Table des Matières
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Epigraphe
AVANT-PROPOS
1 - Une très longue histoire
Nomadisme, cannibalisme et sexualité
Ritualisation et sédentarisation
Le temps des empires
2 - Une brève histoire du capitalisme
L’idéal judéo-grec : le neuf et le beau
Foires, villes et nations
D’un « cœur » à l’autre
Bruges, 1200-1350 :
les prémices de l’Ordre marchand
Venise, 1350-1500 : la conquête de l’Orient
Anvers, 1500-1560 :
l’heure de l’imprimerie
Gênes, 1560-1620 : l’art de spéculer
Amsterdam, 1620-1788 : l’art de la flûte
Londres, 1788-1890 : la force de la vapeur
Boston, 1890-1929 :
l’explosion des machines
New York, 1929-1980 : la victoire électrique
Los Angeles, 1980 -? :
le nomadisme californien
Les débuts de la fin :
la grande crise financière
3 - Première vague de l’avenir :
la fin de l’Empire américain
Le bel avenir de la neuvième forme
La marchandisation du temps
L’ubiquité nomade
Le vieillissement du monde
Demain, les villes
D’indépassables raretés
L’essoufflement technologique
La seule vraie rareté : le temps
La fin de la neuvième forme
4 - Deuxième vague de l’avenir :
un système polycentrique
Une dixième forme marchande
est-elle possible ?
Émergence de onze puissances
5 - Troisième vague de l’avenir :
l’hyperempire
La généralisation de la démocratie
de marché : le monde polycentrique
L’objet substitut de l’État :
de l’hypersurveillance à l’autosurveillance
La déconstruction des États
La marchandisation absolue du temps
Les entreprises nomades
Les maîtres de l’hyperempire :
les hypernomades
Les nomades virtuels :
des sports au spectacle vivant
Les victimes de l’hyperempire :
les infranomades
La gouvernance de l’hyperempire
La fin de la liberté, au nom de la liberté
6 - Quatrième vague de l’avenir :
l’hyperconflit
Des ambitions régionales
Armées pirates, armées corsaires
La colère des laïcs
La colère des croyants
Les armes de l’hyperconflit
S’armer, s’allier
Négocier, aider
Dissuader les régimes agressifs
Attaquer préventivement
Guerres de rareté : pétrole et eau
Guerres de frontières :
du Moyen-Orient à l’Afrique
Guerres d’influence
Guerres entre pirates et sédentaires
L’hyperconflit
7 - Cinquième vague de l’avenir :
l’hyperdémocratie
Le choc démocratique
L’avant-garde de l’hyperdémocratie :
transhumains et entreprises relationnelles
Les institutions de l’hyperdémocratie
La place du marché
dans l’hyperdémocratie
Le résultat collectif de l’hyperdémocratie :
le bien commun, dont l’intelligence
universelle
Le résultat individuel de l’hyperdémocratie :
les biens essentiels, dont le bon temps
Le détournement de l’hyperdémocratie
8 - Et la France ?
Une brève histoire de l’avenir français
Le déclin français
Demain, les crises
Rendre à l’avenir ce qu’on lui a pris
Permettre au pays de tirer le meilleur
de l’avenir
REMERCIEMENTS
DU MÊME AUTEUR
© Librairie Arthème Fayard, 2006-2009
pour la présente édition
978-2-213-65809-4
Alas ! It is delusion all : The future cheats us from afar, Nor can
we be what we recall, Nor dare we think on what we are
Hélas, tout est illusion : L’avenir se moque de nous à distance,
Nous ne pouvons ni ressembler à nos souvenirs, Ni oser nous
accepter comme nous sommes.
LORD BYRON,
Stanzas for Music.
AVANT-PROPOS
Aujourd’hui se décide ce que sera le monde en 2050 et se prépare ce
qu’il sera en 2100. Selon la façon dont nous agirons, nos enfants et nos
petits-enfants habiteront un monde vivable ou traverseront un enfer en
nous haïssant. Pour leur laisser une planète fréquentable, il nous faut
prendre la peine de penser l’avenir, de comprendre d’où il vient et
comment agir sur lui. C’est possible : l’Histoire obéit à des lois qui
permettent de la prévoir et de l’orienter.
La situation est simple : les forces du marché prennent en main la
planète. Ultime expression du triomphe de l’individualisme, cette marche
triomphante de l’argent, que ne fait qu’à peine ralentir la crise financière
amorcée en 2007, explique l’essentiel des plus récents soubresauts de
l’Histoire : pour l’accélérer, pour la refuser, pour la maîtriser.
Si cette évolution va à son terme, l’argent en finira avec tout ce qui
peut lui nuire, y compris les États qu’il détruira peu à peu, même les
États-Unis d’Amérique. Nous vivrons successivement le déclin de la
superpuissance américaine, puis le partage de l’ordre mondial entre
plusieurs puissances régionales. Après quoi, devenu la loi unique du
monde, le marché formera ce que je nommerai l’hyperempire,
insaisissable et planétaire, créateur de richesses marchandes et
d’aliénations nouvelles, de fortunes et de misères extrêmes ; la nature y
sera mise en coupe réglée ; tout sera privé, y compris l’armée, la police et
la justice. L’être humain sera alors harnaché de prothèses, avant de
devenir lui–même un artefact vendu en série à des consommateurs
devenant eux-mêmes artefacts. Puis l’homme, désormais inutile à ses
propres créations, disparaîtra.
Si l’humanité recule devant cet avenir et interrompt la globalisation
par la violence, avant même d’être libérée de ses aliénations antérieures,
elle basculera dans une succession de barbaries régressives et de batailles
dévastatrices, utilisant des armes aujourd’hui impensables, opposant
États, groupements religieux, entités terroristes et pirates privés. Je
nommerai cette guerre l’hyperconflit. Il pourrait lui aussi faire disparaître
l’humanité.
Enfin, si la mondialisation peut être contenue sans être refusée, si le
marché peut être circonscrit sans être aboli, si la démocratie peut devenir
planétaire tout en restant concrète, si la domination d’un empire sur le
monde peut cesser, alors s’ouvrira un nouvel infini de liberté, de
responsabilité, de dignité, de dépassement, de respect de l’autre. C’est ce
que je nommerai l’hyperdémocratie. Celle-ci conduira à l’installation
d’un gouvernement mondial démocratique et d’un ensemble
d’institutions locales et régionales. Elle permettra à chacun, par un
emploi réinventé des fabuleuses potentialités des prochaines
technologies, d’aller vers la gratuité et l’abondance, de profiter
équitablement des bienfaits de l’imagination marchande, de préserver la
liberté de ses propres excès comme de ses ennemis, de laisser aux
générations à venir un environnement mieux protégé, de faire naître, à
partir de toutes les sagesses du monde, de nouvelles façons de vivre et de
créer ensemble.
On peut dès lors raconter l’histoire des cinquante prochaines années en
cinq phases : avant 2035, prendra fin la domination de l’empire
américain, provisoire comme celle de tous ses prédécesseurs ; puis
viendra une phase de partage du pouvoir mondial entre onze nations et le
marché ; ensuite déferleront l’une après l’autre trois nouvelles vagues
d’avenir : hyperempire, hyperconflit, et hyperdémocratie. Deux vagues a
priori mortelles. Une troisième a priori impossible.
Sans doute ces cinq avenirs se mêleront-ils ; ils s’imbriquent déjà. Je
crois en la victoire, vers 2060, de l’hyperdémocratie, forme supérieure
d’organisation de l’humanité, expression ultime du moteur de l’Histoire :
la liberté.
***
Pour expliquer et étayer ce pronostic, j’entends raconter ici l’histoire
de cet avenir.
Entreprise absurde, dira-t-on. Tant d’événements, tant d’individus
peuvent en inverser le cours ! Et, de surcroît, si le fondement de
l’Histoire est la conquête de la liberté individuelle, alors cette finalité
même la rend imprévisible. Quelques exemples suffisent à s’en
convaincre : si, en 1799, le général Bonaparte n’avait pas pris un tel
ascendant sur ses contemporains, la Révolution française aurait pu
immédiatement accoucher d’une république parlementaire, gagnant ainsi
un siècle sur l’Histoire réelle. Si, en juin 1914, un assassin, à Sarajevo,
avait raté sa cible, la Première Guerre mondiale ne se serait pas
déclenchée, en tout cas pas de la même façon. Si, en juin 1941, Hitler
n’avait pas envahi la Russie, il aurait pu, comme le général Franco,
mourir au pouvoir et dans son lit ; si le Japon, la même année, avait
attaqué la Russie au lieu des États-Unis, ceux-ci ne seraient peut-être pas
entrés dans la guerre et n’auraient pas libéré l’Europe, comme ils n’ont
ensuite jamais libéré ni l’Espagne ni la Pologne ; la France, l’Italie et le
reste de l’Europe seraient ainsi peut-être restés sous la botte hitlérienne
au moins jusqu’à la fin des années 1970. Enfin si, en 1984, le secrétaire
général du parti communiste soviétique, Youri Andropov, n’était pas mort
prématurément et si le successeur de son successeur avait été, comme il
était prévu, Grigori Romanov au lieu de Mikhaïl Gorbatchev, l’Union
soviétique existerait probablement encore. Si, en 2006, les banques
américaines avaient exercé une gestion financière plus prudente, la
grande crise économique actuelle ne se serait pas déclenchée si tôt.
Absurde, aussi, de tenter de prévoir l’avenir, car toutes les réflexions à
son sujet ne sont en général que des élucubrations sur le présent : ainsi,
dès les premières sociétés humaines, les discours sur les temps futurs se
résumaient à prédire un éternel retour des astres et des récoltes. Pour les
prêtres et les augures, le monde ne pouvait survivre qu’en obtenant le
retour de la pluie et du soleil ; un monde meilleur n’était possible que
dans un au-delà cosmique, espace idéal, lui aussi stable, cyclique, dont
l’avènement tenait plus au bon vouloir énigmatique des dieux qu’aux
actions des hommes. Quand il devint clair que l’innovation pouvait
améliorer la vie matérielle, intellectuelle et esthétique, apparurent,
d’abord autour de la Méditerranée, quelques peuples déterminés à
concevoir et mettre en œuvre un progrès terrestre. Ceux qui pensèrent
ensuite l’avenir de la Terre (philosophes, artistes, juristes, puis savants,
économistes, sociologues, romanciers, futurologues) le décrivirent
encore, en général, comme le prolongement naïf de leur propre présent.
Par exemple, à la fin du XVIe siècle, tous pronostiquaient que l’apparition
en Europe des caractères mobiles de l’imprimerie ne ferait que renforcer
les deux pouvoirs alors dominants, l’Église et l’Empire ; de même, à la
fin du XVIIIe siècle, la majorité des analystes ne voyaient dans la machine
à vapeur qu’une attraction de foire qui ne changerait rien au caractère
agricole de l’économie ; de même encore, à la fin du XIXe siècle,
l’électricité n’avait, pour l’essentiel des observateurs, qu’un seul avenir :
permettre d’éclairer autrement les rues. Et si, au début du XXe siècle,
certains prévoyaient l’apparition du sous-marin, de l’avion, du cinéma,
de la radio, de la télévision, personne – pas même Jules Verne – ne
pensait que cela pourrait venir modifier l’ordre géopolitique alors dominé
par l’Empire britannique ; personne non plus a fortiori ne voyait venir le
déclin de l’Europe, la montée du communisme, du fascisme et du
nazisme ; encore moins la venue de l’art abstrait, du jazz, de l’arme
nucléaire ou de la contraception. De même, à la fin du siècle dernier,
beaucoup considéraient encore l’ordinateur personnel et Internet comme
des curiosités de peu d’importance, et rares ceux qui imaginaient le
mariage homosexuel. Enfin, récemment encore, très peu d’analystes ont
vu venir le retour de l’islam au cœur de l’Histoire.
Aujourd’hui encore, la plupart des récits sur l’avenir ne sont que des
extrapolations de tendances déjà à l’œuvre. Rares sont ceux qui se
risquent à des prévisions décalées, à annoncer des bifurcations, des
renversements, des changements de paradigme, en particulier en matière
de mœurs, de culture ou d’idéologie. Moins encore à anticiper les
crispations idéologiques qui pourraient ralentir ou même interdire ces
profondes ruptures.
Et pourtant, dans le prochain demi-siècle, tout changera dans de
multiples directions, qu’il est tout à fait possible de dessiner.
Après les avoir évoquées au début de cet avant-propos en quelques
lignes, en voici un résumé en quelques pages.
Tout commencera par un bouleversement démographique. En 2050,
sauf catastrophe majeure, 9,2 milliards d’êtres humains peupleront la
Terre, soit 3 milliards de plus qu’aujourd’hui. L’espérance de vie dans les
pays les plus riches approchera le siècle ; la natalité stagnera sans doute
encore au voisinage du seuil de reproduction. En conséquence,
l’humanité vieillira. On comptera 155,8 millions d’habitants de plus en
Chine, 428,8 millions de plus en Inde, 104 millions de plus au Nigeria,
65 millions de plus au Bangladesh, 135 millions de plus aux États-Unis,
6 millions de plus en France, 9 millions de moins en Allemagne et peutêtre 31 millions de moins en Russie. Les deux tiers de la planète vivront
dans des villes dont la population aura doublé, tout comme devrait
doubler la quantité d’énergie et de produits agricoles consommés. Le
nombre de gens en âge de travailler aura aussi doublé ; plus des deux
tiers des enfants nés cette année-là vivront dans les vingt pays les plus
pauvres.
Bien d’autres bouleversements auront lieu, qu’il est aussi possible de
prévoir avec une certaine précision : à l’observer sur la très longue durée,
l’Histoire s’écoule en effet dans une direction unique, entêtée, très
particulière, qu’aucun soubresaut, même prolongé, n’a jusqu’à présent
réussi à détour ner durablement : de siècle en siècle, l’humanité impose la
primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur. Elle le fait par
le rejet progressif de la résignation à toute forme de servitude, par des
progrès techniques permettant de réduire tout effort, par la libéralisation
des mœurs, des systèmes politiques, de l’art et des idéologies. Autrement
dit, l’histoire humaine est celle de l’émergence de la personne comme
sujet de droit, autorisée à penser et à maîtriser son destin, libre de toute
contrainte, si ce n’est le respect du droit de l’autre aux mêmes libertés.
Cette évolution, encore réservée aux plus riches, conduit à remettre en
cause en permanence les pouvoirs en place et à faire naître de nouvelles
puissances. En particulier, pour faire émerger cette primauté de l’individu
sur la société, les peuples ont élaboré progressivement divers systèmes de
répartition des biens rares. Pendant très longtemps, ils en ont laissé la
charge au seul bon plaisir de chefs de guerre, de prêtres et de princes à la
tête de royaumes et d’empires ; puis, une nouvelle classe dirigeante, plus
vaste et plus mobile, celle des marchands, a imaginé deux nouveaux
mécanismes – révolutionnaires – de partage des richesses : le marché et
la démocratie. Apparus il y a près de trente siècles, ils se sont
progressivement imposés ; ils façonnent désormais une part croissante de
la réalité du monde et conditionnent l’avenir.
Progressivement, et malgré des réactions de plus en plus violentes, le
marché a transformé, sur des territoires de plus en plus vastes, l’essentiel
des services (l’alimentation, les vêtements, le loisir, le logement, le
transport, la communication), rendus d’abord gratuitement – de bon gré
ou sous la contrainte –, en services marchands ; puis il les a transformés
en objets industriels produits en série, en véritables outils de l’autonomie
individuelle.
Progressivement aussi, la liberté marchande a contribué à faire naître
la liberté politique, d’abord pour une minorité, puis pour beaucoup, au
moins formellement, sur des territoires de plus en plus vastes, remplaçant
presque partout le pouvoir religieux et militaire. Au total, la dictature a
laissé naître le marché, qui a engendré la démocratie. Ainsi se sont
installées, à partir du XIIe
siècle, les premières démocraties de marché.
Progressivement encore, leur espace géographique s’est étendu ; le
cœur du pouvoir sur l’ensemble de ces démocraties de marché s’est peu à
peu déplacé vers l’ouest : il est passé au XIIe siècle du Proche-Orient à la
Méditerranée, puis à la mer du Nord, à l’océan Atlantique, et enfin,
aujourd’hui, au Pacifique. Neuf « cœurs » se sont alors succédé : Bruges,
Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York, et
aujourd’hui Los Angeles. L’ensemble du monde, mis à part la Chine et le
Moyen-Orient, est désormais partie prenante de cet Ordre marchand.
Progressivement toujours, la compétition a conduit à concentrer les
pouvoirs sur les marchés et la démocratie – supposés être également
accessibles à tous – en de nouvelles élites mouvantes, maîtres du capital
et du savoir, creusant de nouvelles inégalités.
Si cette histoire multimillénaire se poursuit encore pendant un demisiècle, le marché et la démocratie s’étendront partout où ils sont encore
absents ; la croissance s’accélérera, le niveau de vie s’élèvera ; la
dictature disparaîtra des pays où elle règne encore. Mais la précarité et la
déloyauté deviendront les règles ; l’eau et l’énergie se feront plus rares, le
climat sera mis en péril ; les inégalités et les frustrations s’aggraveront ;
des conflits se multiplieront ; de grands mouvements de population
s’amorceront.
Vers 2035, à la fin d’une très longue bataille dont l’actuelle crise
financière et économique marque le début, et au milieu d’une grave crise
écologique, les États-Unis, empire encore dominant, seront vaincus par
cette mondialisation des marchés, en particulier financiers, et par la
puissance des entreprises, en particulier celles des compagnies
d’assurances. Épuisés financièrement et politiquement, comme les autres
empires avant eux, les États-Unis cesseront alors de gérer le monde. Ils
resteront la puissance majeure de la planète ; c’est la première étape de
l’avenir. Ils ne seront pas remplacés par un autre empire ni par une autre
nation dominante. Le monde deviendra, provisoirement, polycentrique,
géré par une petite dizaine de puissances régionales. C’est là la deuxième
étape de l’avenir.
Puis, vers 2050, le marché, par nature sans frontières, l’emportera sur
la démocratie, institutionnellement circonscrite à un territoire. Les États
s’affaibliront ; de nouvelles technologies nanométriques réduiront les
consommations d’énergie et transformeront les ultimes services encore
collectifs : la santé, l’éducation, la sécurité et la souveraineté ; de
nouveaux objets de consommation majeurs apparaîtront, que je nomme
des surveilleurs, permettant de mesurer et contrôler la conformité aux
normes : chacun deviendra son propre médecin, professeur, contrôleur.
L’économie sera de plus en plus économe en énergie et en eau.
L’autosurveillance deviendra la forme extrême de la liberté et la peur de
ne pas satisfaire à des normes en sera la limite. La transparence deviendra
une obligation ; qui conque voudra ne pas faire connaître ses
appartenances, ses mœurs, son état de santé ou son niveau de formation
sera a priori suspect. L’accroissement de la durée de la vie donnera le
pouvoir aux plus âgés, qui choisiront de s’endetter. Les États s’effaceront
devant les entreprises et les villes. Des hypernomades dirigeront un
empire hors sol, sans centre, ouvert : un hyperempire. C’est la troisième
étape de l’avenir. Chacun n’y sera plus loyal qu’à lui-même ; les
entreprises ne se reconnaîtront plus aucune nationalité ; les pauvres
constitueront un marché parmi d’autres ; les lois seront remplacées par
des contrats, la justice par l’arbitrage, la police par des mercenaires. De
nouvelles diversités s’installeront ; des spectacles et des sports verront le
jour pour distraire les sédentaires, pendant que des masses immenses de
nomades de misère, les infranomades, bousculeront les frontières pour
chercher de quoi survivre. Des compagnies d’assurances, devenues
régulateurs du monde, y fixeront les normes auxquelles devront se plier
les États, les entreprises et les particuliers. Des organismes privés de
gouvernance veilleront, pour le compte de ces assureurs, au respect de
ces normes. Les ressources se feront plus rares, les robots plus nombreux.
Le temps, même le plus intime, sera presque entièrement occupé par
l’usage de marchandises. Un jour même, chacun se verra proposer d’être
autoréparé, puis de produire des prothèses de lui-même, enfin d’être
cloné. L’homme deviendra alors artefact consommateur d’artefacts,
cannibale mangeur d’objets cannibales, victime de maux nomades.
Tout cela n’ira naturellement pas sans de terribles secousses : bien
avant la disparition de l’empire américain, bien avant que le climat ne
devienne quasi insupportable, des populations se disputeront des
territoires, d’innombrables guerres auront lieu ; nations, pirates,
mercenaires, mafias, mouvements religieux se doteront d’armes
nouvelles, instruments de surveillance, de dissuasion et de frappe
utilisant les ressorts de l’électronique, de la génétique, des
nanotechnologies. De plus, l’avènement de l’hyperempire conduira
chacun à devenir le rival de tous. On se battra pour le pétrole, pour l’eau,
pour conserver un territoire, pour le quitter, pour imposer une foi, pour en
combattre une autre, pour détruire l’Occident, pour faire régner ses
valeurs. Des dictatures militaires, confondant armées et polices,
prendront le pouvoir. Une guerre plus meurtrière que les autres, un
hyperconflit cristallisant tous les autres, éclatera peut-être, anéantissant
l’humanité.
Vers 2060, au plus tôt – à moins que l’humanité ne disparaisse sous un
déluge de bombes –, ni l’Empire américain, ni l’hyperempire, ni
l’hyperconflit ne seront tolérables. De nouvelles forces, altruistes et
universalistes, déjà à l’œuvre aujourd’hui, prendront le pouvoir
mondialement, sous l’empire d’une nécessité écologique, éthique,
économique, culturelle et politique. Elles se rebelleront contre les
exigences de la surveillance, du narcissisme et des normes. Elles
conduiront progressivement à un nouvel équilibre, cette fois planétaire,
entre le marché et la démocratie : l’hyperdémocratie. Des institutions,
mondiales et continentales, organiseront alors, grâce à de nouvelles
technologies, la vie collective ; elles fixeront des limites à l’artefact
marchand, à la modification de la vie et à la mise en valeur de la nature ;
elles favoriseront la gratuité, la responsabilité, l’accès au savoir. Elles
rendront possible la naissance d’une intelligence universelle, mettant en
commun les capacités créatrices de tous les êtres humains, pour les
dépasser. Une nouvelle économie, dite relationnelle, produisant des
services sans chercher à en tirer profit, se développera en concurrence
avec le marché avant d’y mettre fin, tout comme le marché mit un terme,
il y a quelques siècles, au féodalisme.
En ces temps-là, moins éloignés qu’on ne le croit, le marché et la
démocratie, au sens où nous les entendons aujourd’hui, seront devenus
des concepts dépassés, des souvenirs vagues, aussi difficiles à
comprendre que le sont aujourd’hui le cannibalisme ou les sacrifices
humains.
***
Comme tout résumé, ce qui précède pourrait paraître évidemment
caricatural, péremptoire et arbitraire ; tout l’objet de ce livre est de
montrer que telle est pourtant la figure la plus vraisemblable de l’avenir.
Non pas celui que je souhaite : j’écris ce livre justement pour que l’avenir
ne ressemble pas à ce que je crains qu’il soit et pour aider au déploiement
des formidables potentialités aujourd’hui à l’œuvre.
Mes lecteurs assidus y retrouveront l’approfondissement de thèses
développées au fil d’essais et de romans précédents, dans lesquels
j’annonçais – bien avant qu’on en parle couramment – le basculement
géopolitique du monde vers le Pacifique, l’instabilité financière du
capitalisme, les enjeux du climat, l’émergence des bulles financières, la
fragilité du communisme, les menaces du terrorisme, le surgissement du
nomadisme, l’avènement du téléphone portable, de l’ordinateur
personnel, d’Internet et autres objets nomades, l’émergence du gratuit et
du sur mesure, le rôle majeur de l’art – en parti culier de la musique –
dans la diversité du monde. Les plus attentifs de ces lecteurs y verront
aussi certaines inflexions dans ma pensée : elle n’est, fort heureusement,
pas descendue du Ciel toute formée.
Enfin, comme toute prédiction est d’abord discours sur le présent, cet
essai est aussi un livre politique, dont chacun pourra, j’espère, faire le
meilleur usage, au moment où s’annoncent tant d’échéances majeures, en
France au moins autant qu’ailleurs.
1
Une très longue histoire
Pour comprendre ce que peut être l’avenir, il me faut raconter à grands
traits l’histoire du passé. On verra qu’il est traversé par des invariants et
qu’il existe comme une structure de l’Histoire permettant de prévoir
l’organisation des décennies à venir.
Depuis les temps les plus reculés, tout groupe humain s’est organisé
autour d’une richesse, d’une langue, d’un territoire, d’une philosophie,
d’un chef. Trois pouvoirs ont toujours coexisté : le religieux, qui fixe le
temps des prières, rythme la vie agricole et détermine l’accès à la vie
future ; le militaire, qui organise la chasse, la défense et la conquête ; le
marchand qui produit, finance et commercialise les fruits du travail.
Chacun de ces pouvoirs maîtrise le temps en contrôlant les instruments
de sa mesure : observatoires astronomiques, sabliers, horloges
pointeuses.
Dans toutes les cosmogonies, trois dieux dominent tous les autres et
mettent en scène cette trinité du pouvoir : les Latins les nomment Jupiter,
Mars et Quirinus – dieux des dieux, de la guerre et de l’argent. En
dessous, le royaume des hommes ordinaires. En dessous encore, un
pouvoir différent traverse tous les autres et en prendra peut-être un jour la
place : le féminin, qui maîtrise la reproduction des générations et la
transmission du savoir.
Tour à tour, chacun des trois pouvoirs dominants (religieux, militaire et
marchand) a contrôlé les richesses. On peut alors raconter l’histoire de
l’humanité comme la succession de trois grands ordres politiques :
l’Ordre rituel, où l’autorité est essentiellement religieuse ; l’Ordre
impérial, où le pouvoir est avant tout militaire ; l’Ordre marchand, où le
groupe dominant est celui qui contrôle l’économie. L’idéal du premier est
théologique ; celui du second, territorial ; celui du troisième,
individualiste.
Dans chacun de ces ordres, une société reste stable aussi longtemps
que le groupe dominant contrôle le partage des richesses. Dans l’Ordre
rituel, il le dépense en sacrifices ; dans l’Ordre impérial, en monuments ;
dans l’Ordre marchand, en investissements productifs. Et, dans ces trois
ordres, la défense de son pouvoir est prioritaire. Le contrôle de la
richesse par le groupe dominant est menacé par des guerres, des
cataclysmes naturels, des prélèvements extérieurs, des concurrents. Pour
conserver le pouvoir, le groupe dominant cherche à mettre en œuvre à
son profit un progrès technique, une exploitation plus intensive des
faibles ou une extension de l’espace dominé. S’il échoue, un autre groupe
dominant prend sa place.
Puis, quand la légitimité même de l’autorité est mise en cause, un
ordre nouveau s’installe, avec d’autres pouvoirs, d’autres savoirs,
d’autres modes de dépense du surplus, d’autres rapports de forces
géopolitiques. Tour à tour, le maître devient l’esclave ; le soldat remplace
le prêtre, le marchand remplace le soldat.
Naturellement, ces évolutions ne passent pas par des ruptures
tranchées : à chaque instant coexistent les trois ordres de pouvoir, avec
des avancées prématurées et des retours en arrière.
Voici maintenant l’histoire de ces ordres, de la façon dont ils sont nés
et dont ils ont décliné, depuis l’Antiquité la plus reculée. Ce récit permet
de dégager des lois de l’Histoire, à partir de faits en apparence parfois
infimes, anodins. Ces lois sont essentielles à comprendre : elles seront
encore à l’œuvre dans l’avenir et permettent d’en prédire le cours.
Nomadisme, cannibalisme et sexualité
Il faut, pour établir ces lois, partir du plus loin de ce qu’on sait de
l’homme. Cela permet de comprendre que la même force est toujours en
marche : celle de la libération progressive de l’homme vis-à–vis de toutes
les contraintes.
Il y a 3,8 milliards d’années, la vie a surgi dans les océans et, il y a
350 millions d’années, sur la terre. Selon les plus récentes découvertes, il
y a sept millions d’années, deux premiers primates (Toumaï au Tchad et
Orrorin au Kenya) descendent des arbres – sans doute à la suite d’une
sécheresse – et se dressent sur leurs deux jambes. Deux millions d’années
plus tard, une autre espèce de primate, l’australopithèque, descend lui
aussi des arbres et arpente les paysages de l’Afrique orientale et australe.
Trois millions d’années plus tard, dans la même région, certains de ses
descendants, Homo habilis et Homo rudolfensis, sélectionnés par les
exigences de la marche, se tiennent plus droits : ils peuvent donc porter
un cerveau plus lourd. Cueilleurs, charognards, parasites, ils apprennent à
tailler des pierres pour s’en servir comme outils, et se mettent en route de
territoire en territoire, à travers le continent africain.
Seuls survivent les primates, les mieux adaptés à l’errance ; seules
progressent les techniques de chasse et de cueillette compatibles avec le
mouvement.
Il y a un million et demi d’années, toujours en Afrique de l’Est, à côté
des espèces de primates alors existantes, surgit Homo ergaster, mieux
adapté encore aux voyages, à la course même que les autres. Encore un
peu voûté, il est façonné par le mouvement : il perd ses poils et peut
courir. Il semble même acquérir les premiers rudiments de la parole.
Il y a un million d’années, un descendant d’Homo ergaster évolue et
fait naître une autre espèce de primate : Homo erectus. Celui-ci quitte,
pour la première fois, l’Est africain ; il parcourt, en l’espace de quelques
dizaines de millénaires, le reste de l’Afrique, l’Europe, l’Asie centrale,
l’Inde, l’Indonésie et la Chine.
Cent mille ans plus tard, surgissent – encore en Afrique, semble-t-il –
deux autres primates : Homo sapiens, puis Homo heidelbergensis,
toujours nomades, encore mieux adaptés que leurs prédécesseurs à la
marche. Ils se tiennent plus droits ; leur cerveau est encore plus
volumineux ; leur organisation sociale et leur langage plus sophistiqués.
Leurs seuls outils sont encore des pierres taillées. Entièrement soumis
aux forces de la nature, à la pluie, au vent, à la foudre, ils y voient la
manifestation de forces supérieures. Ils n’enterrent pas encore leurs
morts ; leurs habitats, toujours précaires, deviennent plus solides, leurs
outils plus ingénieux. Tous ces primates, voisins mais non semblables,
coexistent sans se mêler. Ils commencent à transmettre un savoir de
génération en génération, à la différence de toutes les autres espèces
animales. Leçon pour l’avenir : transmettre est la condition du progrès.
Vers – 700 000, en Chine comme en Afrique, Homo sapiens maîtrise la
foudre et apprend à faire du feu ; il peut alors cuire des végétaux et donc
mieux nourrir son cerveau. Il comprend aussi qu’il peut mettre certaines
forces du monde à son service. C’est là un renversement considérable. Il
invente aussi les premières chausses, coud les premiers vêtements et
parcourt l’Europe, continent froid couvert de forêts.
La descendance d’Homo sapiens se sépare en plusieurs branches.
L’une d’elles évolue vers Homo neandertalis. Vers – 300 000, celui-ci
voyage à travers l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Pour la première fois, il
construit, où qu’il passe, des huttes sophistiquées, et enterre ses morts. En
Europe, alors isolée par des glaciers qui couvrent les Alpes et les
Balkans, le Neandertalis coexiste avec les autres primates, sans se mêler
à eux ni les remplacer.
C’est à cette époque sans doute – il y a trois cent mille ans – que
commence le cannibalisme ; non comme un acte de violence, mais
comme une pratique rituelle d’appropriation de la force des morts. On en
trouve des traces jusqu’à aujourd’hui dans le rapport de l’être humain à
toute consommation. Homo sapiens découvre aussi que la procréation est
une conséquence de l’acte sexuel et que les deux partenaires y jouent un
rôle ; les statuts des sexes se distinguent alors plus nettement. Les mâles
vivent entre eux sans changer de groupe ; les femmes, au contraire –
peut-être pour fuir l’inceste qui affaiblirait le groupe –, quittent la tribu à
la puberté, ou du moins s’en éloignent pour disposer d’un espace à elles,
parfois à l’intérieur du territoire commun de la tribu. Sexualité et
reproduction commencent à se distinguer : cela constituera une tendance
lourde de l’Histoire.
Vers – 160 000, toujours en Afrique, sur une autre branche d’Homo
sapiens, apparaît le premier homme moderne, fruit physique et
intellectuel des exigences nomades : Homo sapiens sapiens. Son cerveau
est beaucoup plus sophistiqué que celui des autres primates. Il s’organise
en tribus plus vastes, où les femmes sont responsables de l’éducation des
enfants. Pour lui, tout est vivant, la nature comme les objets ; il enterre
ses morts ; le cannibalisme est sans doute encore très présent.
L’espérance moyenne de vie ne dépasse pas encore les vingt-cinq ans.
Les groupes humains voyagent, au Moyen-Orient et en Europe ; ils
n’accumulent pas, n’épargnent pas, ne gardent rien en réserve ; ils ne
possèdent rien qu’ils ne puissent transporter : du feu, des outils, des
armes, des vêtements, des connaissances, des langues, des rites, des
histoires. Commencent les échanges d’objets, de femmes et de
prisonniers : premiers marchés. Débuts sans doute de l’esclavage.
Vers – 85 000 ans, le climat mondial se refroidit ; Homo sapiens
sapiens construit des gîtes moins précaires et y séjourne un peu plus
longtemps. Il voyage moins et coexiste encore avec plusieurs autres
espèces de primates. Les différents primates se font la guerre entre eux
pour des abris, des femmes ou des zones de chasse. Leurs conflits
obéissent à quelques principes simples, qu’établissent les traces
retrouvées : faire peur, attaquer par surprise, rompre les lignes de
communication de l’ennemi, ne pas lui laisser de répit ; il est courant de
trahir ses alliés, de simuler sa propre fuite, d’attaquer dans le dos. Le
cannibalisme est encore là, visant toujours à s’approprier la force des
ancêtres et à ritualiser le rapport à la mort. Manger la vie pour ne pas
mourir : leçon encore vraie aujourd’hui.
Vers – 45 000 ans, le primate habite l’hiver dans des grottes et l’été
dans des huttes. Il fabrique des outils de plus en plus spécialisés. La
division du travail s’instaure entre les membres du groupe ; avec elle
apparaît le chômage pour certains de ceux qui ne produisent plus
directement leur nourriture.
Il y a environ 40 000 ans, le climat se réchauffe encore sur l’ensemble
de la planète ; les primates, comme les autres animaux, sortent de leurs
abris et recommencent à voyager. Homo sapiens sapiens investit alors
l’Europe, l’Asie, et même l’Australie, que d’autres primates avaient peutêtre déjà visitée (extraordinaire périple maritime bien au-delà de la ligne
d’horizon). Il atteint aussi les Amériques, sans doute par voie de terre, en
traversant le détroit de Béring. En Europe, un de ces Homo sapiens
sapiens, aujourd’hui nommé « homme de Cro-Magnon », rencontre
l’Homo neandertalis, venu là 250 000 ans plus tôt et encore totalement
dominant. Ces divers primates coexistent en Europe pendant plus de dix
mille ans, nomadisant toujours sur de vastes territoires qu’ils ne quittent
qu’en cas d’extrême nécessité.
Il y a 30 000 ans, sans qu’on sache vraiment pourquoi, et assez
brusquement, disparaissent toutes les espèces de primates – y compris
Homo neandertalis –, exception faite d’Homo sapiens sapiens.
Un seul primate vit désormais sur la planète, seul au milieu de dizaines
de millions d’autres espèces vivantes. Lui seul sait, désormais,
transmettre son savoir de génération en génération. L’histoire de
l’homme peut commencer. Tout ce qu’il a appris jusque-là, depuis deux
millions d’années, va lui servir à construire ce que nous sommes. Et ce
que nous deviendrons.
Ritualisation et sédentarisation
À ce moment-là – il y a 30 000 ans –, sans doute certains hommes se
prennent à rêver à un au-delà idéal, d’où auraient disparu toutes les
formes de rareté et où ils retrouveraient leurs ancêtres. Surgit alors aussi
l’idée d’une force suprême, vitale, d’un Dieu, d’abord unique. Le
cannibalisme commence à laisser la place à sa ritualisation dans le
sacrifice religieux : manger le corps d’un homme envoyé vers Dieu, pour
s’en approcher. La propriété se précise ; les langues se diversifient ; la
division du travail se complexifie : l’un bâtit des huttes, l’autre coud des
vêtements ou taille des pierres, d’autres encore fabriquent des outils et
des armes, chassent, racontent, soignent, prient. Les hommes prennent le
pouvoir sur les femmes, plaçant les mères et les sœurs sous la
responsabilité des frères et des cousins. Les interdits s’organisent et
permettent de limiter la violence : les membres d’un groupe se portent
encore assistance, travaillent ensemble, élèvent ensemble les enfants,
mangent ensemble ; mais ils ne peuvent plus ni chasser, ni cueillir, ni
consommer ensemble certains animaux et certaines plantes érigés en
totems, ni surtout avoir de relations sexuelles entre eux : l’inceste étant
interdit, les femmes peuvent rester dans le groupe. Leçon pour l’avenir :
le sacré légitime les tabous.
L’espérance de vie dépasse désormais les trente ans. L’homme
commence à avoir un peu de temps pour transmettre ce qu’il sait aux
générations suivantes. Le désir de transmission est d’ailleurs ce qui le
distingue de plus en plus des autres espèces animales.
L’homme apprend peu à peu à dissocier l’idée de Dieu en plusieurs
catégories selon ses manifestations dans la nature : le feu, le vent, la
terre, la pluie, etc. Le polythéisme est ainsi une forme religieuse
découlant d’un monothéisme primitif. Et le sacré aide à fonder la
politique. L’Ordre rituel commence. L’homme pense alors à accompagner
ses morts vers l’au-delà dans des tombeaux sophistiqués, avec des
cérémonies, des offrandes, des sacrifices aux défunts, afin d’obtenir des
dieux, qu’ils vont rejoindre, leur protection pour les vivants.
Dans chaque groupe ou tribu, un chef – prêtre et guérisseur à la fois –
maîtrise la violence par la place qu’il assigne à chacun par rapport au
sacré. Chaque chef est le maître des interdits, du calendrier, de la chasse
et de la force. Des cosmogonies désignent des boucs émissaires, qui
servent aussi d’intermédiaires avec l’au-delà. Le chant et la flûte sont les
premiers moyens de s’adresser à ces intercesseurs. Les labyrinthes sont
les premières représentations métaphoriques de ces voyages.
Les objets fabriqués par les hommes sont encore considérés comme
des êtres vivants. Les échanger, chercher entre eux des équivalences,
c’est encore comme échanger des esclaves, des otages ou des femmes ;
un embryon de troc s’organise pour les objets comme il existe déjà
depuis longtemps pour les êtres humains. Presque partout sur la planète,
cet échange d’objets devient comme un échange d’otages, source de
violence s’il n’est pas maîtrisé. Il est souvent ritualisé par l’obligation de
silence imposée aux participants de l’échange. Leçon pour l’avenir : la
parole peut devenir une arme mortelle ; le marché est dangereux s’il n’est
pas équilibré.
Il y a vingt mille ans, les plus avancés de ces derniers primates,
toujours nomades, s’installent au Moyen-Orient, au climat désormais
particulièrement accueillant. Ils y trouvent en abondance, à l’état naturel,
des denrées stockables (le lin, le blé, l’orge, le pois, les lentilles) et des
animaux capturables (le chien, le mouton, le porc, le bovin, le cheval).
Quelques groupes se fixent alors, pour des périodes assez longues, en des
lieux où ils construisent les premières maisons en pierre. Le sacré les y
accompagne ; certains dieux deviennent maîtres d’une terre.
Il y a quinze mille ans, ces hommes de Mésopotamie, encore nomades,
creusent des puits, contrôlent des troupeaux d’animaux sauvages, sans
pour autant encore les domestiquer : ils attachent de plus en plus
d’importance à leur progéniture et ménagent un peu la nature, expression
des dieux.
Entre – 12 000 et – 9 000, au Proche-Orient, les hommes bâtissent des
maisons circulaires aménagées en fosses, et des maisons quadrangulaires
faites de bois et de brique.
Il y a dix mille ans, pour chasser un gibier plus rapide que lui,
l’homme invente deux instruments révolutionnaires qui lui permettent,
pour la première fois, d’amplifier sa propre force : le propulseur, premier
levier, et l’arc, premier moteur.
À ce même moment, en Mésopotamie, des hommes distinguent de
mieux en mieux l’acte et ses conséquences ; ils apprennent à arroser des
terrains, à faire se reproduire des espèces animales en captivité, à
réutiliser des graines, à stocker des réserves dans des silos. Cela exige de
vivre durablement dans des lieux fixes. Et comme ces hommes
commencent à vivre un peu plus vieux, ils ont aussi un peu plus de temps
pour enseigner leur savoir. Les cosmogonies se complexifient ; la terre et
l’agriculture y occupent désormais une place majeure. Les dieux
nécessaires aux voyages sont relégués au second plan. Ainsi, Homo
sapiens sapiens, 150 000 ans après son apparition, invente la sédentarité.
Le sacré bascule alors dans la glorification de la propriété du sol : les
dieux sont maîtres de la terre autant que du ciel.
Les premiers essais de culture de céréales datent de – 10 000.
Mille ans plus tard – il y a 9 000 ans –, ce Mésopotamien pense à
rechercher, par croisements successifs, de nouvelles espèces animales
mieux adaptées à ses besoins. Il devient aussi pasteur. Au même moment,
en Chine, se développe une autre économie agricole, fondée, elle, sur le
millet, le porc, le chien et le poulet.
La sédentarité est donc une idée de chasseur ; l’agriculture, une
invention de nomade ; le pastoralisme, une pratique de paysan.
Vers – 7 000, apparaissent au Proche-Orient de très gros villages
comptant plusieurs milliers d’habitants.
En Mésopotamie et en Asie, où l’humanité se sédentarise, les progrès
sont alors foudroyants. En Asie centrale, des tribus (qu’on nomme
aujourd’hui Mongols, Indo-Européens, Turcs) apprennent à maîtriser le
cheval, le renne et le chameau. Elles découvrent aussi la roue,
révolutionnant les conditions du transport et de la guerre, et se lancent à
la conquête de plaines plus clémentes de Mésopotamie, d’Inde et de
Chine.
Face à elles, les premiers villages se barricadent ; des maisons et des
remparts sont bâtis en pierre ; des chefs collectent les premiers impôts
pour constituer des armées. Naissent les premiers États, par nature
sédentaires, face à ces agressions, par nature nomades. Les sédentaires
n’ont plus besoin des voyageurs que pour commercialiser leurs produits
et les défendre, en avant-garde, contre d’autres nomades. En plusieurs
endroits à la fois, les sédentaires découvrent aussi le cuivre et en font des
flèches, puis le mélangent avec l’étain et en font du bronze.
Leçon pour l’avenir : c’est dans la confrontation des nomades et des
sédentaires que l’humanité acquiert puissance et liberté.
Vers 5 000 avant notre ère, en Chine, s’organisent des espaces de plus
en plus vastes, sous l’autorité d’un chef unique. Sans doute y invente-t–
on alors ce qui deviendra un peu plus tard la céramique, le gouvernail ; et
surtout, s’esquissent les débuts de l’écriture. Au nord, la culture de Yang
Shao développe une agriculture fondée sur le millet ; au sud, dans les
provinces maritimes du Jiang Su et du Zhejiang, on commence à cultiver
le riz, venu d’îles du Pacifique.
Avec l’écriture, l’accumulation et la transmission du savoir deviennent
plus faciles. Surgissent ainsi, du néant de la préhistoire, les premiers
récits d’aventures des peuples et les premiers noms de princes. Surgissent
aussi les premières comptabilités, les premières équivalences. Et bientôt,
les premiers empires.
Le temps des empires
Il y a six mille ans, des royaumes regroupent des villages et des tribus
répartis sur des territoires de plus en plus grands. Le sacré s’efface devant
la force, le religieux devant le militaire. Le travail des hommes y est
contraint par la violence ; le savoir essentiel devient celui qui permet de
produire du surplus agricole. Les objets n’ont plus ni nom propre, ni
personnalité ; ce sont des artefacts, échangeables comme tels, des outils.
L’esclavage du plus grand nombre est la condition de la liberté d’une
minorité. Le chef de chaque royaume ou empire est à la fois prince,
prêtre et chef de guerre, maître du temps et de la force, Homme-Dieu. Il
est seul autorisé à laisser trace de son trépas par un tombeau identifiable ;
les autres meurent encore dans l’anonymat. C’est donc avec le prince que
naît la notion d’individu ; c’est aussi avec sa dictature que s’éveille le
rêve de liberté.
Un empire s’installe quand il prend le contrôle d’un surplus qui lui
permet de se défendre et d’attaquer les autres. Il décline quand il n’en
accumule plus assez pour contrôler les routes stratégiques.
En 2697 avant notre ère, première date à peu près établie, règne, au
nord de la Chine, le premier prince dont le nom ait été conservé : Huang
Di. Au même moment, un peu plus au sud, au Shandong, s’installe la
culture de Long Shan : des villages protégés par des enceintes en terre
damée et une organisation en principautés, telle Hao Xi’an ; on y élève le
bœuf et le mouton, on y cultive le blé et l’orge. Le désordre dans la zone
est total : c’est la période dite des dix mille royaumes.
Au même moment, en Égypte, le premier prince occidental dont
l’écriture garde trace, le roi Ménès, rassemble la Haute et la BasseÉgypte et fait édifier des monuments de pierre à sa gloire ; d’autres
peuples, dits « indo-européens » et « turcs », installent des civilisations
en Inde du Nord et en Mésopotamie ; d’autres, dits « turcs » et
« mongols », créent des cités-États en Mésopotamie (Ur, Sumer, Ninive
et Babylone). Une nouvelle invention révolutionnaire, l’écriture
cunéiforme, apparue un peu avant, permet d’y garder trace d’une des
premières cosmogonies, l’épopée de Gilgamesh, réflexion sur le désir
comme moteur de l’Histoire, matrice de la plupart des textes sacrés de la
région. En même temps, en Inde, sont écrites les Upanishad,
représentation littéraire majeure d’une nouvelle vision du monde et d’une
nouvelle éthique faite du refus du désir. Ainsi, les deux grandes visions
du monde contemporain se mettent déjà en place.
En Égypte, en 2400 avant notre ère, le pharaon Chéops fait construire
la pyramide qui porte encore son nom. Des Aryens, des Mongols, des
Indo-Européens (Scythes, puis Sarmates) et des Turcs (Xiongnu et
Khazars) développent (en Méditerranée, en Chine, en Sibérie, en Asie
centrale et en Inde du Nord) des civilisations d’un grand raffinement,
faites de villes, de palais, de remparts, de forteresses, d’œuvres d’art,
d’armées, de bijoux, de cérémonies rituelles et de bureaucraties. Toutes
s’organisent autour de l’appropriation du surplus par la force. En Chine,
région déjà la plus peuplée, la plus active, la plus marchande de la
planète, apparaît la métallurgie ; surgissent les premières carapaces de
tortues décorées, source de l’écriture chinoise. S’y développe une
philosophie de l’Histoire dominée par le yin et le yang, influencée par les
cinq éléments et les hexagrammes du Yi King. La littérature parle alors
d’un « Empereur jaune » dont l’existence est tout aussi mythique que
celle de sa dynastie, les Xia.
Et puis, comme chez les précédentes, chacune de ces civilisations est
bousculée par d’autres, qui s’acharnent parfois à effacer les traces de
leurs prédécesseurs.
À Babylone, en 1792 avant notre ère, l’empereur Hammourabi laisse
trace de ses lois en un code qui servira de base à bien d’autres après lui,
juste avant que son empire ne soit pillé par des envahisseurs, les Hittites.
En Chine, surgit la dynastie Chang, qui maîtrise l’architecture et la
métallurgie du bronze, fabrique de la vaisselle de sacrifice et pratique la
divination en interprétant les carapaces de tortues. Des Indo-Européens
(les Tokhariens) apportent à la Chine le char, lui assurant ainsi la maîtrise
de l’Asie centrale. En 1674 avant notre ère, l’Égypte décline, envahie par
des tribus guerrières venues d’Asie avec leurs chevaux et leurs chars, les
Hyksos, qui créent une nouvelle dynastie pharaonique.
En Amérique et en Afrique, de nombreuses autres civilisations,
ignorant la roue et le cheval, disparaissent dès que les ressources
naturelles locales sont épuisées.
En 1364 avant notre ère, en Égypte encore, un étrange pharaon,
Aménophis IV, devenu Akhenaton, retrouve, pour un temps, l’idée d’un
Dieu unique. Un peu plus tard, en – 1290, un de ses successeurs,
Ramsès II, repousse les Hittites venus de Mésopotamie et étend son
empire sur des distances jamais encore atteintes.
À ce stade, sur la planète, plus de cinquante empires se côtoient, se
combattent ou s’épuisent. Il est de plus en plus difficile de gérer des
ensembles de plus en plus vastes ; il y faut de plus en plus d’esclaves, de
soldats, de terres. L’ordre impérial lui-même commence à perdre son
sens : la force ne suffit plus.
Au même moment, au milieu de ces empires, quelques tribus venues
d’Asie s’installent sur les côtes et les îles de la Méditerranée. À la
différence de la plupart des peuples avant eux – barricadés dans leurs
forteresses et les exigences cycliques de l’agriculture –, ceux-là –
Mycéniens, Phéniciens, Hébreux – aiment le changement, qu’ils
nomment, d’une façon ou d’une autre, « progrès ». S’ils vénèrent eux
aussi leurs ancêtres, intercesseurs avec leurs dieux, s’ils adorent leur
terre, qu’ils divinisent, ces Méditerranéens ne jurent que par les droits –
politiques et économiques – des vivants. Le commerce et l’argent sont
leurs meilleures armes ; mer et ports leurs principaux terrains de chasse.
Ainsi émergent, minuscules et marginales, au sein même de l’ordre
impérial, des sociétés radicalement nouvelles, à l’origine de l’idée de
liberté. Apparaît là ce qui deviendra, bien plus tard, la démocratie de
marché, l’Ordre marchand.
2
Une brève histoire du capitalisme
Si l’on veut comprendre les extraordinaires surprises que pourrait
réserver l’avenir, il convient de connaître l’essentiel de celles du passé.
Elles aident en effet à cerner ce qui est possible, ce qui change, ce qui est
invariant. Elles aident surtout à prendre conscience des formidables
potentialités de l’Histoire.
Douze siècles avant notre ère, sur les rives de la Méditerranée, dans les
interstices des empires, s’esquissent les premiers marchés et les
premières démocraties. Ils formeront, deux mille ans plus tard, l’Ordre
marchand. Nous y sommes encore ; nous y resterons sans doute encore
pendant longtemps. En voici l’histoire et les lois, qui sont aussi celles de
l’avenir.
Même si les livres d’histoire, aujourd’hui encore, s’intéressent plus au
sort des princes qu’à celui des marchands, et s’ils préfèrent raconter la
montée et le déclin des empires qui vont continuer à se partager le monde
pendant les millénaires suivants, l’essentiel du mouvement de l’Histoire
se joue, dès ce moment, ailleurs : dans la naissance d’un ordre
individualiste, érigeant les droits de l’homme en idéal absolu. Un ordre
capable, en violant sans cesse son propre idéal, de produire des richesses
mieux qu’aucun autre avant lui.
Cet ordre n’est d’abord qu’un minuscule parasite à l’intérieur des
sociétés théocratiques ou impériales. Puis il les concurrence et remplace
progressivement tous les princes par des marchands, tous les services par
des produits en série. Sur un espace de plus en plus vaste, avec des
technologies de plus en plus efficaces, à la fois dans la violence,
l’injustice et la splendeur, il installe le marché et la démocratie, la
démocratie de marché. Il fait naître, malgré mille soubresauts (qui
bouchent encore à beaucoup la perspective), l’Ordre marchand. Il fait
triompher un idéal de la liberté pour chaque homme, en tout cas pour les
mieux préparés à la conquérir. De siècle en siècle, il épure toutes ses
institutions, jusqu’à atteindre, un jour prochain, son paroxysme.
L’idéal judéo-grec : le neuf et le beau
Vers 1400 avant notre ère, selon la légende, Cnossos disparaît sous les
coups des Mycéniens. Au même moment, la façon cyclique de penser le
monde, alors dominante, est bouleversée par quelques Méditerranéens
incroyablement inventifs : Grecs, Phéniciens, Hébreux. Ils ont en
commun la passion du progrès, de la métaphysique, de l’action, du neuf
et du beau.
Pour mieux se défendre contre leurs voisins, les Grecs révolutionnent
les bateaux, les armes, la poterie et la cosmogonie. Installés en Syrie et
sur la côte méditerranéenne, les Phéniciens créent le premier alphabet qui
permet de transcrire les autres langues pour mieux commercer avec leurs
voisins. Exactement au même moment, quelques bergers, qui se
désignent eux-mêmes comme Hébreux pour mieux affirmer leur identité,
quittent la Mésopotamie pour Canaan, terre promise par leur Dieu unique
et universel.
Pour ces trois peuples, la vie humaine passe avant toute chose ; pour
eux, tout homme est égal de l’autre (à l’exception des esclaves et des
« métèques ») ; la pauvreté est une malédiction ; le monde est à
domestiquer, à améliorer, à bâtir, en attendant qu’un Sauveur vienne en
changer les lois. Pour la première fois, l’avenir humain terrestre est pensé
comme pouvant – comme devant – être meilleur que le passé. Pour la
première fois, l’enrichissement matériel est envisagé comme une façon
de se rapprocher du ou des dieux. Tel est l’idéal qui s’installe ; il
deviendra celui de l’Occident, puis celui de tout l’Ordre marchand
jusqu’à aujourd’hui : l’idéal judéo-grec.
Un siècle plus tard, vers 1200 avant notre ère, les Phéniciens fondent
Tyr, Sidon, Utique, Gadès (Cadix). Les Hébreux quittent Canaan pour
l’Égypte. Dans le Péloponnèse et l’Attique, deux autres peuples venus
d’Asie centrale (les Doriens et les Ioniens) développent quelques villes,
dont Sparte – ville agricole employant beaucoup d’esclaves étrangers – et
Athènes – petit port de commerce entièrement tourné vers le large. Les
Spartiates, paysans et sédentaires, deviennent une nation militaire par
peur de leurs propres esclaves, tandis que les Athéniens, marchands,
lettrés, marins, se dotent d’une formidable flotte pour se défendre contre
leurs voisins.
Philosophes, interprètes, marins, médecins, artistes et marchands
(grecs, phéniciens et juifs, mais aussi mongols, indiens et perses)
développent alors des circuits de commerce entre tous les empires de
l’Eurasie. Passant toutes les lignes, même pendant les guerres, ils font
circuler idées et produits de la péninsule Ibérique jusqu’en Chine, où les
Shang sont alors renversés par les Zhou, première dynastie à l’existence
historiquement établie et dont les chefs prennent le titre de tianzi (« fils
du Ciel »).
Vers l’an 1200 avant notre ère, le peuple juif, de retour sur sa terre
après son séjour égyptien, choisit des juges pour le diriger. Puis, en l’an
mil, pour se défendre contre les philistins, la mort dans l’âme, il se
résigne à mettre en place une monarchie (Saül, puis David, puis
Salomon), elle aussi historiquement établie, avant de se scinder (en 931)
en deux royaumes.
Peu après, les marchands d’Athènes font valoir leurs droits contre les
propriétaires des campagnes environnantes ; ils inventent, pour leur seul
bénéfice, les rudiments de ce qui deviendra la démocratie et la monnaie.
La première met à bas les empires dynastiques ; la seconde permet
d’exprimer la valeur de tout objet d’après un étalon unique. L’une et
l’autre visent à retirer le pouvoir aux religieux et aux militaires pour le
confier aux marchands. Les esclaves, si nécessaires aux deux ordres
antérieurs, sont encore pour longtemps essentiels au fonctionnement de
cet ordre nouveau.
L’idéal judéo-grec se précise : la liberté est une finalité, le respect d’un
code moral, une condition de survie ; la richesse, un don du ciel ; la
pauvreté, une menace. Liberté individuelle et Ordre marchand seront
désormais inséparables ; ils progresseront ensemble jusqu’à nos jours.
Vers – 850, les Phéniciens améliorent leur alphabet ; nous l’utilisons
encore. Les Araméens s’installent en Syrie pendant que, tout à côté, en
Israël, prophétisent Amos, Isaïe et Osée.
Un peu plus tard, en 753 avant notre ère – alors que la minuscule
Athènes est en passe de devenir une des puissances les plus influentes du
monde, moins par ses armées que par ses idées et ses œuvres d’art –, en
Chine, de loin la plus grande puissance démographique du moment, les
Zhou s’entredéchirent en royaumes combattants ; cependant que, de
l’autre côté de la Méditerranée, est fondé, dans l’indifférence générale,
un autre village : Rome.
Au point de rencontre entre l’Asie et l’Occident, la Mésopotamie est
alors le lieu de toutes les invasions et de grands mouvements de
populations : en 722, les Assyriens de Sargon prennent la Samarie et
exilent le peuple juif en Assyrie, avant d’être eux-mêmes, en 630,
chassés de chez eux par les Mèdes, qui renvoient les juifs sur leur sol.
Les deux siècles suivants sont vertigineux : les principes de
l’individualisme se précisent, au rythme d’événements dont les
conséquences résonneront longtemps. En 594, Solon impose aux
Athéniens la première Constitution démocratique de l’Histoire ; en 586,
le roi babylonien Nabuchodonosor détruit Jérusalem et déporte à nouveau
les juifs, cette fois à Babylone ; en 538, des nouveaux venus descendus
des montagnes, les Perses, dirigés par leur roi Cyrus, se dirigent eux aussi
vers les plaines fertiles de Mésopotamie. Ils prennent Babylone et
renvoient une nouvelle fois les juifs en Israël, avant d’envahir la région
entière – de la Mésopotamie à l’Égypte –, mettant fin pour toujours, en
525 avant notre ère, au bimillénaire Empire égyptien. Au même moment,
un lettré chinois, Lao Tseu, affirme que le bonheur est dans le non-agir et
que la seule vraie liberté est celle qui permet de ne pas dépendre de ses
propres désirs. En Inde, un riche prince, Gautama, refuse la succession de
son père, devient « l’Éveillé » – Bouddha – et redonne une vie nouvelle à
l’ancienne doctrine de la région, l’hindouisme. Peu après, en Chine, un
autre lettré, Confucius, explique que le bonheur exige le respect de la
politesse, de la famille, des traditions, de la hiérarchie et des Anciens.
Là se situe le grand tournant dont nous sommes encore les héritiers et
dont l’avenir portera longtemps les traces : l’Asie entend libérer l’homme
de ses désirs, tandis que l’Occident souhaite lui permettre d’être libre de
les réaliser. L’une choisit de considérer le monde comme une illusion ;
l’autre, d’en faire le seul lieu de l’action et du bonheur. L’une parle de la
transmigration des âmes, l’autre de leur salut.
En Méditerranée (où Rome devient, en 510, une république pour
quelques citoyens libres), la minuscule Athènes, à la surprise générale,
résiste aux assauts des formidables troupes de l’Empire perse, qui
conquièrent pourtant, l’une après l’autre, toutes les villes grecques d’Asie
Mineure. Mieux encore : Athènes, aidée de Sparte, met les armées perses
en déroute : Darius, roi des Perses, admirateur du plus grand philosophe
grec de l’époque, Héraclite, est battu à Marathon en 490 ; son successeur,
Xerxès, est écrasé dix ans plus tard, par la ruse, à Salamine. Pour la
première fois, une ville minuscule résiste à des empires. Ce ne sera pas la
dernière.
Le petit monde marchand, que personne ne prend encore au sérieux,
démontre ainsi déjà qu’il est habité d’une rage intérieure, d’une farouche
envie de vivre libre, et qu’il peut résister à beaucoup plus grand que lui.
Par ailleurs, pour la première fois aussi, l’Occident résiste à des
envahisseurs venus d’Orient. L’Ordre marchand suscite alors l’intérêt de
nombreux peuples. Il se renforce et ses valeurs se précisent.
Pendant qu’en Israël la prophétie annonce les désastres à venir, en 444,
Périclès, chef incontesté d’Athènes, fait de la métropole hellénique une
grande puissance militaire, économique et culturelle ; pendant vingt ans
s’y épanouissent la sculpture, la poésie, le théâtre, la philosophie et
l’idéal démocratique – jusqu’à ce que, en 431, une guerre absurde contre
Sparte conduise à la victoire en 338 d’un voisin occidental, Philippe, roi
des Macédoniens. En 404, Sparte remporte contre Athènes la guerre
commencée en 431.
Leçon universelle : quand une superpuissance est attaquée par un rival,
c’est souvent un tiers qui l’emporte. Autre leçon encore : le vainqueur
fait souvent sienne la culture du vaincu. Autre leçon, enfin : le pouvoir
sur le monde continue de se déplacer vers l’ouest, même si les principales
richesses restent encore à l’est.
Aussi, après que Philippe a pris le contrôle du Péloponnèse, son fils
Alexandre, élève d’Aristote, ne convoite que l’Inde, qu’il atteint en 327.
Il en repart deux ans plus tard pour mourir, en 323, dans la capitale perse.
Son empire éclate alors en trois morceaux – grec, perse et égyptien – à la
splendeur durablement languissante. La Grèce a fait son temps.
La richesse reste à l’est. En Inde, s’épanouissent d’innombrables petits
royaumes aryens. En Chine, à partir de 220 avant notre ère, en onze ans
d’un règne époustouflant, l’empereur Quin Tshin Huangdi unifie le pays
par la construction d’une capitale, Xianyang, l’uniformisation de
l’écriture et la construction de la Grande Muraille, avant de se faire
enterrer avec quatre armées de pierre. Au tournant de notre ère, une
nouvelle dynastie, celle des Han, y adopte le confucianisme, résiste à des
envahisseurs dits « Xiongnu », et ouvre la route de la Soie, première voie
commerciale avec l’Occident.
À l’ouest, Rome devint l’héritière des Grecs sans les avoir vraiment
combattus ; elle construit un nouvel empire, le premier dont le centre soit
en Occident. Autour des mêmes valeurs judéo-grecques, qu’elle porte
plus loin, Rome se pense comme une imitation d’Athènes en plus
grandiose, jusque dans son panthéon religieux et son système politique.
Ayant tiré les leçons de la défaite d’Athènes devant les Macédoniens, et
des siennes propres contre les Gaulois de Brennus, Rome se dote d’une
très puissante armée de terre. La ville contrôle bientôt toute l’Europe
occidentale, l’Afrique du Nord et la Méditerranée, poussant des pointes
en Europe du Nord et dans les Balkans. En 170, Antiochos IV pille le
temple de Jérusalem ; en 125, la Gaule du Sud devient romaine. La pax
romana est à son apogée quand, en 44 av. J.-C., un général, Julius César,
revenu triomphant du nord de la Gaule, met à genoux le Sénat de la
République, y fait admettre des représentants des peuples vaincus, tente
de se faire proclamer empereur et poursuit ses rivaux jusqu’en Égypte,
d’où il revient pour se faire assassiner. En 27 av. J.-C., son successeur,
Octave, devient César Auguste, premier empereur. Soucieux d’éviter
toute révolte aux frontières, ses successeurs matent la révolte égyptienne
et font taire tous les dissidents dont, en 30, un rabbi de Jérusalem nommé
Jésus, puis d’autres juifs révoltés, avant de détruire Jérusalem en 70 et
d’y massacrer une fois de plus tous les juifs. Le christianisme est né.
Lors d’un premier concile, à Jérusalem, en 48, le christianisme
(d’abord allié des Romains contre les juifs, puis pris dans la même haine)
apporte aux païens le message du judaïsme en le transformant : tous les
hommes sont unis en Jésus-Christ ; puisque le Messie attendu est venu, le
peuple juif, qui en avait annoncé l’arrivée, n’a plus de raison d’être et
doit se convertir ; l’Église sera le nouveau peuple élu ; la pauvreté et la
non-violence seront les seuls chemins vers le salut ; l’amour est la
condition de l’éternité ; la création de richesses n’est plus une
bénédiction ; le progrès n’a plus d’intérêt. L’idéal judéo-grec s’en trouve
sérieusement modifié.
S’organise alors un syncrétisme entre les pensées chrétienne, romaine,
grecque et juive : l’amour de Dieu est la plus précieuse des valeurs ;
seule l’Église – et accessoirement les princes qui lui sont soumis – peut
accumuler des richesses, qui ne sauraient servir qu’à aider chacun à
préparer son salut.
Le christianisme gagne alors un nombre croissant d’adeptes dans
l’Empire romain, par la seule force de sa philosophie. Il aurait pu
conduire à ce moment à un recul de l’Ordre marchand, de la liberté, et de
l’individualisme au profit de la fraternité, de l’égalité, de la non-violence,
de la frugalité et de l’humilité ; mais il n’en sera rien. Leçon pour
l’avenir : une doctrine religieuse, si influente soit-elle, ne réussit pas à
ralentir la marche de la liberté individuelle. De fait, aucune force, jusqu’à
aujourd’hui, ni religieuse ni laïque, n’a réussi à la freiner durablement.
À la différence des autres empires avant elle, Rome n’a, à ce moment,
pas de rivaux, seulement des ennemis : des tribus venues de l’Est,
soucieuses de profiter des richesses et du climat méditerranéens la
harcèlent de toutes parts.
Rome doit donc installer à ses frontières des armées de plus en plus
coûteuses. Il lui faut gérer la multiplicité des langues et des croyances de
ses soldats, la lourdeur de la logistique, la difficulté d’en réunir le
financement. L’empereur Marc Aurèle va jusqu’à passer lui-même vingt
ans, de 160 à 180, aux frontières de l’Empire.
Mais ces efforts échouent ; sous les coups de Germains et de Slaves,
eux-mêmes bousculés par des Turcs et des Mongols, Rome recule et se
fatigue, bientôt concurrencée par d’autres villes de l’Empire, telle
Byzance en Asie Mineure.
En 284, l’empereur Dioclétien essaie, encore une fois, de collecter
pour Rome des impôts de moins en moins acceptés. En vain. L’Empire
n’a plus les moyens de financer sa défense. En 313, Constantin, pour
tenter de reconquérir l’appui du peuple et des nobles, accorde la liberté
de culte aux chrétiens, de plus en plus nombreux, dans l’édit de Milan ;
en vain encore : en 320, Constantin, vainqueur de Maxence, se convertit ;
en 395, à la mort de l’empereur Théodose, l’Empire romain, ingérable
depuis un seul centre, se scinde définitivement en deux parties, autour de
deux capitales : Rome et Byzance, devenue Constantinople. Commence
l’Empire romain d’Orient. L’Europe s’éloigne de l’Asie.
De multiples tribus indo-européennes (Goths, Francs, Vandales,
Slaves, Alamans, Lombards, Teutons, Vikings, Huns et Mongols) se
mêlent alors pour attaquer ce qui reste de l’Empire romain d’Occident.
Ces envahisseurs ne pensent qu’à devenir romains – c’est-à-dire, en fait,
chrétiens et judéo-grecs – par leur culture et leur mode de vie. En 406,
des masses nomades franchissent le Rhin et pénètrent dans l’Empire
romain ; les Huns poussent vers Rome les Wisigoths, qui reculent au
moment de porter l’estocade finale.
La fin est quand même proche : en 476, à Rome, le dernier empereur
d’Occident, Romulus Augustule, est remplacé par un roi hérule, Odoacre.
L’Empire romain d’Occident disparaît. Pour la première fois, un empire
est vaincu sans qu’un autre lui succède. Ce ne sera pas la dernière.
Autour de Constantinople, l’Empire romain d’Orient reste à peu près
intact. En Europe occidentale, par contre, les évêques, les princes, les
bourgs s’organisent en petites puissances autonomes. En 496, comme
beaucoup d’autres princes d’Occident, Clovis, roi des Francs, se fait
baptiser chrétien et se détache des derniers lambeaux de l’Empire romain.
Toute l’Europe, parcourue de brigands et de bagaudes, se structure autour
de royaumes miniatures, de villas gallo-romaines et de couvents, rares
espaces protégés.
Pendant ce temps, en Asie, en Amérique, en Afrique, d’autres empires
disparaissent, quand les dirigeants ne réussissent pas – comme à
Palenque, au Mexique – à éviter la disparition des ressources naturelles ;
ou survivent, quand un prince organise à temps le déménagement de sa
capitale – comme, plus tard, la cité d’Amber, au Rajasthan, déplacée à
Jaipur. En Chine, les dynasties se succèdent aussi, sans refaire l’unité du
territoire, défaite depuis la fin de la dynastie Han, au début du IIIe siècle,
jusqu’à ce que, en 618, la dynastie Tang relève le pays : le bouddhisme
devient alors la religion de l’État ; la capitale, Xi’an, est encore, de loin,
la ville la plus peuplée du monde. Puis les Tang s’effacent à leur tour
dans une période chaotique, dite des cinq dynasties et des dix royaumes.
Partout dans le monde les empires sont de plus en plus fragiles,
ingérables.
Au même moment, en 622, en Arabie, Mohammed, qui deviendra le
Prophète, fuit La Mecque pour Médine ; son message se durcit et devient
conquérant ; le Coran est peu à peu élaboré ; commence l’islam. En
moins d’un siècle, cette force à la fois religieuse, politique et militaire
bouscule des structures vieillissantes, comme le christianisme l’a fait
avant lui. Il met fin, par les armes, à des empires millénaires au nom
d’une nouvelle forme de monothéisme ; en moins d’un siècle, les troupes
des successeurs du Prophète constituent même un nouvel empire, léger,
volatil, presque nomade. Pour financer leurs armées, ces premiers califes,
installés à Damas puis à Bagdad, utilisent pour la première fois des
banquiers, tous juifs parce qu’ils sont les seuls à être autorisés par leur
religion à faire commerce d’argent. Les troupes de l’islam conquièrent
rapidement le Moyen-Orient, la Mésopotamie, l’Égypte, l’Afrique du
Nord et l’Espagne ; convertissant souvent les peuples par la force, avant
d’être arrêtées à Poitiers, en 732, par des troupes franques.
L’Empire musulman, le califat, s’organise autour d’institutions légères,
plus efficaces que celles des empires antérieurs, dont il utilise tous les
savoirs et toutes les richesses. Devenu une des deux plus grandes
puissances du monde avec la Chine, le califat fixe ses capitales à Bagdad
et à Cordoue. S’y retrouvent tous les produits, toutes les religions, tous
les savoirs, dans une coexistence méfiante, jalonnée d’escarmouches. Les
routes se font plus sûres. Les marchés d’Europe et d’Asie s’éveillent à
nouveau. Marchands, financiers, lettrés, musiciens, poètes, soldats
circulent ainsi de ville en ville, de foire en foire.
Foires, villes et nations
Au IXe siècle, plus au nord, dans l’ancien Empire romain d’Occident,
apparaissent les premières villes-foires de la chrétienté, relais de celles de
l’islam ; des embryons d’États s’y constituent. En 800, l’Empire romain
d’Occident, apparence plus que réalité, renaît en Germanie, d’abord avec
Charlemagne, puis avec Otton et Frédéric. À côté, s’organisent deux
nations (la France dominée par des Francs et la Russie par des Vikings) et
d’innombrables principautés dominées par les Wisigoths en Espagne, par
les Saxons en Allemagne et en Flandre, par les Lombards en Italie.
Cette histoire est toujours la nôtre : aujourd’hui encore, la France, la
Russie, l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre portent le nom d’un de leurs
envahisseurs de cette époque ; l’Allemagne porte, elle, celui de trois
d’entre eux, selon la langue dans laquelle on la nomme. Et l’on trouve
des Vikings, nomades venus du Nord, parmi les fondateurs des peuples
danois, suédois, français, islandais, anglais, russe et italien.
En Chine, en 960, l’unité du sud du pays est refaite par les Song, puis
consolidée, en 1115, par les Jin, qui s’organisent surtout sous la pression
militaire des principautés du Nord.
En Méditerranée, l’islam est encore à la pointe de ce qui va devenir
l’Ordre marchand. À Cordoue, la capitale du califat, plus grande ville
d’Europe, on parle en arabe, on pense en grec et on prie en latin, en arabe
ou en hébreu. Les richesses y affluent de partout : l’or d’Afrique, les
épices d’Asie, le blé du reste de l’Europe. Il y a plus de livres dans la
bibliothèque du calife que dans toutes les autres bibliothèques
européennes réunies.
L’autre grand empire du monde, l’Empire chinois, contrôle toutes les
mers d’Asie ; il organise le mouvement des épices vers l’Europe, en
échange de produits agricoles et artisanaux, sur des bateaux
impressionnants, possédant gouvernails et boussoles.
Au milieu du XIIe siècle, l’islam d’Europe est encore la première
puissance de Méditerranée. À Cordoue, capitale d’un Empire musulman
qui s’étend de l’Andalousie à la Libye, se retrouve une élite créatrice
exceptionnelle : banquiers, poètes, savants, marchands, d’Omar
Khayyâm à Ibn Gabirol, de Maïmonide à Averroès. En Méditerranée, les
flottes et les armées musulmanes commencent à affronter les nouvelles
forces des princes chrétiens, partis en croisade pour récupérer les Lieux
saints et ouvrir une voie commerciale vers l’Asie.
Au milieu du XIIe siècle, la plus grande ville d’Asie est encore Xi’an ;
Paris, capitale du royaume le plus peuplé d’Europe, ne joue alors qu’un
rôle économique et culturel marginal ; la ville la plus puissante d’Europe
est encore Cordoue.
Jusqu’à ce que, en 1148, les nouveaux maîtres de Cordoue, les
Almohades, docteurs de la foi venus du Sud marocain, interdisent aux
musulmans l’étude de la pensée grecque et expulsent juifs et chrétiens de
leur empire. Alors qu’au même moment, de l’autre côté de la
Méditerranée, d’autres chefs musulmans partent à la reconquête des
Lieux saints que viennent d’occuper les croisés.
En cette année-charnière, l’islam triomphe en Orient mais perd les
moyens de l’emporter en Occident. En se fermant à la science, il perd
toutes chances de garder la direction de l’Ordre marchand, et décline. Au
même moment, la Chine en fait autant.
Le monde change donc radicalement : les deux grands empires, le
chinois et le musulman, tournent le dos à la compétition qu’impose
l’Ordre marchand. L’Inde, divisée en trop de royaumes flamboyants, ne
s’intéresse pas au reste du monde, si ce n’est pour échanger avec lui les
richesses nécessaires à la splendeur de quelques princes. Menacée par
l’islam, Byzance n’a pas non plus l’agilité, ni la force, pour devenir une
très grande puissance marchande.
Ces événements du milieu du XIIe siècle pèsent d’un poids très grand
sur notre présent, et plus encore, on le verra, sur notre avenir.
Le cœur du pouvoir du monde bascule alors vers l’Europe chrétienne,
sans pour autant s’installer dans l’un des grands royaumes en formation :
la France, l’Angleterre, la Russie restent gérées, comme les plus vieux
empires, sous le système de la féodalité ; le travail non salarié, gratuit ou
forcé, y représente encore l’essentiel de la production, et la noblesse s’y
maintient au pouvoir en protégeant les serfs contre tous ceux qui bougent
(mercenaires, brigands, marchands, marins, médecins, pèlerins,
jongleurs, musiciens, explorateurs, philosophes et mendiants). Même en
France, pays de loin le plus peuplé et le plus prometteur, l’empire fait la
loi : la mer n’est pas l’horizon ; le marchand n’est pas le maître ; la terre
est encore au pouvoir.
Et pourtant, dans quelques rares foires du continent, le nouvel ordre,
encore dérisoire, parasite, inaperçu mais révolutionnaire s’insinue dans
les interstices de ces royaumes : l’Ordre marchand est encore là de nos
jours, plus puissant que jamais, et sans doute pour très longtemps.
Dans ces premiers bourgs, il est possible de penser plus librement
qu’ailleurs ; les pouvoirs religieux et militaires y perdent peu à peu le
contrôle de l’économie et du politique ; une nouvelle classe dirigeante,
composée des marchands et des financiers, y érige ses propres libertés en
valeur suprême ; cette classe neuve exploite esclaves, paysans, salariés et
artisans ; elle fait du contrôle des outils de travail l’instrument de son
pouvoir. Cette nouvelle élite s’allie aussi à l’Église, dont les pré ventions
envers les métiers d’argent diminuent en même temps qu’augmentent les
restrictions qu’elle impose à la sexualité.
Ces élites marchandes approfondissent alors l’idéal judéo-grec,
organisant la liberté de circuler, de créer, de transmettre, de savoir, de
faire fortune. Elles contournent l’apologie chrétienne de la pauvreté et
utilisent dans leurs ateliers, leurs entrepôts, sur leurs bateaux ou dans
leurs banques, un travail un peu plus libre que l’esclavage ou le servage :
le salariat. Les élites ne sont ni pacifistes, ni libérales : le marché a besoin
d’un État fort pour instaurer et pour défendre le droit de propriété. Des
mercenaires défendent les droits et les intérêts des marchands. Cela les
conduit à déléguer la gestion de leurs affaires communes à des
représentants de leur groupe, les uns en charge de faire la loi, les autres
de la mettre en œuvre, ceux-là parfois contrôlant ceux-ci.
Dans l’espace privé, la liberté de chacun des membres de la nouvelle
élite est désormais seulement limitée à ce qu’il possède ; dans l’espace
public, elle l’est par la décision majoritaire des autres. Tous sont
convaincus que la simultanéité de leurs libres décisions conduit à leur
satisfaction collective maximale.
La liberté, marchande et politique, est plus que jamais le moteur de
l’Histoire.
D’un « cœur » à l’autre
À la différence des deux ordres précédents, où coexistaient à tout
moment sur la planète mille tribus, royaumes ou empires, vénérant mille
chefs, adorant mille dieux, parlant mille langues, s’ignorant ou se
combattant les uns les autres, l’Ordre marchand parle la langue unique de
la monnaie. Il s’organise à tout instant en une forme unique, autour d’un
seul centre, d’un cœur unique, où se rassemble une classe créative
(armateurs, industriels, marchands, techniciens, financiers), caractérisée
par son goût pour le neuf et sa passion de la découverte. Jusqu’à ce
qu’une crise, ou une guerre, conduise au remplacement d’un « cœur » par
un autre.
Cela s’explique par la nature même de ce nouvel ordre : marché et
démocratie sont fondés sur l’organisation de la compétition, conduisant à
l’exigence du neuf et à la sélection d’une élite. De plus, l’accumulation
du capital ne peut se faire, à très long terme, ni dans une firme, ni dans
une famille, l’une et l’autre étant trop précaires ; elle se fait dans une
ville, un « cœur », qui devient le centre du capitalisme et qui l’organise.
Enfin, la compétition suppose la bataille ; il y aura donc un continuum
entre marché, démocratie et violence.
Tous les « cœurs » ont nécessairement un vaste arrière-pays pour y
développer une agriculture, et un grand port pour en exporter les
productions. Tous les « cœurs » répondent à un manque qui, autrement,
les détruirait ; tous utilisent des stratégies volontaristes pour prendre
l’ascendant sur les autres : l’imitation, la rigueur, la force, le dirigisme, le
protectionnisme, le contrôle des changes sont leurs armes. Une ville
devient « cœur » si sa classe créative y est mieux à même qu’aucune
autre de réunir les moyens de transformer un nouveau service en produit
industriel. Pour cela, elle doit maîtriser le capital, fixer les prix,
accumuler les profits, tenir en main les salaires, déployer une armée,
financer les explorateurs, faire évoluer l’idéologie qui assure son pouvoir.
Chaque « cœur » prend alors le contrôle, chez lui et à l’extérieur, des
ressources énergétiques les plus efficaces et des moyens de
communication les plus rapides. Des banquiers, des artistes, des
intellectuels, des innovateurs y viennent apporter leur argent, construire
palais et tombeaux, peindre les portraits des nouveaux maîtres du monde,
diriger leurs armées.
Autour de ce « cœur », un milieu, fait d’anciens et de futurs rivaux en
déclin ou en expansion. Le reste du monde, royaumes et empires, forme
la périphérie, en partie gouvernée par les ordres antérieurs, vendant ses
matières premières et sa main-d’œuvre, en général en esclavage, au
« cœur » et au « milieu ».
Une forme marchande dure aussi longtemps que le « cœur » peut
réunir assez de richesses pour maîtriser le « milieu » et la « périphérie » ;
elle s’essouffle quand le « cœur » doit consacrer trop de ressources pour
maintenir la paix intérieure ou pour se protéger d’un ou plusieurs
ennemis extérieurs.
Forme après forme, chaque « cœur », ruiné par ses dépenses, laisse la
place à un rival. En général, pas un de ceux qui l’attaquent, mais une
autre puissance qui s’est occupée, pendant la bataille, de faire naître une
autre culture, une autre dynamique de croissance, autour d’une autre
classe créative, d’une nouvelle liberté, d’une nouvelle source de surplus,
d’une nouvelle technologie d’énergie ou d’information, du remplacement
d’un ancien service par un nouvel objet produit en série.
Forme après forme, s’industrialise la production des biens agricoles,
puis artisanaux. Forme après forme, disparaît l’esclavage et se développe
le salariat. Forme après forme, s’automatisent les productions d’énergie
et d’information. Forme après forme, se déplacent ingénieurs,
marchands, banquiers, armateurs, hommes d’armes, artistes, intellectuels.
Forme après forme, s’étend le champ de la liberté individuelle, du
marché et de la démocratie. Forme après forme, les paysans, les artisans,
les travailleurs indépendants sont transformés en salariés précaires ; les
richesses sont regroupées en un nombre restreint de mains ; de plus
grandes libertés apparaissent pour les consommateurs et les citoyens, et
de plus grandes aliénations pour les travailleurs.
Par une étrange ironie, ce basculement de l’Ordre impérial vers l’Ordre
marchand organise ainsi un retour au nomadisme, du paysan au voyageur.
D’où l’importance de la longue histoire du nomadisme, socle de la
culture humaine, qui resurgit dans notre présent, et plus encore, on le
verra, dans notre avenir.
Jusqu’à aujourd’hui, l’Ordre marchand a connu neuf formes
successives. On verra qu’on peut les désigner soit par le nom de la
ville-« cœur » (Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres,
Boston, New York, Los Angeles), soit par celui du service
progressivement transformé en bien de consommation de masse (les
aliments, les vêtements, les livres, les finances, les moyens de transport,
les machines domestiques, les instruments de communication et de
distraction), soit encore par la technologie permettant d’étendre le champ
de la marchandise (le gouvernail d’étambot, la caravelle, l’imprimerie, la
comptabilité, la flûte, la machine à vapeur, le moteur à explosion, le
moteur électrique, le microprocesseur), soit enfin par le nom de la
monnaie dominante (gros, ducat, gulden, genovino, florin, livre sterling,
dollar). Peut-être même, on le verra aussi, par le nom d’un artiste ou d’un
philosophe représentatifs du « cœur ».
L’essentiel de l’histoire économique, technique, culturelle, politique et
militaire des sept derniers siècles s’explique par les stratégies employées
par les puissances pour devenir le « cœur », pour le rester, pour échapper
à la « périphérie » ou pour sortir de l’Ordre marchand. Plus encore
qu’elle ne révèle les lois du passé, cette histoire révèle celles de l’avenir.
Bruges, 1200-1350 :
les prémices de l’Ordre marchand
À la fin du XIIe siècle, quelques ports des Flandres et de Toscane, dont
les arrière-pays sont les meilleures terres agricoles du continent,
rassemblent des marchands en escale, des esclaves en révolte, des serfs
chassés de leurs terres. Dans ces bourgs en marge du féodalisme, aucun
monarque absolu ne prélève le surplus ; le servage ne mono polise pas
toute la force de travail ; une nouvelle classe créative, la bourgeoisie, met
en œuvre un savoir technique nouveau, économisant du travail, pour s’en
approprier le profit.
D’abord, dans les campagnes environnantes, apparaissent l’assolement
triennal, le collier d’épaule, le moulin à eau, la mécanisation du foulage ;
ces progrès techniques permettent de commencer à industrialiser la
production d’aliments. Puis vient l’invention majeure du gouvernail
d’étambot, qui permet aux bateaux de remonter le vent et, un peu plus
tard, le chargement des premières armes à feu à bord des bateaux. Toutes
ces innovations donnent à ces bourgs – à la fois ports, arsenaux et foires
– les moyens de maîtriser le commerce maritime. Dans les régions qu’ils
contrôlent, l’argent prend le pas sur la force, le salariat sur le servage,
l’investissement sur la construction monumentale, le commerce sur la
police. La division du travail augmente, la productivité agricole s’élève,
le prix du blé, bientôt produit en grande quantité, baisse ; plus de citadins
peuvent le consommer et acheter des vêtements de laine avec de
nouvelles teintures ; apparaissent les premières machines à tisser ; le
besoin de crédit s’éveille ; les minuscules communautés juives, éparses
dans le continent européen depuis plus de treize siècles, seules encore
autorisées théologiquement à prêter à intérêt, sont contraintes comme
elles le furent en islam, de prêter aux princes, marchands et paysans, en
échange d’un abri précaire, et de créer des systèmes bancaires. Et comme
les saisons ne suffisent plus à rythmer le temps urbain, les cloches font
leur apparition sur les beffrois, après avoir sonné pendant six siècles les
heures des prières dans les couvents : le temps appartient aux nouveaux
maîtres.
À la fin du XIIe siècle, Bruges est le plus dynamique de ces petits ports.
Ce n’est encore qu’un gros bourg, doté d’un vaste arrière-pays agricole.
Ses marchands vont déjà – par mer et par terre – en Écosse, en
Angleterre, en Allemagne, en Pologne, en France, en Espagne et même,
pour certains, par petites étapes, jusqu’en Perse et en Inde. Sa rade, sans
cesse menacée d’enlisement, et sans cesse désensablée, devient l’une des
escales les plus importantes de l’ensemble des foires flamandes. À partir
de 1227 y accostent les bateaux génois ; puis, à partir de 1314, les
bateaux vénitiens. Des marchands italiens s’y installent et participent à
l’échange des épices du Levant, de l’Inde et de la Chine contre l’acier, la
laine, le verre et les bijoux des Flandres.
Les différences de niveau de vie entre les artisans et les marchands (les
« patriciens » qui dirigent la ville) sont considérables ; les insurrections
se succèdent ; en 1302, les artisans prennent le parti du comte de Flandre
et l’emportent provisoirement contre les patriciens, soutenus par le roi de
France. La vie démocratique s’élargit. La vie intellectuelle et artistique,
quoique encore sous le contrôle de l’Église, y est un peu plus libre
qu’ailleurs.
Au début du XIVe siècle, Bruges devient le « cœur » de la première
forme de l’ordre nouveau : le capitalisme. Un « cœur » exigu : en 1340,
au sommet de sa puissance, la ville ne compte pas plus de 35 000
habitants.
Au « milieu » de cette forme, les foires de la Hanse, d’Allemagne, de
France et d’Italie. À la « périphérie », celles du reste de l’Europe
dominée par de grands propriétaires fonciers. Le « cœur » et le « milieu »
envoient à la « périphérie » et aux empires du vin, des draps, de l’argent,
du verre, des bijoux ; en échange ils en reçoivent du blé, du bois, des
fourrures, du seigle. Personne, parmi les grands royaumes, n’attache la
moindre importance à l’agitation de ces villes.
En Asie, où se trouve encore l’essentiel des richesses du monde,
continue la ronde des empires : le Mongol Gengis Khan, puis le Turc
Tamerlan édifient d’immenses royaumes qui s’étendent du Pacifique aux
faubourgs de Vienne. Ils les dirigent en nomades, par la force et par la
peur, surplombant démographiquement et économiquement le monde,
glaçant d’effroi les Européens, qui s’attendent à tout instant à voir ces
immenses armées déferler à l’horizon.
Puis, cette première forme marchande vacille : l’insécurité en Asie
ralentit les échanges à très longue distance ; un refroidissement
climatique réduit la propension au voyage. En 1348, une Grande Peste,
arrivant en Europe par la Turquie et la Méditerranée, tue le tiers des
Européens et coupe les circuits d’échange ; les ports de la Hanse et les
foires de Champagne sont ruinés.
Bruges n’a plus les moyens d’entretenir son port qui s’ensable
définitivement. À la fin du XIVe siècle, ce premier « cœur » glisse
lentement, par sa beauté, dans l’éternité de l’œuvre d’art. La ville restera
pendant un siècle encore la plus grande puissance marchande du nord de
l’Europe, mais elle n’est plus le « cœur » de l’Ordre marchand.
Pendant que la France et l’Angleterre s’entre-déchirent en une guerre
qui durera un siècle, se constitue une deuxième forme marchande autour
d’une ville encore insignifiante, nouveau « cœur », tout aussi improbable
que le premier : Venise.
Venise, 1350-1500 : la conquête de l’Orient
Comme Bruges en son temps, Venise est un port isolé avec un vaste
arrière-pays agricole, condamné à l’expansion ou à l’inexistence. Comme
Bruges, c’est du manque que naît sa force, du défi qu’elle tient son
prestige, de l’insolence que surgit son luxe. Leçon pour l’avenir : tous les
autres « cœurs » seront, eux aussi, après Venise, les produits d’un
dépassement.
Venise est alors une bourgade enchâssée au fond de la mer Adriatique,
idéalement située pour recevoir l’argent qu’on vient de découvrir dans
des mines allemandes. Mais la nécessité ne suffit pas ; il y faut encore le
hasard : Venise rencontre sa chance avec les croisades, à la fin du
XIe siècle. Pour armer les bateaux des chevaliers, financés avec l’argent
volé aux communautés juives massacrées au passage, la Sérénissime
construit des chantiers navals.
Même si, au début du XIIIe siècle, le sac de Constantinople par les
croisés, et leur départ de Venise, interrompent un moment ce trafic, la
Sérénissime reste, pendant tout ce siècle, la seule protection de l’Europe
contre le danger turc, et un point de passage obligé des produits d’Orient
vers l’Europe du Nord. De plus, un pont audacieux lancé sur les flancs du
Brenner ouvre la voie du Saint-Gothard et relie directement les mines
d’argent allemandes à la mer Adriatique ; il permet aux villes du Nord de
recevoir les produits venus des empires d’Orient, sans plus avoir à
utiliser ni les ports flamands menacés, ni les arrogantes maisons de
commerce d’Europe du Nord. L’Allemagne n’est encore qu’un lieu de
passage, et les ports de la mer du Nord, d’Altona à Tallin, ne sauront
jamais se hisser au rang de « cœur », à peine à celui de « milieu ».
Quand, au mitan du XIVe siècle, après la fin de la Grande Peste, Bruges
décline brusquement, l’Europe connaît une nouvelle fringale de vie et de
plaisirs. Venise devient, pour un siècle, le « cœur » de l’Ordre marchand.
La ville prend, dans l’ombre des Turcs, le contrôle du commerce de
l’Europe avec l’Orient.
Comme Bruges, Venise est alors une entité dirigée d’une main de fer
par des princes à la fois marchands et soldats. Le doge (duc), chef de
l’exécutif, théoriquement élu à vie, peut être contraint à démissionner
sous la pression des oligarques. La ville établit, pour son propre compte,
les ateliers et les institutions financières nécessaires aux armateurs, aux
banquiers, aux marchands, qui y affluent désormais du monde entier. Plus
encore qu’à Bruges, y règne une formidable liberté intellectuelle,
artistique et humaine, propre à favoriser toutes les aventures. Menant une
guerre jamais gagnée, jamais perdue, face à l’Empire romain d’Orient,
puis à l’Empire turc, les dirigeants vénitiens négocient sans cesse
d’habiles compromis, échangeant souvent la gloire contre la richesse.
Pendant ce temps, la guerre de Cent Ans épuise le reste de l’Europe.
Dans l’Empire chinois, les coups d’État se succèdent : la dynastie Jin
laisse la place aux Mongols, puis, en 1368, aux Ming. Malgré ces
désordres politiques, une exceptionnelle maîtrise de la production
agricole et une formidable organisation bureaucratique permettent à la
Chine de mettre en œuvre de grands progrès techniques (tels les
caractères mobiles de l’imprimerie), de produire plus de dix tonnes de fer
par an et de financer une armée d’un million d’hommes. La flotte
impériale, de nouveau tournée vers l’extérieur, explore jusque l’Afrique,
atteignant, sous la conduite d’un certain Zheng He, l’Australie et peutêtre même les Amériques, sans pour autant maîtriser les routes
commerciales, ni souhaiter conquérir les marchés ni diffuser un savoir.
D’autres empires – indien, russe, mongol, turc et grec – séparent encore
la Chine de l’Europe.
Venise, bien modeste cité comparée à ces vastes empires, devient alors
le centre du monde marchand. Les Vénitiens fixent les prix des
principales marchandises, manipulent le cours de leur monnaie,
accumulent les profits, fixent les canons esthétiques, architecturaux,
picturaux, musicaux. Des écrivains, des philosophes, des architectes –
dont Palladio sera le maître un peu plus tard – viennent y écrire et y
théoriser la liberté, avant de répandre leurs idées à travers l’Europe.
Catholique, la ville prend ses distances avec Rome et ne se laisse imposer
aucune morale. Venise domine l’Europe : à la fin du XIVe siècle, des
changeurs vénitiens contrôlent tous les marchés financiers du continent,
de la France à la Flandre, de la Castille à l’Allemagne. L’écart de
puissance est énorme : le niveau de vie vénitien est alors quinze fois plus
élevé que celui de Paris, Madrid, Anvers, Amsterdam ou Londres.
Venise est alors une ville complexe, gouvernée par une étroite
aristocratie et plusieurs milliers de stratèges de grande classe. Sous leur
direction, les cent mille membres des guildes, salariés protégés, aux
revenus élevés, font tourner les ateliers. En dessous, trime le « prolétariat
de la mer », soit cinquante mille marins, soumis aux lois d’un
impitoyable marché du travail. Et beaucoup d’autres, précaires et de
passage, mercenaires et courtisanes, religieux, artistes ou médecins.
La ville se dote alors d’une flotte de bateaux de commerce de 300
tonnes, des galere da mercato, utilisant à la fois la rame et la voile, très
sûres et bien défendues par des mercenaires. Elle les loue à des cartels de
marchands sans cesse remis en cause : les nécessités militaires, une fois
de plus, se mêlent aux exigences du commerce.
Comme Bruges et les autres « cœurs » après elle, Venise n’est pas le
centre de l’innovation technologique : le « cœur » n’invente pas ; il
détecte, copie, met en œuvre les idées des autres. Cela sera vrai de tous
les suivants. Ainsi, à ce moment, si Gênes frappe les premières monnaies
d’or (le genovino), et si Florence invente le chèque et la holding, c’est
Venise qui, la première, les agence en un système sophistiqué de bourses,
de maisons de commerce, de banques et de sociétés d’assurances. C’est
aussi Venise qui, pour la première fois, fait affréter des navires par des
sociétés par actions, financées par un grand nombre de petits épargnants.
Le monde devient un terrain d’aventures pour les marins, découvreurs,
explorateurs, au service des Vénitiens, civilisateurs au fil de l’épée. Le
reste de l’Europe forme le « milieu ». La « périphérie » s’étend à toute
l’Europe de l’Est, à l’Afrique du Nord, aux côtes africaines et à l’Empire
byzantin.
Puis, vers 1450, la Sérénissime manque d’argent, comme toute
l’Europe. Pour en trouver, elle cherche, comme tout le monde, des
moyens d’aller vers les terres inconnues décrites par des légendes qui
parlent de royaumes mirifiques où l’or s’étale en quantités illimitées.
Hélas, les marins vénitiens rentrent bredouilles.
Venise, qui n’est menacée ni par la France, ni par l’Espagne, ni par
l’Angleterre, l’est alors par elle-même. Son organisation se révèle de plus
en plus coûteuse ; ses guildes de plus en plus rigides ; ses cartels de
galères et ses armées n’ont plus ni la taille ni l’armement suffisants pour
défendre les routes ; les métaux précieux extraits des mines allemandes
se font de plus en plus rares et coûteux. Étouffée par la pression turque,
cette ville, où s’entassent 100 000 habitants, devenue trop riche et où il
fait trop bon vivre, va s’engourdir.
Cette soudaine fragilité fait fondre sur Venise des ennemis que sa
puissance éloignait. En 1453, les Turcs, qui occupent déjà la quasitotalité de l’ancien Empire romain d’Orient, prennent Byzance, encerclée
depuis un demi-siècle, et remettent en cause la domination vénitienne sur
la mer Adriatique. L’Empire romain d’Orient s’achève. Signe des temps :
les Grecs chassés de Byzance par les Turcs se réfugient à Florence et non
à Venise. Celle-ci a fait son temps.
Qui peut alors devenir le troisième « cœur » ?
Florence ne peut pas l’être, parce qu’elle n’est pas un port ; et le port
qu’elle utilise pour vendre ses magnifiques tissus, Gênes, n’est pas
encore prêt à prendre la relève de la Sérénissime. Bruges pourrait revenir
au pouvoir : la ville est encore puissante ; elle attire artistes et
marchands ; Jan Van Eyck y peint en 1434 le premier portrait de
marchands de l’histoire de la peinture, celui de deux Florentins installés à
Bruges, les Arnolfini, marquant ainsi l’entrée dans l’art de l’individu laïc.
Mais, en 1482, la prospérité de la ville flamande s’efface à jamais avec la
mort de Marie de Bourgogne, qui met fin à la splendeur bourguignonne
dont dépendait Bruges.
Au même moment, la Chine des Ming interdit à ses sujets de
construire des navires de haute mer et de quitter le pays ; la première
puissance du monde décide une fois de plus de ne plus regarder vers
l’extérieur et s’exclut ainsi de nouveau, et cette fois pour longtemps, de
l’Ordre marchand.
Aucun port de France, d’Angleterre ni de Russie n’a à ce moment-là
les moyens de relayer Venise. Dans ces pays, des princes dépensent sans
compter en monuments et s’épuisent en vains combats, tandis que la
bureaucratie s’échine à maîtriser leurs dépenses.
C’est alors qu’apparaît la caravelle : un foc, deux voiles carrées, une
voile latine en font une structure de parfaite mobilité. Mise au point vers
1430 au Portugal, elle pourrait donner le pouvoir aux rois navigateurs
portugais, idéalement situés pour aller explorer les côtes africaines et
relier la Flandre à la Méditerranée ; mais le prince Henri le Navigateur et
ses successeurs sont plus soucieux de gloire et de salut que de commerce.
Séville pourrait aussi devenir le troisième « cœur » : la Castille et
l’Aragon, désormais rassemblées sous une même couronne, sont
idéalement placés pour courir toutes les mers, de la Flandre à la
Méditerranée orientale. Quand, en 1492, le Génois Christophe Colomb, à
la recherche d’or pour le compte des rois d’Espagne, découvre par hasard
un nouveau continent plein de promesses, il pourrait encore aider à faire
de l’Espagne la première puissance du monde, et de Séville le « cœur »
de l’Ordre marchand. Mais le port castillan (avec en aval Cadix) manque
d’arrière-pays agricole, de confiance en ses propres banquiers,
d’expertise de ses armateurs ; la ville fait trop confiance à ses militaires.
Les Rois catholiques et leur cour ne pensent qu’à consommer
paresseusement ce qu’ils volent en Amérique où ils exterminent les
indigènes. Ils ne développent aucune technologie, aucune industrie,
aucun réseau marchand. Pis encore : en chassant juifs et Morisques, ils
découragent leurs propres classes créatives, laissant le « cœur »
successivement à deux ports, devenus, par les hasards dynastiques, à la
fois provinces de l’empire des Habsbourg et colonies espagnoles :
Anvers, puis Gênes.
Vers 1500, l’une après l’autre, ces deux villes vont prendre en effet le
relais de Venise après un siècle et demi de règne. « Cœurs » de deux
formes brèves, elles se partagent le XVIe siècle. Leçon pour l’avenir :
l’ouverture aux élites étrangères est une des conditions du succès.
Anvers, 1500-1560 :
l’heure de l’imprimerie
Vient d’abord, vers 1500, l’heure d’Anvers. Dotée d’un riche arrièrepays où sont élevés les moutons dont la ville tisse la laine, Anvers
échange, depuis déjà deux siècles, draps flamands, sel zélandais,
coutellerie anglaise, verre flamand, métaux allemands contre produits
d’Orient. La ville n’a encore que 20 000 habitants quand, vers 1450, elle
devient le principal lieu d’échange des produits d’Europe du Nord contre
les épices ramenées maintenant d’Afrique et d’Asie par les navires
portugais et espagnols : poivre, malaguette, cannelle, sucre. Tous, même
les Anglais et les Français, viennent y faire teindre leurs draps selon des
techniques jalousement tenues secrètes. La Bourse d’Anvers devient le
premier centre financier d’Europe pour l’assurance, les paris, les
loteries ; s’y échafaude un réseau bancaire sophistiqué utilisant de
nouvelles monnaies d’argent, au cours strictement contrôlé, tel le
« gros », pour financer le commerce extérieur. Dépourvue d’armée,
Anvers domine la forme – comme l’ont fait et le feront les autres
« cœurs » – par sa capacité à gérer les marchés financiers et à les mettre à
son service. Leçon pour l’avenir : finance et assurances, étroitement liées,
constituent une dimension essentielle de la puissance marchande.
Anvers est aussi – comme le seront d’autres « cœurs » – le premier
utilisateur industriel d’une innovation technologique majeure venue
d’ailleurs : les caractères mobiles de l’imprimerie, invention chinoise
redécouverte en 1455, en Allemagne, et qui fut d’abord réservée aux
détenteurs du savoir religieux.
Il s’agit là du premier d’une longue série de progrès visant à
augmenter la vitesse de transmission des données. L’écrit devient ainsi la
première richesse dont le coût marginal de reproduction est quasi nul. Ce
ne sera pas la dernière. Le livre devient aussi le premier objet nomade
produit en série. Ce ne sera pas non plus le dernier.
Le succès de l’imprimerie est foudroyant, tant les nouvelles classes
dirigeantes ont besoin de ce qu’elle favorise : la liberté d’expression, le
progrès de l’individualisme et de la raison, la diffusion de l’idéal judéogrec.
Vers 1490, soit quarante ans à peine après son introduction en Europe,
des presses fonctionnent dans 110 villes européennes. Venise d’abord y
excelle ; puis Anvers y joue un rôle clé, avec les ateliers de Christophe
Plantin. En 1500, 20 millions d’exemplaires ont déjà été imprimés en
Europe. Depuis Florence, Marsile Ficin et Pic de La Mirandole font
redécouvrir, par leurs livres, l’héritage judéo-grec et arabe soigneusement
censuré jusque-là par l’Église. Les nouveaux lecteurs découvrent alors
que la Bible ne contient pas exactement ce qu’en disent les prêtres ; qu’il
existe aussi des essais philosophiques, des romans même, qu’on y parle
de raison et d’amour ; qu’un savoir – juif, grec, romain, arabe, perse –
leur avait été jusqu’ici soigneusement celé. Beaucoup veulent lire ces
textes autrement que dans un latin qu’ils ne pratiquent plus ; les langues
vernaculaires bousculent alors la langue de l’Église qui n’est bientôt plus
que la langue officielle de quelques chancelleries.
Au total, en quelques décennies, l’imprimerie fait s’effondrer le rêve
du Vatican et de l’Empire romain germanique d’homogénéiser l’Europe
autour du latin et de l’Église.
Leçon pour l’avenir : une nouvelle technologie de communication,
qu’on croyait centralisatrice, se révèle l’impitoyable ennemie des
pouvoirs en place.
En 1517, Luther fait lire la Bible à ses fidèles, se dresse contre la
corruption de la papauté et s’allie aux princes allemands contre l’Église
et l’empereur ; le protestantisme se met alors au service du nationalisme
pour y faire son nid. Le temps des nations peut commencer.
Charles Quint, successeur des Rois catholiques et des Habsbourg, qui
règne depuis Madrid et les Flandres, doit alors faire face à la
revendication indépendantiste des Pays-Bas, soutenus par l’Angleterre,
celle-ci et ceux-là devenus protestants. Il tente en vain d’interdire Anvers
aux étrangers qui y affluent pourtant, accélérant le progrès et le
dynamisme de la ville. Les principaux banquiers allemands – les
Höschsteller, les Fugger, les Welser – s’y installent. L’argent d’Amérique
arrive par pleins bateaux ; et c’est sur lui que se fonde désormais le
commerce de la ville. En 1550, à son apogée, Anvers compte 100 000
habitants : la taille des « cœurs » grandit.
Puis, cette troisième forme de l’Ordre marchand s’affaiblit : une fois
de plus, comme ses deux devancières, elle n’a plus les moyens de
maintenir ses réseaux. L’exploitation massive des mines d’argent
d’Amérique fait baisser la valeur du métal sur lequel est fondé le réseau
commercial d’Anvers. L’or, devenu plus cher et dont Anvers ne contrôle
pas le commerce, devient beaucoup plus tentant pour les spéculateurs. De
plus, les guerres de Religion rompent les liaisons maritimes entre les
Pays-Bas et l’Espagne et coupent Anvers, qui n’a pas de marine militaire,
de ses réseaux commerciaux ; l’argent d’Amérique ne peut plus remonter
vers le nord et doit rester à Séville ou partir vers la Méditerranée. Anvers
est alors à la merci de la moindre crise financière et doit s’effacer en
1550, atteinte par une spéculation boursière déclenchée à Séville.
La France, nation la plus vaste et la plus peuplée d’Europe, a alors une
deuxième chance de devenir le « cœur » du capitalisme. Son niveau de
vie s’élève, sa marine s’améliore. En 1524, un Génois naturalisé français,
Jean de Verrazzano, parti d’Honfleur sur commande de François I
er
,
pénètre le premier dans la baie d’Hudson. Mais la France ne réussit pas à
s’installer au « cœur », faute d’une bourgeoisie, d’une marine marchande
et d’un grand port, en Méditerranée ou en mer du Nord. De plus, sa taille
joue contre elle : son marché intérieur est si vaste qu’elle n’a pas besoin
de chercher à exporter les produits de son industrie ou de son agriculture,
ni même de produire des objets de haute valeur ajoutée.
Ailleurs, en Allemagne et en Pologne, le système féodal et le servage
persistent ; la noblesse, inquiète de l’émergence de la bourgeoisie
nationale, se contente d’accueillir quelques marchands étrangers qui
viennent y acheter du blé pour le reste de l’Europe. Enfin, malgré la
fascinante dynamique marchande de quelques ports de la Baltique,
l’Europe du Nord demeure en marge.
L’Espagne, elle aussi a, alors, une deuxième chance de se hisser au
premier rang : l’argent, puis l’or d’Amérique, qui se déversent
maintenant à flots, lui assurent une rente immense qui pourrait l’aider à
devenir enfin un « cœur ». Mais la culture d’empire y règne plus que
jamais : les seigneurs dominent les marchands ; les soldats espagnols
touchent des soldes de plus en plus élevées sans que l’Espagne produise
les textiles, les bijoux, les armes dont ils rêvent ; il faut donc les importer
des Pays-Bas et d’Italie. L’inflation se déclenche, la Castille s’endette, sa
monnaie s’effrite, les banquiers quittent les places financières de Madrid
et Séville, qui font faillite en 1557 ; puis c’est le tour de celle de
Lisbonne, en 1560.
Anvers est alors entraînée dans la chute espagnole. L’Atlantique n’est
plus assez sûr pour qu’y transite le commerce mondial.
Le seul port méditerranéen disponible, Gênes, où se trouve le premier
marché de l’or, deviendra le nouveau « cœur », vers 1560, pour un peu
plus d’un demi-siècle. Comme si l’Ordre marchand hésitait encore à
quitter la Méditerranée qui l’a vu naître.
Gênes, 1560-1620 : l’art de spéculer
Dès le XIIIe siècle, les hommes d’affaires génois ont compris que le
pouvoir politique était source d’ennuis. Ils trouvent, pour l’exercer, deux
familles, les Visconti et les Sforza, et se concentrent sur le commerce et
la finance. Au XIVe siècle – c’est-à-dire dès que l’Église les y autorise –,
certains de ces Lombards deviennent banquiers et prêtent enfin à intérêt ;
parmi eux, de nombreux juifs convertis. Ces banquiers financent d’abord
– en argent et en or – la plupart des princes d’Europe, puis l’essentiel du
commerce et de l’industrie textile florentine.
Leur puissance est fondée sur une formidable capacité d’organisation
comptable. De fait, la comptabilité est, pour Gênes, ce que fut
l’imprimerie pour Anvers, ou les galere da mercato pour Venise : une
novation stratégique majeure, qui lui assure le pouvoir sur l’ensemble des
réseaux marchands. C’est d’ailleurs à Gênes que Patini, puis Massari,
inventent les comptes de pertes et profits, qui se propagent ensuite grâce
aux livres du Génois Lucas Pacioli. Révolution dans l’ordre de
l’économie et de la philosophie.
Car la comptabilité est aussi l’art de peser le pour et le contre, comme
la philosophie ; et la raison progresse à Gênes autour de la figure du
banquier qui prend des risques, qui spécule sur l’avenir et qui doit donc
tenter de le prévoir. À Gênes, comme ailleurs, cette classe créative est
alors particulièrement influencée par les écrits de juifs exilés d’Espagne,
tel Isaac Abravanel, et par ceux de Jean Bodin, qui, le premier, depuis la
France, théorise le concept de souveraineté et se fait l’avocat de la
tolérance religieuse.
Passée au début du XVIe siècle sous domination espagnole, Gênes
devient ainsi, vers 1560, le premier marché financier d’Europe, le
« cœur » du capitalisme de l’époque. Maîtres des marchés de l’or, les
banquiers génois fixent les taux de change de toutes les devises et
financent les opérations des rois d’Espagne et de France, des princes
italiens, allemands et polonais.
Comme nul port ne peut devenir un « cœur » sans contrôler aussi
l’agriculture et l’industrie, l’arrière-pays de Gênes, qui va bien au-delà de
la richissime Toscane, devient une grande puissance industrielle, lainière
et métallurgique. Gênes réalise alors l’ultime sursaut du monde
méditerranéen, le dernier écho du rêve d’Athènes, de Rome, de Florence,
de Charles Quint et de Philippe II.
Puis l’Atlantique redevient une mer tranquille : en 1579 – soit huit ans
après l’inutile victoire à Lépante du fils caché de Charles Quint, à la tête
des flottes de Venise et d’Espagne, contre les Turcs de Selim II –, les
Espagnols sont chassés des Pays-Bas, événement beaucoup plus
considérable et beaucoup moins célèbre que l’autre. La flotte anglaise,
nouvelle venue sur les mers, avec à sa tête de grands capitaines tels
Francis Drake et Thomas Cavendish, vient voler l’or espagnol qui arrive
toujours d’Amérique. En 1588, l’Invincible Armada espagnole, lourde et
mal armée, fait naufrage devant les côtes d’Angleterre ; les deux tiers de
ses marins et de ses bateaux disparaissent face à des vaisseaux anglais
armés de canons beaucoup plus précis. L’Atlantique s’ouvre alors de
nouveau aux navires marchands, en particulier génois, hollandais, anglais
et français, et devient le nouveau lieu du commerce.
Pendant qu’en 1598 la Chine bat les Japonais en Corée, sans pour
autant l’occuper (cela se reproduira par trois fois ensuite et fixera des
règles essentielles pour l’avenir), Gênes s’épuise : la ville n’a plus assez
de ressources humaines et financières pour tenir tête à ses concurrents sur
tous les fronts. Dépourvue d’armée, elle ne peut empêcher les Hollandais,
enfin libres, de prendre le contrôle des nouvelles routes de l’Atlantique et
d’attirer l’or et l’argent d’Amérique, qu’Anvers avait, en vain, convoités
un siècle plus tôt. Gênes est alors, comme Anvers avant elle, fragilisée
par une nouvelle récession générale venue d’Espagne.
Née sur un coup de Bourse qui avait affaibli Anvers, Gênes s’efface
donc, vers 1620, sur un coup de force qui consolide Amsterdam. Et, avec
Gênes, s’éloigne à jamais la Méditerranée.
Vers 1620, le centre du capitalisme bascule ainsi une seconde fois de
celle-ci vers l’Atlantique. Ce sera sans retour : la Méditerranée devient
pour toujours une mer secondaire. Les pays qui l’entourent – le royaume
d’Espagne, les principautés italiennes, la France du Sud – déclinent. Ils
perdent même à jamais le contact avec le « cœur ». Leur niveau de vie
sera désormais toujours inférieur à celui des nouvelles puissances.
Les Pays-Bas ont pris une formidable avance : le niveau de vie des
villes des Provinces-Unies dépasse maintenant celui de Gênes et de
Venise. Il est cinq fois supérieur à celui des royaumes de France,
d’Espagne ou d’Angleterre.
C’est toujours la même logique qui est en mouvement : celle de
l’extension progressive de l’espace marchand, du champ de l’industrie,
de la finance et de la technologie. Cette logique met au pouvoir une
nouvelle classe créative, à la fois dirigiste et libre, dans un port moderne,
doté d’un vaste arrière-pays agricole, d’une industrie navale, d’une
marine militaire et marchande, accueillant financiers, armateurs,
marchands, innovateurs et aventuriers. Cette logique étend peu à peu les
droits des salariés et fait disparaître le travail forcé. Elle prend le contrôle
planétaire des sources de matière première et des marchés.
L’Atlantique devient ainsi, pour près de quatre siècles, la première mer
du monde.
Amsterdam, 1620-1788 : l’art de la flûte
Après Anvers et Gênes, Amsterdam reconstruit les réseaux d’un
« cœur ». Pour financer l’importation de sa nourriture, l’arrière-pays
d’Amsterdam produit des denrées agricoles sophistiquées (lin, chanvre,
colza, houblon), élève des moutons, développe l’industrie des colorants
et la mécanisation du filage. Cela lui permet de commencer à
industrialiser la production de vêtements après celle de l’alimentation.
Amsterdam teint les draps de laine vierge de toute l’Europe, y compris
ceux d’Angleterre, malgré les interdits protectionnistes du gouvernement
de Londres. Avec les surplus ainsi dégagés, la ville peut industrialiser la
production d’un bateau exceptionnel, inventé en 1570, la flûte, beaucoup
plus rentable que ses devanciers, car il peut être fabriqué en série et
fonctionne avec un équipage réduit d’un cinquième.
Au début du XVIIe siècle, Amsterdam se transforme en un immense
chantier de production, de vente et d’entretien de bateaux. Ses ateliers
utilisent des grues et des scies mues par le vent. Sa flotte devient énorme,
exceptionnellement bien armée, incomparable à celle des autres pays :
des bateaux de 2 000 tonnes, avec 800 personnes à bord, transportent six
fois plus de marchandises que toutes les autres flottes européennes
réunies, soit les trois quarts des grains, du sel et du bois et la moitié des
métaux et des textiles de toute l’Europe. Et comme la guerre appuie
toujours le commerce, la marine militaire hollandaise prend la maîtrise
des mers, de la Baltique à l’Amérique latine ; elle reprend même le
contrôle commercial de Séville, qui reste le port d’arrivée des métaux
d’Amérique. La Compagnie des Indes, puis la Bourse et la Banque
d’Amsterdam transforment alors cette puissance navale en domination
financière, commerciale et industrielle ; c’est aussi à Amsterdam qu’on
imagine, en 1604, de financer des opérations industrielles terrestres par
des sociétés par actions.
Comme les précédentes, cette forme remplace de nouveaux services
par des produits industriels et de nouveaux travailleurs forcés par des
salariés ; elle concentre de plus en plus les richesses en un nombre
restreint de mains, accorde de plus grandes libertés aux citoyens et aux
consommateurs tout en sécrétant de plus grandes aliénations pour les
travailleurs.
Ce cinquième « cœur » n’est plus seulement une ville ; c’est
maintenant toute une région ; l’industrie est à Leyde, les chantiers navals
à Rotterdam. Les régents bourgeois d’Amsterdam dominent la province
et contrôlent le surplus, malgré les conflits entre le grand pensionnaire de
Hollande et le stadhouder des Provinces-Unies. Le peuple travaille dur et
souffre parfois de la faim, même si l’esclavage a totalement disparu, en
tout cas dans les Provinces-Unies. Le protestantisme libère aussi de toute
culpabilité à l’égard de la richesse : l’Église n’est plus là pour
monopoliser les fortunes. La vie publique est fastueuse, la vie
intellectuelle intense : des sociétés savantes échangent des idées ; des
universités célèbres accueillent les étrangers : Baruch Spinoza ose, vers
1650, penser à un monde où Dieu se confondrait avec la Nature, sans
imposer aucune morale aux hommes, résolument seuls et libres.
Le reste du monde assiste, fasciné, à ce triomphe qui va durer près de
deux siècles : ce sera la plus longue forme marchande de tous les temps.
Pourtant, les livres d’histoire, en racontant cette période, parlent
davantage du sort des monarques que de celui des richesses : en 1644,
l’empire du Milieu est encore la première puissance économique
mondiale, quand des nomades mandchous y renversent la dynastie des
Ming et fondent la dynastie Qing, avec, cette fois, Pékin pour capitale.
Les Qing resteront au pouvoir pendant deux siècles et demi. En 1643, en
France, le jeune roi Louis XIV monte sur le trône et 1648 voit la fin de la
guerre de Trente Ans qui épuisait l’Europe ; malgré son apparente
splendeur, le Roi-Soleil n’a pas les moyens de rivaliser avec les
Provinces-Unies : en 1685, date de la révocation de l’édit de Nantes, le
revenu par tête des habitants d’Amsterdam est déjà quatre fois supérieur
à celui des Parisiens ; et l’écart se creuse encore avec le départ de France
des protestants.
Le monde change : Bruges n’est plus qu’une ville secondaire ; Anvers,
une banlieue d’Amsterdam ; Gênes décline, comme toute la Lombardie,
peu à peu exclue des principaux circuits commerciaux. Venise n’est plus
qu’une étape magnifique du commerce avec l’Orient ; l’Espagne est
confinée derrière les Pyrénées. La Chine relève un peu la tête : en 1683,
l’empereur occupe l’île de Taïwan. De nouvelles puissances
apparaissent : l’Autriche s’installe en rempart face aux Turcs ; en 1689,
la Russie entre dans le jeu international avec Pierre le Grand ; la Prusse
en fait autant en 1740, avec Frédéric de Hohenzollern. En 1720, la Chine
des Qing prend le Tibet, puis l’Altaï – le Xinjiang d’aujourd’hui –, région
musulmane. Pendant ce temps, dix-sept millions d’Africains, vendus
comme esclaves par des marchands arabes, sont déportés vers les
diverses colonies par des Portugais, des Espagnols, des Hollandais, des
Anglais, des Français. Comme depuis le début de l’Ordre marchand, la
géopolitique évolue plus avec le commerce et l’économie qu’avec les
dynasties.
Le XVIIIe siècle est encore, pour les Pays-Bas, première quasidémocratie, un siècle de triomphe ; et, pour ses rivaux, un temps
d’échecs. Amsterdam conduit d’une main de maître, avec ses quelque
trois cent mille habitants, la politique de l’Europe. Sa marine contrôle
toutes les mers ; ses banquiers règnent sur les taux de change ; ses
marchands fixent les prix de tous les produits. Le pays le plus peuplé
d’Europe, la France, malgré son apparente puissance, subit revers sur
revers : échec militaire sur les mers ; échec diplomatique aux Indes, en
Louisiane, au Canada ; échec financier avec la faillite de Law. Si, en
1714, il devient enfin possible à la noblesse française de faire du
commerce sans déroger, la minuscule bourgeoisie française ne s’intéresse
ni à la marine, ni à l’industrie moderne ; l’économie française se contente
de végéter dans les industries dépassées du capitalisme agricole
(l’alimentation, le cuir, la laine) que les marchands audacieux des
Provinces-Unies sont trop heureux de lui abandonner.
Pendant ce temps, en Chine, la triple récolte annuelle de riz permet à la
population de passer de 180 à 400 millions, loin devant tous les autres
pays du monde, sans que l’empereur réagisse à l’arrivée de marchands
hollandais venus s’implanter dans l’océan Indien et commercer à Canton.
Et pourtant, vers 1775, un siècle et demi après avoir pris le pouvoir,
cette cinquième forme marchande décline, comme ses devancières et
pour les mêmes raisons : les navires de guerre hollandais ne sont plus les
plus puissants ; les mers ne leur sont plus sûres ; la défense des routes
commerciales coûte de plus en plus cher aux Pays-Bas ; l’énergie que
leurs industries utilisent – le bois des forêts, qui sert aussi à construire les
bateaux – s’épuise ; leurs technologies des colorants et de l’armement
naval ne progressent plus ; les conflits sociaux s’exacerbent ; les salaires
s’élèvent ; les lainages d’Amsterdam deviennent plus onéreux.
Leçon pour l’avenir : aucun empire, même s’il paraît éternel, ne peut
durer à l’infini.
Ailleurs en Europe, les bourgeoisies grondent et réclament des
libertés ; le nationalisme se développe. Un signe précurseur qui ne
trompe pas : les princes de toutes les cours d’Europe exigent maintenant
de leurs musiciens qu’ils choisissent, pour leurs opéras, des livrets écrits
dans leur langue nationale et non plus en italien, comme c’était jusqu’ici
la coutume. La musique, annonciatrice de l’avenir.
En 1776, les colonies britanniques d’Amérique se déclarent
indépendantes ; en 1781, la marine française, pour une fois efficace,
permet aux insurgés américains de gagner la bataille de Yorktown. En
Europe, les peuples affamés grondent. La guerre menace partout sur le
continent. Les armateurs, suivis par les meilleurs financiers hollandais,
quittent alors les Pays-Bas pour Londres, devenue la ville la plus sûre et
la plus dynamique.
Comme toujours, une crise financière ratifie le déclin d’un « cœur ».
En 1788, les banques des Pays-Bas font faillite ; à la veille de la
Révolution française, le « cœur » du capitalisme traverse définitivement
la mer du Nord pour s’installer à Londres où démocratie et marché
progressent d’un même pas.
Londres, 1788-1890 : la force de la vapeur
Depuis le XVIe siècle, l’Angleterre maîtrise les technologies du tissage
de la laine, de l’extraction du charbon, de la fabrication du verre.
L’abondance des rivières, qui servent principalement de sources
d’énergie, favorise, dans le Lancashire, la mécanisation du filage d’une
nouvelle matière première textile, rivale de la laine : le coton, connu
depuis longtemps en Europe et redécouvert par les Anglais en Inde.
Pour disposer de cette fibre végétale désormais aussi stratégique que
l’or et l’argent du Pérou, la Compagnie anglaise des Indes prend le
contrôle de l’Inde, de l’Amérique du Nord et de l’Asie du Sud, terres à
coton. Le premier avant-poste anglais en Asie du Sud est établi en 1619 à
Surat, sur la côte du nord-ouest de l’Inde. Un peu plus tard, la British
East India Company, qui gère ces territoires pour son seul bénéfice,
installe des comptoirs de commerce permanents à Madras, Bombay et
Calcutta. Les armées anglaises en font autant en Amérique du Nord.
L’Angleterre importe alors à très bas prix, depuis ses colonies, tous les
produits possibles (laine, coton, soie, cuir, étain, tabac, riz, indigo),
qu’elle leur renvoie ensuite, au prix fort, sous forme de vêtements et
d’objets précieux.
En 1689, coup de tonnerre politique à Londres : les princes royaux,
Marie et Guillaume d’Orange (ce dernier fut élevé par le Parlement après
l’exécution de son grand-père, Charles I
er – de retour sur le trône après la
dictature de Cromwell), accordent au Parlement, librement élu par la
bourgeoisie, un droit de regard sur les affaires publiques. Ainsi est
promulgué, après les premières ébauches hollandaises, l’acte de
naissance de la démocratie moderne : le Parlement vote les lois, garantit
des libertés individuelles et autorise le roi à lever des troupes et à faire la
guerre. L’Angleterre est la première démocratie de marché.
La même année, à Londres, John Locke publie un Traité de
gouvernement où il expose cette théorie du gouvernement démocratique,
faisant de la liberté individuelle un droit naturel et inaliénable. La même
année aussi, en France, naît Montesquieu, qui théorisera la séparation des
pouvoirs et la liberté politique. Les nations se construiront désormais
autour d’un idéal d’égalité ; les différences, mal vues par la démocratie,
resteront nécessaires au marché. L’idéal judéo-grec continue d’étendre
son empire.
Au XVIIIe siècle, la richesse de la Grande-Bretagne augmente et se
projette dans le monde ; ses échanges extérieurs sont multipliés par six ;
la part des exportations dans son revenu national triple, dégageant un
surplus qui finance la modernisation de son industrie et développe une
nouvelle classe créative, bourgeoise et industrielle.
Comme pour les « cœurs » antérieurs, cette prise du pouvoir mondial
par les marchands britanniques est formidablement volontariste. En 1734,
c’est à la suite d’un concours lancé par le Parlement qu’un charpentierhorloger anglais, John Harrison, met au point le premier chronomètre de
marine ; il pèse 32,5 kilos. Cette invention majeure, voulue par le pouvoir
politique, améliore notablement la localisation des bateaux et permet
donc de raccourcir la durée des voyages transocéaniques. Le chronomètre
donne ainsi à la Grande-Bretagne la maîtrise de la haute mer et facilite
une exploitation systématique du reste du monde. En 1757, les troupes de
la Compagnie anglaise des Indes orientales prennent le contrôle du
Bengale et imposent aux artisans bengalis des prix si bas, pour leur
coton, que la famine tue près de dix millions de personnes. Après trois
guerres avec la Hollande, les Anglais prennent enfin le contrôle total des
mers ; en particulier celui du commerce des métaux précieux
d’Amérique, que les Hollandais avaient arraché aux Espagnols cent
cinquante ans plus tôt.
En 1776, année où Adam Smith publie le premier livre de référence
sur l’économie de marché (Recherche sur la nature et les causes de la
richesse des nations), l’Angleterre doit renoncer à sa souveraineté sur
une partie de l’Amérique du Nord pour ne plus y conserver que ce qui lui
importe vraiment : le coton – et les esclaves qui en assurent la production
à bas coût. Le gouvernement de William Pitt redresse la situation
économique du pays en appliquant la doctrine d’Adam Smith ; en 1786,
il signe même un traité de libre-échange avec son pire rival, la France.
En apparence immuable, l’Angleterre se trouve en fait,
souterrainement, bouleversée : les campagnes s’animent avec les
enclosures ; les routes deviennent plus sûres grâce à de nouvelles lois sur
les pauvres ; les élites anciennes s’effondrent ; une nouvelle classe
créative, la gentry, noblesse sans terre, s’installe aux commandes, laissant
une minuscule aristocratie maîtriser la totalité de la rente foncière. Tout
Anglais paie alors l’impôt indirect, alors qu’en France la taille, impôt
direct, n’est payé que par le tiers état.
L’Angleterre possède alors une marine de guerre égale à celle de la
France, malgré une population trois fois inférieure et un revenu par
habitant qui n’est encore que la moitié de celui de la France et le
cinquième de celui des Pays-Bas.
Quand s’achève le XVIIIe siècle, la laine anglaise est encore teinte, pour
l’essentiel, en Flandre et dans les Provinces-Unies ; le commerce des
produits britanniques est encore en partie contrôlé par les Hollandais.
Et pourtant, en vingt ans, de 1790 à 1810, alors que le continent est à
feu et à sang, Londres prend le pouvoir sur le monde. Encore une fois,
pendant qu’un pays tente d’en renverser un autre, le marché donne le
pouvoir à un troisième. Encore une fois, un conflit règle brutalement une
succession qu’on pensait impossible. Encore une fois, comme lors des
cinq mutations précédentes, cette transmission du pouvoir entre deux
ports se joue d’abord à la campagne.
Car la terre fournit encore tout : nourriture, vêtements, outils, bois pour
l’énergie et pour construire les bateaux. C’est là aussi qu’est produite la
rente foncière qui finance l’industrie et crée les premiers profits. En
1768, une nouvelle machine à filer, inventée par Richard Arkwright et
fonctionnant à l’énergie du courant des rivières, améliore encore
massivement la productivité de l’industrie textile.
Pourtant l’énergie manque en Angleterre, plus cruellement encore
qu’aux Pays-Bas : les rares forêts dont elle dispose doivent être
précieusement conservées pour l’armement naval, si stratégique ; et
comme il n’y a pas de haute montagne, il n’y a pas de torrents.
Pour trouver l’énergie qui lui manque, la gentry va s’appuyer sur
l’innovation technique d’un Français, Denis Papin, que l’abondance des
forêts françaises a fait négliger à Paris : la machine à vapeur. Brevetée
par l’Anglais James Watt, elle permet d’abord à des Anglais d’extraire le
charbon de leur sol et de l’utiliser pour alimenter de nouvelles machines
à tisser, inventées en 1785 par Edmund Cartwright. La productivité du
filage du coton décuple en dix ans. C’est le triomphe de l’idée de
machine ; au point qu’en 1812 l’Angleterre va jusqu’à punir de la peine
de mort quiconque détruit une machine industrielle.
Leçon pour l’avenir : c’est le manque qui force à aller chercher une
nouvelle richesse. Les raretés sont des bénédictions pour les ambitieux.
Autre leçon : peu importe qui invente une technologie, l’important est
d’être en situation – culturelle et politique – de la mettre en œuvre.
Car la France aurait pu, encore une fois, devenir la rivale de
l’Angleterre. Elle a, vers 1780, les ingénieurs, les marchés, les
techniques, la liberté intellectuelle. Mais si elle parle au monde de
libertés, elle ne possède ni port important, ni marine efficace, ni
appétence pour les élites étrangères, ni curiosité pour les machines
industrielles. Malgré les idéaux des Lumières, la France reste dominée
par une caste foncière et bureaucratique qui monopolise la rente agricole
et ne l’oriente pas vers l’innovation. La monarchie française préfère nuire
à la monarchie anglaise en épaulant l’indépendance d’une partie des
colonies américaines plutôt que de consacrer ses rares ressources à se
construire une industrie. En 1778, la France est déjà épuisée par les
guerres, et bientôt par la sécheresse, quand éclatent à Paris une crise
financière, puis une crise alimentaire.
À partir de 1789, tout occupée à libérer l’Europe des empereurs, la
Révolution française fait fuir les rares marchands du pays. Pendant qu’en
1797 le dernier des cent vingt doges de l’histoire de Venise abdique sur
ordre du général Bonaparte, les derniers financiers français s’installent à
Londres.
Cette fois encore, l’adversité est, pour le futur « cœur », une chance :
la Révolution française, qui ferme à l’Angleterre le marché continental,
incite les marchands britanniques à regarder plus au large. Et ce petit
pays, alors à peine plus peuplé que l’Irlande et presque aussi pauvre
qu’elle, tout entier tourné vers un projet ambitieux, comme tous les autres
« cœurs » avant lui, se lance dans la production pour les marchés du
monde, avec la plus grande flotte du monde. C’est de Londres qu’est
désormais géré, à l’abri des conflits, l’essentiel des capitaux européens :
en vingt ans, la livre remplace le florin hollandais et devient la première
monnaie du commerce mondial.
Pendant ce temps, les nouveaux États-Unis d’Amérique accueillent des
millions d’immigrants fuyant l’Europe en guerre vers une terre sans
mémoire, peu à peu débarrassée de ses indigènes : situation idéale pour y
construire une démocratie de marché, sans rentiers ni seigneurs,
entièrement au service des marchands.
En 1803, pendant que se prépare le débarquement français en
Angleterre, Napoléon transforme la France en une économie de guerre et
vend la Louisiane aux États-Unis pour 15 millions de dollars. En 1804,
l’empereur refuse une innovation que lui apporte un mécanicien
américain, Robert Fulton : l’usage de la vapeur pour mouvoir une roue de
bateau. Il n’y voit pas d’usage militaire. En 1807, pendant que se
déroulent les batailles d’Eylau et de Friedland, Fulton, revenu en
Amérique, y construit le premier bateau à vapeur, le Clermont. Les
Anglais se saisissent immédiatement de l’invention. En 1814, en pleine
guerre contre l’Empire français agonisant, une première locomotive est
construite à Londres par Stephenson. Ironie de l’histoire : la première
puissance navale mondiale va révolutionner les transports terrestres.
La fin des guerres napoléoniennes rouvre le continent européen aux
produits anglais. Londres est maintenant une très grande ville et regroupe
le quart de la population du pays. C’est là que, en 1815, la première
structure financière multinationale, venue de Francfort, la banque des
Rothschild, impose son art des marchés et rend possible le financement
par l’épargne européenne de la sidérurgie, des chemins de fer et des
bateaux en métal anglais. En 1821, une première ligne de chemin de fer
est mise en service à côté de Londres.
En 1825, en Grande-Bretagne, pour la première fois dans l’Histoire, la
valeur ajoutée industrielle d’un pays dépasse celle de son agriculture (ce
basculement n’aura lieu qu’en 1865 en Prusse, en 1869 aux États-Unis,
en 1875 en France). Alors qu’au début du XIXe siècle l’alimentation
représentait plus de 90 % du total des dépenses de consommation des
Britanniques, elle n’en constitue plus en 1855 que les deux tiers,
cependant que, durant la même période, double la part de l’habillement.
De 1800 à 1855, le prix de revient des tissus de coton anglais est divisé
par cinq, tandis que leur production est multipliée par cinquante. Les
cotonnades qui ne représentent en 1800 que le tiers des exportations
anglaises en constituent la moitié en 1855.
L’emploi industriel reste cependant une activité marginale : en 1855,
les ouvriers ne représentent, après les paysans et les gens de maison, que
le troi sième groupe de travailleurs anglais. Bien que les trois quarts des
ouvriers du textile anglais soient des femmes et des enfants, la plupart
des femmes n’ont pas de salaires et entretiennent la maison, aidant au
maintien relatif, en ville, du mode de vie rural. Entretenir la maison :
fonction majeure, stratégique, pesant sur la rentabilité de l’économie, et
qui sera en partie industrialisée un siècle plus tard.
L’efficacité du « cœur » est alors telle que les impôts britanniques
peuvent baisser jusqu’à ne plus représenter, en 1860, que le dixième du
revenu national contre le tiers quarante ans plus tôt.
Comme les cinq précédentes, cette sixième forme de l’Ordre marchand
transforme de nouveaux services en produits industriels, de nouveaux
paysans en salariés précaires ; elle concentre de plus en plus de richesses
en de moins en moins de mains ; elle suscite de plus grandes libertés pour
les citoyens et les consommateurs, de plus grandes aliénations pour les
travailleurs.
La prolétarisation des paysans, commencée avec les enclosures,
s’accélère. Pour surveiller et encadrer les mouvements des ouvriers et des
révolutionnaires, voient le jour les papiers d’identité : ceux qui travaillent
sont désormais devenus aussi dangereux que ceux qui chôment. Les
conditions de travail des ouvriers sont pires que celles des paysans et des
artisans : en ville, plus d’un enfant sur trois meurt de faim ou de maladie
avant l’âge de 5 ans ; parmi eux, c’est le cas de trois des six enfants d’un
réfugié politique allemand fraîchement débarqué à Londres après l’échec
de la Révolution de 1848 : Karl Marx.
Le progrès passe encore par l’accélération du voyage : en 1850, la
vapeur commence à remplacer la voile pour transporter voyageurs,
marchandises et informations. Le télégraphe accélère la transmission de
ces dernières. L’une et l’autre accélèrent la mondialisation en marche
depuis le début de l’Ordre marchand ; le tour du monde est désormais à
la portée des armées, des commerçants, des premiers touristes même.
La démocratie progresse avec le marché : en Grande-Bretagne comme
en France et dans quelques rares pays d’Europe et d’Amérique, le
nombre de bourgeois autorisés à voter augmente peu à peu. Leçon pour
l’avenir : l’État autoritaire crée le marché, qui crée à son tour la
démocratie.
Pour la première fois, le « cœur » de l’Ordre marchand est aussi la
capitale de l’empire politiquement et militairement dominant. Les PaysBas déclinent ; la France et l’Allemagne se calent au « milieu », où les
États-Unis les rejoignent après la découverte des mines d’or de
Californie. L’Ordre marchand pénètre plus avant en Asie : à partir de
1857, les armées britanniques remplacent la Compagnie des Indes
orientales et contrôlent directement l’Inde. En 1860, les armées anglaises
mettent la Chine à feu et à sang pour y vendre de l’opium, obtenant Hong
Kong et d’autres « concessions ». Huit ans plus tard, le Japon, qui ne veut
pas subir le même sort, décide d’imiter l’Occident et transforme
brutalement des serfs en ouvriers urbains.
L’année suivante, l’ouverture du canal de Suez permet aux soldats,
puis aux commerçants britanniques de se rendre plus vite encore vers
l’Orient, pour y détruire plus vite encore l’industrie textile indienne et y
imposer, au nom de la liberté du commerce et de la démocratie, ce qui est
bon pour l’industrie britannique.
Comme tous les « cœurs » précédents, Londres devient le point de
rendez-vous de tous les innovateurs, créateurs, industriels, explorateurs,
financiers, intellectuels, artistes du monde, de Dickens à Marx, de
Darwin à Turner.
Mais Londres se fatigue de sa propre domination ; le pays semble
d’abord prendre peur de la vitesse terrestre : en 1865, le Locomotive Act
réduit la vitesse autorisée des trains à 2 miles à l’heure en ville et à 4
miles à l’heure en rase campagne. Beaucoup plus grave : en Amérique, la
guerre de Sécession, libérant les esclaves, enchérit le prix du coton acheté
par les Anglais aux États du Sud. La City, centre financier du monde
depuis 1790, est aussi menacée par la naissance de nouvelles banques en
Amérique. Et la livre l’est par le dollar. Pour maintenir son pouvoir, la
finance anglaise doit maintenir sa rentabilité par la spéculation.
À partir de 1880, les rivaux prussiens, français et américains se font
plus pressants : de nouvelles technologies et des découvertes majeures
entraînent à Londres une spéculation boursière – une « bulle », dira-t-on
– qui provoque en 1882 des faillites bancaires à la City. Leçon pour
l’avenir : une fois de plus, la faillite de la place financière dominante
ratifie la fin d’un « cœur ».
Pour la première fois, aucun port, aucune nation d’Europe n’est en
situation de prendre le relais de Londres, même si la Prusse, en
rassemblant autour d’elle toute l’Allemagne, est devenue une grande
puissance, et même si la France continue d’y prétendre.
Le « cœur » poursuit son périple vers l’ouest, entamé au XIIIe siècle, il
traverse l’Atlantique : après un siècle de domination, Londres cède la
place à Boston.
Boston, 1890-1929 :
l’explosion des machines
Le cheval a donné le pouvoir à l’Asie centrale sur la Mésopotamie ; le
gouvernail d’étambot l’a ramené en Europe ; la galère a permis à Venise
de l’emporter sur Bruges ; l’imprimerie a fait triompher Anvers ; la
caravelle a rendu possible la découverte de l’Amérique ; la machine à
vapeur a fait triompher Londres. Une nouvelle source d’énergie (le
pétrole), un nouveau moteur (à explosion) et un nouvel objet industriel
(l’automobile) vont conférer le pouvoir à la côte est de l’Amérique et à sa
ville alors dominante, Boston.
Le mode de transport de l’énergie et de l’information, dont les
mutations ont déjà plusieurs fois accéléré le cours de l’Histoire, se
présente désormais comme une machine, produit industriel de masse à
usage privatif, substitut au cheval, au carrosse, à la diligence et même au
chemin de fer.
La France semble avoir là, une troisième fois, l’occasion de devenir le
« cœur » : elle dispose en effet d’un excellent réseau routier hérité de la
monarchie ; elle est surtout à la pointe de l’innovation technique : c’est
un Français, Alphonse Beau de Rochas, qui, en 1862, invente le véhicule
automobile équipé d’un moteur à explosion.
C’est pourtant en Amérique que s’installe le nouveau « cœur » : alors
que l’Europe, et la France en particulier, ne voit dans l’automobile qu’un
vague substitut au carrosse, les colons américains, sur roues depuis les
débuts de la conquête de l’Ouest, obsédés par la réduction de la durée des
trajets intérieurs, individualistes à l’extrême, incapables d’accepter le
train, entrepreneurs par nature, sont les mieux placés pour faire, avant les
autres, de la voiture automobile un produit de grande série. Au surplus,
l’absence de tradition artisanale leur permet d’accepter plus facilement le
travail à la chaîne qu’exige la production de masse.
Boston sera le premier centre de ce capitalisme américain.
Dès le XVIIe siècle, un groupe de puritains venus d’Angleterre décrète
que réussir matériellement, c’est se prouver à soi-même qu’on fait partie
des élus de Dieu, ayant accès au paradis. Autrement dit, faire fortune est
noble ; et il est même moralement honorable de se vanter d’être riche.
Boston devient alors le premier port d’Amérique, exportant du rhum,
du poisson, du sel et du tabac. Au début du XIXe siècle, la région nord-est
des États-Unis est le plus grand centre manufacturier du continent : on y
fabrique des vêtements, on y travaille le cuir, on y produit des machines ;
c’est là aussi que se concentre l’industrie de la pêche ; on s’y inquiète en
1855 du risque de pénurie d’huile par la disparition des baleines. Dans la
région s’installe alors tout ce qui compte pour un « cœur » : la banque à
New York, la marine et l’industrie entre Boston et Chicago, en passant
par Baltimore, Detroit et Philadelphie. D’innombrables autres
innovations majeures, venues pour la plupart d’Europe, y sont
développées, dont la lampe électrique et le Gramophone par Thomas
Edison, et le téléphone, inventé par un émigré italien et exploité
commercialement aux États-Unis en 1877, deux ans avant de l’être en
France.
À la différence de toutes les autres grandes puissances potentielles et
de tous les « cœurs » précédents, les États-Unis n’ont aucun rival crédible
sur leur propre continent. Aussi sont-ils libres d’intervenir mondialement,
sans risques ni menaces sur leur territoire. Ils contrôlent assez vite toute
l’Amérique latine et une partie de l’Asie, des Philippines à la Corée.
Là encore, cette évolution est parfaitement en phase avec l’histoire de
l’Ordre marchand : il s’étend toujours là où un passé sédentaire ne freine
pas la mobilité qu’il exige ; là où une bourgeoisie peut prendre le pouvoir
sans guillotiner une noblesse.
À partir de 1880, une terrible récession ravage l’Europe du Nord, de
l’Islande à la Pologne, et accompagne le déclin anglais ; elle provoque le
plus formidable mouvement de population de l’Histoire depuis le début
de la sédentarité : de 1880 à 1914, 15 millions d’Européens, soit le
cinquième de la population du continent et le tiers de l’épargne du
monde, migrent vers le continent américain. C’est un peu comme si,
aujourd’hui, toute la population de la France, de la Belgique et des PaysBas quittait l’Europe pendant trente-cinq années !
Grâce à de longues et violentes luttes sociales la nouvelle classe
ouvrière américaine obtient des salaires moins misérables, ce qui lui
permet d’acheter des biens de base, alimentaires et textiles, et ce qui, par
contrecoup, enrichit la bourgeoisie qui devient cliente de l’industrie
automobile naissante.
Tout va d’ailleurs désormais tourner autour de cette nouvelle industrie,
instrument d’une nouvelle liberté individuelle. Et tout va se structurer
autour d’une nouvelle bourgeoisie bostonienne, si bien décrite par Henry
James et dont la peinture de James Whistler incarne parfaitement les
valeurs.
Le moteur à explosion est utilisé en Amérique dès 1880, vingt et un
ans après son invention en France (1859), et d’abord dans des machinesoutils. Puis, vers 1890, il l’est dans ce qui devient l’automobile, et dans
les premiers aéroplanes. On inaugure en 1897, à Boston, le premier métro
d’Amérique du Nord. En 1898 existent déjà aux États-Unis cinquante
marques d’automobiles. De 1904 à 1908, 241 autres marques sont créées,
dont celle de Henry Ford, en juin 1903, à Detroit. Cet ingénieur, d’abord
employé dans la compagnie d’éclairage de Thomas Edison, va vendre
1 700 véhicules la première année.
L’industrie automobile structure l’ensemble du pays : en amont, elle
pousse au développement d’aciéries, de mines, de verreries, de
compagnies de pétrole, et en aval à l’expansion des routes, de la banque
et du commerce. Commence aussi à se dessiner une nouvelle forme
d’aliénation dans le travail à la chaîne.
Pourtant, en 1907, les fabricants français d’automobiles dominent
encore le marché mondial : ils en produisent cette année-là 25 000 (soit
autant que les États-Unis, et dix fois plus que l’Angleterre) ; les deux
tiers des automobiles exportées dans le monde sont encore françaises.
Tout change très brutalement entre 1908 et 1914 : aux États-Unis, la
fabrication à la chaîne du modèle « T » fait baisser son prix de moitié. En
France, toujours fascinée par les idéaux d’Ancien Régime, l’industrie
automobile voit encore les voitures comme des objets de luxe et les
dessine comme des carrosses. Aussi, quand apparaît à Paris le premier
marché de masse, celui des taxis, Louis Renault et ses ouvriers, anciens
de l’industrie des fiacres, refusent de les fabriquer en série.
En 1914, la France produit onze fois moins que l’Amérique alors
qu’elle construisait le même nombre d’automobiles sept ans auparavant.
Ford produit 250 000 voitures et détient à peu près la moitié du marché
américain ; l’Angleterre, empêtrée dans son empire, incapable de
surmonter sa crise financière, ne produit que 34 000 véhicules ;
l’Allemagne 23 000, la France 45 000 et les États-Unis 485 000. Tout est
joué.
Le moteur de la croissance est désormais clairement américain –
automobile et pétrolier. Le marché mondial est de plus en plus ouvert.
Partout la démocratie progresse avec le marché. En 1912, plus de 12 %
du PIB mondial passe par le commerce extérieur. Un an plus tôt, la
dernière dynastie chinoise, les Qing, s’efface devant une république.
Parfois, cette forte croissance crée des tensions et des rivalités pour la
maîtrise des marchés et des sources d’approvisionnement. En 1914, une
guerre, en apparence venue d’un autre temps, referme les frontières. Tout
se passe comme si les marchands anglais, français et allemands
s’épuisaient à se disputer un pouvoir qui ne leur appartient en fait déjà
plus. Le pétrole conditionne le sort des armes et façonne l’après-guerre :
pendant que des millions d’hommes meurent dans les tranchées, l’accord
Picot-Sykes de mai 1916 prétend découper le Proche-Orient, propriété de
l’Empire ottoman allié des Allemands, entre les deux grandes puissances
européennes ; les États-Unis entrent en guerre suite au télégramme
Zimmermann par lequel les Allemands annonçaient une guerre sousmarine à outrance, proposaient au Mexique de se joindre à eux contre les
États-Unis moyennant leur aide pour reconquérir le Nouveau Mexique, le
Texas et l’Arizona, et lui demandaient d’inciter le Japon à les rallier.
Quand elle se termine par une épidémie de grippe et une révolution
communiste en Russie et en Allemagne, la Première Guerre mondiale a
accéléré le basculement du pouvoir vers l’Amérique, tout comme les
guerres napoléoniennes avaient assuré la victoire de la Grande-Bretagne.
Leçon de l’Histoire, une fois de plus : le vainqueur de toute guerre est
celui qui ne la fait pas, ou, en tout cas, qui ne se bat pas sur son propre
territoire.
L’épuisement des Européens asseoit ainsi la puissance de la côte est
des États-Unis, de Washington à Chicago, de New York à Boston.
Renforcée par la guerre, l’industrie automobile triomphe. Apparaissent
de nouvelles technologies, dont la radio et le moteur électrique. En 1919,
le traité de Versailles, rédigé pour l’essentiel, dans sa partie économique,
par des financiers américains, redessine l’Europe. Il découpe l’Empire
ottoman en miettes ingérables, entérine la création de l’Union soviétique
et impose une charge insurmontable à l’Allemagne vaincue. Le président
américain, tout-puissant, peut même tenter d’imposer des règles pour
éviter toute nouvelle guerre, par la création d’une « Société des
Nations », premier embryon d’un illusoire gouvernement mondial.
Mais, en Amérique comme en Europe, les coûts de production
augmentent, les salaires s’élèvent, les taux de rentabilité baissent ; la
vision de l’avenir se brouille, la demande s’effondre, l’investissement
s’arrête, le chômage explose, la protection se durcit, la liberté recule. La
constitution, en 1928, d’un cartel des grandes compagnies pétrolières, les
« sept sœurs », augmente le prix de l’essence, fait s’effondrer la
production d’automobiles, déclenche la « Grande Crise » et met fin à la
septième forme, cependant que, déjà, la huitième prend son envol.
New York, 1929-1980 : la victoire électrique
Comme celle des sept formes antérieures, la naissance d’une huitième
suppose de réunir les conditions culturelles, politiques, sociales et
économiques pour le remplacement de services, payants ou gratuits, par
de nouvelles machines produites en série : après l’industrialisation de la
production agricole, des vêtements et du transport, c’est le moteur
électrique qui vient remplacer, par des appareils électroménagers, les
services domestiques rendus par les femmes au foyer et les employés de
maison.
Comme à chaque mutation antérieure, la huitième crise de l’Ordre
marchand se résout bien avant même son déclenchement : la victoire de
l’électricité se joue dès la fin du XIXe siècle. Leçon pour l’avenir : le
temps qui sépare une innovation, même socialement nécessaire, de sa
généralisation tourne toujours autour d’un demi-siècle.
L’invention par Nikola Tesla, en 1889, du petit moteur électrique
permet d’abord d’utiliser cette énergie pour améliorer la productivité des
machines antérieures, dont les machines-outils agricoles et industrielles,
et l’automobile. Grâce à Thomas Edison, l’éclairage est son second
usage : à la fin du XIXe siècle, les principales villes américaines sont
éclairées et deviennent plus sûres ; à partir de 1906, l’État fédéral prend
en main la création d’un réseau électrique national.
Puis le moteur électrique rend possible l’installation d’ascenseurs,
donc la construction de gratte- ciel, favorisant alors l’urbanisme vertical
dont Frank Lloyd Wright sera le grand architecte. Le moteur électrique
participe ainsi indirectement à la migration rurale et à la réduction de la
taille de la famille, créant un marché pour des machines permettant
ensuite de remplacer, dans les appartements devenus exigus, une partie
du travail domestique (nettoyer, conserver, cuisiner et distraire) par des
objets fabriqués en série (baignoire, lavabo, machine à laver,
réfrigérateur, cuisinière, radio, puis télévision).
L’Amérique est particulièrement bien placée pour réussir cette
mutation vers la ville géante. Les journaux féminins et le mouvement
féministe y préparent aussi, et mieux qu’ailleurs, les femmes à
l’acceptation de leur statut de consommatrices. De plus, la publicité, qui
commence, rappelle sans cesse à la femme, parfois de façon très
explicite, son prétendu « rapport particulier » à l’usage de la propreté :
sous prétexte de « libérer » la femme, le marché proclame son aliénation.
Comme les précédentes, cette huitième forme transforme de nouveaux
paysans et artisans en salariés précaires ; elle concentre de plus en plus
les richesses en un nombre restreint de mains ; elle bouleverse la
condition féminine ; elle fait surgir de grandes libertés pour les
consommateurs et les citoyens, et de nouvelles aliénations pour les
travailleurs.
En 1910, le moteur électrique sert d’abord à actionner des ventilateurs,
puis des postes de radio, d’abord d’usage militaire. En 1920, apparaissent
les premières machines à laver et les premiers réfrigérateurs. La moitié
des logements américains sont alors électrifiés et disposent d’eau
courante, parfois du gaz ; la salle de bains devient un élément du confort
de la classe moyenne. Au même moment, le Federal Water Power Act
institue un contrôle des sources d’énergie hydraulique. En 1921,
l’industrie américaine produit 2,5 millions d’appareils sanitaires, puis le
double en 1925. En 1930, 80 % des logements américains sont électrifiés.
La production d’appareils sanitaires, à peine ralentie par la crise de 1929,
atteint 3,5 millions en 1941. La vente de postes de télévision et de
réfrigérateurs décolle, malgré la Grande Crise. Progressivement, des
équipements ménagers remplacent les employés de maison, noirs pour la
plupart, héritiers des esclaves tout juste émancipés : leur nombre
s’effondre de 4 millions en 1920 à 300 000 en 1940 ; les autres allant
grossir les chiffres du chômage. En 1935, le Congrès vote le Public
Utility Holding Company Act qui vise à donner aux villes accès à une
énergie électrique à bas coût pour pouvoir utiliser ces nouvelles
machines.
Cette huitième réorganisation de la forme marchande, cette fois autour
de la famille la plus étroite, est particulièrement adaptée à la logique
sociale américaine ; elle débarque aussi en Europe et coïncide avec les
crispations dictatoriales de l’Italie, de l’Espagne et de l’Allemagne : la
famille est également au cœur du projet fasciste et nazi. En 1935, la
production industrielle de l’Allemagne est même nettement supérieure à
celle de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. De 1933 à
1938, sa production d’acier, de ciment et d’aluminium triple. Mais
comme l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre, de pétrole, de matières
premières et de terres agricoles, et qu’elle ne peut pas compter sur le seul
commerce pour les obtenir en quantité suffisante, la guerre lui devient
indispensable. Le modèle soviétique, à côté, semble lui aussi réussir à
s’organiser comme une économie de guerre sans que quiconque puisse
vérifier les statistiques publiées par sa propagande.
La guerre, voulue une seconde fois par l’Allemagne, aide de nouveau
les États-Unis, épargnés sur leur propre territoire, à maîtriser les
technologies et les productions nécessaires à l’industrie et à la finance,
désormais basée à New York.
L’énergie joue, là encore, un rôle clé : c’est pour atteindre les réserves
de pétrole du Caucase qu’Hitler se dirige vers Stalingrad, une fois rompu
le pacte germano-soviétique qui lui avait assuré le pétrole nécessaire à
ses premières victoires. C’est en raison de l’embargo sur ses
approvisionnements pétroliers que le Japon attaque Pearl Harbor en
décembre 1941. Enfin, c’est en rentrant de Yalta en février 1945 que
Roosevelt reprend à la Grande-Bretagne l’Arabie Saoudite où se trouvent
les premières réserves mondiales d’or noir.
À la sortie de cette nouvelle guerre mondiale qui a fait environ
cinquante millions de morts, soit cinq fois plus que la première, le monde
est totalement transformé : l’arme nucléaire est apparue ; la Shoah a eu
lieu ; le Moyen-Orient est divisé en dix États ; le communisme est
triomphant. Se recrée alors une huitième forme marchande dans une
moitié du monde, y compris dans les anciennes dictatures fascistes et
nazies, cependant que l’autre moitié, de Budapest à Pékin, entre dans
l’orbite de l’Union soviétique. Commence la « guerre froide » entre les
alliés de la veille.
La nouvelle forme marchande est cette fois centrée autour de New
York et de l’électricité. C’est la deuxième forme dont le « cœur » est situé
en Amérique. Ce ne sera pas la dernière.
Électrification, allocations familiales, aides au logement produisent, à
partir de 1945, une demande de masse pour des biens d’équipement
ménager inventés dans les années 1920, relançant l’économie mondiale
bien plus efficacement que les grands travaux publics.
En vingt ans, de 1945 à 1965, grâce au moteur électrique, New York
devient la plus grande métropole du monde. Le prix des équipements
ménagers y est divisé par cinq et leur production décuple. De nouveaux
objets de consommation accélèrent encore l’évolution de l’économie de
marché vers le nomadisme, autre nom de la liberté individuelle : en 1947,
la pile électrique et le transistor, innovations capitales, rendent portables
la radio et le tourne-disque. Révolution majeure, car elles permettent aux
jeunes de danser hors des bals, donc hors de la présence des parents,
libérant la sexualité, ouvrant à de toutes nouvelles musiques, du jazz au
rock, annonçant l’entrée des jeunes dans l’univers de la consommation,
du désir et de la révolte. Leçon pour l’avenir : le lien entre technologie et
sexualité structure la dynamique de l’Ordre marchand.
Pendant que les plus pauvres des Américains se soulèvent dans les
ghettos, la classe moyenne épargne au lieu de consommer. Augmente
alors le nombre de ceux dont le métier consiste à inciter à dépenser :
banque, assurances, publicité, marketing, médias. De 1954 à 1973, les
prêts des banques aux ménages américains quintuplent.
Le reste du monde s’installe au « milieu » : pendant que le PIB des
États-Unis augmente de 3 % par an entre 1959 et 1973, la GrandeBretagne, la France, l’Allemagne, exsangues depuis la Seconde Guerre
mondiale, refont le chemin perdu, en partie grâce à l’aide américaine. Le
PIB du Japon, lui, passe de 300 $ par tête en 1956 à 12 000 $ en 1980.
Hors d’Europe, le monde paraît parfaitement sous contrôle, soit de
l’URSS, soit de l’Amérique : par exemple, quand, en 1954, le Premier
ministre iranien Mohammad Mossadegh nationalise le pétrole perse, il
est immédiatement destitué par un coup d’État fomenté par la CIA ; un
consortium international, composé de compagnies françaises,
hollandaises, britanniques et américaines, prend le contrôle de la
production pétrolière de ce pays. À Budapest, en 1956, Nikita
Khrouchtchev envoie les chars de l’URSS, sans que quiconque à l’Ouest
réagisse. L’ordre règne.
Et puis, comme à chaque fois, le « cœur » s’épuise en dépenses
militaires à l’étranger et en dépenses de police dans ses propres ghettos.
Au Vietnam, après la Corée, l’affrontement des États-Unis avec le monde
communiste démontre que la superpuissance capitaliste est militairement
faillible et financièrement fragile.
Partout en Occident, les activités de services, publics et privés, ne
pouvant être automatisées, exigent une part croissante du surplus : faute
d’automatisation des services rendus par les « cols blancs » dans
l’industrie, la productivité du travail et celle du capital stagnent, tandis
que les dépenses militaires et sociales augmentent. La rentabilité du
capital décroît ; les circuits financiers acheminent les prêts vers les
industries traditionnelles plutôt que vers les entreprises novatrices, vers
des emprunteurs publics étrangers plutôt que vers des emprunteurs privés
nationaux, vers les grosses compagnies plutôt que vers les petites
entreprises ; la sidérurgie n’investit plus que la moitié de ce qui lui serait
nécessaire pour concurrencer le Japon ou la Corée.
En 1973, la hausse des prix des matières premières, en particulier celle
du pétrole, réduit encore le revenu disponible des salariés sans augmenter
ni la production, ni la demande. L’épargne baisse ; les dettes augmentent.
Puis vient l’inflation qui, en réduisant la valeur des dettes, réduit le poids
de l’endettement, ce qui, en retour, relance et accélère l’inflation.
L’augmentation du chômage et la paupérisation d’une partie de la
population aggravent alors l’insécurité.
En 1980, les États-Unis semblent au bord du déclin : ils perdent leur
premier rang mondial pour les exportations d’automobiles ; leur part dans
le marché mondial de la machine-outil tombe de 25 % en 1950 à 5 % en
1980, alors que celle du Japon, nouvelle puissance, passe de 0 à 22 %. La
dette extérieure des États-Unis augmente massivement, dépassant leurs
avoirs à l’étranger ; pour la financer, les dirigeants américains tolèrent
l’usage grandissant du dollar par des créanciers étrangers. New York
n’est plus le seul lieu où s’organise la finance du monde ; la City de
Londres (où un émigré allemand, Sigmund Warburg, lance les premiers
emprunts en eurodollars et la première OPA) semble retrouver une place
qu’elle croyait à jamais perdue. Le Japon devient le principal créancier
des États-Unis, où il achète spectaculairement un grand nombre
d’entreprises symboliques et de biens immobiliers. L’Amérique semble
en passe de n’être plus que le grenier à blé d’un Japon florissant, tout
comme la Pologne l’était des Flandres au XVIIIe
siècle.
Beaucoup – dont moi – ont alors cru que Tokyo pourrait un jour
espérer accéder au « cœur ». Le Japon en avait alors la force financière,
le dirigisme, la peur du manque, la technologie, la puissance industrielle.
En fait, ce pays se révèle assez vite incapable de résoudre les difficultés
structurelles de son système bancaire, de maîtriser la bulle financière qui
se forme, d’éviter une réévaluation massive de sa monnaie, de créer de la
mobilité parmi ses travailleurs, d’améliorer la productivité des services et
du travail de ses « cols blancs ». Surtout, il n’attire pas sur son sol les
élites du monde entier, ni ne promeut l’individualisme si nécessaire au
« cœur », ni n’échappe à l’orbite de son vainqueur américain.
C’est alors que surgit, en Californie bien plus qu’ailleurs, une nouvelle
vague technologique. Celle-ci rend justement possible une automatisation
massive des activités administratives dans les grandes entreprises, c’està-dire exactement ce qui pose problème dans la huitième forme. Elle
s’ouvre sur une extraordinaire croissance de la productivité.
Le centre économique et géopolitique du monde continue son voyage
d’est en ouest. Parti de Chine il y a cinq mille ans, arrivé en
Mésopotamie, puis en Méditerranée et en mer du Nord, ayant traversé
ensuite l’Atlantique, le voici désormais installé de nouveau sur les rives
du Pacifique.
Los Angeles, 1980 -? :
le nomadisme californien
Pour la neuvième fois – la dernière jusqu’à aujourd’hui –, l’Ordre
marchand se réorganise autour d’un lieu, d’une culture et de ressources
financières qui permettent à une classe créative de transformer une
révolution technique en un marché commercial de masse. Pour la
neuvième fois, cette mutation élargit l’espace de l’Ordre marchand et
celui de la démocratie. Elle augmente encore le nombre des démocraties
de marché.
Cette nouvelle forme, où nous sommes encore, constitue le socle de
l’Histoire en marche. Il faut donc la décrire un peu plus en détail que les
huit autres.
C’est là, en Californie, dans cet État de la taille de l’Italie, où vivent 36
millions de personnes, soit un Américain sur huit, de San Francisco à Los
Angeles, d’Hollywood à la Silicon Valley, que s’installe, vers 1980, le
nouveau « cœur ». Ce n’est pas un lieu de hasard : c’est là qu’on
découvrit jadis des mines d’or, là que démarrèrent l’industrie du pétrole
et celle du cinéma ; que les plus aventuriers des Américains se
regroupèrent, que s’établit l’industrie de l’électronique et de
l’aéronautique ; c’est là que se trouvent quelques-unes des meilleures
universités, certains des plus grands centres de recherches, des meilleurs
vignobles ; là que se sont rassemblés les talents de l’industrie de la
distraction, les plus grands musiciens, puis les inventeurs de toutes les
technologies de l’information. Là aussi, de la frontière mexicaine à la
frontière canadienne, qu’une permanente menace de tremblement de terre
suscite une vibration intense, unique, un fabuleux désir de vivre, et un
goût du nouveau.
Comme dans les précédentes crises de l’Ordre marchand, les
technologies nécessaires à la neuvième forme marchande préexistent à
leur usage : c’est parce que les activités de bureau des banques et des
entreprises pèsent d’un poids de plus en plus lourd sur la productivité
globale que l’automatisation de la manipulation de l’information devient
un enjeu majeur. Apparaissent d’abord, dans les années 1920, des
machines électriques à cartes perforées ; puis, dans les années 1940, les
premiers ordinateurs à usage militaire utilisent le transistor ; en 1971, le
microprocesseur voit le jour, héritier du transistor ; il est mis sur le
marché par une nouvelle entreprise, Intel, cofondé à ce moment par
Gordon Moore : un minuscule carré de silicium sur lequel sont entassés
des milliers, puis des millions, puis des milliards d’unités élémentaires de
stockage et de traitement de l’information. Le microprocesseur permet de
mettre au point l’ordinateur de série, héritier lui aussi d’une longue
succession d’innovations, initiées au XVIIe siècle, en France, par Blaise
Pascal.
À partir de 1973, l’ordinateur commence à remplacer dans les bureaux
les machines électriques à cartes perforées et augmente massivement la
productivité des services et de l’industrie. C’est le début de la
« bureautique ».
De nouvelles entreprises, californiennes pour la plupart, permettent
alors de réduire les coûts des services commerciaux et des
administrations. Ces technologies rendent en particulier possible une
industrialisation des services de la finance, permettant aux banques une
exploitation automatique des moindres imperfections du marché, mettant
en relation des millions de transactions, supprimant toutes limites à la
croissance des instruments financiers et à celle des mécanismes de
couverture de risques : la finance et l’assurance deviennent des
industries.
Une nouvelle fois, c’est donc par l’industrialisation de services – ici
financiers et administratifs – qu’un « cœur » prend le pouvoir. Une
nouvelle fois, contrairement à ce qu’annonçaient les futurologues, il ne
s’agit pas de l’avènement d’une société de services, d’une société
postindustrielle, mais exactement du contraire : ce sont les débuts d’une
industrialisation des services, visant à les transformer en nouveaux
produits industriels.
Comme les autres antérieurement, cette révolution conduit à la mise
sur le marché de nouveaux objets de consommation ; ils jouent, dans la
nouvelle forme, le rôle joué par l’automobile et les équipements
ménagers dans les deux formes précédentes : les objets nomades
(expression que j’ai introduite en 1985, bien avant que ces objets
n’apparaissent, et qui, depuis lors, s’est installée dans de nombreuses
langues), machines miniaturisées capables de retenir, stocker, traiter,
transmettre l’information – sons, images, données – à très grande vitesse.
Pourquoi « objets nomades » ? Les nomades transportent depuis
toujours, on l’a vu, des objets susceptibles de les aider à vivre en
voyage ; le premier fut sans doute une pierre taillée, un talisman, puis
vinrent le feu, les vêtements, les chaussures, les outils, les armes, les
bijoux, les reliques, les instruments de musique, les chevaux, les papyrus.
Puis ce fut le livre, premier objet nomade produit en série ; ensuite des
objets permettant de miniaturiser et de rendre portatifs des instruments
sédentaires : montre, appareil photo, radio, électrophone, caméra, lecteur
de cassettes. D’autres surgissent enfin pour traiter l’information.
En 1976, un nouveau venu, californien lui aussi, Steve Jobs, crée
l’Apple 1, ordinateur individuel utilisable par tous, avec des interfaces
simples. En 1979, des Japonais commercialisent le premier objet nomade
ayant un nom quasi nomade : le Walkman, lecteur de cassettes inventé
par un Allemand du nom d’Andreas Pavel.
Simultanément se développe le goût pour d’autres objets nomades, les
animaux de compagnie de toutes espèces, qui offrent aux sédentaires
l’occasion de vivre une vie de quasi-pasteurs, de simili-nomades, de
simili-cavaliers accompagnés d’un simili-troupeau, sans aucun des
risques associés au voyage, avec une compagnie fidèle et durable dans un
océan de précarité et de déloyauté.
En 1981, alors qu’apparaît en France le Minitel, le géant américain de
l’informatique industrielle, IBM, lance lui aussi son premier ordinateur
portable, l’IBM 5150, sans trop y croire. La machine est dotée d’un
microprocesseur d’Intel et d’un logiciel MS-DOS produit par une autre
modeste entreprise de la côte ouest des États-Unis, Microsoft ; elle pèse
12 kilos et est 32 000 fois moins puissante et 12 fois plus chère que les
moins sophistiqués des PC de 2009. C’est pourtant un triomphe : au lieu
des 2 000 exemplaires prévus, IBM en vend 1 million. Dix ans plus tard,
Microsoft est devenue l’une des cinq premières entreprises mondiales. En
2009, 271,1 millions de micro-ordinateurs sont vendus et plus
d’un milliard sont en service de par le monde.
En même temps, apparaissent deux autres outils majeurs du nouveau
nomadisme : le téléphone portable et Internet. Ils s’installent tout aussi
lentement que l’ordinateur, mais triomphent en se connectant l’un à
l’autre. Pour les sédentaires, ils sont des substituts au voyage ; pour les
nomades, des moyens de rester en relation entre eux et avec les
sédentaires. L’un et l’autre permettent à chacun d’avoir, pour la première
fois, une adresse non territoriale (numéro de téléphone mobile ou adresse
e-mail).
Le premier téléphone mobile non militaire apparaît en GrandeBretagne à la fin des années 1970. Il nécessite d’abord l’allocation d’une
fréquence et une batterie portative très encombrante, jusqu’à ce que les
réseaux cellulaires augmentent les capacités de transmission et que les
batteries se miniaturisent. En trente ans, le mobile devient planétaire et
fait circuler voix et données. Il est aujourd’hui le plus grand succès
commercial de tous les temps : en 2009, plus de 3 milliards de personnes
en disposent, soit près des deux tiers des humains à même de l’utiliser.
Parallèlement, il devient possible de mettre en relation deux
ordinateurs par téléphone. Dans ce cas là aussi, la généralisation d’une
nouvelle technologie prendra trente ans : c’est Internet. Le cheminement
en est très intéressant. En août 1962, le MIT, prestigieuse université
située près de Boston, publie les premiers textes décrivant les interactions
possibles dans un réseau d’ordinateurs qui seraient reliés par téléphone ;
en 1965, est testée la première connexion informatique à longue distance
entre un ordinateur situé dans le Massachusetts et un autre situé en
Californie. En 1969, des centres névralgiques de l’US Army créent le
réseau Arpanet pour échanger entre eux des informations électroniques
en toute confidentialité. En 1979, des étudiants américains créent les
premiers newsgroups pour communiquer des données civiles à travers les
quelques centaines d’ordinateurs connectés dans les centres de
recherches et les universités. En 1981, Arpanet arrive en Europe. La
même année apparaît le protocole TCP/IP et le mot « Internet ». En 1983
est ouvert le premier serveur gérant des noms de sites. En 1984, mille
ordinateurs sont connectés ; en 1989, Internet s’ouvre au grand public et
se créent les premières adresses e-mail. À partir de 1990, Tim BernersLee, un chercheur britannique travaillant dans un centre de recherche
nucléaire européen à Genève, le CERN, invente une langue commune
pour tous les acteurs connectés à ce réseau, le html ; il organise la
communauté de ceux qui l’utilisent, qu’il nomme le World Wide Web et
dont il met en ligne, le 6 août 1991, la première adresse
(http://info.cern.ch/).
Leçon pour l’avenir : nombre d’innovations majeures sont le produit
du travail de chercheurs payés sur fonds publics pour chercher tout autre
chose.
Surgissent alors de très nombreuses applications de l’informatique
connectée ; elles sont, elles aussi, destinées à améliorer la productivité
des services : logiciels de gestion commerciale, de courrier électronique,
de commerce électronique, d’échanges de données financières. En 1992,
un million d’ordinateurs sont connectés ; ils passent de dix millions en
1996 à plus d’un milliard en 2009.
Internet apparaît alors comme une sorte de nouveau continent, cette
fois virtuel, à découvrir, à peupler, à organiser, avec un champ infini pour
des activités marchandes. Certaines entreprises de logiciels deviennent
parmi les premières du monde : Microsoft, AOL, Oracle, Google, pour la
plupart devenues californiennes. En 1998, le chiffre d’affaires de
l’économie d’Internet dépasse celui des télécommunications et des
compagnies aériennes. Plus encore, Internet démultiplie aussi les moyens
du téléphone portable, qui devient progressivement lecteur vidéo,
appareil photo, récepteur de télévision, éditeur de blogs. En 2004, Apple
comprend que le profit se fait sur l’objet nomade et non sur les données
qui y circulent, gratuitement pour l’essentiel : l’Ipod remplace le
baladeur, là encore avec des centaines de millions d’exemplaires vendus.
Les jeux vidéo, mêlant curiosité et aventure, se développent aussi ;
d’abord sous forme de logiciels pour joueur solitaire, puis ils se
connectent à Internet et deviennent des jeux multijoueurs à la croissance
exponentielle : en 2009, 100 millions de personnes jouent en réseau et
achètent pour plus d’un milliard de dollars de biens virtuels.
Au total, en 2009, l’activité sur Internet dépasse dans le monde les
4 000 milliards de dollars, soit 10 % du PIB mondial, dont un peu moins
de la moitié aux États-Unis.
Internet accélère aussi le développement des services financiers ; grâce
à lui, le rapport entre l’économie financière et l’économie réelle
augmente en flèche, passant aux États-Unis de 2 en 1970 à 50 en 2009.
Les transactions financières internationales représentent, en 2009, quatrevingts fois le volume du commerce mondial, contre 3,5 fois en 1997 ; ce
qui signifie que le volume du commerce mondial annuel ne représente
plus que 4,3 jours de transactions sur le marché des devises, des titres et
des options diverses.
Le marché de l’assurance devient lui aussi, grâce à Internet,
considérable ; il accélère la croissance des systèmes financiers en
couvrant les principaux risques sur les principaux marchés et en
développant des produits spécifiques, comme les CDS qui permettent à
tout le monde de devenir assureur. L’assurance des biens et des personnes
représente en 2009 environ 15 % du PIB aux États-Unis, et 7,5 % du PIB
mondial, soit 3 700 milliards de dollars, contre 2 000 milliards pour
l’énergie en 2005. Les fonds de couverture de risques gèrent environ
2 680 milliards de dollars au troisième trimestre 2008, soit plus du triple
de ce qu’ils étaient en l’an 2000. Ces fonds représentent un tiers des
transactions boursières ; ils commencent même à prendre des
participations actives dans des entreprises cotées, gérant des actifs de
particuliers, et plus seulement ceux des acteurs financiers. Ils prennent
parfois des risques illimités et prennent des paris sur des risques sans en
avoir le financement !
Le centre de gravité économique et démographique des États-Unis se
déplace alors du nord-est vers le sud-ouest : en 2008, la Californie est
devenu le premier des États en termes de PIB (13 % du PIB américain
pour 12 % de la population) et se classerait sixième au monde si elle était
un État indépendant. Entre 1980 et 1990, 54,3 % de la croissance
démographique nationale se fait en Californie, en Floride et au Texas. À
partir de 1990, le Sud et l’Ouest américains rassemblent plus de la moitié
de la population du pays.
Le PIB de l’ancien « cœur », l’État de New York, désormais le
deuxième en taille, ne représente plus que 60 % de celui de la Californie,
tout en restant le centre de la finance mondiale.
Les États-Unis retrouvent alors leur dynamique de croissance,
d’emploi, de productivité, d’entreprise ; l’esprit pionnier se renouvelle.
La culture californienne de la distraction, du cinéma à la musique et à
l’information, trouve dans les objets nomades des débouchés
radicalement nouveaux. Les prix des autres produits d’équipement, y
compris l’automobile, baissent ; l’économie américaine consomme en
2009 deux fois moins de pétrole par unité produite qu’en 1985.
Les patrimoines des Américains moyens augmentent aussi
massivement : ceux-ci possèdent en 2008 12,5 billions de dollars placés
dans l’immobilier et en valeurs boursières. En 2008, deux tiers des
ménages sont propriétaires de leur logement (contre 40 % en 1939). Les
plus-values réalisées par l’immobilier représentent 60 % du total de leur
enrichissement des vingt dernières années. La recherche de l’équité, dont
parle alors le philosophe américain John Rawls, remplace, au moins dans
le discours, celle de l’égalité.
Dans son adresse inaugurale de janvier 2005, G. W. Bush résume en
ces termes la situation de l’époque : « Nous allons de l’avant avec une
confiance absolue dans le triomphe de la liberté… L’Histoire voit la
justice fluer et refluer, mais elle possède une direction visible, définie par
la liberté et par l’Auteur de la liberté. » Toute l’idéologie de l’Ordre
marchand et de sa neuvième forme se trouve parfaitement résumée dans
ces quelques lignes.
Pourtant, même si peu de gens le perçoivent encore, quand commence
l’année 2007, cette croissance est largement fondée sur l’endettement des
ménages, lesquels n’épargnent plus, et non sur l’augmentation du pouvoir
d’achat des salariés qui a cessé de croître depuis 1982.
Les États-Unis s’installent ainsi plus que jamais comme la
superpuissance planétaire. Ils organisent des réseaux et constituent des
bases de données pour analyser, séduire, convaincre, influencer.
La croissance économique mondiale s’accélère aussi : l’Ordre
marchand s’étend à de nouvelles démocraties de marché. En Amérique
latine et en Europe de l’Ouest, les dictatures tombent l’une après l’autre :
la Grèce, l’Espagne, le Chili, l’Argentine, le Brésil, la Turquie. À partir
de 1985, le système soviétique lui-même, que tout le monde croyait
inébranlable, se révèle incapable de soutenir la course aux armements
lancée par le président américain et appuyée par l’Europe de l’Ouest.
Quand, en 1988, Mikhaïl Gorbatchev tente d’instaurer la démocratie en
maintenant les règles de l’économie planifiée et de la propriété collective,
il échoue et il faut moins de trois ans pour passer de la glasnost à la
perestroïka, c’est-à-dire pour comprendre que la démocratie ne peut
exister sans une économie de marché. L’ensemble du bloc soviétique se
défait et se rapproche de l’Union européenne.
Le système mondial se libéralise partout. En 2008, 137 pays ont aboli
la peine de mort ; 140 pays pratiquent des élections plus ou moins libres ;
82 d’entre eux sont à peu près démocratiques, c’est-à–dire que le pouvoir
exécutif y est contrôlé par un parlement, et que les principaux droits de
l’homme y sont respectés.
Début 2008, les résultats de la neuvième forme de l’Ordre marchand
peuvent paraître encore exceptionnels : entre 1980 et 2008, le PIB
mondial est multiplié par 3, le commerce de produits industriels par 25.
La production de la planète dépasse les 40 trillions d’euros et augmente
de plus de 4 % par an, vitesse jamais atteinte dans l’histoire. À partir de
1985, les exportations représentent à nouveau 13 % du PIB mondial, ratio
qu’elles n’avaient pas atteint depuis 1913.
Les rapports de forces se modifient : en valeur relative, les États-Unis
stagnent ; l’Europe décline, l’Asie remonte. La croissance annuelle
dépasse en 2008 les 7,6 % en Asie, un peu moins aux États-Unis et
beaucoup moins en Europe. De 1980 à 2008, le PIB de l’Asie est
multiplié par 4, celui de la Chine par 3, celui de l’Inde par 3, celui de
l’Europe par 2. Entre 1980 et 2008, la part des États-Unis dans le PIB
mondial reste égale à 21 %, celle de l’Union européenne décroît, passant
de 28 % à 20 %, celle de l’Asie de l’Est (Chine, Japon, Corée, Taïwan,
Singapour, Hong Kong, Malaisie, Thaïlande, Philippines, Indonésie)
augmente, passant de 16 % à 28 %.
L’Europe, pourtant économiquement rassemblée, perd du terrain ; sa
compétitivité baisse ; son dynamisme se ralentit, sa population vieillit.
Même si l’Union européenne réussit, en 1992, à se doter d’une monnaie
unique, elle ne devient pas une démocratie de marché intégrée ; elle ne
progresse plus au rythme du reste du monde ; le PIB par habitant y est en
2008 de 25 % inférieur à celui des États-Unis ; la recherche y est
beaucoup plus faible ; les meilleurs éléments de la classe créative quittent
l’Europe pour le Nouveau Monde ; une part importante de l’industrie du
Vieux Continent se déplace vers l’Asie sans être remplacée par des
industries nouvelles. La Russie, pourtant formidablement enrichie par ses
immenses ressources pétrolières, ne réussit pas à recréer les bases de son
développement : l’espérance de vie baisse, les infrastructures se défont.
Alors que les dépenses de Sécurité sociale sont censées représenter 20 %
du PIB russe, elles ne s’élèvent en réalité qu’à 2 % de ce PIB. Et
pourtant, la Banque centrale russe dispose de plus de 250 milliards de
dollars de réserves.
Le Pacifique devient la première mer du monde : en 1990, le
commerce transpacifique dépasse déjà de moitié le commerce
transatlantique ; la moitié du commerce mondial s’y effectue. Neuf des
douze plus grands ports du monde sont situés sur le littoral asiatique du
Pacifique, et la majorité du transport de fret aérien de la planète traverse
cet océan.
L’Asie s’approche à nouveau du « cœur » : les deux tiers des diplômés
américains, en sciences et en ingénierie, sont, en 2008, d’origine
asiatique ; même s’ils demeurent ensuite un certain temps aux États-Unis,
beaucoup créent d’impressionnants réseaux avec leurs partenaires
d’Extrême-Orient ; de très nombreuses entreprises des États-Unis, en
particulier en Californie, sont fondées et dirigées par des étrangers :
EBay par un Iranien, Google par un Russe, Juniper par un Indien.
Le Japon, qui aurait pu un temps, on l’a vu, devenir le « cœur », entre
en 1995 dans une crise dont il ressort très affaibli en 2005. Il reste
cependant en 2008 la deuxième économie du monde.
La Chine décolle après 1989 : la plus grande dictature du monde
produit en 2008 plus de la moitié des produits phares des formes
antérieures (réfrigérateurs, téléviseurs, machines à laver). Elle est
aujourd’hui le premier consommateur mondial de cuivre, de fer, de
nickel, de plomb, d’aluminium ; le second de pétrole (7 millions de
barils/ jour, contre 21 aux USA et 5,5 au Japon). La Chine entre même
pour un tiers dans la croissance mondiale annuelle de la consommation
de pétrole. Le PIB chinois par habitant atteint, en 2008, 2 458 dollars et il
dépasserait même, à Shanghai, les 7 000 dollars. Cette même année,
l’enseignement supérieur chinois forme 800 000 ingénieurs, et la Chine
compte plus d’abonnés à Internet que les États-Unis. Mais les salaires y
sont encore le vingtième de ce qu’ils sont outre-Atlantique.
L’Inde, devenue une démocratie de marché à partir de 1985, entre elle
aussi en forte croissance, avec un secteur industriel exceptionnel et des
entreprises de taille mondiale. Avec, plus encore qu’en Chine, d’extrêmes
inégalités, on y compte déjà 80 000 millionnaires en dollars ; une
centaine de compagnies indiennes sont déjà valorisées à plus d’un
milliard de dollars. Le secteur agricole indien emploie encore en 2008
plus de la moitié de la population active et ne produit qu’un quart du PIB.
Cette population agricole est constituée à 80 % de paysans possédant
moins d’un hectare de terre. Les inégalités entre classes, genres, ethnies
et régions sont énormes : par exemple, les habitants des régions de Bihâr,
d’Orissa et d’Assam ont aujourd’hui dix fois moins de chances qu’un
habitant de New Delhi d’être un jour diplômés de l’enseignement
supérieur ou d’être équipés en téléphone portable. Et dans les bidonvilles
de Bombay, il y a plus d’habitants que dans toute la Norvège.
D’autres pays d’Asie progressent aussi très vite : la Corée du Sud, à
peine sortie de la dictature en 1990, décolle sur tous les terrains, de
l’automobile au téléphone. Elle est particulièrement en avance sur le reste
du monde en matière de connexions à très haut débit par fibre optique ;
elle est aussi pionnière en matière de multimédias avec Cyworld, qui
rassemble le tiers de la population du pays, et avec OhMyNews, site de
journalisme participatif, devenu l’un des médias les plus puissants et
écoutés du pays. Derrière les plus grandes firmes, les chaebol, émergent
d’autres entreprises de pointe, comme NHN, qui développe un des seuls
concurrents sérieux de Google, et NC Soft, qui exploite l’un des
principaux jeux de rôles multijoueurs en réseau, Lineage. Les produits
culturels coréens déferlent sur le reste de l’Asie, suscitant l’engouement
d’une population allant des mères de famille tokyoïtes à la jeunesse
chinoise, vietnamienne ou philippine. Les films, feuilletons, chanteurs
coréens forment une « vague coréenne » (hallyu) qui renvoie aux
jeunesses asiatiques l’image d’une société ayant réussi à concilier la
modernité occidentale et les valeurs traditionnelles asiatiques ; un modèle
qu’elles sont plus enclines à recevoir de Corée que d’un Japon n’ayant
pas encore achevé le travail de mémoire de son passé impérialiste.
En Amérique latine, tous les pays sauf Cuba sont, en 2008, des
démocraties de marché. En Afrique, où les dictateurs sont chassés l’un
après l’autre, quelques pays sortent même de la récession ; de 1986 à
2008, la proportion d’individus sachant lire et écrire est passée de 40 % à
67 % au Rwanda, de 33 % à 64 % au Nigeria, de 27 % à 47 % en Côted’Ivoire, de 40 % à 63 % en Algérie.
Tout semble donc en place pour que cette neuvième forme réduise
massivement la pauvreté et dure encore très longtemps.
Les débuts de la fin :
la grande crise financière
Et pourtant, la fin de la neuvième forme s’annonce déjà ; comme,
avant elle, s’annonçait longtemps à l’avance celle de toutes ses
devancières.
D’abord, l’Ordre marchand souffre de nombreuses contradictions
internes. Les déficits externes explosent et leur financement est de plus
en plus dépendant de l’étranger. Alors qu’en 1985 le déficit extérieur
américain (qui était de 2,8 % du PIB) n’était financé qu’à raison de 8 %
par des gouvernements étrangers, il est en 2008 de 5,2 % du PIB, financé
à plus de 30 % par l’étranger. De plus, les deux tiers des réserves
mondiales, libellées en dollars, dont 2 000 milliards seulement en Asie,
ont perdu un tiers de leur valeur en euros depuis 2002.
Proliférant, excessif, illimité, sans contrôle, le système financier
américain exige des rentabilités que l’industrie ne peut atteindre, au point
que les entreprises industrielles prêtent désormais l’argent qu’elles
gagnent au secteur financier plutôt que de l’investir dans leurs propres
activités. En conséquence, les automobiles, les biens d’équipement
ménagers, les téléviseurs, les téléphones américains ne sont plus de la
meilleure qualité mondiale. Et les entreprises américaines croulent sous
leurs dettes à l’égard de leurs retraités.
Par ailleurs, une partie de l’industrie américaine est menacée par
l’arrivée d’Internet : tout ce qui peut être dématérialisé est
progressivement échangé gratuitement. Les majors vendent déjà moins
de CD qu’il y a dix ans ; les tentatives pour remplacer les ventes de CD
par des ventes de fichiers numériques échouent : en 2005, les 20 milliards
de fichiers numériques de musique téléchargés de par le monde
correspondent en pratique à un CD sur trois vendu dans le monde, soit
4,5 milliards de dollars.
Les salariés sont aussi de plus en plus endettés, en particulier auprès de
deux entreprises publiques (Fannie Mae, deuxième entreprise des ÉtatsUnis, et Freddie Mac, la cinquième), qui possèdent ou garantissent
1 400 milliards de dollars de prêts hypothécaires, dette multipliée par
quatre en dix ans. Le taux d’épargne des salaires américains n’est plus
que de 0,2 %, le plus bas du monde, alors qu’il était de 7 % au début des
années 90. Entre 2005 et 2008, les Américains ont dépensé presque tout
ce qu’ils gagnaient. La concurrence des prêteurs est impitoyable : alors
qu’il y a vingt ans les banquiers renâclaient quand 30 % du revenu d’un
ménage étaient consacrés au remboursement de ses dettes, ils considèrent
en 2008 qu’un niveau de 50 % est parfaitement tolérable.
Par ailleurs, les inégalités se creusent entre les plus riches Américains
et les autres : la moitié de la richesse créée de 1990 à 2008 a bénéficié à
1 % des ménages. Le salaire ouvrier américain baisse depuis 1973 en
raison de la concurrence de l’immigration et de celle des délocalisations.
En 2008, les salariés américains travaillent en moyenne 46 semaines, soit
6 de plus que les Européens ; et ils ont deux fois moins de semaines de
congés que les Européens.
Le désastre de Katrina en 2005 et ceux qui ont suivi en 2007 et 2008
ont révélé l’inégalité structurelle des services publics américains et
montré l’incapacité de l’administration à gérer les problèmes
d’infrastructures du pays : 30 % des ponts américains ne sont pas sûrs.
En 2008, en Californie même où le salaire horaire minimum est
pourtant en principe de 8 dollars, un enfant sur cinq vit au-dessous du
seuil de pauvreté. Entre 2,3 et 3,5 millions de sédentaires américains sont
chaque année sans abri ; près d’un enfant noir sur dix, un enfant d’origine
hispanique sur vingt résident au moins deux mois par an dans un refuge ;
c’est le cas aussi d’une personne âgée sur dix. À New York, plus de
38 000 personnes sont hébergées chaque nuit dans des abris municipaux,
dont 16 000 enfants. En 2006, 47 millions d’Américains, soit 16 % de la
population, sont dépourvus d’assurance santé.
À l’été 2008, il devient clair que le système financier américain a
financé l’acquisition de logements à des gens qui n’avaient pas les
moyens de rembourser les échéances en leur fournissant des prêts dits
subprime, c’est-à-dire de mauvaise qualité. On découvre alors l’extrême
fragilité du système financier mondial qui manque de tomber
globalement en faillite en octobre 2008 (juste avant l’éléction à la
présidence des États-Unis du premier président noir de leur histoire) et
qui n’est sauvé que par la décision consciente des gouvernements de
reporter la totalité des difficultés financières sur les contribuables.
Alors que, fin 2007, l’endettement total des acteurs économiques aux
États-Unis était de 350 % du PIB, soit beaucoup plus qu’à la fin de 1929
où il atteignait les 250 %, il est, à la fin de l’année 2009, près de 500 %
du PIB. L’endettement des ménages atteint les 100 %, et la dette publique
américaine dépasse le niveau du PIB du pays.
Les banques et assureurs américains sont très largement touchés.
Lehman fait faillite et AIG est sauvé de justesse. Fin 2009, seul Goldman
Sachs semble dominer encore le paysage financier mondial.
La récession s’étend partout. La croissance mondiale devient nulle en
2008 ; celle des États-Unis comme celle de l’Europe sont négatives. En
2009, la récession est partout. Seule la Chine réussit, grâce à son plan de
relance, à maintenir une croissance positive.
À l’échelle du monde, les contrastes aggravés par cette crise confinent
aux extrêmes : en 2009, un tiers de l’humanité survit avec moins de
1,25 dollar par jour, nouveau seuil de pauvreté, et 1,3 milliard ne dispose
pas même de plus de 1 dollar. Le salaire horaire minimal d’un
Californien est quatre fois supérieur au salaire journalier du tiers de
l’humanité. La moitié des habitants du globe n’ont accès dignement ni à
l’eau courante, ni à l’éducation, ni à la santé, ni au crédit, ni au logement.
78 % des habitants des villes du Sud vivent dans des taudis. Ils sont
99,4 % en Éthiopie. Les villes croissent de façon désordonnée : Dacca,
Kinshasa et Lagos ont vu leur population multipliée par quarante
entre 1950 et 2009. On dénombre 200 000 bidonvilles de par le monde.
Selon un rapport des Nations unies de juin 2006, près d’un citadin sur
trois habite un bidonville. Les quarante-neuf pays les plus pauvres de la
planète, qui regroupent 11 % de la population mondiale, ne reçoivent
encore que 0,5 % du PIB mondial.
L’agriculture mondiale piétine, alors que la population augmente de
plus en plus vite et souffre encore de la faim. La production agricole
mondiale actuelle devra être multipliée par 2,25 pour nourrir l’ensemble
des habitants de la planète d’ici 2050. La quantité de calories disponible
par habitant de la planète n’a augmenté que de 3 % entre 1994 et 2009.
Cette même année, 850 millions de personnes sont en situation de
malnutrition, soit plus que jamais auparavant, 1 milliard (dont les deux
tiers sont des femmes) sont illettrées ; plus de 150 millions d’enfants
entre 6 et 11 ans ne vont pas à l’école.
La croissance aggrave la misère de beaucoup. Une part importante des
biens exportés à très bas prix (vêtements, jouets, articles de sports) vers
les magasins d’Europe et d’Amérique est fabriquée par des travailleurs
ultra-exploités dans les pays les plus pauvres d’Asie et d’Amérique
latine. 158 millions d’enfants âgés de 5 à 14 ans, soit un sur six, sont
contraints au travail ; il n’y a jamais eu dans l’Histoire de période
comptant autant d’esclaves, dont on estime le nombre entre 12 et
27 millions. En 2009, 22 000 enfants sont décédés du fait d’accidents du
travail. Au Bangladesh, par exemple, le salaire minimum mensuel des
entreprises d’exportation ne dépasse pas les dix dollars par mois et n’a
pas été réévalué depuis 1994, malgré des émeutes ; les enfants travaillent
sept jours sur sept ; or les salaires ne représentent que moins de 10 % des
coûts de production. Et personne ne contrôle rien.
En Afrique, la situation est pire encore : le revenu par habitant a baissé
d’un quart entre 1987 et 2009. La dette de l’Afrique subsaharienne a ainsi
été multipliée par 4, passant de 45 milliards de dollars en 1980 à
175 milliards de dollars en 2003, et la dette extérieure publique de
l’ensemble de l’Afrique est passée quant à elle de 89 milliards de dollars
en 1980 à 231 milliards de dollars en 2003. En 2003, l’Afrique compte
25,3 millions de séropositifs et 12 millions d’enfants orphelins à cause du
sida, maladie apparue au début des années 1980, détruisant
l’infrastructure humaine de ces pays ; 27 000 seulement reçoivent un
traitement, le coût de la trithérapie étant 12 000 fois plus élevé que ce que
chaque Africain dépense annuellement en médicaments.
Là où le statut des femmes est particulièrement aliéné – de l’Afrique
du Nord au nord de l’Inde, et quelle que soit la religion –, la misère est
encore pire.
Devant ce terrible décalage, les mouvements de population
s’accélèrent. En Afrique, en particulier, en 2009, plus du cinquième des
habitants vit ailleurs que là où il est né. C’est aussi le cas d’un cinquième
des habitants de l’Australie, du douzième de ceux des États-Unis, du
vingtième de ceux de l’Union européenne.
De plus, les violences n’ont jamais cessé : s’il n’y a pas de guerre
déclarée, la disparition de l’affrontement Est/Ouest révèle au grand jour
les écarts Nord/Sud. Les guerres civiles sont partout, des Balkans à
l’Amérique latine, de l’Afrique au Moyen-Orient.
En juillet 1991, à peine le mur de Berlin tombé, l’Irak, un des
nouveaux alliés laïcs de l’Amérique, croit pouvoir profiter du soutien de
Washington pour s’emparer du pétrole du Koweït, auquel il doit renoncer
après la guerre du Golfe, à l’occasion de laquelle des troupes américaines
s’installent près des Lieux saints d’Arabie Saoudite. Peu après, des
pirates sunnites, puis chiites, utilisés dans les années 1970 par les ÉtatsUnis, en Afghanistan et ailleurs, pour contrer l’influence soviétique,
se retournent contre Washington. Des attentats se multiplient pour
chasser les « Infidèles » de Terre sainte, puis de terre arabe. Dans les
premières années du troisième millénaire de l’ère chrétienne, en Arabie,
en Afrique, à New York, puis en Afghanistan, en Irak, au Liban, une
partie de l’islam, si profondément hostile au monde soviétique, devient
l’ennemi du capitalisme, des États-Unis et de leurs alliés. Le
11 septembre 2001, des pirates pétris de théologie détournent des moyens
nomades (des avions de ligne) pour abattre des monuments sédentaires
(des tours new-yorkaises).
Les États-Unis, pourtant très gravement touchés par la crise financière,
doivent alors à nouveau accroître leurs dépenses de sécurité pour se
protéger à l’intérieur et pour attaquer à l’extérieur ceux qu’ils désignent
comme les responsables. Ils déclenchent ainsi une guerre interminable en
Afghanistan puis en Irak. Bourbier : les estimations du coût de la seule
guerre en Irak pour 2009 se montent jusqu’à 3 000 milliards de dollars,
soit 2,5 % du PIB américain. Une nouvelle fois – la neuvième –, le coût
de la défense d’un « cœur » menace sa survie.
***
Au total, jusqu’à aujourd’hui, l’Ordre marchand a donc connu neuf
formes successives, autour de neuf villes-« cœurs » : Bruges, Venise,
Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York et enfin Los
Angeles.
L’avenir, qui semble sourire à l’infini à l’Amérique, devrait pourtant
s’inspirer des leçons du passé. Il pourrait en effet lui ressembler, en
meilleur et en pire : la neuvième forme déclinerait, une dixième
apparaîtrait, dans de nouveaux bouleversements géopolitiques,
économiques, technologiques et culturels avec un nouveau « cœur » et de
nouveaux vaincus.
L’Histoire qui précède aidera à tracer les contours de cet avenir, à en
déceler les périls pour tenter de les maîtriser.
3
Première vague de l’avenir :
la fin de l’Empire américain
Là commence l’histoire de l’avenir, a priori imprévisible : tant de
paramètres peuvent influencer son cours ; tant de coïncidences peuvent
transformer un incident local en épisode planétaire heureux ou
malheureux ; tant d’acteurs auront leur mot à dire sur la géopolitique, la
culture, l’idéologie, l’économie, qu’il semble impossible de répondre à
aucune des questions qu’on peut se poser sur le futur, même le plus
proche : la crise financière se terminera-t-elle par un retour de la toutepuissance de Wall Street ? Les désordres financiers mondiaux pourrontils être maîtrisés ? Les États-Unis vont–ils se retirer sans drame de
l’Irak ? La paix au Moyen-Orient sera-t-elle un jour possible ? La natalité
mondiale remontera-t-elle aussi mystérieusement qu’elle a baissé ? Le
pétrole manquera-t-il dans vingt ans ou dans cinquante ans ? Trouvera-ton des énergies de substitution ? La misère et les inégalités dans les pays
riches seront-t–elles sources de nouvelles violences ? Les pays arabes
connaîtront-ils un jour un mouvement démocratique comme celui de
l’Europe de l’Est ? Le Pakistan ou l’Égypte basculeront-ils dans
l’islamisme ? Les détroits d’Ormuz et de Malacca, par lesquels circule
l’essentiel du pétrole du monde, seront-ils obstrués par des bateaux
coulés par des pirates ? La Corée du Nord fera-t-elle usage de l’arme
nucléaire ? L’Occident emploiera-t-il la force pour empêcher l’Iran de
s’en doter ? Un attentat terroriste en Occident fera-t–il plier un
gouvernement ? Conduira-t-il à la mise en place de régimes policiers
autoritaires ? Les technologies rendront-elles possibles de nouvelles
formes de dictature ? Les religions deviendront-elles tolérantes ?
Découvrira-t–on de nouveaux moyens de venir à bout du cancer, du sida,
de l’obésité ? La maladie du poulet, ou toute autre épizootie, sera–t–elle
un jour transmissible à l’homme ? Une nouvelle religion ou une nouvelle
idéologie surgira-t-elle ? Les ouvriers hyperexploités des usines chinoises
ou bangladeshies se révolteront-ils ? Le cours de la monnaie chinoise vat-il décupler par rapport au dollar ? Le processus d’intégration
européenne peut-il reprendre ? Les OGM ou les nanotechnologies se
révéleront-ils une menace ou une chance ? Le climat sera-t-il un jour si
dégradé que la vie deviendra impossible sur Terre ? Une guerre de
religion opposera-t-elle chrétienté et islam ? De nouvelles formes de
relations sexuelles et amoureuses bouleverseront-elles la morale ?
Chaque réponse à chacune de ces questions – et à bien d’autres –
orientera les prochaines décennies dans un sens très particulier, vers le
pire ou vers le meilleur. C’est d’ailleurs le propre des temps qui
viennent : une instabilité si évidente et une interdépendance si poussée
que toute révolte, toute idée neuve, tout progrès technique, tout acte
terroriste, tout coup d’État, tout mouvement de masse, toute découverte
scientifique pourraient réorienter la direction du monde. En particulier,
plus prosaïquement, chacun de ces événements pourrait influer sur la
liberté de circulation des idées, des marchandises, des capitaux et des
hommes. Et donc sur la croissance, l’emploi et la liberté. Or ces
questions sont si imprévisibles que le nombre des futurs possibles est
presque infini.
Pourtant, la plupart de ces événements n’auront qu’un impact
temporaire sur l’évolution du monde. Car au-delà des problèmes qui
semblent aujourd’hui majeurs, et qui seront un jour résolus (nous verrons
plus loin en détail à travers quelles péripéties), de grandes tendances
continueront d’être à l’œuvre, quasi immuables.
L’Histoire longue, on l’a vu, a obéi jusqu’ici à quelques règles
simples ; depuis que la démocratie et le marché sont apparus, l’évolution
va dans une direction unique : de siècle en siècle, elle généralise la liberté
politique et canalise les désirs vers leur expression marchande. De siècle
en siècle, les paysans vont vers les villes. De siècle en siècle, l’ensemble
des démocraties de marché se rassemble en un marché de plus en plus
vaste et intégré, autour d’un « cœur » provisoire. Pour prendre le pouvoir
sur le monde marchand, pour devenir le « cœur », une ville, ou une
région, doit être le plus grand nœud de communication du moment et être
dotée d’un très puissant arrière-pays agricole et industriel. Le « cœur »
doit aussi être capable de créer des institutions bancaires assez
audacieuses pour oser financer les projets d’une classe créative, mettant
en œuvre des technologies nouvelles, permettant de transformer le
service le plus envahissant du moment en objet industriel. Le « cœur »
doit enfin être capable de contrôler politiquement, socialement,
culturellement et militairement les minorités hostiles, les lignes de
communication et les sources de matières premières.
Aujourd’hui, tout donne à penser que, malgré la crise qui touche très
largement les États-Unis, en particulier la Californie, Los Angeles,
neuvième « cœur » de l’Ordre marchand, sera encore pour un temps
capable de remplir un tel rôle.
Pourtant, la forme actuelle du capitalisme est soumise aux mêmes
menaces que celles qui ont eu raison des formes précédentes : sa sécurité
est en péril, sa classe créative n’est plus loyale, les progrès techniques
industriellement exploitables y sont de plus en plus lents, l’industrie y est
de moins en moins rentable, la spéculation financière de plus en plus
effrénée. Les inégalités s’y aggravent, la colère y gronde, un endettement
considérable s’y développe. Surtout, le « cœur » doute de sa propre
volonté de le rester.
Un jour – dans trente ans au plus – cette neuvième forme, comme les
huit précédentes, rencontrera des limites.
Une fois de plus, le marché jouera contre le « cœur » ; une nouvelle
technologie remplacera d’autres services par d’autres objets industriels :
après l’automobile, les biens d’équipements ménagers et les objets
nomades viendront d’autres objets majeurs, lancés par un autre « cœur »,
idéologiquement, militairement et culturellement plus dynamique, autour
d’un autre projet.
Avant que cela n’advienne se produiront des événements
innombrables, la plupart dans le droit fil de l’Histoire.
Le bel avenir de la neuvième forme
Malgré la crise financière qui semble sonner le glas de sa puissance,
jamais la classe californienne n’a été aussi inventive, riche et
prometteuse. Jamais le niveau de vie californien n’a été aussi élevé.
Jamais les profits des grandes entreprises américaines n’ont atteint de tels
sommets. Jamais la maîtrise militaire et technologique des États-Unis n’a
été aussi grande qu’aujourd’hui. Jamais l’innovation industrielle et
financière américaine n’a été aussi triomphante. Jamais les États-Unis
n’ont autant dominé le monde, militairement, politiquement,
économiquement, culturellement et même, dans une certaine mesure,
démographiquement : ils sont encore aujourd’hui le troisième pays le
plus peuplé du monde, et le resteront en 2040 avec quelque 350 millions
d’habitants. Et personne ne se trouve en situation de remplacer Wall
Street comme première place financière mondiale.
De plus, malgré l’impact social et économique de la crise financière,
aucun rival crédible ne s’annonce ni en Europe, ni en Asie, ni ailleurs ; et
aucun autre modèle de développement n’est même, semble-t-il,
imaginable. En conséquence, au moins jusqu’en 2025, les gens les plus
riches du monde et les principales banques centrales considéreront encore
les États-Unis, et le dollar, comme les meilleurs refuges économique,
politique et financier. En particulier, la fiscalité américaine, en
supprimant bientôt l’essentiel des droits de succession, attirera, plus
encore qu’elle ne le fait déjà, les fortunes exotiques. Les universités
américaines pourront aussi reconstituer sans cesse la classe créative du
pays en recrutant certains des meilleurs étudiants du monde, qui y
resteront ensuite pour créer.
Los Angeles demeurera le centre culturel, technologique et industriel
du pays ; Washington la capitale politique, et New York la métropole
financière du monde. Les États-Unis garderont longtemps encore le
contrôle des technologies de la défense, du transport des données, de la
microélectronique, de l’énergie, des télécommunications, de
l’aéronautique, des moteurs, des matériaux, des systèmes de guidage. Ils
maintiendront durablement leur part dans la production mondiale ; leurs
déficits continueront de fonctionner comme des machines à développer la
consommation aux États-Unis et la production ailleurs. Au total, pendant
les deux prochaines décennies au moins, et même si la croissance
américaine pourrait être provisoirement interrompue par des crises
financières, des récessions ou par des conflits, l’essentiel des événements
culturels, politiques, militaires, esthétiques, moraux et sociaux de la
planète accentuera encore la suprématie des États-Unis.
Aussi longtemps qu’il sera possible de différer les autres avenirs dont
il sera question plus loin, la croissance mondiale pourra recouvrer son
rythme moyen actuel de 3 à 4 % l’an, moyennant une croissance de
l’Occident inférieure à 2 %. En 2025, si l’on prolonge les tendances (ce
qui ne donne qu’une très vague idée de l’avenir, même à vingt ans), le
PIB mondial aura crû de 80 % et le revenu moyen de chaque habitant de
la planète de moitié. La Chine et l’Inde devraient à elles seules
représenter 50 % du PIB mondial en 2060. Une partie significative des
plus pauvres seront entrés dans l’économie de marché comme travailleurs
et comme consommateurs. Des produits adaptés à leur pouvoir d’achat
(aliments, vêtements, logements, médicaments, motos, ordinateurs,
téléphones, produits financiers) seront commercialisés. Les émigrés
financeront leur pays d’origine par le transfert de leur épargne. Le
microcrédit (qui donne déjà accès au financement d’un outil de travail à
plus de cent millions des plus pauvres des entrepreneurs) s’étendra, en
2025, au moins à cinq cents millions de chefs de famille ; la microassurance permettra d’assurer aux familles les plus démunies une
couverture sociale minimale. Même si, en 2025, près de la moitié de la
population du monde ne survivra encore qu’avec 1,25 dollar par jour, la
part de la population mondiale participant à l’économie de marché et
sachant lire et écrire aura notablement augmenté.
Parallèlement, cette croissance économique étendra le champ de la
démocratie : aucun régime autoritaire n’a jamais résisté durablement à
l’abondance. Les plus récents (du général Franco au général Suharto, du
général Pinochet au général Marcos) se sont révélés incapables d’utiliser
une forte croissance pour maintenir leur contrôle sur les classes
moyennes. La plupart des pays qui ne sont pas encore des démocraties de
marché (Chine, Corée du Nord, Birmanie, Vietnam, Pakistan, Iran même)
pourraient le devenir. Des gouvernements, des institutions, des
administrations, des appareils policiers et judiciaires y obéiront à des
parlements élus et non plus à des partis uniques ou à des autorités
théologiques.
Pendant ces deux prochaines décennies, l’Union européenne ne sera
vraisemblablement rien de plus qu’un simple espace économique
commun, élargi à l’ex-Yougoslavie, à la Bulgarie, la Roumanie, la
Moldavie et à l’Ukraine. Même si sa monnaie risque d’être de plus en
plus utilisée de par le monde, l’Union ne réussira vraisemblablement pas
à se doter d’institutions politiques, sociales et militaires intégrées : il y
faudra des menaces fortes contre sa sécurité, lesquelles ne seront perçues
que plus tard, avec le déferlement de la quatrième vague d’avenir dont il
sera question plus loin. Faute d’une modernisation du système
d’enseignement supérieur, d’une capacité à susciter l’innovation et à
accueillir les étrangers, l’Union ne réussira toujours pas à réunir une
classe créative nouvelle ni à récupérer ses chercheurs et ses entrepreneurs
partis outre-Atlantique. Faute d’un dynamisme démographique suffisant,
le remplacement des générations n’y sera plus assuré, en particulier en
Espagne, au Portugal, en Italie, en Grèce et en Allemagne. Si on peut
prolonger les tendances actuelles, l’Union ne représentera plus, en 2025,
que 13 % du PIB mondial contre 31 % en 2009 ; le PIB par habitant
européen ne sera plus que de la moitié de celui d’un Américain, contre
près de 70 % aujourd’hui. Ce qui se traduira aussi par un affaiblissement
de la qualité des services publics, des transports à l’éducation, de la santé
à la sécurité. Dans un affrontement entre Flandres et Wallonie, Bruxelles
pourrait, après bien des péripéties, devenir un district fédéral européen,
sans rattachement national. Naturellement, un sursaut politique
volontariste pourrait changer cette donne.
La marchandisation du temps
Le temps des hommes sera de plus en plus utilisé à des activités
marchandes qui remplaceront des services gratuits, volontaires ou forcés.
L’agriculture deviendra de plus en plus industrielle ; elle enverra des
centaines de millions de travailleurs vers les villes. L’industrie mondiale
sera de plus en plus globale, les frontières de plus en plus ouvertes aux
capitaux et aux marchandises ; les usines migreront de plus en plus
facilement là où le coût global du travail sera le plus bas, c’est-à-dire vers
l’Asie de l’Est, puis vers l’Inde. Les services les plus sophistiqués, les
centres de recherche et les sièges sociaux des plus grandes firmes se
déplaceront dans ceux des pays du Sud où l’anglais est, et restera, une
des langues nationales. Sur chaque marché local, les entreprises
n’assureront plus que les études de marché nécessaires à la
commercialisation de leurs produits ainsi que des services après-vente.
La vitesse des innovations s’accélérera : le cycle allant de la création à
la production et à la commercialisation des produits alimentaires et des
vêtements passera d’un mois à quatre jours ; celui de l’automobile et de
l’électroménager, déjà réduit de cinq à deux ans, sera bientôt de six
mois ; celui des médicaments passera de sept à quatre ans. La durée de
vie des marques sera, elle aussi, de plus en plus brève ; seules les mieux
installées et les plus mondialisées résisteront à cette noria du neuf. La
durée de vie des immeubles et des maisons sera, elle aussi, de plus en
plus brève. Les actionnaires des grandes sociétés seront eux-mêmes de
plus en plus volatils, capricieux, déloyaux, indifférents aux exigences à
long terme des entreprises dans lesquelles ils investissent, soucieux
seulement des avantages immédiats qu’ils peuvent en retirer. Les
banquiers exigeront que les entreprises fournissent des comptes à
intervalles de plus en plus rapprochés. Les dirigeants seront de plus en
plus jugés sur des critères de court terme et ne resteront en poste qu’aussi
longtemps qu’ils répondent à ce qu’attend un marché versatile. La
compétition entre travailleurs, dans l’entreprise et dans la recherche d’un
emploi, sera de plus en plus sévère. Le savoir deviendra, plus encore
qu’aujourd’hui, un actif majeur, toujours remis en cause par les
innovations. La formation initiale restera essentielle ; chacun devra sans
cesse se former pour rester « employable ». La réduction durable de la
natalité et l’amélioration continue de l’espérance de vie conduiront à
travailler moins longtemps dans l’année, mais plus longtemps dans la vie.
L’âge de la retraite s’élèvera jusqu’à 70 ans pour tous ceux dont le travail
n’est ni pénible ni dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Les
plus âgés serviront de tuteurs, de passeurs, de prescripteurs. L’industrie
du mieux-être deviendra une industrie majeure.
Il deviendra de plus en plus difficile de distinguer entre travail,
consommation, transport, distraction et formation. Les consommateurs
joueront un rôle croissant dans la conception des objets, de plus en plus
fabriqués sur mesure, en flux tendu. Les consommateurs du « cœur » et
du « milieu » resteront très endettés sans que – comme le pensait déjà
Tocqueville – cela leur pèse plus qu’une contrainte volontaire limitant
leur frénésie de consommation. Les consommateurs resteront les maîtres
et leurs intérêts passeront avant ceux des travailleurs.
Plus de la moitié des travailleurs changeront de résidence tous les cinq
ans, et plus souvent encore d’employeur. Les citadins des villes du Nord
financeront de plus en plus leur résidence principale par des crédits
hypothécaires aisément transférables.
Les urbains vivront de plus en plus loin des centres ; un ménage
résidant intra muros en 2009 habitera huit kilomètres plus loin dix ans
plus tard, et quarante kilomètres plus loin en 2025. De nouveaux métiers
apparaîtront pour organiser la logistique de ce nomadisme.
La neuvième forme continuera aussi de créer les conditions d’une vie
urbaine de plus en plus solitaire, dans des appartements de plus en plus
exigus, avec des partenaires sexuels et affectifs de plus en plus
éphémères. La peur d’être lié, la fuite devant l’attachement, l’indifférence
apparente deviendront (deviennent déjà) des formes de séduction.
L’apologie de l’individu, du corps, de l’autonomie, de l’individualisme,
feront de l’ego, du soi, les valeurs absolues. L’érotisme deviendra un
savoir ouvertement revendiqué. Les formes les plus diverses de sexualité
seront tolérées, à l’exception de l’inceste, de la pédophilie et de la
zoophilie. L’ubiquité nomade et les communautés virtuelles créeront de
nouvelles occasions de rencontres, marchandes ou non.
La résidence secondaire, héritage des générations antérieures,
deviendra l’habitat principal, le seul point fixe des urbains. Le tourisme
deviendra quête de silence et de solitude ; se multiplieront les lieux,
religieux ou laïques, de méditation, d’isolement, de retraite, de non-agir.
La sédentarité sera l’ultime privilège des enfants, qui vivront souvent
avec leurs grands-parents, dans des lieux stables et protégés, où les
parents, pour l’essentiel séparés, viendront alternativement passer un
moment avec eux.
Les transports occuperont un temps croissant ; ils deviendront des
lieux de vie, de rencontre, de travail, d’achat, de distraction. Le temps
qu’on y passera sera décompté comme temps de travail, de même que se
généralisera le travail de nuit et du dimanche. Le voyage deviendra une
part majeure de la formation universitaire et professionnelle ; il faudra
démontrer sans cesse des qualités de voyageur pour rester
« employable ». Toute ville d’Europe de plus d’un million d’habitants
sera reliée au réseau continental de trains à grande vitesse. Plus de deux
milliards de passagers, touristes d’affaires pour la plupart, utiliseront
chaque année l’avion ; l’avion-taxi se développera massivement ; à tout
instant, plus de dix millions d’humains seront en l’air. Des véhicules
urbains sans pilote, beaucoup moins coûteux que les actuels, faits de
matériaux légers, économes en énergie et biodégradables, seront la
propriété collective d’abonnés qui les laisseront à d’autres après chaque
usage.
S’inventera un nouveau droit de propriété, donnant accès, dans chaque
nouveau lieu de résidence, à un logement d’une qualité et d’une taille
déterminées, détaché d’un lieu concret. Plus généralement, on passera de
l’achat à l’accès. En particulier, la dématérialisation des informations
rendra plus facile de passer de la propriété des données à l’usage,
permettant l’accès à la culture, à l’éducation et à l’information. Le
contrôle de la propriété intellectuelle sera aussi de plus en plus difficile à
assurer.
Dans tous les secteurs de consommation, des produits à très bas prix
seront mis en circulation. Ils permettront de faire entrer les plus pauvres
de tout pays dans l’économie de marché, et aux classes moyennes de
consacrer une part décroissante de leur revenu à l’achat de produits
alimentaires, d’ordinateurs, de voitures, de vêtements, d’équipements
ménagers.
L’essentiel du revenu des classes moyennes et supérieures sera utilisé
pour l’achat de services : éducation, santé, sécurité. Pour les financer, la
part du revenu mutualisé augmentera, sous forme d’impôts ou de
cotisations. De plus en plus de gens préféreront confier la couverture de
leurs risques à des compagnies d’assurances privées, de plus en plus
puissantes, au détriment des États. Les échanges commerciaux,
numériques et financiers, échapperont de plus en plus aux États, ainsi
privés d’une part significative de leurs recettes fiscales. Les
administrations publiques seront bouleversées par l’usage des nouveaux
moyens de communication, en particulier d’Internet, qui permettront de
faire fonctionner les services publics à moindres coûts et sur mesure.
Pour gérer ce temps marchand, deux industries domineront – dominent
déjà l’économie mondiale : l’assurance et la distraction.
D’une part, pour se protéger des risques, la réponse rationnelle de tout
acteur du marché sera (est déjà) de s’assurer, c’est-à-dire de se protéger
des aléas du futur. Les compagnies d’assurances (et les institutions de
couverture de risques des marchés financiers) compléteront les régimes
de Sécurité sociale et deviendront – si elles ne le sont déjà – les
premières industries de la planète par leurs chiffres d’affaires et par les
profits qu’elles réaliseront. Pour les plus pauvres, la micro-assurance sera
un instrument essentiel de la réduction de l’insécurité.
D’autre part, pour fuir la précarité, chacun voudra se divertir, c’est-àdire se distancier, se protéger du présent. Les industries de la distraction
(tourisme, cinéma, télévision, musique, sports, spectacles vivants, jeux et
espaces coopératifs) deviendront – si elles ne le sont déjà – les premières
industries de la planète par le temps qu’occupera la consommation de
leurs produits et de leurs services. Les médias auront une emprise
croissante sur la démocratie et sur les choix des citoyens.
Les unes et les autres seront aussi prétextes d’activités illégales : le
racket constitue la forme criminelle de l’assurance ; le commerce sexuel
et les drogues constituent les formes criminelles de la distraction.
Toutes les entreprises, toutes les nations s’organiseront autour de ces
deux exigences : protéger et distraire. Se protéger et se distraire des peurs
du monde.
L’ubiquité nomade
Avant 2030, chacun, sauf les plus pauvres, sera connecté en tous lieux
à tous les réseaux d’information par des infrastructures à haut débit,
mobiles (HSDPA, WiBro, WiFi, WiMax) et fixes (fibre optique). Chacun
sera ainsi en situation d’ubiquité nomade. Cela a déjà commencé :
Google vient de mettre à disposition des habitants de la ville
californienne où est situé son siège, Mountain View, et de ceux de San
Francisco, un accès gratuit et universel à Internet sans fil et à haut débit.
En Corée, des villes entières sont maintenant équipées de réseaux de
téléphonie mobile HSDPA, dix fois plus performants que la 3G, et
d’accès à Internet mobile à haut débit (WiBro). Ces infrastructures
numériques permettront aussi aux collectivités de mieux gérer la sécurité
urbaine, les encombrements dans les transports et la prévention des
catastrophes.
Cette mise en réseau des membres de la classe créative, dispersés en
plusieurs lieux, favorisera la création en commun à distance, sans avoir à
se réunir dans un même « cœur », de logiciels, de services, de produits,
de productions. Des langages permettront d’écrire des programmes
accessibles au plus grand nombre et de structurer l’information pour
donner accès simultanément aux données et au sens.
Pour permettre de se connecter plus commodément à ces réseaux de
création conjointe, les objets nomades deviendront plus légers, plus
simples ; le téléphone mobile et l’ordinateur portable fusionneront et
seront réduits à la taille d’une montre-bracelet, d’une bague, d’une paire
de lunettes ou d’une carte à mémoire, intégrés à des vêtements mieux
adaptés aux exigences de mouvement. Un objet nomade universel servira
à la fois de téléphone, d’agenda, d’ordinateur, de lecteur de musique, de
téléviseur, de chéquier, de carte d’identité, de trousseau de clés. Des
ordinateurs à très bas coût, utilisant des technologies ouvertes, tel Linux,
permettront d’accéder à ces réseaux pour un prix infime. Les moteurs de
recherche personnalisés se développeront de plus en plus avec les sites
coopératifs, les sites d’échanges gratuits de contenus, les sites de conseil,
les radio et télévision nomades.
La télévision deviendra un instrument sur mesure et différencié. On
regardera beaucoup moins les grands réseaux ; les adolescents passent
déjà trois fois moins de temps que les adultes devant un poste de
télévision, et ils sont déjà six fois plus longtemps connectés à Internet. La
télévision sera regardée surtout sur les objets nomades et pour les
spectacles vivants. Des chaînes de plus en plus spécialisées,
personnalisées, sur mesure, se développeront.
Les propriétaires de contenus (éditeurs, musiciens, cinéastes, écrivains,
journalistes, professeurs, comédiens, informaticiens, designers,
couturiers) ne réussiront pas à imposer durablement des brevets sur leurs
propriétés, ni des systèmes de cryptage empêchant la circulation gratuite
de fichiers musicaux et de films. Les auteurs seront alors rémunérés par
les infrastructures numériques, qui recevront pour cela une redevance et
des revenus publicitaires.
Avant 2030, la plupart des médias papier, en particulier la presse
quotidienne, deviendront virtuels ; ils offriront des services de
communauté de plus en plus instantanés, de plus en plus coopératifs, de
plus en plus sur mesure, sur le modèle américain de Myspace, coréen de
OhMyNews ou français de Agoravox. Sous le contrôle de journalistes
professionnels, des citoyens apporteront une autre perspective à
l’information et au divertissement : plus subjective, plus passionnée, plus
indiscrète, sur des thèmes méconnus ou délaissés. Certains de ces
journalistes-citoyens acquerront une grande notoriété ; leurs revenus
varieront en fonction de la popularité de leurs œuvres ; déjà, certains
contributeurs de blogs gagnent plus de 3 000 dollars par mois. On
assistera à l’ultrapersonnalisation des contenus en fonction des besoins et
centres d’intérêt de chaque individu : combinaison de textes, de fichiers
audio et vidéo sélectionnés selon ses centres d’intérêt. Les distinctions
entre presse, radio, télévision et « nouveaux médias » seront de moins en
moins pertinentes. Les médias devront, pour survivre, accepter cette
marche inéluctable vers des médias gratuits, participatifs et
ultrapersonnalisés.
Les livres deviendront aussi accessibles sur des écrans bon marché et
aussi fins que du papier, e-paper et e-ink : nouvel objet nomade en forme
de rouleau, donnant enfin une réalité commerciale aux livres
électroniques. Ils ne remplaceront pas les livres, mais auront d’autres
usages, pour des œuvres éphémères, sans cesse actualisées, et écrites
spécialement pour ces nouveaux supports.
Avant 2030, de nouvelles œuvres d’art mêleront tous supports et tous
modes de diffusion : on n’y distinguera plus ce qui relève de la peinture,
de la sculpture, du cinéma ou de la littérature. Des livres raconteront des
histoires avec des images en trois dimensions. Des sculptures danseront
sur des musiques nouvelles avec les spectateurs. Les jeux deviendront de
plus en plus des façons de créer, d’imaginer, d’informer, d’enseigner, de
surveiller, d’améliorer l’estime de soi et le sens de la communauté. Des
films, passés et futurs, deviendront visibles en trois dimensions,
complétés de simulateurs sensoriels et d’odeurs virtuelles. Il deviendra
aussi possible de converser à distance avec un interlocuteur en trois
dimensions, de diffuser en trois dimensions concerts, représentations
théâtrales et sportives, conférences et cours.
Les robots domestiques, annoncés depuis si longtemps, se
généraliseront dans la vie quotidienne. Ils seront eux aussi constamment
connectés aux réseaux haut débit, en ubiquité nomade. Ils serviront
d’assistants à domicile, d’aide aux personnes handicapées ou âgées, aux
travailleurs et aux forces de sécurité. Ils seront en particulier des
« surveilleurs ». En Corée, par exemple, l’objectif est d’équiper entre
2015 et 2020 chaque foyer coréen de tels robots pouvant remplir des
fonctions domestiques.
Avant 2030 encore, l’ubiquité nomade envahira tous les services
précédemment industrialisés : les emballages des produits alimentaires,
les vêtements, les véhicules, les appareils ménagers deviendront eux
aussi communicants. Des senseurs seront intégrés dans les matériaux, les
moteurs, les machines, les fluides, les ponts, les bâtiments, les barrages,
pour les surveiller en permanence et à distance. Produits, machines et
personnes seront ainsi munis d’une étiquette d’identification par
fréquence radio, qui permettra aux entreprises d’améliorer la qualité de
leurs produits, la productivité de leurs usines et de leurs réseaux de
distribution. Les consommateurs pourront tout savoir sur l’origine et le
parcours des produits, depuis les matières premières jusqu’à la date de
péremption ; ils pourront être informés dès que le portable d’un enfant
passera le portail de l’école ; ils pourront commander l’ouverture des
portes d’un domicile, le déclenchement des appareils ménagers, l’achat
d’un produit dont le congélateur aura détecté le manque. Les véhicules
les plus récents intégreront des détecteurs d’erreurs et évolueront avec
l’expérience. Chacun deviendra élève à distance d’une lointaine
université, visiteur immobile d’un musée, malade soigné dans l’hôpital
d’un autre continent.
Chacun étant ainsi connecté dans l’espace et dans le temps, l’ubiquité
nomade s’inversera, vers 2030, en une hypersurveillance qui sera, on le
verra, la caractéristique de la forme suivante de l’Ordre marchand.
Le vieillissement du monde
Partout dans le monde, la croissance marchande favorisera
l’allongement de la vie. On assistera – on assiste déjà –, avec une
intensité plus ou moins grande selon les pays, à une baisse de la natalité
et à l’augmentation de l’espérance de vie. D’où un vieillissement général
de la population.
Si les tendances actuelles se prolongent, l’espérance de vie dans les
pays développés devrait avoir augmenté de 3,7 années pour les hommes
et de 3 années pour les femmes en 2025, puis elle y approchera le siècle.
Par ailleurs, avec la croissance de la liberté, en particulier celle des
femmes, la natalité baissera au point de ne plus permettre, dans de
nombreux pays, le renouvellement des générations. En Corée, par
exemple, le taux de fécondité, qui approchait 4,5 au début des années 70,
a chuté à un niveau inférieur à 1,5 au début des années 2000 ; la natalité
baissera même dans les pays musulmans, où elle reste la plus élevée (elle
atteint encore 7 enfants par femme dans certaines régions du MoyenOrient).
En 2025, plus de dix millions d’Américains auront plus de 85 ans ; le
nombre des plus de 65 ans sera passé de 12 % aujourd’hui à 20 %. Ils
seront alors 25 % au Japon, 20 % en Chine. En France, ils seront 33 % et
le nombre des plus de 85 ans aura doublé dans les dix prochaines années.
Dans certains pays, le vieillissement sera si prononcé que la population
décroîtra : par rapport à 2009, le Japon devrait voir sa population baisser
de 14 % en 2050. Ce taux serait de 22 % en Italie. Il se situerait entre 30
et 50 % en Bulgarie, en Géorgie, dans les pays Baltes, en Russie et en
Ukraine.
Les femmes, ayant moins d’enfants à charge, échapperont plus
facilement à la domination masculine et trouveront mieux leur place dans
la société. Ce qui aidera, en particulier, à faire évoluer l’islam, comme
ont évolué pour les mêmes raisons les autres religions monothéistes. Les
personnes âgées seront politiquement majoritaires ; elles imposeront la
priorité au présent, la stabilité des prix et le report des charges sur les
générations suivantes ; elles consommeront des produits spécifiques
(cosmétiques, diététiques) et des services adaptés (hôpitaux, maisons
médicalisées, personnels d’assistance, maisons de retraite). Tous
consommeront plus de médicaments et de soins hospitaliers, conduisant à
une hausse massive de la part des dépenses de santé – et donc
d’assurances – dans la consommation mondiale.
Le poids du financement des retraites par les actifs sera de plus en plus
lourd : aujourd’hui, en Europe, chaque actif finance déjà le quart d’une
retraite. En 2050, il en financera plus de la moitié.
Pour maintenir le ratio actuel d’actifs par retraité, il faudrait alors
accepter d’augmenter soit les impôts, soit la natalité, soit l’immigration.
Ceux des pays qui refuseront les étrangers verront leur population
s’effondrer. Ceux qui les accepteront verront leur population se
transformer. Au sein de l’Union européenne, les personnes venues
d’Afrique et leurs descendants pourraient représenter, en 2025, jusqu’à
20 % de la population. À cette date, 45 % de la population de la ville de
Bruxelles serait composée de descendants d’immigrés, originaires de
terres d’islam et d’Afrique.
Une telle évolution impliquera d’immenses mouvements de
population, que les États-Unis seront sans doute mieux préparés que
d’autres à affronter ou à accepter. Elle imposera, en particulier, une
extraordinaire croissance des villes.
Demain, les villes
C’est à l’intérieur du Sud que les migrations seront les plus massives :
des campagnes vers les villes, de la misère rurale vers la misère urbaine.
Aucun pouvoir politique, même dans une dictature comme la Chine, ne
réussira à ralentir ces mouvements. Ces mutations viennent de loin : alors
qu’en 1950 il y avait dans le monde 86 villes de plus d’un million
d’habitants, elles seront 550 en 2015.
La croissance urbaine va devenir partout phénoménale : en 2009, la
moitié de la population du monde vit déjà en ville. En 2015, 36 villes,
presque toutes du Sud (dont São Paulo, Mexico, Bombay, Shanghai, Rio
de Janeiro, Calcutta, Delhi, Séoul, Lagos, Le Caire), compteront plus de
10 millions d’habitants, alors qu’elles ne sont que 26 aujourd’hui. En
2025, la planète comptera 4 agglomérations de plus de 20 millions
d’habitants ; Tokyo et Bombay en rassembleront près de 30 millions.
Neuf des douze villes les plus peuplées du monde seront situées au sud
(seules exceptions : Tokyo, New York et Los Angeles). De 2006 à 2025,
les villes chinoises devront accueillir l’équivalent de toute la population
d’Europe de l’Ouest. En 2035, la population urbaine du Sud aura
pratiquement doublé, pour atteindre 4 milliards. En 2050, un milliard
d’habitants vivront dans cinquante villes d’Asie, chacune comptant plus
de 20 millions d’habitants, voire, pour certaines, plus de 30 millions.
Il faudra donc tripler ou quadrupler les infrastructures urbaines en
trente ans, ce qui se révélera, dans la plupart des cas, pratiquement
impossible. Quelques villes réussiront à devenir vivables ; de nouveaux
produits – par exemple du ciment bon marché – et des techniques
nouvelles de construction et de microfinancement du logement
permettront de transformer certains bidonvilles en marchés très rentables
pour les entreprises qui sauront s’en saisir.
À moins d’imaginer que les évolutions urbaines soient moins
gigantesques que ne l’indiquent ces projections linéaires, et à moins
d’espérer qu’on assiste à un repli vers les villes moyennes, ces grandes
cités ne seront, pour l’essentiel, que des juxtapositions de maisons
précaires, dépourvues de voirie, d’assainissement, de police, d’hôpitaux,
cernant quelques quartiers riches transformés en bunkers et protégés par
des mercenaires. Les mafias y contrôleront d’immenses zones de nondroit, comme c’est déjà le cas, entre autres, à Rio, Lagos, Kinshasa ou
Manille. D’anciens ruraux seront, avec quelques membres des classes
favorisées, les principaux animateurs de nouveaux mouvements sociaux
et politiques réclamant des changements très concrets dans la vie des
gens. C’est d’eux, et non plus des ouvriers, des employés ou des
professeurs, que dépendront les grands bouillonnements économiques,
culturels, politiques et militaires du futur. Ils seront les moteurs de
l’Histoire, et en particulier de la quatrième et de la cinquième vague de
l’avenir, dont il sera question plus loin.
Pour fuir ces enfers, beaucoup se déplaceront, dans les vingt
prochaines années, vers d’autres pays du Sud, à la recherche de climats
plus cléments, d’espaces plus vastes, de villes plus sûres ou plus proches
du Nord.
Des masses chinoises iront ainsi de Chine vers la Sibérie ; déjà,
Vladivostok est, dans une large mesure, une ville économiquement,
humainement et culturellement chinoise ; de même, plus de la moitié de
la population de Khabarovsk, ville de Russie située sur le fleuve Amour,
est originaire de l’autre côté du fleuve. Alors que la province chinoise de
Heilongjiang, à la frontière de la Sibérie, compte autant d’habitants que
l’Argentine, sur un territoire aussi exigu que celui de la Suède, 70 % du
territoire russe se dépeuple et des terres agricoles très fertiles y sont
abandonnées. Pour les repeupler, les Chinois sont très recherchés : en
Oural, les élus de Sverdlovsk viennent d’inviter des paysans chinois à
cultiver 100 000 hectares laissés à l’abandon. Ce flux augmentera avec la
multiplication des mariages russo-chinois ; une masse considérable de
Chinois envahira peu à peu la Russie. Au total, en 2025, les travailleurs
étrangers en Russie seront au moins 15 millions, soit 20 % de la
population active russe. Les Slaves commenceront à revoir poindre
l’immémoriale menace des invasions mongoles.
À la même époque, c’est-à-dire vers 2020, d’autres mouvements
massifs iront de l’Afrique centrale vers l’Afrique australe ou vers
l’Afrique du Nord ; de l’Indonésie vers la Malaisie ; de la Malaisie vers
la Thaïlande ; du Bangladesh vers les pays du Golfe ; de l’Irak vers la
Turquie ; du Guatemala vers le Mexique.
Pour beaucoup d’immigrants, ces déplacements ne seront qu’une façon
d’approcher les pays du Nord. Des masses de plus en plus nombreuses se
précipiteront aux portes de l’Occident. Ils sont déjà des centaines de
milliers tous les mois ; ils seront des millions, puis des dizaines de
millions. Et pas seulement parmi les plus défavorisés : toutes les élites du
Sud partiront au Nord. Leurs principaux points de passage seront les
frontières russo- polonaise, ibéro-marocaine, turco-grecque, turcobulgare, italo-libyenne et mexico-américaine.
Les États-Unis continueront d’être le pays le plus recherché par les
émigrants : en 2009, 1,6 million d’étrangers s’installent chaque année
aux États-Unis 600 000 seulement le font légalement. Douze millions de
personnes, soit le tiers des immigrés récents en Amérique, y sont entrées
illégalement. La moitié d’entre elles viennent du Mexique, et le tiers
d’Amérique centrale. Un nombre croissant de gens tenteront leur chance
au tirage au sort décidant l’attribution de 50 000 visas américains (il y a
déjà 8 millions de candidats, dont 1,5 million originaire du MoyenOrient). Dans vingt ans, les populations hispanique et afro-américaine
seront presque majoritaires aux États-Unis. Leurs élites et celles venues
d’Asie renforceront la force de l’Amérique. Si les tendances actuelles se
prolongent, la population américaine passera de 281 millions en 2000 à
357 millions en 2025, et cet afflux démographique expliquera à lui seul le
prolongement de la croissance dans le « cœur » de la neuvième forme.
Les pays d’Europe du Sud, après avoir été des terres d’émigration,
deviendront, eux aussi, des terres d’accueil. Ils retrouveront du
dynamisme, de la croissance et des moyens de financer leurs retraites.
D’autres pays d’Europe – comme la France – tenteront de refuser ces
immigrants venus d’Europe de l’Est et d’Afrique. Certains, comme la
France encore, comprendront un peu plus tard qu’un afflux de
population, bien maîtrisé et intégré, est la condition de leur propre survie.
La Grande-Bretagne deviendra elle aussi une terre d’accueil majeure, en
particulier pour les ressortissants des pays d’Europe centrale. Ces
derniers accueilleront de leur côté des travailleurs ukrainiens, eux-mêmes
remplacés par des Russes, eux-mêmes remplacés par de vastes
populations chinoises. Au total, l’afflux de travailleurs immigrés dans les
pays développés rendra plus facile le financement des retraites, mais
pèsera sur les salaires des classes moyennes.
Par ailleurs, de plus en plus de gens passeront d’un pays du Nord à un
autre pays du Nord : ils seront bientôt plus de dix millions à changer de
pays chaque année. Certains le feront pour des raisons professionnelles et
renforceront largement, comme par le passé, leur nation d’origine dont ils
resteront les représentants économiques, financiers, industriels et
culturels. D’autres, de plus en plus nombreux, choisiront de partir
justement pour ne plus avoir à dépendre d’un pays dont ils rejetteront la
fiscalité, la législation, voire la culture. Aussi pour disparaître totalement,
changer d’identité, vivre une autre vie ; le monde sera ainsi de plus en
plus rempli d’anonymes volontaires ; il sera comme un carnaval où
chacun – ultime liberté – se sera choisi une nouvelle identité.
Enfin, des dizaines de millions de retraités iront vivre – à temps partiel
ou définitivement – dans des pays au climat plus clément et au coût de la
vie moins élevé, en particulier en Afrique du Nord. Des villes entières se
construiront pour ces nouveaux venus, attirant dans ces pays des
hôpitaux, des médecins, des architectes, des avocats qui s’y déplaceront
avec leurs clients. Cela durera aussi longtemps que les populations
autochtones accepteront ces nouveaux résidents.
Au total, dans vingt-cinq ans, environ cinquante millions de personnes
s’exileront tous les ans. Près d’un milliard d’individus vivront ailleurs
que dans leur pays natal ou que dans le pays natal de leurs parents.
D’indépassables raretés
Jusqu’à présent, l’Ordre marchand a toujours réussi à faire surgir à
temps de quoi remplacer les matières premières devenues rares, parfois
au prix d’opérations militaires et d’un déplacement du « cœur ».
C’est ainsi qu’ont pu être surmontées successivement la disparition de
terres cultivables en Flandre, celle du charbon de bois en Angleterre, de
l’huile de baleine dans l’Atlantique, du charbon de terre dans toute
l’Europe. L’envahissement des villes par les excréments des chevaux,
que tout le monde craignait pour la fin du XIXe siècle, ne s’est jamais
matérialisé. Depuis un siècle, l’environnement s’est même
considérablement amélioré dans les pays du « cœur » et du « milieu » :
l’air londonien, irrespirable au XIXe siècle, est beaucoup plus pur
aujourd’hui, comme celui de tous les autres grands centres industriels des
pays riches. De même, la pénurie d’énergie, régulièrement annoncée
depuis plus d’un siècle, s’éloigne de jour en jour. Pourtant, depuis le
début du XVIIIe siècle, la consommation de ressources naturelles a été
multipliée par trente. Durant les seules quarante dernières années, la
consommation des ressources minérales a triplé, et, depuis qu’on utilise
le pétrole, 900 milliards de barils ont été brûlés.
Avant 2035, le quasi-doublement de la population urbaine
s’accompagnera d’un doublement de la demande de matières premières.
S’il est certain qu’un jour chacune deviendra rare et qu’il y aura, à
plusieurs occasions, des pénuries temporaires de certaines ressources,
elles seront encore toutes disponibles à la fin du XXIe siècle ; et les plus
précieuses, l’argent et l’or, seront encore disponibles pour au moins deux
siècles. Par ailleurs, on commence à recycler massivement les déchets
industriels et à récupérer ainsi une part importante des matières
premières : 40 % de l’aluminium, domestiques. Enfin, quand la rareté
sera vraiment là, on ira chercher du fer, du titane, d’autres minéraux dans
les océans et sur la lune.
Pour l’énergie, les données sont, en revanche, plus préoccupantes : au
rythme actuel de croissance de la consommation, les réserves ne sont
plus que de 230 ans pour le charbon, 65 ans pour le gaz, 40 ans pour le
pétrole. En matière de pétrole, l’insuffisance d’investissements pourrait
conduire à des pénuries et à des hausses significatives de prix vers 2020.
Mais il faut également prendre en compte le pétrole lourd du
Venezuela, les sables bitumineux du Canada, voire aussi les schistes
bitumineux. Les seuls sables bitumineux du Canada représenteraient
autant de quantité d’énergie que tout le pétrole d’Arabie Saoudite. Même
si leur extraction est écologiquement désastreuse et nécessite des apports
énergétiques importants. L’extraction de pétrole à partir de schistes
bitumineux nécessite encore de dépenser, sous forme de charbon, des
quantités d’énergie supérieures à celles qui seraient récupérées sous
forme de pétrole…
Le gaz, lui, semble plus durablement abondant, même s’il va nécessiter
de lourds investissements de transport, assortis de risques géopolitiques
majeurs ; de plus, dans vingt ans, il sera possible de convertir
économiquement le charbon en gaz et le gaz en produits pétroliers, ce qui
doublera encore la quantité de pétrole disponible. Pour un siècle encore,
la disponibilité du pétrole ne sera donc qu’une question de prix.
Le passage à d’autres énergies sera donc progressivement nécessaire.
Là où la gestion des déchets radioactifs sera politiquement acceptée,
l’énergie nucléaire sera de plus en plus utilisée ; des progrès seront faits
en matière de sûreté, d’acceptabilité, de compétitivité ; dans trente ans,
cette énergie représentera 15 % de l’énergie primaire du monde.
L’énergie solaire, ainsi que l’énergie éolienne ne seront des sources
inépuisables que quand elles deviendront stockables. La biomasse sera
difficile à développer à grande échelle, sauf, ce qui est très important,
pour alimenter les voitures particulières. Les autres sources d’énergie
naturelles (géothermie, houle, marée) semblent incapables de répondre à
une demande significative. Enfin, la fusion thermonucléaire, qui pourrait
à elle seule représenter une source quasi illimitée, ne sera sûrement pas
praticable avant au moins la fin du XXIe siècle. Au total, l’énergie sera de
plus en plus coûteuse, ce qui incitera à l’économiser en remplaçant les
mouvements physiques par des échanges immatériels.
Bien avant que le manque d’énergie se fasse sentir, d’autres raretés
devront être surmontées, en particulier celle des produits agricoles et des
forêts : alors qu’il faudra, avant 2050, doubler la production agricole pour
nourrir la population de la planète (un milliard de tonnes de céréales de
plus par an, soit 50 % de plus qu’en 2009), cinq millions d’hectares
cultivables disparaissent chaque année sous la pression de l’urbanisation ;
de plus, l’humanité a déjà consommé la moitié de la capacité des plantes
à photosynthétiser la lumière solaire. Une production agricole suffisante
supposera donc l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés, dont
rien ne garantit encore l’innocuité. Et le temps presse : les stocks
baissent.
Les forêts se feront de plus en plus rares, dévorées par les industries de
l’armement naval, puis par celles du papier, puis par l’expansion de
l’agriculture et des villes. Depuis le XVIIIe siècle, une partie du monde
équivalant à la superficie de l’Europe a été dépouillée de ses forêts. Dans
les dix dernières années du XXe
siècle, la moitié des réserves forestières de
l’ouest de l’Allemagne a disparu. Chaque heure, c’est l’équivalent de
sept terrains de football qui est déboisé. Le Japon, premier importateur
mondial de bois tropical, est responsable d’un tiers de ces dégâts. De
plus, les gaz industriels, oxydes de soufre et d’azote, détruisent les arbres
d’un bout à l’autre du globe, en p
be, en particulier les fragiles forêts ombrophiles
de la « périphérie ». Enfin, le développement de l’économie de
l’immatériel ne réduira pas avant longtemps la demande de papier
d’impression. Au rythme actuel, dans quarante ans, il n’y aura plus de
forêts, sauf là où elles seront entretenues, c’est-à-dire, pour l’instant,
seulement en Europe et en Amérique du Nord. Cette disparition sera
mortelle pour d’innombrables espèces vivantes et mettra en danger la
survie de l’humanité.
Les émissions gazeuses rejetées dans l’atmosphère par la production
industrielle constituent une autre menace : si la production des
chlorofluorocarbones, qui réduisent l’épaisseur de la couche d’ozone
entourant l’atmosphère, semble aujourd’hui sous contrôle, 23 milliards
de tonnes de carbone (produits par la combustion du charbon, du pétrole
et du gaz) sont annuellement déversés dans l’air, et le réchauffent. Et
d’autres émissions de gaz divers y participent. Cela va s’aggraver : la
Chine, qui a dépassé les émissions de CO2 des États-Unis de près de 9 %
en 2006, va construire sur trente ans l’équivalent d’une centrale
électrique de 1 000 mégawatts par mois ; elle enverra ainsi des quantités
de plus en plus considérables de polluants dans l’atmosphère. Depuis
2000, les émissions ont augmenté de 3,5 % par an en moyenne, soit
quatre fois plus vite qu’entre 1990 et 2000, période au cours de laquelle
l’augmentation annuelle n’avait été que de 0,9 % environ. Sauf à
imaginer une action massive d’ici à 2030, à cette date les émissions de
gaz carbonique par habitant auront doublé.
Le pire danger est là, car le gaz carbonique ainsi émis élèvera
sensiblement, selon la plupart des experts, la température de
l’atmosphère : alors qu’au cours des cent dernières années la température
moyenne à la surface du globe n’avait augmenté que de 0,74 degré, les
dix dernières années ont constitué la décennie la plus chaude de
l’Histoire. Et le phénomène ne fait sans doute que commencer : les
simulations les plus sérieuses prévoient, malgré l’extrême variabilité des
climats, que la Terre se réchauffera de 2 degrés avant 2050, et gagnera
jusqu’à 6,4 degrés d’ici 2100. Les conséquences en sont déjà visibles :
les calottes polaires ont commencé à fondre, au moins au Nord ; la
vitesse de la fonte des glaces a augmenté de 250 % de 2004 à 2009, les
glaciers du Groënland, deuxième réserve d’eau douce du monde,
régressent très rapidement ; de 1990 à 2009, trois millions de kilomètres
cubes de glace sur les huit qui existaient au pôle Nord ont disparu ; le
niveau des océans augmente de deux millimètres et demi par an et aura
monté en 2050 d’au moins dix-neuf, peut-être même de cinquante, voire
cinquante-huit. La dernière fois qu’il a fait aussi chaud, c’était au milieu
du pliocène, il y a trois millions d’années, lorsque le niveau des océans
était à 25 mètres au-dessus de celui d’aujourd’hui.
Des catastrophes naturelles s’ensuivront, aux conséquences financières
gigantesques. Les écarts de températures étant de plus en plus marqués,
des altérations très importantes se produiront dans la nature : les arbres
pousseront plus vite et seront plus fragiles ; il y aura plus de chênes,
moins de hêtres ; les cigales se retrouveront jusqu’en Scandinavie, avec
la mante religieuse et les papillons méditerranéens ; le plancton migrera
vers le nord, suivi par les poissons qui s’en nourrissent, faisant disparaître
les oiseaux marins dont ils constituaient l’ordinaire. Beaucoup plus
grave : nombre de côtes pourraient devenir inhabitables ; sept des dix
plus grandes villes du monde sont en effet des ports, et un tiers de la
population mondiale habite sur un littoral. Le désert africain progressera
chaque année d’une surface égale à celle de la Belgique ; 2 milliards de
personnes vivront dans des zones menacées de désertification, dont
700 millions en Afrique. Quinze millions ont déjà dû quitter leurs
villages, devenus inhabitables. Selon le HCR (Haut Commissariat aux
réfugiés des Nations unies), ces éco-exilés seront dix fois plus nombreux
en 2050.
Les émissions de gaz carbonique et d’autres gaz polluants ne se
réduiront pas aisément. Les pays du Nord auront du mal à modifier leur
mode de vie et ceux du Sud rejetteront longtemps toutes restrictions,
soutenant qu’elles ne feraient que sauvegarder la richesse et le confort du
Nord. Le Brésil continuera à brûler la forêt amazonienne aussi longtemps
que les pays industrialisés ne réduiront pas de manière substantielle leurs
propres émissions de gaz carbonique. Les seuls accords internationaux
portant sur ce sujet, signés à Kyoto en 1999, n’auront pratiquement aucun
effet sur ces évolutions. Le changement ne sera sensible que du jour où
les pays du Nord percevront l’extrême gravité de ses conséquences et
quand les pays du Sud comprendront que les investissements venus du
Nord se réduiront comme peau de chagrin s’ils ne font pas l’effort de
réduire leur consommation d’énergie. Cela commencera, on le verra au
chapitre suivant, par une très forte action du marché, sous la pression des
compagnies d’assurances et des opinions publiques.
La sécheresse aura une autre conséquence : rendre l’eau potable encore
plus rare. Les faits ici sont accablants : la moitié des cours d’eau du
monde sont déjà en passe d’être gravement pollués par la production
industrielle, agricole et urbaine. L’humanité a déjà consommé 80 % de
ses ressources d’eau douce naturelle. Il ne reste plus que 8 000 m3 d’eau
potable par habitant et par an, contre 9 000 m3 en 1990 et 15 000 m3 en
1900. Plus de 1,5 milliard de personnes ont difficilement accès à l’eau
potable, plus de 2,5 milliards de personnes souffrent d’un manque
d’accès à des installations d’assainissement amélioré, et 3,5 milliards à
une eau saine. Plus de 200 millions de personnes contractent chaque
année le choléra après avoir absorbé de l’eau contaminée. L’eau polluée
tue 22 000 personnes par jour. Elle entraîne des centaines de maladies.
Cette situation, déjà très préoccupante, ne va qu’empirer : en 2025, la
moitié de la population mondiale connaîtra un manque d’eau potable, en
particulier en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud. D’ici à 2040,
la quantité d’eau potable disponible par habitant baissera encore de
moitié, passant de 8 000 à 4 000 m3 par an. Le cas de Gaza est
exemplaire : l’eau des puits y est tellement exploitée que la nappe
phréatique est remplie par la mer, elle-même polluée par les eaux usées
qui y sont déversées, 40 % des habitants ne possédant pas de système de
tout-à–l’égout. Toute solution à long terme, à Gaza comme ailleurs,
passera par un meilleur système de voirie urbaine, par la désalinisation de
l’eau de mer et par une meilleure gestion de l’eau douce. En fait, il
existerait de l’eau douce en quantité suffisante pour 20 milliards de
personnes si l’on pouvait mieux gérer les prélèvements de l’agriculture et
de l’industrie, doubler les 70 milliards de dollars consacrés annuellement
à la production, à la distribution et à la gestion de l’eau douce, et
organiser sur une grande échelle un dessalement de l’eau de mer, trentecinq fois plus abondante que l’eau douce. Cela impliquera, comme pour
toutes les autres matières premières, une hausse massive du prix pour le
consommateur ou le contribuable. On verra plus loin comment la
troisième vague de l’avenir développera des technologies adaptées.
Enfin, la diversité animale et végétale semble se réduire par le jeu
combiné des dégradations de la nature. Environ 16 300 espèces
disparaissent chaque année sur les 1,75 million d’espèces déjà recensées
et les 14 millions qui semblent exister. 23 % des espèces de mammifères
sont menacées d’extinction ; le dixième des récifs coralliens, sans
lesquels aucune vie terrestre n’aurait été possible, est déjà
irrémédiablement condamné ; un autre tiers est fortement menacé de
disparition d’ici à trente ans ; la raie manta, par exemple, est en voie
d’extinction, comme quatre des sept espèces de tortues marines ; la
population mondiale des hippocampes a diminué de moitié au cours des
cinq dernières années ; 80 % de certaines espèces de requins ont disparu
depuis dix ans ; la morue pourrait disparaître totalement avant la fin du
siècle ; le thon rouge se fait rare. Au total, le nombre d’espèces animales
pourrait chuter de 90 %, comme c’est arrivé déjà à deux reprises dans
l’histoire du globe (d’abord il y a 250 millions d’années, puis il y a
65 millions d’années, quand disparurent les dinosaures et qu’apparurent
les mammifères). La disparition de la moitié des espèces vivantes avant
la fin du XXIe siècle n’est donc pas à exclure, et il n’est pas certain que
l’espèce humaine puisse y survivre.
Comme par le passé, des technologies pourraient voir le jour pour
surmonter chacune de ces raretés. Elles devraient permettre, entre autres,
de réduire les consommations d’énergie, de mieux se débarrasser des
déchets, de repenser la ville et les transports.
L’essoufflement technologique
Deux progrès technologiques ont assuré jusqu’ici l’expansion de la
neuvième forme, en permettant l’un l’augmentation continue des
capacités de stockage de l’information par des microprocesseurs, et
l’autre celle de l’énergie par des batteries. Vers 2030, ces deux progrès
atteindront leurs limites : la loi de Moore (doublement des capacités des
microprocesseurs tous les dix-huit mois) aura atteint sa limite physique ;
de même la capacité limite de stockage des batteries au lithium sera
atteinte.
En d’autres domaines, les innovations linéaires semblent aussi se
ralentir : l’industrie automobile stagne, tout comme celle des
équipements ménagers ; le téléphone portable et Internet n’ont presque
pas progressé depuis quinze ans ; la génétique piétine ; les nouveaux
médicaments ne sont pas au rendez-vous ; les progrès agricoles se
ralentissent ; les nouvelles énergies se font attendre. Par ailleurs, on voit
fleurir beaucoup de faux progrès : les ordinateurs personnels sont
inutilement puissants, les voitures trop complexes. Un ordinateur
portable d’aujourd’hui est dix fois plus puissant et dix fois plus cher que
ceux qui pourraient aujourd’hui satisfaire les nécessités du
consommateur.
Pour répondre aux besoins en énergie, en eau, en matériaux, en
produits alimentaires et vestimentaires, en moyens de transport et de
communication, pour éliminer les déchets d’une population en très forte
croissance, il faudra donc résoudre des problèmes scientifiques
aujourd’hui encore insolubles, puis mettre au point des technologies et
des systèmes logistiques industriellement efficaces, financièrement
praticables et socialement acceptables.
Il faudra, en particulier, accomplir des progrès majeurs dans la
miniaturisation d’un très grand nombre de processus ; non plus en
empilant de plus en plus d’énergie et d’information sur des espaces de
plus en plus petits, mais en utilisant l’infiniment petit, vivant ou non,
comme une machine. Il faudrait, en particulier, réussir à modifier les
semences agricoles pour les rendre moins consommatrices d’eau,
d’engrais et d’énergie, et organiser le stockage de l’hydrogène gazeux
dans des nanofibres pour fabriquer, dans des conditions économiques
raisonnables, des piles à hydrogène sous haute pression, puis des moteurs
hybrides produisant de l’hydrogène en continu par électrolyse. C’est
l’ambition des vagues technologiques qui s’annoncent, biotechnologies et
nanotechnologies ; mais leur validité, leur praticabilité, leur sécurité et
leur acceptabilité politique et sociale ne seront pas acquises avant au
moins 2025.
De plus, pour obéir aux injonctions des marchés financiers, les
laboratoires de recherche des entreprises privées feront de moins en
moins circuler leurs résultats et prendront de moins en moins de risques.
Plus généralement, les entreprises industrielles seront de moins en moins
enclines à prendre des risques et à investir dans l’industrie, préférant les
bénéfices de la spéculation financière à ceux, plus hasardeux, de la
technique.
Enfin, une rareté semble très durablement insurmontable : celle du
temps.
La seule vraie rareté : le temps
La production d’objets marchands prendra de moins en moins de
temps ; on en passera aussi de moins en moins à travailler, à cuisiner, à
nettoyer, à manger. Au contraire, les produits mis sur le marché seront,
eux, de plus en plus chronophages. Augmentera d’abord le temps de
transport, avec la croissance de la taille de la ville. Il deviendra une sorte
de temps-esclave où l’on pourra continuer à consommer et à travailler.
On consacrera d’ailleurs de plus en plus de temps, au cours du transport,
à communiquer, à intégrer des informations, à voir des films, à jouer, à
assister à des spectacles. De même, il sera possible à beaucoup d’écouter
de la musique, ou un livre enregistré, ou un spectacle vivant, tout en
travaillant. La musique sera de plus en plus la grande consolatrice devant
les chagrins, les deuils, la solitude, la désespérance.
Malgré ce temps contraint, beaucoup réaliseront qu’ils n’auront jamais
le temps de tout lire, tout entendre, tout voir, tout visiter, tout apprendre :
comme le savoir disponible double déjà tous les sept ans, et doublera tous
les 72 jours en 2030, le temps nécessaire pour se tenir informé,
apprendre, devenir et rester « employable », augmentera d’autant. Il en
ira même du temps nécessaire pour se soigner et s’entretenir. Alors que
ne changera pas le temps nécessaire pour dormir ou aimer.
Pour contourner cet obstacle, qui limite la consommation, l’Ordre
marchand a d’abord incité à stocker les objets chronophages – livres,
disques, films – de façon matérielle, puis, aujourd’hui, de façon
virtuelle : empilements illimités, illusoires, sans plus aucune relation avec
la possibilité d’en faire usage. Comme si ce stockage servait à donner
l’illusion à chacun qu’il ne pourrait pas mourir sans avoir lu tous ces
livres, entendu toutes ces mélodies, vécu le temps ainsi stocké. En vain.
Les futures œuvres d’art tourneront d’ailleurs de plus en plus autour de
ce thème du temps, devenu obsession.
On aura compris que le temps est, en fait, la seule réalité vraiment
rare : nul ne peut en produire ; nul ne peut vendre celui dont il dispose ;
personne ne sait l’accumuler.
On s’efforcera certes d’en produire un peu en allongeant encore la
durée de vie humaine. On pariera sur une durée moyenne de cent vingt
ans, sur une durée de travail de vingt-cinq heures par semaine.
Pour aller plus loin, il faudrait réussir à renverser des barrières a priori
infranchissables en réduisant le temps mis à remplir les fonctions
inhérentes à toute vie : naître, dormir, apprendre, se soigner, aimer,
décider. Par exemple, il faudrait pouvoir faire naître un enfant en moins
de neuf mois, ou lui apprendre à marcher en moins d’un an, à parler une
langue en moins de trois mille heures.
D’aucuns découvriront alors que la liberté elle-même – objectif majeur
de l’homme depuis les débuts de l’Ordre marchand – n’est en fait que
l’illusoire manifestation d’un caprice à l’intérieur de la prison du temps.
Viendra alors la grande crise de cette forme. Elle a déjà commencé.
La fin de la neuvième forme
D’année en année, d’ici à 2030, comme les « cœurs » précédents, le
neuvième cœur devra affronter les difficultés globales dont il a été
question plus haut ainsi que des défis propres au « cœur », de plus en
plus coûteux. Ils entraîneront le déclin puis la disparition de la neuvième
forme.
D’abord, la crise amorcée en 2007 avec les subprimes conduira aux
États-Unis et ailleurs à repenser le rôle de l’État, à relever massivement
les impôts et à mettre en place une première esquisse de système
international de régulation du système financier mondial dont Wall Street
ne sera plus le seul maître. D’autres monnaies prendront progressivement
le relais du dollar comme monnaie de réserve mondiale.
Les salaires réels américains continueront de baisser en raison de la
concurrence des travailleurs étrangers et de la délocalisation des
entreprises. À cela s’ajouteront les hausses d’impôts rendues nécessaires
par le financement de la crise financière de 2008 et 2009. Par ailleurs, les
écarts de revenus des ouvriers avec les plus riches remettront en cause
pour une vaste majorité de citoyens des États-Unis la légitimité du rêve
américain.
Les dépenses de santé, d’éducation, de sécurité, de retraite, d’énergie,
d’eau, de protection de l’environnement, occuperont une part croissante
du revenu de chaque Américain.
À partir de 2015, la rentabilité du capital ne sera une nouvelle fois
maintenue qu’artificiellement par l’augmentation continue de la valeur
des actifs.
Washington entretiendra une bonne entente avec l’Europe et avec les
Onze, de sorte que ceux-ci continueront de souscrire à ses emprunts et de
partager les coûts de sa défense. Une partie des Onze, avec les
Européens, accepteront cette alliance qui leur permettra de retrouver leur
croissance sans pour autant devoir consacrer des sommes excessives à
leur propre défense.
À partir de 2015, un nouveau défi viendra des entreprises virtuelles ; si
Internet est aujourd’hui, pour l’essentiel, une colonie américaine où l’on
parle l’anglais et dont l’essentiel des richesses est drainé vers la mère
patrie, ce septième continent conquerra son autonomie. Il deviendra
puissance en soi, entité autonome, faisant des profits hors du sol
américain. De nouveaux pouvoirs de finance, d’information, de
distraction, de formation y joueront contre le pouvoir politique et culturel
américain. Ils feront naître une diversité nouvelle qui remettra en cause la
domination financière, économique, politique, idéologique et esthétique
américaine sur la démocratie de marché. Il deviendra de plus en plus
évident qu’on peut être démocrate et favorable à l’économie de marché
sans pour autant parler anglais ni croire en la suprématie naturelle et
définitive de l’empire américain.
Dès 2015, les entreprises américaines se détacheront elles aussi de
l’Amérique. De plus en plus concurrencées dans de nombreux secteurs
par des entreprises et des centres de recherche installés ailleurs, les
industries stratégiques américaines délocaliseront leurs productions et
leurs recherches. Comme celles d’autres « cœurs » avant elles, ces firmes
comprendront que leurs intérêts commerciaux ne se confondent plus avec
ceux de leur gouvernement, dont l’image de plus en plus dégradée nuira à
la vente de leurs produits. Elles tenteront d’abord d’obtenir de la MaisonBlanche une attitude plus conforme à ce dont ont besoin leurs
consommateurs mondiaux ; puis, déçues, elles prendront leurs distances
avec l’administration, investiront moins dans les universités et les
hôpitaux américains, et créeront peu d’emplois aux États-Unis. Certaines
d’entre elles passeront sous le contrôle de fonds d’investissement
étrangers, fonds souverains ou fonds à la nationalité indiscernable,
détenteurs des revenus de rentes. Ces fonds accumuleront de plus en plus
leurs profits dans des paradis fiscaux, faisant perdre aux actionnaires
américains l’essentiel du profit et à l’État américain l’essentiel de ses
recettes fiscales.
À partir de 2020, les frustrations marchandes des salariés seront de
plus en plus mal ressenties. La classe moyenne, principal acteur de la
démocratie de marché, retrouvera la précarité à laquelle elle croyait avoir
échappé en se dissociant de la classe ouvrière ; les cadres déclassés, les
ouvriers précaires, les employés malmenés, les familles à l’abandon, les
propriétaires endettés, les consommateurs déçus, les usagers révoltés, les
minorités frustrées, les croyants en colère fustigeront l’insondabilité de
leur solitude, l’énormité des injustices, la violence des inégalités, les
désintégrations communautaires.
À partir de 2020, le système financier, de plus en plus concentré autour
d’institutions d’assurances et de fonds de couverture de risques,
redeviendra très hasardeux.
Vers 2025, une nouvelle crise financière, beaucoup plus grave encore
que celle de 2008-2010, commencera, en raison de l’absence de solution
structurelle à la précédente. L’État fédéral sera incapable de venir au
secours des plus faibles, étant lui-même alors paralysé par son incapacité
à rester prêteur de dernier ressort. La production ralentira et le chômage
atteindra des proportions jusque-là inconnues. Les capitaux iront se
placer ailleurs, en particulier dans des fonds spéculatifs gérés sur Internet
à partir de paradis fiscaux et donc incontrôlables. Une nouvelle fois, la
rentabilité des capitaux ne pourra plus être maintenue par la hausse de
valeur des actifs et par un effet de levier, comme lors de chaque bulle.
Une crise financière majeure éclatera. Elle conduira cette fois à un
repli absolu de l’Amérique sur son territoire, à une remise en cause
définitive de la suprématie du dollar et à l’effacement de la toute
puissance géopolitique américaine.
L’Amérique ne sera plus alors capable de conserver sur son territoire
l’essentiel des profits réalisés par ses entreprises, y compris dans les
secteurs de pointe ; les dépenses d’organisation, internes et externes,
auront tant augmenté que le déficit structurel de sa balance des paiements
deviendra insurmontable. L’Asie, qui assurera encore l’essentiel de son
financement, aura alors de plus en plus besoin de ses propres ressources
pour réduire les inégalités entre régions, lutter contre les troubles urbains,
mettre en place son propre système d’assurances sociales et de retraites.
Pékin, dont le régime politique se durcira, décidera de ne plus financer à
bas prix le déficit américain et de rapatrier précautionneusement les
capitaux investis dans des titres américains dévalorisés. D’autres banques
centrales étrangères commenceront aussi à équilibrer leurs réserves en
d’autres devises. Le Trésor américain devra alors proposer un rendement
beaucoup plus élevé pour ses emprunts, alourdissant le coût pour les
Américains des nouveaux contrats de vente à crédit, des prêts
hypothécaires et des dettes indexées sur les taux variables, comme les
cartes de crédit.
Ailleurs, en Amérique latine, en Europe, en Afrique, en Asie, au
Moyen-Orient, la domination américaine sera rejetée. Le modèle de la
démocratie de marché sera lui aussi contesté, sur le terrain même de sa
réussite : de petits États totalitaires réussiront parfaitement bien et la
démocratie de marché ne sera plus synonyme exclusif de succès
économique ou d’efficacité écologique.
La Californie cessera alors – vers 2025 – de rassembler l’essentiel de
la classe créative mondiale et d’être le centre de la mise en œuvre et du
financement des principales innovations industrielles de la planète.
Les États-Unis pourraient alors devenir soit une social-démocratie de
type scandinave, soit une dictature, voire peut-être l’une après l’autre. Ce
ne serait pas la première fois qu’une telle mauvaise surprise se
produirait : le premier dirigeant à appliquer les principes permettant de
sortir de la crise de la huitième forme fut Mussolini ; le second fut Hitler.
Roosevelt ne fut que le troisième.
Par une voie ou une autre, une dixième forme de l’Ordre marchand
mondial pourrait alors voir le jour.
Les élites se déplaceront vers les villes et les régions qui se seront
révélées plus créatives ailleurs dans le monde. Tout cela ressemble à ce
qui arriva, en d’autres temps, à Venise, Gênes, Anvers, Amsterdam,
Londres, Boston et New York.
La neuvième forme aura vécu.
4
Deuxième vague de l’avenir :
un système polycentrique
Une dixième forme marchande
est-elle possible ?
Lors de chacune des neuf précédentes mutations de l’Ordre marchand,
des soubresauts, des embellies, des résistances ont donné le sentiment
aux contemporains que la forme alors en place, si menacée fût-elle, ne
pourrait pas disparaître, et que le « cœur » du moment resterait à jamais
la capitale du monde.
Souvent même, le pouvoir avait depuis longtemps changé de mains
sans que quiconque, dans le « cœur » en déclin ni alentour, s’en fût
vraiment rendu compte : les anciens maîtres continuaient de croire qu’ils
dominaient le monde de leurs produits et de leur culture, de leur
diplomatie et de leurs armées, alors qu’ils étaient en fait entrés dans une
irréversible décadence, et que d’autres avaient déjà pris leur place. Ainsi
de Bruges, de Venise, de Londres, de Boston ou de New York en leur
temps. Ainsi demain, de la Californie.
Pourtant, si l’Histoire a un sens, dans trente ans ou moins, quand cette
neuvième forme de l’Ordre marchand s’effacera, épuisée par les efforts
qu’il lui aura fallu déployer pour lutter contre ses ennemis, elle laissera
place à une autre forme, avec un autre « cœur », d’autres technologies,
d’autres rapports géopolitiques entre les continents.
C’est là que toute l’Histoire racontée en détail aux chapitres précédents
trouve sa justification, car elle permet de dessiner avec précision la figure
de l’avenir.
Si, en effet, cette dixième forme ressemble aux neuf précédentes, elle
fera apparaître de nouveaux équilibres entre les nations ; elle étendra la
liberté des mœurs ; des technologies nouvelles permettront de réduire
encore le temps nécessaire pour fabriquer nourriture, vêtements, moyens
de transport et de distraction ; des placements industriels redeviendront
rentables ; de nouveaux services seront transformés en produits
industriels ; de nouveaux travailleurs en salariés précaires ; des énergies
nouvelles remplaceront celles devenues rares ; de plus en plus de
richesses seront concentrées en un nombre de plus en plus restreint de
privilégiés ; s’ouvrira aux consommateurs et aux citoyens une plus
grande variété de choix qui imposera aux travailleurs de nouvelles
formes d’aliénation.
Le « cœur » de cette dixième forme devra être, encore une fois, une
vaste région, autour d’un très grand port – ou aéroport – maîtrisant les
réseaux de commerce du monde. Dans ce nouveau « cœur », un climat
relationnel particulièrement libéral et dynamique devra permettre à une
classe créative de mettre en œuvre à son profit des idées, des techniques,
des valeurs capables de résoudre les défis qu’affrontera alors l’Ordre
marchand (c’est-à-dire de réduire cette fois les coûts de santé,
d’éducation et de sécurité), et de faire surgir les nouveaux objets de
consommation nécessaires à la relance de la croissance mondiale.
Le plus vraisemblable est que ce dixième « cœur », s’il vient au jour,
sera situé, pour une quatrième fois, quelque part sur le territoire des
États-Unis d’Amérique. Parce que ce pays restera, même après la crise de
2025, la première puissance militaire, technologique, financière et
culturelle du monde ; et qu’il sera, sans concurrence imaginable, le plus
vaste marché et le refuge le plus sûr pour les élites et pour les capitaux.
Parce que Washington restera la capitale politique du monde et que
l’armée américaine sera encore de loin la première force militaire de la
planète. Parce que, enfin, l’Amérique restaurera un jour ses finances en
trouvant les moyens – comme elle le fit avec l’automobile, puis avec les
biens d’équipement ménager, enfin avec les objets nomades – de relancer
la croissance par la production industrielle, qui reste à définir, de
nouveaux objets.
Aussi, si une nouvelle ville américaine devait devenir le dixième
« cœur », ce serait sans doute encore une ville située du côté de la
Californie : celle-ci restera en effet, pour cinquante ans encore au moins,
l’État le plus dynamique, au bord de l’océan le plus fréquenté de la
planète. Aucun autre État américain ne sera plus en situation de rivaliser
avec elle : l’État de New York sera trop affaibli industriellement ; le
Texas, trop isolé, manquera par trop d’infrastructures.
Le deuxième « cœur » californien (comme il y eut deux « cœurs »
successifs sur la côte est, Boston et New York) serait sans doute situé
plus au sud, à la frontière mexicaine, au voisinage à la fois d’un autre
grand pays, d’un des ports les plus dynamiques du Pacifique (San Diego),
des industries de défense, de l’espace, des télécommunications, de la
micro-électronique, des centres les plus importants en biotechnologies et
nanotechnologies (La Jolla), et d’étudiants d’exception venus du monde
entier étudier dans certaines des meilleures universités du monde
(Stanford et Berkeley). Ce dixième « cœur », produisant de nouveaux
objets industriels, répondant aux besoins du futur, s’étendrait alors du
nord du Mexique à l’ouest du Canada.
Pourtant, à mon sens, il y a peu de chances qu’un tel schéma voie le
jour : dans vingt ou trente ans, au moment où aura lieu la crise finale de
la neuvième forme, les États-Unis seront fatigués – fatigués du pouvoir,
fatigués de l’ingratitude de ceux dont ils auront assuré la sécurité et qui
se considéreront encore comme leurs victimes. Ils auront besoin de
souffler, de s’occuper d’eux-mêmes, de restaurer leurs finances, de
panser leurs blessures, d’améliorer le bien-être de leurs propres habitants,
de se recroqueviller sur leurs préoccupations, et surtout de se défendre
sur leur propre sol. Ils ne voudront plus assumer ni militairement, ni
financièrement, ni politiquement les charges inhérentes à la maîtrise du
« cœur ». Ils ne voudront plus courir le risque de subir une guerre à
domicile. Ils ne tenteront plus de gérer le monde, devenu hors de portée
de leurs finances, de leurs troupes, de leur diplomatie. Leurs armées
deviendront essentiellement défensives. Dès à présent, d’ailleurs, les
dirigeants de Washington ne justifient plus la présence de troupes
américaines à l’extérieur que par les seules nécessités de la défense du
territoire national et de la protection des citoyens américains.
L’Amérique sera pourtant encore une très grande puissance. Par choix
et non par résignation ou par obligation, elle ne sera plus ni l’empire
dominant ni le « cœur » de l’Ordre marchand.
Il est évidemment difficile de se montrer plus précis sur la date de cette
renonciation. Sinon que l’Histoire nous apprend que la durée de vie des
empires est de plus en plus brève : l’Empire romain d’Orient a duré
1 058 ans ; le Saint Empire romain germanique, 1 006 ans ; les empires
d’Orient, 400 ans chacun ; les empires chinois, moins de trois siècles ; les
empires perses, mongols et européens, au moins deux à trois siècles ;
l’Empire hollandais, deux siècles et demi ; l’Empire britannique, un
siècle ; l’Empire soviétique, moins de 70 ans ; les tentatives japonaises,
allemandes et italiennes, moins encore. Les États-Unis, qui sont l’empire
dominant depuis quelque cent vingt ans, soit déjà plus longtemps que la
moyenne des empires les plus récents, cesseront bientôt de dominer le
monde.
Cette perspective peut paraître inconcevable à beaucoup. Aujourd’hui,
la plupart des dirigeants américains pensent encore que l’Empire
américain sera éternel ; pour eux, au demeurant, l’Amérique est une
démocratie, pas un empire ; elle est investie d’une mission salvatrice à
l’échelle de l’humanité ; ils se comportent comme si le temps, c’est-àdire Dieu, ne pouvait que servir leurs intérêts ; comme si l’Amérique,
invulnérable et sans reproche, allait encore être maîtresse du monde dans
plusieurs siècles. Beaucoup de gens autour d’eux, dans le reste du
monde, y compris parmi leurs pires adversaires, le croient aussi. Certains
d’entre eux agissent même comme si leur propre suicide pouvait seul
menacer l’éternité du pouvoir américain. Il n’empêche : dans trois
décennies, il faudra chercher ailleurs le nouveau « cœur » du monde.
D’autres lieux seraient possibles. L’Histoire nous a enseigné qu’il n’est
pas nécessaire qu’un « cœur » soit situé sur le territoire de la nation la
plus vaste ou la plus peuplée pour prétendre à ce statut ; ni Bruges, ni
Venise, ni les villes qui leur ont succédé ne l’étaient. Pour y atteindre, il
leur a fallu trouver en elles-mêmes l’énergie, la force créatrice, le désir
d’innover, de produire en masse, de s’exposer au monde, de dominer.
Selon ces critères, plusieurs villes pourraient, dans vingt ou trente ans,
faire figure de candidates.
Londres, d’abord, en aurait les moyens : première place financière du
continent européen, pôle d’attraction des élites du monde en même temps
que proche des deux plus grandes universités mondiales, elle réunira
encore, dans vingt ou trente ans, de nombreuses caractéristiques d’un
« cœur » : une population diverse, un port et un aéroport exceptionnels,
une capacité créative hors norme. Mais cela ne suffira pas : celle qui fut
la ville-« cœur » du XIXe siècle n’aura plus l’arrière-pays industriel et
l’infrastructure de transport et de services publics nécessaires à la
production des futurs objets de consommation ; la City ne sera plus
qu’une formidable plate-forme financière, à la fois sophistiquée et
fragile, qui pourrait être délaissée à la moindre incertitude technologique
ou militaire, et que fuiront, à la prochaine explosion de la bulle
immobilière, beaucoup de ceux qui y vivent aujourd’hui.
Le « cœur » pourrait être aussi constitué par la vaste conurbation
installée en Europe tout au long de la ligne des trains à grande vitesse, de
Londres à Francfort en passant par Bruxelles, Lille et Paris : il y aura là à
la fois la puissance financière et industrielle nécessaire. Ce serait peutêtre possible si l’intégration politique, industrielle et militaire de
quelques pays de l’Union européenne, dont la France et l’Allemagne,
était alors assez avancée pour qu’ait été édifié un pouvoir politique,
industriel et militaire fort, sans lequel un « cœur » ne saurait tenir son
rôle. Cette région pourrait alors remplacer la Californie, et l’euro pourrait
peut-être remplacer le dollar. Mais cela n’aura sans doute pas lieu, en tout
cas pas avant de fortes secousses, qui se produiront beaucoup plus tard, et
dont il sera question aux chapitres suivants. Il y faudrait en effet cette
volonté d’exister, de diriger, d’avancer ensemble, de rassembler les
talents venus d’ailleurs, ce désir de prendre le pouvoir sur le monde,
stimulé par la peur du manque, ce courage de risquer sa vie et son âme
qui ont façonné par le passé tous les « cœurs », mais qui ne semblent plus
avoir de raison de se manifester sans de terribles menaces, qui viendront
plus tard dans cette partie de l’Europe.
Un autre « cœur » pourrait émerger dans les pays scandinaves, entre
Stockholm, Helsinki et Oslo. Là existent et existeront de plus en plus un
climat relationnel exceptionnel, des industries de pointe, d’excellentes
universités, des ressources pétrolières majeures, un haut niveau éducatif,
une très grande sécurité, une exceptionnelle protection sociale, une haute
qualité de vie, que viendra paradoxalement améliorer le réchauffement
climatique – même s’il menace les côtes. Ces villes pourraient même
attirer une vaste classe créative venue du reste du monde. Mais, à mon
sens, les pays nordiques, soucieux de se garder des dangers du monde,
refuseront de se mêler des affaires des autres, sauf comme diplomates
discrets, n’ayant pas envie d’attirer l’attention des ennemis de la liberté.
Ils refuseront donc de jouer ce rôle de « cœur », car celui-ci n’est jamais
neutre.
Aucune autre ville, aucun autre pays en Europe ne sera prêt à assurer
les dépenses de protection et d’expansion d’un « cœur » : celui-ci n’est
donc pas près de retraverser l’Atlantique.
Tokyo sera un autre candidat sérieux : son industrie disposera encore,
autour de 2030, d’une certaine avance sur celles des autres pays du
pourtour asiatique du Pacifique, et jouera un rôle majeur dans la
conception des futurs objets. Mais la capitale du Japon n’a pas su saisir
sa chance dans les années 1980 ; et elle ne sera pas non plus, en 2030,
capable de créer des valeurs universelles : la liberté individuelle n’est pas
son idéal philosophique. Elle ne saura pas non plus attirer assez de talents
étrangers. Par ailleurs, faute d’une réconciliation avec la Chine et la
Corée, le Japon ne sera toujours pas en situation d’assumer le rôle de
protecteur politique de la périphérie et de l’hinterland ; encore moins
d’assumer le rôle militaire planétaire qui doit incomber au « cœur ».
Deux autres villes d’Asie, Shanghai et Bombay, seront vers 2030 les
deux premières villes des deux plus grandes économies du monde ; elles
pourraient donc, elles aussi, prétendre à devenir un jour ce « cœur » de
l’Ordre marchand. Elles seront, de fait, l’une et l’autre des ports majeurs,
recevant les produits d’un immense arrière-pays et lui apportant ce qui
vient du reste du monde. Mais il leur faudrait, pour avoir une chance de
devenir ce « cœur », être capables de mettre en place des réseaux de
communication, des infrastructures urbaines, législatives, policières,
militaires, technologiques ; être capables de stabiliser leur environnement
politique et de trouver l’emploi nécessaire pour occuper une population
rurale en surnombre. À mon sens, ces deux villes n’y parviendront pas,
en tout cas pas dans les trois prochaines décennies. Trop occupées à
régler leurs problèmes intérieurs, menacées de devoir affronter les
rébellions d’autres provinces moins privilégiées, manquant des
infrastructures les plus élémentaires, elles ne seront pas prêtes à temps
pour prendre le relais de la neuvième forme.
L’Australie sera sans doute aussi, un jour très lointain, en situation de
devenir un « cœur » : nouvelle Amérique, douée de la même dynamique,
de la même capacité d’accueillir des immigrants, de la même volonté de
développer des technologies d’avenir, dotée même, dès aujourd’hui, d’un
des tout premiers ports du monde ; mais elle est encore trop peu peuplée,
trop à l’écart du reste du monde. Il y faudrait d’énormes progrès dans le
transport de marchandises qui mettraient Sydney à moins de quatre
heures d’avion de Los Angeles ou de Tokyo, et à cinq jours de bateau ; et
une population d’au moins cent millions d’habitants. Cela semble hors de
portée pour longtemps.
La Russie et le Canada, au climat amélioré par le réchauffement
climatique, ne seront pas pour autant des candidats crédibles. L’islam
rêvera aussi d’accueillir le « cœur », que ce soit au Caire, à Ankara, à
Bagdad ou à Djakarta. Mais il sera loin, en 2035, d’en avoir les moyens
industriels, financiers, culturels et politiques ; il y faudrait une liberté
intellectuelle aujourd’hui impensable.
Il serait aussi imaginable de penser que le « cœur » bascule dans
l’univers virtuel et qu’y règnent des automates virtuels. Nous y
reviendrons.
Il serait enfin assez élégant d’imaginer que la migration des « cœurs »
se continue vers l’ouest, poursuivant le voyage entrepris il y a trois mille
ans, et passe successivement au Japon, en Chine, en Australie, en Inde,
pour aboutir finalement, un jour, au Moyen-Orient où l’Ordre marchand
fut conçu. On pourrait même imaginer que le « cœur » s’arrête à
Jérusalem, devenue capitale de tous les États de la région, enfin en paix
les uns avec les autres. Ville- monde même – pourquoi pas ? –, capitale
planétaire de l’ensemble des démocraties de marché, ou capitale d’une
démocratie de marché planétaire.
En attendant la réalisation de cette très lointaine utopie dont il sera
question plus loin dans la cinquième vague de l’avenir, aucun « cœur »
ne prendra le relais de Los Angeles.
Pendant un très long laps de temps, jusqu’à ce que se lèvent les trois
vagues suivantes de l’avenir, un « cœur » ne sera plus nécessaire au
fonctionnement de l’Ordre.
Émergence de onze puissances
Onze autres puissances économiques et politiques émergeront : le
Japon, la Chine, l’Inde, la Russie, l’Indonésie, la Corée, l’Australie, le
Canada, l’Afrique du Sud, le Brésil et le Mexique. Je les nommerai les
Onze. Toutes seront, dans vingt ou vingt-cinq ans, des démocraties de
marché ou en voie de l’être. Aucune ne sera le cœur au sens propre.
En dessous, vingt autres pays à croissance forte souffriront encore de
lacunes institutionnelles, dont l’Argentine, l’Iran, le Vietnam, la Malaisie,
les Philippines, le Venezuela, le Kazakhstan, la Turquie, le Pakistan,
l’Arabie, l’Algérie, le Maroc, le Nigeria et l’Égypte. D’autres encore, de
taille plus modeste, tels l’Irlande, la Norvège, Dubaï, Singapour et Israël,
joueront un rôle particulier.
L’Asie dominera. Les deux tiers des échanges commerciaux du monde
se feront à travers le Pacifique. Dans un peu plus de vingt ans, la
production de l’Asie dépassera la moitié de celle du monde. Déjà treize
des vingt plus grands ports de conteneurs sont situés en Asie (dont
Shanghai, Hong Kong, Singapour, Nagoya au Japon, Busan en Corée,
Kaohsiung à Taïwan, Dampier en Australie). Busan (Busan Newport) et
Shanghai (Yangshan) ont déjà la capacité de traiter jusqu’à 90 conteneurs
à l’heure ; d’immenses infrastructures portuaires et aéroportuaires y
seront encore développées.
La Chine sera la deuxième puissance économique du monde avec
1,48 milliard d’habitants en 2025. Au rythme actuel, son PIB dépassera
celui du Japon en 2015 et celui des États-Unis en 2040. Sa part dans le
PIB mondial, qui est aujourd’hui de 4,5 %, passera à 7 % en 2015 et
avoisinera les 15 % en 2025. Le niveau de vie moyen des Chinois devrait
être, en 2050, égal à la moitié de celui des Américains. En 2025, même si
le rythme de croissance annuelle de l’économie chinoise décroît de
moitié, la Chine aura un revenu annuel par tête de 6 000 dollars. Des
centaines de millions de Chinois seront alors entrés dans la classe
moyenne et plusieurs dizaines de millions dans la bourgeoisie. La Chine
connaîtra alors encore un excédent de sa balance des capitaux ; elle
continuera à financer les déficits des États-Unis comme si les deux pays
s’étaient durablement alliés pour maintenir la croissance mondiale à leur
propre bénéfice, en attendant de se sentir assez forts pour se battre l’un
contre l’autre. La Chine deviendra le premier investisseur de la région,
des Philippines au Cambodge, au détriment du Japon et des États-Unis.
Les régions côtières chinoises, si elles sont capables de maîtriser les
migrations rurales, deviendront même le lieu d’accueil d’une classe
créative venue du monde entier, en particulier d’un retour de la diaspora
chinoise.
Le Parti communiste chinois sera de moins en moins capable
d’organiser la vie urbaine. Même s’il a été capable de maintenir en
apparence la croissance, en 2008 et 2009, grâce à un programme très
dirigiste de relance, il devra, dans chaque ville, laisser le pouvoir à des
élus. Il ne réussira pas à régler, sans se réformer, les immenses difficultés
actuelles : 90 % des Chinois n’ont à ce jour ni retraite ni assurancemaladie ; la moitié de la population urbaine et les quatre-cinquièmes de
la population rurale n’ont pas accès à des soins médicaux ; la moitié des
cinq cents plus grandes villes du pays n’ont ni eau potable ni système
d’élimination des déchets. Le pays devra mettre en place une
infrastructure urbaine, consolider sa stabilité monétaire, lutter contre la
corruption, assainir durablement les finances publiques, trouver du travail
à des centaines de millions de paysans affluant vers les villes, réduire les
écarts de revenus, améliorer le système éducatif, former beaucoup plus
de cadres, réformer un secteur public obsolète, mettre en place un
système juridique capable de protéger la propriété privée et intellectuelle.
Autant de tâches pratiquement impossibles en régime de parti unique.
Vers 2025, le Parti communiste, alors au pouvoir depuis soixante-seize
ans (aucun parti au monde n’est jamais resté au pouvoir sans alternance
plus de soixante-dix ans d’affilée), s’effacera d’une façon ou d’une autre.
Un grand désordre régnera pendant un temps, comme ce fut si souvent le
cas dans l’histoire de ce pays. Une nouvelle forme de démocratie pourrait
même surgir et ressembler à celle de 1912, dominée par des « seigneurs
de la guerre ». Si le pays ne réussit pas alors à maintenir son unité,
comme on ne saurait l’exclure, il participera au mouvement général de
déconstruction des nations dont il sera question au chapitre suivant. Pour
durer, le Parti pourrait aussi être tenté par une aventure extérieure en
envahissant Taïwan ou la Sibérie, comme on le verra aussi plus loin.
Dans un scénario d’évolution linéaire, l’Inde devrait être, en 2025, le
pays le plus peuplé du monde avec 1,4 milliard d’habitants, et la
troisième puissance économique derrière la Chine et les États-Unis. Sa
croissance sera, à partir de 2010, supérieure à celle de la Chine, mais son
PIB par habitant restera inférieur à celui de sa voisine, en raison d’une
croissance démographique supérieure. Nombre de ses entreprises, comme
Tata, Infosys ou Mittal, seront parmi les plus grandes du monde. Pour
que ce scénario se vérifie, il faudra que la démocratie indienne surmonte
des défis majeurs analogues à ceux de la Chine : financer des
infrastructures urbaines, trouver des sources d’énergie alternatives,
construire des routes et des aéroports, assainir durablement les finances
publiques, réduire les inégalités entre régions et classes sociales. Si le
gouvernement central n’y parvient pas, la situation pourrait entraîner,
comme en Chine, une désarticulation du pays : l’Inde n’est unie que
depuis la colonisation britannique.
Le Japon, lui, continuera de vieillir et de décliner en valeur relative,
malgré sa force économique certes de plus en plus touchée par la crise
financière, mais qui en fera encore une des toutes premières puissances
mondiales. À moins d’accueillir plus de dix millions d’étrangers, ou de
réussir à relancer la natalité, sa population diminuera – elle décroît déjà.
Même s’il est exceptionnellement bien placé pour dominer les
technologies de l’avenir, des robots aux nanotechnologies, le Japon ne
réussira pas à faire de la liberté individuelle sa valeur dominante. Il
nourrira de plus en plus un complexe d’encerclement : par les armes de la
Corée du Nord, par les produits de la Corée du Sud, par les
investissements de la Chine. Il réagira certainement militairement en se
dotant de toutes les armes, y compris nucléaires, dans une stratégie de
plus en plus défensive et protectionniste, ce qui pourrait lui coûter
économiquement très cher. En 2025, il ne sera peut-être même plus la
cinquième puissance économique mondiale.
Parmi les autres Onze, la Corée du Sud deviendra l’une des toutes
premières puissances d’Asie. Son PIB par habitant devrait doubler d’ici
2025 ; elle sera le nouveau modèle économique et culturel, et
impressionnera le monde par ses technologies et son dynamisme culturel.
Le modèle coréen sera de plus en plus considéré en Chine, en Malaisie,
en Indonésie, aux Philippines, au Japon même comme l’exemple de
réussite à imiter, en lieu et place du modèle américain. La pérennité du
succès coréen dépendra de sa capacité à se frayer un chemin entre deux
scénarios catastrophes : celui d’une réunification imposée par
l’écroulement subit du régime nord-coréen, dont le coût économique
serait insupportable ; et celui d’une escalade militaire, peut-être
nucléaire, provoquée par la fuite en avant du régime nord-coréen, qui
réduirait à néant plus d’un demi-siècle de miracle économique au Sud.
Le Vietnam dépassera, en 2025, les 125 millions d’habitants ; s’il sait
réformer son système politique, bancaire et scolaire, s’il sait mettre en
place des infrastructures routières et lutter contre la corruption, il
deviendra la troisième économie de l’Asie. Il en sera certainement un
acteur majeur, attirant les investisseurs étrangers.
L’Indonésie souffrira de problèmes quasi insolubles : corruption,
faiblesse du système éducatif, tensions ethniques considérables entre cent
nationalités. Si elle réussit à les surmonter, ce qui est peu probable, elle
pourra devenir une grande puissance économique mondiale, en tout cas la
première de l’islam, avec, en 2025, 280 millions d’habitants. Elle dispose
pour cela de toutes les richesses naturelles (pétrole, gaz, or, argent,
nickel, cuivre, bauxite). Le plus vraisemblable est que, comme l’Inde et
la Chine, la croissance ne suffira pas, à terme, à calmer dans l’archipel les
revendications séparatistes : l’Indonésie, comme la Chine, l’Inde et tant
d’autres pays, pourrait, un peu plus tard, se disloquer en dizaines
d’entités plus petites. On y reviendra.
La Russie pourrait retrouver un meilleur équilibre démographique et
utiliser une partie de la rente pétrolière et gazière pour organiser son
développement. Devenue en 2008 le premier producteur d’or noir, devant
l’Arabie Saoudite (elle a extrait 9,87 millions de barils par jour, soit 10 à
12 % de plus que l’Arabie Saoudite) et le premier producteur de titane,
son PIB devrait dépasser en 2025 celui de la France et de l’Italie. Elle
aura, grâce aux réserves de devises accumulées avec le pétrole, les
moyens d’acheter l’industrie de l’Europe de l’Ouest, ce qui lui coûtera
moins cher que de moderniser ses propres usines. Le pétrole continuera
de lui fournir la moitié de ses revenus fiscaux. Comme les autres Onze,
elle aura, pour cela, à mettre en place une infrastructure urbaine, un cadre
juridique protégeant la propriété privée et la propriété intellectuelle, un
système bancaire moderne et, surtout, à améliorer son système de santé :
l’espérance de vie (descendue, en 2008, à 59 ans pour les hommes et
72 ans pour les femmes) y recommencera à croître ; sa population se
stabilisera autour de 120 millions en 2025, contre 142 aujourd’hui. La
Russie aura aussi – on y reviendra – à affronter de nouvelles menaces :
musulmanes venues du sud, chinoises venues de l’est.
En Amérique latine, deux puissances domineront vers 2025 : avec
125 millions d’habitants, le Mexique pourrait accéder à un PIB supérieur
à celui de la France. Ce pays aura cependant du mal à éviter la croissance
désordonnée de ses villes, à surmonter une pollution majeure et une
extrême inégalité entre classes sociales et groupes ethniques. Des
révoltes politiques anti-américaines viendront ralentir sa croissance et
pourraient remettre en cause son alliance avec les États-Unis. Le Brésil,
avec 229 millions d’habitants en 2025, pourrait alors devenir la
quatrième puissance économique du monde, derrière les États-Unis, la
Chine, l’Inde, et devant le Japon. En particulier, il deviendra l’un des
géants de l’agriculture et de l’industrie agro-alimentaire. Si l’on prolonge
les tendances – ce qui, rappelons-le, ne donne qu’une très vague idée de
l’avenir, même proche –, son PIB dépassera celui de l’Italie dès 2025,
puis celui de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Pour y
parvenir, le Brésil devra lui aussi surmonter des défis qui paraissent
aujourd’hui quasi insolubles : mettre en place une infrastructure urbaine,
construire un État solide et efficace, lutter contre la corruption, améliorer
le système éducatif, réformer un secteur public obsolète, développer les
industries à l’exportation.
À la différence des autres continents, l’Afrique ne réussira
vraisemblablement pas à faire surgir une vaste classe moyenne, même si
elle est en mesure de connaître une très forte croissance économique,
largement soutenue par une croissance démographique plus forte encore.
En 2025, ce continent comptera plus de 1,4 milliard d’habitants. Le
Nigeria, le Congo et l’Éthiopie seront à ce moment parmi les dix nations
les plus peuplées du monde. Même si le sol africain renferme 80 % du
platine, 40 % des diamants, plus d’un cinquième de l’or et du cobalt du
monde, même si les forêts africaines regorgent de ressources et de
richesses touristiques inexploitées, même si la Chine, l’Inde et d’autres
puissances, venant y quérir leurs matières premières, aideront à y
aménager des infrastructures à bas coût, le continent africain ne sera
toujours pas un acteur économique d’importance mondiale. Les raisons
en sont multiples : le climat y rend difficile l’organisation du travail ; des
bouleversements climatiques, dont on aura à reparler, entraîneront, dans
les régions semi-arides une baisse des récoltes de près de 20 %, et la
destruction de surfaces cultivables dans les zones humides, si bien qu’en
2025 l’Afrique ne pourra nourrir que 40 % de sa population. La
population active, réduite pendant des siècles par le trafic d’esclaves et
aujourd’hui par le sida et d’autres pandémies, sera encore insuffisamment
formée. Une nouvelle fois les élites émigreront. L’essentiel du continent
restera ravagé par les désordres politiques, par la corruption et les
violences. De nombreux pays artificiels, comme le Nigeria ou le Congo,
seront au bord de l’explosion. En 2025, le continent aura encore un PIB
par habitant inférieur au quart de la moyenne mondiale ; la moitié des
Africains continueront de tenter de survivre avec un revenu inférieur au
seuil de pauvreté ; le nombre des mal-nourris parmi les enfants pourrait
atteindre les 41 millions. Seuls réussiront à s’en sortir quelques pays
comme l’Afrique du Sud (avec un PIB par tête qui dépassera celui de la
Russie), l’Égypte, le Botswana et peut-être le Ghana. Les autres pays du
continent seront menacés d’éclatement ; divisés, ils risquent de devenir
des non-États.
Enfin la part du monde arabe dans le PIB mondial augmentera elle
aussi, mais faiblement, plus par le jeu de la démographie que par
croissance de la productivité. Faute de stabilité politique, de cadre
législatif, de séparation du religieux et du laïc, de mise en œuvre des
droits de l’homme et de la femme, le PIB par habitant n’y croîtra pas à la
même vitesse que celui du reste du monde, hormis au Maghreb où la
réconciliation probable de l’Algérie et du Maroc créera les conditions de
la mise en place d’un marché commun des pays riverains du sud-ouest de
la Méditerranée, et d’une coopération très prometteuse avec les pays
d’Europe du Sud. À l’est du bassin, Turquie et Iran seront en passe de
devenir des puissances majeures.
Au total, cette croissance mondiale persistante – la plus longue et la
plus élevée dans l’histoire de l’humanité – s’accompagnera d’une
formidable accélération dans la mise en œuvre de la globalisation et dans
la marchandisation du temps.
Puis le marché deviendra assez puissant et le coût de l’échange de
données assez faible pour que les membres de la classe créative n’aient
plus besoin de vivre au même endroit pour diriger le monde ; l’industrie
nouvelle s’installera en mille sites à la fois ; la forme marchande
fonctionnera sans « cœur ».
Le capitalisme n’en sera que plus vivant, plus dynamique, plus
prometteur, plus dominateur. Ceux qui auront annoncé ses funérailles en
seront, encore une fois, pour leurs frais.
5
Troisième vague de l’avenir :
l’hyperempire
Beaucoup, aux États-Unis comme ailleurs, prédisent que l’Histoire ne
racontera désormais jamais plus rien d’autre que la généralisation du
marché, puis de la démocratie, à l’intérieur des frontières de chaque
pays ; c’est ce qu’ils nomment la fin de l’Histoire. Cette évolution,
disent-ils, se fera naturellement, pacifiquement. Selon eux, elle n’exigera
pas une guerre des démocraties contre les ultimes dictatures ; ce n’est
pas, expliquent-ils, en bombardant Moscou qu’on en a fini avec l’Union
soviétique, ni en bombardant et occupant Bagdad qu’on
« démocratisera » l’Irak. Ni même en recourant à des sanctions
économiques : aucun embargo, plaident-ils, n’a jamais vaincu une seule
dictature. Les peuples, espèrent-ils, se libéreront eux-mêmes, par le
simple jeu de la croissance économique, de la transparence de
l’information et de l’expansion des classes moyennes. L’Ordre marchand,
prévoient-ils, sera alors polycentrique, c’est-à-dire une juxtaposition d’un
nombre croissant de démocraties de marché autour de quelques
puissances dominantes.
Un tel scénario aura bien lieu. Entre 2025 et 2035, quand la neuvième
forme s’effacera, elle laissera place à un monde sans maître, vaguement
coordonné par quelques puissances relatives. Mais je ne crois pas que
celui-ci puisse durer ; un tout autre monde, dans le droit fil de l’Histoire,
se mettra ensuite en place : un marché sans démocratie.
Vers 2050, sous le poids des exigences du marché et grâce à de
nouveaux moyens technologiques, l’ordre du monde s’unifiera autour
d’un marché devenu planétaire, sans État. Commencera ce que je
nommerai l’hyperempire, déconstruisant les services publics, puis la
démocratie, puis les États et les nations mêmes.
Ce marché mondial unifié et sans États restera durablement fidèle aux
valeurs de l’ancien « cœur » californien. Comme les valeurs culturelles
de Londres ressemblèrent longtemps à celles d’Amsterdam, celles de
Boston à celles de Londres et celles de Los Angeles à celles de New
York, l’hyperempire demeurera partiellement américain ; ses objets de
consommation, on le verra, seront encore très largement la prolongation
des objets nomades, tout comme le seront sa culture (métissée), son mode
de vie (précaire), ses valeurs (individualistes), son idéal (narcissique).
Ainsi débutera la troisième vague de l’avenir. Puis viendra, on le verra,
une série de guerres d’une extrême violence, conduisant à un
hyperconflit. Enfin, devant l’échec de l’hyperempire et de l’hyperconflit,
de nouvelles valeurs conduiront à un rééquilibrage entre démocratie et
marché à l’échelle du monde, à une hyperdémocratie planétaire.
La généralisation de la démocratie
de marché : le monde polycentrique
Partout où ce n’est pas encore le cas, c’est-à-dire essentiellement en
Chine et dans le monde musulman, la croissance marchande créera vers
2035 une classe moyenne qui mettra à bas la dictature et installera une
démocratie parlementaire.
On continuera dès lors à assister, comme depuis deux siècles, à la
généralisation au monde entier, progressive et parallèle, chaotique et
irréversible, du marché puis de la démocratie, c’est-à-dire de la
démocratie de marché. Le phénomène concernera même l’Égypte,
l’Indonésie, le Nigeria, le Congo, la Chine et l’Iran. Tous ces pays seront
emportés, intacts ou par morceaux, par la logique qui naguère renversa la
dictature au Chili, en Espagne, en Russie ou en Turquie. L’islam,
l’hindouisme, le confucianisme ne s’opposeront plus à la démocratie ;
chacune de ces vieilles sagesses en revendiquera même la paternité.
La mise en place d’élections libres ne suffira évidemment pas à
instaurer durablement ces démocraties de marché : les exemples irakien,
algérien ou ivoirien démontrent que des élections, même libres, si elles
ne sont pas accompagnées de la mise en place d’institutions stables,
économiques et politiques, et si n’existe pas un véritable désir des
citoyens de vivre ensemble, peuvent au contraire faire reculer la
démocratie. Il faudra que, progressivement, ces pays, comme l’ont fait
tous les autres avant eux, se dotent de constitutions laïques, de
parlements, de partis politiques, de systèmes juridiques et policiers
respectant les droits de l’homme, d’une véritable pluralité de
l’information. Cela leur prendra du temps : il ne faudra pas exiger de
l’Asie et de l’Afrique ce que nul, à l’époque, n’exigea de l’Europe.
Pour les y aider, les nations déjà démocratiques devront se servir de
leurs propres valeurs et de leurs institutions plus que de leurs missiles ;
elles devront ouvrir leurs marchés aux entreprises, aux produits et aux
étudiants venus de ces pays ; elles devront y financer des investissements
créateurs d’emplois, y soutenir de nouveaux médias, y favoriser la
naissance d’une agriculture moderne, d’un système bancaire, d’une
sécurité sociale, d’un système judiciaire et policier, enfin y promouvoir
des journaux, des radios, de nouvelles élites et des organisations non
gouvernementales.
Au fil de ce processus, des ethnies, des régions, des peuples décideront
de ne plus vivre les uns avec les autres ; des régions riches se
débarrasseront du faix de régions pauvres, comme on a vu la Tchéquie se
séparer de la Slovaquie. Parmi les démocraties existantes, la Flandre
pourrait décider de se séparer de la Wallonie ; l’Italie du Nord, de celle
du Sud ; la Catalogne, du reste de l’Espagne ; l’Écosse réclamer son
indépendance ; les Kurdes pourraient se dissocier des autres Irakiens ; les
Indiens ou les Indonésiens pourraient même s’éloigner les uns des autres.
Les États créés artificiellement par la colonisation en Afrique et en Asie
voleraient ainsi en éclats. Plus de cent nations nouvelles pourraient naître
avant la fin du siècle.
Dans chacune de ces futures démocraties, comme dans les anciennes,
une part croissante du revenu national passera pour un temps par les
budgets publics et par des systèmes d’assurances, sociales et privées, qui
mutualiseront les risques de santé et ceux liés au vieillissement. Ce
processus s’accompagnera de l’effacement progressif des classes
paysanne et ouvrière, et de l’essor de classes moyennes, moins soumises
à la pénibilité du travail, mieux à même de se contenter de libertés
formelles et de bien-être matériel.
Aussi longtemps que démocratie et marché resteront de forces égales,
ils se partageront leurs champs de compétence et respecteront leurs
frontières ; l’Ordre marchand s’organisera comme une juxtaposition de
démocraties de marché ; le monde sera polycentrique, avec une ou deux
puissances majeures sur chaque continent : les États-Unis, le Brésil, le
Mexique, la Chine, l’Inde, l’Égypte, la Russie et l’Union européenne
(même si celle-ci ne présentera pas tous les attributs d’un État). Le
Nigeria s’y joindra, s’il existe encore, ce qui est peu probable. Ensemble,
ces neuf nations, devenues maîtresses de l’ordre polycentrique, formeront
un gouvernement informel du monde dont j’aurai à reparler dans la
cinquième vague de l’avenir. On les retrouvera d’abord au Conseil de
sécurité des Nations unies et au G8.
Un tel ordre polycentrique ne pourra pas se maintenir : par nature, le
marché est conquérant ; il n’accepte pas de limites, de partage de
territoires, de trêves. Il ne signera pas de traité de paix avec les États. Il
refusera de leur laisser des compétences. Il s’étendra bientôt à tous les
services publics et videra les gouvernements (même ceux des maîtres de
l’ordre polycentrique) de leurs ultimes prérogatives, y compris celles de
la souveraineté.
Même si, pour un temps, des nations, des agences de régulation et des
organisations internationales vont tenter de contenir et de limiter les
marchés, les puissances industrielles, financières, technologiques,
qu’elles soient légales ou illégales, refuseront d’accepter tout équilibre
polycentrique, bouleverseront sans cesse les frontières et concurrenceront
tous les services publics les uns après les autres. Puis les services
d’éducation, de santé, ceux liés à l’exercice de la souveraineté,
aujourd’hui remplis pour l’essentiel par des agents publics, cesseront
totalement d’être publics : médecins, professeurs, puis juges et soldats
deviendront des salariés du secteur privé.
Enfin, comme d’autres avant eux, ces services, devenus de plus en plus
coûteux, en temps et en argent, du fait du vieillissement de la planète, de
l’urbanisation massive, de l’insécurité croissante, des enjeux écologiques
et de la nécessité de se former en permanence, seront remplacés par des
objets industriels produits en série.
Commencera, commence déjà, une formidable bataille géopolitique,
entre les démocraties de marché et le marché, pour la suprématie
planétaire. Cette bataille conduira à la victoire, impensable aujourd’hui,
du capitalisme sur les États-Unis, et même du marché sur la démocratie.
En voici l’histoire.
L’objet substitut de l’État :
de l’hypersurveillance à l’autosurveillance
Progressivement, les marchés trouveront de nouvelles sources de
rentabilité dans les activités aujourd’hui exercées par les services
publics : éducation, santé, environnement, souveraineté. Des entreprises
privées voudront commercialiser ces fonctions, puis les remplaceront par
des produits de consommation fabriqués en série, qui entreront
parfaitement dans la dynamique du progrès technique à l’œuvre depuis
les débuts de l’Ordre marchand.
D’abord, on cherchera (et on trouvera) de nouveaux moyens
d’accumuler de plus en plus d’information et d’énergie dans des volumes
de plus en plus réduits. En particulier, pour diminuer la consommation
d’énergie, de matières premières et d’eau, et les conséquences sur
l’environnement. Cela passera par des technologies conduisant à stocker
énergie et information sur des entités nanométriques : d’où l’appellation
de nanotechnologies. On ira vers la construction de nanomachines par
assemblage de molécules, ce qui exigera de repérer les atomes, de les
manipuler et de les positionner. Diverses technologies permettront
d’économiser eau, forêts et pétrole, d’utiliser des ressources encore
incertaines comme les richesses maritimes et celles de l’espace. Des
microprocesseurs utiliseront des biomolécules de l’ADN et des peptides.
Ils serviront à fabriquer des nano-ordinateurs. Des nanocentrales
d’énergie utiliseront des piles à hydrogène. Des autorépliqueurs seront
capables de se réparer eux-mêmes et de se reproduire. Par ailleurs, des
progrès techniques majeurs amélioreront l’efficacité écologique des
matériaux, de la propulsion, de l’aérodynamique, des structures, des
combustibles, des moteurs, des systèmes.
Ces technologies modifieront radicalement la façon dont sont produits
les objets actuels. Elles permettront de consommer beaucoup moins
d’énergie par unité produite, de mieux gérer l’eau potable, les déchets
urbains et les émissions polluantes ; elles amélioreront les
caractéristiques des produits alimentaires, des vêtements, des logements,
des véhicules, des équipements ménagers et des objets nomades.
D’autres objets nomades miniaturiseront les moyens d’informer, de
distraire, de communiquer, de transporter, augmentant massivement
l’ubiquité nomade. L’objet nomade unique sera intégré au corps d’une
façon ou d’une autre. Il servira de capteur et de contrôleur. Des matières
plastiques spécifiques, récupérables et recyclables, permettront de
transformer les vêtements en objets nomades connectés. D’autres
matières plastiques deviendront des écrans jetables, ce qui permettra de
réaliser des murs-images dans les lieux publics et dans des maisons
connectées ; cela bouleversera la façon d’éclairer, de construire, de lire,
d’habiter, de vivre le nomadisme. Des robots personnalisés aideront les
invalides, puis les valides, dans leur vie quotidienne ; ils permettront de
participer simultanément à plusieurs réunions virtuelles, et de reproduire
– au moins virtuellement – une personne disparue ou fantasmée. Des
voitures autoguidées permettront de ne plus avoir à conduire, du moins
sur autoroute. Des avions hypersoniques mettront Tokyo et Los Angeles
à moins de quatre heures de n’importe quel point du Pacifique ; des
bateaux mettront tous les ports d’Asie à moins de vingt-quatre heures les
uns des autres et réduiront la traversée du Pacifique à trois jours.
Diverses sociétés privées enverront des touristes dans des hôtels placés
en orbite ; elles organiseront des voyages vers la Lune, puis vers Mars.
Vers 2040, s’amorcera l’essentiel, qui diminuera massivement le coût
d’organisation des démocraties de marché, rétablira la rentabilité de
l’industrie, réduira progressivement à néant le rôle des États et détruira
peu à peu l’ordre polycentrique : des objets nouveaux prendront, comme
moteurs de la croissance, le relais des automobiles, des machines à laver,
des objets nomades : il s’agira d’objets de surveillance, remplaçant de
nombreuses fonctions de l’État que je nommerai surveilleurs.
Les services d’éducation, de santé, de souveraineté seront ainsi
progressivement remplacés – comme ce fut le cas avec les transports, les
services domestiques, la communication – par des machines produites en
série ; ce qui ouvrira, une nouvelle fois, de nouveaux marchés aux
entreprises et augmentera la productivité de l’économie. Comme il
s’agira là de toucher à des services essentiels à l’ordre social, constitutifs
même des États et des peuples, cela modifiera radicalement les relations
à l’imaginaire individuel et collectif, à l’identité, à la vie, à la
souveraineté, au savoir, au pouvoir, à la nation, à la culture, à la
géopolitique.
Là se situe la plus profonde révolution qui nous attend dans le
prochain demi-siècle.
Ces surveilleurs ne surgiront pas tout prêts de l’imagination de
chercheurs farfelus ou de techniciens illuminés ; ils répondront aux
impératifs financiers de l’Ordre marchand, toujours à l’affût de nouveaux
moyens de réduire le temps nécessaire à la production des objets
existants, d’augmenter la capacité des réseaux, de réduire les dépenses
collectives, de valoriser l’usage du temps, de transformer des désirs et
des besoins en richesses marchandes.
Ce processus se déroulera en deux étapes, que je nomme
hypersurveillance et autosurveillance.
Quand la loi du marché commencera à l’emporter sur celle de la
démocratie, les services publics d’éducation, de soins, de sécurité, puis
de justice et de souveraineté commenceront à être concurrencés par des
entreprises privées. Les États seront tenus de traiter les chaînes de
cliniques étrangères comme les hôpitaux publics, les filiales d’universités
privées étrangères comme les universités nationales.
Des compagnies privées de sécurité, de police, de renseignement
concurrenceront les polices nationales dans la surveillance des
mouvements et des données, pour le compte de compagnies d’assurances
et d’entreprises, qui voudront tout savoir de leurs employés, de leurs
clients, de leurs fournisseurs, de leurs concurrents, de leurs risques ; et
qui voudront protéger leurs actifs, matériels, financiers, intellectuels,
contre diverses menaces. Ce transfert vers le privé réduira peu à peu les
dépenses publiques et aidera à économiser les ressources rares. Il
s’inscrira, comme on l’a vu précédemment, dans la foulée de l’apparition
de services permettant de suivre à la trace objets et gens. L’ubiquité
nomade ouvre à l’hypersurveillance quand celui qui est connecté laisse
trace de son passage.
Des services privés géreront ensuite les droits sociaux et les services
administratifs. On pourra recevoir un document administratif ou une
allocation plus rapidement en payant plus cher : c’est déjà le cas en
Grande-Bretagne. D’ores et déjà, l’État s’est déchargé, en beaucoup de
lieux, d’innombrables décisions, confiées à de hautes autorités
indépendantes qui le dégagent de toute responsabilité.
Autrement dit, en échange d’une baisse d’impôt qui avantagera surtout
les plus riches, les services publics deviendront payants, ce qui pénalisera
les plus pauvres. Et comme ces entreprises privées en concurrence
devront dépenser des sommes considérables pour attirer les clients, ce
que n’a pas à faire un service public, le coût final du service pour le
client augmentera d’autant.
Les usagers, personnes privées ou entreprises, deviendront des
consommateurs, tenus de payer directement leurs services, soit sous
forme d’achat direct aux prestataires, soit sous forme de primes versées à
des compagnies d’assurances – privées ou publiques –, substituts aux
impôts, qui diminueront massivement.
Ces compagnies d’assurances exigeront non seulement que leurs
clients paient leurs primes (pour s’assurer contre la maladie, le chômage,
le décès, le vol, l’incendie, l’insécurité), mais elles vérifieront aussi qu’ils
se conforment à des normes pour minimiser les risques qu’elles auront à
couvrir. Elles en viendront progressivement à dicter des normes
planétaires (quoi manger ? quoi savoir ? comment conduire ? comment se
conduire ? comment se protéger ? comment consommer ? comment
produire ?). Elles pénaliseront les fumeurs, les buveurs, les obèses, les
inemployables, les mal protégés, les agressifs, les imprudents, les
maladroits, les distraits, les gaspilleurs. L’ignorance, l’exposition aux
risques, les gaspillages, la vulnérabilité seront considérés comme des
maladies. Les autres entreprises devront elles aussi obéir à des normes
afin de réduire les risques de catastrophes industrielles, d’accidents du
travail ou d’agressions externes voire de gaspillages de ressources
réelles. D’une certaine façon, toutes les entreprises seront ainsi poussées
à tenir compte dans leurs décisions de l’intérêt général. Certaines feront
même de leur « citoyenneté » une des dimensions de leur image et de
leur action.
La montée des risques liés au vieillissement, à la croissance urbaine,
aux catastrophes provoquées par les dérèglements écologiques, aux
attentats augmentera peu à peu la part de ces primes d’assurances dans le
revenu national, en même temps que baissera la part des prélèvements
obligatoires.
Les entreprises devront à la fois respecter les normes que leur
imposeront les compagnies d’assurances et imposer à leurs collaborateurs
– dont ils paieront une partie des cotisations – de respecter d’autres
normes : surveiller sa santé, son savoir, sa vigilance, ses propriétés,
économiser les ressources rares, se soigner, se former, se protéger – et
plus généralement être en forme – deviendront des comportements
socialement nécessaires.
Pour que les compagnies d’assurances soient économiquement
rentables, chacun – personne privée, entreprise – devra ainsi accepter
qu’un tiers vérifie sa conformité aux normes ; pour cela, chacun devra
accepter d’être surveillé.
Surveillance : maître mot des temps à venir.
Ainsi verra d’abord le jour une hypersurveillance. Les technologies
permettront de tout savoir des origines des produits et du mouvement des
hommes, ce qui aura aussi, dans un avenir plus lointain, des applications
militaires essentielles. Des capteurs et des caméras miniatures placés
dans tous les lieux publics, puis privés, dans les bureaux et les lieux de
repos, et finalement sur les objets nomades eux-mêmes, surveilleront les
allées et venues ; le téléphone permet déjà de communiquer et d’être
repéré ; des techniques biométriques (empreintes, iris, forme de la main
et du visage) permettront la surveillance des voyageurs, des travailleurs,
des consommateurs. D’innombrables machines d’analyse permettront de
surveiller la santé d’un corps, d’un esprit ou d’un produit.
L’objet nomade unique sera en permanence localisable. Toutes les
données qu’il contiendra, y compris les images de la vie quotidienne de
chacun, seront stockées et vendues à des entreprises spécialisées et à des
polices publiques et privées. Les données individuelles de santé et de
compétences seront tenues à jour par des bases de données privées qui
permettront d’organiser des tests prédictifs en vue de traitements
préventifs. La prison elle-même sera remplacée progressivement par la
surveillance à distance d’un confinement à domicile.
Plus rien ne restera caché ; la discrétion, jusqu’ici condition de la vie
en société, n’aura plus de raison d’être. Tout le monde saura tout sur tout
le monde ; on évoluera vers moins de culpabilité et plus de tolérance.
L’oubli était teinté hier de remords ; demain, la transparence incitera à ne
plus en avoir. La curiosité, fondée sur le secret, disparaîtra aussi, pour le
plus grand malheur des journaux à scandales. Du coup, la célébrité aussi.
Un peu plus tard, vers 2050, le marché ne se contentera pas d’organiser
la surveillance à distance : des objets industriels produits en série
permettront à chacun d’autosurveiller sa propre conformité aux normes :
des autosurveilleurs apparaîtront. Des machines permettront à chacun –
entreprise ou personne privée – de surveiller sa consommation d’énergie,
d’eau, de matières premières, etc. ; d’autres encore d’autosurveiller son
épargne et son patrimoine. Ces machines permettront aussi de gagner du
temps de vie. Déjà le miroir, la balance, le thermomètre, l’alcootest, les
tests de grossesse, les électrocardiographes, d’innombrables capteurs
mesurent des paramètres, les comparent à une valeur dite normale et
annoncent à chacun le résultat du test. Des technologies démultiplieront
ces moyens de surveillance portative : des ordinateurs seront intégrés aux
vêtements par des nanofibres et miniaturiseront davantage encore ces
autosurveilleurs du corps. Des puces électroniques sous-cutanées
enregistreront continuellement les battements du cœur, la pression
artérielle, le taux de cholestérol. Des microprocesseurs branchés sur
différents organes surveilleront leurs écarts de fonctionnement par
rapport à des normes. Des caméras miniatures, des senseurs
électroniques, des biomarqueurs, des nanomoteurs, des nanotubes
(capteurs microscopiques qu’on pourra introduire dans les alvéoles
pulmonaires ou dans le sang) permettront à chacun de mesurer en
permanence – ou périodiquement – les paramètres de son propre corps.
De même apparaîtront, en matière d’éducation et d’information, des
instruments et des logiciels d’autosurveillance de la conformité à des
normes de savoir ; ils organiseront la vérification des connaissances :
l’ubiquité nomade de l’information deviendra contrôle permanent du
savoir.
Pendant quelque temps encore, seuls médecins et professeurs (qui
collaboreront à la production et à l’expérimentation de ces
autosurveilleurs) seront autorisés à s’en servir. Puis ces objets seront
miniaturisés, simplifiés, fabriqués à coût très bas et rendus disponibles à
tous, en dépit de la forte opposition des experts qu’ils concurrenceront.
La surveillance deviendra nomade et autonome. Chacun renouvellera
avec passion ces instruments : la peur de la dégradation physique et de
l’ignorance, la familiarité croissante avec les objets nomades, la méfiance
grandissante envers les corporations médicale et enseignante, la foi dans
l’infaillibilité technologique ouvriront d’énormes marchés à ces diverses
gammes d’appareils. Les compagnies d’assurances y pousseront,
soucieuses d’ajuster en permanence leurs primes à l’évaluation des
risques encourus par chacun de leurs clients. Elles exigeront donc de
leurs clients qu’ils fassent la preuve qu’ils utilisent des autosurveilleurs.
Les praticiens se trouveront alors un nouveau rôle en soignant des
maladies qui, auparavant, n’auraient pas été détectées ; des professeurs
deviendront les tuteurs de ceux qui auront été repérés comme réfractaires
au savoir.
Une nouvelle fois, des services collectifs, cette fois étatiques,
deviendront des objets industriels produits en série. Tout ce qui se met en
place depuis quelques décennies trouvera son aboutissement. Chacun
sera devenu son propre gardien de prison. En même temps la liberté
individuelle aura atteint son paroxysme, au moins dans l’imaginaire.
Au-delà des autosurveilleurs viendront – viennent déjà – des
autoréparateurs permettant d’amender les erreurs détectées par les
autosurveilleurs. Une des premières formes de cette autoréparation aura
été les industries du maquillage, de la beauté, de la mode, de la
diététique, de la gymnastique, de la remise en forme, de la chirurgie
esthétique. Le vieillissement du monde en augmentera la nécessité. On
commencera par intégrer des dispositifs d’autoréparation dans des
systèmes artificiels tels que machines, ponts, immeubles, automobiles,
équipements ménagers, objets nomades. Puis des microprocesseurs,
d’abord fabriqués avec des matériaux organiques, ensuite à partir de
biomatériaux, s’occuperont de réparer les corps. Ils délivreront des
médicaments à intervalles réguliers ; des microcapsules seront introduites
dans le sang avec mission de repérer et détruire l’amorce d’un cancer, de
lutter contre le vieillissement du cerveau et du corps. Si l’on vient à
connaître les mécanismes génétiques des dépendances, on pourra aussi
tenter d’en bloquer ainsi les manifestations. Il sera même possible un jour
de manipuler l’intérieur de cellules sans les altérer pour réparer in vivo
les organes humains.
Au-delà de ces objets, chacun voudra aussi disposer de services et
d’accessoires de voyage pour l’ultime traversée : la valorisation du temps
s’étendra à la mise sur le marché de moyens d’atteindre à l’éternité. Au
lieu de vendre, comme jadis l’Église, des « indulgences », le marché
vendra des services de suicide, de mort médicalement assistée, de
cryogénisation, puis on commercialisera des machines permettant
d’organiser des simulacres d’agonie, des semi-suicides, des expériences
de presque-mort, des aventures extrêmes sans garantie de retour.
Ultérieurement, les progrès des neurosciences permettront d’aller
chercher, par un acte purement mental, des connaissances ou des
informations dans des bases de données externes, sans avoir eu à les
stocker dans sa propre mémoire. Des prothèses bioniques, branchées
directement sur le cerveau, aideront à lancer des ponts entre des savoirs,
à produire des images mentales, à voyager, à apprendre, à fantasmer, à
communiquer avec d’autres esprits. On sait déjà déplacer un curseur sur
un écran grâce à une image mentale transmise à un ordinateur par le biais
d’un implant électronique placé dans le cortex moteur. Cela permet déjà à
un tétraplégique d’écrire quinze mots à la minute, par simple
transmission de pensée, et de les envoyer par e-mail. La télépathie est
ainsi, déjà, une réalité. Demain, ces processus permettront de fournir de
nouvelles formes de communication directe par l’esprit, d’améliorer le
processus d’apprentissage et de création en réseau. On en fera aussi une
source d’émotions artistiques nouvelles.
La déconstruction des États
Ces technologies interviendront au moment où les dépenses
mutualisées seront de plus en plus importantes. Pays par pays, secteur par
secteur, elles réduiront progressivement le rôle de l’État et des
institutions de prévoyance publiques. Ainsi, après avoir augmenté, la part
des dépenses collectives dans le revenu national de chaque pays
diminuera massivement.
La croissance des marchés dans le monde polycentrique agira alors
dans le même sens que ces technologies et contribuera, elle aussi, à
affaiblir massivement les États. D’abord, les grandes entreprises,
appuyées sur des milliers de sociétés spécialisées, influeront sur les
médias – par un chantage à la publicité – afin d’orienter le choix des
citoyens. Puis elles affaibliront les États.
Dans un premier temps, quand les riches minorités se rendront compte
qu’elles ont davantage intérêt à ce qu’un domaine soit soumis au marché
plutôt qu’au vote, elles feront tout pour que ce domaine soit privatisé.
Ainsi, par exemple, quand une minorité riche pensera que le système des
retraites par répartition n’est plus conforme à ses intérêts, elle le fera
basculer, en nouant des alliances passagères, dans un système de retraites
par capitalisation, de telle sorte que ses pensions ne dépendent plus d’une
décision majoritaire qui pourrait lui être défavorable. De même pour la
santé, la police, l’éducation, l’environnement.
Puis le marché, par nature planétaire, transgressera les lois de la
démocratie, par nature locale. Les plus riches des membres de la classe
créative (quelque cent millions sur les deux milliards de détenteurs
d’actions, d’actifs mobiles et de savoir nomade) considéreront leur séjour
dans tout pays (y compris celui de leur naissance, et fût-ce un des maîtres
de l’ordre polycentrique) comme un contrat individuel excluant toute
loyauté et toute solidarité avec leurs compatriotes ; ils s’expatrieront s’ils
estiment ne pas en avoir pour leur argent.
De même, quand des entreprises – y compris celles des nations
devenues maîtresses de l’ordre polycentrique – estimeront que la fiscalité
et le droit qui leur sont applicables ne sont pas les meilleurs qu’elles
puissent espérer, elles déplaceront leurs centres de décision hors de leur
pays d’origine.
Les États se feront alors concurrence par une baisse massive des
impôts sur le capital et sur la classe créative, ce qui les privera
progressivement de l’essentiel de leurs ressources ; exsangues, et poussés
aussi par l’apparition des autosurveilleurs, les États abandonneront au
marché le soin de proposer la plupart des services relevant de
l’éducation, de la santé, de la sécurité et même de la souveraineté.
D’abord en délocalisant les services publics dans les pays à bas coût de
main-d’œuvre, puis en les privatisant. Alors les impôts baisseront, les
revenus minima et les statuts protégeant les plus faibles seront balayés ;
la précarité se généralisera.
Faute d’État, les entreprises favoriseront ainsi de plus en plus les
consommateurs contre les travailleurs dont les revenus diminueront. Les
technologies de l’autosurveillance organiseront et accéléreront ce
processus en favorisant le consommateur contre l’usager du service
public, le profit contre le salaire, en donnant toujours plus de pouvoir aux
compagnies d’assurances et de distraction aux producteurs
d’autosurveilleurs.
Commencera alors, au plus tard vers 2050, une lente déconstruction
des États, nés pour certains il y a plus de mille ans. La classe moyenne,
principal acteur de la démocratie de marché, retrouvera la précarité à
laquelle elle croyait avoir échappé en se détachant de la classe ouvrière ;
le contrat l’emportera de plus en plus sur la loi ; les mercenaires, sur les
armées et sur les polices ; les arbitres, sur les juges. Les juristes de droit
privé feront florès.
Pendant un certain temps, les États des pays maîtres de l’ordre
polycentrique pourront encore fixer quelques règles de leur vie sociale.
La majorité politique y rejoindra la majorité économique, c’est-à-dire
l’âge auquel l’enfant deviendra un consommateur autonome. Dans
chaque pays, les partis politiques, en plein désarroi, chercheront – de plus
en plus en vain – des domaines de compétence : ni la gauche ni la droite
ne pourront empêcher la privatisation progressive de l’éducation, de la
santé, de la sécurité, de l’assurance, ni le remplacement de ces services
par des objets produits en série, ni, bientôt, l’avènement de
l’hyperempire. La droite en accélérera même l’avènement par des
privatisations. La gauche en fera autant, en donnant à la classe moyenne
les moyens d’accéder plus équitablement à la marchandisation du temps
et à la consommation privée. L’appropriation publique des grandes
entreprises ne sera plus une solution crédible ; le mouvement social
n’aura plus la force de s’opposer à la marchandisation du monde. Des
gouvernements médiocres, appuyés sur de rares fonctionnaires et des
parlementaires discrédités, manipulés par des groupes de pression,
continueront à donner un spectacle de moins en moins fréquenté, de
moins en moins pris au sérieux. L’opinion ne s’intéressera pas beaucoup
plus à leurs faits et gestes qu’elle ne s’intéresse aujourd’hui à ceux des
tout derniers monarques du continent européen.
Les nations ne seront plus que des oasis en compétition pour attirer des
caravanes de passage ; leur train de vie sera limité par les rares ressources
qu’apporteront ceux des nomades qui accepteront d’y faire halte assez
longtemps pour y produire, y commercer, s’y distraire. Les pays ne seront
plus habités durablement que par les sédentaires – forcés d’être là parce
que trop ennemis du risque, trop fragiles, trop jeunes ou trop vieux –, et
par les plus faibles, pour certains venus d’ailleurs pour y trouver un cadre
de vie plus décent.
Seuls se développeront les États qui auront su s’attirer la loyauté de
leurs citoyens en favorisant leur créativité, leur intégration et leur
mobilité sociale. Certaines nations de tradition social-démocrate et
certaines minuscules entités étatiques résisteront mieux que d’autres.
Ironie de l’Histoire : avec l’avènement de l’hyperempire, on assistera
ainsi au retour de ces cités-États qui dominèrent les débuts de l’Ordre
marchand.
Dans certains pays, pour empêcher cette destruction de l’identité
nationale, et pour faire face aux vagues d’immigration qui s’ensuivront,
des dictateurs racistes, théocratiques ou laïcs, prendront le pouvoir. En
particulier, ce qui se jouera bientôt dans des pays comme les Pays-Bas ou
la Belgique, premiers « cœurs » du monde marchand, démocraties parmi
les plus anciennes, sera révélateur de l’évolution qui touchera ensuite les
États les plus robustes et les plus soucieux de leurs libertés. On en
reparlera plus loin avec la quatrième vague de l’avenir.
Tandis que l’Afrique s’évertuera en vain à se construire, le reste du
monde commencera à se déconstruire sous les coups de la globalisation.
L’Afrique de demain ne ressemblera donc pas à l’Occident
d’aujourd’hui ; c’est bien plutôt l’Occident de demain qui ressemblera à
l’Afrique d’aujourd’hui.
Puis, à mon sens avant même la fin du XXIe siècle, le gouvernement des
États-Unis lui aussi perdra – le dernier sans doute au sein de ce monde
polycentrique – l’essentiel des instruments de sa souveraineté.
Ce sera d’abord le cas dans le monde virtuel : tout comme
l’imprimerie, on l’a vu, joua contre les pouvoirs en place, Internet jouera
contre les États-Unis. Il commencera par ne pas servir les intérêts de
Washington, puis, en favorisant la gratuité, en démultipliant les sources
d’information, en libérant les contrôles exercés sur celle-ci par les plus
riches, il videra le gouvernement des États-Unis, comme celui des autres
pays, de nombre de ses pouvoirs les plus importants. Beaucoup de gens
revendiqueront même la citoyenneté de l’univers virtuel, abandonnant
celle de tout État réel, même celle des États-Unis d’Amérique.
Dans le monde réel, les entreprises d’origine américaine délocaliseront
leurs centres de recherches et leurs sièges sociaux ; elles feront ainsi
perdre à l’État fédéral américain l’essentiel de ses ressources. Le
financement des fonctions de souveraineté, en particulier de la défense,
sera de plus en plus ardu. Enfin les citoyens ne voudront plus voir mourir
leurs enfants au combat et ne souhaiteront plus être contraints de
participer à la défense de leur pays.
Certaines forces, en particulier militaires, tenteront alors de redonner à
l’État fédéral des moyens d’agir en nationalisant des entreprises
stratégiques, en fermant les frontières, en affrontant, si nécessaire,
d’anciens alliés. Les moyens d’information mentiront, truqueront une
vérité de plus en plus inaccessible. En vain : à terme, Washington devra
abandonner le contrôle des grandes décisions économiques et politiques
au profit de chacun des États de l’Union et des grandes firmes. Les
services administratifs seront les uns après les autres privatisés. Les
prisons deviendront des entreprises privées à coût de main-d’œuvre nul.
L’armée elle-même, dernier refuge de la souveraineté, d’abord constituée
de mercenaires, sera ensuite privatisée, comme le reste.
Alors, comme autrefois l’Empire romain, l’Empire américain
disparaîtra, sans laisser d’autorité politique en place dans la nouvelle
Rome. Les États et les nations auront encore une place, apparences
nostalgiques, fantômes évanescents, boucs émissaires impuissants et
faciles de la marchandisation absolue du temps.
La marchandisation absolue du temps
Le capitalisme ira alors à son terme : il détruira tout ce qui n’est pas
lui. Il transformera le monde en un immense marché, au destin
déconnecté de celui des nations, et dégagé des exigences et servitudes
d’un « cœur ». Cet hyperempire aura, comme l’Empire américain avant
lui, et comme chacune des neuf formes de l’Ordre marchand, des aspects
formidablement libérateurs, mais aussi des dimensions extrêmement
aliénantes. Il parachèvera ce qu’a commencé le marché depuis ses
origines : faire de chaque minute de la vie une occasion de produire,
d’échanger ou de consommer de la valeur marchande.
Comme les vainqueurs de l’Empire romain, les marchés
s’empresseront d’endosser les habits des vaincus ; la société américaine
inspirera pour longtemps encore le modèle que l’hyperempire proposera
au monde. L’hyperempire poussera aussi les entreprises à entrer sur tous
les marchés de la surveillance ; il incitera tout étudiant à financer ses
propres études supérieures et sa formation permanente. Pour défendre la
propriété privée des biens, des idées, des brevets et des personnes en
l’absence d’un État, mais aussi pour protéger l’environnement, le marché
fera surgir polices, armées, justices privées, mercenaires et arbitres.
Tout temps passé à autre chose que consommer – ou accumuler des
objets à consommer de manière différée – sera considéré comme perdu ;
on en viendra à dissoudre les sièges sociaux, les usines, les ateliers pour
que les gens puissent consommer depuis chez eux tout en travaillant, en
jouant, en s’informant, en apprenant, en se surveillant ; l’âge limite de la
retraite disparaîtra ; les transports deviendront des lieux de commerce ;
les hôpitaux et les écoles laisseront la place, pour l’essentiel, à des lieux
de vente et à des services après-vente d’autosurveilleurs et
d’autoréparateurs qui deviendront, on le verra, les germes de la
cinquième vague de l’avenir.
Plus l’homme sera seul, plus il consommera, plus il se surveillera et se
distraira afin de meubler sa solitude. Une liberté individuelle sans cesse
augmentée – du moins en apparence – par les autosurveilleurs conduira
de plus en plus chacun à se considérer comme responsable de sa seule
sphère personnelle, professionnelle et privée, à n’obéir en apparence qu’à
son propre caprice et en fait aux normes fixant les exigences de sa propre
survie.
Alors que le nomade des premières sociétés, comme le citoyen des
démocraties de marché, obéissait, on l’a vu, à un ensemble de règles
complexes, expression d’ambitions collectives multiples, le citoyen de
l’hyperempire ne sera plus tenu par le moindre contrat social. En
situation d’ubiquité nomade, l’homme de demain percevra le monde
comme une totalité à son service, dans la limite des normes imposées par
les assurances à son comportement individuel ; il ne verra l’autre que
comme un outil de son propre bonheur, un moyen de se procurer du
plaisir ou de l’argent, voire les deux. Nul ne songera plus à se soucier
d’autrui : pourquoi partager quand il faut se battre ? Pourquoi faire
ensemble quand on est concurrents ? Plus personne ne pensera que le
bonheur d’autrui puisse lui être utile. Encore moins cherchera-t-on son
bonheur dans celui de l’autre. Toute action collective semblera
impensable, tout changement politique, de ce fait, inconcevable.
La solitude commencera dès l’enfance. Personne ne pourra plus forcer
des parents, biologiques ou adoptifs, à respecter et aimer leurs enfants
assez longtemps pour les élever. Adultes précoces, les plus jeunes
souffriront d’une solitude que ne compensera plus aucun des réseaux des
sociétés antérieures. De même, de plus en plus de gens âgés, vivant
davantage et donc plus longtemps seuls que par le passé, ne connaîtront
un jour presque plus personne parmi les vivants. Le monde ne sera alors
qu’une juxtaposition de solitudes, et l’amour une juxtaposition de
masturbations.
Pour contrecarrer cette solitude, beaucoup choisiront de partager à tout
âge, avec d’autres, provisoirement ou durablement, un toit, des biens, des
avantages, des combats, des jeux, en l’absence même de toute vie
sexuelle commune, en tout cas sans obligation de fidélité, en acceptant la
multiplicité de leurs partenaires respectifs. Beaucoup chercheront dans
ces réseaux d’infinies occasions de rencontres précaires, rémunérées ou
non. Ils trouveront dans les objets d’autosurveillance et les drogues
d’autoréparation des substituts à leur solitude.
Pour gérer le temps marchand, les deux industries dominantes
resteront l’assurance et la distraction. Les compagnies d’assurances (et
les institutions de couverture des risques des marchés financiers) créeront
des polices privées qui organiseront d’abord l’hypersurveillance des
entreprises, des consommateurs et des travailleurs. Elles dépenseront des
sommes considérables pour façonner l’opinion publique et s’attacher
leurs clients ; elles exigeront d’eux l’obligation du respect des normes,
puis l’achat d’autosurveilleurs. Pour les plus pauvres, la micro-assurance
ne sera plus, comme dans la neuvième forme, un instrument de
promotion de la démocratie, mais son substitut. De même, les industries
du divertissement utiliseront les technologies de la surveillance, en
proposant des spectacles sans cesse adaptés aux réactions des spectateurs,
dont les émotions seront en permanence captées, surveillées, et intégrées
dans le spectacle. La gratuité résiduelle servira de support à de nouvelles
consommations. L’autosurveillance se grimera en information, en jeu ou
en distraction pour ne pas paraître se réduire à la gestion d’une peur. Ce
qui subsistera de la politique deviendra aussi pure mise en scène d’une
représentation donnée par les politiciens, intermittents d’un spectacle
délaissé.
Les entreprises nomades
Dès 2020, soit bien avant que l’hyperempire ne renverse les nations,
beaucoup d’entreprises commenceront à ne plus avoir de base sédentaire.
Elles seront soit des regroupements provisoires d’individus, soit des
rassemblements durables de tribus. Dans les deux cas, en compétition
féroce les unes contre les autres pour conquérir clients et investisseurs.
Les premières, organisées sur le modèle des troupes de théâtre,
rassembleront – rassemblent déjà – des compétences et des capitaux pour
remplir une tâche déterminée. Leur durée de vie dépendra des projets de
ceux qui les auront fondées, de leurs capacités à inventer des produits
nouveaux, de la décision de leurs financiers et de leurs clients. Comme
l’espérance de vie des gens aura beaucoup augmenté, ces entreprises
vivront bien moins longtemps que ceux qui y travailleront. La plupart
d’entre elles disparaîtront au plus tard avec leurs créateurs ; leurs
employés seront des intérimaires embauchés pour remplir une tâche
donnée. Leur travail, de plus en plus contraint par les exigences de la
rentabilité, du juste-à-temps, du sur mesure, sera de plus en plus
stressant, flexible et précaire. Ces « troupes » – des entreprises – joueront
dans des « théâtres » – les marchés qui les accueillent – aussi longtemps
qu’elles auront des « spectateurs » – des clients. Elles se disperseront
après avoir monté une « pièce » – un produit – ou plusieurs. Les microentreprises construiront l’essentiel de ces « compagnies théâtrales ».
Beaucoup seront des multinationales minuscules, composées de quelques
associés localisés en tout lieu de la planète. Le travail créatif sera, comme
toujours, la principale source de richesses.
Les entreprises de la seconde catégorie, beaucoup plus rares, seront
durablement organisées selon le modèle des cirques ou des studios de
cinéma, c’est-à-dire autour d’un nom, d’une histoire, d’un projet. Elles
rassembleront plusieurs troupes (employées intérimaires, sans cesse
remplacées par d’autres). Elles donneront leurs représentations en des
lieux sans cesse changeants, là où se trouveront les marchés. Le public
sera attiré par la renommée passée du cirque, et viendra consommer leurs
produits sans les connaître à l’avance – alors qu’il devra connaître avec
précision ceux des « théâtres » avant de s’y rendre. Leur première qualité
sera de savoir sélectionner les spectacles à proposer chaque saison. Leurs
cultures, leurs langues, leurs localisations seront mobiles et précaires.
Leurs conseils d’administration seront formés de professionnels de la
gouvernance très bien rémunérés. Leurs dirigeants devront avoir le temps
de penser le long terme pour chercher de nouvelles attractions ; ils
devront gérer des processus de production flexibles, des équipes de
commercialisation locales, des marketings spécifiques avec des équipes
spécialisées dans la coordination mondiale. Ils devront tout faire pour
développer la créativité de leurs collaborateurs, même de passage, et la
loyauté de leurs clients, même épisodiques.
Ces firmes seront en fait des assembleurs, des « ensembliers »
réunissant des modules fabriqués par des sous-traitants spécialisés, euxmêmes « troupes de théâtre » en compétition impitoyable les unes avec
les autres. Elles seront, pour l’essentiel, des réseaux d’associés nomades.
Pour garder ceux de leurs collaborateurs auxquels elles tiendront, elles
leur offriront tout ce qu’un État procurait : du cadre de vie à la sécurité,
de l’assurance à la formation. Leur principal actif sera leur marque,
qu’elles protégeront et feront vivre, pour donner envie aux
consommateurs de leurs produits futurs. Elles financeront d’énormes
programmes de communication afin de se constituer en références dans
un univers particulier. Elles incarneront des valeurs que chaque
consommateur voudra à son tour incarner, des lieux où chacun souhaitera
se rendre. Elles prendront en compte les valeurs environnementales et
sociales, et remplaceront en partie les fonctions abandonnées par les
gouvernements, au moins en finançant largement les ONG. Les
principaux « cirques » seront des entreprises industrielles travaillant dans
les infrastructures, les machines-outils, les moteurs, l’alimentation,
l’équipement ménager, le vêtement, le transport, le tourisme, la
distribution, la beauté, la forme, la distraction, l’énergie, l’information, la
finance, l’assurance, la défense, la santé, l’éducation. On en verra surgir
aussi dans les domaines de l’environnement, de la sécurité privée, du
mercenariat, de l’arbitrage, des surveilleurs, des infrastructures de
réseaux, en particulier de finance, de voirie, d’équipements urbains,
d’environnement, de transports et de communication. De gigantesques
marchés s’ouvriront plus que jamais pour les produits destinés aux plus
pauvres. En particulier, le microcrédit deviendra plus important que le
système bancaire traditionnel. Des compagnies d’assurances se porteront
acquéreurs des principaux de ces « cirques » et en assureront la
croissance.
Des « cirques » auront l’audace et l’intelligence de changer
radicalement de positionnement, comme l’ont fait Nokia ou General
Electric.
Les premiers « cirques » seront essentiellement d’origine américaine
ou rattachés à des valeurs américaines ; car c’est là que se trouveront les
entités les mieux capables de réunir les moyens d’un projet mondial
durable. On peut déjà nommer parmi eux : AIG pour l’assurance,
Citigroup pour la banque, Disney pour la distraction, Bechtel pour
l’ingénierie, Whirlpool pour l’équipement ménager, United Health Group
pour la santé, Pearson pour l’éducation, Walmart pour la distribution,
Exxon pour l’énergie, Microsoft pour le logiciel, Boeing pour la défense
et l’aviation, Nike pour le vêtement, Motorola pour la communication,
Coca-Cola pour les boissons et l’alimentation. Peu seront européennes :
peut-être Nokia, L’Oréal, Nestlé, Danone, Mercedes, Vuitton, HSBC,
Sanofi. Les « cirques » seront ensuite indiens, brésiliens, japonais,
chinois, russes, mexicains.
Puis ces firmes se détacheront d’une base nationale et deviendront
totalement nomades. Elles dureront en général beaucoup plus longtemps
que les empires financiers ou les fonds d’investissement qui en seront
temporairement propriétaires. Les entreprises cesseront d’être
hiérarchiques pour devenir labyrinthiques ; d’être uniformes pour devenir
des conglomérats d’entreprises locales, produisant à la demande des
biens sur mesure.
Certains de ces « cirques » iront – vont déjà, pour certains – jusqu’à
créer leur propre monnaie, afin de fidéliser leurs fournisseurs et leurs
clients. Ils le feront sous forme de « points » offerts en cadeau à leurs
partenaires ; puis ils organiseront la transférabilité de ces points hors de
leurs propres circuits. Personne, bientôt, pas même le gouvernement des
États-Unis, ne pourra s’y opposer.
Si, dans un demi-siècle ou moins, des compagnies d’assurances
parviennent à contrôler les principales entreprises et à imposer leurs
normes aux États, si des mercenaires privés remplacent les armées, si des
monnaies d’entreprises se substituent aux principales devises, alors
l’hyperempire aura triomphé.
Face aux États affaiblis, agonisants, voire volatilisés, dans la négation
du droit et l’impunité qu’impliquera l’hyperempire, se développeront
deux autres catégories d’entreprises : pirates et relationnelles.
D’abord se renforceront celles des entreprises que les États n’auront
plus les moyens d’interdire : présentes depuis les débuts de l’Ordre
marchand, les entreprises pirates verront leur marché s’élargir. Certaines
exerceront des activités licites sans respecter toutes les lois (en particulier
fiscales). D’autres exerceront des activités criminelles (trafics de drogue,
d’armes, d’êtres humains, jeux illicites, trafic d’influence, blanchiment
d’argent, copies de produits de marque) et utiliseront la violence. Leur
chiffre d’affaires dépassera même un jour celui de l’économie licite. Elles
blanchiront leur argent, qui reviendra en partie sur le marché légal,
qu’elles perturberont de plus en plus. Elles s’interpénétreront même avec
des entreprises de l’économie de marché qu’elles financeront et établiront
avec elles des entreprises conjointes. Pour triompher, elles se doteront de
tous les attributs des États en voie de déshérence : réseaux de
communication, instruments de collecte de ressources, armements. Elles
contrôleront les moyens d’information et en feront un instrument de
propagande et de mensonge à leur service, par la peur et la corruption.
Elles se doteront de systèmes de microfinance, nourris par l’argent sale,
pour séduire et financer les plus déshérités. Elles seront aussi, on le verra
au chapitre suivant, les acteurs clés et les initiateurs de la quatrième
vague de l’avenir, celle de l’hyperconflit.
Ensuite, en réaction contre ces contradictions de la globalisation
marchande, des entreprises à but non lucratif, relationnelles, viendront
exercer certaines des fonctions que les États ne sauront plus remplir : les
ONG, les fondations, du Sud et du Nord, en font déjà partie. En recréant
de la gratuité et du bénévolat, elles aussi s’imbriqueront dans le marché,
qui les financera et établira avec elles des entreprises conjointes. Elles
feront naître, par leur existence même, la cinquième vague de l’avenir,
l’hyperdémocratie, où, on le verra, des institutions démocratiques
planétaires contribueront à équilibrer l’hyperempire.
Les maîtres de l’hyperempire :
les hypernomades
Les maîtres de l’hyperempire seront les vedettes des « cirques » et des
« compagnies théâtrales » : détenteurs du capital des « entreprisescirques » et d’un actif nomade, stratèges financiers ou d’entre prises,
patrons des compagnies d’assurances et de loisirs, architectes de
logiciels, créateurs, juristes, financiers, auteurs, designers, artistes,
matriceurs d’objets nomades, je les nomme ici hypernomades.
Ils seront quelques dizaines de millions, femmes autant qu’hommes,
pour beaucoup employés d’eux-mêmes, vaquant de « théâtre » en
« cirque », impitoyables compétiteurs, ni employés ni employeurs mais
occupant parfois plusieurs emplois à la fois, gérant leur vie comme un
portefeuille d’actions.
Par le jeu d’une compétition très sélective, ils constitueront une
nouvelle classe créative, une hyperclasse, qui dirigera l’hyperempire. Ils
vivront dans tous les « cœurs » du monde polycentrique. Ils devront
défendre la propriété de leurs capitaux, de leurs créations, de leurs
logiciels, de leurs brevets, de leurs tours de main, de leurs recettes et de
leurs œuvres d’art. Ils parleront de plus en plus de langues, aidés en cela
par des machines à traduire. À la fois hypocondriaques, paranoïdes et
mégalomanes, narcissiques et égocentriques, les hypernomades
chercheront à avoir accès aux autosurveilleurs les plus récents et aux
drogues électroniques et chimiques délivrées par des autoréparateurs. Ils
voudront vivre plus vieux que tous les autres ; ils expérimenteront des
techniques qui leur permettront d’espérer doubler leur temps de vie. Ils
sacrifieront à toutes les recettes de la méditation, de la relaxation et de
l’apprentissage de l’amour de soi.
Pour eux, l’apprentissage sera une nécessité vitale ; la curiosité, une
exigence absolue ; la manipulation, une pratique courante. Spécifiques
seront leurs canons esthétiques, leurs distractions, leur culture. Celle-ci
sera plus que jamais labyrinthique ; leur besoin de modeler et d’inventer
les conduira à faire disparaître pour eux-mêmes les frontières entre
travailler, consommer, créer, se distancer.
Ils inventeront ainsi le meilleur et le pire d’une société planétaire
volatile, insouciante, égoïste et précaire. Arbitres des élégances, maîtres
des richesses et des médias, ils ne se reconnaîtront aucune allégeance, ni
nationale, ni politique, ni culturelle. Ils se vêtiront de plus en plus comme
des nomades, rappelant par leurs tenues leurs périples, leurs prothèses et
leurs réseaux. Ils seront les mécènes d’artistes multiformes qui mêleront
des formes d’art virtuel dans lesquelles les émotions seront suscitées,
mesurées, captées et modifiées par des autosurveilleurs. Ils vivront dans
des cités privées, à l’abri de murs gardés par des mercenaires.
Greenwich, dans le Connecticut, en est déjà un premier exemple. Ils
feront monter les prix des œuvres d’art et de l’immobilier.
Le couple ne sera plus leur principale base de vie et de sexualité ; ils
choisiront plutôt, dans la transparence, les amours simultanées,
polygames ou polyandres. Collectionneurs, hommes et femmes, plus
intéressés par la chasse que par les proies, accumulant et exhibant leurs
trophées, sans cesse mobiles pour s’étourdir, ils seront, pour beaucoup,
les enfants de familles mouvantes, recomposées, sans base géographique
ou culturelle. Ils ne seront loyaux qu’à eux-mêmes, s’intéresseront
davantage à leurs conquêtes, à leur cave à vins, à leurs autosurveilleurs, à
leurs collections d’œuvre d’art, à l’organisation de leur vie érotique et de
leur suicide qu’à l’avenir de leur progéniture, à laquelle ils ne légueront
plus ni fortune ni pouvoir. Ils n’aspireront pas non plus à diriger les
affaires publiques ni à être au-devant de la scène ; la célébrité passera, à
leurs yeux, pour une malédiction.
Quelques-uns, plus cyniques que les autres, se mettront au service de
l’économie pirate et en deviendront les maîtres. On les retrouvera comme
les acteurs principaux de la quatrième vague de l’avenir.
D’autres, au contraire, développeront une conscience aiguë des enjeux
planétaires et investiront, fortune faite, dans l’action humanitaire ; ils
deviendront – parfois simplement pour se donner une posture – altruistes.
Ils seront les animateurs des entreprises relationnelles, les tenants d’une
démocratie planétaire. On les retrouvera parmi les principaux acteurs de
la cinquième vague de l’avenir.
Comme toutes les autres classes créatives avant elle, celle-ci exercera
une influence déterminante sur le mode de vie de ceux qui s’évertueront
à l’imiter.
Les nomades virtuels :
des sports au spectacle vivant
Juste en dessous des hypernomades, quelque quatre milliards de
sédentaires salariés et leurs familles seront, en 2040, les principaux
consommateurs solvables : cols blancs, commerçants, médecins,
infirmières, avocats, juges, policiers, administrateurs, enseignants,
développeurs, chercheurs en laboratoire, techniciens de l’industrie,
ouvriers qualifiés, employés de service. La plupart d’entre eux n’auront
plus de lieu de travail fixe. Sans cesse joignables, ils devront surveiller en
permanence leur « employabilité », c’est-à-dire leur forme (pour
travailler physiquement) et leur savoir (pour travailler
intellectuellement). Pour les plus jeunes, voyager sera signe d’une
progression vers l’hyperclasse : plus un employé sédentaire voyagera,
plus il gravira les échelons dans la hiérarchie de sa firme.
Comme les travailleurs manuels non qualifiés furent la force sociale et
politique dominante des trois premiers quarts du XXe siècle, les masses de
sédentaires qualifiés domineront la scène sociale et politique des trois
prochaines décennies.
Ils auront à souffrir du retour du nomadisme : la délocalisation des
entreprises et l’immigration des travailleurs feront baisser leurs revenus.
Ils regretteront le temps où les frontières étant fermées l’emploi était
assuré pour la vie, les objets durables, les mariages scellés une fois pour
toutes, les lois intangibles. Ils idéaliseront le statut de fonctionnaire ; ils
assimileront un emploi garanti à vie à un patrimoine, et le traitement
correspondant à une rente. Ceux qui travailleront pour ce qu’il restera de
l’État ou de ses dépendances seront de moins en moins nombreux ; leur
statut sera de plus en plus précaire. Ceux-là feront tout pour retarder la
déconstruction des États, y compris par la violence.
Les classes moyennes, sédentaires par nature, prendront peur des
maladies dont le nomadisme accélérera la propagation. Ils revendiqueront
le droit à l’enracinement, à la lenteur. Certains se cloîtreront dans
l’autisme d’une pratique assidue des objets nomades, dans l’obsession
narcissique des autosurveilleurs, à l’instar des otaku japonais, ces
fanatiques du nomadisme virtuel, de l’écoute autistique de la musique et
de l’autosurveillance du corps. D’autres choisiront de refuser le
mouvement par l’obésité : plus du quart des adultes américains (31 %),
10 % des Européens sont aujourd’hui considérés comme obèses ; à
terme, plus de la moitié de la population sédentaire pourrait être affectée
par ce fléau, reflet d’un refus du nomadisme à venir.
Pour ces classes moyennes, s’assurer et se distraire seront les réponses
majeures aux enjeux du monde. S’assurer : telle sera leur obsession. Se
distraire : leur façon d’oublier.
Les industriels de l’assurance développeront pour ces milliards de
sédentaires des produits spécifiques couvrant les risques de précarité, de
chômage, de maladie, de mouvement, d’incertitude, de désordre, et ce
dans tous les domaines, économiques, financiers, culturels : ils pourront
même un jour s’assurer contre le chagrin d’amour, l’impuissance
sexuelle, l’insuffisance intellectuelle ou la privation d’amour maternel.
Les industriels de la distraction inventeront de nouvelles façons de leur
faire partager – virtuellement – l’existence des hypernomades et de leur
donner ainsi accès à un nomadisme virtuel.
Les classes moyennes, en particulier, vivront par procuration la vie des
hypernomades par la pratique de quatre sports principaux, tous
simulacres du mouvement, tous solitaires, représentations idéalisées de la
compétition dans l’hyperempire, où chacun sera supposé avoir sa
chance ; tous pratiqués par d’anciennes élites des « cœurs » précédents,
tous praticables et permettant de progresser : l’équitation, le golf, la voile
et la danse. Ces simulacres de voyages leur permettront de mimer une
rupture avec le monde tout en bénéficiant de sa logistique : à travers des
parcours sûrs, dans des forêts domestiquées, le long de côtes sans pirates,
avec des services de secours efficaces, des club-houses, des havres, des
refuges accueillants. Pour être bon cavalier, bon golfeur, bon marin ou
bon danseur, il faudra faire montre des qualités du voyageur (habileté,
intuition, tolérance, grâce, ténacité, courage, lucidité, prudence, sens du
partage, équilibre) sans en endurer les fatigues. Des autosurveilleurs
permettront de s’entourer, pour chacun de ces sports à domicile,
d’univers virtuels en trois dimensions ou de les pratiquer virtuellement.
Ces sports permettront aussi aux sédentaires de vivre de façon ludique les
exigences de la compétition, de trouver du plaisir à progresser, de se
familiariser avec les autosurveilleurs, d’éprouver l’illusion d’être des
hypernomades alors même que ceux-ci auront depuis longtemps
abandonné ces distractions. Ils devront prouver des émotions de plus en
plus fortes.
Les sédentaires paieront aussi de plus en plus cher pour assister en
temps réel au spectacle de sports d’équipe, eux aussi simulacres
sophistiqués de la vie des hypernomades : les acteurs de ces matches, en
concurrence impitoyable, aux règles de plus en plus violentes, rapides,
meurtrières tentent de pénétrer dans une citadelle adverse défendue par
un sédentaire (le goal au football) ou par d’autres nomades (au basket, au
football américain, au rugby ou au base-ball). Ces spectacles, derniers
lieux de rencontre, seront aussi les ultimes sujets de conversation. Les
nouvelles technologies permettront d’y donner accès sur tous les médias,
à deux ou à trois dimensions, et de s’en servir même pour autosurveiller
ses propres émotions. Les spectateurs pourront se livrer en ligne à des
matchs de football opposant des milliers de joueurs. Les grandes
compétitions de ces sports, et d’abord celles du premier d’entre eux, le
football, constitueront des marchés importants pour des « entreprisescirques » organisatrices de spectacles.
Toujours imitateurs des hypernomades, certains de ces nomades
virtuels iront aussi grossir les rangs des consommateurs de drogues :
alcool, cannabis, opium, morphine, héroïne, cocaïne, produits de
synthèse (amphétamines, méthamphétamines, ecstasy). Des drogues
chimiques, biologiques, électroniques, distribuées par des
« autoréparateurs », deviendront des produits de consommation de masse
d’un monde sans loi ni police dont les principales victimes seront les
infranomades.
Les victimes de l’hyperempire :
les infranomades
L’hyperempire fera en effet triompher le marché à l’échelle du monde,
mais n’en fera pas disparaître la pauvreté, qui touchera encore une grande
part de l’humanité : le nombre de ceux que je nomme infranomades, qui
vivront en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 1,25
dollar par jour, avoisinera le milliard en 2015 au lieu de 1,4 milliard en
2005 et 1,9 milliard en 1981.
Les États, affaiblis, ne pourront plus financer des revenus décents
d’assistance ; les tentatives pour réduire le nombre des plus pauvres par
le seul jeu des forces du marché se solderont par un échec : la croissance
ne fournira pas assez d’emplois ; la production de biens spécifiques
destinés à cette catégorie ne suffira pas à la faire accéder aux biens de
base ; le marché ne saura pas, par lui-même, installer dans les
mégalopoles les infrastructures rendues nécessaires par la croissance du
nombre des citadins.
Les infranomades seront, dès lors, de plus en plus vulnérables aux
épidémies, au manque d’eau, à la désertification, au réchauffement
climatique ; ils seront de plus en plus contraints de se déplacer de la
campagne vers la ville, puis de ville en ville, pour fuir la misère, la
sécheresse, chercher un emploi et un logement.
Ils seront de plus en plus disponibles pour toutes les révoltes et
nourriront l’économie pirate. Ils seront aussi les principales cibles des
marchands d’utopies et deviendront les acteurs majeurs, et les premières
victimes, de l’hyperconflit, s’il a lieu. Mais ils seront aussi les principaux
enjeux et les grands vainqueurs de l’hyperdémocratie, si celle-ci se
matérialise.
En attendant, pire défaite, nul ne saura plus organiser la gouvernance
de l’hyperempire.
La gouvernance de l’hyperempire
Cette victoire du marché sur la démocratie créera une situation
pratiquement inédite : un marché sans État. Or, tous les théoriciens
reconnaissent qu’un tel marché suscite l’apparition de cartels, sous-utilise
les forces productives, pousse à la spéculation financière, favorise le
chômage, gaspille les ressources naturelles, libère l’économie criminelle,
donne le pouvoir aux pirates. Tel fut en particulier le sort de la Chine en
1912, de la Somalie en 1990, de l’Afghanistan en 2002, de l’Irak en
2006. Tel sera celui de l’hyperempire.
Les États, ou ce qui en restera vers 2050, n’y seront plus que les relais
des entreprises dans l’opinion. Nul ne sera plus capable d’assurer
l’égalité de traitement des citoyens, l’impartialité des élections, la liberté
de l’information.
Le marché lui-même ne pourra se satisfaire d’une telle situation : il a
toujours eu besoin, partout où il s’est installé, d’un État fort pour exister ;
à l’échelle mondiale, il aura besoin que soient respectées quelques règles,
pour que les mauvais joueurs ne faussent pas la concurrence, pour que la
loi des armes ne vienne pas se substituer à celle de l’échange, pour que le
droit de propriété ne soit pas enfreint, pour que les consommateurs
restent solvables et pour que la violence soit socialement maîtrisée.
Les entreprises de l’assurance et de la distraction, principales forces du
marché, tenteront de jouer ces rôles : elles produiront des normes
permettant à chacun de trouver sa place dans l’hyperempire et offriront
des spectacles permettant de s’en évader. Elles devront s’appuyer, pour y
parvenir, sur des organisations spécialisées, corporatives, formes de
gouvernance autoproclamée.
Les banques et les institutions financières se doteront – se dotent déjà
– d’organismes prudentiels mondiaux réunissant tous les mois à la
Banque des règlements internationaux, à Bâle, les présidents des
principales banques centrales du monde. Ce comité a déjà édicté (sous le
nom de « Bâle I », puis « Bâle II ») des règles comptables et financières
applicables, sans qu’aucune loi mondiale en décide, à toutes les banques
de la planète. Un tel organisme de coordination de toutes les banques
centrales tentera un jour, de sa propre autorité, de fixer une parité stable
entre les principales monnaies du monde en imposant des normes
budgétaires aux États. Puis il fera émerger une quasi-monnaie mondiale
et tentera de contrer les monnaies privées.
D’autres organisations définiront des règles de contrôle de l’origine
des capitaux pour lutter contre l’économie pirate. D’abord publiques,
puis privées, ces instances compléteront, puis remplaceront l’action des
polices en s’appuyant sur des mercenaires.
De très nombreuses autres professions (comptables, avocats,
publicitaires, informaticiens, médecins, pharmaciens, architectes,
enseignants, ingénieurs), poussées elles aussi par les compagnies
d’assurances, édicteront des normes. Elles créeront des organisations
spécialisées, financées par des quasi-impôts, pour surveiller leurs
membres et éviter les scandales. Elles utiliseront à cette fin toutes les
technologies de l’hypersurveillance.
D’autres institutions de gouvernance du même type verront le jour à
l’échelon national ou continental, en particulier dans les domaines de
l’énergie et des télécommunications, de la santé ou de l’éducation.
Enfin des agences de notation établiront des normes d’orthodoxie
financière, sociale, écologique, éthique. Elles influeront sur le
comportement des entreprises et des États, soucieux de faire bonne figure
face aux marchés. En particulier, dans le domaine de l’environnement, les
compagnies d’assurances exigeront que les entreprises obéissent à des
normes édictées par de telles agences de notation pour réduire les
dérèglements du climat et les dégâts causés par les catastrophes
naturelles qu’ils peuvent entraîner.
La « gouvernance » deviendra donc en elle-même un secteur
économique particulièrement rentable. Des entreprises s’y spécialiseront
pour épauler les compagnies d’assurances qui les auront fait naître. Elles
relaieront peu à peu au niveau planétaire les régulateurs nationaux.
L’emporteront celles qui pourront se doter d’autorités policières privées
pour pallier la faiblesse des armées et des polices publiques, et pour
vérifier l’application des normes et la véracité des déclarations de
sinistres. Des entreprises de gouvernance apparaîtront aussi pour fournir
aux entreprises des membres compétents pour leurs conseils
d’administration.
Ces organismes de surveillance seront d’abord dominés par l’Empire
américain : l’ICANN, qui gère aujourd’hui Internet, constitue un bel
exemple d’une instance internationale autoproclamée, masquant en fait le
gouvernement américain. Ces organismes étendront le droit américain au
reste du monde avant de créer le leur.
Notateurs et assureurs seront ainsi les maîtres fragiles de la
gouvernance de l’hyperempire. Ils seront concurrencés, menacés,
soudoyés par des organisations criminelles qui tenteront de les éliminer,
et par d’autres, relationnelles, qu’ils tenteront, eux, d’éliminer.
Le football, dont j’ai parlé plus haut comme du premier spectacle de la
planète, constitue dès aujourd’hui un exemple particulièrement achevé de
ce que sera, demain, cette gouvernance d’ensemble de l’hyperempire. De
fait, aucune instance internationale n’est, dans son domaine, aussi
puissante que ne l’est la Fédération internationale de football, même si
les États-Unis n’y jouent qu’un rôle mineur. Elle contrôle déjà les
recettes considérables que les médias déversent sur ce sport, sans que la
légitimité de ceux qui la dirigent soit établie, ni que soit contrôlé l’usage
qu’elle fait de ces ressources. Elle a ses propres laboratoires de contrôle
antidopage, qu’elle utilise à sa guise. Le moindre club de quartier du bout
du monde se sent tenu de respecter la plus infime modification du
règlement qu’elle édicte depuis Zurich. Le droit du travail nomade et
universel y est très en avance sur les droits nationaux.
Il en va de même pour toutes les autres fédérations internationales des
grands sports mondiaux, et davantage encore du Comité international
olympique, lui aussi installé à Lausanne…
À l’instar de ces organisations sportives, les autres institutions de
gouvernance de l’hyperempire seront des institutions autoproclamées,
pour le plus grand bénéfice de leurs maîtres, d’abord américains, puis
hypernomades, légaux ou criminels. Leur doctrine – l’apologie de la
compétition – constituera une représentation idéalisée de l’hyperempire.
Ces fédérations seront de plus en plus contrôlées par les compagnies
d’assurances qui en couvriront les risques majeurs : ainsi, en 2003, la
FIFA a émis un emprunt spécifique pour couvrir à hauteur de
262 millions de dollars le risque d’une annulation de la finale de la
Coupe du monde 2006, en raison notamment d’actes terroristes. Cela a
donné aux compagnies d’assurances et de réassurances le contrôle réel de
l’événement.
Si ces institutions de gouvernance viennent à basculer dans l’économie
criminelle, elles prépareront le moment où l’hyperempire sera, dans la
quatrième vague de l’avenir, broyé par les pirates. En revanche, si elles
réussissent à faire éclore un intérêt général planétaire, elles contribueront
à faire advenir le temps où la cinquième vague de l’avenir les
rassemblera au sein d’un gouvernement démocratique planétaire.
La fin de la liberté, au nom de la liberté
L’hyperempire sera, vers 2050, un monde de déséquilibres extrêmes et
de grandes contradictions. Il échouera et s’effondrera, pris dans ses
propres filets. Tandis que la transparence rendra plus visibles et moins
tolérables les inégalités, les cycles économiques, politiques, militaires y
seront d’une amplitude de plus en plus grande. Sous prétexte d’aider les
hommes à sortir de la rareté, le marché devra en créer de nouvelles ; les
entreprises industrielles prendront de moins en moins de risques tout en
exigeant, sous la pression des assureurs, une rentabilité maximale ; les
salariés réclameront en vain que leur part du revenu ne décroisse pas ; les
consommateurs, électeurs de surcroît, revendiqueront des baisses de prix.
La priorité croissante accordée au court terme, à l’immédiat, au précaire,
à la déloyauté, rendra de plus en plus difficile de financer toute recherche
et de collecter l’impôt. Les assurances seront incapables de couvrir tous
les risques. La distraction et l’information ne sauront plus divertir du
vacarme des tragédies. La croissance, qui permet aujourd’hui à chacun
d’espérer, ne pourra plus servir d’alibi. L’hypersurveillance bridera la
liberté et tarira la source de l’innovation.
Le nomadisme, à la source même de la dynamique de l’Ordre
marchand, sera lui-même peu à peu bloqué par les limites techniques
opposées aux voyages : les exigences écologiques conduiront à limiter
les voyages en avion ; on colonisera vers 2030 la Lune ; on rendra
commerciaux un peu plus tard des vols à l’intérieur du système solaire.
Mais on ne pourra aller beaucoup plus loin : à la vitesse de la lumière, il
faudrait en effet quatre ans et trois mois pour atteindre l’étoile la plus
proche ; pour aller plus loin, les astronautes devraient vivre une vie
entière à bord, progressivement remplacés par leurs propres enfants
qu’ils initieraient au pilotage…
L’hypermonde de l’hyperempire ne pourra supporter de rester ainsi
encagé à l’intérieur de frontières ; il ne pourra accepter que la Terre soit à
la fois la prison et l’oasis de l’humanité. Il tentera alors – il tente déjà –
ce dernier coup de force : sortir de lui-même. C’est là qu’il retrouvera
son dialogue infiniment recommencé avec sa propre sexualité. Il essaiera
de se produire comme un objet pour tenter d’aller vivre ailleurs qu’en luimême.
Depuis toujours, l’espèce humaine cherche à prendre des distances
avec son propre mode de reproduction. Pour se distinguer du règne
animal, elle s’est d’abord efforcée de nier la fonction reproductive de la
sexualité, puis de lui donner une autre signification. Dans l’ordre rituel,
la plupart des cosmogonies affirment d’ailleurs que le propre des dieux
est de ne pas être issus d’une relation sexuelle ; en particulier les
religions monothéistes considèrent la sexualité comme une contrainte
imposée aux hommes par les forces du mal. L’Ordre marchand, au
contraire, choisit de l’admettre, tout en lui reconnaissant une fonction
autre que la reproduction : le plaisir ; la reproduction reste ainsi, dans
l’Ordre marchand comme dans les ordres antérieurs, une contrainte
animale que la psychanalyse vise ensuite, à partir de la fin du XIXe siècle,
à rendre tolérable. Au XXe siècle, l’Ordre marchand s’emploie à évacuer
le rôle reproductif de la sexualité en artificialisant la maternité par des
techniques de plus en plus sophistiquées : pilule, accouchement
prématuré, fécondation in vitro, mères porteuses. Dans l’hyperempire,
l’Ordre marchand ira jusqu’à dissocier reproduction et sexualité : la
sexualité sera le règne du plaisir, la reproduction celui des machines.
L’hypersurveillance, l’autosurveillance, puis l’autoréparation y
pourvoiront : après avoir réparé les organes malades, on voudra les
produire, puis créer des corps de remplacement. On produira d’abord des
lignées de cellules souches, sans détruire l’embryon, ce qui rendra
éthiquement acceptable la thérapie génique, puis le clonage
thérapeutique, puis le clonage reproductif. On fabriquera enfin l’être
humain comme un artefact sur mesure, dans des utérus artificiels, pour
permettre au cerveau de se développer davantage avec des
caractéristiques choisies d’avance. L’être humain sera alors devenu un
objet marchand.
Grâce aux formidables progrès à attendre des nanosciences, chacun
espérera même transférer sa conscience de soi dans un autre corps, se
procurer son propre double, les copies de gens aimés, d’hommes et de
femmes de rêve, des hybrides fabriqués avec des traits particuliers
sélectionnés pour atteindre des objectifs précis. Certains chercheront
même à organiser le dépassement de l’espèce humaine par une forme de
vie et d’intelligence différente, supérieure.
Dans cette version ultime de l’hyperempire, la mort sera repoussée
jusqu’à la disparition du dernier clone de soi ayant conscience de luimême, voire jusqu’à l’oubli de tous les clones issus de soi par tous les
autres clones issus d’autrui.
Puis l’homme, fabriqué enfin comme un artefact, ne connaîtra plus la
mort : à l’instar de tous les objets industriels, il ne pourra plus mourir,
puisqu’il ne sera jamais né.
Mais ce meurtre ultime n’aura pas lieu : bien avant que l’humanité ne
se soit ainsi transformée en machines, bien avant que ne s’instaure
l’hyperempire, l’homme aura su résister à cette perspective – il y résiste
déjà. L’hyperempire échouera. Il se fracassera sur la rive. Les hommes
mettront tout en œuvre pour empêcher un tel cauchemar.
Après la violence de l’argent, viendra – vient déjà – celle des armes.
6
Quatrième vague de l’avenir :
l’hyperconflit
La disparition du système soviétique et la généralisation de la
démocratie semblent avoir éloigné la guerre. La course aux armements a
cessé. Tous les pays paraissent avoir compris que la croissance
économique leur rapportait plus que la conquête. Jamais, en fait,
l’ensemble du monde n’a été aussi pacifique, au moins en apparence : il
n’y a aujourd’hui aucune guerre entre deux pays, pour la première fois
depuis plus d’un siècle.
Pourtant, comme à la fin de chaque forme, en même temps que se
défont les États et que s’annonce l’hyperempire, commence un nouvel
avant-guerre. Quand le marché se généralise, les différences se nivellent,
chacun devient le rival de tous. Quand l’État s’affaiblit, disparaît la
possibilité de canaliser la violence et de la maîtriser. Les conflits locaux
se multiplient, les identités se crispent, les ambitions s’affrontent, les vies
n’ont plus de valeur. La disparition de l’Union soviétique a fait
disparaître un des gendarmes du monde. Au–delà, l’échec annoncé de
l’hyperempire, la sophistication des armes et la multiplication des acteurs
pourraient même, en convergeant, provoquer, au sein de l’hyperempire,
un conflit global, un embrasement planétaire, un hyperconflit beaucoup
plus destructeur que tous ceux, locaux ou mondiaux, qui l’auront
précédé. En voici la genèse.
Des ambitions régionales
D’ici à l’an 2025, avec l’avènement progressif d’un ordre
polycentrique, de nouvelles puissances régionales surgiront, désirant
toutes avoir accès aux mêmes richesses. Elles se doteront des moyens
militaires de leurs ambitions. Parmi elles, on trouvera toutes celles qui
domineront cette période et quelques autres, plus marginales et
belliqueuses.
Fascinée par la façon dont naissent et meurent les empires, la Chine –
dont les dépenses militaires sont, encore aujourd’hui, particulièrement
faibles – voudra redevenir une puissance majeure, y compris sur le plan
stratégique ; d’une façon ou d’une autre, elle cherchera à reconquérir
Taïwan et à asseoir son hégémonie sur l’Asie de l’Est, comme les ÉtatsUnis le firent sur les Amériques au XIXe siècle. Elle essaiera d’en éloigner
le Japon et les États-Unis. Elle s’appuiera sur la Corée du Sud, qui devra
s’armer en conséquence, et laissera perdurer le régime totalitaire de
Corée du Nord, qui voudra lui aussi se doter de nouveaux moyens, y
compris nucléaires, de se défendre. Le Japon en viendra à se réarmer à
son tour, afin de résister à une menace coréenne et à la montée de la
puissance chinoise. L’Inde refusera de se laisser encercler par des forces
musulmanes. Le Pakistan, même s’il ne devient pas islamiste, cherchera à
se défendre contre l’Inde et à assurer son ascendant sur ses voisins, de
l’Afghanistan au Cachemire. L’Indonésie tentera de se doter des moyens
d’assurer la direction de l’islam dans son ensemble et de dominer l’Asie
du Sud-Est. L’Australie elle-même souhaitera affirmer son influence sur
la région et se protéger des visées de l’Indonésie.
L’Iran chiite tentera de contrôler l’islam, au grand dam des sunnites, à
dominante arabe. L’ancienne Perse disposera, pour ce faire, d’une vaste
population, de beaucoup d’argent et de pétrole, d’une position
géostratégique. La Turquie refusera de lui abandonner le contrôle de
l’ensemble turcophone. L’Arabie Saoudite, vassale incertaine des ÉtatsUnis, essaiera de demeurer dominante dans sa région. L’Égypte aura
toutes les raisons de se penser comme la plus grande puissance
potentielle du monde arabe. Israël tentera de rester une puissance
régionale afin de survivre. L’Algérie et le Maroc se disputeront la
prééminence au Maghreb. Malgré des menaces de désarticulation, le
Nigeria et le Congo, à la croissance démographique vertigineuse,
voudront contrôler les régions qui les entourent. L’Afrique du Sud
souhaitera dominer ses voisins pour ne pas rester enclavée.
La Russie tentera de recouvrer un statut mondial et se considérera en
première ligne face à l’islam et à la Chine ; pour se défendre contre ces
voisins, elle se réarmera et tissera un réseau d’alliances militaires
calquées sur son réseau de pipelines. En Europe occidentale, l’Allemagne
et la France pourraient retrouver chacune une ambition régionale, si
l’Union européenne ne réussit plus à canaliser leurs rivalités.
Le Brésil entendra dominer l’hémisphère sud des Amériques ; le
Venezuela s’efforcera de lui disputer ce rôle et de coaliser autour de lui
les pays andins en vue de chasser les États-Unis de la région ; le Mexique
et l’Argentine ne se laisseront pas marginaliser. Au Mexique, en
particulier, des révoltes politiques et sociales majeures viendront remettre
en cause l’alliance avec les États-Unis, pendant que le Canada tentera de
rester neutre. Les exigences de la lutte contre les trafiquants de drogue,
imposée par les États-Unis, exigeront aussi un renforcement majeur du
potentiel militaire mexicain.
Toutes ces ambitions régionales s’entrechoqueront. On verra une
Amérique latine en révolte contre la présence économique et politique
américaine, un monde arabe rêvant d’éliminer Israël, un ensemble perse
désireux de bousculer le monde arabe, une Russie désirant dominer à
nouveau une partie de l’Europe et se protéger à la fois de la Chine et de
l’islam ; l’Inde et le Pakistan chercheront à écarter l’autre des pays
limitrophes ; la Chine et la Russie convoiteront les mêmes régions
frontalières. Le Japon, les États-Unis la Chine rivaliseront pour dominer
l’est de l’Asie.
Se noueront des alliances militaires associant parfois des partenaires
improbables : l’Iran coopérera avec la Chine et la Russie ; la Chine avec
le Pakistan ; la Russie avec l’Union européenne ; le Pakistan, l’Égypte,
l’Indonésie et l’Iran pourraient s’unir en un ensemble musulman ; les
petits pays du Sud-Est asiatique, regroupés dans l’Asean, s’uniront
militairement pour échapper à la domination américaine, chinoise ou
japonaise ; l’Iran et le Venezuela chercheront des appuis russes et
chinois ; l’Union européenne se rapprochera militairement des ÉtatsUnis ; la Russie se liera à l’Algérie et vend déjà des armements au
Venezuela qui a demandé à entrer comme observateur à… la Ligue
arabe !
Ces chocs d’ambitions, d’abord sur les terrains diplomatique et
économique, pourront aller jusqu’à des affrontements militaires entre
États. Viendront s’y mêler de très anciennes forces, pirates et
mercenaires.
Armées pirates, armées corsaires
Les États n’ont jamais été les acteurs exclusifs de la violence du
monde. Des mafias, des gangs, des mouvements terroristes – je les
nomme ici pirates – se sont toujours immiscés entre les nations pour les
combattre ou, à tout le moins, violer leurs lois. Quand la déconstruction
affaiblira les États, que le droit et la police se feront plus discrets, la
violence proliférera dans la vie publique et entre individus ; ces pirates
deviendront même des agents essentiels de l’économie et de la
géopolitique.
Dès lors que s’achèvera la neuvième forme et que commencera
l’hyperempire, les pirates seront plus nombreux et plus puissants que
jamais. Ils ne chercheront plus seulement à se faire une place au sein de
l’hyperempire ; ils ne se contenteront plus de profiter d’une guerre froide.
Quelles que soient leurs motivations, criminelles ou politiques, n’ayant ni
territoires ni même familles à protéger, ils chercheront à asseoir leur
pouvoir sur le monde. Plus l’hyperempire se développera, plus ils seront
puissants, sans qu’une police étatique ait les moyens de les combattre.
Les pirates seront de plusieurs sortes.
Certaines des nations qui se déferont sous la pression des marchés et
du jeu démocratique feront naître des entités pirates, zones floues, de
non-droit, États pirates ou non-États. Elles seront entre les mains de chefs
de guerre à la tête de bandes surarmées, contrôlant des régions, des ports,
des pipelines, des routes ou des matières premières. C’est déjà le cas de
la Somalie, de la Transnistrie (à la frontière entre Moldavie et Ukraine),
d’une partie de l’Éthiopie, du Sri Lanka, de l’Afghanistan, du Pakistan,
entre bien d’autres régions d’Afrique et d’Asie.
Des villes grandies trop vite, on l’a vu, deviendront elles aussi des
royaumes pirates où aucune armée, aucune police n’osera plus entrer.
C’est déjà le cas, entre autres, de certaines agglomérations du Brésil, du
Nigeria, du Congo, de la Colombie. Elles aussi se doteront d’armements
de plus en plus sophistiqués.
Des organisations mafieuses, des cartels, des criminels en col blanc,
responsables de trafic de drogue, de femmes, d’armes ou de jeux, opérant
sans base géographique, collecteront des fonds, menaçant et agissant
comme des États et contre des États pour garantir leur sécurité. Ils se
doteront – ils se dotent déjà – des armes les plus sophistiquées ; ils
menaceront juges, policiers et dirigeants politiques susceptibles de se
mettre en travers de leur route. Parfois, comme c’est déjà le cas en
Colombie, en Somalie, au Brésil ou au Pakistan, ces bandes contrôleront
des villes, des territoires, voire des pays entiers. Des hypernomades
(chimistes, intellectuels, comptables, ingénieurs, officiers, financiers) se
mettront à leur service et participeront à leurs côtés à la déconstruction
générale du monde.
Des groupements politiques ou religieux, eux aussi sans assise
territoriale, se doteront de tous les moyens militaires pour prendre le
contrôle d’un pays, en chasser les occupants, y détruire l’Ordre
marchand. C’est par exemple le cas d’Al-Qaïda et des autres groupes
nihilistes dans sa mouvance.
D’autres formes pirates verront le jour. La prolifération de la violence
et de la colère, rendues possibles par l’installation de l’hyperempire,
provoquera des audaces d’un genre nouveau : des masses
d’infranomades, n’ayant rien d’autre en commun que voyager ensemble,
pourraient se révéler menaçantes. Tout comme les masses nomades qui
franchirent le Rhin en 406, des foules pourraient traverser, les armes à la
main, le détroit de Gibraltar, le fleuve Amour ou la rivière Usumacinta,
menaçantes et non plus suppliantes.
Certaines de ces forces se ligueront contre des États, et en particulier
contre des démocraties : on verra – on voit déjà – des barons de la drogue
au service de causes politiques ou se servir d’immigrants comme
passeurs. On verra – on voit déjà – des nations en ruines devenir les
repaires de mafieux. On verra – on voit déjà – des forces terroristes, par
nature nomades, trouver refuge dans des non-États ; on verra – on voit
déjà – des organisations mafieuses soutenir des ambitions politiques,
laïques ou religieuses comme le fit la Mafia, Cosa Nostra, ou les
gangsters français devenus collabos en 1940. On verra – on voit déjà –
des violences urbaines si extrêmes qu’elles exigeront des réponses plus
militaires que policières.
Face à ces menaces ou à ces agressions, les nations auront besoin de
soldats et de policiers de plus en plus nombreux, capables de risquer leur
vie. Or les volontaires se feront de plus en plus rares ; et les opinions
publiques des démocraties de marché ne voudront plus de morts dans
leurs armées, encore moins parmi les conscrits. Aujourd’hui déjà,
seulement 0,5 % de la population américaine est sous les armes et chaque
soldat tué est une tragédie nationale. Pour assurer les missions qu’il s’est
donné, l’ex-Empire américain devra, comme jadis l’Empire romain,
incorporer de plus en plus d’étrangers dans ses propres troupes : 2 % des
forces armées américaines sont déjà constituées d’immigrés non encore
naturalisés ; soit 300 000 non–citoyens qui servent dans les forces armées
américaines. Leur nombre augmente considérablement depuis le décret
du 4 juillet 2002 qui accélère la naturalisation des étrangers s’engageant
dans l’armée (copie presque à l’identique d’un décret de l’empereur
Hadrien remontant à l’an 138 de notre ère…). Le nombre d’immigrés
ayant acquis la nationalité en revêtant l’uniforme est passé de 750 en
2001 à 4 600 en 2005.
Cela ne suffira pas non plus : aux pirates il faudra opposer des
corsaires. Des entreprises de mercenariat se développeront, employant
d’anciens militaires, et seront utilisées comme sous-traitants des armées
et des polices. En Afrique, il existe déjà une centaine de sociétés de ce
type, qui fournissent hommes et matériels à des gouvernements, à des
entreprises, voire à des institutions internationales. Elles assureront
bientôt des fonctions générales de sécurité : défense, protection voire
attaque. Des entreprises industrielles financeront légalement de tels
mercenaires qu’elles mettront au service de gouvernements dont elles
chercheront à obtenir des marchés. Certaines de ces sociétés de
mercenaires seront utilisées pour restaurer la paix là où les unités
d’interposition de l’ONU ou de l’OUA auront échoué, comme ce fut déjà
le cas en Sierra Leone. Il arrivera à l’ONU de faire protéger ses propres
bureaux par des mercenaires. Certains pays les utiliseront plus ou moins
ouvertement pour mener une guerre au loin sans engager visiblement
leurs propres forces, pour lutter contre les trafiquants de toutes sortes.
Parmi ces sociétés de mercenaires, certaines obéiront à un code de bonne
conduite leur imposant le respect des lois de la guerre, d’autres
adhéreront aux conventions de Genève. La plupart, comme les
gouvernements qu’ils serviront, ne respecteront plus aucune règle : la
pratique de la torture en Irak et le sort fait aux prisonniers de
Guantanamo en sont les signes précurseurs.
La colère des laïcs
Puis montera partout la colère des peuples contre l’Ordre marchand et
d’abord contre les États-Unis, qui le dirigeront encore pendant vingt ans
au moins. Une colère laïque, rationnellement fondée.
La haine à l’encontre d’un « cœur » ne se déchaîne pas quand celui-ci
est au faîte de sa puissance, mais quand il commence à décliner. Tel fut le
destin de tous les « cœurs » antérieurs ; ce sera celui de l’Empire
américain. Triomphant au moment de la chute du mur de Berlin,
Washington est déjà devenu la principale cible d’une critique mettant en
cause la globalisation et la démocratie de marché.
Se nouera alors, contre l’Amérique et l’Ordre marchand, une coalition
critique, regroupant tous ceux qui n’en attendent plus rien ou qui sont
frustrés de ne pas en recevoir les bénéfices. Ils critiqueront pêle-mêle
l’Amérique, l’Occident, la globalisation, la démocratie de marché et
l’hyperempire en devenir. Antimondialistes de tout poil, la plupart
n’auront rien à proposer à la place.
Leur critique portera d’abord – porte déjà – sur le rôle envahissant des
États-Unis d’Amérique qui monopolisent l’essentiel des richesses du
monde, en gaspillent les ressources, en dérèglent le climat, asservissent
des peuples, prétendent les régenter à leur guise, violent beaucoup des
règles de la démocratie qu’ils prétendent vouloir dicter aux autres.
Ensuite, la critique portera sur les marchés ; elle sera d’autant plus
facile que les faits établiront de plus en plus clairement qu’ils ne
suppriment ni la pauvreté, ni le chômage, ni l’exploitation ; qu’ils
concentrent tous les pouvoirs en quelques mains, précarisant des
majorités de plus en plus nombreuses ; qu’ils détournent des exigences
du long terme ; qu’ils concourent à dérégler le climat ; qu’ils créent des
raretés et inventent de nouvelles gratuités pour en tirer profit ensuite ;
que l’espérance et la qualité de la vie ne sont pas du tout les mêmes d’un
endroit à l’autre du monde ; qu’ils deviendront, avec l’hypersurveillance
et l’autosurveillance, une des formes les plus pernicieuses et les plus
absolues de la dictature. Enfin, on reprochera aux marchés de libérer la
violence en orientant tous les désirs vers la convoitise d’objets
marchands, y compris celle des armes.
Il sera alors facile de dénoncer aussi la démocratie comme une
illusion, où les plus riches concentrent entre leurs mains les pouvoirs
d’informer, de distraire, de savoir, de surveiller, de soigner, d’enseigner,
d’orienter, de décider, d’accumuler. Ces nouveaux idéologues
expliqueront que la démocratie parlementaire est, comme le marché, un
leurre, l’instrument des forces armées et des grandes entreprises ; qu’elle
produit des inégalités, détruit la nature, sape les valeurs morales. Ils
avanceront même qu’elle n’est qu’un prétexte commode, invoqué par les
Américains pour conserver leur pouvoir sans perdre leur âme, tout en
fermant les yeux sur le développement de l’économie-pirate là où elle
leur est utile.
L’Ordre marchand sera donc accusé, à juste titre, d’être, pour
beaucoup, et par sa nature même, une source de misères, d’injustices, de
précarité, de désordres, de gaspillages, de bouleversements écologiques,
d’immoralisme, de destruction des identités, de violations des règles
religieuses, d’oppression. Beaucoup dénonceront aussi, tout ensemble,
marché et démocratie comme des machines à fabriquer de la déloyauté, à
annihiler toutes formes de morale et d’organisation sociale, à détruire la
liberté qu’elles prétendent promouvoir. Ils se plaindront de devoir aller
vivre là où le marché a besoin de leur travail, d’avoir à quitter les lieux
où plongent leurs racines, de ne pas disposer des moyens financiers de la
liberté promise, de ne plus influer sur le monde par leur vote, d’être
dominés, surveillés, autosurveillés, autoproduits, d’être tenus d’obéir à
des normes fixées par les exigences du profit.
D’autres encore dénonceront le principe même d’une liberté
individuelle qui conduit à n’être plus loyal qu’envers soi-même, à ne plus
se sentir lié par une parole ou un contrat, mettant sans cesse aux enchères
ses obédiences, ses sentiments, ses valeurs, sa foi, le sort des siens,
toujours prêt à abandonner, et s’attendant à tout moment à l’être, sans que
soient jamais pris en considération les besoins des générations à venir.
L’apologie de la dictature redeviendra un sujet de conversation
respectable.
Beaucoup, enfin, profiteront de l’affaiblissement progressif des États
pour laisser s’épanouir leurs pulsions de violence, hors de toute
contrainte : la première des libertés sera celle de tuer, gratuitement, sans
but ni stratégie.
Les villes, où se retrouveront toutes les formes d’aliénation, toutes les
preuves que la démocratie de marché n’est, pour l’immense majorité des
humains, qu’une gigantesque escroquerie morale, deviendront les
principaux lieux de la révolte. On y trouvera de plus en plus de criminels
en série, on y assistera à une infinité de meurtres.
À la différence des révolutionnaires communistes d’antan qui avaient
le projet de bâtir une autre société en lieu et place du capitalisme, ces
nouveaux contestataires ne proposeront, pour la plupart, aucun système
de substitution. Depuis que le communisme a échoué, aucune utopie ne
semble plus disponible ni à la place du marché, ni à la place de la
démocratie. Sauf, pour quelques-uns, qui proposeront le retour à la
théocratie.
La colère des croyants
Si, selon l’idéal judéo-grec, l’Ordre marchand représente
l’aboutissement bienvenu du progrès et de l’individualisme, il constitue
aussi, pour d’autres croyants, le pire ennemi : parce que la liberté
humaine y passe avant les ordres de Dieu ; parce qu’il remet notamment
en cause la stabilité de la famille dont dépend la transmission de la foi.
Ces croyants reprendront à leur compte les critiques laïques émises
contre le marché et la démocratie.
Les deux grandes religions prosélytes, le christianisme et l’islam,
seront au cœur de cette bataille. Chacune à sa façon reprendra ces
critiques pour en faire même, pour certains, des justifications de conflits
et de violence entre eux et contre l’Ordre marchand.
Certains mouvements chrétiens reprocheront – reprochent déjà – au
marché et à la démocratie de sécréter des désirs futiles, de favoriser la
luxure et l’infidélité, de commercialiser des valeurs morales, de laisser la
science penser le monde autrement que le décrit la lettre des textes
sacrés, de renoncer à donner un sens à la mort, d’édicter un droit différent
de celui de la Bible. Ils s’opposeront, en particulier, à toute forme
d’avortement, de contrôle des naissances, d’euthanasie. Ils regretteront
que les préoccupations matérialistes éloignent les hommes des
interrogations sur l’au-delà. Ils proclameront, pour certains, la suprématie
des valeurs chrétiennes sur les droits de l’homme, et même sur la raison.
Certains d’entre eux iront jusqu’à considérer que l’usage de la force est
théologiquement licite.
L’Église catholique, premier empire nomade, « hors sol », s’est
longtemps opposée par la force à la raison, à la science, au progrès, à
l’Ordre marchand, aux droits des capitalistes comme à ceux des
entrepreneurs et des travailleurs, avant de s’y résigner. Elle redeviendra,
dans certaines de ses composantes, de plus en plus radicale, plus proche
de ses idéaux initiaux. Certains catholiques reprocheront de plus en plus
violemment au libéralisme de nier l’ordre divin ; ils s’opposeront de plus
en plus à la démocratie, au marché, aux valeurs judéo-grecques, pour
défendre sans compromis la pureté de la foi. D’autres dans l’Église,
continueront à défendre encore la non-violence, l’amour et la justice.
Des Églises protestantes seront à l’avant-garde de ces luttes. En
particulier l’évangélisme, venu de plusieurs États du sud des États-Unis –
la « Bible Belt » –, et qui regroupe plus de 70 millions de ressortissants
américains, dont plusieurs centaines de milliers de pasteurspropagandistes. L’évangélisme fait déjà la loi dans certains départements
de nombreuses universités américaines ; il y censure l’enseignement des
sciences et des autres religions. Ces Églises seront de plus en plus
influentes politiquement. Elles inspireront de plus en plus de décisions du
Congrès et de l’appareil d’État américains ; les discours et les actes de
l’actuel président en sont déjà, eux aussi, très influencés. À les entendre,
par un lent glissement sémantique, ce ne seront plus les valeurs de la
démocratie que l’Occident devra défendre, mais celles de la chrétienté.
Ces Églises inciteront les femmes à rentrer à la maison afin de faire de
plus en plus d’enfants.
Au moment où l’émergence de l’hyperempire menacera sérieusement
l’existence même des États-Unis, certaines de ces Églises pourraient aller
jusqu’à encourager l’Amérique à mener une guerre contre l’islam, voire
contre la démocratie et contre le capitalisme. Seuls parmi les grandes
démocraties à n’avoir jamais connu un passé de dictature, les États-Unis
pourraient alors, vers 2040, être la proie d’une tentation théocratique,
explicite ou implicite, sous la forme d’un isolationnisme théocratique où
la démocratie ne serait plus qu’une apparence.
En Afrique comme en Amérique latine, les citadins, dont la misère ne
fera qu’empirer, seront de plus en plus sensibles au discours de ces
Églises évangélistes, devenues des puissances financières, idéologiques,
militaires et politiques majeures. Au Brésil, plus de 25 millions de
personnes en sont déjà des adeptes. Elles sont présentes au Japon, en
Inde, en Chine, en Indonésie. Elles s’entendront, comme elles l’ont déjà
fait, avec des mafias, des empires du crime, des maîtres du jeu et
pourraient fort bien s’allier, çà et là, avec des pirates laïcs, trafiquants
d’armes, de femmes ou de drogues. Elles rivaliseront aussi, frontalement,
avec l’islam – avec lequel la concurrence sera acharnée –, elles
défendront les chrétiens dans les pays où ceux-ci sont minoritaires
comme au Liban, en Syrie, en Irak, en Palestine. Elles tenteront même,
non sans un certain succès, de convertir des musulmans – minorités
kurdes d’Irak et de Syrie, Berbères du Maghreb – en leur apportant une
aide sociale et en leur promettant des visas vers l’Amérique ou l’Europe
en tant que « chrétiens persécutés ».
En Europe, on verra aussi des Églises chrétiennes s’opposer
explicitement au capitalisme. On entendra des fidèles, des partis
catholiques, des autorités religieuses, dénoncer le poids du marché, la
liberté de circulation et sa traduction institutionnelle : l’Union
européenne. Les valeurs religieuses retrouveront une visibilité politique.
Déjà, parmi le personnel politique européen, personne n’aurait osé, il y a
peu encore, poser le problème de l’adhésion de la Turquie à l’Union
européenne en termes religieux, ni faire de la question théologique une
des dimensions du débat constitutionnel européen. Les partis d’extrême
droite prendront de plus en plus appui sur ces valeurs religieuses pour
défendre leurs programmes. Ils proposeront, eux aussi, explicitement, de
renvoyer les femmes à la maison pour élever les enfants qui permettraient
de se passer de l’appoint des immigrés et de combattre d’autant mieux
l’islam. Plusieurs démocraties européennes pourraient un jour inscrire le
christianisme dans leur Constitution, voire devenir ouvertement des
théocraties. Le Vatican jouera un rôle central dans cette évolution. Il
pourra choisir de faire alliance avec les autres monothéismes ou, au
contraire, d’inciter à leur faire la guerre, en particulier à l’islam.
Dans l’islam aussi, des forces très variées mêleront de plus en plus
dans leurs critiques : démocratie, marché, globalisation, États-Unis,
Israël, Europe, judaïsme, chrétienté. Si rien n’est fait, un divorce majeur
aura lieu entre une partie de l’islam et l’Occident.
En 2009, près de 1,3 milliard d’êtres humains sont musulmans, soit un
tiers de moins que de chrétiens. Bien qu’en soi l’islam ne soit pas plus
intolérant que les autres monothéismes et qu’il ait apporté la pensée
judéo-grecque à l’Europe, les pays où il domine aujourd’hui sont tous des
théocraties ou des dictatures laïques, hormis quelques démocraties en
devenir : Turquie, Algérie, Maroc, Koweït, Sénégal. Il est pratiquement
impossible dans ces pays de construire des églises ou des synagogues, de
se convertir à une autre religion, de vivre de façon athée, d’épouser un(e)
non-musulman(e) sans qu’il (elle) se convertisse. L’idéologie dominante
consiste à croire que toute réponse à toute question est dans le Coran, que
tout intellectuel est inutile, que l’origine de tout problème – du sida à la
misère – est due aux « infidèles ». Économiquement, socialement,
culturellement, ces pays sont parmi les moins développés du monde (on
traduit dans l’ensemble des pays musulmans moins de livres étrangers
que dans la seule Grèce), bien que les hasards de la distribution des
ressources naturelles fassent de certains d’entre eux les plus riches du
monde.
Pour l’instant, très rares sont les voix, à l’intérieur de l’islam, pour
réclamer sa mise en conformité avec les droits de l’homme. Un jour, sans
doute, sous l’effet conjugué de la croissance économique, de l’appel de la
jeunesse et des femmes, des théologiens le conduiront sur la voie de la
tolérance et de la démocratie ; ils insistent sur les sourates datant d’avant
622 plus que celles qui suivent ; et retrouvent la tradition philosophique
d’Ibn Rushd. En attendant, principal concurrent du christianisme et
comme lui prosélyte, l’islam voudra, dans certaines de ses composantes
minoritaires, retrouver son lustre du XIe siècle, se rassembler de Cordoue
à Bagdad, puis s’étendre à l’ensemble de la planète : par la démographie,
par la conversion, voire, dans l’esprit de certains, par la guerre.
La figure dominante de l’islam n’est d’ailleurs pas le fidèle, mais le
pèlerin, le prédicateur, le converti, le prosélyte. La conversion y est, en
principe, individuelle, sans connotation politique ; elle doit se faire au
nom d’un idéal de pureté, de solidarité, de soumission au pouvoir
masculin. En fait, toute conversion est irréversible : il est interdit à un
musulman de changer de religion, en général sous peine de mort. La
conversion est, et sera aussi, pour certains, politique : l’islam s’efforcera
de rassembler ceux qui, partout, critiquent l’Ordre marchand, et de
convertir nombre de laïcs issus de ce que j’ai nommé plus haut la
« coalition critique ».
En promettant l’appartenance à une communauté (l’Umma), l’islam
recueillera de plus en plus d’échos chez nombre d’isolés, de faibles, de
vaincus, de révoltés. Il mènera une action sociale auprès des plus
démunis, proposant de leur fournir ce que le marché n’offre pas : des
formes concrètes de soli darité, de charité, de dignité permettant
d’échapper à la solitude et d’espérer en un paradis.
Sa capacité à convertir n’est pas encore considérable : en France, par
exemple, seulement 3 600 personnes se convertissent chaque année à
l’islam ; et les convertis n’y sont en 2009 que 70 000. Ce rythme ne
devrait pas augmenter.
C’est la démographie qui sera le principal facteur de croissance du
nombre des musulmans : ils seront près de 1,8 milliard en 2020, soit le
quart de la population mondiale, et auront alors, sans doute, dépassé les
chrétiens. Leur expansion diminuera avec la croissance économique, qui
réduira leur taux de natalité, l’une des plus élevées du monde.
Les maîtres à penser les plus intransigeants de l’islam exigeront des
fidèles, où qu’ils soient, de ne pas obéir à d’autres lois que celles de Dieu
et de refuser toute Constitution laïque. Tout commence avec Ibn Hanbal
(780-855) et Ibn Taymiyya (mort en 1328) qui entendaient imposer une
obéissance littérale au texte. Puis vint Abdel Wahhab (1703-1792),
aujourd’hui encore très influent, qui affirmait qu’un musulman ne doit
pas obéir à une loi autre que le Coran, refusait l’intercession des saints et
excommuniait (takfir) les libéraux, faisant l’apogée de la salafiyya (la
trace des ancêtres). Dans la même ligne, ceux qui suivent aujourd’hui le
théologien pakistanais Sayyid Mawdudi (1903-1979) (hostile à la
création d’un État laïc pakistanais lors de la partition de l’Inde)
interdisent l’obéissance à tout autre législation que celle du Coran ; la
seule souveraineté étant, pour eux, la souveraineté politique exclusive de
Dieu seul. Mawdudi présentait l’islam comme la troisième voie entre
capitalisme et socialisme et voulait faire de l’islam rassemblé un État
théocratique.
Pour que la loi de l’islam puisse être ainsi rigoureusement respectée et
ne soit pas remise en cause par sa confrontation avec des systèmes de
valeurs différents, des mouvements de plus en plus nombreux appelleront
à la constitution d’un empire théocratique musulman. Ce qui passera,
pour certains d’entre eux, par la guerre.
Pour quelques-uns, cet empire devra d’abord se reconstruire sur les
terres des temps de gloire, s’étendant de Cordoue à Bagdad. Il y a vingt
ans, Sayyid Qotb, leader des Frères musulmans, disciple de Mawdudi,
appelait à une révolution islamique permettant le passage de la Jahiliyya,
période anté–islamique, à la Hakimiyya, la souveraineté de Dieu
(« rébellion totale en tout lieu de notre Terre, chasse aux usurpateurs de la
souveraineté divine qui dirigent les hommes par des lois venues d’euxmêmes »). Pour lui, il faut traduire la sourate XII, 40, qui dit « le hukum
n’est qu’à Dieu » par « le pouvoir suprême n’est qu’à Dieu », et non pas,
comme classiquement, par « le jugement n’appartient qu’à Dieu ». Là est
le renversement : une théocratie, au lieu d’un rapport moral individuel à
Dieu. Son projet consistait en la fusion de l’Umma islamiyya (la
meilleure communauté surgie pour les hommes) et du Dar al-Islam, le
royaume régi par la loi islamique. Qotb, dont les disciples sont encore
innombrables, souhaitait combattre tout musulman non fidèle à sa vision
de l’islam et tous les « infidèles ». Aujourd’hui, parmi d’autres, le Hizb
ul-Tahrir (parti de la Libération), basé à Londres, appelle lui aussi à la
renaissance de ce « califat » par la guerre (harb).
Dans l’islam chiite, l’iman Khomeyni voulait, dès les années 1960,
imposer l’idée de la guerre comme une arme de conversion et faisait
l’apologie du martyre, du suicide, du chahid. « L’épée, écrivait-il, est la
clé du paradis. »
Pour d’autres encore, la guerre devra viser le monde entier. L’empire
de l’islam devra s’étendre à la planète, sans centre ni nation dominante,
pour en faire une sorte d’hyperempire théologique.
Les partisans de cette guerre islamique pour la reconquête du califat ou
pour la conquête du monde, définissent aujourd’hui une stratégie
militaire en trois étapes :
– Dans les territoires où il est encore minoritaire, l’islam devra
pratiquer le Dar al-Sulh, la « paix momentanée », laquelle pourra être
dénoncée à tout moment.
– Dans les territoires où il aura converti, ou chassé, une fraction
significative de la population, il devra installer un Dar al-Harb ou « zone
de guerre ». Les derniers croyants à d’autres monothéismes y seront
provisoirement tolérés, avec un statut inférieur, celui de dhimmi
(« protégés ») ; les adeptes d’autres philosophies et les athées en seront
chassés.
– Dans les territoires où le pouvoir musulman sera devenu totalement
dominant, tous les croyants à un autre monothéisme devront être
convertis ou chassés : les juifs, parce qu’ils n’ont pas accepté le Coran à
Médine ; les chrétiens, parce qu’ils placent Jésus au-dessus de Mahomet.
Tous les « infidèles » y seront déclarés ennemis, parce que « l’incroyance
est une seule nation ».
Certains groupes qui adopteront cette stratégie, comme Al-Qaïda lors
de sa création en 1996, viseront d’abord à chasser les troupes chrétiennes
du voisinage de La Mecque, où elles stationnent depuis 1991. Même s’il
leur faut pour cela combattre des régimes arabes. La fitna (la
« discorde ») entre musulmans sera donc, pour eux, salutaire. Ils
voudront ensuite éliminer les chrétiens et les juifs des Lieux saints d’Irak
et de Jérusalem, puis prendre le pouvoir au Liban, en Égypte, en Afrique
du Nord, en Asie centrale, en Indonésie, au Pakistan. Ils réclameront
ensuite l’expulsion de tous les tenants de la philosophie judéo-grecque
hors des autres terres antérieurement conquises par l’islam, de l’Espagne
à la Chine.
D’autres groupes, comme Al-Qaïda aujourd’hui, prôneront, avant
même de tenter de restaurer l’Empire musulman, une guerre sainte
immédiate contre l’Empire américain, Israël, l’Europe, le marché, la
démocratie. Comme les nihilistes de la fin du XIXe siècle, ils ne
chercheront qu’à détruire, sans avoir le projet, même utopique, d’une
autre société à substituer à celle qu’ils condamnent. Al-Qaïda ne sera
d’ailleurs bientôt plus qu’un mouvement parmi d’autres, inspirateur
d’autres groupuscules surgissant d’initiatives locales.
D’autres mouvements – les plus nombreux – mettront l’islam au
service de revendications nationalistes, comme ont toujours fini par le
faire les idéologues de l’islam, depuis les Almohades au XIIe siècle
jusqu’à ceux du XVIIIe siècle, puis le Rafah turc, le FIS algérien, le Hamas
palestinien, les Frères musulmans d’Égypte et le Hezbollah libanais.
Le monde asiatique, qui réunira très bientôt une majorité de la
population du globe, sera lui aussi concerné par ces enjeux : si nul ne fait
la guerre au nom du bouddhisme, du confucianisme ou de l’hindouisme,
l’islam tentera de prendre le pouvoir absolu dans tous les pays d’Asie où
il domine déjà, du Pakistan à l’Indonésie. Là se trouveront d’ailleurs de
très nombreuses écoles religieuses extrémistes.
Par ailleurs, nombre de cultures nationales utiliseront l’arme religieuse
pour se défendre, comme les Tibétains, et pour reconquérir une identité
nationale perdue.
Enfin, diverses sectes aux origines diffuses, comme celles de Moon en
Corée, de Falun Gong en Chine ou l’Église de scientologie aux ÉtatsUnis, se développeront grâce au vide spirituel et moral creusé par
l’hyperempire. On compte déjà plus de membres de Falun Gong (dont le
chef, Li Hongzhi, est réputé avoir sauvé quatre-vingts mondes…) que
d’inscrits au Parti communiste chinois ! Et certaines de ces sectes
s’allieront, elles aussi, avec les partenaires les moins fréquentables pour
se jeter dans la mêlée, avec toutes les armes.
Les armes de l’hyperconflit
De tout temps, l’issue des guerres s’est jouée sur la détention d’armes
nouvelles et sur le prix attaché par chaque belligérant à la vie de ses
propres soldats. En leur temps, les archers de la bataille de Crécy, les
chars de combat de la Première Guerre mondiale, l’arme atomique de la
Seconde Guerre mondiale décidèrent du sort des batailles.
De tout temps, de nouvelles armes sont apparues, à la fois comme les
produits et comme les accoucheurs de technologies civiles : le propulseur
est né avec le levier, les armes à feu avec la mécanique, les chars avec
l’automobile. Inversement, c’est dans l’armée que sont nés le télégraphe,
la radio, l’énergie, le nucléaire, Internet, entre bien d’autres novations
technologiques majeures.
Dans les cinquante prochaines années, de nouvelles technologies
seront développées par les armées avant d’être utilisées sur le marché
civil. Pour les besoins de la défense ou de la police, les gouvernements
financeront des recherches nécessaires à la mise au point des
technologies de l’hypersurveillance et de l’autosurveillance. Inversement,
ces technologies auront ensuite des applications civiles.
Ces futures armes seront d’ailleurs essentiellement fondées sur le
concept de surveillance : les armées développeront à la fois des
infrastructures numériques d’ubiquité nomade, des systèmes de
surveillance des mouvements suspects, des moyens de protection
d’installations stratégiques, des réseaux d’intelligence économique. Des
robots – dissimulés en territoire ennemi – et des drones – robots volants –
relaieront des données, détecteront des agents chimiques ou biologiques,
serviront d’éclaireurs à l’avant de détachements d’infanterie confrontés à
des zones minées ou à des angles morts. Des logiciels de simulation des
combats seront en permanence réactualisés au plus proche des champs de
bataille.
Par ailleurs, de nouvelles unités de combat intégreront des moyens de
simulation, de surveillance et de frappe. De nouveaux réseaux et outils
d’ubiquité nomade permettront aux combattants de rester connectés et de
simuler toutes les situations ; des vêtements intelligents serviront à
fabriquer de nouveaux uniformes ; de nouveaux matériaux permettront de
concevoir de nouveaux boucliers ; des technologies de simulation en trois
dimensions serviront à préparer et conduire les combats ; des robots
serviront de substituts aux combattants. Des systèmes électroniques (ebombs) pourront détruire des réseaux de communications et rendre
aveugle et sourde une armée.
Les marines joueront un rôle nouveau dans la lutte contre les trafics, la
surveillance de l’émigration et la protection des détroits. L’aviation de
chasse n’aura plus la même utilité qu’aujourd’hui et perdra son influence
sur les états majors et les budgets.
Les nouvelles armes, dites conventionnelles, seront d’autant plus
nécessaires que les armes non conventionnelles (nucléaires et autres) se
trouveront de plus en plus disséminées.
Les cinq grandes puissances autorisées par les traités à disposer de
l’arme nucléaire disposeront encore durablement de plus de cinq mille
têtes nucléaires, pour l’essentiel placées sur sous-marins et lancées par
des fusées balistiques ultraprécises. Parmi ces cinq puissances, certaines
se réserveront aussi la possibilité d’utiliser des armes nucléaires
tactiques, c’est-à-dire à courte portée, comme armes d’opérations et non
plus seulement de dissuasion. Celles-ci pourraient même être à ce point
miniaturisées qu’elles seraient utilisables par un seul combattant, comme
c’était déjà le cas durant la guerre froide. L’Inde, Israël, le Pakistan,
depuis trente ans puissances nucléaires, se doteront eux aussi de sousmarins nucléaires lanceurs d’engins balistiques à capacité nucléaire,
susceptibles d’atteindre toute capitale potentiellement hostile ou rivale.
La Corée du Nord, qui vient de procéder à son premier essai d’arme
nucléaire, se dotera elle aussi de fusées balistiques d’une portée
supérieure à sept mille kilomètres, au motif affiché de se prémunir contre
toute tentative de déstabilisation de son régime. Devant cette menace, le
Japon n’hésitera plus longtemps avant de se doter d’armes du même type
afin de se protéger de celles que pourraient lancer contre lui les dirigeants
de Pyongyang. Il lui suffira de quatre mois, à partir du moment où la
décision sera prise, pour disposer de l’arme. L’Iran, évidemment, s’en
dotera, ou s’en approchera de fort près, sauf si un affrontement, dont il
sera question plus loin, l’en empêchait. D’autres pays feront de même
après lui ; et d’abord, l’Égypte et la Turquie, puis sans doute l’Indonésie,
l’Australie, le Brésil et l’Arabie Saoudite. Au total, avant trente ans, plus
de quinze pays seront ouvertement dotés d’armes nucléaires et des
moyens de les lancer.
La pénurie d’énergie poussera aussi à autoriser les pays les plus divers
à se doter de centrales nucléaires civiles. Cela les conduira à utiliser
comme combustible, sous le nom de MOX, des déchets recyclés. Ce qui
multipliera encore les risques de prolifération et de disparition, lors des
transferts de ces déchets radioactifs, qui pourront être utilisés dans la
fabrication d’armes radiologiques, mêlant déchets nucléaires et explosifs
conventionnels.
D’autres armes – chimiques, biologiques, bactériologiques,
électroniques, nanotechnologiques – verront ensuite le jour. Comme pour
les nouvelles technologies civiles qu’elles préfigureront, on cher chera à
augmenter leur puissance, leur miniaturisation, leur précision. Des armes
chimiques viendront tuer des dirigeants sans pouvoir être détectées ; des
épidémies de masse seront déclenchables à volonté ; des armes
génétiques complexes seront un jour spécialement dirigées contre
certains groupes ethniques. Des nanorobots de la taille d’un grain de
poussière, dits gelée grise, effectueront des missions de surveillance
furtive et attaqueront les cellules du corps des ennemis. Puis, lorsque les
techniques de clonage animal auront progressé, on confiera ces missions
à des animaux clonés, à des bombes animales vivantes, à des chimères.
Ces armes ne seront pas uniquement développées par les laboratoires
militaires de grands pays, mais aussi par de grandes firmes, des
« entreprises-cirques », qui y trouveront de nouveaux marchés.
L’armement restera, comme toujours, au cœur de l’appareil industriel et
les marchés publics seront, jusqu’à la mise en place de l’hyperempire,
tournés pour l’essentiel vers le secteur de l’armement. Les grandes firmes
d’assurances et les compagnies de mercenaires prendront ensuite le
relais.
La plupart de ces armes seront également accessibles aux petites
nations, aux non-États, aux corsaires, aux pirates, aux mercenaires, aux
maquis, aux mafias, aux terroristes, aux trafiquants de toutes sortes. Par
exemple, dans un avenir proche, il sera possible de fabriquer une e-bomb
pour seulement 400 dollars à partir d’un condensateur, d’une bobine de
cuivre et d’un explosif.
Armes chimiques, radiologiques, biologiques seront ainsi à la portée
de toutes les bourses. Il sera possible de faire de plus en plus de morts
avec des moyens rudimentaires : dans les villes et les transports de
masse, l’encombrement multipliera l’efficacité des armes les plus
sommaires.
Enfin, et peut-être surtout, comme toute guerre ne peut se gagner que
si les peuples qui la mènent la jugent juste et nécessaire et si est
maintenue la loyauté des citoyens et la croyance en ses valeurs, les
principales armes de l’avenir seront les instruments de propagande, de
communication et d’intimidation.
S’armer, s’allier
Face à ces menaces multiformes, dont elles seront les premières cibles,
les démocraties de marché, et en particulier les maîtres de l’ordre
polycentrique, se rendront compte qu’elles ne peuvent plus réagir en
ordre dispersé, et que leurs budgets de défense seraient mieux utilisés si
leurs équipements étaient techniquement compatibles et placés sous un
commandement coordonné.
Les États-Unis continueront de moderniser tous leurs systèmes
d’armes : conventionnelles, électroniques, nucléaires, chimiques,
bactériologiques. Une unité nouvelle de l’US Army, le Future Combat
System, sera bientôt composée de troupes au sol très mobiles, équipées
d’armes conventionnelles de haute précision, d’un réseau de
communication, de moyens de simulation, de robots et de forces
aériennes avec et sans pilotes ; cette unité pourra être déployée en moins
de quatre jours n’importe où dans le monde ; le délai entre la détection
d’une cible et sa destruction deviendra quasi nul, alors qu’il était de trois
jours lors de la guerre du Golfe et de cinq minutes lors de la guerre
d’Irak. Un tel système n’aura de sens que si les États-Unis se dotent, par
un réseau de satellites, d’une infrastructure numérique planétaire.
Le coût de ces armements nouveaux est considérable : les États-Unis y
consacreront 500 milliards de dollars. Un million de soldats américains
resteront, pour un temps, déployés sur quatre continents, appuyés par des
milliers d’avions et navires, avant de se replier sur la seule défense du
territoire national américain. Pendant les quarante prochaines années, la
défense continuera de représenter plus du quart du budget fédéral
américain, avec parfois d’immenses gaspillages, entraînés par la
nécessité de créer des emplois dans toutes les circonscriptions électorales
des congressmen, dont la voix restera nécessaire au vote du budget de la
défense.
Les Européens – qui dépensent ensemble aujourd’hui pour leur
défense cinq fois moins que les États-Unis – devront, après avoir
beaucoup critiqué le bellicisme des Américains, trouver eux aussi les
moyens de financer ces infrastructures numériques et ces systèmes
d’armes. Pour le faire, ils créeront des forces armées et de police de plus
en plus imbriquées, harmoniseront leurs matériels et se coordonneront
avec les États-Unis, ne serait-ce que pour communiquer et échanger des
données.
La Chine et l’Inde feront aussi croître leurs budgets militaires,
aujourd’hui quinze fois inférieurs à celui des États-Unis, pour atteindre
au moins le niveau anglais ou français. Elles se doteront des mêmes
armes, fabriquées pour l’essentiel chez elles. Le Japon et la Russie en
feront autant.
Pour partager ces coûts croissants, plusieurs de ces nations
rassembleront une partie de leurs effectifs en une force militaire de la
communauté internationale, regroupant des troupes conventionnelles et
des forces de police. Elles formeront ainsi, d’abord occasionnellement,
puis institutionnellement, une alliance face aux pirates et aux ennemis de
l’Ordre marchand. L’Alliance atlantique, fondée contre la menace
soviétique, deviendra peut-être le socle de ce rassemblement, qui se
constituera parfois aussi en forces des Nations unies. Dans certains cas,
l’Inde, la Chine et plusieurs des Onze s’y joindront.
L’Alliance s’élargira un jour aux plus grandes firmes de l’hyperempire,
en particulier militaires. Elle regroupera alors des armées nationales et
des entreprises privées de mercenaires.
Tous les pays de l’Alliance voudront surveiller les « amis des
ennemis ». Par exemple, les musulmans d’Europe, d’Amérique ou de
Chine devront peut-être un jour faire la preuve qu’ils ne sont pas liés à
telle ou telle entité hostile, comme durent le faire les Japonais dans les
années 1940 et les communistes dans les années 1950. De même, si le
Mexique en vient un jour à être considéré par les États-Unis comme un
pays dangereusement révolutionnaire, les Chicanos, de plus en plus
nombreux, feront l’objet d’une stricte surveillance.
Vers 2035 ou 2040, l’Alliance réalisera qu’elle n’a pas les moyens de
maintenir sa domination sur l’Ordre marchand : épuisés financièrement et
humainement par ces conflits, confrontés aux mêmes dilemmes que
l’Empire romain à partir du début de notre ère, les pays qui la
composeront formeront alors l’ordre polycentrique et changeront de
stratégie : ils ne s’occuperont plus du reste du monde, réduiront leur
dépendance énergétique et financière, instaureront un protectionnisme,
disposeront leurs chariots en cercle et limiteront leur défense à la
protection de leurs intérêts, au sens le plus étroit. Ils chercheront à mettre
en place un bouclier au-dessus de leurs territoires pour surveiller et
détruire toute arme ou aéronef détourné tentant de toucher leur sol. Des
murs de plus en plus hauts seront dressés contre les pirates, sur le modèle
du mur protégeant et isolant aujourd’hui Israël des attaques terroristes.
L’Alliance considérera par exemple essentiel de maîtriser la situation en
Méditerranée orientale et occidentale, en général à la demande des pays
concernés. Pour voyager par avion vers les pays de l’Alliance, il faudra
fournir des informations détaillées sur sa vie, et même peut-être laisser en
gage, ou en otage, des biens ou des êtres chers.
Là encore, une fois de plus, les technologies de pointe de l’économie
de marché, celles de l’hypersurveillance, participeront à la mise en place
des moyens de la guerre et de la police.
Pour autant, le succès ne sera pas assuré : on ne peut mettre sous
cloche ni les marchés, ni les démocraties, ni les pirates.
Négocier, aider
Certains, en Europe et ailleurs, proposeront alors de renoncer à se
défendre, de réduire les budgets militaires, de désarmer unilatéralement,
de collaborer avec l’ennemi. Naîtront ces États post-nationaux
dénucléarisés, pacifistes et soumis, dont rêve, dès aujourd’hui, parmi
d’autres, le philosophe allemand Jürgen Habermas.
D’autres encore, soucieux de préserver la paix sans se soumettre,
tenteront de faire preuve d’imagination diplomatique. L’organisation des
Nations unies essaiera de mettre en œuvre les procédures prévues par sa
charte pour la négociation, la prévention des conflits, la dissuasion. Pour
que les questions en litige puissent être traitées de façon plus
confidentielle, des institutions discrètes de prévention de la violence se
multiplieront, sur le modèle de l’Organisation de la sécurité et de la
coopération en Europe, de la Communauté de Sant’Egidio – organisation
catholique discrète et efficace –, de la fondation du président Carter, qui
remplit remarquablement ce rôle depuis plus de vingt ans, ou encore de
celle, plus récente, du président Clinton. Le rôle de ces institutions ad
hoc, entreprises relationnelles particulières, sera de déceler à l’avance les
sources de conflits et les zones de tensions, de tenter de trouver des
accords entre les belligérants potentiels et de les faire respecter. Elles
devront disposer pour cela de considérables moyens d’observation, de
surveillance, d’analyse et de prévention. Elles devront aussi avoir
suffisamment d’influence pour que les accords passés sous leurs auspices
soient respectés. On les retrouvera dans la vague suivante de l’avenir
comme facteur essentiel de la paix.
Pour éviter la guerre, les démocraties de marché essaieront aussi
d’étendre le règne de la liberté à ceux qui pourraient devenir leurs
ennemis. Elles aideront ceux des pays encore incertains qui le voudront à
rejoindre leurs rangs, c’est-à-dire à organiser la séparation des pouvoirs
religieux et laïcs, à se débarrasser de milices terroristes, à jeter les bases
d’une économie de marché. Action en général illusoire, comme le montre
ce qui se passe aujourd’hui en Afghanistan (narco-État où le trafic de
drogue représente aujourd’hui les neuf dixièmes de la richesse produite et
rapporte entre 120 et 194 milliards de dollars de revenus au crime
organisé, aux agences de renseignement et aux institutions financières
occidentales) ou en Irak (où s’est installé un chaos absolu), à moins
d’être accompagnée de la mise en place d’une société civile efficace qui
ne peut émaner que de la population elle-même.
Ceux des États qui refuseront une telle évolution vers la démocratie
resteront agressifs et seront traités comme tels par les démocraties de
marché.
Dissuader les régimes agressifs
Face aux États durablement agressifs, la dissuasion sera toujours
nécessaire, et son absence toujours désastreuse. En octobre 1936, face à
la remilitarisation de la Ruhr par les troupes nazies, Halifax et Blum ont
laissé faire, et la guerre eut lieu. En octobre 1962, face à l’installation de
fusées soviétiques à Cuba et le refus de celles-ci par les frères Kennedy,
la paix n’a pas été rompue. Au début des années 1980, François
Mitterrand a appuyé l’installation de fusées américaines en Europe,
aidant ainsi à faire disparaître la menace soviétique.
De même, aujourd’hui et demain, ceux qui voudront vivre libres dans
des démocraties de marché ne pourront accepter la présence, face à eux,
d’armes offensives contrôlées par des groupes annonçant ouvertement
leur objectif : les détruire.
Nul ne sera à l’abri d’armes qui, en premier lieu, viseront d’autres
cibles : les fusées de Corée pointées sur le Japon viseront un jour les
États-Unis et la Chine. Celles d’un Pakistan tombé entre les mains de
fondamentalistes menaceront l’Inde, puis l’Europe. Celles du Hezbollah,
autrement dit de l’Iran, qui visent aujourd’hui Israël seront un jour
pointées, depuis Beyrouth ou Téhéran, sur Le Caire, Riyad, Alger, Tunis,
Casablanca, Istanbul, puis Rome, Madrid, Londres et Paris. Celles de la
Chine, si le parti se durcissait pour éviter sa propre liquidation, pourraient
viser un jour le Japon et les États-Unis.
Les démocraties ne devront pas se laisser impressionner par de telles
menaces. Si, par peur des représailles, elles acceptent que soient
durablement braquées sur elles les fusées iraniennes, pakistanaises ou
coréennes, elles feront un marché de dupes, comme le firent la France et
la Grande-Bretagne en 1936, puis en 1938 à Munich. Avec une
probabilité plus grande encore, car ces armes pourront être lancées de
quinze endroits différents par quinze régimes dictatoriaux différents et
aux objectifs contradictoires. Pour les éliminer, l’Alliance devra d’abord
menacer les régimes concernés d’actions préventives, mettre en évidence
ses propres capacités de frappe, intimider pour faire reculer. Si cela ne
suffit pas à faire disparaître ces menaces, il faudra frapper.
Attaquer préventivement
Aucune dissuasion ne sera possible contre les pirates, parce qu’ils
n’ont pas de territoire à défendre. Leur céder en un lieu ne suffira pas à
les calmer : les mafieux ne se contenteraient pas du contrôle de la
Colombie ou de l’Afghanistan ; les extrémistes islamistes ne se
contenteraient pas de la destruction d’Israël, ni du retrait américain d’Irak
ou d’Arabie Saoudite.
Contre les pirates, il n’y aura que l’attaque préventive. L’Alliance et
chacun de ses membres se prépareront donc à mener préventivement la
guerre à ceux de ces pirates (ou à celles des nations où ils auront trouvé
refuge) qui menaceront d’utiliser leurs armes au service d’une foi, d’une
ambition laïque, ou pour la recherche d’un profit criminel.
Naturellement, l’Alliance ne devra pas, pour justifier une telle guerre
préventive, inventer des intentions bellicistes ni prendre prétexte d’armes
de destruction massive imaginaires, comme ce fut le cas pour la guerre
contre l’Irak en 2003. L’Alliance ne pourra pas à la fois fonder sa
politique extérieure sur les droits de l’homme et les violer
quotidiennement. Sans doute le fera-t–elle.
Les optimistes diront que ces roulements de tambour ne doivent pas
être pris trop au sérieux : un pays, ou une entité non étatique, accédant au
statut de puissance nucléaire, ou disposant d’armes extrêmement
meurtrières, devient nécessairement raisonnable. La meilleure preuve en
est que le sont devenus, jusqu’ici, tous ceux qui ont reconnu,
officiellement ou officieusement, détenir de tels arsenaux.
Les optimistes ont en partie raison : des démocraties, où le pouvoir est
contrôlé par l’opinion publique, ou des régimes totalitaires ayant
largement souffert de la guerre, n’en feront jamais un usage offensif.
Mais plus le nombre d’acteurs du jeu stratégique est élevé, plus
augmentera le nombre de ceux d’entre eux qui seront mus par des fous ou
pour qui la mort (des autres, y compris celle de leurs troupes) ne
comptera pas. Plus s’élèvera alors la probabilité de voir ces armes
utilisées.
Le monde vivra donc de plus en plus hanté par la peur de
l’anéantissement nucléaire, de la guerre miniaturisée, de la guerre en
réseau, de la guerre-suicide. De fait, quatre types de conflits éclateront
avant l’hyperconflit : guerres de rareté, guerres de frontières, guerres
d’influence, guerres entre pirates et sédentaires.
Guerres de rareté : pétrole et eau
Comme on s’est battu pour le charbon et le fer, on se battra pour le
pétrole, l’eau et les matières rares. D’abord et comme depuis un siècle,
l’approvisionnement en pétrole, de plus en plus difficile et coûteux,
déclenchera nombre de conflits. Les États-Unis, qui consomment un
quart du pétrole du monde, dont près des deux tiers viennent encore de
l’extérieur, voudront absolument garder le contrôle de leurs sources
d’approvisionnement ; ils entendront continuer à contrôler l’Arabie
Saoudite et l’Irak ; ils souhaiteront aussi reprendre le contrôle de l’Iran
pour empêcher un blocus du détroit d’Ormuz, qui priverait la planète
d’un cinquième de la production mondiale et propulserait les cours
jusqu’à 250 dollars le baril. La présence américaine en Asie centrale sera
de plus en plus considérable, à la fois pour surveiller ce qui se joue en
Iran et pour éviter que la Chine ne fasse main basse sur la région. Les
États-Unis contrôleront plus que jamais le golfe du Mexique, et voudront
s’assurer que le Canada, le Mexique et le Venezuela ont, au moins, des
dirigeants dociles. Des conflits pourraient aussi éclater, sur la base de
prétextes pétroliers, en Asie centrale entre la Chine et la Russie, entre les
États- Unis et la Chine, entre la Turquie et l’Iran. Le Kazakhstan
s’imposera comme arbitre et comme puissance régionale. Les autres
principaux pays consommateurs (l’Union européenne, le Japon, la Chine
et l’Inde) voudront eux aussi conserver, par la force si nécessaire, un
accès aux gisements du Moyen-Orient, de Russie, d’Afrique et d’Asie
centrale, ainsi que le contrôle des zones par où ce pétrole est acheminé
vers la mer.
Aux marges de la Russie, où se trouvent d’innombrables pipelines, des
guerres civiles sans merci, souvent financées par des compagnies
pétrolières rivales, ruineront les régions de transit.
Pour les mêmes raisons, le Venezuela, le Nigeria, le Congo,
l’Indonésie, dont les gisements seront un jour épuisés sans même avoir
permis d’y édifier des économies modernes, pourraient aussi devenir, ou
redevenir, des zones de conflits.
Enfin, les zones maritimes où seront localisés les principaux gisements
futurs, et par où transiteront les convois de tankers, seront autant de lieux
d’affrontements possibles.
L’eau potable, de plus en plus rare on l’a vu, provoquera, elle aussi,
des guerres de plus en plus significatives : au cours des cinquante
dernières années, on s’est déjà battu trente-sept fois pour elle, de façon
toujours très localisée. Cela ne pourra que se rééditer : 145 nations ont
une partie de leur territoire située sur un bassin transfrontalier ; environ
un tiers des 263 bassins transfrontaliers sont partagés par plus de deux
pays ; 19 bassins concernent au moins cinq pays. La troisième réserve
souterraine d’eau douce du monde, la nappe du Guarani, est disputée
entre le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. Le bassin du
Danube est partagé par 18 nations et les crises des Balkans y trouvent en
partie leurs racines. Demain, quand l’eau potable commencera à
manquer, ces batailles deviendront beaucoup plus sévères. L’Inde,
manquant d’eau, pourrait vouloir détourner les trois plus grands fleuves
nés en Inde, qui se jettent dans la mer au Bangladesh. La pose par le
Liban de pompes sur la rivière Ouazzane, affluent du Jourdain alimentant
le lac Tibériade et fournissant dès maintenant à Israël le tiers de son eau
potable, déclenchera un conflit. Le projet de contrôle des eaux de
l’Euphrate et du Tigre par la Turquie inquiétera la Syrie et l’Irak. Le
Tadjikistan, le Kirghizistan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le
Turkménistan se disputeront de plus en plus les fleuves Amou-Daria et
Syr-Daria, essentiels à la culture intensive du coton. Des barrages
hydroélectriques en Chine – où le Mékong prend sa source – menaceront
de priver d’eau le Vietnam, le Cambodge et la Thaïlande. Le Mexique et
les États-Unis se disputeront le Colorado et le Rio Grande. Le Sénégal et
la Mauritanie pourraient se battre pour le contrôle du fleuve Sénégal.
L’Algérie, la Libye et le Tchad pourraient aussi s’affronter pour
l’exploitation de rares nappes phréatiques transfrontalières. L’Albanie, la
Grèce et la Macédoine risquent d’entrer en conflit pour les mêmes
raisons. Enfin et surtout, dix États se partagent les eaux du Nil ; or,
l’Éthiopie, en amont, qui fournit 86 % du débit et n’en utilise que 0,3 %,
entend construire 36 barrages ; ils assécheraient en partie l’Égypte,
provoquant un conflit immédiat.
Enfin, le dérèglement du climat provoquera des guerres pour occuper
des terres restées ou devenues respirables et cultivables : la Sibérie, le
Maroc, l’Algérie, l’Espagne du Sud pourraient devenir des champs de
bataille.
Guerres de frontières :
du Moyen-Orient à l’Afrique
Plusieurs pays feront la guerre à leurs voisins pour réunifier des
peuples ; ce pourrait être le cas entre l’Inde et le Pakistan pour le contrôle
du Cachemire, et entre de très nombreux pays d’Afrique sub-saharienne
pour rassembler des ethnies.
D’autres chercheront aussi à détruire un voisin ; plusieurs pays arabes
continueront de vouloir anéantir l’État hébreu, qui devra gagner contre
eux toutes les guerres, sous peine d’anéantissement. Les irréductibles de
la région déclencheront d’ailleurs les hostilités dès que s’annoncera un
accord de paix entre Israël et ses voisins.
La victoire de la démocratie donnera aussi naissance à de nouveaux
conflits, au sein même de nombreuses nations : pour remettre en cause
une domination ethnique, pour provoquer une sécession ou pour l’éviter.
Aujourd’hui, plus de quarante conflits de ce type se déroulent à
l’intérieur de vingt-sept pays ; ils perdurent pour certains depuis plus de
dix ans, pour la plupart en Afrique et en Asie. Ceux de ces conflits qui
ravagent la Côte-d’Ivoire, le Darfour, le Cachemire, le Congo, le Sri
Lanka sont les plus meurtriers. Le Congo en est à 5,4 millions de morts.
Si ces nations ne sont pas capables d’organiser leurs partitions dans le
calme, comme le firent l’URSS et la Tchécoslovaquie en 1992, on ira
vers des guerres civiles, qui se concluront par la création d’États
nouveaux, comme en Inde ou en Yougoslavie, ou par la ruine générale,
comme au Rwanda, en Transnistrie, en Somalie, en Côte-d’Ivoire ou en
Éthiopie. Des conflits de ce genre se déclencheront au Congo, en Russie,
en Asie centrale (entre Russie, Géorgie, Arménie, Turquie et Iran), au
Sénégal, en Inde, en Chine, en Indonésie, aux Philippines. Le Nigeria
connaîtra sans doute le pire de ces affrontements entre Ibos et Haoussas.
D’autres conflits du même genre pourraient avoir lieu entre divers
groupes à l’intérieur des pays développés. Des villes s’y déclareront
même en sécession ; des minorités ethniques ou linguistiques
revendiqueront leur indépendance ; des partages de territoires s’y
passeront mal.
Il faut ainsi s’attendre à de très nombreuses guerres civiles et donc,
comme à chaque fois, à la désignation de boucs émissaires à éliminer.
Comme à chaque fois, seront alors perpétrés des génocides, avec les
armes les plus sommaires. Trois au moins de ces massacres se sont déjà
déroulés au XXe siècle : contre les Arméniens, les juifs et les Tutsis.
Beaucoup d’autres auront lieu au XXIe siècle. Et ceux qui ne veulent pas y
croire n’ont qu’à se souvenir que personne en 1938 ne pensait possible la
Shoah.
Guerres d’influence
Comme par le passé, certains pays iront aussi jusqu’à faire la guerre à
leurs voisins pour tenir leur rang et détourner leurs opinions de
préoccupations internes ou pour mener un combat idéologique ou
religieux.
Ainsi l’Iran ou le Pakistan pourraient se lancer dans la guerre pour
prendre le contrôle de la région allant de la Palestine à la frontière
chinoise ; le Nigeria pourrait vouloir contrôler les matières premières
environnantes en occupant ses voisins ; le Kazakhstan pourrait se battre
pour contrôler l’ensemble des régions turcophones qu’il disputerait à la
Turquie ; comme ce fut souvent le cas, la Russie pourrait faire la guerre
pour ne pas être encerclée, cette fois par les alliés asiatiques des ÉtatsUnis, par la Chine et par l’islam ; la Chine pourrait entrer en conflit pour
reprendre Taïwan, pour contrôler le Kazakhstan, pour occuper la Sibérie,
pour mettre au pas son rival japonais, ou pour permettre à un parti unique
menacé de conserver le pouvoir ; les États-Unis pourraient entrer en
guerre pour défendre Taïwan, ou Israël, ou l’Europe contre des armes
pointées depuis l’Iran, l’Égypte ou le Maghreb ; l’Inde pourrait partir au
combat pour contrôler des régions frontalières et détruire les bases arrière
de rebelles musulmans ; l’Indonésie pourrait être tentée d’occuper les
vastes terres désertes d’Océanie ; l’Australie pourrait entrer en guerre
pour repousser les ambitions de ses voisins. Enfin, de très anciens
conflits d’ambitions, aujourd’hui totalement inconcevables, pourraient
redevenir d’actualité : entre la Grèce et la Turquie, ou entre le Mexique et
les États-Unis, si l’un ou l’autre de ces pays devenait un jour une
dictature.
Guerres entre pirates et sédentaires
De tout temps, des pirates ont attaqué des sédentaires, au nom de
l’argent, de la foi, de la misère, d’une idéologie ou d’une ambition
nationale, avec peu de moyens et sans montrer aucun respect pour la vie
humaine. L’Empire romain en est mort, l’Ordre marchand risque d’y
succomber.
Sur toutes les mers, comme dans l’Antiquité la plus reculée, la
piraterie, criminelle ou politique, continuera de faire la loi et
d’interrompre les relations entre les sédentaires. D’après les rares
statistiques disponibles, la piraterie maritime aurait ainsi quadruplé de
1995 à 2006 ; elle continuera d’augmenter, en particulier autour du
détroit de Malacca par où transite près de la moitié du commerce
pétrolier mondial, et aux Caraïbes où circulent de plus en plus de bateaux
chargés de drogue. La Méditerranée redeviendra elle aussi un lieu majeur
d’exactions. Celles-ci auront également lieu sur les axes traversant les
déserts et dans les quartiers populeux des grandes villes du Sud comme
du Nord.
La piraterie continuera aussi de s’en prendre aux lieux de tourisme de
masse des nomades virtuels. Tout ce qui se déplace sera considéré par les
pirates à la fois comme une cible et comme une arme : avion, camion,
train, bateau et tous les réseaux de communication.
Les pirates – religieux, nihilistes, ou seulement criminels – frapperont
les sédentaires par surprise, pour faire peur, cherchant non seulement à
rafler un butin, mais aussi à couper les lignes, à fermer les détroits, à
arrêter les échanges, le commerce, le tourisme, la circulation. Ils
attaqueront les terres – réelles et virtuelles – de l’Empire avec des virus –
réels et virtuels –, transformant les premières victimes en armes nomades
qui sèmeront la mort autour d’elles. Ils chercheront à désarticuler les
systèmes de surveillance, effraieront les sédentaires pour qu’ils cessent
totalement de se déplacer, d’entreprendre, de créer, de se distraire, et
qu’ils s’enferment dans leurs bunkers.
Ils utiliseront toutes les armes des entreprises modernes, avec des
avant-gardes, des groupes locaux, des « cirques » et des « théâtres ».
Certains de ces pirates – et pas seulement parmi les mouvements
d’inspiration religieuse – recourront aux attentats-suicides : les premiers
attentats de ce genre furent le fait de nihilistes russes à la fin du
XIXe siècle, puis de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre
mondiale, plus récemment d’indépendantistes tamouls au Sri Lanka. Des
mafias s’en sont aussi déjà servies en actionnant des bombes humaines
involontaires. Des terroristes islamistes en ont utilisé en Europe et au
Moyen-Orient, en particulier au Liban et en Israël. Les attentats au Kenya
en 2000, à New York le 11 septembre 2001, puis à Casablanca, à Madrid
et à Londres s’inscrivent dans cette histoire, sans constituer ni une
rupture ni un changement de nature.
Un jour, peut-être moins éloigné qu’on ne le croit, l’on verra aussi des
pirates de misère, sans motivations théologiques, se faire sauter dans les
centres-villes d’Europe. On verra aussi des convois de bateaux-suicides
chargés d’enfants venus du Sud exploser en pleine Méditerranée, en
direct devant les caméras de télévision.
Les maîtres du monde polycentrique, puis de l’hyperempire, tenteront
de s’opposer à ces actes en transformant l’Alliance militaire défensive en
une organisation de police mondiale. Des mercenaires à la solde de
l’Alliance détruiront les bases de repli des pirates, mèneront des combats
de rue dans les quartiers occupés par des bandes mafieuses, inter
cepteront leurs raids avant qu’ils n’atteignent leurs cibles. Ils les feront
s’entre-tuer et retourneront contre eux la colère des infranomades. Les
populations civiles seront prises entre tous ces feux.
À ce rythme, encore une fois, ce n’est pas l’Afrique de demain qui
ressemblera un jour à l’Occident d’aujourd’hui, mais l’Occident tout
entier qui pourrait demain faire songer à l’Afrique d’aujourd’hui.
L’hyperconflit
Quand se défera le monde polycentrique, quand tenteront de s’installer
des corsaires, des pirates, des armées privées, des mercenaires, des
terroristes, les régimes totalitaires s’entre-tueront, sans reconnaître
aucune loi de la guerre ni aucun arbitre. Des pays du Nord s’associeront à
des pays du Sud ; des terroristes islamistes s’allieront à des cartels de la
drogue. Il y aura à la fois des guerres chaudes et froides, des guerres
privées et étatiques. Polices et armées se confondront sans plus respecter
les moindres lois de la guerre. Les populations civiles seront des proies
qu’atteindront toutes les armes de destruction massive. Les religions du
Livre s’opposeront entre elles, pour la plus grande gloire de leurs
adversaires. Certains théologiens y verront le signe du déclenchement de
la bataille marquant, dans la Bible, la fin des temps. Celle qui doit
déboucher pour les juifs sur la venue du Messie ; pour les chrétiens, sur
son retour ; pour certains musulmans, sur celui de l’Imam caché ; pour
les hindouistes, par l’avènement de Kalki, dixième incarnation de
Vishnu. Dans tous les cas, diront-ils, elle se terminera par la victoire du
bien sur le mal.
Si, une fois l’hyperempire en place, toutes ces sources de conflit se
conjoignent un jour en une seule bataille, si tous les acteurs dont il a été
question jusqu’ici trouvent quelque intérêt à entrer l’un après l’autre dans
un même affrontement, se déclenchera alors un hyperconflit.
Son déclenchement pourrait avoir lieu à Taïwan, au Mexique ou au
Moyen-Orient, tous lieux de confluence des principaux conflits reposant
sur l’eau, le pétrole, les religions, la démographie, l’écart Nord/Sud, la
contestation de frontières.
Il pourrait aussi partir d’une attaque éclair contre l’Occident d’un Iran
allié au Pakistan, devenus l’un et l’autre puissances nucléaires
islamiques.
Aucune institution ne serait plus alors capable de négocier des
compromis ni d’enrayer l’engrenage. Le monde deviendrait un immense
champ de bataille où s’entrechoqueraient nations, peuples mercenaires,
terroristes, pirates, démocraties, dictatures, tribus, mafias nomades,
groupes religieux, se battant les uns pour l’argent, les autres pour la foi,
le sol ou la liberté.
Toutes les armes dont il a été question plus haut seront alors utilisées.
L’humanité, qui dispose depuis les années 1960 des moyens nucléaires de
se suicider, les utilisera. Il n’y aura plus personne pour écrire l’Histoire,
qui n’est jamais que la raison du plus fort.
Rien là d’impossible : la tragédie de l’homme est que, lorsqu’il peut
faire quelque chose, il finit toujours par le faire.
Pourtant, bien avant que l’humanité n’ait ainsi mis fin à son histoire –
du moins voudrais-je le croire –, l’échec de l’hyperempire et la menace
de l’hyperconflit conduiront les démocraties à trouver assez de ressort
pour vaincre les pirates et repousser leurs propres pulsions de mort.
Les armées de l’Alliance balaieront les dictateurs ; les cartels de la
drogue seront maîtrisés ; les grandes entreprises ne joueront plus leur
avenir sur la croissance des commandes militaires ; toutes les religions
s’apaiseront et deviendront des forces de paix, de raison et de tolérance.
Des forces nouvelles, déjà à l’œuvre, prendront le pouvoir afin de créer
un monde juste, apaisé, rassemblé, fraternel.
Alors, comme après la chute de l’Empire romain, renaîtront – sur les
ruines d’un passé prometteur gâché par une trop longue série d’erreurs –
une formidable envie de vivre, de joyeux métissages et des transgressions
jubilatoires. En surgiront de nouvelles civilisations, faites des résidus des
nations exsangues et de l’hyperempire en déshérence, nourries de valeurs
nouvelles.
Une démocratie planétaire s’installera, limitant les pouvoirs du
marché. Elle tentera de gagner d’autres guerres, beaucoup plus urgentes :
contre la folie des hommes, contre le dérèglement climatique, contre les
maladies mortelles, l’aliénation, l’exploitation et la misère.
Se lèvera alors la cinquième vague de l’avenir, celle de
l’hyperdémocratie. Voici l’esquisse de son histoire.
7
Cinquième vague de l’avenir :
l’hyperdémocratie
À la fin de son dernier livre, rédigé en 1875, Critique du programme
de Gotha, Karl Marx écrit cette phrase mystérieuse, en latin : « Dixi et
salvavi animam meam » (« Je ne dis ça que pour sauver mon âme »).
Comme s’il voulait faire comprendre à ses lecteurs que le programme
politique qu’il venait de proposer aux socialistes allemands n’avait, à ses
yeux, pas la moindre chance d’être appliqué ; comme s’il pensait que
personne, jamais, n’aurait le courage, ni les moyens, de maîtriser le
capitalisme et ses conséquences, à la fois enthousiasmantes et suicidaires.
Aujourd’hui, au moment où les démocraties de marché ont parcouru
une grande partie du chemin prévu par l’auteur du Capital, et alors que le
socialisme s’est fourvoyé dans bien des impasses prévues et dénoncées
par Marx, la survie durable d’une humanité libre, heureuse, diverse,
équitable, soucieuse de dignité et de respect, paraît impossible. Il semble
même vain d’y réfléchir.
Et pourtant : quand, en 1516, Thomas More rêvait de faire élire les
dirigeants d’Utopia, sa cité imaginaire, il n’imaginait pas que les
ministres de son propre pays seraient, quatre siècles plus tard, élus par le
peuple tout entier. De même, quand, en juillet 1914, Jean Jaurès
imaginait une Europe libre, démocratique, pacifique et rassemblée, rien
ne permettait d’espérer que telle serait la situation du Vieux Continent
moins de quatre-vingts ans plus tard.
Il faut aujourd’hui oser faire le même acte de foi en l’avenir. Tenter
une nouvelle fois de montrer que l’humanité n’est pas condamnée à se
détruire ; ni par le marché, ni par la science, ni par la guerre, ni surtout
par la bêtise et la méchanceté.
Tout annonce une transformation progressive de l’homme en objet, une
amplification des injustices, de la précarité, de la violence ; tout indique
même que nous entrons dans une sombre avant-guerre : les nations les
plus sophistiquées réagissent à la barbarie par la barbarie, à la peur par
l’égoïsme, à la terreur par les représailles. Il semble donc raisonnable de
se résigner à admettre que l’homme n’est qu’un monstre, et que notre
monde ne pourra jamais devenir une démocratie planétaire, tolérante,
pacifique, diverse mais rassemblée. Pourtant, une telle dynamique est en
marche : Le bien, après le marché et la guerre. Jupiter après Quirinus et
Mars.
Pour sauver l’humanité de ses démons, cette cinquième vague de
l’avenir devra évidemment déferler avant que l’une ou l’autre des deux
précédentes n’aient mis fin, chacune à sa façon, à l’espèce humaine.
Pour imaginer comment un tel avenir pourrait advenir à temps, il faut
oser, comme les visionnaires d’antan, regarder très loin, bien au-delà de
l’actuelle suprématie de l’Empire américain, de l’émergence menaçante
de l’ordre polycentrique, de l’hyperempire et des innombrables conflits
qui s’ensuivront. On comprendra alors que ce que je nomme ici
l’hyperdémocratie s’inscrit tout naturellement dans cette histoire de
l’avenir ; on verra que bien des forces sont déjà, souterrainement, en train
d’en établir les fondations, et qu’il ne dépend que de nous, aujourd’hui,
qu’elle devienne, dans quelques décennies, la réalité du monde.
Le choc démocratique
Comme à l’aube de toute révolution majeure, il nous appartient
d’abord d’en mesurer l’urgence, d’en nommer les acteurs, d’en définir les
valeurs et d’en imaginer les institutions, dans la modestie du quotidien et
la démesure de l’idéal.
Maintes forces positives poussent dès aujourd’hui à l’instauration d’un
monde vivable pour tous : les vertigineuses découvertes des sciences, les
formidables progrès des techniques feront de plus en plus prendre
conscience à un nombre croissant de gens que le monde est un village,
que l’abondance est possible, qu’il est possible à tous de vivre bien plus
longtemps et bien mieux.
On pourrait en particulier en déduire, rationnellement, que le climat
peut être stabilisé, que l’eau et l’énergie peuvent abonder, que l’obésité et
la misère peuvent disparaître, que la non-violence est possible, que la
prospérité pour tous est réaliste, que la démocratie peut devenir
universelle, que les entreprises peuvent servir le bien commun ; qu’il est
même envisageable de protéger toutes les différences et d’en créer
d’autres.
Et pourtant, la prise de conscience de ces potentialités ne suffirait pas à
empêcher l’avènement de l’hyperempire ni à éviter l’hyperconflit :
l’homme n’a jamais rien bâti sur de bonnes nouvelles.
En revanche, quelques catastrophes annoncées démontreront crûment
aux plus sceptiques que notre mode de vie actuel ne peut perdurer : le
bouleversement du climat, l’écart croissant entre les plus riches et les
plus pauvres, l’augmentation de l’obésité et de l’usage des drogues,
l’emprise de la violence dans la vie quotidienne, les actes terroristes de
plus en plus terrifiants, l’impossible bunkerisation des riches, la
médiocrité du spectacle, la dictature des assurances, l’envahissement du
temps par les marchandises, le manque d’eau et de pétrole, la montée de
la délinquance urbaine, les crises financières de plus en plus rapprochées,
les vagues d’immigration échouant sur nos plages, d’abord main tendue
puis le poing levé, les technologies de plus en plus meurtrières et
sélectives, les guerres de plus en plus folles, la misère morale des plus
riches, le vertige de l’autosurveillance et du clonage, viendront un jour
réveiller les dormeurs les plus profondément assoupis. Les désastres
seront, une fois de plus, les meilleurs avocats du changement.
Comme à la fin de chaque grande guerre, on parlera alors, encore une
fois, de tirer des leçons du passé, de pardonner sans oublier, de
reconstruire le monde autrement, d’en finir à jamais avec la violence. Des
gens de toutes conditions, de toutes nationalités, de toutes cultures et
obédiences réfléchiront aux conditions d’une survie durable de
l’humanité. On comprendra que ni l’hyperempire ni l’hyperconflit ne
peuvent créer un monde voué à durer. Des projets politiques surgiront de
partout pour régler les contentieux frontaliers, rendre compatibles les
multiples revendications nationales sur un même sol, apprendre aux gens
à vivre sereinement avec eux-mêmes et avec les autres.
Ces projets utopistes seront peut-être récupérés un temps par des
dictateurs rêvant de fonder un empire apaisé et planétaire. Une nouvelle
idéologie totalitaire, englobante, rassurante, messianique, religieuse ou
laïque, aura sans doute son prophète, son livre, ses prêtres, ses policiers,
ses bûchers. Puis une nouvelle organisation harmonieuse du monde verra
le jour : elle ne sera d’abord qu’une cohabitation planétaire du marché et
de la démocratie. Peu après, ils seront l’un et l’autre dépassés par ce que
je nomme ici l’hyperdémocratie.
Pour comprendre ce pronostic, il me faut introduire ici de nouveaux
concepts :
Des acteurs d’avant-garde, que je nommerai les transhumains,
animeront – animent déjà – des entreprises relationnelles où le profit ne
sera plus qu’une contrainte, et non une finalité. Chacun des transhumains
sera altruiste, citoyen de la planète, nomade et sédentaire à la fois, égal
en droits et en devoirs à son voisin, hospitalier et respectueux du monde.
Ensemble, ils feront naître des institutions planétaires et réorienteront les
entreprises industrielles. Elles développeront, pour le bien-être de chaque
individu, des biens essentiels (le plus important sera le bon temps), et
pour le bien-être de tous un bien commun (dont la dimension principale
sera une intelligence collective).
Puis, au-delà même d’un nouvel équilibre mondial entre marché et
démocratie, entre services publics et entreprises, les transhumains feront
naître un nouvel ordre d’abondance dont le marché sera peu à peu exclu
au profit de l’économie relationnelle.
Tout cela peut paraître totalement improbable. Aucun des acteurs de
ces changements ne semblent même exister. Là encore, ce n’est pas la
première fois : quand, en janvier 1848, Marx parlait de la victoire
prochaine de la bourgeoisie et de la force à venir de la classe ouvrière, il
n’existait en fait en Europe, pratiquement ni bourgeoisie ni classe
ouvrière. Il avait détecté, avant même qu’ils surgissent, les futurs acteurs
de l’Histoire. Telle est encore la tâche d’aujourd’hui.
L’avant-garde de l’hyperdémocratie :
transhumains et entreprises relationnelles
Quand un convoi est en marche, l’avant-garde compte beaucoup plus
que les généraux se prélassant au milieu de leurs troupes. L’Histoire ne
bifurque que quand des êtres aventureux, soucieux de la sauvegarde de
leur liberté et de la défense de leurs valeurs, font – en général pour leur
plus grand malheur – avancer la cause des hommes. Dans l’Ordre
marchand, cette avant-garde fut jusqu’ici composée, on l’a vu de
« cœur » en « cœur » par ce que j’ai nommé la classe créative :
entrepreneurs, inventeurs, artistes, financiers, dirigeants politiques.
À l’avenir, une partie de cette classe, réunissant des individus
particulièrement sensibles à cette histoire de l’avenir, comprendront que
leur bonheur dépend de celui des autres, que l’espèce humaine ne
survivra que rassemblée et pacifique. Ils cesseront d’appartenir à la classe
créative marchande et refuseront de se mettre au service des pirates. Ils
deviendront ce que je nomme ici les transhumains.
Altruistes, conscients de l’histoire de l’avenir, concernés par le sort de
leurs contemporains et de leurs descendants, soucieux d’aider, de
comprendre, de laisser après eux un monde meilleur, les transhumains ne
se contenteront ni de l’égoïsme des hypernomades ni du désir de détruire
des pirates. Ils ne se croiront pas propriétaires du monde, admettront
qu’ils n’en ont que l’usufruit. Ils seront prêts à mettre en pratique les
vertus du sédentaire (vigilance, hospitalité, sens du long terme) et celles
du nomade (entêtement, mémoire et intuition). Ils se sentiront à la fois
citoyens du monde et membres de plusieurs communautés ; leurs
nationalités seront celles des langues qu’ils parleront, et non plus
seulement des pays qu’ils habiteront. Pour eux, la rébellion contre
l’inéluctable sera la règle, l’insolence de l’optimisme sera la morale, la
fraternité servira d’ambition. Ils trouveront leur bonheur dans le plaisir de
faire plaisir, en particulier aux enfants dont ils se sauront responsables. Ils
réapprendront que transmettre est le propre de l’homme.
Les femmes seront plus aisément transhumaines que les hommes :
trouver son plaisir à faire plaisir est le propre de la maternité. La montée
progressive des femmes dans toutes les dimensions de l’économie et de
la société, en particulier par la microfinance, multipliera les
transhumains. Parmi les transhumains d’aujourd’hui, on pourrait citer à la
fois Melinda Gates et mère Teresa ; on trouvera aussi parmi eux des
milliardaires ayant confié l’essentiel de leur fortune à une fondation, des
innovateurs sociaux, des professeurs, des créateurs, des religieux, des
laïcs, et des gens de bonne volonté, tout simplement. Des gens pour
qui autrui est une valeur en soi.
Alors que, dans le monde de la rareté, c’est-à–dire dans le marché,
autrui est un rival (l’ennemi qui vient disputer les biens rares, celui contre
qui se construit la liberté et avec qui il ne faut partager aucun savoir),
l’autre sera d’abord pour le transhumain le témoin de sa propre existence,
le moyen de vérifier qu’il n’est pas seul. L’autre lui permettra de parler,
transmettre, se montrer généreux, amoureux, de se dépasser, de créer plus
que pour ses propres besoins et plus que ce qu’il se croit capable de créer.
L’autre lui permettra de comprendre que l’amour d’autrui, et donc
d’abord de soi-même, est la condition de la survie de l’humanité.
Les transhumains mettront en place, à côté de l’économie de marché
où chacun se mesure à l’autre, une économie de l’altruisme, de la mise à
disposition gratuite, du don réciproque, du service public, de l’intérêt
général. Cette économie que je nomme « relationnelle » n’obéira pas aux
lois de la rareté : donner du savoir n’en prive pas celui qui le donne. Elle
permettra de produire et d’échanger des services réellement gratuits – de
distraction, de santé, d’éducation, de relations, etc. –, que chacun jugera
bon d’offrir à l’autre et de produire sans autre rémunération que la
considération, la reconnaissance, la fête. Des services non rares, car plus
on donne, plus on reçoit. Plus on donne, plus on a le désir et les moyens
de donner. Travailler deviendra, même dans l’économie relationnelle, un
plaisir sans contraintes.
On peut aussi espérer le renforcement des États, la socialisation des
dépenses sociales, l’amélioration des capacités des armées de lutter
contre la piraterie, de meilleurs systèmes de droit à la propriété, la
généralisation, pour les plus pauvres, de produits fabriqués par le marché,
du vêtement au logement, de l’alimentation au téléphone, du crédit à
l’assurance.
Les transhumains formeront une nouvelle classe créative, porteurs
d’innovations sociales et artistiques et non plus seulement marchandes.
Les transhumains mettront au point les outils de leur action : comme
les animateurs du marché créent des entreprises industrielles, allocataires
de ressources rares, les transhumains animeront des entreprises
relationnelles, allocatrices de ressources pour l’essentiel illimitées. Leur
finalité sera d’améliorer le sort du monde, en traitant les problèmes que le
marché ne pourra résoudre, en contrebalançant la mondialisation du
marché par celle de la démocratie. Dans ces entreprises, le profit ne sera
qu’une contrainte nécessaire à la survie, non une finalité.
Partis politiques et syndicats sont les premières entreprises
relationnelles. La Croix-Rouge, Médecins sans frontières, Care,
Greenpeace, WWF et surtout bien d’autres ONG créées au Sud ont pris la
suite. Pour n’en citer qu’une au Sud, parmi les centaines de milliers qui
existent, celle qui a permis à un bidonville de Lima, Villa El Salvador, de
scolariser 90 % des enfants et des adultes. Ces entreprises relationnelles
jouent déjà, en marge du capitalisme, le rôle que les marchands de
Bruges et de Venise avaient en marge du féodalisme. On y trouvera
bientôt toutes sortes d’institutions hors sol remplissant des missions
civiques, médicales, écologiques ou sociales, ONG, intermédiaires de
négociations diplomatiques, clubs de sports amateurs, lieux ou sites de
rencontre gratuits ou de coopération. La plupart d’entre elles seront
créées au Sud par des gens qui se prendront en main sans plus rien
attendre de personne. Une des catégories les plus importantes
d’entreprises relationnelles sera constituée par les institutions de
microfinance, acteurs de plus en plus majeurs du marché, de la
démocratie et de la relation.
La production des entreprises relationnelles, évaluée en termes
marchands, représente d’ores et déjà environ 10 % du PIB mondial, et
leur part est en très forte croissance. Elles ont déjà créé des concepts
annonciateurs des valeurs de l’avenir : le droit d’ingérence, le droit à
l’enfance, le droit à la dignité. Elles sont aussi à l’origine de la plupart
des institutions internationales récentes : le Fonds pour le sida, le
Tribunal pénal international, le Fonds mondial pour l’environnement.
Grâce à ces entreprises d’un genre particulier, on commence à parler de
communauté internationale (pour ne pas parler encore de gouvernement
mondial), et de protection de la nature (pour ne pas parler encore de bien
commun). Là se situent déjà les balbutiements d’une démocratie
mondiale, que je nomme l’hyperdémocratie.
De nouvelles entreprises relationnelles apparaîtront, en particulier dans
la gestion des villes, dans l’éducation, la santé, la lutte contre la pauvreté,
la gestion de l’environnement, la protection de la femme, le commerce
équitable, l’alimentation équilibrée, la valorisation du gratuit, la
réinsertion sociale, la lutte contre la drogue et la surveillance des
surveilleurs. Elles se substitueront à des entreprises privées et à des
services publics ; elles prendront en charge la prévention des maladies, la
réinsertion des marginaux, l’organisation de l’accès des plus faibles aux
biens essentiels, en particulier à l’éducation, la résolution des conflits.
Dans ces entreprises, de nouveaux métiers apparaîtront. Une nouvelle
attitude à l’égard du travail s’y développera, consistant à trouver du
plaisir à donner : à faire sourire, à transmettre, soulager, consoler.
Ensemble, ces entreprises relationnelles constitueront une nouvelle
économie, aussi marginale aujourd’hui que l’était le capitalisme au début
du XIIIe
siècle, et tout autant annonciatrice d’avenir.
Les institutions de l’hyperdémocratie
Avant le milieu du XXIe siècle, l’hyperdémocratie commencera à se
manifester dans la réalité institutionnelle du monde. On commencera à
débattre de la mise en place d’institutions planétaires cohérentes,
permettant à l’humanité de ne pas succomber sous les coups de
l’hyperempire et d’éviter les ravages de l’hyperconflit.
Il ne servirait à rien de vouloir décrire ces institutions futures en
détail : trop de temps s’écoulera avant que leur heure n’advienne ; trop
d’orages éclateront, trop de technologies se feront jour. Trop de surprises
aussi viendront détourner, momentanément, le cours de l’Histoire.
On peut cependant en dessiner les grands traits, sans trop risquer de se
tromper, à partir de l’histoire passée et des quatre premières vagues de
l’avenir.
Ces institutions seront constituées d’un empilement d’organisations
locales, nationales, continentales et mondiales. En leur sein, chaque être
humain vaudra et influera autant qu’un autre.
La ville sera le principal lieu de vie de l’essentiel de l’humanité. Des
centaines de villes seront plus peuplées qu’une centaine de pays
d’aujourd’hui. Alors que plus des deux tiers des humains y vivront, des
sommes gigantesques devront être consacrées à leur infrastructure. La
ville sera le cadre des plus importants investissements collectifs et le
premier collecteur d’impôt. C’est là que se concentrera l’essentiel de
l’action politique à venir. L’urbanisme deviendra une science majeure.
L’infrastructure numérique aidera à faire de la ville un lieu de rencontres,
d’échanges, de vie. Une démocratie participative et associative y
associera, par les technologies de l’ubiquité nomade, tous ceux qui y
résideront, qui y travailleront, qui en seront les usagers ou qui seront
d’une façon ou d’une autre affectés par son devenir. Des quartiers
s’érigeront en autogestion.
Les États, pour résister aux attaques des marchés, devront se
concentrer sur quelques fonctions souveraines : la sécurité, la tranquillité
publique, la liberté, la défense de la langue, l’accès de tous, résidents
durables ou de passage, aux soins et au savoir, le droit à un revenu
minimum de formation. Pour remplir équitablement ces fonctions, les
États, comme les villes, seront subventionnés, si nécessaire, par l’échelon
continental voire planétaire. Les frontières s’effaceront. Chacun sera
citoyen de plusieurs entités à la fois et il deviendra possible de défendre
ses identités sans vouloir détruire celles du voisin. Les nations réussiront
peu à peu à trouver des conditions d’un voisinage apaisé. De nouvelles
formes de contrôle démocratique apparaîtront, fondées sur des agences
autonomes de notation, surveillant en permanence le travail des élus,
grâce aux techniques de l’ubiquité nomade et de l’hypersurveillance.
Chaque continent ou sous-continent regroupera les démocraties de
marché qui s’y trouvent en une Union, comme le fait déjà l’Union
européenne. Chaque Union aura la responsabilité de la monnaie, de la
transparence des marchés, de l’harmonisation des conditions sociales, de
la protection de l’environnement, de la sécurité intérieure, de la
protection sociale, de la santé, de l’éducation, de l’immigration, de la
politique étrangère et de la défense de l’espace commun. Elle devra se
doter d’un parlement et d’un gouvernement continentaux. Elle devra
aussi disposer, comme c’est déjà le cas en Europe, d’une instance de
résolution des conflits entre nations du même continent. Un tel avenir
devrait en particulier devenir possible au Moyen-Orient qui devra un jour
rassembler toutes les nations, y compris Israël et la Palestine, en une
Union régionale. L’Union européenne, avant-garde de l’hyperdémocratie,
deviendra une nation d’un genre nouveau, allant sans doute un jour
jusqu’à la Turquie et la Russie. C’est là que les conditions d’un équilibre
entre marché et démocratie seront les mieux réunies. C’est en Europe que
commencera l’hyperdémocratie.
À l’échelle mondiale devront être créées, seront créées, à partir d’États
généraux planétaires, de nouvelles institutions, dans le prolongement de
celles qui existent déjà. L’Organisation des Nations unies en sera la base.
Une Constitution de la planète reprendra, en l’élargissant, la Charte
actuelle des Nations unies. Elle devra pour cela prendre une dimension
supranationale et non plus seulement multilatérale. Son préambule
regroupera tous les droits et devoirs de chaque humain à l’égard de la
nature, des autres humains et de la vie ; il inclura des droits nouveaux
non prévus par la Charte actuelle ; il prévoira en particulier le nouveau
droit, essentiel, fondateur, à une enfance, ce qui impliquera un devoir de
parenté. D’autres droits et devoirs imposeront la protection de la vie, de
la nature, de la diversité, et fixeront des frontières infranchissables au
marché.
L’Assemblée générale de l’ONU, où se retrouveront des États de plus
en plus nombreux, sera progressivement épaulée, d’abord par une
deuxième chambre, où des élus au suffrage universel représenteront
chacun un nombre égal d’êtres humains, puis par une troisième, où se
retrouveront les entreprises marchandes et relationnelles. Ce Parlement
planétaire lèvera des impôts planétaires, dont l’assiette sera composée du
PIB de chaque pays, de ses dépenses en armements et de ses émissions
de gaz à effet de serre.
Le Conseil de sécurité de l’ONU fusionnera avec le G8 et s’élargira à
quelques-uns des Onze, dont l’Inde, le Brésil et l’Indonésie. Il sera
ensuite composé des seuls représentants des Unions continentales.
Le Conseil de sécurité servira d’organe de contrôle d’un gouvernement
planétaire constitué autour de l’actuel secrétaire général. Ce
gouvernement planétaire consacrera à la protection de l’humanité
beaucoup plus de ressources que ne le font aujourd’hui tous les
gouvernements de la planète. Il dictera des normes sociales, tel le
principe du meilleur régime social mondial, qu’il imposera
progressivement à l’échelle du globe à toutes les entreprises. Il se
donnera les moyens de les faire respecter.
Les institutions financières internationales, comme l’Organisation
mondiale du commerce et l’Organisation internationale du travail, seront
placées directement sous sa tutelle, pour ne plus obéir seulement aux
instructions des pays les plus riches. Ce gouvernement planétaire se
donnera les moyens militaires de lutter contre les mafias, le trafic de
drogue, l’exploitation sexuelle, l’esclavage, le dérèglement climatique, le
déversement des déchets et les attaques (accidentelles, terroristes ou
militaires) par des nanorobots et autres pathogènes autorépliquants, qui
pourraient détruire la biomasse : une gelée bleue (arme
nanotechnologique absolue) entre les seules mains du gouvernement
planétaire pour combattre la gelée grise. Une force planétaire
d’assistance et de sécurité, dotée des meilleurs équipements, dont il a été
question plus haut, protégera l’environnement et luttera contre les pirates.
Progressivement, pour appuyer ce gouvernement mondial, de
nouvelles instances de contrôle, de défense et de régulation se mettront
en place, à partir des instances de gouvernance de l’hyperempire et de
celles des entreprises relationnelles : un Tribunal pénal planétaire
assurera la compatibilité des jurisprudences élaborées dans chaque
continent et jugera les principaux pirates ; une Agence mondiale de l’eau
protégera sa disponibilité ; une instance universelle des marchés
contrôlera les monopoles et le respect du droit du travail. Une autre
instance contrôlera la qualité des produits de consommation, en
particulier alimentaires. Une autre contrôlera les principales compagnies
d’assurances, les autres organes de gouvernance et les très grandes
entreprises essentielles à la vie ; cette instance aura les moyens de lutter
contre l’économie pirate et de défendre la propriété intellectuelle et
matérielle.
Une Banque centrale assurera la stabilité des principales monnaies,
puis gérera une monnaie unique ; elle exclura de la communauté
financière internationale toute institution permettant de blanchir l’argent
de la drogue. Une Banque de développement planétaire financera les
grandes infrastructures des villes et des pays qui respecteront la
Constitution planétaire ; elle soutiendra les pays qui convertiront leur
économie dépendant de la drogue ou du crime organisé et les confortera
dans leur lutte contre les pirates. Une institution spécifique aidera à
structurer les entreprises relationnelles et à vérifier qu’elles ne sont pas le
masque d’institutions pirates ou terroristes. Une autre institution
planétaire aidera en particulier à développer la microfinance.
Les sièges de ces institutions n’auront évidemment pas à être tous
installés dans le même lieu – même s’il a été question, plus haut, de
Jérusalem pour certaines d’entre elles. Leur existence pourra être aussi
nomade que l’hyperempire qu’elles auront la charge d’équilibrer.
La place du marché
dans l’hyperdémocratie
Marché et démocratie retrouveront ainsi peu à peu un équilibre
planétaire. D’une part, les institutions de l’hyperdémocratie permettront
au marché de fonctionner de façon efficace et d’éviter le sous-emploi des
capacités de production en lançant des grands travaux mondiaux
d’infrastructure urbaine, d’énergie et de numérique. D’autre part, régulé
et mondialisé, le marché ne cherchera plus à pénétrer le sanctuaire de la
démocratie. Il trouvera même son intérêt à développer des outils au
service de la démocratie, à créer des infrastructures urbaines, des produits
contre la pollution, contre l’obésité et pour les plus pauvres. De nouvelles
technologies rendront ainsi possible une nouvelle abondance en énergie
et en eau dans un environnement protégé et un climat apaisé ; des
architectes et des urbanistes inventeront des villes à taille humaine ; des
artistes feront prendre conscience que la beauté du monde mérite qu’on la
protège et développe.
Le microcrédit dominera le système bancaire ; des entreprises
relationnelles marchandes (c’est-à-dire ayant le profit pour finalité et la
relation comme produit) fourniront des services personnels (de la santé à
l’éducation en passant par les loisirs), des services à domicile (garde
d’enfants, aide aux populations en difficulté). Les marchés réorienteront
le progrès technique vers les industries de la santé, en particulier
alimentaire, du savoir et de l’environnement. Ils valoriseront plus le
temps vécu que le temps stocké, les services plus que les produits
industriels. Ils rendront gratuit le spectacle du temps stocké et payant le
spectacle vivant. Le cinéma deviendra gratuit, et les cinéphiles paieront
pour voir les mêmes comédiens sur une scène de théâtre. Les fichiers
musicaux seront gratuits, et les mélomanes paieront pour assister aux
concerts ; les livres et journaux deviendront gratuits, et les lecteurs
paieront les éditeurs pour entendre des conférences et débattre avec les
auteurs. La gratuité s’étendra à tous les domaines essentiels à la vie.
L’économie relationnelle et l’économie de marché auront chacune
intérêt au succès de l’autre : l’économie relationnelle aura intérêt à ce que
le marché soit le plus efficace possible ; réciproquement, l’efficacité du
marché dépendra de manière cruciale du climat social engendré par
l’économie relationnelle. Enfin, les grandes entreprises du marché seront
de plus en plus jugées par leurs actionnaires eux-mêmes, sur leur capacité
à servir l’intérêt général, à promouvoir les activités relationnelles.
Le résultat collectif de l’hyperdémocratie :
le bien commun, dont l’intelligence
universelle
L’hyperdémocratie développera un bien commun, qui créera de
l’intelligence collective.
Le bien commun de l’humanité, finalité collective de
l’hyperdémocratie, ne sera ni la grandeur, ni la richesse, ni même le
bonheur, mais la protection de l’ensemble des éléments qui rendent
possible et digne la vie : climat, air, eau, liberté, démocratie, cultures,
langues, savoirs… Ce bien commun sera comme une bibliothèque à
maintenir, un parc naturel, à transmettre après l’avoir cultivé et enrichi
sans l’avoir modifié de façon irréversible. La façon dont la Namibie
entretient sa faune, dont la France entretient ses forêts ou dont certains
peuples protègent leur culture donne une idée de ce que pourrait être une
conception avancée du bien commun. Celui-ci ne saurait être ni un enjeu
du marché, ni la propriété des États, ni un bien multilatéral ; ce devra être
un bien supranational.
L’essentiel de la dimension intellectuelle du bien commun sera
constitué par une intelligence universelle propre à l’espèce humaine,
différente de la somme des intelligences des humains.
L’intelligence collective d’un groupe n’est pas la somme des savoirs de
ses membres, ni même la somme de leurs aptitudes à penser ; c’est une
intelligence propre, qui pense autrement que chacun des membres du
groupe. Ainsi, un réseau neuronal fait de cellules devient une machine à
apprendre, un réseau téléphonique remplit d’autres fonctions que celles
de chacun des centraux ; un ordinateur réfléchit différemment de chaque
microprocesseur ; une ville est un être distinct de chacun de ses
habitants ; un orchestre est autre chose que l’addition de ses musiciens ;
un spectacle d’une autre nature que le rôle tenu par chacun des acteurs ;
les résultats d’une recherche valent plus que l’apport de chacun des
chercheurs qui la mènent. Toute intelligence collective est le résultat de
ponts, de liens entre les intelligences individuelles, nécessaires pour créer
du neuf.
L’humanité crée, de la même façon, une intelligence collective,
universelle, distincte de la somme des intelligences particulières des êtres
qui la composent et distincte des intelligences collectives des groupes ou
des nations.
La finalité de cette intelligence universelle ne sera pas d’ordre
utilitaire. Elle sera inconnaissable, gratuite. Elle pourra se traduire en
diverses œuvres : d’innombrables réseaux coopératifs planétaires
permettront de créer des corpus de savoir et des œuvres d’art
universelles, transcendant les savoirs et les œuvres de tous de ceux qui y
auront participé. Cette intelligence universelle existe en fait, à l’état
embryonnaire, depuis toujours. Elle a permis à l’humanité de survivre en
s’adaptant. Elle se développe de plus en plus vite avec les nouvelles
technologies. Elle créera un rapport tout à fait nouveau à la propriété
intellectuelle, qui ne pourra plus être absolue et devra être partagée avec
l’ensemble de l’humanité, nécessaire à la créativité de chacun.
Par exemple, les développements de logiciels libres formeront une
œuvre de l’intelligence universelle. De même, alors que l’encyclopédie
Wikipédia n’est pour l’heure que l’agrégat des intelligences de ses
auteurs, on y verra – on y voit déjà – naître, par le travail de tous, un
résultat collectif différent de ce que chacun a voulu y mettre.
L’Histoire poussera ainsi à l’intégration croissante des intelligences
collectives en une intelligence universelle ; elle sera aussi dotée d’une
mémoire collective qui conservera et accumulera son savoir. Par sa
nature, elle durera au moins aussi longtemps que l’humanité.
L’intelligence universelle pourra même concevoir un jour des
machines à son propre service, défendant le bien commun pour luimême.
L’intelligence universelle pourra ensuite faire émerger une intelligence
de l’espèce, une hyperintelligence, qui agira en fonction de son propre
intérêt, qui pourra différer de l’intérêt de l’intelligence universelle d’une
génération d’êtres humains. Enfin, au degré ultime d’évolution, pourra
naître – est peut-être déjà née – une hyperintelligence du vivant, dont
l’humanité n’est qu’une infime composante. Cette hyperintelligence du
vivant n’agirait alors plus en fonction du seul intérêt de l’espèce
humaine.
L’histoire singulière de l’Homo sapiens sapiens trouverait là son
terme. Non pas dans l’anéantissement, comme dans les deux précédentes
vagues de l’avenir, mais bel et bien dans le dépassement.
Le résultat individuel de l’hyperdémocratie :
les biens essentiels, dont le bon temps
L’hyperdémocratie ne réalisera pas que des objectifs collectifs. Elle
permettra aussi à chaque être humain de réaliser des objectifs personnels,
inaccessibles par le seul marché : avoir accès à des biens essentiels, en
particulier à du bon temps.
J’appelle ici biens essentiels ceux auxquels chaque être humain doit
avoir droit pour mener une vie digne, pour participer au bien commun.
Parmi ces biens essentiels, l’accès au savoir, au logement, à la nourriture,
aux soins, au travail, à l’eau, à l’air, à la sécurité, à la liberté, à l’équité, à
la dignité, aux réseaux, à l’enfance, au respect, au droit de quitter un lieu
ou d’y rester, à la compassion, à la solitude, de vivre des passions
simultanées, des sincérités parallèles, d’être entouré dans ses derniers
jours.
Cela conduira à supprimer toute punition infamante, violente, ou
d’enfermement.
Le principal bien essentiel sera donc l’accès au bon temps. Un temps
où chacun vivra non pas le spectacle de la vie des autres, mais la réalité
de la sienne propre. Chacun y aura la possibilité de choisir son modèle de
réussite, d’épanouir ses talents, y compris ceux que chacun ne se connaît
pas encore. « Prendre du bon temps » signifiera alors vivre libre,
longtemps et jeune, et non pas, comme dans l’Ordre marchand, se hâter
de « profiter ».
Ces deux projets – individuel et collectif – de l’hyperdémocratie se
nourriront l’un l’autre : l’intelligence universelle de l’humanité
augmentera avec le bon temps dont disposera chacun, et réci proquement
l’intelligence universelle créera les conditions du bon temps pour chacun.
Il ne pourra y avoir d’hyperdémocratie qu’entre personnes ayant accès
aux biens essentiels.
Le bien commun de l’humanité sera d’autant plus élevé qu’un nombre
plus élevé d’humains auront accès aux biens essentiels : comme un centre
de recherche a intérêt à ce que ses chercheurs trouvent, comme les
locuteurs d’une langue ont intérêt à ce que ceux qui la parlent soient le
plus nombreux possible, comme une famille a intérêt à voir ses membres
le plus heureux possible, chaque être humain aura intérêt à ce que les
autres soient en pleine possession des moyens de leur dignité et de leur
liberté, donc en bonne santé et bien formés. L’humanité aura intérêt à ce
que chaque humain soit heureux de vivre ; l’altruisme deviendra l’intérêt
de chacun. Être transhumain deviendra raisonnable.
Le détournement de l’hyperdémocratie
Pendant de longues décennies, l’hyperempire tentera d’empêcher
l’hyperdémocratie de naître. Certains maîtres du marché, hypernomades
pour la plupart, chercheront à en saper les valeurs, à empêcher d’en
laisser naître les institutions, et à annihiler ses acteurs. Ils traiteront de
traîtres les hypernomades transhumains. Ils leur feront peur, tenteront de
les corrompre, de les faire changer de camp. Puis, sentant la force de la
vague, ils essaieront de commercialiser, dans des entreprises spécialisées,
des « objets nomades relationnels » : robots de compagnie, fraternités
virtuelles, jeux en trois dimensions simulant l’altruisme, commerce
faussement équitable. Ils vendront ce qu’ils appelleront eux aussi du
« bon temps » : temps de vacances ou temps produit par des objets
nomades et réplicables en série. Ils mettront sur le marché des
« autosurveilleurs » censés mesurer la capacité relationnelle. Ils
inventeront aussi des prothèses relationnelles, puis des clones, « frères
artificiels » permettant de disposer pour soi de réserves d’organes : le
« bonheur » du clone sera d’aider le cloné à survivre.
Par ailleurs, certains maîtres de mouvements religieux, théologiens,
gourous, tenteront – tentent déjà – de récupérer les concepts de
l’hyperdémocratie. Ils assiéront leurs fonds de commerce sur la charité,
la maîtrise du temps et du sens, la gratuité, la fraternité, l’intelligence
universelle, le bon temps, le bien commun.
Certains savants expliqueront – expliquent déjà – que l’incapacité à
trouver du sens au temps, à se montrer altruiste, est une maladie que des
drogues ou des manipulations génétiques de leur invention pourront
guérir.
Enfin, certains hommes politiques tenteront d’instaurer une dictature
plus ou moins planétaire destinée à faire surgir un « homme nouveau »,
digne de vivre dans l’hyperdémocratie. Ils expliqueront qu’il sera même
possible un jour de concevoir des êtres assez maîtres d’eux-mêmes pour
être exempts du désir d’accumuler, de gaspiller, de jalouser ; des êtres
heureux du bonheur des autres, programmés pour aimer être ce qu’ils
sont, débarrassés même de tout désir et de tout égoïsme. En assassinant
évidemment tous ceux qui, pour des raisons de classe, de religion, ou tout
autre, ne seront pas dignes de cette nouvelle élite.
***
Je veux croire qu’un jour, bien avant la fin du XXIe siècle et malgré tant
d’obstacles, de précipices vertigineux et de caricatures, l’hyperempire
aura pris assez d’ampleur pour faire percevoir l’unité du monde sans être
parvenu à détruire l’identité humaine. Je veux aussi espérer que
l’hyperviolence menacera assez fortement l’humanité pour lui faire
prendre conscience de la nécessité de changer radicalement d’attitude à
l’égard d’elle-même. Je suis encore convaincu que les transhumains
seront alors assez nombreux, et assez organisés, pour contenir la
troisième vague de l’avenir et pour détruire la quatrième.
Je veux également croire que les dictatures caricaturant
l’hyperdémocratie dureront moins longtemps que celles qui ont
caricaturé le socialisme. Je veux croire encore que les religions
trouveront une façon de se tolérer et de s’enrichir les unes les autres.
Je veux croire enfin que l’horreur de l’avenir prédit ici contribuera à le
rendre impossible.
Si tel est le cas, se dessinera, au-delà d’immenses désordres, la
promesse d’une Terre hospitalière pour tous les voyageurs de la vie.
D’ici là, auront eu lieu bien des événements, pires et meilleurs que
ceux imaginés ici. La beauté aura su héberger et protéger les ultimes
étincelles d’humanité. On aura écrit et façonné des chefs-d’œuvre ; on
aura découvert des concepts ; on aura composé des chansons. Surtout, on
aura aimé. Et on aimera encore.
8
Et la France ?
La brève histoire qui précède permet de poser les questions clés qui
conditionnent l’avenir de la France, comme celui de tout autre pays :
comment se situe-t-elle dans la neuvième forme de l’Ordre marchand ?
Comment se prépare-t-elle à la nouvelle phase de l’Empire américain, au
polyordre, à l’hypersurveillance, à l’hyperempire, aux menaces de
l’hyperconflit ? Disparaîtra-t-elle dans l’une des cinq vagues de l’avenir ?
Pourrait-elle au contraire se poster, une fois de plus, à l’avant-garde des
libertés et cette fois à l’avant-garde de l’hyperdémocratie ? Saura-t-elle
enfin survivre et trouver sa place dans une démocratie planétaire enfin
apaisée ?
À observer de près notre pays, à partir de tout ce qui précède, les
réponses à ces questions apparaîtront clairement.
La France va mal. Son économie est incertaine, sa cohésion sociale
menacée, ses finances en danger, son influence internationale affaiblie.
Pourtant, demain, les candidats aux élections futures, négligeant
l’histoire de l’avenir, proposeront des dépenses en plus et des impôts en
moins, tout en promettant un maintien durable de la croissance et la fin
du chômage. Naturellement aussi, la « rupture » avec le passé. Mais il y a
et il y aura toujours tant de raisons de ne rien faire !
Jusqu’à ce que l’avenir, s’exprimant par la voix du marché et de la
démocratie, se venge ; il portera le masque de la Banque centrale
européenne, de la Commission de Bruxelles, de manifestations monstres
dans les rues des villes françaises ou d’un vote massif en faveur des
extrêmes. Sans doute même arborera-t-il, dans un carnaval bigarré, tous
ces masques à la fois.
Si tel était le destin à venir, le déclin de la France aurait alors vraiment
commencé : dans un monde de plus en plus dynamique, rapide, nomade,
basculant dans l’ordre polycentrique, au bord de multiples guerres, la
France basculerait du « milieu » vers la « périphérie ». Ultérieurement,
comme toutes les autres nations, elle disparaîtrait dans l’épanouissement
de l’hyperempire et les grondements de l’hyperconflit. Il serait alors trop
tard pour se demander comment on en est arrivé là.
Pourtant, tout cela est prévisible et résistible. À condition de tirer les
leçons de ce qui précède, en particulier de comprendre comment les
années à venir détermineront en grande partie les cinquante suivantes et
de se redonner des marges de manœuvre. La France pourrait alors
survivre aux cinq vagues de l’avenir, tenir son rang dans
l’hyperdémocratie et même y devenir un modèle.
Une brève histoire de l’avenir français
Le survol de l’Histoire, au début de ce livre, nous apprend que la
France a eu trois occasions de devenir la puissance dominante de
l’Europe, le « cœur » même de l’Ordre marchand : aux XVIIe
, XVIIIe et
XIXe
siècles. Elle ne l’est jamais devenue, pour au moins trois raisons.
D’une part, elle a toujours privilégié la défense de l’agriculture, des
industries alimentaires, de la rente foncière et des intérêts
bureaucratiques qui y sont liés, au détriment de l’industrie, du profit, de
la mobilité, de l’innovation et des technologies du mouvement. La France
a toujours vécu dans la nostalgie d’un passé magnifié, en faisant la
révérence au pouvoir, dans la peur du peuple et le respect de ses castes
bureaucratiques, inlassablement reconstituées. Aujourd’hui, alors que des
milliards de subventions sont encore consacrés à l’agriculture, aux
industries dépassées et aux services, on considère un patrimoine foncier
comme noble, et une fortune industrielle suspecte.
D’autre part, la France a toujours négligé de constituer une force
navale, une marine militaire et commerciale. Elle n’a pas su donner la
priorité au développement d’un port en Normandie ou en Bretagne, alors
que l’arrière-pays agricole et industriel, le long de la Seine jusqu’à Paris,
aurait pu en faire le « cœur » de l’Atlantique ; à l’inverse, elle n’a pas su
donner à Marseille, grand port de Provence, l’arrière-pays nécessaire
pour en faire le « cœur » de la Méditerranée. Le Havre, premier port
français, n’est, aujourd’hui, que le neuvième port européen. La France,
pays sédentaire, ne s’est jamais préparée au retour du nomadisme.
Enfin, la France n’a jamais réussi à former, à susciter, ni à accueillir
une classe créative : elle n’a jamais formé assez de marins, d’ingénieurs,
de chercheurs, d’entrepreneurs, de marchands, d’industriels ; elle n’a
jamais attiré chez elle assez de scientifiques, de financiers, de créateurs
d’entreprises : seulement des théoriciens et des artistes commandités par
le pouvoir, et des administrateurs chargés de synthétiser et d’administrer
mais surtout pas de prendre des risques. Philippe le Bel, Richelieu,
Mazarin, Colbert, Napoléon, Poincaré, Pinay, et tant d’autres depuis lors,
marquent les bornes de notre fausse gloire, perpétuant avec entêtement
ces choix qu’on savait déjà dépassés à Bruges ou à Gênes au XIIIe
siècle.
Au total, elle n’est jamais devenue un « cœur » parce qu’elle n’a su, à
aucun moment, souscrire aux lois de l’histoire de l’avenir.
L’avenir de la France dépendra désormais de la façon dont elle saura se
plier à ces lois et suivre les règles du succès : se créer un environnement
relationnel, susciter le désir d’un destin commun, favoriser la création la
plus libre, bâtir un grand port et une grande place financière, former
équitablement les citoyens aux savoirs nouveaux, maîtriser les
technologies de l’avenir, élaborer une géopolitique et construire les
alliances nécessaires.
La France peut encore le faire ; elle pourra d’abord briller dans l’ordre
polycentrique. C’est encore une grande puissance : avec une population
représentant moins de 1 % de la population mondiale, elle produit encore
plus de 3 % du PIB mondial. Elle est la première destination touristique
de la planète ; le deuxième fournisseur de services ; le deuxième
exportateur de produits agricoles et agroalimentaires ; le deuxième pays
d’accueil des investissements étrangers ; la sixième puissance
économique du monde (quatrième exportateur et cinquième
importateur) ; le cinquième producteur industriel ; elle a l’une des plus
performantes productivités horaires du monde : sa production de
richesses a doublé depuis 1970. Ses équipements routiers, aéroportuaires,
hospitaliers et de télécommunications comptent parmi les meilleurs ; elle
a le meilleur système de Sécurité sociale au monde et l’un des droits du
travail les plus protecteurs ; pas un citoyen ou un étranger n’y est exclu
de l’école ou de l’hôpital. En 2009, la France dépense 12 milliards
d’euros pour payer un revenu minimum aux plus pauvres ; 6 millions de
personnes bénéficient de la Sécurité sociale sans cotiser ; près de
13 millions de personnes sont logées dans des HLM. Elle est le pays du
monde où l’espérance de vie augmente le plus vite (trois mois de plus
tous les ans depuis vingt ans) et celui où le taux de natalité est le moins
faible d’Europe – donc un des pays qui vieilliront le moins vite. Elle
continue à épargner plus que la moyenne mondiale et place encore
l’essentiel de son épargne chez elle. Elle dispose enfin, grâce au
nucléaire, d’une autonomie énergétique unique au monde.
Par ailleurs, certaines entreprises françaises sont encore parmi les
premières mondiales, avec plusieurs marques planétaires, dans des
secteurs clés de l’avenir : nucléaire, pétrole, gaz, aéronautique,
pharmacie, assurances, traitement de l’eau, agroalimentaire, esthétique,
luxe, tourisme.
La qualité de vie en France est telle que, malgré sa fiscalité, peu de
gens, même parmi les plus taxés, la quittent : la proportion de grands
diplômés français s’expatriant reste faible, comparée à celle des autres
pays développés (seuls les États-Unis, la Corée du Sud, le Japon,
l’Australie et l’Espagne font mieux). Les Français à l’étranger, qui sont
près de 2 millions, sont efficaces, entreprenants et le plus souvent au
service d’entreprises françaises. Les ONG françaises sont parmi les plus
influentes du monde. La langue française demeure, géopolitiquement du
moins, la deuxième du monde : plus de 250 millions de personnes la
parlent comme première ou seconde langue ; 53 États dont 29 pays l’ont
comme langue officielle (contre 59 États et 50 pays pour l’anglais) ; le
français est la langue de l’administration, de l’enseignement, de la
justice, des médias, du commerce, des affaires ou de l’armée dans
52 pays. La France a le troisième cinéma mondial et elle est l’un des
premiers pays du monde en termes de livres publiés par habitant.
Pour les plus optimistes, jamais l’avenir, quel qu’il soit, ne menacera
ce bonheur français : notre pays est immensément riche ; son climat
relationnel le protège mieux qu’aucun autre face aux vagues de l’avenir.
La France peut maîtriser les technologies de la surveillance et de
l’ubiquité nomade ; elle a eu dans le passé à surmonter des défis
beaucoup plus graves que ceux qu’elle affronte aujourd’hui. L’idée d’un
déclin n’est, pensent-ils, qu’une banale obsession, présente dans la
mentalité française depuis le XVIIIe siècle, qui se nourrit d’une jalousie à
l’égard des élites, que chacun rêve tout à la fois de décapiter et d’infiltrer.
Et pourtant, ce déclin est là, tangible, pour qui veut bien prendre le
temps de comparer les données françaises à celles des autres pays
développés et à la dynamique de l’avenir.
La France travaille moins que les autres : elle ne compte que 27,5
millions d’actifs sur 63,4 millions d’habitants ; la durée annuelle de
travail y est de 1546 heures, la plus basse du monde après l’Allemagne
(1 437 heures), alors qu’elle est aux États-Unis et au Japon de 1899
heures. Les Japonais travaillent chaque année treize semaines de plus que
les Français. De plus, la productivité globale du travail baisse en France
depuis l’an 2000. Le Français – qui produit encore 5 % de plus par heure
travaillée qu’un Américain – produit 35 % de moins au long de sa vie
active.
Les produits français ne suivent pas autant qu’ils devraient les
évolutions de la demande mondiale : depuis l’an 2000, la France a perdu
près d’un point de part du marché mondial ; beaucoup d’entreprises
françaises fabriquent en France des produits de pays émergents à des
coûts de pays développés. La quasi-totalité des grandes entreprises
récemment privatisées, de l’industrie à l’assurance, ont disparu ou ont été
vendues à l’étranger. La France ne produit presque aucun objet nomade.
Elle se prépare peu à l’hypersurveillance. Faute d’avoir pu – ou su –
contrebalancer leurs handicaps en termes de coûts par une supériorité en
termes d’innovation ou de qualité, beaucoup de firmes françaises se
délocalisent, créant du chômage et pesant sur les salaires. La pression sur
les prix, imposée par les consommateurs, nuit aux travailleurs. Le déficit
commercial français connaît un record jamais atteint, même aux pires
moments de l’histoire du pays. Le solde extérieur, en baisse constante,
négatif depuis 2004, dépasse 0,5 % du PIB en 2009.
Même si certaines de nos grandes écoles, et quelques universités font
encore illusion, 12 % seulement de la population française possède un
diplôme d’enseignement supérieur ; même la Hongrie et la Corée du Sud
font mieux. Là aussi, la rente reste la loi : le parcours de chacun est
déterminé par sa formation initiale, elle-même définie par le milieu
d’origine. La dépense nationale par étudiant stagne à un niveau très bas
(elle est même inférieure à la dépense par lycéen) ; depuis toujours, la
France a peur de ses universités, et plus encore depuis 1968 ; elle se punit
elle-même en croyant les tenir en laisse ; et les universités, rêvant
d’échapper au lot commun, se subdivisent en d’innombrables fausses
grandes écoles. Dans le classement mondial établi chaque année par les
Chinois, la première université française est quarante-huitième ; 35 % des
25-64 ans en France n’ont pas atteint le second cycle de l’enseignement
secondaire, contre 27 % en Allemagne, 16 % au Japon et au RoyaumeUni, et 13 % aux États-Unis. Les faiblesses de la classe créative
commencent à être inquiétantes, en particulier parmi les chercheurs : s’ils
représentent 0,9 % de la population active aux États-Unis et au Japon
(dont 83 % dans le privé), ils ne sont plus aujourd’hui que 0,6 % en
France (dont seulement 40 % dans le privé). Trop peu d’entre eux
travaillent sur les sujets d’avenir : nanotechnologies, nouveaux
matériaux, infrastructure numérique, technologies écologiques. Parmi les
700 entreprises mondiales consacrant plus de 35 millions de dollars
d’inves tissements en recherche et développement, 300 sont américaines,
154 japonaises, 54 allemandes, 41 anglaises et seulement 36 françaises.
Conséquence directe : les Français déposent deux fois moins de brevets
industriels que les Allemands ou les Suédois.
Par ailleurs, la France a le taux d’emploi le plus bas du monde ; et la
croissance y crée très peu d’emplois : moins de 10 000 pour un point de
croissance. On ne laisse pas s’y développer les activités peu productives,
comme les jardiniers aux États-Unis ou les assistantes maternelles au
Danemark. Depuis vingt ans, même en période de forte croissance, le
taux de chômage semble incapable de descendre au-dessous de 7 % de la
population active. Encore ne s’agit-il là que de la statistique officielle, car
le nombre de personnes réellement sans emploi serait en fait le double.
Plus de la moitié des salariés n’atteignent d’ailleurs l’âge de la retraite
qu’après une période de préretraite, de chômage ou d’invalidité. De plus,
même si le chômage baisse depuis peu avec le ralentissement de la
croissance démographique, sa durée en France est encore
particulièrement longue : alors qu’un chômeur canadien reste en
moyenne quatre mois sans travail, il passe en France seize mois et demi
sans travailler. Un jeune de moins de 25 ans sur quatre est au chômage ;
et c’est le cas de près du double des jeunes issus des minorités dites
visibles, même et surtout s’ils sont diplômés.
Par ailleurs, si l’augmentation du rythme des départs à la retraite a déjà
provoqué une diminution de 63 000 chômeurs en 2005, le nombre
d’entrées nettes sur le marché du travail (le solde entre arrivées et départs
à la retraite) a largement décru, passant de 108 000 en 2004 à 45 804 en
septembre 2008.
La société française est particulièrement inégalitaire : alors que les
grandes fortunes y sont de plus en plus immenses, la classe moyenne
n’est plus le point de départ d’une promotion sociale, comme c’était le
cas depuis 1950. 7,9 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de
pauvreté (défini comme la moitié du revenu moyen), dont environ
un million occupent un emploi précaire. Plus d’un million de personnes
vivent du RMI. Les plus pauvres sont de plus en plus concentrés dans des
quartiers particuliers, occupés par des minorités spécifiques. Si 15 % des
élèves sont en grande difficulté au sortir de l’enseignement primaire,
c’est le cas du double, voire du triple dans les « zones sensibles » ;
60 000 jeunes, venant pour l’essentiel de ces quartiers, sortent chaque
année du système éducatif sans aucune qualification. Alors que, depuis
1982, les collèges des zones d’éducation prioritaire devraient légalement
disposer de moyens supplémentaires, la dépense publique par élève dans
ces ZEP est en fait inférieure d’un tiers à la moyenne nationale ! Enfin, il
manque en France 1,5 million de logements, dont plus de la moitié en
logements sociaux.
Cependant, la rente est partout : dans les fortunes foncières, dans le
marché de l’immobilier, dans le recrutement des élites, dans la taille de
l’État. Un million de fonctionnaires sont venus, en vingt ans, grossir
l’appareil d’État ; la moitié des actifs travaillent dans le secteur public et
bénéficient de protections particulières ; 200 000 fonctionnaires
collectent encore l’impôt à l’heure de l’administration électronique. Les
dépenses publiques et les impôts augmentent beaucoup plus vite que la
production ; certains impôts, comme la CSG, ont même quadruplé en dix
ans. Pourtant, le déficit budgétaire se maintient, depuis plus de quinze
ans, au-dessus de 3 % du PIB.
En conséquence, la dette publique, qui représentait 35 % du PIB en
1991, est passée de 58 % en 2002 à 67 % en 2006 avant d’atteindre
65,3 % au premier trimestre 2008 et près de 80 % fin 2009 : chaque
nouveau-né commence sa vie de citoyen français avec une dette
personnelle de près de 20 000 euros. En réalité, cette dette est beaucoup
plus élevée – le double, sans doute – si l’on y ajoute, comme on devrait le
faire, l’ensemble des engagements « hors bilan » telles les retraites que
l’État et les collectivités publiques devront payer à leurs anciens
collaborateurs.
Le poids de cette dette fut longtemps négligeable : jusque dans les
années 1970, le taux de croissance du PIB étant supérieur au taux
d’intérêt, le déficit budgétaire n’alourdissait pas son poids. Malgré
l’augmentation de son volume, la charge en est ensuite encore restée
stable grâce à la baisse des taux d’intérêt : le service de la dette ne
représentait que 3,8 % du PIB en 1995. En 2006, il n’est encore que de
3 % du PIB, soit 15 % du budget de l’État, c’est-à-dire le montant de
l’impôt sur le revenu. De plus, la dette française reste inférieure à
l’épargne des Français, placée pour l’essentiel dans les entreprises du
pays. Enfin, grâce à l’euro, on ne perçoit pas la gravité de cet
endettement : sans l’euro, avec un tel déficit extérieur et une telle dette, il
y a longtemps que le franc aurait dû être dévalué.
Cette faiblesse économique pèse sur notre politique sociale et
culturelle, qui manque de moyens ; sur notre défense et notre politique
étrangère, la France n’a plus les moyens de repenser comme il le faudrait
ses moyens militaires et sa diplomatie ; elle avait tout misé sur la
dissuasion nucléaire pour se protéger du pacte de Varsovie, et sur la
construction de l’Europe pour édifier une démocratie de marché
continentale. Aujourd’hui, il n’y a plus d’Union soviétique ; et la
construction de l’Europe est durablement enlisée. La France n’a plus ni
projet en Europe, ni défense adaptée aux nouvelles menaces. Elle n’a
plus que le dixième budget de défense du monde. Elle dépense l’essentiel
de son budget d’équipement militaire pour un avion dépassé, et dont
personne à l’étranger ne veut, le Rafale. Elle n’a pas non plus encore
choisi comment se situer entre des États-Unis de plus en plus crispés, une
Méditerranée de plus en plus dangereuse, une Russie de plus en plus
puissante, une Chine et une Inde de plus en plus compétitives, une
Afrique de plus en plus misérable, une économie criminelle florissante,
des entités pirates de plus en plus nombreuses et agressives. Elle n’a que
le dix-huitième budget par habitant pour l’aide au développement. Enfin
le français est une langue maternelle uniquement en France, en Belgique
wallonne, en Suisse romande, au Québec, dans quelques rares régions
d’Afrique et du Canada anglais ; le français est loin, en termes d’usage,
de l’anglais, du chinois, de l’hindi, de l’espagnol, du portugais même ;
enfin, il n’est que la sixième langue utilisée sur le net.
Aussi, au moment où s’annonce, au loin, l’éventualité d’un déclin
américain, le déclin français, lui, a bel et bien commencé.
Le déclin français
En tout cas, un déclin relatif : depuis plusieurs années, la richesse de la
France augmente moins que celle du reste du monde. Alors que la
croissance mondiale annuelle dépasse les 4 %, celle de la France peine à
atteindre les 2 %. De même pour la croissance par habitant : depuis 2002,
elle ne cesse de ralentir, n’atteignant que 0,9 % par an contre 2,4 % aux
États-Unis et 2,8 % pour l’ensemble du globe. Le chômage, en baisse, est
encore le double de ce qu’il est dans beaucoup d’autres pays européens.
La France, qui était encore en 1980 la quatrième puissance mondiale en
PIB et la huitième en PIB par habitant, n’est plus aujourd’hui que la
huitième en PIB et la dix-septième en PIB par habitant. Dix-septième !
Dans les cinquante prochaines années, la France traversera toutes les
péripéties décrites dans les chapitres précédents. Elle sera, comme les
autres, envahie par l’hypersurveillance, puis par l’autosurveillance et par
toutes les autres dimensions de l’avenir. Elle les traversera avec ses
particularités.
Si elle suit la tendance actuelle, la France comptera 70 millions
d’habitants en 2050 ; à partir de 2045, seule l’immigration permettra à sa
population de continuer à croître. La France aura bientôt un nouveau
visage : sa population sera de plus en plus concentrée sur l’axe LyonMarseille. L’axe du sud, de Toulouse à Montpellier, attirera un grand
nombre d’étrangers. La population sera de plus en plus diverse. Les villes
moyennes croîtront particulièrement vite.
Au rythme actuel d’évolution, dans dix ans, alors que l’Empire
américain sera à son apogée, le niveau de vie des Français ne sera plus
que de 60 % de celui des Américains ; il sera même en passe d’être
dépassé par celui d’un grand nombre des Onze. Cela se traduira très
concrètement dans la vie quotidienne, quand il ne sera plus possible au
pouvoir politique de faire croire à l’abondance par un plus fort
endettement.
Le déclin deviendra alors cumulatif.
D’abord, le vieillissement de l’humanité aura, en France comme
ailleurs, des conséquences majeures sur le niveau de vie. Certes, en 2025,
la France sera encore un pays jeune, comparé aux autres nations
européennes : elle n’aura perdu que 3 % des 15–24 ans, alors que,
pendant la même période, l’Allemagne aura perdu 25 % de cette classe
d’âge. Mais, si on continue à y travailler aussi peu qu’aujourd’hui, la
population active française décroîtra : dès 2010, un actif sur quatre sera
âgé de plus de 50 ans contre seulement un actif sur cinq actuellement.
Alors qu’en 2000 les plus de 60 ans étaient 12,6 millions, ils seront près
de 25 millions en 2050. D’ici à 2050, la proportion des 20-59 ans passera
de 54 % à 46 %, leur effectif baissant légèrement (de 33 millions en 2006
à 32 millions). Un habitant sur trois sera âgé de 60 ans ou plus. Le
nombre des moins de 20 ans restera un peu au-dessus de 15 millions,
comme aujourd’hui, et la proportion des moins de 20 ans dans la
population totale tombera à 22 %, contre 25 % aujourd’hui. L’effectif des
20-59 ans diminuera ainsi légèrement pour atteindre 32,2 millions en
2034, puis se stabilisera à ce niveau (32,3 millions en 2050).
La population active diminuant, la croissance économique de la France
dépendra uniquement de l’amélioration de la productivité, de plus en plus
incertaine.
Ce vieillissement masquera certes le chômage (près de 6 millions de
personnes prendront leur retraite d’ici à 2020), mais il réduira la
croissance maximale possible de 2 % aujourd’hui à 1 %. Il aggravera la
disparité entre actifs et inactifs : le ratio de dépendance démographique –
qui désigne le nombre de personnes à l’âge de la retraite par rapport au
nombre de personnes en âge de travailler – atteindra un cotisant pour un
retraité vers 2025, alors qu’il était de quatre cotisants pour un retraité
dans les années 1980, et de quinze cotisants pour un retraité en 1945. En
2030, les plus de 60 ans représenteront les deux tiers des 20–60 ans,
contre un tiers aujourd’hui. En 2050, il y aura 80 personnes de plus de
60 ans pour 100 personnes en activité.
Pour financer les retraites, il faudra alors soit retarder
considérablement l’âge de la retraite, soit doubler l’impôt sur le revenu
d’ici à 2020, soit doubler la TVA d’ici à 2040, soit intégrer
500 000 étrangers chaque année. Ou bien encore espérer que la natalité
redémarre aussi promptement qu’elle a baissé.
Les actifs d’alors renverront les retraités du moment, travailleurs
d’aujourd’hui, à leurs responsabilités en refusant de financer des retraites
qu’ils n’auront pas préparées ; les actifs d’aujourd’hui seront donc les
premières victimes du déclin qu’ils n’auront su éviter.
Ils ne seront pas les seuls : les contribuables le seront aussi. Si rien
n’est fait pour réduire le déficit budgétaire et enrayer le vieillissement de
la population, la dette publique représentera 80 % du PIB en 2012 et
130 % en 2020. Les intérêts annuels de la dette seront de 120 milliards
d’euros en 2030 (contre 40 en 2006). Autrement dit, la charge du
remboursement qui pèsera sur les contribuables sera le triple de celle
d’aujourd’hui. Les impôts devront augmenter pour la financer. Ou bien
on acceptera le retour de l’inflation, ce qui conduira à augmenter le coût
de la dette et donc, là encore, les impôts.
Les hypernomades seront de plus en plus fuyants. Les nomades
virtuels de plus en plus pauvres.
Les bouleversements de l’hyper et de l’autosurveillance se feront sentir
plus péniblement en France, où la tradition du service public est
particulièrement vivace.
De nouveaux dangers pourraient surgir : fragilisation de l’appareil
d’État, précarisation des classes moyennes et vieillissement des élites,
aggravations des inégalités, échec de l’intégration des minorités, perte de
contrôle de l’essentiel des grandes firmes françaises, exacerbation de la
rivalité avec l’Allemagne, menaces terroristes aggravées. Les mœurs
évolueront au moins aussi vite qu’ailleurs.
Demain, les crises
Si le pays ne fait rien de fondamental face à la crise économique et
financière actuelle, l’Ordre marchand autour de nous agira bientôt et
précipitera le phénomène. Les agences de notation qui, on l’a vu,
assureront de plus en plus la gouvernance, analysant ces prévisions,
dégraderont la cote de la France. Le pays devra alors rémunérer plus cher
ses emprunts sur le marché financier mondial : une hausse de 1 point de
l’ensemble des taux d’intérêt se traduira par une augmentation de
8 milliards d’euros de la charge de la dette, et donc par une hausse
équivalente des impôts.
De plus, l’Union européenne et la Banque centrale européenne,
inquiètes de voir l’euro fragilisé par un des pays membres, exigeront de
la France qu’elle réduise ses dépenses publiques et ses prestations
sociales, et qu’elle brade des actifs. Cela entraînera une forte récession,
une aggravation considérable du chômage, une baisse significative du
niveau de vie et le départ des meilleurs chefs d’entreprise, ingénieurs,
cadres, étudiants et chercheurs. Il sera plus difficile de maintenir les
dépenses sociales, en particulier celles nécessaires à l’intégration. La
crise sociale se fera plus violente. Certains, en France, parleront de sortir
de l’euro. D’autres – ou les mêmes – proposeront de sortir de l’Union
européenne ou même de mettre fin à la démocratie. D’autres – ou encore
les mêmes – de chasser les étrangers et même de retirer la nationalité
française aux enfants d’étrangers.
La classe créative s’envolera vers d’autres cieux, l’innovation au
travail baissera ; cela entraînera une baisse de la productivité – et donc, à
terme, de la production et des revenus –, ce qui rendra encore plus
difficile le remboursement de la dette. Et plus difficile encore le
financement des investissements nécessaires pour mettre à niveau
l’infrastructure urbaine, les universités, les réseaux numériques, les
économies d’énergie.
Ceux des Français qui auront refusé de subir – et surtout de financer –
un tel destin partiront vivre chez un des maîtres de l’avenir. La
déconstruction des nations aura commencé, en France plus tôt
qu’ailleurs.
Cette tragédie se déroulera dans quinze ou vingt ans, exactement au
moment où s’annoncera, à l’échelle du monde, la crise de la neuvième
forme, où les conflits entre nations, mercenaires et pirates, deviendront
de plus en plus violents, où les trois dernières vagues d’avenir entreront
en collision. Nos institutions n’y résisteront pas. En 2025, la
Ve République aura duré plus longtemps que tout autre régime antérieur.
Si la France n’agit pas avant, elle sera, comme le furent d’autres avant
elle, entraînée irréversiblement dans une crispation identitaire. Un jour
elle disparaîtra comme ont disparu avant elle tant d’autres grandes
nations convaincues de l’éternité de leur destin.
***
Les Français devraient tirer, dès maintenant, les conclusions de cette
histoire de l’avenir, de ses ressorts, de ses menaces et de ses potentialités.
Ils devraient en déduire que, plus le temps passe, moins la politique aura
les moyens d’influer sur le réel, et qu’il est encore possible, pendant
quelques années, d’éviter le désastre, de tirer notre épingle du jeu par la
mise en œuvre d’un programme d’urgence nécessaire, quelle que soit la
majorité politique à venir.
Je n’entends pas détailler ici l’ensemble des réformes qui s’imposent.
J’entends seulement donner les principes qui devraient tous les guider.
Ces réformes tournent autour de deux idées : rendre à l’avenir ce qu’on
lui a pris ; permettre au pays de tirer le meilleur de l’avenir.
Rendre à l’avenir ce qu’on lui a pris
Les générations actuelles devront d’abord avoir le courage de faire le
bilan de ce qu’elles laisseront aux suivantes, et de leur redonner des
marges de manœuvre.
Cette phase pédagogique, fondamentalement politique, sera essentielle
pour créer un consensus autour des profondes réformes nécessaires.
Ensuite, pour retrouver de réelles marges de manœuvre, il faudra
établir les budgets de telle façon qu’ils dégagent un excédent suffisant
pour rembourser la dette. Il faudra en particulier réduire les dépenses de
l’État d’au moins 10 % par an, et augmenter les impôts d’au moins 5 %
par an. C’est faisable : en 2002, le Brésil était considéré comme en
cessation de paiement ; il a réussi à dégager en 2008 un excédent
budgétaire de 4 %, échappant à l’engrenage de l’endettement. Et la crise
financière ne fait que creuser ces écarts.
Cela passera en France par des mesures courageuses et impopulaires,
trop longtemps retardées : la réforme des institutions pour les rendre
enfin efficaces ; la chasse au gaspillage dans les administrations
militaires, fiscales et sociales ; la réduction massive des subventions à
l’agriculture et aux industries dépassées ; l’usage des technologies de
l’ubiquité nomade dans les services publics ; la réduction du nombre
d’échelons décentralisés.
Une fois tout cela mis en œuvre sans faillir, la France aura retrouvé les
moyens de sa liberté. Elle pourra alors engager les autres réformes
dictées par l’histoire de l’avenir.
Permettre au pays de tirer le meilleur
de l’avenir
Ces réformes qui découlent de toute l’histoire de l’avenir, racontée
dans les chapitres précédents, s’organiseront dans sept directions,
énoncées ici sans ordre de priorité.
Promouvoir les technologies de l’avenir : la recherche universitaire et
industrielle devra se voir attribuer des moyens beaucoup plus importants,
en particulier dans les domaines des nouveaux matériaux, des économies
d’énergie, des véhicules hybrides, des piles à combustible, de l’utilisation
de nouveaux carburants, des énergies renouvelables, des
nanotechnologies, des autosurveilleurs, de l’ubiquité nomade et de
l’urbanisme.
Créer une société équitable : il faudra organiser une mobilité équitable
du travail, par un véritable statut rémunéré de tout chercheur d’emploi ;
réformer profondément les services publics, pour les amener à servir en
priorité les plus démunis ; pour être équitable avec les générations
ultérieures, il faudra retarder l’âge de la retraite d’au moins six ans, y
compris pour les salariés du secteur public, à l’exception des salariés
exerçant des métiers pénibles ou dangereux pour autrui (ce qui, compte
tenu de l’augmentation de l’espérance de vie, permettra à chacun de ceux
qui travailleront en 2010 d’avoir devant eux autant d’années de retraite
que ceux qui quittèrent leur dernier emploi en 1988) ; il faudra tenir
compte de l’espérance de vie dans le calcul des cotisations et des
pensions. Il faudra enfin accepter le principe de l’entrée sur le territoire
de plusieurs centaines de milliers d’étrangers par an – et pas seulement
d’étrangers détenant des diplômes. Pour réussir leur intégration, il faudra
lancer une ambitieuse politique scolaire, culturelle et urbaine. Il faudra
faire du logement social une priorité ; mettre en œuvre, en faveur des
minorités dites visibles, une discrimination positive temporaire de sept
ans, et limiter à la même durée l’instauration de la parité
hommes/femmes, autre forme de discrimination positive.
Renforcer l’efficacité du marché : il faudra mettre le pays en situation
d’ubiquité nomade, c’est-à-dire construire les réseaux de communication
– ports, trains, aéroports, réseaux de fibres optiques, infrastructures
urbaines – nécessaires à la phase à venir de la neuvième forme ; mener
une bataille frontale contre tout ce qui peut réduire la mobilité (drogues,
alcool, obésité) ; promouvoir le goût du travail, de la concurrence, de
l’effort, de la curiosité, de la mobilité, de la liberté, l’aspiration au
changement, au neuf ; favoriser les nouvelles entreprises, en particulier
dans les domaines de la santé et de l’éducation ; réduire la fiscalité du
capital et de l’épargne, inciter à faire fortune par son travail ; favoriser la
concurrence dans les services ; réduire les barrières à l’entrée de
nombreuses professions ; mettre en place des systèmes de veille
technologique ; attirer les investissements étrangers, en particulier dans
les technologies de l’ubiquité nomade, de la santé et de l’éducation, des
entreprises relationnelles ; donner une meilleure place aux plus innovants
des agents publics ; réduire et simplifier les structures administratives, en
particulier en fusionnant régions et départements.
Favoriser les industries du mieux-être avec des emplois de services
nombreux, du tourisme, du luxe, du système de santé à la logistique.
Créer, attirer et retenir une classe créative : il faudra doubler la
dépense moyenne par étudiant, regrouper les universités, favoriser leur
autonomie de gestion, encourager leurs relations avec le secteur privé ;
faire en sorte que l’origine sociale ne pèse plus sur la réussite
universitaire ni sur l’accès aux fonctions de responsabilité ; réformer le
collège où tout se joue ; développer les capacités des étudiants à
transformer leurs savoirs en richesses concrètes ; donner une deuxième et
une troisième chance à ceux qui auraient échoué dans leurs études ;
mener une très ferme politique de sécurité intérieure ; promouvoir la
qualité de la vie sociale et culturelle dans les pôles de développement
pour y attirer des élites venues du monde entier. La promotion de
l’esthétique urbaine, industrielle, sociale, sous toutes ses formes, sera
fondamentale.
Renforcer les moyens de l’influence et de la souveraineté : il faudra
faire de la promotion mondiale de la langue française, et de sa défense en
France, une priorité majeure ; doter l’armée de moyens de surveillance et
d’intervention rapide ; concentrer l’aide au développement sur les pays
qui le mériteront par les efforts qu’ils auront déployés pour se doter
d’institutions démocratiques ; définir une politique claire de
développement de l’Europe de l’Est et de la Méditerranée, régions dont
dépendra, dans le prochain demi-siècle, la sécurité de la France. Il faudra
aller vers la limitation des transports individuels et une gestion plus
rationnelle de l’eau, de l’énergie, des déchets et des ressources de la mer.
L’énergie nucléaire restera nécessaire.
Faire naître l’hyperdémocratie : la France aura tout intérêt à aider à la
naissance de l’hyperdémocratie qui protégera ses valeurs et son existence
même. Elle devra donc proposer la création d’instances de gouvernance
mondiale disposant de ressources propres, évoquées au chapitre
précédent, en particulier par la fusion du G8 et du Conseil de sécurité. À
l’échelle européenne, elle devra inciter à la mise en place d’un véritable
gouvernement continental, doté de compétences politiques, militaires et
sociales – et pas seulement, comme aujourd’hui, économiques et
monétaires. Elle devra faire comprendre à ses partenaires que l’Europe
est la mieux placée pour créer le premier espace d’harmonie relationnelle
de la planète. L’État français conservera pour lui-même toutes les
compétences nécessaires à l’intégration sociale, à la promotion de la
langue, de la culture, de l’éducation ; il devra favoriser, fiscalement,
financièrement, la constitution d’entreprises relationnelles de toute nature
(des partis, des syndicats, des ONG, des associations, des réseaux
coopératifs réels ou virtuels, en particulier dans les activités d’éducation
et de prévention). Il faudra développer la démocratie participative, en
particulier régionale, en employant les technologies de l’ubiquité nomade
et de l’hypersurveillance, et organiser des espaces urbains et virtuels pour
que s’y rencontrent ceux qui ont envie de se rendre utiles et ceux qui
peuvent offrir des occasions de l’être. Cette démocratie participative
aidera à faire surgir des citoyens à la fois intégrés et fidèles à leurs
communautés. Des citoyens capables de donner à la France les moyens
de trouver la meilleure place dans l’histoire de l’avenir.
***
Immense chantier dont chaque élément constituera, à lui seul, une
réforme majeure, en France comme ailleurs.
Si les dirigeants de notre pays apprennent à comprendre les lois de
l’Histoire et analysent clairement les cinq vagues de l’avenir, ils sauront
faire en sorte qu’il soit encore possible de vivre heureux en France et d’y
mettre en œuvre un idéal humain fait de mesure et d’ambition, de passion
et d’élégance, d’optimisme et d’insolence.
Pour le plus grand bénéfice de l’humanité.
REMERCIEMENTS
Jérémie et Bethsabée Attali, Jeanne Auzenet, Frédéric Boulet, Vincent
Champain, Daniel Cohen, Claude Durand, Pascal Heisserer, Pierre Joo,
Jean Karoubi, Olivier Lepick, Jean-Pierre Philippe, Pascal Picq, Thomas
Valode ont bien voulu, parmi beaucoup d’autres, débattre avec moi de
certains des sujets évoqués ici, ou relire tout ou partie de ce manuscrit et
me faire part de leurs commentaires. Je les en remercie. Je remercie aussi
Rachida Azouz, Murielle Clairet, Ghislaine Olive, pour avoir su
déchiffrer les versions successives de ce manuscrit. Je remercie Jérémie
Attali et Joachim Frydman pour la conception et la réalisation de la photo
de couverture. Je remercie Hélène Guillaume pour son infinie patience
dans la relecture des épreuves de ce livre. Je remercie aussi les auditeurs
de mes conférences sur ces sujets, qui m’ont permis, par leurs questions,
de préciser et de clarifier ma pensée.
Je remercie enfin tous les lecteurs de ce livre qui voudront bien me
faire part de leurs commentaires en m’écrivant à j@attali.com.
DU MÊME AUTEUR
Essais
Analyse économique de la vie politique, PUF, 1973.
Modèles politiques, PUF, 1974.
L’Anti-économique (avec Marc Guillaume), PUF, 1975.
La Parole et l’Outil, PUF, 1976.
Bruits, Économie politique de la musique, PUF, 1977, nouvelle édition,
Fayard, 2000.
La Nouvelle Économie française, Flammarion, 1978.
L’Ordre cannibale, Histoire de la médecine, Grasset, 1979.
Les Trois Mondes, Fayard, 1981.
Histoires du Temps, Fayard, 1982.
La Figure de Fraser, Fayard, 1984.
Au propre et au figuré, Histoire de la propriété, Fayard, 1988.
Lignes d’horizon, Fayard, 1990.
1492, Fayard, 1991.
Économie de l’Apocalypse, Fayard, 1994.
Chemins de sagesse : traité du labyrinthe, Fayard, 1996.
Fraternités, Fayard, 1999.
La Voie humaine, Fayard, 2000.
Les Juifs, le monde et l’argent, Fayard, 2002.
L’Homme nomade, Fayard, 2003.
Foi et Raison – Averroès, Maïmonide, Thomas d’Aquin, Bibliothèque
nationale de France, 2004.
Le Sens des choses, avec Stéphanie Bonvicini et 32 auteurs, Laffont,
2009.
Survivre aux crises, Fayard, 2009.
Dictionnaire
Dictionnaire du XXIe
siècle, Fayard, 1998.
Dictionnaire amoureux du judaïsme, Plon/Fayard, 2009.
Romans
La Vie éternelle, roman, Fayard, 1989.
Le Premier Jour après moi, Fayard, 1990.
Il viendra, Fayard, 1994.
Au-delà de nulle part, Fayard, 1997.
La Femme du menteur, Fayard, 1999.
Nouv’elles, Fayard, 2002.
La Confrérie des Éveillés, Fayard, 2004.
Biographies
Siegmund Warburg, un homme d’influence, Fayard, 1985.
Blaise Pascal ou le génie français, Fayard, 2000.
Karl Marx ou l’esprit du monde, Fayard, 2005.
Gândhî ou l’éveil des humiliés, Fayard, 2007.
Théâtre
Les Portes du Ciel, Fayard, 1999.
Du cristal à la fumée, Fayard, 2008.
Contes pour enfants
Manuel, l’enfant-rêve (ill. par Philippe Druillet), Stock, 1995.
Mémoires
Verbatim I, Fayard, 1993.
Europe(s), Fayard, 1994.
Verbatim II, Fayard, 1995.
Verbatim III, Fayard, 1995.
C’était François Mitterrand, Fayard, 2005.
Rapports
Pour un modèle européen d’enseignement supérieur, Stock, 1998.
L’Avenir du travail, Fayard/Institut Manpower, 2007.
300 décisions pour changer la France, rapport de la Commission pour
la libération de la croissance française, XO, 2008.
Beaux livres
Mémoire de sabliers, collections, mode d’emploi, éditions de
l’Amateur, 1997.
Amours. Histoires des relations entre les hommes et les femmes, avec
Stéphanie Bonvicini, Fayard, 2007.
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