LE DERNIER ATOUT DE BUSH
Les violentes attaques de la gauche ne
sont pas gratuites. Dès le 24 juin 2001,
Alito était interrogé par le conseiller spécial du président et futur ministre de la
Justice, Alberto Gonzales. Le 5 mai 2005,
il était auditionné par un panel placé sous
la présidence de Cheney. Bush le rencontrera le 14 juillet. La candidate pressentie, Harriett Miers, se désistant le
28 octobre, il était proposé le 31 octobre.
Tout a donc bien été prévu de longue
date. Il est le dernier atout qu’il reste à un
Bush en pleine déroute pour récupérer la
droite radicale — qui va jusqu’à Buchanan et David Duke — à laquelle il doit
son élection et qui, au fil des années, l’a
lâché. Sur l’Irak, sur la NouvelleOrléans, sur le scandale Plame ou le 11-
Septembre, dont l’inéluctable démystification aura des conséquences terribles
pour tous les dirigeants US, la droite radicale a porté les coups les plus dévastateurs au système mis en place depuis la
Maison-Blanche. Même dans la campagne de Cindy Sheehan — mère d’un
soldat tué en Irak — dont les manifestations ont pesé lourd dans le basculement
de l’opinion publique contre la guerre
d’Irak, l’activisme de l’extrême droite
n’est pas passé inaperçu.
Celle-ci a d’ailleurs fermement encouragé Alito, au cas où il serait tenté de
composer, à « faire passer les principes
avant le parti » et à « garder une attitude
ferme (dans son projet) de remettre la
Cour suprême sur ses fondations traditionnelles ». Ce qui n’enlève rien au fait
qu’il soit l’homme actuellement le plus
qualifié et le plus compétent pour cette
tâche.
Très apprécié de ses pairs, il est considéré comme un juriste soucieux uniquement des faits et appliquant la loi avec la
plus grande prudence. Un bel hommage
lui a été rendu par le juge d’extrême
gauche Timothy Lewis —« Sam croit en
la modération judiciaire et au respect de
la Justice » — qui rapporte ce que lui
avait dit le juge noir Léon Higginsbotham, légende libérale des Droits
Civiques : « Sam Alito est un juge magnifique et un homme exceptionnel. Il est
mon conservateur préféré. Intellectuellement honnête. Sans a priori. Imperméable
à l’idéologie ». Lui-même en conviendra
devant la Commission du Sénat : « Je ne
tiens aucun compte de mes opinions personnelles. Je ne fais qu’appliquer la
loi ».
Ce sont donc, bien conscients du danger, les politiques et l’énorme lobby
féministe US qui se sont dressés contre
lui. Le voyant justement comme un
adversaire déterminé de l’affirmative
action sur laquelle il aura l’appui de Clarence Thomas, le seul juge noir de la
Cour suprême, et qu’il tient, comme l’interruption volontaire de grossesse, pour
absolument inconstitutionnelle.
Sur l’avortement, s’il lui est parfois
arrivé de prononcer des jugements conciliants, il se montre intraitable. Reconnaissant qu’il est actuellement difficile de
revenir sur l’arrêt Roe v. Wade, équivalent de notre Loi Veil, légalisé par la Cour
suprême grâce au vote surprise de Sandra
O’Connor, il penche pour une stratégie
du coup par coup. « Cela, dit-il, rend
claire notre position et tacitement ne
concède aucune légitimité à Roe : simplement nous considérons que la question
reste vivante et ouverte ».
A la Cour suprême, il pourrait prendre
la tête d’une fronde à laquelle se joindraient Thomas, Scalia et Roberts. Une
cinquième voix — parmi les Républicains Stevens, Souter ou Kennedy —
ferait la différence. On imagine le séisme
que représenterait un retour à la stricte
règle constitutionnelle sur des sujets
aussi brûlants que les lois racistes dites
civiques, l’avortement ou l’homosexualité. Un séisme qui s’étendrait d’ailleurs
à l’ensemble du monde occidental.
Remettant en perspective les règles naturelles bafouées depuis un demi-siècle.
Rendant aux lois humaines leur caractère,
transcendé par des
expériences multimillénaires mais
balayé par d’odieuses
révolutions. Restituant à ceux qui en
sont privés depuis
des années le simple
droit à la parole
publique. Aux Noirs qui se battent contre
l’indignité des quotas humiliants et des
privilèges injurieux. Aux femmes comme
Norma Mc Corvey, la Roe dont l’arrêt
honteux porte le pseudonyme (1), mais
qui a rejoint depuis longtemps les rangs
de ceux qui militent contre l’avortement,
ainsi que le Dr Bernard Nathanson, exgrand prêtre de l’interruption de grossesse qui, lui aussi, consacre désormais
sa vie à lutter contre une double
barbarie — celle des enfants démembrés.
Et celle des milliers de femmes mortes de
cancers pour avoir avorté, adolescentes.
Une autre tragédie totalement occultée…
Jim REEVES. _____
(1) La juge Esther Ginsburg, juive d’extrême
gauche nommée par Clinton, a d’ailleurs souvent regretté publiquement d’avoir voté la loi
Roe v. Wade. Mais puisqu’on évoque ici la
question des quotas, pourquoi ne pas rappeler,
au-delà du nombre des Blancs, que, représentant 2 % de la population américaine, les juifs
composent 23 % de la Cour Suprême ?
Sam Alito, le petit juge US qui
peut remettre l’Occident sur son rail
C’est le 28 décembre que s’est éteint
Pierre Château-Jobert, né à Morlaix en
1912 d’un père tué au front en 1915.
Incorporé en 1934, blessé durant la
campagne de France, il s’engage dans
les Forces Françaises à Londres en 1940,
sous le nom de Conan, qu’il rendra
célèbre. Lieutenant à la 13e Demi-Brigade de Légion Etrangère engagée en
Erythrée, en Syrie et en Libye, puis
commandant du 3e Bataillon d’Infanterie de l’Air, il créera par la suite le
Centre Ecole de Parachutisme Militaire
avant de rejoindre en 1947 l’Indochine
où il combattra du Tonkin à la Cochinchine. Commandant en Algérie du
2e Régiment de
Parachutistes Coloniaux (RPC), il participera en 1956 à la
campagne d’Egypte.
Affecté au Niger lors
du putsch du
22 avril 1961, il ne
s’en solidarise pas
moins avec les officiers pro-Algérie
française, ce qui lui
vaut plusieurs mois
d’arrêts de forteresse. A peine libéré,
il rejoint clandestinement l’Algérie et
se met aux ordres du
général Salan, et le général Multrier,
commandant de la zone Est Constantinois dira : « L’OAS progresse vite dans le
Constantinois quand Château-Jobert en
prend la tête » (cité sur le site
<www.salan.asso.fr/>). Des “progrès”
que, clandestin en France puis dans un
couvent espagnol, l’officier paiera en
1965 d’une condamnation à mort par
contumace. Il ne retrouvera qu’en
novembre 1968 sa Bretagne natale, où
ce mystique poursuivra désormais son
combat sur les plans idéologique et spirituel (Manifeste Politique et social, La
confrontation Révolution-Contrerévolution, La voix du pays réel, Doctrine d’action contre-révolutionnaire, etc., disponibles aux Editions de Chiré).
Commandeur de la Légion d’Honneur, Compagnon de la Libération,
croix de guerre 1939-45 avec 11 citations, ce grand « soldat perdu », que
De Gaulle avait si cruellement trahi,
avait eu la joie de voir le 16 mai 2001
le PC du 2e Régiment Parachutiste
d’Infanterie de Marine, héritier direct
de “son” 2e RPC, baptisé « PC Lieutenant-colonel Château-Jobert ».
J.-P. R.
NOS DEUILS
Né en 1927 à Avignon dans une
famille où on lisait L’Action Française,
Maurice RANC s’était engagé dans la
Milice… deux jours après le débarquement du 6 juin 1944 ! Il avait à peine
17 ans. Comme les autres combattants
de la Milice et de la LVF, il avait
ensuite été versé dans la Waffen SS.
Capturé en mars 1945, il avait connu
les camps soviétiques, puis les tribunaux de l’Epuration. Son jeune âge et
l’ardeur émoussée des épurateurs lui
avaient permis d’échapper au pire.
Fidèle rivarolien, il avait été, sous le
pseudonyme transparent de François
Ranque, l’un des trois protagonistes du
livre de notre collaborateur Luc
Deloncle : « Trois jeunesses provençales
dans la guerre » (disponible à la Bibliothèque RIVAROL, 23 €).
“Conan” ou le soldat trahi
Goya, Friedrich, Delacroix… —, des
œuvres habituellement et injustement
classées comme mineures : instruments
de mathématique, cornes de rhinocéros
ou de licorne (en fait, de narval) somptueusement enchâssées, portraits de fous,
mais aussi telle stèle antique d’un homme
disparu en mer, tous objets qui, isolés,
paraîtraient dépourvus de sens, révèlent
par leur groupement un fil conducteur et
un arrière-plan sentimental. Au
XVe siècle, Christine de Pisan fait rimer
“ancolie” avec “mélancolie” comme
Apollinaire au XXe ; la tristesse des personnages de l’Américain Hopper les isole
de leur environnement d’hôtels et de stations-service aussi complètement que
celle du roi d’Espagne Philippe II rend
pathétiques ses somptueux habits.
Bien sûr, si l’on regarde cela froidement,
on peut discuter la pertinence de telle ou
telle œuvre dans cet ensemble. Pourquoi
l’exposition s’achève-t-elle sur une reproduction en plomb — métal de Saturne, planète qui gouverne la mélancolie — du
chasseur-bombardier Messerschmidt 262
Schwalbe (= hirondelle), premier avion de
guerre à réaction à avoir effectivement
combattu en 1944-45 ? et sur une citation
de Péguy disant « Ils ne pensent qu’à leur
retraite » ? On peut aussi rêver sur ce
monde d’hier — mélancoliquement (2).
Marcel SIGNAC. _____
(1) « Mélancolie, génie et folie en Occident »,
au Grand Palais de Paris (en collaboration avec
les Musées de Berlin), jusqu’au 16 janvier t.l.j.
(sauf mardi) 10-20 h, possibilité de réservation
pour éviter l’attente ; beau catalogue (59 €) où
l’on remarque particulièrement l’article de
Marc Fumaroli sur « la reconquête du sourire
dans la France classique ».
(2) La nostalgie peut se nicher partout : un
Américain s’est avisé de fabriquer des répliques
du Schwalbe, avec un moteur plus récent, et
aujourd’hui une dizaine d’entre eux volent
comme avions civils pour de riches amateurs…
10 N° 2745 — 6 JANVIER 2006 — RIVAROL
Génération
Battisti
Vous vous souvenez du hourvari autour
de Cesare Battisti ? Un faux Robin des
bois transalpin et véritable quadruple criminel de droit commun, proche des Brigades rouges, qui, en 2004, quand Rome
demanda son extradition à la France qui
l’hébergeait depuis 1990, devint la
coqueluche de l’Intelliguentsia française — ce qui souleva l’indignation
de l’opinion
publique et de la
classe politique italiennes — gauche
et droite confondues. Journaliste au Figaro, Guillaume
Perrault (à ne pas confondre avec Gilles
Perrault, l’obsédé des pull-over) rétablit
la vérité sur ce dossier sulfureux dans un
livre intitulé Génération Battisti.
Après avoir examiné les faits pour lesquels Battisti a été condamné par contumace en Italie tout en les replaçant dans
leur contexte, l’auteur passe au crible
l’œuvre littéraire de ce triste individu,
porté aux nues pour ses polars : « Dès son
premier livre, Battisti écrit ainsi un
roman idéologique destiné à ennoblir ses
meurtres. Et ça marche. Editeurs, critiques et lecteurs sont nombreux à penser
qu’il s’agit d’une description fidèle des
années de plomb. »
Quant aux braillards de la Cesare Academy, de Fred Vargas à François Hollande en passant par
Philippe Sollers et
l’inévitable BHL, ils
sont fermement remis
à leur place.
Le journaliste termine son travail de
décrassage idéologique avec une salutaire piqûre de rappel : eh oui, la culture
de l’excuse vis-à-vis de la violence ne
date pas d’hier, elle remonte à 1789 : « Le
terrorisme […] est bon dans ce qu’il
annonce. Ce qu’il comporte de regrettable est dû aux résistances rencontrées […] En France, le sang ne compte
pas, pourvu qu’il soit versé au nom des
bonnes causes. » (p. 147)
Bref, on ne fait pas d’omelette sans casser d’œufs ! De l’excuse de la violence
on peut passer à son approbation pure et
simple : les extraits du torchon maoïste
La Cause du Peuple sur l’affaire de
Bruay-en-Artois reproduits pages 161-
163 du livre (sous-titré : « Ils ne voulaient pas savoir ») donnent le vertige.
Que n’aurait-on entendu si un journal de
droite avait publié de tels appels au lynchage !
En somme, une excellente mise au point
sur ce que le préfacier dudit ouvrage —
l’ancien ambassadeur de France Gilles
Martinet, pourtant l’un des parrains du
Nouvel Obs’, tout confit en dévotion
devant Cesare — qualifie de « grand
moment d’incompréhension entre une
partie de la classe politique et de l’intelliguenstia françaises et l’ensemble de la
classe politique italienne. »
Frédéric CHATAIGNER. _____
Génération Battisti. 206 pages, 18 €. Ed. Plon.
C’est, dit-on, l’exposition (1) la
plus snob de la saison d’hiver
parisienne (en concurrence avec
sa voisine dans le Grand Palais :
« Vienne 1900, Klimt, Schiele,
Moser, Kokoschka »). C’est en
tout cas l’une des plus belles, par
la qualité et la variété des œuvres
extrêmement nombreuses qui y
sont présentées — peintures,
sculptures, gravures, livres, objets
de toute sorte, de toute époque, de
toute dimension ; mais toutes
occidentales, sans aucun emprunt
aux civilisations extérieures — et
surtout la plus étrange, par la
sinuosité de son parcours.
La mélancolie, qu’est-ce ? La
notion a évolué selon les époques
et les auteurs qui s’y sont référés.
Pour nous, le mot évoque une
douce tristesse, telle qu’elle a été
mise à la mode par les Romantiques : le “Lac” de Lamartine,
Chateaubriand rêvant à Combourg… Mais ce n’est là qu’un
des avatars du mot et de l’idée.
Etymologiquement, la “mélancholie”, c’est la « bile noire »,
l’une des quatre “humeurs” de la
médecine des Anciens, d’où subsiste l’expression « se faire de la bile » : une inquiétude très forte pouvant aller jusqu’à la
dépression suicidaire, comme chez l’Ajax
d’Homère, qui finit par se percer de son
épée.
Au Moyen-Age, cela devient l’acedia,
fléau des couvents, tenue pour un péché,
car le chrétien doit vivre dans l’espérance. Au milieu des malheurs du
XVe siècle, Charles d’Orléans se dit
« écolier de Mélancolie ». Avec la
Renaissance, voici le docteur Faust, le
savant auquel la connaissance est impuissante à apporter la paix de l’âme. C’est
ensuite la “vanité” des peintres du
XVIIe siècle ; la tristesse cachée des personnages de Watteau, bien sentie par Verlaine (« Ils n’ont pas l’air de croire à leur
bonheur… ») ; puis la bourrasque du
Romantisme européen, la poétique des
ruines ; le satanisme du XIXe siècle, le
symbolisme d’Odilon Redon, l’expressionnisme de Munch…
Flux et reflux des idées, des sentiments
et de leur expression dans les arts (y compris la musique, avec David jouant de la
harpe — et parfois, selon les peintres, du
violon ! — pour distraire Saül) sont ici
l’occasion de présenter, à côté de noms
illustres — Gérard de Saint Jean, dont on
voit ci-dessus le “Saint-Jean Baptiste”, de
Dürer bien sûr, Cranach, Arcimboldo,
Giorgione, Zurbaran, La Tour, Füssli,
Cinéma
Le succès international de Fahrenheit 9/11
de Michael Moore semble avoir relancé la
tendance du cinéma politique et contestataire outre-Atlantique, sous l’éteignoir
depuis un certain onze septembre. En effet,
l’usine à rêves nous proposera dans les prochains mois toute une flopée de films en
prise directe avec les cauchemars contemporains. Premiers de la liste à affronter le
feu des sorties en salles : The Constant Gardener et Lord of War.
Adapté du dernier livre de John le Carré,
La constance du jardinier (Seuil), The
Constant Gardener (ce titre en VO constitue un nouvel exemple par l’absurde de la
préférence étrangère dans notre beau pays)
dénonce avec virulence, mais sans quitter
les sentiers du Politiquement Correct balisés par la mauvaise conscience et le masochisme des Occidentaux, les dégâts humains
provoqués en Afrique par les multinationales de l’industrie médico-pharmaceutique
qui testent leurs produits sur les populations
locales. Le jardinier en question, interprété
par Ralph Fiennes, est un diplomate anglais
de deuxième ordre en poste au Kenya, qui se
lance dans une enquête pleine de dangers
pour découvrir la vérité sur la
mort de son épouse (Rachel
Weisz), militante activiste
engagée dans l’humanitaire et
la cause des droits de
l’homme (noir), retrouvée
sauvagement assassinée dans
le nord du pays, alors qu’elle
s’apprêtait à révéler un nouveau crime contre l’humanité souffrante du
tiers-monde subsaharien.
Construit en forme de puzzle avec moult
retours en arrière, le scénario ne lésine pas
sur les rebondissements, le suspens et les
scènes d’action palpitantes, ce qui aide, un
peu, à faire passer la pilule (amère) permettant de digérer un message politique très
lourd sur les vilenies du Nord post-colonial
toujours perpétrées contre ses anciens colonisés du Sud. The Constant Gardener est
aussi une histoire d’amour post mortem qui
se déploie de façon assez touchante dans les
innombrables retours en arrière, grâce au
talent et au charisme des deux interprètes.
Le réalisateur brésilien Fernando Meirelles
en fait cependant un peu trop dans sa mise
en scène, si formaliste et pleine d’artifices
par moments qu’on la dirait cousue de fil
blanc. Un comble !
●
Dans Lord of War, le ton employé par le
réalisateur Andrew Niccol (celui qui a
écrit le scénario de Truman
show de Peter Weir) est
plutôt celui du cynisme et
de la satire décapante. Ce
qui convient fort bien pour
brosser le portrait haut en
couleur d’un drôle de
salaud qui ne s’encombre pas de dilemmes
moraux pour parvenir aux sommets de la
réussite dans la carrière commerciale
qu’il a choisie, celle de marchand de mort.
Yuri Orlov (Nicolas Cage), le seigneur de
la guerre dont il s’agit, jeune émigré
ukrainien végétant dans le restaurant
familial, découvre sa vocation dès sa première transaction à Brooklyn dans les
années 1980 : la vente d’un vieil Uzi
israélien. A l’insu de sa famille, Yuri
devient vite l’un des plus puissants trafiquants d’armes de la petite planète, très
populaire surtout auprès des dictateurs
africains et de leurs rebelles dans leurs
sanglants conflits ethniques. Bon époux,
père sévère désapprouvant les jouets violents (il confisque le revolver en plastique
de son fils), il estime qu’il ne fait qu’aider
les gens à se défendre et qu’il tue moins
avec ses armes, « vendues à toutes les
armées du monde, sauf à l’Armée du
Salut », que la bagnole et les cigarettes.
Le bonheur conjugal et domestique de
notre sympathique antihéros est quand
même menacé par Jack Valenti (Ethan
Hawke), un incorruptible agent d’Interpol
qui lui cherche des poux dans la tête au
prétexte que ses activités illégales font une
concurrence déloyale vis-à-vis des principaux marchands de canons, les grands
pays démocratiques (ou soi-disant). Malgré quelques longueurs et des ruptures de
ton un peu trop appuyées vers le pathos
lors des interventions du frère cadet
toxico, un personnage bien inutile, Lord
of War, porté par le numéro de cabotinage
grandiose de Nicolas Cage, est une œuvre
jubilatoire à l’humour féroce et d’une
extrême lucidité, dans laquelle Niccol ne
manque aucune de ses cibles. A l’image de
l’époustouflante scène
d’ouverture qui retrace en
caméra subjective la trajectoire d’une balle de A à
Z, depuis le moulage de
l’acier jusqu’à son point
d’impact final, entre les
deux yeux d’une petit Africain.
Imparable !
Patrick LAURENT.
L’usine à rêves et les marchands de mort
Une exposition : la mélancolie de l’Occident
Ecrits de Paris
AU SOMMAIRE DE JANVIER 2006
Jérôme BOURBON : De 1905 à 2005, cent ans de fanatisme laïciste — Jean FERMANVILLE : Le rêve le plus long de l’Histoire… des banlieues — René BLANC :
Dette, or, immigration, les peuples plus que jamais mystifiés — Jérôme
MOREAU : Le bon sens commande le taux d’imposition unique — SOMMAIRE
DES PRÉCÉDENTES LIVRAISONS — Petrus AGRICOLA : Le leurre du Plan
Climat — Pierre PERALDI : La colonisation en question — Carrefour des lecteurs — Jean NAUX : La Sarre, une migraine qui ne passe pas — Jacques-Marie
URVOY : Bloc-notes d’un catholique : de Lacarrière à Tanoüarn — Arnaud
CHALLE : Un tournant de l’entre-deux-guerres : le conflit d’Ethiopie
(1935–1936) — Georges LAFFLY : Les livres… de Moudenc — Patrick LAURENT : Tiercé gagnant pour notre 7e Art — Notes de lecture.
1 rue d’Hauteville, 75010 Paris. Prix : 5 €. Abt un an : 43 €.
Chèques à l’ordre d’Editions des Tuileries
Spécimen gratuit sur simple appel au 01-53-34-97-97.
N° 2745 — 6 JANVIER 2006 — RIVAROL 11
lui apprendra à lire, écrire et compter en
échange du bêchage de son jardin et du pansage de sa mule, mais point le latin.
Marmiton du comte de Laval, puis
apprenti-barbier, saignées et purgations
l’ouvrent à la vocation de chirurgien. A
Paris, trois années d’Hôtel-Dieu — où
l’autodidacte étoffe ses maigres connaissances livresques — confirment une exceptionnelle habileté manuelle et un don inné
d’observation.
Les ambitions italiennes écervelées de
François Ier l’emmènent sur les champs de
bataille, d’abord en Piémont, dans les
bagages du duc de
Montejan, en tant
qu’urgentiste chargé
de réparer les dégâts
des arquebusades et
autres « combustions
faictes par la pouldre à
canon ». Il met en
œuvre la technique de
la ligature des artères
substituée à la barbare
pratique du fer rouge
pour juguler les
hémorragies et expérimente le pansement
froid sur les plaies,
traitées auparavant…
à l’huile bouillante. Il
s’illustrera dans son art
au cours de bien
d’autres campagnes.
Doté d’une belle
Jean-Pierre POIRIER
AMBROISE PARÉ
« Médecin, apothicaire, chirurgien et cuisinier » par « autorité — celle de ses maîtres
anciens (Hippocrate, Galien) et modernes
(Vesale…) —, raison et expérience », Paré
ajoute à tous ces titres celui d’authentique
écrivain dans ses Œuvres complètes répertoriées au fond du livre, « initiateur de la
prose scientifique française », par défaut de
latin certes, mais plus encore par choix, à
l’instar de ses contemporains humanistes
Montaigne, Rabelais
et son ami Ronsard.
Quand Ambroise voit
le jour en 1510 à
Bourg-Hersent sous les
murs de Laval, dernier
de quatre enfants,
quelques ares de terre
ingrate nourrissent mal
la nichée du père Paré
qui adjoint au labour
ses talents de coffretier
à la commande, le
puissant seigneur du
comté et ses fastueux
entours lui assurant
une honnête pratique… mais pas la fortune pour dispenser au
benjamin l’éducation
prônée par Erasme. Un
chapelain du château
endurance physique et morale, autant
homme de terrain que de cabinet — conjuguant honnêteté intellectuelle et sens des
relations avantageuses —, il sut gagner la
confiance de Catherine de Médicis, qui
l’intronisa « chirurgien du roi », et la considération de ses pairs. La traverse, quasi de
bout en bout, de ce XVIe siècle tumultueux, malgré les turbulences des guerres
de Religion, sa discrète inclination pour la
Réforme et ses démêlées avec la Faculté de
Médecine, lui laissera une confortable fortune, une descendance bien alliée et une
immense notoriété.
Le docteur J.-P. Poirier, issu d’une longue
lignée de médecins, embrasse en historien
la vie exemplaire de son célèbre devancier,
parfaitement inscrit dans son temps : dans
un style toujours élégant, l’auteur ménage
un heureux balancement entre le jargon
technique, hermétique mais savoureux, et
la chronique des grands événements, renchérissant volontiers sur l’humour de son
héros — le chapitre consacré au Discours de
la mumie (poudre de momie égyptienne !),
des venins, de la
licorne (dont la
corne combat
l’infection !) et de
la peste est irrésistible de drôlerie.
M.-G. D. _____
347 pages — chronologie et bibliographie comprises —
22,50 €. Editions
Pygmalion.
ALMANACH VERMOT
C’est une institution qui fête ses centvingt ans ! Avec une formule qui n’a pas
changé, d’où sa valeur historique pour les
collectionneurs. Une page correspondant à
chaque jour de l’année, bourrée de dessins
(souvent lestes), de proverbes, d’informations insolites, de calembours pas toujours
raffinés (Nous gars de Montelimar !) mais,
par les temps qui courent, une lecture
roborative n’est pas à négliger. Et dans les
premières pages (une tradition du Vermot),
les bobines, certaines inénarrables (« leurs
figures » disait Barrès), de nos députés à
l’Assemblée Nationale et au Parlement
Européen. Avec, les précédant, notre Président souriant niaisement comme à son
habitude. Mais on peut toujours déchirer
cette page. Et déguster le reste.
J.-P. A. _____
400 pages, 14,50 €. Publications Georges Ventillard.
DE la crise du roman qu’a connue le
siècle dernier, il n’y avait, en définitive, que deux façons de sortir.
Par le bas — et ce fut ce qu’on appela le
« nouveau roman » avec sa négation du
psychologique, la réification des personnages, le refus de l’intrigue et du style au
sens traditionnel des deux termes, la
volonté délibérée de tout aplatir par haine
du héros, notion considérée comme obsolète, bourgeoise et réactionnaire.
L’espèce de ces froids théoriciens, de ces
“arpenteurs” (ainsi Kléber Haedens désignait-il les “néo-romanciers” dans son
Paradoxe sur le roman), ne survécut guère
à une mode éphémère. Elle est, à l’heure
actuelle, en voie de disparition. Même si
elle se survit dans des revues confidentielles. Même si quelques lointains épigones s’en réclament encore. On ne saurait
affirmer que le public les plébiscite.
L’autre manière, inverse, consistait aussi
à dépasser les formes anciennes, mais en
visant plus haut. Autrement dit, à donner
au roman une dimension qui ne réduirait
pas les personnages à leur seule psychologie, ou l’intrigue au seul enchaînement des
faits, mais s’attacherait aux ressorts
secrets. A introduire la métapolitique, voire
la métaphysique, dans ce que Raymond
Abellio, véritable précurseur, appelait
« roman du huitième jour ».
L’auteur de La Fosse de Babel y voyait la
culmination, la forme ultime du genre, et
il n’est pas surprenant que peu s’y soient
risqués. Les rares écrivains qui lui ont
emboîté le pas ont connu des fortunes
diverses (je pense notamment à Jean Parvulesco dont l’œuvre romanesque, inégale,
compte quelques réussites au milieu de
ratages abyssaux).
Ce que l’on pourrait appeler « roman initiatique » est, en quelque sorte, le roman
d’apprentissage ou de formation, le Bildungsroman prisé par les Allemands et
dont l’archétype demeure, plus d’un siècle
avant Les Années d’apprentissage de Wilhelm Meister de Goethe, Les Aventures de
Simplicius Simplicissimus, chef-d’œuvre
de Grimmelhausen.
S’y ajoute toutefois une dimension quasi
eschatologique. L’expérience sensible s’y
double d’une quête
intérieure. Le jeune
héros s’y voit, au
terme de son initiation, confier un rôle
qui le situe au-dessus,
ou tout au moins en dehors, de la condition
humaine ordinaire. Sinon un messie, un
intermédiaire entre deux mondes. Une
manière de passeur.
●
Avec un premier roman, Le Songe d’Empédocle (L’Age d’Homme, 2003), Christopher Gérard s’est engagé dans cette voie
escarpée. Il a commencé par créer et diriger la revue Antaios, publier quelques
essais remarqués, dont un Parcours païen
autobiographique, et continue, sous une
autre forme, son exploration apologétique
des mythes européens antérieurs au christianisme.
Ainsi nous donne-t-il aujourd’hui un
autre roman, Maugis (1), qui se situe dans
le droit fil du Songe d’Empédocle. Il en
reprend quasiment le thème et en prolonge
les échos.
Car son héros éponyme, ô combien saisissant si l’on en juge par l’illustration de
couverture extraite d’un tableau de
M. Eemans, Le Pèlerin de l’Absolu, son
Maugis, donc, est chargé d’une mission
comparable à celle dont était investi Oribase dans l’ouvrage précédent. Il appartient du reste à la même société initiatique
que celui-ci, la Phratrie des Hellènes, fondée selon la légende par le sage d’Agrigente, revivifiée par l’empereur Julien, et
dont la mission est de perpétuer à travers
les siècles l’enseignement
et le culte du panthéon
païen.
Avant qu’il ne devînt
Maugis l’Egaré, puis
l’Enchanteur, du nom du
magicien dépositaire, à en
croire la tradition ardennaise, des savoirs et des
pouvoirs de l’ancienne religion, tout prédestinait François d’Aygremont à ce rôle
de passeur.
Un père qu’il n’a jamais connu, mort en
héros durant la Grande Guerre, une
enfance peuplée de mythes celtes, hellènes
et germains que lui conte sa mère, la très
savante Oriande. Un cœur pur, un esprit
subtil et brillant, et « le don de plaire, uniquement à ceux qui lui convenaient ». Une
éducation parfaite à Oxford, lieu magique
où se côtoient la connaissance et la beauté,
Apollon et Dionysos. Enfin, pour lui révéler le culte d’Aphrodite, Doria la Saxonne,
la belle aristocrate aussi instruite qu’avisée, consciente de l’abîme où va sombrer
la vieille Europe et qui lui prône la révolte
« contre ce monde de boutiquiers ».
Le récit débute au cours du second conflit
mondial. Le lieutenant François d’Aygremont défend avec héroïsme, dans sa tranchée, face à la Meuse, dans ce qui fut jadis
le territoire de la déesse Arduinna, les
XVII Provinces menacées par les Teutons.
Vain combat. Blessé, fait prisonnier, évadé,
il apprend de la voix prophétique d’un
merle le destin qui lui est échu : « Il viendra sur la terre noire un fils sans père.
Altier son front, perçant son regard. Les
morts lui parleront. Il verra les destins et
mènera les forces à sa guise. Il trouvera
son chemin. »
Sans doute pourrait-on voir quelque paradoxe dans le fait que ce païen convaincu
participe à la croisade contre les forces du
Reich, alors même qu’elles sont censées
défendre des valeurs identiques aux
siennes et vouloir restaurer en Europe les
anciens cultes. Mais la simple observation
montre qu’il ne s’agit que d’un faux-semblant. Pas question de pactiser avec la barbarie, la direction collégiale de la Phratrie
des Hellènes est formelle sur ce point.
On ne sera donc pas surpris de retrouver
Maugis, après la défaite de son pays, dans
la clandestinité, au sein d’un réseau de renseignement chargé de l’aide… aux
Hébreux persécutés !
Encore n’est-ce là que le début d’une
épopée qui va le conduire, égarement des
plus dangereux, à reprendre contact avec
des frères exclus de la Phratrie, compromission qui va faire de lui un proscrit
contraint de fuir à travers l’Europe en
ruines, jusqu’à Bénarès. Entre-temps il
aura connu des amours tumultueuses,
accepté une mission secrète en Irlande où,
nouvel Enée, il descendra aux Enfers,
découvert enfin, révélation inouïe, le mystère de sa naissance et sa véritable nature.
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