand que les deux autres), tandis que celui
d’« Ivresse » est qualitatif, se fait en parties différenciées (quatre sortes
d’ivresse). Dans la légende germanique, c’est seulement dans l’explication
mensongère que les nains donnent aux dieux après coup qu’est mentionné
l’excès de force intolérable (d’une force d’ailleurs purement intellectuelle),
hors de proportion avec le monde humain, qui aurait amené la suffocation de
« Kvas », tandis que, dans la légende indienne, l’excès de force physique,
brutale, d’Ivresse est authentiquement intolérable, incompatible avec la vie
du monde, et entraîne authentiquement son morcellement. Enfin, la légende
germanique présente « Kvas » comme bénéfique dès le début, bien disposé
pour les hommes — une sorte de martyr — et son sang, convenablement
traité, produit cette chose précieuse entre toutes qu’est l’hydromel de poésie
et de sagesse, tandis que, dans l’Inde, « Ivresse » est maléfique dès le début et
que ses quatre fractions sont encore le fléau de l’humanité.
C’est seulement à ce point, après ce long bilan des
différences, que vient le paragraphe que M. Page cite comme
abstract, après l’avoir amputé de son début et coupé des
justifications qui précèdent, et que voici :
Tout cela est vrai, mais tout cela prouverait seulement, s’il en était
besoin, que l’Inde n’est pas l’Islande et que les deux histoires se racontent
dans deux civilisations qui avaient évolué dans des sens et dans des décors
extrêmement différents et pour lesquelles notamment les idéologies de
l’ivresse étaient devenues presque inverses. Il n’en existe pas moins un
schéma commun : c’est au moment où se constitue difficilement (voir cidessus)…
Nous nous trouvons ainsi, comme il est fréquent, devant
deux récits où les principaux éléments sont des variétés d’un
même type et où les successions d’événements sont
superposables, mais où les situations sont partiellement
inverses parce que le principal événement (ou agent, etc.) est,
dans un cas, considéré comme bon et, dans l’autre, mauvais.
M. Page me fait dire que les deux récits « dérivent d’un
original commun ». J’espère ne pas avoir écrit cela. Qu’est-ce
qu’un « original commun » de traditions non écrites, où l’on
ne touche jamais que des variantes, les unes proches entre
elles, les autres plus distantes, avec notamment, comme ici,
des éléments inversés ? S’agit-il de transformations d’un
prototype unique disparu, ou de réalisations distinctes d’un
même schéma, vivace quoique implicite ? Je n’en déciderai
pas et cela n’a pas grande importance : en matière de
mythologie, le comparatiste ne cherche pas à reconstituer un
état préhistorique unique et précis ; il n’a que trois tâches :
1) délimiter et mesurer les ressemblances qu’il croit
observer entre des conceptions ou des narrations ; 2) du même
coup préciser les divergences et tâcher de les éclairer par ce
qu’on sait de l’histoire et de l’organisation des sociétés où ces
variantes ont cours ; 3) ce bilan une fois établi, et s’il confirme
la parenté thématique des deux récits, essayer d’expliquer la
réunion des traits qui leur sont communs en les replaçant, pardelà l’histoire connue, enregistrée, dans l’idéologie que
d’autres examens du même genre sur d’autres questions
permettent d’esquisser, ce qui est fait à la page 35 des Dieux
des Germains, curieusement ignoriert par M. Page — sauf la
première phrase, qu’il ridiculise :
Ce schéma est original. On ne le rencontre, à travers le monde, que dans
ces deux cas. De plus, il se comprend bien, dans son principe, si l’on a égard
aux conditions et conceptions sociales qui devaient être celles des IndoEuropéens : en particulier, l’ivresse intéresse à des titres divers les trois
fonctions : elle est, d’une part, l’un des ressorts fondamentaux de la vie du
prêtre-sorcier et du guerrier-fauve de cette civilisation, et, d’autre part, elle
est procurée par des plantes qu’il fallait cultiver et cuisiner. Il est donc
naturel que la « naissance » de l’ivresse avec tout ce qui s’ensuit soit située
au moment de l’histoire mythique où la société se constitue par la
réconciliation et l’association des prêtres et des guerriers, d’une part, des
agriculteurs et des dépositaires de toutes les puissances fécondantes et
nourricières, de l’autre. Il y a ainsi, entre cet événement social mythique et
l’apparition de l’ivresse, une convenance profonde, et il n’est pas inutile de
remarquer ici que, cette convenance, ni les poètes du Mahābhārata ni Snorri
ne pouvaient plus en avoir conscience, ce qui fait que leurs récits ont un air
étrange : pour les poètes du Mahābhārata, les Nāsatya ne sont plus ce qu’ils
étaient au temps de la compilation védique, les représentants typiques,
canoniques de la troisième fonction ; et Snorri non plus, quoiqu’il mette bien
en valeur dans ses divers traités les caractères différentiels d’Óðinn [Odin],
Þórr [Thor] et de Freyr, ne comprend sûrement plus la réconciliation des
Ases et des Vanes comme le mythe fondant la collaboration harmonieuse des
diverses fonctions sociales.
Une autre discussion, menée à ma grande honte par
M. Page, regorge d’altérations, aussi bien des données
textuelles que de mon interprétation. Elle concerne la nature et
le rôle du dieu Tyr (vieil-islandais Týr) dans lequel j’ai
proposé de reconnaître mutatis mutandis le « Mitra » du
« Varuṇa » qu’est Odin, le souverain juriste joint au souverain
magicien.
Si je compte Tyr comme un dieu du premier niveau, ce
n’est pas une nouveauté : ceux qui, à tort, pensent qu’Odin a
acquis sa position souveraine tardivement admettent du même
coup, à tort, qu’il s’est substitué justement à Tyr, « grand
dieu » plus ancien, mais leur erreur même est instructive : Tyr
était un candidat tout désigné au poste illusoire de
prédécesseur d’Odin puisque son nom (allemand Ziu), c’est-àdire *Tῑwaz, de *deiwo-, le désigne comme le dieu par
excellence en confisquant à son profit l’essence de toute son
espèce (pluriel sanscrit devāḥ, latin dīuī, vieil-islandais tívar),
et dérive du thème réalisé autrement dans le Zeus grec et dans
le Juppiter latin (*dyē-u-).
Que Tyr soit ainsi, par nature, du niveau d’Odin, quoique
plus pâle et moins actif, comme il est fréquent pour le
deuxième souverain (Mitra est bien moins souvent invoqué
que Varuṇa dans le R̥g Veda, n’a même personnellement
qu’un hymne, Dius Fidius a été presque absorbé par Jupiter) ;
que soient répartis entre eux un domaine plus magique et un
domaine plus juridique, cela ressort du seul mythe un peu
étoffé où paraît Tyr et à propos duquel M. Page me critique
longuement. Le salut des dieux exige que le petit loup soit
enchaîné. Odin et Tyr collaborent, mais chacun selon sa
nature, à la ruse qui viendra à bout de sa méfiance : le premier
conçoit et fabrique un lien magique, d’apparence inoffensive
mais d’une solidité à toute épreuve ; le second met sa main en
gage dans la gueule du loup pendant que les dieux le ficellent
dans ce lien dont il suspecte à juste titre l’honnêteté. Étant
donné le très petit nombre de récits mettant Tyr en scène, cette
collaboration étroite et cette répartition des rôles ne peuvent
avoir qu’une signification : chacun des deux dieux détient une
des deux clefs complémentaires d’une porte bien gardée.
Ce qui pose un problème propre au domaine germanique, et
cela dès le témoignage de Tacite, c’est que ce Tyr ait été
traduit « Mars » par les observateurs romains et défini comme
dieu de la guerre par les Scandinaves eux-mêmes. Mais c’est
justement ce problème qui est traité dans Les Dieux des
Germains et dans Les Dieux souverains des Indo-Européens,
et il ne suffit pas de schématiser à l’extrême les arguments de
Jan de Vries et les miens, notamment sur le caractère guerrier
du þing dans la Germanie de Tacite comme dans la Norvège et
l’Islande des sagas. Il faudrait d’abord les présenter
correctement.
Un rapport précis, onomastique, de Mars-Tyr avec le þing
est déclaré dans une inscription du IVe
siècle provenant d’un
contingent de Frisons en garnison près de la muraille
d’Adrien. Elle nomme Mars Thincsus. M. Page dévalorise ce
témoignage selon les procédés ordinaires de la philologie sans
contrôle. Le mot þing, propose-t-il, n’aurait pas ici le seul sens
que, partout, nous lui connaissons, « assemblée politique et
judiciaire », mais un sens bien plus général, inventé pour la
circonstance, Versammlung, n’importe quelle réunion
d’hommes quels qu’ils soient pour n’importe quoi :
Il est au moins possible [sic] que le mot thing ait eu une signification
ancienne de meeting, qui aurait évolué en legal meeting dans le mot simple,
mais qui se serait maintenu quand thing était le second membre de composés
dont le premier membre servait à préciser de quelle sorte de meeting il
s’agissait. Dans ce cas [sic], Schwertding n’a pas de contact direct avec le
thing juridique, il signifie simplement l’« assemblée avec épée », c’est-à-dire
la bataille. S’il en est ainsi [sic], Mars Thincsus pourrait être un dieu de
combat célébré dans quelque cérémonie par un groupe de guerriers, peut-être
[sic] le dieu d’un seul bataillon ou un dieu qui fut honoré quand les hommes
d’une légion germanique prirent garnison dans ce camp.
Certes, M. Page veut bien ajouter :
Je ne presse pas cette interprétation et je me borne à souligner que
l’interprétation de Mars Thincsus comme « Týr, dieu de l’assemblée
juridique » est loin d’être prouvée et que plusieurs savants ont interprété
l’expression différemment (voir Jan de Vries, Altgermanische
Religionsgeschichte I, 1935, 172-173).
Cette argumentation est caractéristique de la méthode de
M. Page.
a) Dans un premier temps, arguant de l’incertitude de
l’étymologie, il conteste la seule chose certaine, à savoir la
seule valeur usuelle, technique, qu’a le mot þing (thing) à
travers le monde germanique, « réunion plénière du peuple en
vue de décisions et jugements communs », préfiguration du
« parlement » ; parmi les étymologies, dont aucune ne
s’impose, il choisit la plus improbable (voir Jan de Vries,
Altnordisches etymologisches Wörterbuch, s.v.).
b) Estimant l’avoir ainsi ébranlée, il interprète librement la
périphrase qui appelle le combat vápnþing (cf. malmþing,
hjǫrþing « þing des armes », « þing des épées », etc.), sans
tenir compte de l’indication précise que donne la kenning
synonyme vápndómr « jugement des armes », escamotant ce
qu’il y a de techniquement juridique dans þing comme dans
dómr.
c) Le terrain philologique étant ainsi déblayé, nivelé, il fait
une hypothèse, ou un bouquet d’hypothèses plus gratuites les
unes que les autres pour écarter la valeur ordinaire de þing
dans Mars Thincsus.
d) Enfin, il se replie, se donnant l’apparence de la
prudence : « Je n’insiste pas sur ce que je viens de dire, mais il
suffit que j’aie pu le dire pour prouver que ce contre quoi je
l’ai dit cesse d’être certain. » À ce compte, il suffira qu’un
fantaisiste dise 2 + 2 = 5 pour que 2 + 2 = 4 devienne douteux,
ne soit plus qu’une opinion parmi d’autres.
M. Page escamote en outre un élément du dossier que
j’avais pourtant rappelé dans Les Dieux des Germains (p. 76) :
l’inscription à « Mars Thincsus » est ainsi libellée : Deo Marti
Thincso et duabus Alaesiagis Bede et Fimmilene ; il est
probable que ces deux noms de déesses, dans une dédicace
faite par des mercenaires frisons, sont en rapport avec les
noms de deux variétés de þing connues par les textes
juridiques postérieurs chez les Frisons du continent, bod-þing
et fimel-þing (voir, en dernier lieu, les bonnes remarques
d’Otto Höfler aux pages 89-92 de « “Sakraltheorie” und
“Profantheorie” in der Altertumskunde » dans la Festschrift,
publiée [en 1972] en l’honneur de Siegfried Gutenbrunner qui
avait en 1936 discuté ces noms en détail dans Die
germanischen Götternamen der antiken Inschriften, pp. 24-
40).
Mon censeur me cherche, à propos de Tyr, quantité de
noises du même ordre. Ses undergraduates pourront s’exercer
utilement à mettre à nu les artifices et altérations qui s’y
dissimulent mal. En voici quelques échantillons.
Snorri, à quelques chapitres d’intervalle, mentionne deux
fois le récit mythique où Tyr met sa main en gage dans la
gueule du petit loup Fenrir. La première (cf. éd. Anne
Holtsmark et Jón Helgason de la Gylfaginning, chap. XXV) se
trouve dans la présentation même du dieu et l’aventure n’y est
rappelée que dans la mesure où elle explique deux de ses
particularités. La seconde (chap. XXXIV), bien plus développée,
narre l’aventure pour elle-même, mais s’intéresse surtout au
loup, avant, pendant et après l’événement.
La première définit le dieu par ses qualités. « Il est le plus
audacieux et le plus courageux. Il donne la victoire et, pour
cela, doit être invoqué par les gens de guerre. » Puis Snorri
revient à la hardiesse de sa bravoure (diarfleikr) qu’il met en
diptyque avec sa sagesse ou son savoir (spakr, vitr).
« Bravoure » et « sagesse » donnent toutes deux lieu, signalet-il, à des comparaisons usuelles : « brave comme Tyr »,
« sage comme Tyr ». Enfin, Snorri mentionne un exemple de
cette bravoure audacieuse (et c’est l’unique mythe du dieu) :
seul parmi tous, Tyr consent, sachant qu’il le perdra, à mettre
son bras dans la gueule du loup ; de fait, il le perdra à hauteur
du poignet (nommé dès lors « articulation du loup ») et il
n’aura plus qu’une main (einhendr) et ne recevra pas
— malgré sa nature « sage » ! — la qualification de
« conciliateur d’hommes » (sættir manna).
Le lecteur non prévenu comprend que ces deux caractères
négatifs sont solidairement les suites naturelles (ok… ok…
[« et… et… »]), l’une physique, l’autre morale et sociale, de
l’événement qui vient juste d’être rappelé : autrement, que
signifieraient à cette place, à la fin d’un paragraphe bien
composé, les mentions jumelées de cette mutilation et de cette
mauvaise note ? M. Page ne veut pas qu’il en soit ainsi. Pardelà le résumé de l’affaire du petit loup qui précède
immédiatement, c’est au seul début du paragraphe (« donneur
de victoire », « dieu que les hommes de guerre doivent
invoquer ») que la fin ferait référence, bref, c’est en tant que
Mars, au sens romain du nom, que lui serait refusée
l’appellation de conciliateur, de fauteur de paix : quoi de plus
naturel, n’est-ce pas ? La paix n’est-elle pas le contraire de la
guerre, incompatible avec la guerre ? Oui, mais ce n’est pas ce
qu’exprime le texte de Snorri, avec ses deux « ok » [« et »] qui
montrent que les deux caractères qu’ils introduisent sont
solidaires, homogènes, et donc que le caractère « manchot »
résultant certainement de la scène qui précède, le second, qui
lui est ainsi lié, en résulte au même titre : c’est par un effet, en
conclusion de son sacrifice qu’il est devenu l’un et l’autre.
Le désordre ainsi attribué à Snorri par M. Page serait
étrange. Mais il y a mieux, plus objectif : la solidarité entre la
perte d’une main et l’impuissance à faire que les hommes
s’entendent est confirmée par le seul autre texte qui mentionne
la scène du loup, la strophe de la Lokasenna qui, à travers un
sarcasme de Loki, caractérise Tyr :
38. Tais-toi, Tyr ! Tu ne sais jamais amener
deux personnes à se réconcilier.
Je dirai ce qu’il en est de cette main droite
Que Fenrir t’a arrachée !
M. Page cite les deux premiers vers, mais oublie (ô
undergraduates !) les deux derniers et donc annule la
solidarité qu’ils établissent, à eux quatre, entre les deux
données dont l’une appelle l’autre. Cette solidarité est pourtant
importante, et dans le poème et chez Snorri. Elle suggère : « À
la suite de l’affaire du loup, Tyr n’a qu’une main à la place des
deux qu’il devrait avoir et qu’il avait : Tyr ne porte pas non
plus le titre de “conciliateur d’hommes” qu’il devrait avoir par
destination première. » Et nous voici renvoyés, autant qu’au
militaire, au þing civil où, en effet, les différends devraient
être réglés selon le droit, par serment, témoignages et
jugements calmes, mais où, en fait, ils le sont par passion,
intimidation, quand ce n’est pas par la pure violence. Dans les
Dieux des Germains, j’ai rappelé les tribulations de Grettir
devant le þing. Il y a quantité de cas du même style.
Conception pessimiste de la justice des hommes, de la justice
dans notre monde ? Certes, mais la théologie scandinave
réserve la vraie justice à un autre groupe de dieux ; Baldr et
son fils Forseti, correspondant divin du « président » du þing,
mais du þing tel qu’il devrait être. Or Baldr ne deviendra
efficace, souverain, que dans le monde renouvelé, après le
Ragnarøk.
M. Page pense aussi m’enfermer dans une interprétation
des adjectifs que je mets, comme étiquettes, comme renvois à
des définitions plus riches, sur les dieux souverains des
Indiens, des Romains, des Germains, etc. : « magicien »
(Varuṇa, Juppiter, Óðinn…) et « juriste » (Mitra, Dius Fidius,
Týr…). Je fais cela pour être bref, ayant maintes fois
développé les contenus complexes de ces dénominations :
comment répéter, à chaque fois, une demi-page
d’explications ? Récemment encore, à propos des dieux
védiques, répondant à M. Gonda, j’ai mis les choses au point
(Les Dieux souverains des Indo-Européens, 1977 [deuxième
édition : 1980], pp. 7879). Mais je sais bien que c’est une
tâche de Sisyphe.
Si Tyr est « juriste », me dit M. Page, il doit couvrir tout le
droit. Or le serment et d’autres actes de droit ne sont pas de
son domaine usuel. Il n’est donc pas « juriste ». Ce syllogisme
tombe à faux. Dans mon usage, souvent rappelé, les deux
étiquettes opposées indiquent seulement, au niveau de la
souveraineté, deux zones d’action qui sont complémentaires et
à l’intérieur desquelles chaque théologie se définit par un
équilibre propre, orientant « magie » et « droit » d’une façon
originale. D’ailleurs, s’agissant du serment, c’est aussi bien
dans l’une et dans l’autre zone que la souveraineté est
concernée : Varuṇa et Mitra contrôlent le serment, comme
toutes les parties du ṛtá, de l’Ordre ; s’il fallait cependant
schématiser, c’est peut-être plutôt Varuṇa, sans tomber dans
des excès bien connus, qu’on appellerait « dieu du serment ».
Par un autre abus de définition limitative, M. Page conteste
aussi que l’accord conclu entre les dieux et le loup soit un
« contrat ». Chicane de mots que, elle aussi, j’ai souvent
rencontrée, à propos de Mitra, chez les homologues indianistes
de M. Page, M. Gonda notamment. Je répète donc que
j’emploie « contrat » dans la valeur la plus large, pour couvrir
tout ce qui comporte un accord négocié et formulé entre deux
parties : quand le petit loup accepte de se prêter au jeu du lien
dont il se défie avec raison et quand les dieux, en contrepartie,
acceptent que la main d’un d’entre eux, placée dans la gueule
du loup, lui garantisse qu’il n’y a pas de tricherie, il ne s’agit
évidemment pas d’un « contrat » notarial, mais d’un accord où
chaque partie, en apparence, après discussion, obtient ce
qu’elle veut et balance par un avantage en sa faveur l’avantage
concédé à l’autre : pouvoir lier le loup, tenir dans sa gueule la
main d’un dieu.
Suivant sa propension à dévaluer, annuler ce qui le gêne,
M. Page va jusqu’à contester que, dans ce jeu de la main
engagée at veði, « en gage », le mot veð ait une valeur
juridique — autant que le permette un mythe :
Dumézil a-t-il raison de parler de cet arrangement comme d’un contrat ?
Týr met sa main dans la gueule du loup at veði, « comme gage », mais il se
peut bien qu’il faille distinguer un arrangement de sécurité pratique comme
celui-ci, dont l’intention est d’obliger les dieux à une certaine conduite ou,
s’ils ne la tiennent pas, de les punir, et un contrat qu’on peut faire valoir pour
en assurer l’exécution. Le mot veð n’est pas spécialement un terme de droit,
il peut être employé en parlant d’un enjeu (dans un pari). Le verbe veðja peut
signifier « parier » et le composé veðsetja « mettre en gage ». Est-ce que les
anciens Scandinaves distinguaient clairement entre un contrat, une mise en
gage, un pari et un hasard, je n’en sais rien, mais ce point a besoin d’être
clarifié.
Toutes ces finasseries et ces diversions ne changent rien au
fait tel qu’il est décrit : c’est bien en tant que gage de bonne
foi, comme garantie de loyauté que la main de Tyr est placée
par les dieux dans le lieu où le petit loup l’exige et une fois la
duperie dévoilée, le gage reste acquis à la partie dupée. Si ce
n’est pas une procédure de droit, quel sens a ce mot ?
Si M. Page a tort, comme on l’a vu tout à l’heure,
d’amputer d’une moitié la strophe 38 de la Lokasenna, il a un
second tort en la coupant de son contexte. Dans ces
« sarcasmes », le démoniaque Loki ridiculise volontiers
l’office ordinaire de chacune de ses victimes, par exemple en
le réduisant aux gestes qu’il implique, ou en soulignant un cas
d’échec dans l’accomplissement de cet office. Or la seconde
strophe dirigée contre Tyr est celle-ci :
40. Tais-toi, Tyr, ta femme a eu cette aventure
de concevoir de moi un fils ;
pour cet outrage tu n’as jamais obtenu
ni une aune ni un penning, misérable !
Ainsi, voulant railler Tyr et ne disposant que de quatre vers
pour dire l’essentiel de ce qu’il pourrait sans doute décrire
longuement, Loki choisit comme typique une situation où ce
dieu n’a pas obtenu ce qu’il était, en droit, fondé à attendre, à
« obtenir » et que n’aurait pas manqué de lui accorder un
jugement juste : une compensation pour un dommage, pour un
outrage. Il a été victime de la fâcheuse orientation qu’il a
donnée lui-même aux pratiques du þing : s’il a mérité, comme
suite à l’affaire du petit loup, de n’être pas appelé conciliateur
d’hommes (en opposition au Mitra védique qui est bien, lui,
yatayajjana, « celui qui fait s’entendre les hommes »),
comment prétendrait-il obtenir, comme plaignant, la juste
indemnité d’un tort subi par lui ? Ce sarcasme de Loki va loin.
Il révèle la nature et la fonction première de Tyr. Il les révèle
d’autant mieux qu’aucune allusion n’est faite, dans ces
strophes 38 et 40, à ce qui lui a valu son interpretatio romaine
en Mars : son rapport à la guerre, au « jugement des armes ».
Odin a fourni à M. Page l’occasion d’aussi vaines
discussions.
Pour ce qui est de son savoir surnaturel — n’est-ce pas
cela, la Voyance, avec toutes les supériorités et possibilités
qu’elle assure ? — et pour la comparaison que j’ai faite de ce
borgne avec le Borgne que la légende romaine associe à un
autre Manchot, il y a en effet besoin de mieux délimiter
ressemblances et différences que je ne l’avais fait dans les
années quarante. Mais cette « clarification », comme dit
M. Page, a été opérée, les modes d’action que la perte d’un œil
confère à Odin et à Codes ont été précisés et confrontés dans
un livre qui a paru cinq ans avant l’article de M. Page : Mythe
et épopée, III, 1973 (troisième édition, 1981), pp. 263-291.
C’est la dernière mise à jour que j’ai faite des données et des
interprétations. Elle occupe tout un chapitre, dont trois parties
(4. Le Manchot, 5. Le Borgne, 6. La main voilée et l’œil
effacé) concernent directement les problèmes mal posés par
M. Page. Il y verra (pp. 271-272) que je n’ai pas « fusionné
(conflate, p. 60) deux variantes » du récit romain sur Scaevola,
celle de Tite-Live et celle de Denys : je les ai examinées toutes
deux, et aussi celle de Plutarque, et constaté que, pour mon
propos, elles donnent le même enseignement, ont le même
mécanisme (faire croire à Porsenna, pour sauver Rome, une
affirmation fausse) ; si, dans les Dieux des Germains, je n’ai
pas repris cette discussion, c’est que je n’avais pas, dans ce
bref exposé, à entrer dans le détail du dossier romain. M. Page
n’était pas obligé de me revisite, mais, du moment qu’il me
faisait cette faveur, la moindre des choses eût été de s’informer
du dernier état de la question, de « revoir », du moins de
parcourir, tout mon chantier.
Je sais bien que M. Page s’impatiente de me voir souvent
reprendre la même matière. Dès la première note de son
article, il avertit le lecteur : « Les écrits de Dumézil tendent à
la répétition et à la refonte et il n’est pas toujours aisé de
décider quel texte il faut citer. » En fait, ce qu’il appelle mes
répétitions sont de trois ordres. Ou bien, dans quelques
présentations d’ensemble, du type « bilan », je résume plus ou
moins longuement, sans progrès, ce qui me paraît être l’état
actuel de l’étude sur telle ou telle partie de cet ensemble ; ou
bien je reproduis ou je résume au maximum sans changement
une proposition ou une démonstration antérieure parce qu’elle
va servir à éclairer, sur un autre domaine, un nouveau fait
homologue qui n’avait pas été reconnu comme tel auparavant ;
ou bien je reprends une proposition ou une démonstration
antérieure pour l’améliorer par des corrections ou des
compléments, un éclairage mieux réglé, bref, comme dit
M. Page, by recasting it. Je reconnais que cette conduite de
mon travail n’est pas confortable pour le lecteur pressé. Mais il
faut que ce lecteur admette qu’une « science en train de se
faire », comme nous disons volontiers au Collège de France,
tirée du néant il y a soixante ans et continuée sans relâche
depuis lors à travers bien des difficultés intellectuelles et
temporelles, voire des tempêtes, ne pouvait produire une série,
dès le début planifiée, d’écrits ne varietur s’additionnant sans
se chevaucher comme doit l’être un bon exposé d’une
« science faite ». À la fin de ma leçon d’ouverture au Collège,
dix ans après l’article-programme de 1938 (« La préhistoire
des flamines majeurs »), devant mes électeurs et mes
adversaires courtoisement réunis, je conviais les murs de ce
sanctuaire de la recherche libre à regarder l’« horrible
naissance de ce qui serait plus tard, beaucoup plus tard, dans
les manuels, d’inoffensives, de petites vérités ». La situation
n’a pas changé. Heureusement, illusoires ou riches d’avenir,
les monstres continuent à naître, parfois horriblement. Dès
lors, que conseiller aux lecteurs, undergraduates et
graduates ? De se faire humbles, eux aussi, de se transformer
eux aussi en étudiants éternels, de s’instruire en participant
aux progrès, aux méandres, aux accidents même de la
recherche. Malgré les tentatives récentes de quelques cadets
impatients le temps des manuels n’est pas encore venu.
Quant à l’embarras technique où mes variations mettent
M. Page, peut-être en rajoute-t-il : la formulation la plus
récente de telle ou telle proposition a quelque chance d’être
celle qui, provisoirement, me satisfait le mieux.
Je réserve, pour un examen qui requiert quelque ampleur
(Esquisse 74 [repris ci-dessous]), ce que dit M. Page, pp. 66-
67, de mon interprétation des strophes insérées dans l’Egils
saga sous les numéros 28 et 29. Sur ce point encore, il a
choisi, je crois, le mauvais parti, mais c’est aux savants
considérables qui ont proposé ce parti qu’il n’a fait qu’utiliser
contre moi, Magnus Olsen en Norvège et M. Bo Almqvist en
Suède, que la discussion devra, plus qu’à lui, s’adresser.
Je me borne pour finir à quelques notes éparses :
Page 54, M. Page me rappelle que, dans la topographie du
Danemark, Tislund, anciennement « le bois sacré de Tyr »,
comme « legal place of meeting » est un cas isolé et par
conséquent ne prouve rien quant à un rapport particulier de
Tyr avec le þing. Il fait même, on l’a vu, de cet exemple, le
type d’une de mes erreurs habituelles de raisonnement (p. 68 :
« He may… draw a general conclusion from a single
example »). L’argument tiré de ce Tislund est faible, en effet,
et sans doute ai-je eu tort de ne pas le censurer dans le résumé
que j’ai fait des arguments de Jan de Vries dont les autres sont
bons (Mitra-Varuna2
, pp. 149-150 ; Dieux des Germains,
pp. 68-69). Encore eût-il été loyal, de la part d’un
contradicteur, de citer l’argument de Jan de Vries en entier
(Altgermanische Religionsgeschichte, II, 1
re
édition, 1937,
p. 286) soit pour le contester, soit pour l’accepter. Le savant
hollandais a écrit : « Tislund, en Seelande, était un lieu de
Ding alors que, au Danemark, aucun centre de vie publique
n’était consacré à [nommé d’après, eût été sans doute plus
strict] aucun autre dieu. » Cela eût diminué l’assurance de
M. Page quand il écrit (p. 55) : « Ce qu’il nous faut, pour
établir la thèse de Dumézil [exactement : pour soutenir cet
argument de Jan de Vries], c’est une prédominance
significative de Tyr ou d’autres noms de dieux dans les noms
de lieux de þing, et cela n’apparaît pas… Le mot qu’emploie
Dumézil, la “toponymie”, est à la fois plus exact et plus discret
[que l’expression place-names employée dans la traduction
anglaise des Dieux des Germains], mais il cache le fait que ce
distingué auteur a bâti une formule générale sur un seul
exemple. » Je ne puis que transmettre cette remarque aux
mânes de Jan de Vries, qui a assuré le rapport de Tyr et du
þing par bien d’autres — et meilleurs — arguments.
Page 55, n. 16. M. Page, par un remarquable glissement du
texte de l’inscription frisonne (v. ci-dessus), essaie de jeter un
doute sur la nationalité de Mars Thincsus : celtique ?
germanique ? La signature des ciues Tuihanti, incontestables
Frisons, règle pourtant la question. « L’erreur de nombre » qui
m’est reprochée (même page, n. 15) est réelle — mais elle
avait été corrigée dès les Dieux des Germains (1959) ; j’aurais
dû dire que la seconde inscription, étant donné son texte, parle
certainement du même Mars que la première, donc de Mars
Thincsus, mais sans que l’épithète Thincsus, ni aucune autre,
soit attachée à son nom. Et M. Page, puisqu’il me prenait en
faute, aurait dû : 1) signaler ma rectification, 2) reconnaître
que cette faute n’enlève pas de force à l’argument. Au lieu de
n’épingler qu’une inexactitude sans conséquence sur la
démonstration, pourquoi M. Page ne cite-t-il pas, à propos des
rapports du þing et de la guerre, la deuxième partie de
l’argument, qui complète la première (Dieux des Germains,
pp. 69-70) ? La voici, puisqu’il a choisi de l’ignorer :
Si la guerre est un þing sanglant, le þing du temps de paix évoque aussi la
guerre : le peuple délibérant a les apparences et les mœurs de l’armée
combattante. Tacite a décrit ces assemblées (Germanie, XI-XIII) : « considunt
armati… nihil neque publicae neque priuatae rei nisi armati agunt…, et,
pour approuver, ils secouent leurs framées, la plus honorable marque de
l’assentiment étant armis laudare. » Quelques siècles plus tard, la
Scandinavie offre le même spectacle : quelles que soient la sainteté et la
« paix » du þing — qu’on se reporte aux textes groupés par Walter Baetke,
Die Religion der Germanen in Quellenzeugnissen, 1937, pp. 32 et suiv. — on
s’y réunit aussi en armes et, pour approuver, on brandit l’épée ou la hache, ou
bien l’on frappe de l’épée sur le bouclier. Et ce n’est pas seulement le décor
et le protocole qui rappellent la guerre : le þing est une épreuve de force, de
prestige, entre familles ou groupes, les plus nombreux ou les plus menaçants
tâchant d’imposer leurs préférences. En dépit de célèbres, intègres et
impavides juristes, la procédure elle-même n’est qu’un arsenal de formes où
l’on puise, que l’on détourne de leur destination pour donner tort à qui a
raison. Bien utilisé, le droit assure l’équivalent d’une victoire, élimine
l’adversaire mal gardé ou plus faible : le malheureux Grettir, et beaucoup
d’autres, en ont fait l’expérience.
Pages 58-59. M. Page me rappelle que la sagesse
surnaturelle d’Odin a aussi d’autres explications, d’autres
origines que l’œil déposé dans la source de Mimir : ce sont les
runes apprises pendant qu’il était suspendu à l’arbre
(Hávamál), ce sont les neuf « chants monstrueux », fimbullióð
et l’hydromel de poésie (ibid.), c’est la connaissance des
destins des hommes et la vue de l’avenir transmises par Freyia
lors de l’entrée des plus grands Vanes dans la société des Ases
(Ynglinga saga, chap. IV). Et il conclut : « From these various
methods Dumézil chooses one — pawning his eye — as the
significant one, takes his text from the thirteenth-century
Snorri […], but changes that writer’s wording when it does
not fit his theory. » J’ai cherché vainement à quoi se rapporte
l’accusation de la troisième et dernière phrase, mais les deux
premières sont typiques des pratiques de M. Page.
1) Je n’ai pas dit que la mise en dépôt de l’œil soit la seule
source du savoir odinique à retenir, ni la plus significative.
Simplement, pour le problème précis que j’envisageais — à
savoir le thème du dieu ou du héros devenant borgne et des
pouvoirs acquis par cette mutilation — c’est le seul que j’avais
à mentionner. J’ignore si peu les autres que mon livre y fait
référence (pp. 12-13, 63-64) et même, dans la liste des moyens
de savoir ou de sagesse dont dispose Odin, en cite d’autres,
qu’omet M. Page (p. 12, la variante du rapport Odin-Mimir
suivant laquelle c’est la tête de Mimir décapité qui dit à Odin
« beaucoup de choses secrètes » ; p. 43, les deux corbeaux).
Enfin, si quelqu’un « changes the wording » de Snorri, c’est
bien M. Page, à propos des rapports d’Odin avec Freyia et
avec le seiðr. Snorri dit (Ynglinga saga, chap. IV) : « La fille
de Niord était Freyia. Elle fut prêtresse sacrifiante. C’est elle
qui enseigna pour la première fois aux Ases la magie appelée
seiðr qui était en usage chez les Vanes. » Cela devient, sous la
plume de M. Page : « Another tale says simply that the
goddess Freyja taught the Æsir, and apparently Óðinn
amongst them, the pratice of the seiðr, whereby he could learn
the fates of men and see into the future. » Cette définition du
seiðr, qui n’est que partiellement exacte, n’est pas dans le
wording de Snorri.
2) Il est amusant de voir M. Page me faire grief de prendre
mes informations dans Snorri « auteur du XIIIe
siècle » (toute la
première partie de mon Loki n’a-t-elle pas réhabilité cet
érudit ?), alors qu’il vient de mobiliser — à tort — Snorri
contre moi à propos du seiðr ?
Page 62. Mes adversaires ont l’habitude de renvoyer à des
critiques antérieures signées par d’autres spécialistes du même
domaine ou d’autres parties du monde indo-européen, comme
si elles étaient irréfutables, alors que je les ai réfutées. C’est
ainsi que M. Page (p. 62, n. 38) se réfère, à propos d’un
prétendu cercle vicieux que j’aurais commis, à Karl Helm
(1955) et même à Herbert J. Rose. Il omet, suivant un usage
ordinaire chez ces mêmes adversaires, de donner les références
de mes réponses. Pour le second, voir Revue de l’histoire des
religions, CXXXIII, 1947, pp. 241-243 ; Déesses latines et
mythes védiques, 1956, pp. 13-16 (cf. Mythe et épopée, III,
1973 ; 3e
éd., 1981, pp. 305-330 et 118-123). Pour le vénérable
Karl Helm, voir mon article « L’étude comparée des religions
des peuples indo-européens », Beiträge zur Geschichte der
deutschen Sprache und Literatur, LXXVIII, 1956, pp. 173-
180.
La malédiction du scalde Egil
(à propos de R.I. Page, « Dumézil revisited »,
p. 66-67)
Publiée pour la première fois dans L’Oubli de l’homme et
l’honneur des dieux (1985, pp. 278-298), la présente étude
constituait l’Esquisse 74 de ce recueil et formait la seconde
partie de la réponse adressée au philologue anglais R. I. Page.
Son titre originel était : « La malédiction du scalde Egill (à
propos de R. I. Page, “Dumézil revisited”, pp. 66-67) ».
Les cent vingt-huit petites pages de mon livre Les Dieux
des Germains, publié en 1959, n’étaient destinées qu’à
esquisser à grands traits ce qui subsiste de la structure
fondamentalement trifonctionnelle dans les religions
germaniques, notamment dans les mieux connues, celles de la
Scandinavie. Il commençait naturellement par une
introduction générale où, entre autres choses, je rappelais les
principales attestations du groupement Odin Thor Freyr (avec
parfois, en troisième terme, Niord associé à Freyr) dont les
trois composants allaient être observés et analysés
brièvement, mais avec plus de détail dans les chapitres
suivants. Toutes ces attestations sont bien connues et je n’ai eu
à en découvrir aucune.
La plus utile, grâce à la description et au commentaire
qu’en a faits Adam de Brême, est fournie par le culte triple du
temple d’Upsal. Elle suffirait à elle seule à établir qu’il s’agit
d’une structure. D’autres témoignages formulaires ne sont
pourtant pas négligeables. J’ai été ainsi amené à citer, après
bien d’autres scholars, la 28e
strophe (vísa) dont l’Egils saga
Skalla-Grímssonar attribue la composition à son héros.
Maudissant le roi norvégien qui l’a dépouillé de l’héritage de
son beau-père, le poète appelle à le venger, avec l’ensemble
des puissances divines, quatre dieux personnels : Odin, puis
Niord et Freyr en couple, puis, à la place où l’analogie du
culte upsalien fait attendre Thor, un land-áss, un « Ase de la
terre, du pays », qui semble bien, en effet, désigner Thor
périphrastiquement.
C’est cette dernière interprétation que M. Page, dans
l’article qu’a déjà examiné l’Esquisse précédente [voir cidessus], a choisie pour illustrer la légèreté du comparatiste,
opposée à la sagesse et à la compétence du spécialiste. Soit. Ce
ne sera donc pas en comparatiste que je discuterai ses
objections, mais en philologue, en adepte d’une philologie
plus exigeante, j’espère, que la sienne. Voici d’abord les faits.
L’Egils saga, composée sans doute deux siècles ou deux
siècles et demi après les événements, raconte la vie
mouvementée (vers 910-vers 990) d’un des plus illustres
scaldes islandais, Egil, fils de Grim le Chauve (vieil-islandais
Egill Skalla-Grímssonar). Sa famille, lettrée, conservait
fidèlement, historiquement, son souvenir, et aussi son œuvre,
dont de nombreux morceaux, confiés d’abord à la mémoire
des scaldes, se trouvent insérés et expliqués à leur place dans
la saga. Il n’y a pas de suspicion a priori sur leur authenticité.
Les chapitres LVI et LVII relatent un des tournants de cette
vie. Le beau-père norvégien d’Egil, Biorn, vient de mourir.
Ses plus proches héritières sont ses deux filles, Asgerd, femme
d’Egil, et une demi-sœur, Gunnhild, mariée à un certain BergOnund. Sous le prétexte mensonger que la mère d’Asgerd était
une esclave, Berg-Onund a saisi la totalité de l’héritage. Egil
essaie d’obtenir son droit, mais Berg, fort de l’appui de ses
amis le roi Éric et la reine Gunnhild qui depuis longtemps sont
mal disposés à l’égard du demandeur, refuse insolemment.
Alors Egil cite son beau-frère devant le þing. Les deux
adversaires se présentent avec leurs partisans. Egil, soutenu
par Arinbiorn, prouve que sa femme est héritière légitime, ce
que Berg-Onund conteste injurieusement. Les juges sont
portés à donner raison à Egil, mais la reine prend la parole,
excite le roi et ordonne à son propre frère d’intervenir avec ses
hommes. Celui-ci rompt le ruban et brise les poteaux qui
délimitent le terrain de justice et chasse les juges, faisant ainsi
doublement violence à la sainteté du lieu. Alors Egil provoque
son adversaire en combat singulier sous peine de déshonneur
public. Le roi accepte, mais, à ce moment, Arinbiorn, le fidèle
ami du scalde, l’engage à quitter les lieux et donne l’exemple.
Egil se retire, non sans avoir solennellement appelé la colère
des dieux sur son beau-frère et sur tous ceux qui, contre le
droit, prétendraient disposer de ses biens :
Je te prends à témoin, Arinbiorn, et toi Thord, et tous les hommes qui
veulent écouter mes paroles, vassaux, juristes et tout le peuple, que je
m’oppose à l’appropriation et à l’exploitation de toutes les terres (jarðir þær
allar) que Biorn a possédées. Je fais cette défense à toi, Berg-Onund, ainsi
qu’à tous autres hommes, nationaux et étrangers, nobles et petits. Quiconque
fera cependant cela, je l’accuse de violation des lois du pays (lǫgbrot
landsréttar) et de rupture de paix et j’appelle sur lui la colère des dieux.
Le roi se sent visé par le « quiconque » (hverjum manni) de
la formule et devient furieux. Egil s’échappe pourtant. Dans la
poursuite, il tue un des hirðmenn du roi et perd une dizaine de
ses compagnons, mais se réfugie chez Arinbiorn, où il reprend
sa femme qui l’attendait. Arinbiorn lui donne un navire. C’est
en mettant ce navire en état de route qu’Egil prend congé de
son ami et récite contre le roi Éric une vísa de malédiction de
bon style scaldique — celle qui va nous occuper —, la
28e
strophe de la saga :
Que les puissances divines (bǫnd) chassent le prince : ainsi devraient les
dieux (goð) lui faire payer le rapt de mon bien (rán míns féar) ! Que soient
irrités les dieux (rǫgn) et Odin !
Faites fuir l’oppresseur du peuple hors de ses terres (af jǫrðum), Freyr et
Niord !
Que l’Ase du land (landáss) exècre l’oppresseur des hommes qui viole le
lieu sacré (vé) !
Ainsi se termine le chapitre LVI. Au début du suivant,
l’auteur situe dans la vie du roi le procès qui vient d’être
rapporté : il a eu lieu l’année même où le roi Éric allait
engager contre deux de ses frères, élus rois dans deux
provinces, la campagne qui devait faire de lui le maître de tout
le pays. Puis le récit reprend. Tandis que le roi concentre sa
flotte contre ses rivaux, Egil quitte la maison de son ami et
s’embarque pour retourner en Islande. À quelque distance de
la côte, il se dirige d’abord vers une « station de pêche », c’està-dire un endroit poissonneux où les pêcheurs avaient coutume
de s’assembler et où l’on avait chance, comme sur un marché
terrestre, d’apprendre des nouvelles. Celle qu’il apprend est
grave : avant de lever l’ancre contre ses frères, le roi l’a
proscrit de toute l’étendue de la Norvège (gerði hann Egil
útlaga fyrir endilangan Nóreg) et l’a mis hors la loi. Alors il
récite une nouvelle vísa, la 29e
:
Alfe du pays (landalfr) ! Le destructeur des lois m’a imposé, à moi
personnellement, de longues routes [= il m’a banni] ! Elle a trompé l’ennemi
de ses frères [= le roi], la femme convenue [= son épouse]. C’est à Gunnhild
— féroce est son caractère — que j’ai à revaloir cette expulsion du pays !
Jeune, j’étais capable d’agir sans retard et de repayer le dommage (reçu) !
Inquiet de l’état de la mer, Egil revient près de la côte où
une occasion inespérée lui permet de tuer par surprise BergOnund, avec des parents du roi que celui-ci avait
officiellement chargés de le protéger. Là même, avant de
quitter définitivement la terre norvégienne, Egil compose,
cette fois en prose, une « déclaration hostile », formáli, qu’il
grave en runes sur un « poteau de dérision » planté dans une
fente, en haut d’un rocher, et surmonté d’un crâne de cheval
(chap. LVII) :
Je plante ici ce poteau de dérision et je tourne cette déclaration infamante
à l’adresse du roi Éric et de la reine Gunnhild !
Puis, orientant le crâne du cheval vers l’intérieur du pays :
Je tourne aussi cette déclaration infamante contre les génies locaux
(landvættir) qui habitent ce pays (land petta) pour qu’ils s’égarent tous et ne
trouvent pas de lieu de repos tant qu’ils n’auront pas chassé le roi Éric et
Gunnhild hors du pays (ór landi) !
Les quatre déclarations d’Egil se distribuent logiquement
dans ce petit drame, sans faire double emploi, ni par la
circonstance, ni par l’intention, ni par l’expression.
I. La première est une formulation juridique, orale, en
prose, prononcée au moment où Egil renonce à obtenir un
jugement dans le þing où il se trouve encore présent. Tout y
est précis et ordonné : appel à des témoins nombreux, objet de
la prétention et de l’interdiction, dénonciation de l’adversaire
actuel et de tous autres adversaires imaginables, chefs
d’accusation qui seront portés si l’interdiction n’est pas
respectée, à savoir violation des lois écrites et du droit naturel
que protègent les dieux.
II. Chez son ami Arinbiorn, qui lui a donné les moyens de
quitter volontairement la Norvège où il n’a plus de justice à
attendre, Egil, poète, dans un poème scaldique, maudit
nommément — ce qu’il n’avait pas à faire au þing — le roi
protecteur et complice de celui qui l’a dépouillé. Cette fois,
tout est religieux, tout est adressé à des dieux (strophe 28).
1) a. Dans la première moitié de la vísa (v. 1-4), entre le
premier vers qui pose le thème (« voici comment les dieux,
goð, devraient faire payer… ») et son complément naturel au
quatrième (« …à lui le rapt de mon bien »), les deux vers
intermédiaires précisent : les dieux en tant que maîtres des
destins. Si goð est le terme ordinaire et général, celui que
retiendra le christianisme à travers tout le monde germanique,
la poésie scandinave dispose d’autres désignations collectives
qui ont des résonances particulières et dont les principales sont
rǫgn (regin) et bǫnd. Le premier, qui signifie proprement
« décisions » (gotique ragin « gnômê, dogma »), caractérise
les dieux comme les puissances qui décident, et l’emploi
religieux, confirmé rituellement et mythologiquement (ragnarøk, reginnaglar), est déjà attesté sur une pierre runique
suédoise des environs de l’an 600, ainsi qu’en vieux saxon.
Bǫnd, « liens », est une image propre aux Scandinaves qui
figure l’ensemble des dieux comme un jeu de cordes ou de
chaînes qui enserre, donc limite ou coordonne les mouvements
des créatures. Or le passage qui nous occupe est le seul, dans
la poésie norroise, qui rapproche ainsi les trois noms en trois
vers consécutifs.
b. Le troisième vers associe étroitement rǫgn à un nom
personnel, Óðinn. Rien de plus naturel. Odin est le souverain
universel, modèle et patron des souverains, maître aussi, sur
les champs de bataille, du destin des armées et des individus.
La demande qui lui est faite, solidairement avec le pluriel
rǫgn, n’est pas moins générale : reið sé « qu’ils soient
irrités » ; à lui, à eux de trouver l’expression la plus efficace de
cette colère. Les vers 1 et 4 en suggèrent une : la justice
exacte, œil pour œil, ou plutôt terre pour terre, l’expulsion du
land (ou des lǫnd), de la terre considérée dans son étendue en
rapport avec un possesseur, compensant le rapt du fé, des biens
possédés.
2) Niord et Freyr, patrons de l’abondance produite par les
exploitations rurales, sont priés de faire fuir de ses terres
(« agri ») celui qui, en la personne d’Egil, opprime le folk, le
peuple (Freyr est le seul dieu qui soit nommé folkvaldi goða,
« le chef du groupe, de l’ensemble des dieux »).
3) Enfin, un dieu désigné par une périphrase, « Ase du
land », est appelé à prendre en dégoût le roi qui, non content
de faire du tort aux hommes en la personne d’Egil, profane les
lieux sacrés, ici le þing. Qui est cet « Ase du land » ?
D’importantes raisons ont engagé depuis longtemps à
répondre : Thor.
a) À côté d’Odin et du couple Niord-Freyr, on attend, Ase
ou Vane, un dieu de même niveau et non un génie secondaire,
ce que suggère d’ailleurs sa désignation comme -áss. Thor est
le meilleur candidat, puisque le principal d’entre les autres
Ases disponibles, Tyr, ne joue qu’un rôle effacé dans la
mythologie et dans les cultes et ne figure pas ailleurs, en
Scandinavie, dans des formules adressées à plusieurs dieux.
b) La triade Odin Thor Freyr est bien établie, comme
structure, par l’analyse du culte upsalien et par des expressions
formulaires : elle couvre par ses trois termes la totalité des
fonctions nécessaires à la vie d’une société : totalité qu’il est
opportun de mobiliser dans la circonstance présente.
c) La prière adressée à l’Ase du land, de punir la violation
d’un vé, d’un lieu consacré, rappelle la scène finale de la
Lokasenna qui, elle-même, semble inspirée d’un usage
juridique (cf. vega víg í véum, « tuer quelqu’un dans un
temple, une assemblée régulière » — ce qu’a fait Loki, en
tuant un serviteur d’Ægir) : dans le poème eddique, ce n’est
pas un þing délibérant qu’est venu troubler Loki, c’est le festin
qui assemble les dieux dans la salle d’Ægir. Mais cette
assemblée est aussi un griðastaðr mikill, « un grand lieu de
paix (et de sauvegarde) ». Tous les dieux supportent les
sarcasmes de Loki, mais, à la fin, Thor, seul absent
jusqu’alors, apparaît soudainement et Loki reçoit son
châtiment.
Pourquoi le nom propre de Thor a-t-il été ainsi remplacé
dans la stance 28 par une périphrase ? Peut-être est-ce parce
que, dans des formules « actives » comme cette vísa, nommer
le redoutable frappeur aurait pour effet de le faire apparaître
instantanément (cf. les mythes de Hrungnir, du géant
constructeur), ce que ne souhaite pas Egil qui n’a pas ses
ennemis près de lui et qui veut que le dieu « exècre »
durablement le mauvais roi. Les commentateurs ont plusieurs
fois rappelé avec raison une vieille formule de serment,
conservée dans la Landnámabók (éd. Finnur Jónsson, 1900,
p. 96), où Thor semble dissimulé comme ici : « Que
m’aide(nt) Freyr et Niord et áss inn almáttki, l’Ase tout-fort
(ou fort en toute chose, cf. máttugr “fort”). »
Quant à la périphrase qui se lit ici et dont il n’y a pas
d’autre exemple, il se peut qu’elle ait été choisie à cause de
l’importance qu’a la notion de land, terre-pays ou terrepropriété, dans cette sombre histoire d’héritage, de spoliation
et d’exil. Qu’on n’oublie pas que c’est au nom de Thor, guidés
par Thor, que les émigrants norvégiens abordaient sur un point
des côtes d’Islande et s’y appropriaient un domaine.
L’interprétation de la périphrase en Thor est d’ailleurs
presque unanimement adoptée.
III. Il n’y a aucune raison de suspecter l’authenticité des
événements qui suivent : ces lieux de concentration, ces
caravansérails de la mer où les marins, dans la belle saison, ont
des chances de rencontrer d’autres marins est une réalité. Il est
naturel aussi qu’un bateau, plus récemment arrivé, ait apporté
la nouvelle du bannissement d’Egil. Naturel, enfin, que le
poète qu’est Egil compose une nouvelle vísa pour cette
nouvelle circonstance, contre le roi et contre la reine.
Son grief est différent de celui de la vísa 28. Il n’est plus
seulement dépossédé de son bien propre, mais expulsé de toute
la Norvège. « Terre » a dans les deux cas sinon une valeur, du
moins une extension différente : en 28, morceau de terre
familial, possédé et hérité ; en 29, la terre, l’ensemble du
royaume.
Aussi la section du monde qu’Egil mobilise est-elle
différente. Non plus les grands dieux, Ases et Vanes, garants
de l’ordre social, mais le dieu qui, par nature, en dehors
d’appropriations familiales ou individuelles, contrôle
l’ensemble de la région. Non plus notamment l’Ase du landpropriété, mais l’Alfe du land-pays. C’est bien cela, en effet,
qu’est essentiellement un alfr, à en juger par plusieurs cas
comme celui qu’explicite la Flateyjarbók, II, 1862, p. 7 :
quand, après un règne prospère, le roi Olaf Gudrœdarson est
enterré à Geirstad, les habitants le transforment en Geirstaðaalfr et lui sacrifient pour qu’il continue son action bénéfique.
Par cette invocation, Egil oppose donc au mauvais roi qui le
chasse du royaume le roi invisible (ancien roi divinisé comme
Olaf ou non, peu importe) du pays dont il est chassé.
IV. Il n’y a aucune raison non plus de suspecter de forgerie
ce qui suit, le coup de main qui permet à Egil de tuer son beaufrère et les hommes du roi. Et il est naturel que, quittant cette
fois définitivement la Norvège pour l’Islande, il y plante,
contre le roi et contre la reine, cette chose infamante et
magiquement efficace qu’est le « poteau de dérision », avec
l’inscription qui maudit à jamais ses persécuteurs. Et cette fois,
il remet sa vengeance à la foule des génies mineurs qui, sans
rapport avec les cadres sociaux, familles ou État, peuplent tous
les coins, parcourent toutes les routes du pays et qui peuvent
donc le rendre inhabitable. Ceux-là, il ne craint pas de leur
« jeter un sort », de commander, par son níð que le pays leur
soit à eux-mêmes inhabitable tant qu’ils n’en auront pas chassé
le roi et la reine.
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