Search This Blog

Translate

خلفيات وصور / wallpapers and pictures images / fond d'écran photos galerie / fondos de pantalla en i

Buscar este blog

11/23/25

 Table des Matières

Page de Titre

Table des Matières

Page de Copyright

Epigraphe

AVANT-PROPOS

1 - Une très longue histoire

Nomadisme, cannibalisme et sexualité

Ritualisation et sédentarisation

Le temps des empires

2 - Une brève histoire du capitalisme

L’idéal judéo-grec : le neuf et le beau

Foires, villes et nations

D’un « cœur » à l’autre

Bruges, 1200-1350 :

les prémices de l’Ordre marchand

Venise, 1350-1500 : la conquête de l’Orient

Anvers, 1500-1560 :

l’heure de l’imprimerie

Gênes, 1560-1620 : l’art de spéculer

Amsterdam, 1620-1788 : l’art de la flûte

Londres, 1788-1890 : la force de la vapeur

Boston, 1890-1929 :

l’explosion des machines

New York, 1929-1980 : la victoire électrique

Los Angeles, 1980 -? :

le nomadisme californien

Les débuts de la fin :

la grande crise financière

3 - Première vague de l’avenir :

la fin de l’Empire américain

Le bel avenir de la neuvième forme

La marchandisation du temps

L’ubiquité nomade

Le vieillissement du monde

Demain, les villes

D’indépassables raretés

L’essoufflement technologique

La seule vraie rareté : le temps

La fin de la neuvième forme

4 - Deuxième vague de l’avenir :

un système polycentrique

Une dixième forme marchande

est-elle possible ?

Émergence de onze puissances

5 - Troisième vague de l’avenir :

l’hyperempire

La généralisation de la démocratie

de marché : le monde polycentrique

L’objet substitut de l’État :

de l’hypersurveillance à l’autosurveillance

La déconstruction des États

La marchandisation absolue du temps

Les entreprises nomades

Les maîtres de l’hyperempire :

les hypernomades

Les nomades virtuels :

des sports au spectacle vivant

Les victimes de l’hyperempire :

les infranomades

La gouvernance de l’hyperempire

La fin de la liberté, au nom de la liberté

6 - Quatrième vague de l’avenir :

l’hyperconflit

Des ambitions régionales

Armées pirates, armées corsaires

La colère des laïcs

La colère des croyants

Les armes de l’hyperconflit

S’armer, s’allier

Négocier, aider

Dissuader les régimes agressifs

Attaquer préventivement

Guerres de rareté : pétrole et eau

Guerres de frontières :

du Moyen-Orient à l’Afrique

Guerres d’influence

Guerres entre pirates et sédentaires

L’hyperconflit

7 - Cinquième vague de l’avenir :

l’hyperdémocratie

Le choc démocratique

L’avant-garde de l’hyperdémocratie :

transhumains et entreprises relationnelles

Les institutions de l’hyperdémocratie

La place du marché

dans l’hyperdémocratie

Le résultat collectif de l’hyperdémocratie :

le bien commun, dont l’intelligence

universelle

Le résultat individuel de l’hyperdémocratie :

les biens essentiels, dont le bon temps

Le détournement de l’hyperdémocratie

8 - Et la France ?

Une brève histoire de l’avenir français

Le déclin français

Demain, les crises

Rendre à l’avenir ce qu’on lui a pris

Permettre au pays de tirer le meilleur

de l’avenir

REMERCIEMENTS

DU MÊME AUTEUR

© Librairie Arthème Fayard, 2006-2009

pour la présente édition

978-2-213-65809-4

Alas ! It is delusion all : The future cheats us from afar, Nor can

we be what we recall, Nor dare we think on what we are

Hélas, tout est illusion : L’avenir se moque de nous à distance,

Nous ne pouvons ni ressembler à nos souvenirs, Ni oser nous

accepter comme nous sommes.

LORD BYRON,

Stanzas for Music.

AVANT-PROPOS

Aujourd’hui se décide ce que sera le monde en 2050 et se prépare ce

qu’il sera en 2100. Selon la façon dont nous agirons, nos enfants et nos

petits-enfants habiteront un monde vivable ou traverseront un enfer en

nous haïssant. Pour leur laisser une planète fréquentable, il nous faut

prendre la peine de penser l’avenir, de comprendre d’où il vient et

comment agir sur lui. C’est possible : l’Histoire obéit à des lois qui

permettent de la prévoir et de l’orienter.

La situation est simple : les forces du marché prennent en main la

planète. Ultime expression du triomphe de l’individualisme, cette marche

triomphante de l’argent, que ne fait qu’à peine ralentir la crise financière

amorcée en 2007, explique l’essentiel des plus récents soubresauts de

l’Histoire : pour l’accélérer, pour la refuser, pour la maîtriser.

Si cette évolution va à son terme, l’argent en finira avec tout ce qui

peut lui nuire, y compris les États qu’il détruira peu à peu, même les

États-Unis d’Amérique. Nous vivrons successivement le déclin de la

superpuissance américaine, puis le partage de l’ordre mondial entre

plusieurs puissances régionales. Après quoi, devenu la loi unique du

monde, le marché formera ce que je nommerai l’hyperempire,

insaisissable et planétaire, créateur de richesses marchandes et

d’aliénations nouvelles, de fortunes et de misères extrêmes ; la nature y

sera mise en coupe réglée ; tout sera privé, y compris l’armée, la police et

la justice. L’être humain sera alors harnaché de prothèses, avant de

devenir lui–même un artefact vendu en série à des consommateurs

devenant eux-mêmes artefacts. Puis l’homme, désormais inutile à ses

propres créations, disparaîtra.

Si l’humanité recule devant cet avenir et interrompt la globalisation

par la violence, avant même d’être libérée de ses aliénations antérieures,

elle basculera dans une succession de barbaries régressives et de batailles

dévastatrices, utilisant des armes aujourd’hui impensables, opposant

États, groupements religieux, entités terroristes et pirates privés. Je

nommerai cette guerre l’hyperconflit. Il pourrait lui aussi faire disparaître

l’humanité.

Enfin, si la mondialisation peut être contenue sans être refusée, si le

marché peut être circonscrit sans être aboli, si la démocratie peut devenir

planétaire tout en restant concrète, si la domination d’un empire sur le

monde peut cesser, alors s’ouvrira un nouvel infini de liberté, de

responsabilité, de dignité, de dépassement, de respect de l’autre. C’est ce

que je nommerai l’hyperdémocratie. Celle-ci conduira à l’installation

d’un gouvernement mondial démocratique et d’un ensemble

d’institutions locales et régionales. Elle permettra à chacun, par un

emploi réinventé des fabuleuses potentialités des prochaines

technologies, d’aller vers la gratuité et l’abondance, de profiter

équitablement des bienfaits de l’imagination marchande, de préserver la

liberté de ses propres excès comme de ses ennemis, de laisser aux

générations à venir un environnement mieux protégé, de faire naître, à

partir de toutes les sagesses du monde, de nouvelles façons de vivre et de

créer ensemble.

On peut dès lors raconter l’histoire des cinquante prochaines années en

cinq phases : avant 2035, prendra fin la domination de l’empire

américain, provisoire comme celle de tous ses prédécesseurs ; puis

viendra une phase de partage du pouvoir mondial entre onze nations et le

marché ; ensuite déferleront l’une après l’autre trois nouvelles vagues

d’avenir : hyperempire, hyperconflit, et hyperdémocratie. Deux vagues a

priori mortelles. Une troisième a priori impossible.

Sans doute ces cinq avenirs se mêleront-ils ; ils s’imbriquent déjà. Je

crois en la victoire, vers 2060, de l’hyperdémocratie, forme supérieure

d’organisation de l’humanité, expression ultime du moteur de l’Histoire :

la liberté.

***

Pour expliquer et étayer ce pronostic, j’entends raconter ici l’histoire

de cet avenir.

Entreprise absurde, dira-t-on. Tant d’événements, tant d’individus

peuvent en inverser le cours ! Et, de surcroît, si le fondement de

l’Histoire est la conquête de la liberté individuelle, alors cette finalité

même la rend imprévisible. Quelques exemples suffisent à s’en

convaincre : si, en 1799, le général Bonaparte n’avait pas pris un tel

ascendant sur ses contemporains, la Révolution française aurait pu

immédiatement accoucher d’une république parlementaire, gagnant ainsi

un siècle sur l’Histoire réelle. Si, en juin 1914, un assassin, à Sarajevo,

avait raté sa cible, la Première Guerre mondiale ne se serait pas

déclenchée, en tout cas pas de la même façon. Si, en juin 1941, Hitler

n’avait pas envahi la Russie, il aurait pu, comme le général Franco,

mourir au pouvoir et dans son lit ; si le Japon, la même année, avait

attaqué la Russie au lieu des États-Unis, ceux-ci ne seraient peut-être pas

entrés dans la guerre et n’auraient pas libéré l’Europe, comme ils n’ont

ensuite jamais libéré ni l’Espagne ni la Pologne ; la France, l’Italie et le

reste de l’Europe seraient ainsi peut-être restés sous la botte hitlérienne

au moins jusqu’à la fin des années 1970. Enfin si, en 1984, le secrétaire

général du parti communiste soviétique, Youri Andropov, n’était pas mort

prématurément et si le successeur de son successeur avait été, comme il

était prévu, Grigori Romanov au lieu de Mikhaïl Gorbatchev, l’Union

soviétique existerait probablement encore. Si, en 2006, les banques

américaines avaient exercé une gestion financière plus prudente, la

grande crise économique actuelle ne se serait pas déclenchée si tôt.

Absurde, aussi, de tenter de prévoir l’avenir, car toutes les réflexions à

son sujet ne sont en général que des élucubrations sur le présent : ainsi,

dès les premières sociétés humaines, les discours sur les temps futurs se

résumaient à prédire un éternel retour des astres et des récoltes. Pour les

prêtres et les augures, le monde ne pouvait survivre qu’en obtenant le

retour de la pluie et du soleil ; un monde meilleur n’était possible que

dans un au-delà cosmique, espace idéal, lui aussi stable, cyclique, dont

l’avènement tenait plus au bon vouloir énigmatique des dieux qu’aux

actions des hommes. Quand il devint clair que l’innovation pouvait

améliorer la vie matérielle, intellectuelle et esthétique, apparurent,

d’abord autour de la Méditerranée, quelques peuples déterminés à

concevoir et mettre en œuvre un progrès terrestre. Ceux qui pensèrent

ensuite l’avenir de la Terre (philosophes, artistes, juristes, puis savants,

économistes, sociologues, romanciers, futurologues) le décrivirent

encore, en général, comme le prolongement naïf de leur propre présent.

Par exemple, à la fin du XVIe siècle, tous pronostiquaient que l’apparition

en Europe des caractères mobiles de l’imprimerie ne ferait que renforcer

les deux pouvoirs alors dominants, l’Église et l’Empire ; de même, à la

fin du XVIIIe siècle, la majorité des analystes ne voyaient dans la machine

à vapeur qu’une attraction de foire qui ne changerait rien au caractère

agricole de l’économie ; de même encore, à la fin du XIXe siècle,

l’électricité n’avait, pour l’essentiel des observateurs, qu’un seul avenir :

permettre d’éclairer autrement les rues. Et si, au début du XXe siècle,

certains prévoyaient l’apparition du sous-marin, de l’avion, du cinéma,

de la radio, de la télévision, personne – pas même Jules Verne – ne

pensait que cela pourrait venir modifier l’ordre géopolitique alors dominé

par l’Empire britannique ; personne non plus a fortiori ne voyait venir le

déclin de l’Europe, la montée du communisme, du fascisme et du

nazisme ; encore moins la venue de l’art abstrait, du jazz, de l’arme

nucléaire ou de la contraception. De même, à la fin du siècle dernier,

beaucoup considéraient encore l’ordinateur personnel et Internet comme

des curiosités de peu d’importance, et rares ceux qui imaginaient le

mariage homosexuel. Enfin, récemment encore, très peu d’analystes ont

vu venir le retour de l’islam au cœur de l’Histoire.

Aujourd’hui encore, la plupart des récits sur l’avenir ne sont que des

extrapolations de tendances déjà à l’œuvre. Rares sont ceux qui se

risquent à des prévisions décalées, à annoncer des bifurcations, des

renversements, des changements de paradigme, en particulier en matière

de mœurs, de culture ou d’idéologie. Moins encore à anticiper les

crispations idéologiques qui pourraient ralentir ou même interdire ces

profondes ruptures.

Et pourtant, dans le prochain demi-siècle, tout changera dans de

multiples directions, qu’il est tout à fait possible de dessiner.

Après les avoir évoquées au début de cet avant-propos en quelques

lignes, en voici un résumé en quelques pages.

Tout commencera par un bouleversement démographique. En 2050,

sauf catastrophe majeure, 9,2 milliards d’êtres humains peupleront la

Terre, soit 3 milliards de plus qu’aujourd’hui. L’espérance de vie dans les

pays les plus riches approchera le siècle ; la natalité stagnera sans doute

encore au voisinage du seuil de reproduction. En conséquence,

l’humanité vieillira. On comptera 155,8 millions d’habitants de plus en

Chine, 428,8 millions de plus en Inde, 104 millions de plus au Nigeria,

65 millions de plus au Bangladesh, 135 millions de plus aux États-Unis,

6 millions de plus en France, 9 millions de moins en Allemagne et peutêtre 31 millions de moins en Russie. Les deux tiers de la planète vivront

dans des villes dont la population aura doublé, tout comme devrait

doubler la quantité d’énergie et de produits agricoles consommés. Le

nombre de gens en âge de travailler aura aussi doublé ; plus des deux

tiers des enfants nés cette année-là vivront dans les vingt pays les plus

pauvres.

Bien d’autres bouleversements auront lieu, qu’il est aussi possible de

prévoir avec une certaine précision : à l’observer sur la très longue durée,

l’Histoire s’écoule en effet dans une direction unique, entêtée, très

particulière, qu’aucun soubresaut, même prolongé, n’a jusqu’à présent

réussi à détour ner durablement : de siècle en siècle, l’humanité impose la

primauté de la liberté individuelle sur toute autre valeur. Elle le fait par

le rejet progressif de la résignation à toute forme de servitude, par des

progrès techniques permettant de réduire tout effort, par la libéralisation

des mœurs, des systèmes politiques, de l’art et des idéologies. Autrement

dit, l’histoire humaine est celle de l’émergence de la personne comme

sujet de droit, autorisée à penser et à maîtriser son destin, libre de toute

contrainte, si ce n’est le respect du droit de l’autre aux mêmes libertés.

Cette évolution, encore réservée aux plus riches, conduit à remettre en

cause en permanence les pouvoirs en place et à faire naître de nouvelles

puissances. En particulier, pour faire émerger cette primauté de l’individu

sur la société, les peuples ont élaboré progressivement divers systèmes de

répartition des biens rares. Pendant très longtemps, ils en ont laissé la

charge au seul bon plaisir de chefs de guerre, de prêtres et de princes à la

tête de royaumes et d’empires ; puis, une nouvelle classe dirigeante, plus

vaste et plus mobile, celle des marchands, a imaginé deux nouveaux

mécanismes – révolutionnaires – de partage des richesses : le marché et

la démocratie. Apparus il y a près de trente siècles, ils se sont

progressivement imposés ; ils façonnent désormais une part croissante de

la réalité du monde et conditionnent l’avenir.

Progressivement, et malgré des réactions de plus en plus violentes, le

marché a transformé, sur des territoires de plus en plus vastes, l’essentiel

des services (l’alimentation, les vêtements, le loisir, le logement, le

transport, la communication), rendus d’abord gratuitement – de bon gré

ou sous la contrainte –, en services marchands ; puis il les a transformés

en objets industriels produits en série, en véritables outils de l’autonomie

individuelle.

Progressivement aussi, la liberté marchande a contribué à faire naître

la liberté politique, d’abord pour une minorité, puis pour beaucoup, au

moins formellement, sur des territoires de plus en plus vastes, remplaçant

presque partout le pouvoir religieux et militaire. Au total, la dictature a

laissé naître le marché, qui a engendré la démocratie. Ainsi se sont

installées, à partir du XIIe

 siècle, les premières démocraties de marché.

Progressivement encore, leur espace géographique s’est étendu ; le

cœur du pouvoir sur l’ensemble de ces démocraties de marché s’est peu à

peu déplacé vers l’ouest : il est passé au XIIe siècle du Proche-Orient à la

Méditerranée, puis à la mer du Nord, à l’océan Atlantique, et enfin,

aujourd’hui, au Pacifique. Neuf « cœurs » se sont alors succédé : Bruges,

Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York, et

aujourd’hui Los Angeles. L’ensemble du monde, mis à part la Chine et le

Moyen-Orient, est désormais partie prenante de cet Ordre marchand.

Progressivement toujours, la compétition a conduit à concentrer les

pouvoirs sur les marchés et la démocratie – supposés être également

accessibles à tous – en de nouvelles élites mouvantes, maîtres du capital

et du savoir, creusant de nouvelles inégalités.

Si cette histoire multimillénaire se poursuit encore pendant un demisiècle, le marché et la démocratie s’étendront partout où ils sont encore

absents ; la croissance s’accélérera, le niveau de vie s’élèvera ; la

dictature disparaîtra des pays où elle règne encore. Mais la précarité et la

déloyauté deviendront les règles ; l’eau et l’énergie se feront plus rares, le

climat sera mis en péril ; les inégalités et les frustrations s’aggraveront ;

des conflits se multiplieront ; de grands mouvements de population

s’amorceront.

Vers 2035, à la fin d’une très longue bataille dont l’actuelle crise

financière et économique marque le début, et au milieu d’une grave crise

écologique, les États-Unis, empire encore dominant, seront vaincus par

cette mondialisation des marchés, en particulier financiers, et par la

puissance des entreprises, en particulier celles des compagnies

d’assurances. Épuisés financièrement et politiquement, comme les autres

empires avant eux, les États-Unis cesseront alors de gérer le monde. Ils

resteront la puissance majeure de la planète ; c’est la première étape de

l’avenir. Ils ne seront pas remplacés par un autre empire ni par une autre

nation dominante. Le monde deviendra, provisoirement, polycentrique,

géré par une petite dizaine de puissances régionales. C’est là la deuxième

étape de l’avenir.

Puis, vers 2050, le marché, par nature sans frontières, l’emportera sur

la démocratie, institutionnellement circonscrite à un territoire. Les États

s’affaibliront ; de nouvelles technologies nanométriques réduiront les

consommations d’énergie et transformeront les ultimes services encore

collectifs : la santé, l’éducation, la sécurité et la souveraineté ; de

nouveaux objets de consommation majeurs apparaîtront, que je nomme

des surveilleurs, permettant de mesurer et contrôler la conformité aux

normes : chacun deviendra son propre médecin, professeur, contrôleur.

L’économie sera de plus en plus économe en énergie et en eau.

L’autosurveillance deviendra la forme extrême de la liberté et la peur de

ne pas satisfaire à des normes en sera la limite. La transparence deviendra

une obligation ; qui conque voudra ne pas faire connaître ses

appartenances, ses mœurs, son état de santé ou son niveau de formation

sera a priori suspect. L’accroissement de la durée de la vie donnera le

pouvoir aux plus âgés, qui choisiront de s’endetter. Les États s’effaceront

devant les entreprises et les villes. Des hypernomades dirigeront un

empire hors sol, sans centre, ouvert : un hyperempire. C’est la troisième

étape de l’avenir. Chacun n’y sera plus loyal qu’à lui-même ; les

entreprises ne se reconnaîtront plus aucune nationalité ; les pauvres

constitueront un marché parmi d’autres ; les lois seront remplacées par

des contrats, la justice par l’arbitrage, la police par des mercenaires. De

nouvelles diversités s’installeront ; des spectacles et des sports verront le

jour pour distraire les sédentaires, pendant que des masses immenses de

nomades de misère, les infranomades, bousculeront les frontières pour

chercher de quoi survivre. Des compagnies d’assurances, devenues

régulateurs du monde, y fixeront les normes auxquelles devront se plier

les États, les entreprises et les particuliers. Des organismes privés de

gouvernance veilleront, pour le compte de ces assureurs, au respect de

ces normes. Les ressources se feront plus rares, les robots plus nombreux.

Le temps, même le plus intime, sera presque entièrement occupé par

l’usage de marchandises. Un jour même, chacun se verra proposer d’être

autoréparé, puis de produire des prothèses de lui-même, enfin d’être

cloné. L’homme deviendra alors artefact consommateur d’artefacts,

cannibale mangeur d’objets cannibales, victime de maux nomades.

Tout cela n’ira naturellement pas sans de terribles secousses : bien

avant la disparition de l’empire américain, bien avant que le climat ne

devienne quasi insupportable, des populations se disputeront des

territoires, d’innombrables guerres auront lieu ; nations, pirates,

mercenaires, mafias, mouvements religieux se doteront d’armes

nouvelles, instruments de surveillance, de dissuasion et de frappe

utilisant les ressorts de l’électronique, de la génétique, des

nanotechnologies. De plus, l’avènement de l’hyperempire conduira

chacun à devenir le rival de tous. On se battra pour le pétrole, pour l’eau,

pour conserver un territoire, pour le quitter, pour imposer une foi, pour en

combattre une autre, pour détruire l’Occident, pour faire régner ses

valeurs. Des dictatures militaires, confondant armées et polices,

prendront le pouvoir. Une guerre plus meurtrière que les autres, un

hyperconflit cristallisant tous les autres, éclatera peut-être, anéantissant

l’humanité.

Vers 2060, au plus tôt – à moins que l’humanité ne disparaisse sous un

déluge de bombes –, ni l’Empire américain, ni l’hyperempire, ni

l’hyperconflit ne seront tolérables. De nouvelles forces, altruistes et

universalistes, déjà à l’œuvre aujourd’hui, prendront le pouvoir

mondialement, sous l’empire d’une nécessité écologique, éthique,

économique, culturelle et politique. Elles se rebelleront contre les

exigences de la surveillance, du narcissisme et des normes. Elles

conduiront progressivement à un nouvel équilibre, cette fois planétaire,

entre le marché et la démocratie : l’hyperdémocratie. Des institutions,

mondiales et continentales, organiseront alors, grâce à de nouvelles

technologies, la vie collective ; elles fixeront des limites à l’artefact

marchand, à la modification de la vie et à la mise en valeur de la nature ;

elles favoriseront la gratuité, la responsabilité, l’accès au savoir. Elles

rendront possible la naissance d’une intelligence universelle, mettant en

commun les capacités créatrices de tous les êtres humains, pour les

dépasser. Une nouvelle économie, dite relationnelle, produisant des

services sans chercher à en tirer profit, se développera en concurrence

avec le marché avant d’y mettre fin, tout comme le marché mit un terme,

il y a quelques siècles, au féodalisme.

En ces temps-là, moins éloignés qu’on ne le croit, le marché et la

démocratie, au sens où nous les entendons aujourd’hui, seront devenus

des concepts dépassés, des souvenirs vagues, aussi difficiles à

comprendre que le sont aujourd’hui le cannibalisme ou les sacrifices

humains.

***

Comme tout résumé, ce qui précède pourrait paraître évidemment

caricatural, péremptoire et arbitraire ; tout l’objet de ce livre est de

montrer que telle est pourtant la figure la plus vraisemblable de l’avenir.

Non pas celui que je souhaite : j’écris ce livre justement pour que l’avenir

ne ressemble pas à ce que je crains qu’il soit et pour aider au déploiement

des formidables potentialités aujourd’hui à l’œuvre.

Mes lecteurs assidus y retrouveront l’approfondissement de thèses

développées au fil d’essais et de romans précédents, dans lesquels

j’annonçais – bien avant qu’on en parle couramment – le basculement

géopolitique du monde vers le Pacifique, l’instabilité financière du

capitalisme, les enjeux du climat, l’émergence des bulles financières, la

fragilité du communisme, les menaces du terrorisme, le surgissement du

nomadisme, l’avènement du téléphone portable, de l’ordinateur

personnel, d’Internet et autres objets nomades, l’émergence du gratuit et

du sur mesure, le rôle majeur de l’art – en parti culier de la musique –

dans la diversité du monde. Les plus attentifs de ces lecteurs y verront

aussi certaines inflexions dans ma pensée : elle n’est, fort heureusement,

pas descendue du Ciel toute formée.

Enfin, comme toute prédiction est d’abord discours sur le présent, cet

essai est aussi un livre politique, dont chacun pourra, j’espère, faire le

meilleur usage, au moment où s’annoncent tant d’échéances majeures, en

France au moins autant qu’ailleurs.

1

Une très longue histoire

Pour comprendre ce que peut être l’avenir, il me faut raconter à grands

traits l’histoire du passé. On verra qu’il est traversé par des invariants et

qu’il existe comme une structure de l’Histoire permettant de prévoir

l’organisation des décennies à venir.

Depuis les temps les plus reculés, tout groupe humain s’est organisé

autour d’une richesse, d’une langue, d’un territoire, d’une philosophie,

d’un chef. Trois pouvoirs ont toujours coexisté : le religieux, qui fixe le

temps des prières, rythme la vie agricole et détermine l’accès à la vie

future ; le militaire, qui organise la chasse, la défense et la conquête ; le

marchand qui produit, finance et commercialise les fruits du travail.

Chacun de ces pouvoirs maîtrise le temps en contrôlant les instruments

de sa mesure : observatoires astronomiques, sabliers, horloges

pointeuses.

Dans toutes les cosmogonies, trois dieux dominent tous les autres et

mettent en scène cette trinité du pouvoir : les Latins les nomment Jupiter,

Mars et Quirinus – dieux des dieux, de la guerre et de l’argent. En

dessous, le royaume des hommes ordinaires. En dessous encore, un

pouvoir différent traverse tous les autres et en prendra peut-être un jour la

place : le féminin, qui maîtrise la reproduction des générations et la

transmission du savoir.

Tour à tour, chacun des trois pouvoirs dominants (religieux, militaire et

marchand) a contrôlé les richesses. On peut alors raconter l’histoire de

l’humanité comme la succession de trois grands ordres politiques :

l’Ordre rituel, où l’autorité est essentiellement religieuse ; l’Ordre

impérial, où le pouvoir est avant tout militaire ; l’Ordre marchand, où le

groupe dominant est celui qui contrôle l’économie. L’idéal du premier est

théologique ; celui du second, territorial ; celui du troisième,

individualiste.

Dans chacun de ces ordres, une société reste stable aussi longtemps

que le groupe dominant contrôle le partage des richesses. Dans l’Ordre

rituel, il le dépense en sacrifices ; dans l’Ordre impérial, en monuments ;

dans l’Ordre marchand, en investissements productifs. Et, dans ces trois

ordres, la défense de son pouvoir est prioritaire. Le contrôle de la

richesse par le groupe dominant est menacé par des guerres, des

cataclysmes naturels, des prélèvements extérieurs, des concurrents. Pour

conserver le pouvoir, le groupe dominant cherche à mettre en œuvre à

son profit un progrès technique, une exploitation plus intensive des

faibles ou une extension de l’espace dominé. S’il échoue, un autre groupe

dominant prend sa place.

Puis, quand la légitimité même de l’autorité est mise en cause, un

ordre nouveau s’installe, avec d’autres pouvoirs, d’autres savoirs,

d’autres modes de dépense du surplus, d’autres rapports de forces

géopolitiques. Tour à tour, le maître devient l’esclave ; le soldat remplace

le prêtre, le marchand remplace le soldat.

Naturellement, ces évolutions ne passent pas par des ruptures

tranchées : à chaque instant coexistent les trois ordres de pouvoir, avec

des avancées prématurées et des retours en arrière.

Voici maintenant l’histoire de ces ordres, de la façon dont ils sont nés

et dont ils ont décliné, depuis l’Antiquité la plus reculée. Ce récit permet

de dégager des lois de l’Histoire, à partir de faits en apparence parfois

infimes, anodins. Ces lois sont essentielles à comprendre : elles seront

encore à l’œuvre dans l’avenir et permettent d’en prédire le cours.

Nomadisme, cannibalisme et sexualité

Il faut, pour établir ces lois, partir du plus loin de ce qu’on sait de

l’homme. Cela permet de comprendre que la même force est toujours en

marche : celle de la libération progressive de l’homme vis-à–vis de toutes

les contraintes.

Il y a 3,8 milliards d’années, la vie a surgi dans les océans et, il y a

350 millions d’années, sur la terre. Selon les plus récentes découvertes, il

y a sept millions d’années, deux premiers primates (Toumaï au Tchad et

Orrorin au Kenya) descendent des arbres – sans doute à la suite d’une

sécheresse – et se dressent sur leurs deux jambes. Deux millions d’années

plus tard, une autre espèce de primate, l’australopithèque, descend lui

aussi des arbres et arpente les paysages de l’Afrique orientale et australe.

Trois millions d’années plus tard, dans la même région, certains de ses

descendants, Homo habilis et Homo rudolfensis, sélectionnés par les

exigences de la marche, se tiennent plus droits : ils peuvent donc porter

un cerveau plus lourd. Cueilleurs, charognards, parasites, ils apprennent à

tailler des pierres pour s’en servir comme outils, et se mettent en route de

territoire en territoire, à travers le continent africain.

Seuls survivent les primates, les mieux adaptés à l’errance ; seules

progressent les techniques de chasse et de cueillette compatibles avec le

mouvement.

Il y a un million et demi d’années, toujours en Afrique de l’Est, à côté

des espèces de primates alors existantes, surgit Homo ergaster, mieux

adapté encore aux voyages, à la course même que les autres. Encore un

peu voûté, il est façonné par le mouvement : il perd ses poils et peut

courir. Il semble même acquérir les premiers rudiments de la parole.

Il y a un million d’années, un descendant d’Homo ergaster évolue et

fait naître une autre espèce de primate : Homo erectus. Celui-ci quitte,

pour la première fois, l’Est africain ; il parcourt, en l’espace de quelques

dizaines de millénaires, le reste de l’Afrique, l’Europe, l’Asie centrale,

l’Inde, l’Indonésie et la Chine.

Cent mille ans plus tard, surgissent – encore en Afrique, semble-t-il –

deux autres primates : Homo sapiens, puis Homo heidelbergensis,

toujours nomades, encore mieux adaptés que leurs prédécesseurs à la

marche. Ils se tiennent plus droits ; leur cerveau est encore plus

volumineux ; leur organisation sociale et leur langage plus sophistiqués.

Leurs seuls outils sont encore des pierres taillées. Entièrement soumis

aux forces de la nature, à la pluie, au vent, à la foudre, ils y voient la

manifestation de forces supérieures. Ils n’enterrent pas encore leurs

morts ; leurs habitats, toujours précaires, deviennent plus solides, leurs

outils plus ingénieux. Tous ces primates, voisins mais non semblables,

coexistent sans se mêler. Ils commencent à transmettre un savoir de

génération en génération, à la différence de toutes les autres espèces

animales. Leçon pour l’avenir : transmettre est la condition du progrès.

Vers – 700 000, en Chine comme en Afrique, Homo sapiens maîtrise la

foudre et apprend à faire du feu ; il peut alors cuire des végétaux et donc

mieux nourrir son cerveau. Il comprend aussi qu’il peut mettre certaines

forces du monde à son service. C’est là un renversement considérable. Il

invente aussi les premières chausses, coud les premiers vêtements et

parcourt l’Europe, continent froid couvert de forêts.

La descendance d’Homo sapiens se sépare en plusieurs branches.

L’une d’elles évolue vers Homo neandertalis. Vers – 300 000, celui-ci

voyage à travers l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Pour la première fois, il

construit, où qu’il passe, des huttes sophistiquées, et enterre ses morts. En

Europe, alors isolée par des glaciers qui couvrent les Alpes et les

Balkans, le Neandertalis coexiste avec les autres primates, sans se mêler

à eux ni les remplacer.

C’est à cette époque sans doute – il y a trois cent mille ans – que

commence le cannibalisme ; non comme un acte de violence, mais

comme une pratique rituelle d’appropriation de la force des morts. On en

trouve des traces jusqu’à aujourd’hui dans le rapport de l’être humain à

toute consommation. Homo sapiens découvre aussi que la procréation est

une conséquence de l’acte sexuel et que les deux partenaires y jouent un

rôle ; les statuts des sexes se distinguent alors plus nettement. Les mâles

vivent entre eux sans changer de groupe ; les femmes, au contraire –

peut-être pour fuir l’inceste qui affaiblirait le groupe –, quittent la tribu à

la puberté, ou du moins s’en éloignent pour disposer d’un espace à elles,

parfois à l’intérieur du territoire commun de la tribu. Sexualité et

reproduction commencent à se distinguer : cela constituera une tendance

lourde de l’Histoire.

Vers – 160 000, toujours en Afrique, sur une autre branche d’Homo

sapiens, apparaît le premier homme moderne, fruit physique et

intellectuel des exigences nomades : Homo sapiens sapiens. Son cerveau

est beaucoup plus sophistiqué que celui des autres primates. Il s’organise

en tribus plus vastes, où les femmes sont responsables de l’éducation des

enfants. Pour lui, tout est vivant, la nature comme les objets ; il enterre

ses morts ; le cannibalisme est sans doute encore très présent.

L’espérance moyenne de vie ne dépasse pas encore les vingt-cinq ans.

Les groupes humains voyagent, au Moyen-Orient et en Europe ; ils

n’accumulent pas, n’épargnent pas, ne gardent rien en réserve ; ils ne

possèdent rien qu’ils ne puissent transporter : du feu, des outils, des

armes, des vêtements, des connaissances, des langues, des rites, des

histoires. Commencent les échanges d’objets, de femmes et de

prisonniers : premiers marchés. Débuts sans doute de l’esclavage.

Vers – 85 000 ans, le climat mondial se refroidit ; Homo sapiens

sapiens construit des gîtes moins précaires et y séjourne un peu plus

longtemps. Il voyage moins et coexiste encore avec plusieurs autres

espèces de primates. Les différents primates se font la guerre entre eux

pour des abris, des femmes ou des zones de chasse. Leurs conflits

obéissent à quelques principes simples, qu’établissent les traces

retrouvées : faire peur, attaquer par surprise, rompre les lignes de

communication de l’ennemi, ne pas lui laisser de répit ; il est courant de

trahir ses alliés, de simuler sa propre fuite, d’attaquer dans le dos. Le

cannibalisme est encore là, visant toujours à s’approprier la force des

ancêtres et à ritualiser le rapport à la mort. Manger la vie pour ne pas

mourir : leçon encore vraie aujourd’hui.

Vers – 45 000 ans, le primate habite l’hiver dans des grottes et l’été

dans des huttes. Il fabrique des outils de plus en plus spécialisés. La

division du travail s’instaure entre les membres du groupe ; avec elle

apparaît le chômage pour certains de ceux qui ne produisent plus

directement leur nourriture.

Il y a environ 40 000 ans, le climat se réchauffe encore sur l’ensemble

de la planète ; les primates, comme les autres animaux, sortent de leurs

abris et recommencent à voyager. Homo sapiens sapiens investit alors

l’Europe, l’Asie, et même l’Australie, que d’autres primates avaient peutêtre déjà visitée (extraordinaire périple maritime bien au-delà de la ligne

d’horizon). Il atteint aussi les Amériques, sans doute par voie de terre, en

traversant le détroit de Béring. En Europe, un de ces Homo sapiens

sapiens, aujourd’hui nommé « homme de Cro-Magnon », rencontre

l’Homo neandertalis, venu là 250 000 ans plus tôt et encore totalement

dominant. Ces divers primates coexistent en Europe pendant plus de dix

mille ans, nomadisant toujours sur de vastes territoires qu’ils ne quittent

qu’en cas d’extrême nécessité.

Il y a 30 000 ans, sans qu’on sache vraiment pourquoi, et assez

brusquement, disparaissent toutes les espèces de primates – y compris

Homo neandertalis –, exception faite d’Homo sapiens sapiens.

Un seul primate vit désormais sur la planète, seul au milieu de dizaines

de millions d’autres espèces vivantes. Lui seul sait, désormais,

transmettre son savoir de génération en génération. L’histoire de

l’homme peut commencer. Tout ce qu’il a appris jusque-là, depuis deux

millions d’années, va lui servir à construire ce que nous sommes. Et ce

que nous deviendrons.

Ritualisation et sédentarisation

À ce moment-là – il y a 30 000 ans –, sans doute certains hommes se

prennent à rêver à un au-delà idéal, d’où auraient disparu toutes les

formes de rareté et où ils retrouveraient leurs ancêtres. Surgit alors aussi

l’idée d’une force suprême, vitale, d’un Dieu, d’abord unique. Le

cannibalisme commence à laisser la place à sa ritualisation dans le

sacrifice religieux : manger le corps d’un homme envoyé vers Dieu, pour

s’en approcher. La propriété se précise ; les langues se diversifient ; la

division du travail se complexifie : l’un bâtit des huttes, l’autre coud des

vêtements ou taille des pierres, d’autres encore fabriquent des outils et

des armes, chassent, racontent, soignent, prient. Les hommes prennent le

pouvoir sur les femmes, plaçant les mères et les sœurs sous la

responsabilité des frères et des cousins. Les interdits s’organisent et

permettent de limiter la violence : les membres d’un groupe se portent

encore assistance, travaillent ensemble, élèvent ensemble les enfants,

mangent ensemble ; mais ils ne peuvent plus ni chasser, ni cueillir, ni

consommer ensemble certains animaux et certaines plantes érigés en

totems, ni surtout avoir de relations sexuelles entre eux : l’inceste étant

interdit, les femmes peuvent rester dans le groupe. Leçon pour l’avenir :

le sacré légitime les tabous.

L’espérance de vie dépasse désormais les trente ans. L’homme

commence à avoir un peu de temps pour transmettre ce qu’il sait aux

générations suivantes. Le désir de transmission est d’ailleurs ce qui le

distingue de plus en plus des autres espèces animales.

L’homme apprend peu à peu à dissocier l’idée de Dieu en plusieurs

catégories selon ses manifestations dans la nature : le feu, le vent, la

terre, la pluie, etc. Le polythéisme est ainsi une forme religieuse

découlant d’un monothéisme primitif. Et le sacré aide à fonder la

politique. L’Ordre rituel commence. L’homme pense alors à accompagner

ses morts vers l’au-delà dans des tombeaux sophistiqués, avec des

cérémonies, des offrandes, des sacrifices aux défunts, afin d’obtenir des

dieux, qu’ils vont rejoindre, leur protection pour les vivants.

Dans chaque groupe ou tribu, un chef – prêtre et guérisseur à la fois –

maîtrise la violence par la place qu’il assigne à chacun par rapport au

sacré. Chaque chef est le maître des interdits, du calendrier, de la chasse

et de la force. Des cosmogonies désignent des boucs émissaires, qui

servent aussi d’intermédiaires avec l’au-delà. Le chant et la flûte sont les

premiers moyens de s’adresser à ces intercesseurs. Les labyrinthes sont

les premières représentations métaphoriques de ces voyages.

Les objets fabriqués par les hommes sont encore considérés comme

des êtres vivants. Les échanger, chercher entre eux des équivalences,

c’est encore comme échanger des esclaves, des otages ou des femmes ;

un embryon de troc s’organise pour les objets comme il existe déjà

depuis longtemps pour les êtres humains. Presque partout sur la planète,

cet échange d’objets devient comme un échange d’otages, source de

violence s’il n’est pas maîtrisé. Il est souvent ritualisé par l’obligation de

silence imposée aux participants de l’échange. Leçon pour l’avenir : la

parole peut devenir une arme mortelle ; le marché est dangereux s’il n’est

pas équilibré.

Il y a vingt mille ans, les plus avancés de ces derniers primates,

toujours nomades, s’installent au Moyen-Orient, au climat désormais

particulièrement accueillant. Ils y trouvent en abondance, à l’état naturel,

des denrées stockables (le lin, le blé, l’orge, le pois, les lentilles) et des

animaux capturables (le chien, le mouton, le porc, le bovin, le cheval).

Quelques groupes se fixent alors, pour des périodes assez longues, en des

lieux où ils construisent les premières maisons en pierre. Le sacré les y

accompagne ; certains dieux deviennent maîtres d’une terre.

Il y a quinze mille ans, ces hommes de Mésopotamie, encore nomades,

creusent des puits, contrôlent des troupeaux d’animaux sauvages, sans

pour autant encore les domestiquer : ils attachent de plus en plus

d’importance à leur progéniture et ménagent un peu la nature, expression

des dieux.

Entre – 12 000 et – 9 000, au Proche-Orient, les hommes bâtissent des

maisons circulaires aménagées en fosses, et des maisons quadrangulaires

faites de bois et de brique.

Il y a dix mille ans, pour chasser un gibier plus rapide que lui,

l’homme invente deux instruments révolutionnaires qui lui permettent,

pour la première fois, d’amplifier sa propre force : le propulseur, premier

levier, et l’arc, premier moteur.

À ce même moment, en Mésopotamie, des hommes distinguent de

mieux en mieux l’acte et ses conséquences ; ils apprennent à arroser des

terrains, à faire se reproduire des espèces animales en captivité, à

réutiliser des graines, à stocker des réserves dans des silos. Cela exige de

vivre durablement dans des lieux fixes. Et comme ces hommes

commencent à vivre un peu plus vieux, ils ont aussi un peu plus de temps

pour enseigner leur savoir. Les cosmogonies se complexifient ; la terre et

l’agriculture y occupent désormais une place majeure. Les dieux

nécessaires aux voyages sont relégués au second plan. Ainsi, Homo

sapiens sapiens, 150 000 ans après son apparition, invente la sédentarité.

Le sacré bascule alors dans la glorification de la propriété du sol : les

dieux sont maîtres de la terre autant que du ciel.

Les premiers essais de culture de céréales datent de – 10 000.

Mille ans plus tard – il y a 9 000 ans –, ce Mésopotamien pense à

rechercher, par croisements successifs, de nouvelles espèces animales

mieux adaptées à ses besoins. Il devient aussi pasteur. Au même moment,

en Chine, se développe une autre économie agricole, fondée, elle, sur le

millet, le porc, le chien et le poulet.

La sédentarité est donc une idée de chasseur ; l’agriculture, une

invention de nomade ; le pastoralisme, une pratique de paysan.

Vers – 7 000, apparaissent au Proche-Orient de très gros villages

comptant plusieurs milliers d’habitants.

En Mésopotamie et en Asie, où l’humanité se sédentarise, les progrès

sont alors foudroyants. En Asie centrale, des tribus (qu’on nomme

aujourd’hui Mongols, Indo-Européens, Turcs) apprennent à maîtriser le

cheval, le renne et le chameau. Elles découvrent aussi la roue,

révolutionnant les conditions du transport et de la guerre, et se lancent à

la conquête de plaines plus clémentes de Mésopotamie, d’Inde et de

Chine.

Face à elles, les premiers villages se barricadent ; des maisons et des

remparts sont bâtis en pierre ; des chefs collectent les premiers impôts

pour constituer des armées. Naissent les premiers États, par nature

sédentaires, face à ces agressions, par nature nomades. Les sédentaires

n’ont plus besoin des voyageurs que pour commercialiser leurs produits

et les défendre, en avant-garde, contre d’autres nomades. En plusieurs

endroits à la fois, les sédentaires découvrent aussi le cuivre et en font des

flèches, puis le mélangent avec l’étain et en font du bronze.

Leçon pour l’avenir : c’est dans la confrontation des nomades et des

sédentaires que l’humanité acquiert puissance et liberté.

Vers 5 000 avant notre ère, en Chine, s’organisent des espaces de plus

en plus vastes, sous l’autorité d’un chef unique. Sans doute y invente-t–

on alors ce qui deviendra un peu plus tard la céramique, le gouvernail ; et

surtout, s’esquissent les débuts de l’écriture. Au nord, la culture de Yang

Shao développe une agriculture fondée sur le millet ; au sud, dans les

provinces maritimes du Jiang Su et du Zhejiang, on commence à cultiver

le riz, venu d’îles du Pacifique.

Avec l’écriture, l’accumulation et la transmission du savoir deviennent

plus faciles. Surgissent ainsi, du néant de la préhistoire, les premiers

récits d’aventures des peuples et les premiers noms de princes. Surgissent

aussi les premières comptabilités, les premières équivalences. Et bientôt,

les premiers empires.

Le temps des empires

Il y a six mille ans, des royaumes regroupent des villages et des tribus

répartis sur des territoires de plus en plus grands. Le sacré s’efface devant

la force, le religieux devant le militaire. Le travail des hommes y est

contraint par la violence ; le savoir essentiel devient celui qui permet de

produire du surplus agricole. Les objets n’ont plus ni nom propre, ni

personnalité ; ce sont des artefacts, échangeables comme tels, des outils.

L’esclavage du plus grand nombre est la condition de la liberté d’une

minorité. Le chef de chaque royaume ou empire est à la fois prince,

prêtre et chef de guerre, maître du temps et de la force, Homme-Dieu. Il

est seul autorisé à laisser trace de son trépas par un tombeau identifiable ;

les autres meurent encore dans l’anonymat. C’est donc avec le prince que

naît la notion d’individu ; c’est aussi avec sa dictature que s’éveille le

rêve de liberté.

Un empire s’installe quand il prend le contrôle d’un surplus qui lui

permet de se défendre et d’attaquer les autres. Il décline quand il n’en

accumule plus assez pour contrôler les routes stratégiques.

En 2697 avant notre ère, première date à peu près établie, règne, au

nord de la Chine, le premier prince dont le nom ait été conservé : Huang

Di. Au même moment, un peu plus au sud, au Shandong, s’installe la

culture de Long Shan : des villages protégés par des enceintes en terre

damée et une organisation en principautés, telle Hao Xi’an ; on y élève le

bœuf et le mouton, on y cultive le blé et l’orge. Le désordre dans la zone

est total : c’est la période dite des dix mille royaumes.

Au même moment, en Égypte, le premier prince occidental dont

l’écriture garde trace, le roi Ménès, rassemble la Haute et la BasseÉgypte et fait édifier des monuments de pierre à sa gloire ; d’autres

peuples, dits « indo-européens » et « turcs », installent des civilisations

en Inde du Nord et en Mésopotamie ; d’autres, dits « turcs » et

« mongols », créent des cités-États en Mésopotamie (Ur, Sumer, Ninive

et Babylone). Une nouvelle invention révolutionnaire, l’écriture

cunéiforme, apparue un peu avant, permet d’y garder trace d’une des

premières cosmogonies, l’épopée de Gilgamesh, réflexion sur le désir

comme moteur de l’Histoire, matrice de la plupart des textes sacrés de la

région. En même temps, en Inde, sont écrites les Upanishad,

représentation littéraire majeure d’une nouvelle vision du monde et d’une

nouvelle éthique faite du refus du désir. Ainsi, les deux grandes visions

du monde contemporain se mettent déjà en place.

En Égypte, en 2400 avant notre ère, le pharaon Chéops fait construire

la pyramide qui porte encore son nom. Des Aryens, des Mongols, des

Indo-Européens (Scythes, puis Sarmates) et des Turcs (Xiongnu et

Khazars) développent (en Méditerranée, en Chine, en Sibérie, en Asie

centrale et en Inde du Nord) des civilisations d’un grand raffinement,

faites de villes, de palais, de remparts, de forteresses, d’œuvres d’art,

d’armées, de bijoux, de cérémonies rituelles et de bureaucraties. Toutes

s’organisent autour de l’appropriation du surplus par la force. En Chine,

région déjà la plus peuplée, la plus active, la plus marchande de la

planète, apparaît la métallurgie ; surgissent les premières carapaces de

tortues décorées, source de l’écriture chinoise. S’y développe une

philosophie de l’Histoire dominée par le yin et le yang, influencée par les

cinq éléments et les hexagrammes du Yi King. La littérature parle alors

d’un « Empereur jaune » dont l’existence est tout aussi mythique que

celle de sa dynastie, les Xia.

Et puis, comme chez les précédentes, chacune de ces civilisations est

bousculée par d’autres, qui s’acharnent parfois à effacer les traces de

leurs prédécesseurs.

À Babylone, en 1792 avant notre ère, l’empereur Hammourabi laisse

trace de ses lois en un code qui servira de base à bien d’autres après lui,

juste avant que son empire ne soit pillé par des envahisseurs, les Hittites.

En Chine, surgit la dynastie Chang, qui maîtrise l’architecture et la

métallurgie du bronze, fabrique de la vaisselle de sacrifice et pratique la

divination en interprétant les carapaces de tortues. Des Indo-Européens

(les Tokhariens) apportent à la Chine le char, lui assurant ainsi la maîtrise

de l’Asie centrale. En 1674 avant notre ère, l’Égypte décline, envahie par

des tribus guerrières venues d’Asie avec leurs chevaux et leurs chars, les

Hyksos, qui créent une nouvelle dynastie pharaonique.

En Amérique et en Afrique, de nombreuses autres civilisations,

ignorant la roue et le cheval, disparaissent dès que les ressources

naturelles locales sont épuisées.

En 1364 avant notre ère, en Égypte encore, un étrange pharaon,

Aménophis IV, devenu Akhenaton, retrouve, pour un temps, l’idée d’un

Dieu unique. Un peu plus tard, en – 1290, un de ses successeurs,

Ramsès II, repousse les Hittites venus de Mésopotamie et étend son

empire sur des distances jamais encore atteintes.

À ce stade, sur la planète, plus de cinquante empires se côtoient, se

combattent ou s’épuisent. Il est de plus en plus difficile de gérer des

ensembles de plus en plus vastes ; il y faut de plus en plus d’esclaves, de

soldats, de terres. L’ordre impérial lui-même commence à perdre son

sens : la force ne suffit plus.

Au même moment, au milieu de ces empires, quelques tribus venues

d’Asie s’installent sur les côtes et les îles de la Méditerranée. À la

différence de la plupart des peuples avant eux – barricadés dans leurs

forteresses et les exigences cycliques de l’agriculture –, ceux-là –

Mycéniens, Phéniciens, Hébreux – aiment le changement, qu’ils

nomment, d’une façon ou d’une autre, « progrès ». S’ils vénèrent eux

aussi leurs ancêtres, intercesseurs avec leurs dieux, s’ils adorent leur

terre, qu’ils divinisent, ces Méditerranéens ne jurent que par les droits –

politiques et économiques – des vivants. Le commerce et l’argent sont

leurs meilleures armes ; mer et ports leurs principaux terrains de chasse.

Ainsi émergent, minuscules et marginales, au sein même de l’ordre

impérial, des sociétés radicalement nouvelles, à l’origine de l’idée de

liberté. Apparaît là ce qui deviendra, bien plus tard, la démocratie de

marché, l’Ordre marchand.

2

Une brève histoire du capitalisme

Si l’on veut comprendre les extraordinaires surprises que pourrait

réserver l’avenir, il convient de connaître l’essentiel de celles du passé.

Elles aident en effet à cerner ce qui est possible, ce qui change, ce qui est

invariant. Elles aident surtout à prendre conscience des formidables

potentialités de l’Histoire.

Douze siècles avant notre ère, sur les rives de la Méditerranée, dans les

interstices des empires, s’esquissent les premiers marchés et les

premières démocraties. Ils formeront, deux mille ans plus tard, l’Ordre

marchand. Nous y sommes encore ; nous y resterons sans doute encore

pendant longtemps. En voici l’histoire et les lois, qui sont aussi celles de

l’avenir.

Même si les livres d’histoire, aujourd’hui encore, s’intéressent plus au

sort des princes qu’à celui des marchands, et s’ils préfèrent raconter la

montée et le déclin des empires qui vont continuer à se partager le monde

pendant les millénaires suivants, l’essentiel du mouvement de l’Histoire

se joue, dès ce moment, ailleurs : dans la naissance d’un ordre

individualiste, érigeant les droits de l’homme en idéal absolu. Un ordre

capable, en violant sans cesse son propre idéal, de produire des richesses

mieux qu’aucun autre avant lui.

Cet ordre n’est d’abord qu’un minuscule parasite à l’intérieur des

sociétés théocratiques ou impériales. Puis il les concurrence et remplace

progressivement tous les princes par des marchands, tous les services par

des produits en série. Sur un espace de plus en plus vaste, avec des

technologies de plus en plus efficaces, à la fois dans la violence,

l’injustice et la splendeur, il installe le marché et la démocratie, la

démocratie de marché. Il fait naître, malgré mille soubresauts (qui

bouchent encore à beaucoup la perspective), l’Ordre marchand. Il fait

triompher un idéal de la liberté pour chaque homme, en tout cas pour les

mieux préparés à la conquérir. De siècle en siècle, il épure toutes ses

institutions, jusqu’à atteindre, un jour prochain, son paroxysme.

L’idéal judéo-grec : le neuf et le beau

Vers 1400 avant notre ère, selon la légende, Cnossos disparaît sous les

coups des Mycéniens. Au même moment, la façon cyclique de penser le

monde, alors dominante, est bouleversée par quelques Méditerranéens

incroyablement inventifs : Grecs, Phéniciens, Hébreux. Ils ont en

commun la passion du progrès, de la métaphysique, de l’action, du neuf

et du beau.

Pour mieux se défendre contre leurs voisins, les Grecs révolutionnent

les bateaux, les armes, la poterie et la cosmogonie. Installés en Syrie et

sur la côte méditerranéenne, les Phéniciens créent le premier alphabet qui

permet de transcrire les autres langues pour mieux commercer avec leurs

voisins. Exactement au même moment, quelques bergers, qui se

désignent eux-mêmes comme Hébreux pour mieux affirmer leur identité,

quittent la Mésopotamie pour Canaan, terre promise par leur Dieu unique

et universel.

Pour ces trois peuples, la vie humaine passe avant toute chose ; pour

eux, tout homme est égal de l’autre (à l’exception des esclaves et des

« métèques ») ; la pauvreté est une malédiction ; le monde est à

domestiquer, à améliorer, à bâtir, en attendant qu’un Sauveur vienne en

changer les lois. Pour la première fois, l’avenir humain terrestre est pensé

comme pouvant – comme devant – être meilleur que le passé. Pour la

première fois, l’enrichissement matériel est envisagé comme une façon

de se rapprocher du ou des dieux. Tel est l’idéal qui s’installe ; il

deviendra celui de l’Occident, puis celui de tout l’Ordre marchand

jusqu’à aujourd’hui : l’idéal judéo-grec.

Un siècle plus tard, vers 1200 avant notre ère, les Phéniciens fondent

Tyr, Sidon, Utique, Gadès (Cadix). Les Hébreux quittent Canaan pour

l’Égypte. Dans le Péloponnèse et l’Attique, deux autres peuples venus

d’Asie centrale (les Doriens et les Ioniens) développent quelques villes,

dont Sparte – ville agricole employant beaucoup d’esclaves étrangers – et

Athènes – petit port de commerce entièrement tourné vers le large. Les

Spartiates, paysans et sédentaires, deviennent une nation militaire par

peur de leurs propres esclaves, tandis que les Athéniens, marchands,

lettrés, marins, se dotent d’une formidable flotte pour se défendre contre

leurs voisins.

Philosophes, interprètes, marins, médecins, artistes et marchands

(grecs, phéniciens et juifs, mais aussi mongols, indiens et perses)

développent alors des circuits de commerce entre tous les empires de

l’Eurasie. Passant toutes les lignes, même pendant les guerres, ils font

circuler idées et produits de la péninsule Ibérique jusqu’en Chine, où les

Shang sont alors renversés par les Zhou, première dynastie à l’existence

historiquement établie et dont les chefs prennent le titre de tianzi (« fils

du Ciel »).

Vers l’an 1200 avant notre ère, le peuple juif, de retour sur sa terre

après son séjour égyptien, choisit des juges pour le diriger. Puis, en l’an

mil, pour se défendre contre les philistins, la mort dans l’âme, il se

résigne à mettre en place une monarchie (Saül, puis David, puis

Salomon), elle aussi historiquement établie, avant de se scinder (en 931)

en deux royaumes.

Peu après, les marchands d’Athènes font valoir leurs droits contre les

propriétaires des campagnes environnantes ; ils inventent, pour leur seul

bénéfice, les rudiments de ce qui deviendra la démocratie et la monnaie.

La première met à bas les empires dynastiques ; la seconde permet

d’exprimer la valeur de tout objet d’après un étalon unique. L’une et

l’autre visent à retirer le pouvoir aux religieux et aux militaires pour le

confier aux marchands. Les esclaves, si nécessaires aux deux ordres

antérieurs, sont encore pour longtemps essentiels au fonctionnement de

cet ordre nouveau.

L’idéal judéo-grec se précise : la liberté est une finalité, le respect d’un

code moral, une condition de survie ; la richesse, un don du ciel ; la

pauvreté, une menace. Liberté individuelle et Ordre marchand seront

désormais inséparables ; ils progresseront ensemble jusqu’à nos jours.

Vers – 850, les Phéniciens améliorent leur alphabet ; nous l’utilisons

encore. Les Araméens s’installent en Syrie pendant que, tout à côté, en

Israël, prophétisent Amos, Isaïe et Osée.

Un peu plus tard, en 753 avant notre ère – alors que la minuscule

Athènes est en passe de devenir une des puissances les plus influentes du

monde, moins par ses armées que par ses idées et ses œuvres d’art –, en

Chine, de loin la plus grande puissance démographique du moment, les

Zhou s’entredéchirent en royaumes combattants ; cependant que, de

l’autre côté de la Méditerranée, est fondé, dans l’indifférence générale,

un autre village : Rome.

Au point de rencontre entre l’Asie et l’Occident, la Mésopotamie est

alors le lieu de toutes les invasions et de grands mouvements de

populations : en 722, les Assyriens de Sargon prennent la Samarie et

exilent le peuple juif en Assyrie, avant d’être eux-mêmes, en 630,

chassés de chez eux par les Mèdes, qui renvoient les juifs sur leur sol.

Les deux siècles suivants sont vertigineux : les principes de

l’individualisme se précisent, au rythme d’événements dont les

conséquences résonneront longtemps. En 594, Solon impose aux

Athéniens la première Constitution démocratique de l’Histoire ; en 586,

le roi babylonien Nabuchodonosor détruit Jérusalem et déporte à nouveau

les juifs, cette fois à Babylone ; en 538, des nouveaux venus descendus

des montagnes, les Perses, dirigés par leur roi Cyrus, se dirigent eux aussi

vers les plaines fertiles de Mésopotamie. Ils prennent Babylone et

renvoient une nouvelle fois les juifs en Israël, avant d’envahir la région

entière – de la Mésopotamie à l’Égypte –, mettant fin pour toujours, en

525 avant notre ère, au bimillénaire Empire égyptien. Au même moment,

un lettré chinois, Lao Tseu, affirme que le bonheur est dans le non-agir et

que la seule vraie liberté est celle qui permet de ne pas dépendre de ses

propres désirs. En Inde, un riche prince, Gautama, refuse la succession de

son père, devient « l’Éveillé » – Bouddha – et redonne une vie nouvelle à

l’ancienne doctrine de la région, l’hindouisme. Peu après, en Chine, un

autre lettré, Confucius, explique que le bonheur exige le respect de la

politesse, de la famille, des traditions, de la hiérarchie et des Anciens.

Là se situe le grand tournant dont nous sommes encore les héritiers et

dont l’avenir portera longtemps les traces : l’Asie entend libérer l’homme

de ses désirs, tandis que l’Occident souhaite lui permettre d’être libre de

les réaliser. L’une choisit de considérer le monde comme une illusion ;

l’autre, d’en faire le seul lieu de l’action et du bonheur. L’une parle de la

transmigration des âmes, l’autre de leur salut.

En Méditerranée (où Rome devient, en 510, une république pour

quelques citoyens libres), la minuscule Athènes, à la surprise générale,

résiste aux assauts des formidables troupes de l’Empire perse, qui

conquièrent pourtant, l’une après l’autre, toutes les villes grecques d’Asie

Mineure. Mieux encore : Athènes, aidée de Sparte, met les armées perses

en déroute : Darius, roi des Perses, admirateur du plus grand philosophe

grec de l’époque, Héraclite, est battu à Marathon en 490 ; son successeur,

Xerxès, est écrasé dix ans plus tard, par la ruse, à Salamine. Pour la

première fois, une ville minuscule résiste à des empires. Ce ne sera pas la

dernière.

Le petit monde marchand, que personne ne prend encore au sérieux,

démontre ainsi déjà qu’il est habité d’une rage intérieure, d’une farouche

envie de vivre libre, et qu’il peut résister à beaucoup plus grand que lui.

Par ailleurs, pour la première fois aussi, l’Occident résiste à des

envahisseurs venus d’Orient. L’Ordre marchand suscite alors l’intérêt de

nombreux peuples. Il se renforce et ses valeurs se précisent.

Pendant qu’en Israël la prophétie annonce les désastres à venir, en 444,

Périclès, chef incontesté d’Athènes, fait de la métropole hellénique une

grande puissance militaire, économique et culturelle ; pendant vingt ans

s’y épanouissent la sculpture, la poésie, le théâtre, la philosophie et

l’idéal démocratique – jusqu’à ce que, en 431, une guerre absurde contre

Sparte conduise à la victoire en 338 d’un voisin occidental, Philippe, roi

des Macédoniens. En 404, Sparte remporte contre Athènes la guerre

commencée en 431.

Leçon universelle : quand une superpuissance est attaquée par un rival,

c’est souvent un tiers qui l’emporte. Autre leçon encore : le vainqueur

fait souvent sienne la culture du vaincu. Autre leçon, enfin : le pouvoir

sur le monde continue de se déplacer vers l’ouest, même si les principales

richesses restent encore à l’est.

Aussi, après que Philippe a pris le contrôle du Péloponnèse, son fils

Alexandre, élève d’Aristote, ne convoite que l’Inde, qu’il atteint en 327.

Il en repart deux ans plus tard pour mourir, en 323, dans la capitale perse.

Son empire éclate alors en trois morceaux – grec, perse et égyptien – à la

splendeur durablement languissante. La Grèce a fait son temps.

La richesse reste à l’est. En Inde, s’épanouissent d’innombrables petits

royaumes aryens. En Chine, à partir de 220 avant notre ère, en onze ans

d’un règne époustouflant, l’empereur Quin Tshin Huangdi unifie le pays

par la construction d’une capitale, Xianyang, l’uniformisation de

l’écriture et la construction de la Grande Muraille, avant de se faire

enterrer avec quatre armées de pierre. Au tournant de notre ère, une

nouvelle dynastie, celle des Han, y adopte le confucianisme, résiste à des

envahisseurs dits « Xiongnu », et ouvre la route de la Soie, première voie

commerciale avec l’Occident.

À l’ouest, Rome devint l’héritière des Grecs sans les avoir vraiment

combattus ; elle construit un nouvel empire, le premier dont le centre soit

en Occident. Autour des mêmes valeurs judéo-grecques, qu’elle porte

plus loin, Rome se pense comme une imitation d’Athènes en plus

grandiose, jusque dans son panthéon religieux et son système politique.

Ayant tiré les leçons de la défaite d’Athènes devant les Macédoniens, et

des siennes propres contre les Gaulois de Brennus, Rome se dote d’une

très puissante armée de terre. La ville contrôle bientôt toute l’Europe

occidentale, l’Afrique du Nord et la Méditerranée, poussant des pointes

en Europe du Nord et dans les Balkans. En 170, Antiochos IV pille le

temple de Jérusalem ; en 125, la Gaule du Sud devient romaine. La pax

romana est à son apogée quand, en 44 av. J.-C., un général, Julius César,

revenu triomphant du nord de la Gaule, met à genoux le Sénat de la

République, y fait admettre des représentants des peuples vaincus, tente

de se faire proclamer empereur et poursuit ses rivaux jusqu’en Égypte,

d’où il revient pour se faire assassiner. En 27 av. J.-C., son successeur,

Octave, devient César Auguste, premier empereur. Soucieux d’éviter

toute révolte aux frontières, ses successeurs matent la révolte égyptienne

et font taire tous les dissidents dont, en 30, un rabbi de Jérusalem nommé

Jésus, puis d’autres juifs révoltés, avant de détruire Jérusalem en 70 et

d’y massacrer une fois de plus tous les juifs. Le christianisme est né.

Lors d’un premier concile, à Jérusalem, en 48, le christianisme

(d’abord allié des Romains contre les juifs, puis pris dans la même haine)

apporte aux païens le message du judaïsme en le transformant : tous les

hommes sont unis en Jésus-Christ ; puisque le Messie attendu est venu, le

peuple juif, qui en avait annoncé l’arrivée, n’a plus de raison d’être et

doit se convertir ; l’Église sera le nouveau peuple élu ; la pauvreté et la

non-violence seront les seuls chemins vers le salut ; l’amour est la

condition de l’éternité ; la création de richesses n’est plus une

bénédiction ; le progrès n’a plus d’intérêt. L’idéal judéo-grec s’en trouve

sérieusement modifié.

S’organise alors un syncrétisme entre les pensées chrétienne, romaine,

grecque et juive : l’amour de Dieu est la plus précieuse des valeurs ;

seule l’Église – et accessoirement les princes qui lui sont soumis – peut

accumuler des richesses, qui ne sauraient servir qu’à aider chacun à

préparer son salut.

Le christianisme gagne alors un nombre croissant d’adeptes dans

l’Empire romain, par la seule force de sa philosophie. Il aurait pu

conduire à ce moment à un recul de l’Ordre marchand, de la liberté, et de

l’individualisme au profit de la fraternité, de l’égalité, de la non-violence,

de la frugalité et de l’humilité ; mais il n’en sera rien. Leçon pour

l’avenir : une doctrine religieuse, si influente soit-elle, ne réussit pas à

ralentir la marche de la liberté individuelle. De fait, aucune force, jusqu’à

aujourd’hui, ni religieuse ni laïque, n’a réussi à la freiner durablement.

À la différence des autres empires avant elle, Rome n’a, à ce moment,

pas de rivaux, seulement des ennemis : des tribus venues de l’Est,

soucieuses de profiter des richesses et du climat méditerranéens la

harcèlent de toutes parts.

Rome doit donc installer à ses frontières des armées de plus en plus

coûteuses. Il lui faut gérer la multiplicité des langues et des croyances de

ses soldats, la lourdeur de la logistique, la difficulté d’en réunir le

financement. L’empereur Marc Aurèle va jusqu’à passer lui-même vingt

ans, de 160 à 180, aux frontières de l’Empire.

Mais ces efforts échouent ; sous les coups de Germains et de Slaves,

eux-mêmes bousculés par des Turcs et des Mongols, Rome recule et se

fatigue, bientôt concurrencée par d’autres villes de l’Empire, telle

Byzance en Asie Mineure.

En 284, l’empereur Dioclétien essaie, encore une fois, de collecter

pour Rome des impôts de moins en moins acceptés. En vain. L’Empire

n’a plus les moyens de financer sa défense. En 313, Constantin, pour

tenter de reconquérir l’appui du peuple et des nobles, accorde la liberté

de culte aux chrétiens, de plus en plus nombreux, dans l’édit de Milan ;

en vain encore : en 320, Constantin, vainqueur de Maxence, se convertit ;

en 395, à la mort de l’empereur Théodose, l’Empire romain, ingérable

depuis un seul centre, se scinde définitivement en deux parties, autour de

deux capitales : Rome et Byzance, devenue Constantinople. Commence

l’Empire romain d’Orient. L’Europe s’éloigne de l’Asie.

De multiples tribus indo-européennes (Goths, Francs, Vandales,

Slaves, Alamans, Lombards, Teutons, Vikings, Huns et Mongols) se

mêlent alors pour attaquer ce qui reste de l’Empire romain d’Occident.

Ces envahisseurs ne pensent qu’à devenir romains – c’est-à-dire, en fait,

chrétiens et judéo-grecs – par leur culture et leur mode de vie. En 406,

des masses nomades franchissent le Rhin et pénètrent dans l’Empire

romain ; les Huns poussent vers Rome les Wisigoths, qui reculent au

moment de porter l’estocade finale.

La fin est quand même proche : en 476, à Rome, le dernier empereur

d’Occident, Romulus Augustule, est remplacé par un roi hérule, Odoacre.

L’Empire romain d’Occident disparaît. Pour la première fois, un empire

est vaincu sans qu’un autre lui succède. Ce ne sera pas la dernière.

Autour de Constantinople, l’Empire romain d’Orient reste à peu près

intact. En Europe occidentale, par contre, les évêques, les princes, les

bourgs s’organisent en petites puissances autonomes. En 496, comme

beaucoup d’autres princes d’Occident, Clovis, roi des Francs, se fait

baptiser chrétien et se détache des derniers lambeaux de l’Empire romain.

Toute l’Europe, parcourue de brigands et de bagaudes, se structure autour

de royaumes miniatures, de villas gallo-romaines et de couvents, rares

espaces protégés.

Pendant ce temps, en Asie, en Amérique, en Afrique, d’autres empires

disparaissent, quand les dirigeants ne réussissent pas – comme à

Palenque, au Mexique – à éviter la disparition des ressources naturelles ;

ou survivent, quand un prince organise à temps le déménagement de sa

capitale – comme, plus tard, la cité d’Amber, au Rajasthan, déplacée à

Jaipur. En Chine, les dynasties se succèdent aussi, sans refaire l’unité du

territoire, défaite depuis la fin de la dynastie Han, au début du IIIe siècle,

jusqu’à ce que, en 618, la dynastie Tang relève le pays : le bouddhisme

devient alors la religion de l’État ; la capitale, Xi’an, est encore, de loin,

la ville la plus peuplée du monde. Puis les Tang s’effacent à leur tour

dans une période chaotique, dite des cinq dynasties et des dix royaumes.

Partout dans le monde les empires sont de plus en plus fragiles,

ingérables.

Au même moment, en 622, en Arabie, Mohammed, qui deviendra le

Prophète, fuit La Mecque pour Médine ; son message se durcit et devient

conquérant ; le Coran est peu à peu élaboré ; commence l’islam. En

moins d’un siècle, cette force à la fois religieuse, politique et militaire

bouscule des structures vieillissantes, comme le christianisme l’a fait

avant lui. Il met fin, par les armes, à des empires millénaires au nom

d’une nouvelle forme de monothéisme ; en moins d’un siècle, les troupes

des successeurs du Prophète constituent même un nouvel empire, léger,

volatil, presque nomade. Pour financer leurs armées, ces premiers califes,

installés à Damas puis à Bagdad, utilisent pour la première fois des

banquiers, tous juifs parce qu’ils sont les seuls à être autorisés par leur

religion à faire commerce d’argent. Les troupes de l’islam conquièrent

rapidement le Moyen-Orient, la Mésopotamie, l’Égypte, l’Afrique du

Nord et l’Espagne ; convertissant souvent les peuples par la force, avant

d’être arrêtées à Poitiers, en 732, par des troupes franques.

L’Empire musulman, le califat, s’organise autour d’institutions légères,

plus efficaces que celles des empires antérieurs, dont il utilise tous les

savoirs et toutes les richesses. Devenu une des deux plus grandes

puissances du monde avec la Chine, le califat fixe ses capitales à Bagdad

et à Cordoue. S’y retrouvent tous les produits, toutes les religions, tous

les savoirs, dans une coexistence méfiante, jalonnée d’escarmouches. Les

routes se font plus sûres. Les marchés d’Europe et d’Asie s’éveillent à

nouveau. Marchands, financiers, lettrés, musiciens, poètes, soldats

circulent ainsi de ville en ville, de foire en foire.

Foires, villes et nations

Au IXe siècle, plus au nord, dans l’ancien Empire romain d’Occident,

apparaissent les premières villes-foires de la chrétienté, relais de celles de

l’islam ; des embryons d’États s’y constituent. En 800, l’Empire romain

d’Occident, apparence plus que réalité, renaît en Germanie, d’abord avec

Charlemagne, puis avec Otton et Frédéric. À côté, s’organisent deux

nations (la France dominée par des Francs et la Russie par des Vikings) et

d’innombrables principautés dominées par les Wisigoths en Espagne, par

les Saxons en Allemagne et en Flandre, par les Lombards en Italie.

Cette histoire est toujours la nôtre : aujourd’hui encore, la France, la

Russie, l’Italie, l’Espagne et l’Angleterre portent le nom d’un de leurs

envahisseurs de cette époque ; l’Allemagne porte, elle, celui de trois

d’entre eux, selon la langue dans laquelle on la nomme. Et l’on trouve

des Vikings, nomades venus du Nord, parmi les fondateurs des peuples

danois, suédois, français, islandais, anglais, russe et italien.

En Chine, en 960, l’unité du sud du pays est refaite par les Song, puis

consolidée, en 1115, par les Jin, qui s’organisent surtout sous la pression

militaire des principautés du Nord.

En Méditerranée, l’islam est encore à la pointe de ce qui va devenir

l’Ordre marchand. À Cordoue, la capitale du califat, plus grande ville

d’Europe, on parle en arabe, on pense en grec et on prie en latin, en arabe

ou en hébreu. Les richesses y affluent de partout : l’or d’Afrique, les

épices d’Asie, le blé du reste de l’Europe. Il y a plus de livres dans la

bibliothèque du calife que dans toutes les autres bibliothèques

européennes réunies.

L’autre grand empire du monde, l’Empire chinois, contrôle toutes les

mers d’Asie ; il organise le mouvement des épices vers l’Europe, en

échange de produits agricoles et artisanaux, sur des bateaux

impressionnants, possédant gouvernails et boussoles.

Au milieu du XIIe siècle, l’islam d’Europe est encore la première

puissance de Méditerranée. À Cordoue, capitale d’un Empire musulman

qui s’étend de l’Andalousie à la Libye, se retrouve une élite créatrice

exceptionnelle : banquiers, poètes, savants, marchands, d’Omar

Khayyâm à Ibn Gabirol, de Maïmonide à Averroès. En Méditerranée, les

flottes et les armées musulmanes commencent à affronter les nouvelles

forces des princes chrétiens, partis en croisade pour récupérer les Lieux

saints et ouvrir une voie commerciale vers l’Asie.

Au milieu du XIIe siècle, la plus grande ville d’Asie est encore Xi’an ;

Paris, capitale du royaume le plus peuplé d’Europe, ne joue alors qu’un

rôle économique et culturel marginal ; la ville la plus puissante d’Europe

est encore Cordoue.

Jusqu’à ce que, en 1148, les nouveaux maîtres de Cordoue, les

Almohades, docteurs de la foi venus du Sud marocain, interdisent aux

musulmans l’étude de la pensée grecque et expulsent juifs et chrétiens de

leur empire. Alors qu’au même moment, de l’autre côté de la

Méditerranée, d’autres chefs musulmans partent à la reconquête des

Lieux saints que viennent d’occuper les croisés.

En cette année-charnière, l’islam triomphe en Orient mais perd les

moyens de l’emporter en Occident. En se fermant à la science, il perd

toutes chances de garder la direction de l’Ordre marchand, et décline. Au

même moment, la Chine en fait autant.

Le monde change donc radicalement : les deux grands empires, le

chinois et le musulman, tournent le dos à la compétition qu’impose

l’Ordre marchand. L’Inde, divisée en trop de royaumes flamboyants, ne

s’intéresse pas au reste du monde, si ce n’est pour échanger avec lui les

richesses nécessaires à la splendeur de quelques princes. Menacée par

l’islam, Byzance n’a pas non plus l’agilité, ni la force, pour devenir une

très grande puissance marchande.

Ces événements du milieu du XIIe siècle pèsent d’un poids très grand

sur notre présent, et plus encore, on le verra, sur notre avenir.

Le cœur du pouvoir du monde bascule alors vers l’Europe chrétienne,

sans pour autant s’installer dans l’un des grands royaumes en formation :

la France, l’Angleterre, la Russie restent gérées, comme les plus vieux

empires, sous le système de la féodalité ; le travail non salarié, gratuit ou

forcé, y représente encore l’essentiel de la production, et la noblesse s’y

maintient au pouvoir en protégeant les serfs contre tous ceux qui bougent

(mercenaires, brigands, marchands, marins, médecins, pèlerins,

jongleurs, musiciens, explorateurs, philosophes et mendiants). Même en

France, pays de loin le plus peuplé et le plus prometteur, l’empire fait la

loi : la mer n’est pas l’horizon ; le marchand n’est pas le maître ; la terre

est encore au pouvoir.

Et pourtant, dans quelques rares foires du continent, le nouvel ordre,

encore dérisoire, parasite, inaperçu mais révolutionnaire s’insinue dans

les interstices de ces royaumes : l’Ordre marchand est encore là de nos

jours, plus puissant que jamais, et sans doute pour très longtemps.

Dans ces premiers bourgs, il est possible de penser plus librement

qu’ailleurs ; les pouvoirs religieux et militaires y perdent peu à peu le

contrôle de l’économie et du politique ; une nouvelle classe dirigeante,

composée des marchands et des financiers, y érige ses propres libertés en

valeur suprême ; cette classe neuve exploite esclaves, paysans, salariés et

artisans ; elle fait du contrôle des outils de travail l’instrument de son

pouvoir. Cette nouvelle élite s’allie aussi à l’Église, dont les pré ventions

envers les métiers d’argent diminuent en même temps qu’augmentent les

restrictions qu’elle impose à la sexualité.

Ces élites marchandes approfondissent alors l’idéal judéo-grec,

organisant la liberté de circuler, de créer, de transmettre, de savoir, de

faire fortune. Elles contournent l’apologie chrétienne de la pauvreté et

utilisent dans leurs ateliers, leurs entrepôts, sur leurs bateaux ou dans

leurs banques, un travail un peu plus libre que l’esclavage ou le servage :

le salariat. Les élites ne sont ni pacifistes, ni libérales : le marché a besoin

d’un État fort pour instaurer et pour défendre le droit de propriété. Des

mercenaires défendent les droits et les intérêts des marchands. Cela les

conduit à déléguer la gestion de leurs affaires communes à des

représentants de leur groupe, les uns en charge de faire la loi, les autres

de la mettre en œuvre, ceux-là parfois contrôlant ceux-ci.

Dans l’espace privé, la liberté de chacun des membres de la nouvelle

élite est désormais seulement limitée à ce qu’il possède ; dans l’espace

public, elle l’est par la décision majoritaire des autres. Tous sont

convaincus que la simultanéité de leurs libres décisions conduit à leur

satisfaction collective maximale.

La liberté, marchande et politique, est plus que jamais le moteur de

l’Histoire.

D’un « cœur » à l’autre

À la différence des deux ordres précédents, où coexistaient à tout

moment sur la planète mille tribus, royaumes ou empires, vénérant mille

chefs, adorant mille dieux, parlant mille langues, s’ignorant ou se

combattant les uns les autres, l’Ordre marchand parle la langue unique de

la monnaie. Il s’organise à tout instant en une forme unique, autour d’un

seul centre, d’un cœur unique, où se rassemble une classe créative

(armateurs, industriels, marchands, techniciens, financiers), caractérisée

par son goût pour le neuf et sa passion de la découverte. Jusqu’à ce

qu’une crise, ou une guerre, conduise au remplacement d’un « cœur » par

un autre.

Cela s’explique par la nature même de ce nouvel ordre : marché et

démocratie sont fondés sur l’organisation de la compétition, conduisant à

l’exigence du neuf et à la sélection d’une élite. De plus, l’accumulation

du capital ne peut se faire, à très long terme, ni dans une firme, ni dans

une famille, l’une et l’autre étant trop précaires ; elle se fait dans une

ville, un « cœur », qui devient le centre du capitalisme et qui l’organise.

Enfin, la compétition suppose la bataille ; il y aura donc un continuum

entre marché, démocratie et violence.

Tous les « cœurs » ont nécessairement un vaste arrière-pays pour y

développer une agriculture, et un grand port pour en exporter les

productions. Tous les « cœurs » répondent à un manque qui, autrement,

les détruirait ; tous utilisent des stratégies volontaristes pour prendre

l’ascendant sur les autres : l’imitation, la rigueur, la force, le dirigisme, le

protectionnisme, le contrôle des changes sont leurs armes. Une ville

devient « cœur » si sa classe créative y est mieux à même qu’aucune

autre de réunir les moyens de transformer un nouveau service en produit

industriel. Pour cela, elle doit maîtriser le capital, fixer les prix,

accumuler les profits, tenir en main les salaires, déployer une armée,

financer les explorateurs, faire évoluer l’idéologie qui assure son pouvoir.

Chaque « cœur » prend alors le contrôle, chez lui et à l’extérieur, des

ressources énergétiques les plus efficaces et des moyens de

communication les plus rapides. Des banquiers, des artistes, des

intellectuels, des innovateurs y viennent apporter leur argent, construire

palais et tombeaux, peindre les portraits des nouveaux maîtres du monde,

diriger leurs armées.

Autour de ce « cœur », un milieu, fait d’anciens et de futurs rivaux en

déclin ou en expansion. Le reste du monde, royaumes et empires, forme

la périphérie, en partie gouvernée par les ordres antérieurs, vendant ses

matières premières et sa main-d’œuvre, en général en esclavage, au

« cœur » et au « milieu ».

Une forme marchande dure aussi longtemps que le « cœur » peut

réunir assez de richesses pour maîtriser le « milieu » et la « périphérie » ;

elle s’essouffle quand le « cœur » doit consacrer trop de ressources pour

maintenir la paix intérieure ou pour se protéger d’un ou plusieurs

ennemis extérieurs.

Forme après forme, chaque « cœur », ruiné par ses dépenses, laisse la

place à un rival. En général, pas un de ceux qui l’attaquent, mais une

autre puissance qui s’est occupée, pendant la bataille, de faire naître une

autre culture, une autre dynamique de croissance, autour d’une autre

classe créative, d’une nouvelle liberté, d’une nouvelle source de surplus,

d’une nouvelle technologie d’énergie ou d’information, du remplacement

d’un ancien service par un nouvel objet produit en série.

Forme après forme, s’industrialise la production des biens agricoles,

puis artisanaux. Forme après forme, disparaît l’esclavage et se développe

le salariat. Forme après forme, s’automatisent les productions d’énergie

et d’information. Forme après forme, se déplacent ingénieurs,

marchands, banquiers, armateurs, hommes d’armes, artistes, intellectuels.

Forme après forme, s’étend le champ de la liberté individuelle, du

marché et de la démocratie. Forme après forme, les paysans, les artisans,

les travailleurs indépendants sont transformés en salariés précaires ; les

richesses sont regroupées en un nombre restreint de mains ; de plus

grandes libertés apparaissent pour les consommateurs et les citoyens, et

de plus grandes aliénations pour les travailleurs.

Par une étrange ironie, ce basculement de l’Ordre impérial vers l’Ordre

marchand organise ainsi un retour au nomadisme, du paysan au voyageur.

D’où l’importance de la longue histoire du nomadisme, socle de la

culture humaine, qui resurgit dans notre présent, et plus encore, on le

verra, dans notre avenir.

Jusqu’à aujourd’hui, l’Ordre marchand a connu neuf formes

successives. On verra qu’on peut les désigner soit par le nom de la

ville-« cœur » (Bruges, Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres,

Boston, New York, Los Angeles), soit par celui du service

progressivement transformé en bien de consommation de masse (les

aliments, les vêtements, les livres, les finances, les moyens de transport,

les machines domestiques, les instruments de communication et de

distraction), soit encore par la technologie permettant d’étendre le champ

de la marchandise (le gouvernail d’étambot, la caravelle, l’imprimerie, la

comptabilité, la flûte, la machine à vapeur, le moteur à explosion, le

moteur électrique, le microprocesseur), soit enfin par le nom de la

monnaie dominante (gros, ducat, gulden, genovino, florin, livre sterling,

dollar). Peut-être même, on le verra aussi, par le nom d’un artiste ou d’un

philosophe représentatifs du « cœur ».

L’essentiel de l’histoire économique, technique, culturelle, politique et

militaire des sept derniers siècles s’explique par les stratégies employées

par les puissances pour devenir le « cœur », pour le rester, pour échapper

à la « périphérie » ou pour sortir de l’Ordre marchand. Plus encore

qu’elle ne révèle les lois du passé, cette histoire révèle celles de l’avenir.

Bruges, 1200-1350 :

les prémices de l’Ordre marchand

À la fin du XIIe siècle, quelques ports des Flandres et de Toscane, dont

les arrière-pays sont les meilleures terres agricoles du continent,

rassemblent des marchands en escale, des esclaves en révolte, des serfs

chassés de leurs terres. Dans ces bourgs en marge du féodalisme, aucun

monarque absolu ne prélève le surplus ; le servage ne mono polise pas

toute la force de travail ; une nouvelle classe créative, la bourgeoisie, met

en œuvre un savoir technique nouveau, économisant du travail, pour s’en

approprier le profit.

D’abord, dans les campagnes environnantes, apparaissent l’assolement

triennal, le collier d’épaule, le moulin à eau, la mécanisation du foulage ;

ces progrès techniques permettent de commencer à industrialiser la

production d’aliments. Puis vient l’invention majeure du gouvernail

d’étambot, qui permet aux bateaux de remonter le vent et, un peu plus

tard, le chargement des premières armes à feu à bord des bateaux. Toutes

ces innovations donnent à ces bourgs – à la fois ports, arsenaux et foires

– les moyens de maîtriser le commerce maritime. Dans les régions qu’ils

contrôlent, l’argent prend le pas sur la force, le salariat sur le servage,

l’investissement sur la construction monumentale, le commerce sur la

police. La division du travail augmente, la productivité agricole s’élève,

le prix du blé, bientôt produit en grande quantité, baisse ; plus de citadins

peuvent le consommer et acheter des vêtements de laine avec de

nouvelles teintures ; apparaissent les premières machines à tisser ; le

besoin de crédit s’éveille ; les minuscules communautés juives, éparses

dans le continent européen depuis plus de treize siècles, seules encore

autorisées théologiquement à prêter à intérêt, sont contraintes comme

elles le furent en islam, de prêter aux princes, marchands et paysans, en

échange d’un abri précaire, et de créer des systèmes bancaires. Et comme

les saisons ne suffisent plus à rythmer le temps urbain, les cloches font

leur apparition sur les beffrois, après avoir sonné pendant six siècles les

heures des prières dans les couvents : le temps appartient aux nouveaux

maîtres.

À la fin du XIIe siècle, Bruges est le plus dynamique de ces petits ports.

Ce n’est encore qu’un gros bourg, doté d’un vaste arrière-pays agricole.

Ses marchands vont déjà – par mer et par terre – en Écosse, en

Angleterre, en Allemagne, en Pologne, en France, en Espagne et même,

pour certains, par petites étapes, jusqu’en Perse et en Inde. Sa rade, sans

cesse menacée d’enlisement, et sans cesse désensablée, devient l’une des

escales les plus importantes de l’ensemble des foires flamandes. À partir

de 1227 y accostent les bateaux génois ; puis, à partir de 1314, les

bateaux vénitiens. Des marchands italiens s’y installent et participent à

l’échange des épices du Levant, de l’Inde et de la Chine contre l’acier, la

laine, le verre et les bijoux des Flandres.

Les différences de niveau de vie entre les artisans et les marchands (les

« patriciens » qui dirigent la ville) sont considérables ; les insurrections

se succèdent ; en 1302, les artisans prennent le parti du comte de Flandre

et l’emportent provisoirement contre les patriciens, soutenus par le roi de

France. La vie démocratique s’élargit. La vie intellectuelle et artistique,

quoique encore sous le contrôle de l’Église, y est un peu plus libre

qu’ailleurs.

Au début du XIVe siècle, Bruges devient le « cœur » de la première

forme de l’ordre nouveau : le capitalisme. Un « cœur » exigu : en 1340,

au sommet de sa puissance, la ville ne compte pas plus de 35 000

habitants.

Au « milieu » de cette forme, les foires de la Hanse, d’Allemagne, de

France et d’Italie. À la « périphérie », celles du reste de l’Europe

dominée par de grands propriétaires fonciers. Le « cœur » et le « milieu »

envoient à la « périphérie » et aux empires du vin, des draps, de l’argent,

du verre, des bijoux ; en échange ils en reçoivent du blé, du bois, des

fourrures, du seigle. Personne, parmi les grands royaumes, n’attache la

moindre importance à l’agitation de ces villes.

En Asie, où se trouve encore l’essentiel des richesses du monde,

continue la ronde des empires : le Mongol Gengis Khan, puis le Turc

Tamerlan édifient d’immenses royaumes qui s’étendent du Pacifique aux

faubourgs de Vienne. Ils les dirigent en nomades, par la force et par la

peur, surplombant démographiquement et économiquement le monde,

glaçant d’effroi les Européens, qui s’attendent à tout instant à voir ces

immenses armées déferler à l’horizon.

Puis, cette première forme marchande vacille : l’insécurité en Asie

ralentit les échanges à très longue distance ; un refroidissement

climatique réduit la propension au voyage. En 1348, une Grande Peste,

arrivant en Europe par la Turquie et la Méditerranée, tue le tiers des

Européens et coupe les circuits d’échange ; les ports de la Hanse et les

foires de Champagne sont ruinés.

Bruges n’a plus les moyens d’entretenir son port qui s’ensable

définitivement. À la fin du XIVe siècle, ce premier « cœur » glisse

lentement, par sa beauté, dans l’éternité de l’œuvre d’art. La ville restera

pendant un siècle encore la plus grande puissance marchande du nord de

l’Europe, mais elle n’est plus le « cœur » de l’Ordre marchand.

Pendant que la France et l’Angleterre s’entre-déchirent en une guerre

qui durera un siècle, se constitue une deuxième forme marchande autour

d’une ville encore insignifiante, nouveau « cœur », tout aussi improbable

que le premier : Venise.

Venise, 1350-1500 : la conquête de l’Orient

Comme Bruges en son temps, Venise est un port isolé avec un vaste

arrière-pays agricole, condamné à l’expansion ou à l’inexistence. Comme

Bruges, c’est du manque que naît sa force, du défi qu’elle tient son

prestige, de l’insolence que surgit son luxe. Leçon pour l’avenir : tous les

autres « cœurs » seront, eux aussi, après Venise, les produits d’un

dépassement.

Venise est alors une bourgade enchâssée au fond de la mer Adriatique,

idéalement située pour recevoir l’argent qu’on vient de découvrir dans

des mines allemandes. Mais la nécessité ne suffit pas ; il y faut encore le

hasard : Venise rencontre sa chance avec les croisades, à la fin du

XIe siècle. Pour armer les bateaux des chevaliers, financés avec l’argent

volé aux communautés juives massacrées au passage, la Sérénissime

construit des chantiers navals.

Même si, au début du XIIIe siècle, le sac de Constantinople par les

croisés, et leur départ de Venise, interrompent un moment ce trafic, la

Sérénissime reste, pendant tout ce siècle, la seule protection de l’Europe

contre le danger turc, et un point de passage obligé des produits d’Orient

vers l’Europe du Nord. De plus, un pont audacieux lancé sur les flancs du

Brenner ouvre la voie du Saint-Gothard et relie directement les mines

d’argent allemandes à la mer Adriatique ; il permet aux villes du Nord de

recevoir les produits venus des empires d’Orient, sans plus avoir à

utiliser ni les ports flamands menacés, ni les arrogantes maisons de

commerce d’Europe du Nord. L’Allemagne n’est encore qu’un lieu de

passage, et les ports de la mer du Nord, d’Altona à Tallin, ne sauront

jamais se hisser au rang de « cœur », à peine à celui de « milieu ».

Quand, au mitan du XIVe siècle, après la fin de la Grande Peste, Bruges

décline brusquement, l’Europe connaît une nouvelle fringale de vie et de

plaisirs. Venise devient, pour un siècle, le « cœur » de l’Ordre marchand.

La ville prend, dans l’ombre des Turcs, le contrôle du commerce de

l’Europe avec l’Orient.

Comme Bruges, Venise est alors une entité dirigée d’une main de fer

par des princes à la fois marchands et soldats. Le doge (duc), chef de

l’exécutif, théoriquement élu à vie, peut être contraint à démissionner

sous la pression des oligarques. La ville établit, pour son propre compte,

les ateliers et les institutions financières nécessaires aux armateurs, aux

banquiers, aux marchands, qui y affluent désormais du monde entier. Plus

encore qu’à Bruges, y règne une formidable liberté intellectuelle,

artistique et humaine, propre à favoriser toutes les aventures. Menant une

guerre jamais gagnée, jamais perdue, face à l’Empire romain d’Orient,

puis à l’Empire turc, les dirigeants vénitiens négocient sans cesse

d’habiles compromis, échangeant souvent la gloire contre la richesse.

Pendant ce temps, la guerre de Cent Ans épuise le reste de l’Europe.

Dans l’Empire chinois, les coups d’État se succèdent : la dynastie Jin

laisse la place aux Mongols, puis, en 1368, aux Ming. Malgré ces

désordres politiques, une exceptionnelle maîtrise de la production

agricole et une formidable organisation bureaucratique permettent à la

Chine de mettre en œuvre de grands progrès techniques (tels les

caractères mobiles de l’imprimerie), de produire plus de dix tonnes de fer

par an et de financer une armée d’un million d’hommes. La flotte

impériale, de nouveau tournée vers l’extérieur, explore jusque l’Afrique,

atteignant, sous la conduite d’un certain Zheng He, l’Australie et peutêtre même les Amériques, sans pour autant maîtriser les routes

commerciales, ni souhaiter conquérir les marchés ni diffuser un savoir.

D’autres empires – indien, russe, mongol, turc et grec – séparent encore

la Chine de l’Europe.

Venise, bien modeste cité comparée à ces vastes empires, devient alors

le centre du monde marchand. Les Vénitiens fixent les prix des

principales marchandises, manipulent le cours de leur monnaie,

accumulent les profits, fixent les canons esthétiques, architecturaux,

picturaux, musicaux. Des écrivains, des philosophes, des architectes –

dont Palladio sera le maître un peu plus tard – viennent y écrire et y

théoriser la liberté, avant de répandre leurs idées à travers l’Europe.

Catholique, la ville prend ses distances avec Rome et ne se laisse imposer

aucune morale. Venise domine l’Europe : à la fin du XIVe siècle, des

changeurs vénitiens contrôlent tous les marchés financiers du continent,

de la France à la Flandre, de la Castille à l’Allemagne. L’écart de

puissance est énorme : le niveau de vie vénitien est alors quinze fois plus

élevé que celui de Paris, Madrid, Anvers, Amsterdam ou Londres.

Venise est alors une ville complexe, gouvernée par une étroite

aristocratie et plusieurs milliers de stratèges de grande classe. Sous leur

direction, les cent mille membres des guildes, salariés protégés, aux

revenus élevés, font tourner les ateliers. En dessous, trime le « prolétariat

de la mer », soit cinquante mille marins, soumis aux lois d’un

impitoyable marché du travail. Et beaucoup d’autres, précaires et de

passage, mercenaires et courtisanes, religieux, artistes ou médecins.

La ville se dote alors d’une flotte de bateaux de commerce de 300

tonnes, des galere da mercato, utilisant à la fois la rame et la voile, très

sûres et bien défendues par des mercenaires. Elle les loue à des cartels de

marchands sans cesse remis en cause : les nécessités militaires, une fois

de plus, se mêlent aux exigences du commerce.

Comme Bruges et les autres « cœurs » après elle, Venise n’est pas le

centre de l’innovation technologique : le « cœur » n’invente pas ; il

détecte, copie, met en œuvre les idées des autres. Cela sera vrai de tous

les suivants. Ainsi, à ce moment, si Gênes frappe les premières monnaies

d’or (le genovino), et si Florence invente le chèque et la holding, c’est

Venise qui, la première, les agence en un système sophistiqué de bourses,

de maisons de commerce, de banques et de sociétés d’assurances. C’est

aussi Venise qui, pour la première fois, fait affréter des navires par des

sociétés par actions, financées par un grand nombre de petits épargnants.

Le monde devient un terrain d’aventures pour les marins, découvreurs,

explorateurs, au service des Vénitiens, civilisateurs au fil de l’épée. Le

reste de l’Europe forme le « milieu ». La « périphérie » s’étend à toute

l’Europe de l’Est, à l’Afrique du Nord, aux côtes africaines et à l’Empire

byzantin.

Puis, vers 1450, la Sérénissime manque d’argent, comme toute

l’Europe. Pour en trouver, elle cherche, comme tout le monde, des

moyens d’aller vers les terres inconnues décrites par des légendes qui

parlent de royaumes mirifiques où l’or s’étale en quantités illimitées.

Hélas, les marins vénitiens rentrent bredouilles.

Venise, qui n’est menacée ni par la France, ni par l’Espagne, ni par

l’Angleterre, l’est alors par elle-même. Son organisation se révèle de plus

en plus coûteuse ; ses guildes de plus en plus rigides ; ses cartels de

galères et ses armées n’ont plus ni la taille ni l’armement suffisants pour

défendre les routes ; les métaux précieux extraits des mines allemandes

se font de plus en plus rares et coûteux. Étouffée par la pression turque,

cette ville, où s’entassent 100 000 habitants, devenue trop riche et où il

fait trop bon vivre, va s’engourdir.

Cette soudaine fragilité fait fondre sur Venise des ennemis que sa

puissance éloignait. En 1453, les Turcs, qui occupent déjà la quasitotalité de l’ancien Empire romain d’Orient, prennent Byzance, encerclée

depuis un demi-siècle, et remettent en cause la domination vénitienne sur

la mer Adriatique. L’Empire romain d’Orient s’achève. Signe des temps :

les Grecs chassés de Byzance par les Turcs se réfugient à Florence et non

à Venise. Celle-ci a fait son temps.

Qui peut alors devenir le troisième « cœur » ?

Florence ne peut pas l’être, parce qu’elle n’est pas un port ; et le port

qu’elle utilise pour vendre ses magnifiques tissus, Gênes, n’est pas

encore prêt à prendre la relève de la Sérénissime. Bruges pourrait revenir

au pouvoir : la ville est encore puissante ; elle attire artistes et

marchands ; Jan Van Eyck y peint en 1434 le premier portrait de

marchands de l’histoire de la peinture, celui de deux Florentins installés à

Bruges, les Arnolfini, marquant ainsi l’entrée dans l’art de l’individu laïc.

Mais, en 1482, la prospérité de la ville flamande s’efface à jamais avec la

mort de Marie de Bourgogne, qui met fin à la splendeur bourguignonne

dont dépendait Bruges.

Au même moment, la Chine des Ming interdit à ses sujets de

construire des navires de haute mer et de quitter le pays ; la première

puissance du monde décide une fois de plus de ne plus regarder vers

l’extérieur et s’exclut ainsi de nouveau, et cette fois pour longtemps, de

l’Ordre marchand.

Aucun port de France, d’Angleterre ni de Russie n’a à ce moment-là

les moyens de relayer Venise. Dans ces pays, des princes dépensent sans

compter en monuments et s’épuisent en vains combats, tandis que la

bureaucratie s’échine à maîtriser leurs dépenses.

C’est alors qu’apparaît la caravelle : un foc, deux voiles carrées, une

voile latine en font une structure de parfaite mobilité. Mise au point vers

1430 au Portugal, elle pourrait donner le pouvoir aux rois navigateurs

portugais, idéalement situés pour aller explorer les côtes africaines et

relier la Flandre à la Méditerranée ; mais le prince Henri le Navigateur et

ses successeurs sont plus soucieux de gloire et de salut que de commerce.

Séville pourrait aussi devenir le troisième « cœur » : la Castille et

l’Aragon, désormais rassemblées sous une même couronne, sont

idéalement placés pour courir toutes les mers, de la Flandre à la

Méditerranée orientale. Quand, en 1492, le Génois Christophe Colomb, à

la recherche d’or pour le compte des rois d’Espagne, découvre par hasard

un nouveau continent plein de promesses, il pourrait encore aider à faire

de l’Espagne la première puissance du monde, et de Séville le « cœur »

de l’Ordre marchand. Mais le port castillan (avec en aval Cadix) manque

d’arrière-pays agricole, de confiance en ses propres banquiers,

d’expertise de ses armateurs ; la ville fait trop confiance à ses militaires.

Les Rois catholiques et leur cour ne pensent qu’à consommer

paresseusement ce qu’ils volent en Amérique où ils exterminent les

indigènes. Ils ne développent aucune technologie, aucune industrie,

aucun réseau marchand. Pis encore : en chassant juifs et Morisques, ils

découragent leurs propres classes créatives, laissant le « cœur »

successivement à deux ports, devenus, par les hasards dynastiques, à la

fois provinces de l’empire des Habsbourg et colonies espagnoles :

Anvers, puis Gênes.

Vers 1500, l’une après l’autre, ces deux villes vont prendre en effet le

relais de Venise après un siècle et demi de règne. « Cœurs » de deux

formes brèves, elles se partagent le XVIe siècle. Leçon pour l’avenir :

l’ouverture aux élites étrangères est une des conditions du succès.

Anvers, 1500-1560 :

l’heure de l’imprimerie

Vient d’abord, vers 1500, l’heure d’Anvers. Dotée d’un riche arrièrepays où sont élevés les moutons dont la ville tisse la laine, Anvers

échange, depuis déjà deux siècles, draps flamands, sel zélandais,

coutellerie anglaise, verre flamand, métaux allemands contre produits

d’Orient. La ville n’a encore que 20 000 habitants quand, vers 1450, elle

devient le principal lieu d’échange des produits d’Europe du Nord contre

les épices ramenées maintenant d’Afrique et d’Asie par les navires

portugais et espagnols : poivre, malaguette, cannelle, sucre. Tous, même

les Anglais et les Français, viennent y faire teindre leurs draps selon des

techniques jalousement tenues secrètes. La Bourse d’Anvers devient le

premier centre financier d’Europe pour l’assurance, les paris, les

loteries ; s’y échafaude un réseau bancaire sophistiqué utilisant de

nouvelles monnaies d’argent, au cours strictement contrôlé, tel le

« gros », pour financer le commerce extérieur. Dépourvue d’armée,

Anvers domine la forme – comme l’ont fait et le feront les autres

« cœurs » – par sa capacité à gérer les marchés financiers et à les mettre à

son service. Leçon pour l’avenir : finance et assurances, étroitement liées,

constituent une dimension essentielle de la puissance marchande.

Anvers est aussi – comme le seront d’autres « cœurs » – le premier

utilisateur industriel d’une innovation technologique majeure venue

d’ailleurs : les caractères mobiles de l’imprimerie, invention chinoise

redécouverte en 1455, en Allemagne, et qui fut d’abord réservée aux

détenteurs du savoir religieux.

Il s’agit là du premier d’une longue série de progrès visant à

augmenter la vitesse de transmission des données. L’écrit devient ainsi la

première richesse dont le coût marginal de reproduction est quasi nul. Ce

ne sera pas la dernière. Le livre devient aussi le premier objet nomade

produit en série. Ce ne sera pas non plus le dernier.

Le succès de l’imprimerie est foudroyant, tant les nouvelles classes

dirigeantes ont besoin de ce qu’elle favorise : la liberté d’expression, le

progrès de l’individualisme et de la raison, la diffusion de l’idéal judéogrec.

Vers 1490, soit quarante ans à peine après son introduction en Europe,

des presses fonctionnent dans 110 villes européennes. Venise d’abord y

excelle ; puis Anvers y joue un rôle clé, avec les ateliers de Christophe

Plantin. En 1500, 20 millions d’exemplaires ont déjà été imprimés en

Europe. Depuis Florence, Marsile Ficin et Pic de La Mirandole font

redécouvrir, par leurs livres, l’héritage judéo-grec et arabe soigneusement

censuré jusque-là par l’Église. Les nouveaux lecteurs découvrent alors

que la Bible ne contient pas exactement ce qu’en disent les prêtres ; qu’il

existe aussi des essais philosophiques, des romans même, qu’on y parle

de raison et d’amour ; qu’un savoir – juif, grec, romain, arabe, perse –

leur avait été jusqu’ici soigneusement celé. Beaucoup veulent lire ces

textes autrement que dans un latin qu’ils ne pratiquent plus ; les langues

vernaculaires bousculent alors la langue de l’Église qui n’est bientôt plus

que la langue officielle de quelques chancelleries.

Au total, en quelques décennies, l’imprimerie fait s’effondrer le rêve

du Vatican et de l’Empire romain germanique d’homogénéiser l’Europe

autour du latin et de l’Église.

Leçon pour l’avenir : une nouvelle technologie de communication,

qu’on croyait centralisatrice, se révèle l’impitoyable ennemie des

pouvoirs en place.

En 1517, Luther fait lire la Bible à ses fidèles, se dresse contre la

corruption de la papauté et s’allie aux princes allemands contre l’Église

et l’empereur ; le protestantisme se met alors au service du nationalisme

pour y faire son nid. Le temps des nations peut commencer.

Charles Quint, successeur des Rois catholiques et des Habsbourg, qui

règne depuis Madrid et les Flandres, doit alors faire face à la

revendication indépendantiste des Pays-Bas, soutenus par l’Angleterre,

celle-ci et ceux-là devenus protestants. Il tente en vain d’interdire Anvers

aux étrangers qui y affluent pourtant, accélérant le progrès et le

dynamisme de la ville. Les principaux banquiers allemands – les

Höschsteller, les Fugger, les Welser – s’y installent. L’argent d’Amérique

arrive par pleins bateaux ; et c’est sur lui que se fonde désormais le

commerce de la ville. En 1550, à son apogée, Anvers compte 100 000

habitants : la taille des « cœurs » grandit.

Puis, cette troisième forme de l’Ordre marchand s’affaiblit : une fois

de plus, comme ses deux devancières, elle n’a plus les moyens de

maintenir ses réseaux. L’exploitation massive des mines d’argent

d’Amérique fait baisser la valeur du métal sur lequel est fondé le réseau

commercial d’Anvers. L’or, devenu plus cher et dont Anvers ne contrôle

pas le commerce, devient beaucoup plus tentant pour les spéculateurs. De

plus, les guerres de Religion rompent les liaisons maritimes entre les

Pays-Bas et l’Espagne et coupent Anvers, qui n’a pas de marine militaire,

de ses réseaux commerciaux ; l’argent d’Amérique ne peut plus remonter

vers le nord et doit rester à Séville ou partir vers la Méditerranée. Anvers

est alors à la merci de la moindre crise financière et doit s’effacer en

1550, atteinte par une spéculation boursière déclenchée à Séville.

La France, nation la plus vaste et la plus peuplée d’Europe, a alors une

deuxième chance de devenir le « cœur » du capitalisme. Son niveau de

vie s’élève, sa marine s’améliore. En 1524, un Génois naturalisé français,

Jean de Verrazzano, parti d’Honfleur sur commande de François I

er

,

pénètre le premier dans la baie d’Hudson. Mais la France ne réussit pas à

s’installer au « cœur », faute d’une bourgeoisie, d’une marine marchande

et d’un grand port, en Méditerranée ou en mer du Nord. De plus, sa taille

joue contre elle : son marché intérieur est si vaste qu’elle n’a pas besoin

de chercher à exporter les produits de son industrie ou de son agriculture,

ni même de produire des objets de haute valeur ajoutée.

Ailleurs, en Allemagne et en Pologne, le système féodal et le servage

persistent ; la noblesse, inquiète de l’émergence de la bourgeoisie

nationale, se contente d’accueillir quelques marchands étrangers qui

viennent y acheter du blé pour le reste de l’Europe. Enfin, malgré la

fascinante dynamique marchande de quelques ports de la Baltique,

l’Europe du Nord demeure en marge.

L’Espagne, elle aussi a, alors, une deuxième chance de se hisser au

premier rang : l’argent, puis l’or d’Amérique, qui se déversent

maintenant à flots, lui assurent une rente immense qui pourrait l’aider à

devenir enfin un « cœur ». Mais la culture d’empire y règne plus que

jamais : les seigneurs dominent les marchands ; les soldats espagnols

touchent des soldes de plus en plus élevées sans que l’Espagne produise

les textiles, les bijoux, les armes dont ils rêvent ; il faut donc les importer

des Pays-Bas et d’Italie. L’inflation se déclenche, la Castille s’endette, sa

monnaie s’effrite, les banquiers quittent les places financières de Madrid

et Séville, qui font faillite en 1557 ; puis c’est le tour de celle de

Lisbonne, en 1560.

Anvers est alors entraînée dans la chute espagnole. L’Atlantique n’est

plus assez sûr pour qu’y transite le commerce mondial.

Le seul port méditerranéen disponible, Gênes, où se trouve le premier

marché de l’or, deviendra le nouveau « cœur », vers 1560, pour un peu

plus d’un demi-siècle. Comme si l’Ordre marchand hésitait encore à

quitter la Méditerranée qui l’a vu naître.

Gênes, 1560-1620 : l’art de spéculer

Dès le XIIIe siècle, les hommes d’affaires génois ont compris que le

pouvoir politique était source d’ennuis. Ils trouvent, pour l’exercer, deux

familles, les Visconti et les Sforza, et se concentrent sur le commerce et

la finance. Au XIVe siècle – c’est-à-dire dès que l’Église les y autorise –,

certains de ces Lombards deviennent banquiers et prêtent enfin à intérêt ;

parmi eux, de nombreux juifs convertis. Ces banquiers financent d’abord

– en argent et en or – la plupart des princes d’Europe, puis l’essentiel du

commerce et de l’industrie textile florentine.

Leur puissance est fondée sur une formidable capacité d’organisation

comptable. De fait, la comptabilité est, pour Gênes, ce que fut

l’imprimerie pour Anvers, ou les galere da mercato pour Venise : une

novation stratégique majeure, qui lui assure le pouvoir sur l’ensemble des

réseaux marchands. C’est d’ailleurs à Gênes que Patini, puis Massari,

inventent les comptes de pertes et profits, qui se propagent ensuite grâce

aux livres du Génois Lucas Pacioli. Révolution dans l’ordre de

l’économie et de la philosophie.

Car la comptabilité est aussi l’art de peser le pour et le contre, comme

la philosophie ; et la raison progresse à Gênes autour de la figure du

banquier qui prend des risques, qui spécule sur l’avenir et qui doit donc

tenter de le prévoir. À Gênes, comme ailleurs, cette classe créative est

alors particulièrement influencée par les écrits de juifs exilés d’Espagne,

tel Isaac Abravanel, et par ceux de Jean Bodin, qui, le premier, depuis la

France, théorise le concept de souveraineté et se fait l’avocat de la

tolérance religieuse.

Passée au début du XVIe siècle sous domination espagnole, Gênes

devient ainsi, vers 1560, le premier marché financier d’Europe, le

« cœur » du capitalisme de l’époque. Maîtres des marchés de l’or, les

banquiers génois fixent les taux de change de toutes les devises et

financent les opérations des rois d’Espagne et de France, des princes

italiens, allemands et polonais.

Comme nul port ne peut devenir un « cœur » sans contrôler aussi

l’agriculture et l’industrie, l’arrière-pays de Gênes, qui va bien au-delà de

la richissime Toscane, devient une grande puissance industrielle, lainière

et métallurgique. Gênes réalise alors l’ultime sursaut du monde

méditerranéen, le dernier écho du rêve d’Athènes, de Rome, de Florence,

de Charles Quint et de Philippe II.

Puis l’Atlantique redevient une mer tranquille : en 1579 – soit huit ans

après l’inutile victoire à Lépante du fils caché de Charles Quint, à la tête

des flottes de Venise et d’Espagne, contre les Turcs de Selim II –, les

Espagnols sont chassés des Pays-Bas, événement beaucoup plus

considérable et beaucoup moins célèbre que l’autre. La flotte anglaise,

nouvelle venue sur les mers, avec à sa tête de grands capitaines tels

Francis Drake et Thomas Cavendish, vient voler l’or espagnol qui arrive

toujours d’Amérique. En 1588, l’Invincible Armada espagnole, lourde et

mal armée, fait naufrage devant les côtes d’Angleterre ; les deux tiers de

ses marins et de ses bateaux disparaissent face à des vaisseaux anglais

armés de canons beaucoup plus précis. L’Atlantique s’ouvre alors de

nouveau aux navires marchands, en particulier génois, hollandais, anglais

et français, et devient le nouveau lieu du commerce.

Pendant qu’en 1598 la Chine bat les Japonais en Corée, sans pour

autant l’occuper (cela se reproduira par trois fois ensuite et fixera des

règles essentielles pour l’avenir), Gênes s’épuise : la ville n’a plus assez

de ressources humaines et financières pour tenir tête à ses concurrents sur

tous les fronts. Dépourvue d’armée, elle ne peut empêcher les Hollandais,

enfin libres, de prendre le contrôle des nouvelles routes de l’Atlantique et

d’attirer l’or et l’argent d’Amérique, qu’Anvers avait, en vain, convoités

un siècle plus tôt. Gênes est alors, comme Anvers avant elle, fragilisée

par une nouvelle récession générale venue d’Espagne.

Née sur un coup de Bourse qui avait affaibli Anvers, Gênes s’efface

donc, vers 1620, sur un coup de force qui consolide Amsterdam. Et, avec

Gênes, s’éloigne à jamais la Méditerranée.

Vers 1620, le centre du capitalisme bascule ainsi une seconde fois de

celle-ci vers l’Atlantique. Ce sera sans retour : la Méditerranée devient

pour toujours une mer secondaire. Les pays qui l’entourent – le royaume

d’Espagne, les principautés italiennes, la France du Sud – déclinent. Ils

perdent même à jamais le contact avec le « cœur ». Leur niveau de vie

sera désormais toujours inférieur à celui des nouvelles puissances.

Les Pays-Bas ont pris une formidable avance : le niveau de vie des

villes des Provinces-Unies dépasse maintenant celui de Gênes et de

Venise. Il est cinq fois supérieur à celui des royaumes de France,

d’Espagne ou d’Angleterre.

C’est toujours la même logique qui est en mouvement : celle de

l’extension progressive de l’espace marchand, du champ de l’industrie,

de la finance et de la technologie. Cette logique met au pouvoir une

nouvelle classe créative, à la fois dirigiste et libre, dans un port moderne,

doté d’un vaste arrière-pays agricole, d’une industrie navale, d’une

marine militaire et marchande, accueillant financiers, armateurs,

marchands, innovateurs et aventuriers. Cette logique étend peu à peu les

droits des salariés et fait disparaître le travail forcé. Elle prend le contrôle

planétaire des sources de matière première et des marchés.

L’Atlantique devient ainsi, pour près de quatre siècles, la première mer

du monde.

Amsterdam, 1620-1788 : l’art de la flûte

Après Anvers et Gênes, Amsterdam reconstruit les réseaux d’un

« cœur ». Pour financer l’importation de sa nourriture, l’arrière-pays

d’Amsterdam produit des denrées agricoles sophistiquées (lin, chanvre,

colza, houblon), élève des moutons, développe l’industrie des colorants

et la mécanisation du filage. Cela lui permet de commencer à

industrialiser la production de vêtements après celle de l’alimentation.

Amsterdam teint les draps de laine vierge de toute l’Europe, y compris

ceux d’Angleterre, malgré les interdits protectionnistes du gouvernement

de Londres. Avec les surplus ainsi dégagés, la ville peut industrialiser la

production d’un bateau exceptionnel, inventé en 1570, la flûte, beaucoup

plus rentable que ses devanciers, car il peut être fabriqué en série et

fonctionne avec un équipage réduit d’un cinquième.

Au début du XVIIe siècle, Amsterdam se transforme en un immense

chantier de production, de vente et d’entretien de bateaux. Ses ateliers

utilisent des grues et des scies mues par le vent. Sa flotte devient énorme,

exceptionnellement bien armée, incomparable à celle des autres pays :

des bateaux de 2 000 tonnes, avec 800 personnes à bord, transportent six

fois plus de marchandises que toutes les autres flottes européennes

réunies, soit les trois quarts des grains, du sel et du bois et la moitié des

métaux et des textiles de toute l’Europe. Et comme la guerre appuie

toujours le commerce, la marine militaire hollandaise prend la maîtrise

des mers, de la Baltique à l’Amérique latine ; elle reprend même le

contrôle commercial de Séville, qui reste le port d’arrivée des métaux

d’Amérique. La Compagnie des Indes, puis la Bourse et la Banque

d’Amsterdam transforment alors cette puissance navale en domination

financière, commerciale et industrielle ; c’est aussi à Amsterdam qu’on

imagine, en 1604, de financer des opérations industrielles terrestres par

des sociétés par actions.

Comme les précédentes, cette forme remplace de nouveaux services

par des produits industriels et de nouveaux travailleurs forcés par des

salariés ; elle concentre de plus en plus les richesses en un nombre

restreint de mains, accorde de plus grandes libertés aux citoyens et aux

consommateurs tout en sécrétant de plus grandes aliénations pour les

travailleurs.

Ce cinquième « cœur » n’est plus seulement une ville ; c’est

maintenant toute une région ; l’industrie est à Leyde, les chantiers navals

à Rotterdam. Les régents bourgeois d’Amsterdam dominent la province

et contrôlent le surplus, malgré les conflits entre le grand pensionnaire de

Hollande et le stadhouder des Provinces-Unies. Le peuple travaille dur et

souffre parfois de la faim, même si l’esclavage a totalement disparu, en

tout cas dans les Provinces-Unies. Le protestantisme libère aussi de toute

culpabilité à l’égard de la richesse : l’Église n’est plus là pour

monopoliser les fortunes. La vie publique est fastueuse, la vie

intellectuelle intense : des sociétés savantes échangent des idées ; des

universités célèbres accueillent les étrangers : Baruch Spinoza ose, vers

1650, penser à un monde où Dieu se confondrait avec la Nature, sans

imposer aucune morale aux hommes, résolument seuls et libres.

Le reste du monde assiste, fasciné, à ce triomphe qui va durer près de

deux siècles : ce sera la plus longue forme marchande de tous les temps.

Pourtant, les livres d’histoire, en racontant cette période, parlent

davantage du sort des monarques que de celui des richesses : en 1644,

l’empire du Milieu est encore la première puissance économique

mondiale, quand des nomades mandchous y renversent la dynastie des

Ming et fondent la dynastie Qing, avec, cette fois, Pékin pour capitale.

Les Qing resteront au pouvoir pendant deux siècles et demi. En 1643, en

France, le jeune roi Louis XIV monte sur le trône et 1648 voit la fin de la

guerre de Trente Ans qui épuisait l’Europe ; malgré son apparente

splendeur, le Roi-Soleil n’a pas les moyens de rivaliser avec les

Provinces-Unies : en 1685, date de la révocation de l’édit de Nantes, le

revenu par tête des habitants d’Amsterdam est déjà quatre fois supérieur

à celui des Parisiens ; et l’écart se creuse encore avec le départ de France

des protestants.

Le monde change : Bruges n’est plus qu’une ville secondaire ; Anvers,

une banlieue d’Amsterdam ; Gênes décline, comme toute la Lombardie,

peu à peu exclue des principaux circuits commerciaux. Venise n’est plus

qu’une étape magnifique du commerce avec l’Orient ; l’Espagne est

confinée derrière les Pyrénées. La Chine relève un peu la tête : en 1683,

l’empereur occupe l’île de Taïwan. De nouvelles puissances

apparaissent : l’Autriche s’installe en rempart face aux Turcs ; en 1689,

la Russie entre dans le jeu international avec Pierre le Grand ; la Prusse

en fait autant en 1740, avec Frédéric de Hohenzollern. En 1720, la Chine

des Qing prend le Tibet, puis l’Altaï – le Xinjiang d’aujourd’hui –, région

musulmane. Pendant ce temps, dix-sept millions d’Africains, vendus

comme esclaves par des marchands arabes, sont déportés vers les

diverses colonies par des Portugais, des Espagnols, des Hollandais, des

Anglais, des Français. Comme depuis le début de l’Ordre marchand, la

géopolitique évolue plus avec le commerce et l’économie qu’avec les

dynasties.

Le XVIIIe siècle est encore, pour les Pays-Bas, première quasidémocratie, un siècle de triomphe ; et, pour ses rivaux, un temps

d’échecs. Amsterdam conduit d’une main de maître, avec ses quelque

trois cent mille habitants, la politique de l’Europe. Sa marine contrôle

toutes les mers ; ses banquiers règnent sur les taux de change ; ses

marchands fixent les prix de tous les produits. Le pays le plus peuplé

d’Europe, la France, malgré son apparente puissance, subit revers sur

revers : échec militaire sur les mers ; échec diplomatique aux Indes, en

Louisiane, au Canada ; échec financier avec la faillite de Law. Si, en

1714, il devient enfin possible à la noblesse française de faire du

commerce sans déroger, la minuscule bourgeoisie française ne s’intéresse

ni à la marine, ni à l’industrie moderne ; l’économie française se contente

de végéter dans les industries dépassées du capitalisme agricole

(l’alimentation, le cuir, la laine) que les marchands audacieux des

Provinces-Unies sont trop heureux de lui abandonner.

Pendant ce temps, en Chine, la triple récolte annuelle de riz permet à la

population de passer de 180 à 400 millions, loin devant tous les autres

pays du monde, sans que l’empereur réagisse à l’arrivée de marchands

hollandais venus s’implanter dans l’océan Indien et commercer à Canton.

Et pourtant, vers 1775, un siècle et demi après avoir pris le pouvoir,

cette cinquième forme marchande décline, comme ses devancières et

pour les mêmes raisons : les navires de guerre hollandais ne sont plus les

plus puissants ; les mers ne leur sont plus sûres ; la défense des routes

commerciales coûte de plus en plus cher aux Pays-Bas ; l’énergie que

leurs industries utilisent – le bois des forêts, qui sert aussi à construire les

bateaux – s’épuise ; leurs technologies des colorants et de l’armement

naval ne progressent plus ; les conflits sociaux s’exacerbent ; les salaires

s’élèvent ; les lainages d’Amsterdam deviennent plus onéreux.

Leçon pour l’avenir : aucun empire, même s’il paraît éternel, ne peut

durer à l’infini.

Ailleurs en Europe, les bourgeoisies grondent et réclament des

libertés ; le nationalisme se développe. Un signe précurseur qui ne

trompe pas : les princes de toutes les cours d’Europe exigent maintenant

de leurs musiciens qu’ils choisissent, pour leurs opéras, des livrets écrits

dans leur langue nationale et non plus en italien, comme c’était jusqu’ici

la coutume. La musique, annonciatrice de l’avenir.

En 1776, les colonies britanniques d’Amérique se déclarent

indépendantes ; en 1781, la marine française, pour une fois efficace,

permet aux insurgés américains de gagner la bataille de Yorktown. En

Europe, les peuples affamés grondent. La guerre menace partout sur le

continent. Les armateurs, suivis par les meilleurs financiers hollandais,

quittent alors les Pays-Bas pour Londres, devenue la ville la plus sûre et

la plus dynamique.

Comme toujours, une crise financière ratifie le déclin d’un « cœur ».

En 1788, les banques des Pays-Bas font faillite ; à la veille de la

Révolution française, le « cœur » du capitalisme traverse définitivement

la mer du Nord pour s’installer à Londres où démocratie et marché

progressent d’un même pas.

Londres, 1788-1890 : la force de la vapeur

Depuis le XVIe siècle, l’Angleterre maîtrise les technologies du tissage

de la laine, de l’extraction du charbon, de la fabrication du verre.

L’abondance des rivières, qui servent principalement de sources

d’énergie, favorise, dans le Lancashire, la mécanisation du filage d’une

nouvelle matière première textile, rivale de la laine : le coton, connu

depuis longtemps en Europe et redécouvert par les Anglais en Inde.

Pour disposer de cette fibre végétale désormais aussi stratégique que

l’or et l’argent du Pérou, la Compagnie anglaise des Indes prend le

contrôle de l’Inde, de l’Amérique du Nord et de l’Asie du Sud, terres à

coton. Le premier avant-poste anglais en Asie du Sud est établi en 1619 à

Surat, sur la côte du nord-ouest de l’Inde. Un peu plus tard, la British

East India Company, qui gère ces territoires pour son seul bénéfice,

installe des comptoirs de commerce permanents à Madras, Bombay et

Calcutta. Les armées anglaises en font autant en Amérique du Nord.

L’Angleterre importe alors à très bas prix, depuis ses colonies, tous les

produits possibles (laine, coton, soie, cuir, étain, tabac, riz, indigo),

qu’elle leur renvoie ensuite, au prix fort, sous forme de vêtements et

d’objets précieux.

En 1689, coup de tonnerre politique à Londres : les princes royaux,

Marie et Guillaume d’Orange (ce dernier fut élevé par le Parlement après

l’exécution de son grand-père, Charles I

er – de retour sur le trône après la

dictature de Cromwell), accordent au Parlement, librement élu par la

bourgeoisie, un droit de regard sur les affaires publiques. Ainsi est

promulgué, après les premières ébauches hollandaises, l’acte de

naissance de la démocratie moderne : le Parlement vote les lois, garantit

des libertés individuelles et autorise le roi à lever des troupes et à faire la

guerre. L’Angleterre est la première démocratie de marché.

La même année, à Londres, John Locke publie un Traité de

gouvernement où il expose cette théorie du gouvernement démocratique,

faisant de la liberté individuelle un droit naturel et inaliénable. La même

année aussi, en France, naît Montesquieu, qui théorisera la séparation des

pouvoirs et la liberté politique. Les nations se construiront désormais

autour d’un idéal d’égalité ; les différences, mal vues par la démocratie,

resteront nécessaires au marché. L’idéal judéo-grec continue d’étendre

son empire.

Au XVIIIe siècle, la richesse de la Grande-Bretagne augmente et se

projette dans le monde ; ses échanges extérieurs sont multipliés par six ;

la part des exportations dans son revenu national triple, dégageant un

surplus qui finance la modernisation de son industrie et développe une

nouvelle classe créative, bourgeoise et industrielle.

Comme pour les « cœurs » antérieurs, cette prise du pouvoir mondial

par les marchands britanniques est formidablement volontariste. En 1734,

c’est à la suite d’un concours lancé par le Parlement qu’un charpentierhorloger anglais, John Harrison, met au point le premier chronomètre de

marine ; il pèse 32,5 kilos. Cette invention majeure, voulue par le pouvoir

politique, améliore notablement la localisation des bateaux et permet

donc de raccourcir la durée des voyages transocéaniques. Le chronomètre

donne ainsi à la Grande-Bretagne la maîtrise de la haute mer et facilite

une exploitation systématique du reste du monde. En 1757, les troupes de

la Compagnie anglaise des Indes orientales prennent le contrôle du

Bengale et imposent aux artisans bengalis des prix si bas, pour leur

coton, que la famine tue près de dix millions de personnes. Après trois

guerres avec la Hollande, les Anglais prennent enfin le contrôle total des

mers ; en particulier celui du commerce des métaux précieux

d’Amérique, que les Hollandais avaient arraché aux Espagnols cent

cinquante ans plus tôt.

En 1776, année où Adam Smith publie le premier livre de référence

sur l’économie de marché (Recherche sur la nature et les causes de la

richesse des nations), l’Angleterre doit renoncer à sa souveraineté sur

une partie de l’Amérique du Nord pour ne plus y conserver que ce qui lui

importe vraiment : le coton – et les esclaves qui en assurent la production

à bas coût. Le gouvernement de William Pitt redresse la situation

économique du pays en appliquant la doctrine d’Adam Smith ; en 1786,

il signe même un traité de libre-échange avec son pire rival, la France.

En apparence immuable, l’Angleterre se trouve en fait,

souterrainement, bouleversée : les campagnes s’animent avec les

enclosures ; les routes deviennent plus sûres grâce à de nouvelles lois sur

les pauvres ; les élites anciennes s’effondrent ; une nouvelle classe

créative, la gentry, noblesse sans terre, s’installe aux commandes, laissant

une minuscule aristocratie maîtriser la totalité de la rente foncière. Tout

Anglais paie alors l’impôt indirect, alors qu’en France la taille, impôt

direct, n’est payé que par le tiers état.

L’Angleterre possède alors une marine de guerre égale à celle de la

France, malgré une population trois fois inférieure et un revenu par

habitant qui n’est encore que la moitié de celui de la France et le

cinquième de celui des Pays-Bas.

Quand s’achève le XVIIIe siècle, la laine anglaise est encore teinte, pour

l’essentiel, en Flandre et dans les Provinces-Unies ; le commerce des

produits britanniques est encore en partie contrôlé par les Hollandais.

Et pourtant, en vingt ans, de 1790 à 1810, alors que le continent est à

feu et à sang, Londres prend le pouvoir sur le monde. Encore une fois,

pendant qu’un pays tente d’en renverser un autre, le marché donne le

pouvoir à un troisième. Encore une fois, un conflit règle brutalement une

succession qu’on pensait impossible. Encore une fois, comme lors des

cinq mutations précédentes, cette transmission du pouvoir entre deux

ports se joue d’abord à la campagne.

Car la terre fournit encore tout : nourriture, vêtements, outils, bois pour

l’énergie et pour construire les bateaux. C’est là aussi qu’est produite la

rente foncière qui finance l’industrie et crée les premiers profits. En

1768, une nouvelle machine à filer, inventée par Richard Arkwright et

fonctionnant à l’énergie du courant des rivières, améliore encore

massivement la productivité de l’industrie textile.

Pourtant l’énergie manque en Angleterre, plus cruellement encore

qu’aux Pays-Bas : les rares forêts dont elle dispose doivent être

précieusement conservées pour l’armement naval, si stratégique ; et

comme il n’y a pas de haute montagne, il n’y a pas de torrents.

Pour trouver l’énergie qui lui manque, la gentry va s’appuyer sur

l’innovation technique d’un Français, Denis Papin, que l’abondance des

forêts françaises a fait négliger à Paris : la machine à vapeur. Brevetée

par l’Anglais James Watt, elle permet d’abord à des Anglais d’extraire le

charbon de leur sol et de l’utiliser pour alimenter de nouvelles machines

à tisser, inventées en 1785 par Edmund Cartwright. La productivité du

filage du coton décuple en dix ans. C’est le triomphe de l’idée de

machine ; au point qu’en 1812 l’Angleterre va jusqu’à punir de la peine

de mort quiconque détruit une machine industrielle.

Leçon pour l’avenir : c’est le manque qui force à aller chercher une

nouvelle richesse. Les raretés sont des bénédictions pour les ambitieux.

Autre leçon : peu importe qui invente une technologie, l’important est

d’être en situation – culturelle et politique – de la mettre en œuvre.

Car la France aurait pu, encore une fois, devenir la rivale de

l’Angleterre. Elle a, vers 1780, les ingénieurs, les marchés, les

techniques, la liberté intellectuelle. Mais si elle parle au monde de

libertés, elle ne possède ni port important, ni marine efficace, ni

appétence pour les élites étrangères, ni curiosité pour les machines

industrielles. Malgré les idéaux des Lumières, la France reste dominée

par une caste foncière et bureaucratique qui monopolise la rente agricole

et ne l’oriente pas vers l’innovation. La monarchie française préfère nuire

à la monarchie anglaise en épaulant l’indépendance d’une partie des

colonies américaines plutôt que de consacrer ses rares ressources à se

construire une industrie. En 1778, la France est déjà épuisée par les

guerres, et bientôt par la sécheresse, quand éclatent à Paris une crise

financière, puis une crise alimentaire.

À partir de 1789, tout occupée à libérer l’Europe des empereurs, la

Révolution française fait fuir les rares marchands du pays. Pendant qu’en

1797 le dernier des cent vingt doges de l’histoire de Venise abdique sur

ordre du général Bonaparte, les derniers financiers français s’installent à

Londres.

Cette fois encore, l’adversité est, pour le futur « cœur », une chance :

la Révolution française, qui ferme à l’Angleterre le marché continental,

incite les marchands britanniques à regarder plus au large. Et ce petit

pays, alors à peine plus peuplé que l’Irlande et presque aussi pauvre

qu’elle, tout entier tourné vers un projet ambitieux, comme tous les autres

« cœurs » avant lui, se lance dans la production pour les marchés du

monde, avec la plus grande flotte du monde. C’est de Londres qu’est

désormais géré, à l’abri des conflits, l’essentiel des capitaux européens :

en vingt ans, la livre remplace le florin hollandais et devient la première

monnaie du commerce mondial.

Pendant ce temps, les nouveaux États-Unis d’Amérique accueillent des

millions d’immigrants fuyant l’Europe en guerre vers une terre sans

mémoire, peu à peu débarrassée de ses indigènes : situation idéale pour y

construire une démocratie de marché, sans rentiers ni seigneurs,

entièrement au service des marchands.

En 1803, pendant que se prépare le débarquement français en

Angleterre, Napoléon transforme la France en une économie de guerre et

vend la Louisiane aux États-Unis pour 15 millions de dollars. En 1804,

l’empereur refuse une innovation que lui apporte un mécanicien

américain, Robert Fulton : l’usage de la vapeur pour mouvoir une roue de

bateau. Il n’y voit pas d’usage militaire. En 1807, pendant que se

déroulent les batailles d’Eylau et de Friedland, Fulton, revenu en

Amérique, y construit le premier bateau à vapeur, le Clermont. Les

Anglais se saisissent immédiatement de l’invention. En 1814, en pleine

guerre contre l’Empire français agonisant, une première locomotive est

construite à Londres par Stephenson. Ironie de l’histoire : la première

puissance navale mondiale va révolutionner les transports terrestres.

La fin des guerres napoléoniennes rouvre le continent européen aux

produits anglais. Londres est maintenant une très grande ville et regroupe

le quart de la population du pays. C’est là que, en 1815, la première

structure financière multinationale, venue de Francfort, la banque des

Rothschild, impose son art des marchés et rend possible le financement

par l’épargne européenne de la sidérurgie, des chemins de fer et des

bateaux en métal anglais. En 1821, une première ligne de chemin de fer

est mise en service à côté de Londres.

En 1825, en Grande-Bretagne, pour la première fois dans l’Histoire, la

valeur ajoutée industrielle d’un pays dépasse celle de son agriculture (ce

basculement n’aura lieu qu’en 1865 en Prusse, en 1869 aux États-Unis,

en 1875 en France). Alors qu’au début du XIXe siècle l’alimentation

représentait plus de 90 % du total des dépenses de consommation des

Britanniques, elle n’en constitue plus en 1855 que les deux tiers,

cependant que, durant la même période, double la part de l’habillement.

De 1800 à 1855, le prix de revient des tissus de coton anglais est divisé

par cinq, tandis que leur production est multipliée par cinquante. Les

cotonnades qui ne représentent en 1800 que le tiers des exportations

anglaises en constituent la moitié en 1855.

L’emploi industriel reste cependant une activité marginale : en 1855,

les ouvriers ne représentent, après les paysans et les gens de maison, que

le troi sième groupe de travailleurs anglais. Bien que les trois quarts des

ouvriers du textile anglais soient des femmes et des enfants, la plupart

des femmes n’ont pas de salaires et entretiennent la maison, aidant au

maintien relatif, en ville, du mode de vie rural. Entretenir la maison :

fonction majeure, stratégique, pesant sur la rentabilité de l’économie, et

qui sera en partie industrialisée un siècle plus tard.

L’efficacité du « cœur » est alors telle que les impôts britanniques

peuvent baisser jusqu’à ne plus représenter, en 1860, que le dixième du

revenu national contre le tiers quarante ans plus tôt.

Comme les cinq précédentes, cette sixième forme de l’Ordre marchand

transforme de nouveaux services en produits industriels, de nouveaux

paysans en salariés précaires ; elle concentre de plus en plus de richesses

en de moins en moins de mains ; elle suscite de plus grandes libertés pour

les citoyens et les consommateurs, de plus grandes aliénations pour les

travailleurs.

La prolétarisation des paysans, commencée avec les enclosures,

s’accélère. Pour surveiller et encadrer les mouvements des ouvriers et des

révolutionnaires, voient le jour les papiers d’identité : ceux qui travaillent

sont désormais devenus aussi dangereux que ceux qui chôment. Les

conditions de travail des ouvriers sont pires que celles des paysans et des

artisans : en ville, plus d’un enfant sur trois meurt de faim ou de maladie

avant l’âge de 5 ans ; parmi eux, c’est le cas de trois des six enfants d’un

réfugié politique allemand fraîchement débarqué à Londres après l’échec

de la Révolution de 1848 : Karl Marx.

Le progrès passe encore par l’accélération du voyage : en 1850, la

vapeur commence à remplacer la voile pour transporter voyageurs,

marchandises et informations. Le télégraphe accélère la transmission de

ces dernières. L’une et l’autre accélèrent la mondialisation en marche

depuis le début de l’Ordre marchand ; le tour du monde est désormais à

la portée des armées, des commerçants, des premiers touristes même.

La démocratie progresse avec le marché : en Grande-Bretagne comme

en France et dans quelques rares pays d’Europe et d’Amérique, le

nombre de bourgeois autorisés à voter augmente peu à peu. Leçon pour

l’avenir : l’État autoritaire crée le marché, qui crée à son tour la

démocratie.

Pour la première fois, le « cœur » de l’Ordre marchand est aussi la

capitale de l’empire politiquement et militairement dominant. Les PaysBas déclinent ; la France et l’Allemagne se calent au « milieu », où les

États-Unis les rejoignent après la découverte des mines d’or de

Californie. L’Ordre marchand pénètre plus avant en Asie : à partir de

1857, les armées britanniques remplacent la Compagnie des Indes

orientales et contrôlent directement l’Inde. En 1860, les armées anglaises

mettent la Chine à feu et à sang pour y vendre de l’opium, obtenant Hong

Kong et d’autres « concessions ». Huit ans plus tard, le Japon, qui ne veut

pas subir le même sort, décide d’imiter l’Occident et transforme

brutalement des serfs en ouvriers urbains.

L’année suivante, l’ouverture du canal de Suez permet aux soldats,

puis aux commerçants britanniques de se rendre plus vite encore vers

l’Orient, pour y détruire plus vite encore l’industrie textile indienne et y

imposer, au nom de la liberté du commerce et de la démocratie, ce qui est

bon pour l’industrie britannique.

Comme tous les « cœurs » précédents, Londres devient le point de

rendez-vous de tous les innovateurs, créateurs, industriels, explorateurs,

financiers, intellectuels, artistes du monde, de Dickens à Marx, de

Darwin à Turner.

Mais Londres se fatigue de sa propre domination ; le pays semble

d’abord prendre peur de la vitesse terrestre : en 1865, le Locomotive Act

réduit la vitesse autorisée des trains à 2 miles à l’heure en ville et à 4

miles à l’heure en rase campagne. Beaucoup plus grave : en Amérique, la

guerre de Sécession, libérant les esclaves, enchérit le prix du coton acheté

par les Anglais aux États du Sud. La City, centre financier du monde

depuis 1790, est aussi menacée par la naissance de nouvelles banques en

Amérique. Et la livre l’est par le dollar. Pour maintenir son pouvoir, la

finance anglaise doit maintenir sa rentabilité par la spéculation.

À partir de 1880, les rivaux prussiens, français et américains se font

plus pressants : de nouvelles technologies et des découvertes majeures

entraînent à Londres une spéculation boursière – une « bulle », dira-t-on

– qui provoque en 1882 des faillites bancaires à la City. Leçon pour

l’avenir : une fois de plus, la faillite de la place financière dominante

ratifie la fin d’un « cœur ».

Pour la première fois, aucun port, aucune nation d’Europe n’est en

situation de prendre le relais de Londres, même si la Prusse, en

rassemblant autour d’elle toute l’Allemagne, est devenue une grande

puissance, et même si la France continue d’y prétendre.

Le « cœur » poursuit son périple vers l’ouest, entamé au XIIIe siècle, il

traverse l’Atlantique : après un siècle de domination, Londres cède la

place à Boston.

Boston, 1890-1929 :

l’explosion des machines

Le cheval a donné le pouvoir à l’Asie centrale sur la Mésopotamie ; le

gouvernail d’étambot l’a ramené en Europe ; la galère a permis à Venise

de l’emporter sur Bruges ; l’imprimerie a fait triompher Anvers ; la

caravelle a rendu possible la découverte de l’Amérique ; la machine à

vapeur a fait triompher Londres. Une nouvelle source d’énergie (le

pétrole), un nouveau moteur (à explosion) et un nouvel objet industriel

(l’automobile) vont conférer le pouvoir à la côte est de l’Amérique et à sa

ville alors dominante, Boston.

Le mode de transport de l’énergie et de l’information, dont les

mutations ont déjà plusieurs fois accéléré le cours de l’Histoire, se

présente désormais comme une machine, produit industriel de masse à

usage privatif, substitut au cheval, au carrosse, à la diligence et même au

chemin de fer.

La France semble avoir là, une troisième fois, l’occasion de devenir le

« cœur » : elle dispose en effet d’un excellent réseau routier hérité de la

monarchie ; elle est surtout à la pointe de l’innovation technique : c’est

un Français, Alphonse Beau de Rochas, qui, en 1862, invente le véhicule

automobile équipé d’un moteur à explosion.

C’est pourtant en Amérique que s’installe le nouveau « cœur » : alors

que l’Europe, et la France en particulier, ne voit dans l’automobile qu’un

vague substitut au carrosse, les colons américains, sur roues depuis les

débuts de la conquête de l’Ouest, obsédés par la réduction de la durée des

trajets intérieurs, individualistes à l’extrême, incapables d’accepter le

train, entrepreneurs par nature, sont les mieux placés pour faire, avant les

autres, de la voiture automobile un produit de grande série. Au surplus,

l’absence de tradition artisanale leur permet d’accepter plus facilement le

travail à la chaîne qu’exige la production de masse.

Boston sera le premier centre de ce capitalisme américain.

Dès le XVIIe siècle, un groupe de puritains venus d’Angleterre décrète

que réussir matériellement, c’est se prouver à soi-même qu’on fait partie

des élus de Dieu, ayant accès au paradis. Autrement dit, faire fortune est

noble ; et il est même moralement honorable de se vanter d’être riche.

Boston devient alors le premier port d’Amérique, exportant du rhum,

du poisson, du sel et du tabac. Au début du XIXe siècle, la région nord-est

des États-Unis est le plus grand centre manufacturier du continent : on y

fabrique des vêtements, on y travaille le cuir, on y produit des machines ;

c’est là aussi que se concentre l’industrie de la pêche ; on s’y inquiète en

1855 du risque de pénurie d’huile par la disparition des baleines. Dans la

région s’installe alors tout ce qui compte pour un « cœur » : la banque à

New York, la marine et l’industrie entre Boston et Chicago, en passant

par Baltimore, Detroit et Philadelphie. D’innombrables autres

innovations majeures, venues pour la plupart d’Europe, y sont

développées, dont la lampe électrique et le Gramophone par Thomas

Edison, et le téléphone, inventé par un émigré italien et exploité

commercialement aux États-Unis en 1877, deux ans avant de l’être en

France.

À la différence de toutes les autres grandes puissances potentielles et

de tous les « cœurs » précédents, les États-Unis n’ont aucun rival crédible

sur leur propre continent. Aussi sont-ils libres d’intervenir mondialement,

sans risques ni menaces sur leur territoire. Ils contrôlent assez vite toute

l’Amérique latine et une partie de l’Asie, des Philippines à la Corée.

Là encore, cette évolution est parfaitement en phase avec l’histoire de

l’Ordre marchand : il s’étend toujours là où un passé sédentaire ne freine

pas la mobilité qu’il exige ; là où une bourgeoisie peut prendre le pouvoir

sans guillotiner une noblesse.

À partir de 1880, une terrible récession ravage l’Europe du Nord, de

l’Islande à la Pologne, et accompagne le déclin anglais ; elle provoque le

plus formidable mouvement de population de l’Histoire depuis le début

de la sédentarité : de 1880 à 1914, 15 millions d’Européens, soit le

cinquième de la population du continent et le tiers de l’épargne du

monde, migrent vers le continent américain. C’est un peu comme si,

aujourd’hui, toute la population de la France, de la Belgique et des PaysBas quittait l’Europe pendant trente-cinq années !

Grâce à de longues et violentes luttes sociales la nouvelle classe

ouvrière américaine obtient des salaires moins misérables, ce qui lui

permet d’acheter des biens de base, alimentaires et textiles, et ce qui, par

contrecoup, enrichit la bourgeoisie qui devient cliente de l’industrie

automobile naissante.

Tout va d’ailleurs désormais tourner autour de cette nouvelle industrie,

instrument d’une nouvelle liberté individuelle. Et tout va se structurer

autour d’une nouvelle bourgeoisie bostonienne, si bien décrite par Henry

James et dont la peinture de James Whistler incarne parfaitement les

valeurs.

Le moteur à explosion est utilisé en Amérique dès 1880, vingt et un

ans après son invention en France (1859), et d’abord dans des machinesoutils. Puis, vers 1890, il l’est dans ce qui devient l’automobile, et dans

les premiers aéroplanes. On inaugure en 1897, à Boston, le premier métro

d’Amérique du Nord. En 1898 existent déjà aux États-Unis cinquante

marques d’automobiles. De 1904 à 1908, 241 autres marques sont créées,

dont celle de Henry Ford, en juin 1903, à Detroit. Cet ingénieur, d’abord

employé dans la compagnie d’éclairage de Thomas Edison, va vendre

1 700 véhicules la première année.

L’industrie automobile structure l’ensemble du pays : en amont, elle

pousse au développement d’aciéries, de mines, de verreries, de

compagnies de pétrole, et en aval à l’expansion des routes, de la banque

et du commerce. Commence aussi à se dessiner une nouvelle forme

d’aliénation dans le travail à la chaîne.

Pourtant, en 1907, les fabricants français d’automobiles dominent

encore le marché mondial : ils en produisent cette année-là 25 000 (soit

autant que les États-Unis, et dix fois plus que l’Angleterre) ; les deux

tiers des automobiles exportées dans le monde sont encore françaises.

Tout change très brutalement entre 1908 et 1914 : aux États-Unis, la

fabrication à la chaîne du modèle « T » fait baisser son prix de moitié. En

France, toujours fascinée par les idéaux d’Ancien Régime, l’industrie

automobile voit encore les voitures comme des objets de luxe et les

dessine comme des carrosses. Aussi, quand apparaît à Paris le premier

marché de masse, celui des taxis, Louis Renault et ses ouvriers, anciens

de l’industrie des fiacres, refusent de les fabriquer en série.

En 1914, la France produit onze fois moins que l’Amérique alors

qu’elle construisait le même nombre d’automobiles sept ans auparavant.

Ford produit 250 000 voitures et détient à peu près la moitié du marché

américain ; l’Angleterre, empêtrée dans son empire, incapable de

surmonter sa crise financière, ne produit que 34 000 véhicules ;

l’Allemagne 23 000, la France 45 000 et les États-Unis 485 000. Tout est

joué.

Le moteur de la croissance est désormais clairement américain –

automobile et pétrolier. Le marché mondial est de plus en plus ouvert.

Partout la démocratie progresse avec le marché. En 1912, plus de 12 %

du PIB mondial passe par le commerce extérieur. Un an plus tôt, la

dernière dynastie chinoise, les Qing, s’efface devant une république.

Parfois, cette forte croissance crée des tensions et des rivalités pour la

maîtrise des marchés et des sources d’approvisionnement. En 1914, une

guerre, en apparence venue d’un autre temps, referme les frontières. Tout

se passe comme si les marchands anglais, français et allemands

s’épuisaient à se disputer un pouvoir qui ne leur appartient en fait déjà

plus. Le pétrole conditionne le sort des armes et façonne l’après-guerre :

pendant que des millions d’hommes meurent dans les tranchées, l’accord

Picot-Sykes de mai 1916 prétend découper le Proche-Orient, propriété de

l’Empire ottoman allié des Allemands, entre les deux grandes puissances

européennes ; les États-Unis entrent en guerre suite au télégramme

Zimmermann par lequel les Allemands annonçaient une guerre sousmarine à outrance, proposaient au Mexique de se joindre à eux contre les

États-Unis moyennant leur aide pour reconquérir le Nouveau Mexique, le

Texas et l’Arizona, et lui demandaient d’inciter le Japon à les rallier.

Quand elle se termine par une épidémie de grippe et une révolution

communiste en Russie et en Allemagne, la Première Guerre mondiale a

accéléré le basculement du pouvoir vers l’Amérique, tout comme les

guerres napoléoniennes avaient assuré la victoire de la Grande-Bretagne.

Leçon de l’Histoire, une fois de plus : le vainqueur de toute guerre est

celui qui ne la fait pas, ou, en tout cas, qui ne se bat pas sur son propre

territoire.

L’épuisement des Européens asseoit ainsi la puissance de la côte est

des États-Unis, de Washington à Chicago, de New York à Boston.

Renforcée par la guerre, l’industrie automobile triomphe. Apparaissent

de nouvelles technologies, dont la radio et le moteur électrique. En 1919,

le traité de Versailles, rédigé pour l’essentiel, dans sa partie économique,

par des financiers américains, redessine l’Europe. Il découpe l’Empire

ottoman en miettes ingérables, entérine la création de l’Union soviétique

et impose une charge insurmontable à l’Allemagne vaincue. Le président

américain, tout-puissant, peut même tenter d’imposer des règles pour

éviter toute nouvelle guerre, par la création d’une « Société des

Nations », premier embryon d’un illusoire gouvernement mondial.

Mais, en Amérique comme en Europe, les coûts de production

augmentent, les salaires s’élèvent, les taux de rentabilité baissent ; la

vision de l’avenir se brouille, la demande s’effondre, l’investissement

s’arrête, le chômage explose, la protection se durcit, la liberté recule. La

constitution, en 1928, d’un cartel des grandes compagnies pétrolières, les

« sept sœurs », augmente le prix de l’essence, fait s’effondrer la

production d’automobiles, déclenche la « Grande Crise » et met fin à la

septième forme, cependant que, déjà, la huitième prend son envol.

New York, 1929-1980 : la victoire électrique

Comme celle des sept formes antérieures, la naissance d’une huitième

suppose de réunir les conditions culturelles, politiques, sociales et

économiques pour le remplacement de services, payants ou gratuits, par

de nouvelles machines produites en série : après l’industrialisation de la

production agricole, des vêtements et du transport, c’est le moteur

électrique qui vient remplacer, par des appareils électroménagers, les

services domestiques rendus par les femmes au foyer et les employés de

maison.

Comme à chaque mutation antérieure, la huitième crise de l’Ordre

marchand se résout bien avant même son déclenchement : la victoire de

l’électricité se joue dès la fin du XIXe siècle. Leçon pour l’avenir : le

temps qui sépare une innovation, même socialement nécessaire, de sa

généralisation tourne toujours autour d’un demi-siècle.

L’invention par Nikola Tesla, en 1889, du petit moteur électrique

permet d’abord d’utiliser cette énergie pour améliorer la productivité des

machines antérieures, dont les machines-outils agricoles et industrielles,

et l’automobile. Grâce à Thomas Edison, l’éclairage est son second

usage : à la fin du XIXe siècle, les principales villes américaines sont

éclairées et deviennent plus sûres ; à partir de 1906, l’État fédéral prend

en main la création d’un réseau électrique national.

Puis le moteur électrique rend possible l’installation d’ascenseurs,

donc la construction de gratte- ciel, favorisant alors l’urbanisme vertical

dont Frank Lloyd Wright sera le grand architecte. Le moteur électrique

participe ainsi indirectement à la migration rurale et à la réduction de la

taille de la famille, créant un marché pour des machines permettant

ensuite de remplacer, dans les appartements devenus exigus, une partie

du travail domestique (nettoyer, conserver, cuisiner et distraire) par des

objets fabriqués en série (baignoire, lavabo, machine à laver,

réfrigérateur, cuisinière, radio, puis télévision).

L’Amérique est particulièrement bien placée pour réussir cette

mutation vers la ville géante. Les journaux féminins et le mouvement

féministe y préparent aussi, et mieux qu’ailleurs, les femmes à

l’acceptation de leur statut de consommatrices. De plus, la publicité, qui

commence, rappelle sans cesse à la femme, parfois de façon très

explicite, son prétendu « rapport particulier » à l’usage de la propreté :

sous prétexte de « libérer » la femme, le marché proclame son aliénation.

Comme les précédentes, cette huitième forme transforme de nouveaux

paysans et artisans en salariés précaires ; elle concentre de plus en plus

les richesses en un nombre restreint de mains ; elle bouleverse la

condition féminine ; elle fait surgir de grandes libertés pour les

consommateurs et les citoyens, et de nouvelles aliénations pour les

travailleurs.

En 1910, le moteur électrique sert d’abord à actionner des ventilateurs,

puis des postes de radio, d’abord d’usage militaire. En 1920, apparaissent

les premières machines à laver et les premiers réfrigérateurs. La moitié

des logements américains sont alors électrifiés et disposent d’eau

courante, parfois du gaz ; la salle de bains devient un élément du confort

de la classe moyenne. Au même moment, le Federal Water Power Act

institue un contrôle des sources d’énergie hydraulique. En 1921,

l’industrie américaine produit 2,5 millions d’appareils sanitaires, puis le

double en 1925. En 1930, 80 % des logements américains sont électrifiés.

La production d’appareils sanitaires, à peine ralentie par la crise de 1929,

atteint 3,5 millions en 1941. La vente de postes de télévision et de

réfrigérateurs décolle, malgré la Grande Crise. Progressivement, des

équipements ménagers remplacent les employés de maison, noirs pour la

plupart, héritiers des esclaves tout juste émancipés : leur nombre

s’effondre de 4 millions en 1920 à 300 000 en 1940 ; les autres allant

grossir les chiffres du chômage. En 1935, le Congrès vote le Public

Utility Holding Company Act qui vise à donner aux villes accès à une

énergie électrique à bas coût pour pouvoir utiliser ces nouvelles

machines.

Cette huitième réorganisation de la forme marchande, cette fois autour

de la famille la plus étroite, est particulièrement adaptée à la logique

sociale américaine ; elle débarque aussi en Europe et coïncide avec les

crispations dictatoriales de l’Italie, de l’Espagne et de l’Allemagne : la

famille est également au cœur du projet fasciste et nazi. En 1935, la

production industrielle de l’Allemagne est même nettement supérieure à

celle de la France, de la Grande-Bretagne et des États-Unis. De 1933 à

1938, sa production d’acier, de ciment et d’aluminium triple. Mais

comme l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre, de pétrole, de matières

premières et de terres agricoles, et qu’elle ne peut pas compter sur le seul

commerce pour les obtenir en quantité suffisante, la guerre lui devient

indispensable. Le modèle soviétique, à côté, semble lui aussi réussir à

s’organiser comme une économie de guerre sans que quiconque puisse

vérifier les statistiques publiées par sa propagande.

La guerre, voulue une seconde fois par l’Allemagne, aide de nouveau

les États-Unis, épargnés sur leur propre territoire, à maîtriser les

technologies et les productions nécessaires à l’industrie et à la finance,

désormais basée à New York.

L’énergie joue, là encore, un rôle clé : c’est pour atteindre les réserves

de pétrole du Caucase qu’Hitler se dirige vers Stalingrad, une fois rompu

le pacte germano-soviétique qui lui avait assuré le pétrole nécessaire à

ses premières victoires. C’est en raison de l’embargo sur ses

approvisionnements pétroliers que le Japon attaque Pearl Harbor en

décembre 1941. Enfin, c’est en rentrant de Yalta en février 1945 que

Roosevelt reprend à la Grande-Bretagne l’Arabie Saoudite où se trouvent

les premières réserves mondiales d’or noir.

À la sortie de cette nouvelle guerre mondiale qui a fait environ

cinquante millions de morts, soit cinq fois plus que la première, le monde

est totalement transformé : l’arme nucléaire est apparue ; la Shoah a eu

lieu ; le Moyen-Orient est divisé en dix États ; le communisme est

triomphant. Se recrée alors une huitième forme marchande dans une

moitié du monde, y compris dans les anciennes dictatures fascistes et

nazies, cependant que l’autre moitié, de Budapest à Pékin, entre dans

l’orbite de l’Union soviétique. Commence la « guerre froide » entre les

alliés de la veille.

La nouvelle forme marchande est cette fois centrée autour de New

York et de l’électricité. C’est la deuxième forme dont le « cœur » est situé

en Amérique. Ce ne sera pas la dernière.

Électrification, allocations familiales, aides au logement produisent, à

partir de 1945, une demande de masse pour des biens d’équipement

ménager inventés dans les années 1920, relançant l’économie mondiale

bien plus efficacement que les grands travaux publics.

En vingt ans, de 1945 à 1965, grâce au moteur électrique, New York

devient la plus grande métropole du monde. Le prix des équipements

ménagers y est divisé par cinq et leur production décuple. De nouveaux

objets de consommation accélèrent encore l’évolution de l’économie de

marché vers le nomadisme, autre nom de la liberté individuelle : en 1947,

la pile électrique et le transistor, innovations capitales, rendent portables

la radio et le tourne-disque. Révolution majeure, car elles permettent aux

jeunes de danser hors des bals, donc hors de la présence des parents,

libérant la sexualité, ouvrant à de toutes nouvelles musiques, du jazz au

rock, annonçant l’entrée des jeunes dans l’univers de la consommation,

du désir et de la révolte. Leçon pour l’avenir : le lien entre technologie et

sexualité structure la dynamique de l’Ordre marchand.

Pendant que les plus pauvres des Américains se soulèvent dans les

ghettos, la classe moyenne épargne au lieu de consommer. Augmente

alors le nombre de ceux dont le métier consiste à inciter à dépenser :

banque, assurances, publicité, marketing, médias. De 1954 à 1973, les

prêts des banques aux ménages américains quintuplent.

Le reste du monde s’installe au « milieu » : pendant que le PIB des

États-Unis augmente de 3 % par an entre 1959 et 1973, la GrandeBretagne, la France, l’Allemagne, exsangues depuis la Seconde Guerre

mondiale, refont le chemin perdu, en partie grâce à l’aide américaine. Le

PIB du Japon, lui, passe de 300 $ par tête en 1956 à 12 000 $ en 1980.

Hors d’Europe, le monde paraît parfaitement sous contrôle, soit de

l’URSS, soit de l’Amérique : par exemple, quand, en 1954, le Premier

ministre iranien Mohammad Mossadegh nationalise le pétrole perse, il

est immédiatement destitué par un coup d’État fomenté par la CIA ; un

consortium international, composé de compagnies françaises,

hollandaises, britanniques et américaines, prend le contrôle de la

production pétrolière de ce pays. À Budapest, en 1956, Nikita

Khrouchtchev envoie les chars de l’URSS, sans que quiconque à l’Ouest

réagisse. L’ordre règne.

Et puis, comme à chaque fois, le « cœur » s’épuise en dépenses

militaires à l’étranger et en dépenses de police dans ses propres ghettos.

Au Vietnam, après la Corée, l’affrontement des États-Unis avec le monde

communiste démontre que la superpuissance capitaliste est militairement

faillible et financièrement fragile.

Partout en Occident, les activités de services, publics et privés, ne

pouvant être automatisées, exigent une part croissante du surplus : faute

d’automatisation des services rendus par les « cols blancs » dans

l’industrie, la productivité du travail et celle du capital stagnent, tandis

que les dépenses militaires et sociales augmentent. La rentabilité du

capital décroît ; les circuits financiers acheminent les prêts vers les

industries traditionnelles plutôt que vers les entreprises novatrices, vers

des emprunteurs publics étrangers plutôt que vers des emprunteurs privés

nationaux, vers les grosses compagnies plutôt que vers les petites

entreprises ; la sidérurgie n’investit plus que la moitié de ce qui lui serait

nécessaire pour concurrencer le Japon ou la Corée.

En 1973, la hausse des prix des matières premières, en particulier celle

du pétrole, réduit encore le revenu disponible des salariés sans augmenter

ni la production, ni la demande. L’épargne baisse ; les dettes augmentent.

Puis vient l’inflation qui, en réduisant la valeur des dettes, réduit le poids

de l’endettement, ce qui, en retour, relance et accélère l’inflation.

L’augmentation du chômage et la paupérisation d’une partie de la

population aggravent alors l’insécurité.

En 1980, les États-Unis semblent au bord du déclin : ils perdent leur

premier rang mondial pour les exportations d’automobiles ; leur part dans

le marché mondial de la machine-outil tombe de 25 % en 1950 à 5 % en

1980, alors que celle du Japon, nouvelle puissance, passe de 0 à 22 %. La

dette extérieure des États-Unis augmente massivement, dépassant leurs

avoirs à l’étranger ; pour la financer, les dirigeants américains tolèrent

l’usage grandissant du dollar par des créanciers étrangers. New York

n’est plus le seul lieu où s’organise la finance du monde ; la City de

Londres (où un émigré allemand, Sigmund Warburg, lance les premiers

emprunts en eurodollars et la première OPA) semble retrouver une place

qu’elle croyait à jamais perdue. Le Japon devient le principal créancier

des États-Unis, où il achète spectaculairement un grand nombre

d’entreprises symboliques et de biens immobiliers. L’Amérique semble

en passe de n’être plus que le grenier à blé d’un Japon florissant, tout

comme la Pologne l’était des Flandres au XVIIIe

 siècle.

Beaucoup – dont moi – ont alors cru que Tokyo pourrait un jour

espérer accéder au « cœur ». Le Japon en avait alors la force financière,

le dirigisme, la peur du manque, la technologie, la puissance industrielle.

En fait, ce pays se révèle assez vite incapable de résoudre les difficultés

structurelles de son système bancaire, de maîtriser la bulle financière qui

se forme, d’éviter une réévaluation massive de sa monnaie, de créer de la

mobilité parmi ses travailleurs, d’améliorer la productivité des services et

du travail de ses « cols blancs ». Surtout, il n’attire pas sur son sol les

élites du monde entier, ni ne promeut l’individualisme si nécessaire au

« cœur », ni n’échappe à l’orbite de son vainqueur américain.

C’est alors que surgit, en Californie bien plus qu’ailleurs, une nouvelle

vague technologique. Celle-ci rend justement possible une automatisation

massive des activités administratives dans les grandes entreprises, c’està-dire exactement ce qui pose problème dans la huitième forme. Elle

s’ouvre sur une extraordinaire croissance de la productivité.

Le centre économique et géopolitique du monde continue son voyage

d’est en ouest. Parti de Chine il y a cinq mille ans, arrivé en

Mésopotamie, puis en Méditerranée et en mer du Nord, ayant traversé

ensuite l’Atlantique, le voici désormais installé de nouveau sur les rives

du Pacifique.

Los Angeles, 1980 -? :

le nomadisme californien

Pour la neuvième fois – la dernière jusqu’à aujourd’hui –, l’Ordre

marchand se réorganise autour d’un lieu, d’une culture et de ressources

financières qui permettent à une classe créative de transformer une

révolution technique en un marché commercial de masse. Pour la

neuvième fois, cette mutation élargit l’espace de l’Ordre marchand et

celui de la démocratie. Elle augmente encore le nombre des démocraties

de marché.

Cette nouvelle forme, où nous sommes encore, constitue le socle de

l’Histoire en marche. Il faut donc la décrire un peu plus en détail que les

huit autres.

C’est là, en Californie, dans cet État de la taille de l’Italie, où vivent 36

millions de personnes, soit un Américain sur huit, de San Francisco à Los

Angeles, d’Hollywood à la Silicon Valley, que s’installe, vers 1980, le

nouveau « cœur ». Ce n’est pas un lieu de hasard : c’est là qu’on

découvrit jadis des mines d’or, là que démarrèrent l’industrie du pétrole

et celle du cinéma ; que les plus aventuriers des Américains se

regroupèrent, que s’établit l’industrie de l’électronique et de

l’aéronautique ; c’est là que se trouvent quelques-unes des meilleures

universités, certains des plus grands centres de recherches, des meilleurs

vignobles ; là que se sont rassemblés les talents de l’industrie de la

distraction, les plus grands musiciens, puis les inventeurs de toutes les

technologies de l’information. Là aussi, de la frontière mexicaine à la

frontière canadienne, qu’une permanente menace de tremblement de terre

suscite une vibration intense, unique, un fabuleux désir de vivre, et un

goût du nouveau.

Comme dans les précédentes crises de l’Ordre marchand, les

technologies nécessaires à la neuvième forme marchande préexistent à

leur usage : c’est parce que les activités de bureau des banques et des

entreprises pèsent d’un poids de plus en plus lourd sur la productivité

globale que l’automatisation de la manipulation de l’information devient

un enjeu majeur. Apparaissent d’abord, dans les années 1920, des

machines électriques à cartes perforées ; puis, dans les années 1940, les

premiers ordinateurs à usage militaire utilisent le transistor ; en 1971, le

microprocesseur voit le jour, héritier du transistor ; il est mis sur le

marché par une nouvelle entreprise, Intel, cofondé à ce moment par

Gordon Moore : un minuscule carré de silicium sur lequel sont entassés

des milliers, puis des millions, puis des milliards d’unités élémentaires de

stockage et de traitement de l’information. Le microprocesseur permet de

mettre au point l’ordinateur de série, héritier lui aussi d’une longue

succession d’innovations, initiées au XVIIe siècle, en France, par Blaise

Pascal.

À partir de 1973, l’ordinateur commence à remplacer dans les bureaux

les machines électriques à cartes perforées et augmente massivement la

productivité des services et de l’industrie. C’est le début de la

« bureautique ».

De nouvelles entreprises, californiennes pour la plupart, permettent

alors de réduire les coûts des services commerciaux et des

administrations. Ces technologies rendent en particulier possible une

industrialisation des services de la finance, permettant aux banques une

exploitation automatique des moindres imperfections du marché, mettant

en relation des millions de transactions, supprimant toutes limites à la

croissance des instruments financiers et à celle des mécanismes de

couverture de risques : la finance et l’assurance deviennent des

industries.

Une nouvelle fois, c’est donc par l’industrialisation de services – ici

financiers et administratifs – qu’un « cœur » prend le pouvoir. Une

nouvelle fois, contrairement à ce qu’annonçaient les futurologues, il ne

s’agit pas de l’avènement d’une société de services, d’une société

postindustrielle, mais exactement du contraire : ce sont les débuts d’une

industrialisation des services, visant à les transformer en nouveaux

produits industriels.

Comme les autres antérieurement, cette révolution conduit à la mise

sur le marché de nouveaux objets de consommation ; ils jouent, dans la

nouvelle forme, le rôle joué par l’automobile et les équipements

ménagers dans les deux formes précédentes : les objets nomades

(expression que j’ai introduite en 1985, bien avant que ces objets

n’apparaissent, et qui, depuis lors, s’est installée dans de nombreuses

langues), machines miniaturisées capables de retenir, stocker, traiter,

transmettre l’information – sons, images, données – à très grande vitesse.

Pourquoi « objets nomades » ? Les nomades transportent depuis

toujours, on l’a vu, des objets susceptibles de les aider à vivre en

voyage ; le premier fut sans doute une pierre taillée, un talisman, puis

vinrent le feu, les vêtements, les chaussures, les outils, les armes, les

bijoux, les reliques, les instruments de musique, les chevaux, les papyrus.

Puis ce fut le livre, premier objet nomade produit en série ; ensuite des

objets permettant de miniaturiser et de rendre portatifs des instruments

sédentaires : montre, appareil photo, radio, électrophone, caméra, lecteur

de cassettes. D’autres surgissent enfin pour traiter l’information.

En 1976, un nouveau venu, californien lui aussi, Steve Jobs, crée

l’Apple 1, ordinateur individuel utilisable par tous, avec des interfaces

simples. En 1979, des Japonais commercialisent le premier objet nomade

ayant un nom quasi nomade : le Walkman, lecteur de cassettes inventé

par un Allemand du nom d’Andreas Pavel.

Simultanément se développe le goût pour d’autres objets nomades, les

animaux de compagnie de toutes espèces, qui offrent aux sédentaires

l’occasion de vivre une vie de quasi-pasteurs, de simili-nomades, de

simili-cavaliers accompagnés d’un simili-troupeau, sans aucun des

risques associés au voyage, avec une compagnie fidèle et durable dans un

océan de précarité et de déloyauté.

En 1981, alors qu’apparaît en France le Minitel, le géant américain de

l’informatique industrielle, IBM, lance lui aussi son premier ordinateur

portable, l’IBM 5150, sans trop y croire. La machine est dotée d’un

microprocesseur d’Intel et d’un logiciel MS-DOS produit par une autre

modeste entreprise de la côte ouest des États-Unis, Microsoft ; elle pèse

12 kilos et est 32 000 fois moins puissante et 12 fois plus chère que les

moins sophistiqués des PC de 2009. C’est pourtant un triomphe : au lieu

des 2 000 exemplaires prévus, IBM en vend 1 million. Dix ans plus tard,

Microsoft est devenue l’une des cinq premières entreprises mondiales. En

2009, 271,1 millions de micro-ordinateurs sont vendus et plus

d’un milliard sont en service de par le monde.

En même temps, apparaissent deux autres outils majeurs du nouveau

nomadisme : le téléphone portable et Internet. Ils s’installent tout aussi

lentement que l’ordinateur, mais triomphent en se connectant l’un à

l’autre. Pour les sédentaires, ils sont des substituts au voyage ; pour les

nomades, des moyens de rester en relation entre eux et avec les

sédentaires. L’un et l’autre permettent à chacun d’avoir, pour la première

fois, une adresse non territoriale (numéro de téléphone mobile ou adresse

e-mail).

Le premier téléphone mobile non militaire apparaît en GrandeBretagne à la fin des années 1970. Il nécessite d’abord l’allocation d’une

fréquence et une batterie portative très encombrante, jusqu’à ce que les

réseaux cellulaires augmentent les capacités de transmission et que les

batteries se miniaturisent. En trente ans, le mobile devient planétaire et

fait circuler voix et données. Il est aujourd’hui le plus grand succès

commercial de tous les temps : en 2009, plus de 3 milliards de personnes

en disposent, soit près des deux tiers des humains à même de l’utiliser.

Parallèlement, il devient possible de mettre en relation deux

ordinateurs par téléphone. Dans ce cas là aussi, la généralisation d’une

nouvelle technologie prendra trente ans : c’est Internet. Le cheminement

en est très intéressant. En août 1962, le MIT, prestigieuse université

située près de Boston, publie les premiers textes décrivant les interactions

possibles dans un réseau d’ordinateurs qui seraient reliés par téléphone ;

en 1965, est testée la première connexion informatique à longue distance

entre un ordinateur situé dans le Massachusetts et un autre situé en

Californie. En 1969, des centres névralgiques de l’US Army créent le

réseau Arpanet pour échanger entre eux des informations électroniques

en toute confidentialité. En 1979, des étudiants américains créent les

premiers newsgroups pour communiquer des données civiles à travers les

quelques centaines d’ordinateurs connectés dans les centres de

recherches et les universités. En 1981, Arpanet arrive en Europe. La

même année apparaît le protocole TCP/IP et le mot « Internet ». En 1983

est ouvert le premier serveur gérant des noms de sites. En 1984, mille

ordinateurs sont connectés ; en 1989, Internet s’ouvre au grand public et

se créent les premières adresses e-mail. À partir de 1990, Tim BernersLee, un chercheur britannique travaillant dans un centre de recherche

nucléaire européen à Genève, le CERN, invente une langue commune

pour tous les acteurs connectés à ce réseau, le html ; il organise la

communauté de ceux qui l’utilisent, qu’il nomme le World Wide Web et

dont il met en ligne, le 6 août 1991, la première adresse

(http://info.cern.ch/).

Leçon pour l’avenir : nombre d’innovations majeures sont le produit

du travail de chercheurs payés sur fonds publics pour chercher tout autre

chose.

Surgissent alors de très nombreuses applications de l’informatique

connectée ; elles sont, elles aussi, destinées à améliorer la productivité

des services : logiciels de gestion commerciale, de courrier électronique,

de commerce électronique, d’échanges de données financières. En 1992,

un million d’ordinateurs sont connectés ; ils passent de dix millions en

1996 à plus d’un milliard en 2009.

Internet apparaît alors comme une sorte de nouveau continent, cette

fois virtuel, à découvrir, à peupler, à organiser, avec un champ infini pour

des activités marchandes. Certaines entreprises de logiciels deviennent

parmi les premières du monde : Microsoft, AOL, Oracle, Google, pour la

plupart devenues californiennes. En 1998, le chiffre d’affaires de

l’économie d’Internet dépasse celui des télécommunications et des

compagnies aériennes. Plus encore, Internet démultiplie aussi les moyens

du téléphone portable, qui devient progressivement lecteur vidéo,

appareil photo, récepteur de télévision, éditeur de blogs. En 2004, Apple

comprend que le profit se fait sur l’objet nomade et non sur les données

qui y circulent, gratuitement pour l’essentiel : l’Ipod remplace le

baladeur, là encore avec des centaines de millions d’exemplaires vendus.

Les jeux vidéo, mêlant curiosité et aventure, se développent aussi ;

d’abord sous forme de logiciels pour joueur solitaire, puis ils se

connectent à Internet et deviennent des jeux multijoueurs à la croissance

exponentielle : en 2009, 100 millions de personnes jouent en réseau et

achètent pour plus d’un milliard de dollars de biens virtuels.

Au total, en 2009, l’activité sur Internet dépasse dans le monde les

4 000 milliards de dollars, soit 10 % du PIB mondial, dont un peu moins

de la moitié aux États-Unis.

Internet accélère aussi le développement des services financiers ; grâce

à lui, le rapport entre l’économie financière et l’économie réelle

augmente en flèche, passant aux États-Unis de 2 en 1970 à 50 en 2009.

Les transactions financières internationales représentent, en 2009, quatrevingts fois le volume du commerce mondial, contre 3,5 fois en 1997 ; ce

qui signifie que le volume du commerce mondial annuel ne représente

plus que 4,3 jours de transactions sur le marché des devises, des titres et

des options diverses.

Le marché de l’assurance devient lui aussi, grâce à Internet,

considérable ; il accélère la croissance des systèmes financiers en

couvrant les principaux risques sur les principaux marchés et en

développant des produits spécifiques, comme les CDS qui permettent à

tout le monde de devenir assureur. L’assurance des biens et des personnes

représente en 2009 environ 15 % du PIB aux États-Unis, et 7,5 % du PIB

mondial, soit 3 700 milliards de dollars, contre 2 000 milliards pour

l’énergie en 2005. Les fonds de couverture de risques gèrent environ

2 680 milliards de dollars au troisième trimestre 2008, soit plus du triple

de ce qu’ils étaient en l’an 2000. Ces fonds représentent un tiers des

transactions boursières ; ils commencent même à prendre des

participations actives dans des entreprises cotées, gérant des actifs de

particuliers, et plus seulement ceux des acteurs financiers. Ils prennent

parfois des risques illimités et prennent des paris sur des risques sans en

avoir le financement !

Le centre de gravité économique et démographique des États-Unis se

déplace alors du nord-est vers le sud-ouest : en 2008, la Californie est

devenu le premier des États en termes de PIB (13 % du PIB américain

pour 12 % de la population) et se classerait sixième au monde si elle était

un État indépendant. Entre 1980 et 1990, 54,3 % de la croissance

démographique nationale se fait en Californie, en Floride et au Texas. À

partir de 1990, le Sud et l’Ouest américains rassemblent plus de la moitié

de la population du pays.

Le PIB de l’ancien « cœur », l’État de New York, désormais le

deuxième en taille, ne représente plus que 60 % de celui de la Californie,

tout en restant le centre de la finance mondiale.

Les États-Unis retrouvent alors leur dynamique de croissance,

d’emploi, de productivité, d’entreprise ; l’esprit pionnier se renouvelle.

La culture californienne de la distraction, du cinéma à la musique et à

l’information, trouve dans les objets nomades des débouchés

radicalement nouveaux. Les prix des autres produits d’équipement, y

compris l’automobile, baissent ; l’économie américaine consomme en

2009 deux fois moins de pétrole par unité produite qu’en 1985.

Les patrimoines des Américains moyens augmentent aussi

massivement : ceux-ci possèdent en 2008 12,5 billions de dollars placés

dans l’immobilier et en valeurs boursières. En 2008, deux tiers des

ménages sont propriétaires de leur logement (contre 40 % en 1939). Les

plus-values réalisées par l’immobilier représentent 60 % du total de leur

enrichissement des vingt dernières années. La recherche de l’équité, dont

parle alors le philosophe américain John Rawls, remplace, au moins dans

le discours, celle de l’égalité.

Dans son adresse inaugurale de janvier 2005, G. W. Bush résume en

ces termes la situation de l’époque : « Nous allons de l’avant avec une

confiance absolue dans le triomphe de la liberté… L’Histoire voit la

justice fluer et refluer, mais elle possède une direction visible, définie par

la liberté et par l’Auteur de la liberté. » Toute l’idéologie de l’Ordre

marchand et de sa neuvième forme se trouve parfaitement résumée dans

ces quelques lignes.

Pourtant, même si peu de gens le perçoivent encore, quand commence

l’année 2007, cette croissance est largement fondée sur l’endettement des

ménages, lesquels n’épargnent plus, et non sur l’augmentation du pouvoir

d’achat des salariés qui a cessé de croître depuis 1982.

Les États-Unis s’installent ainsi plus que jamais comme la

superpuissance planétaire. Ils organisent des réseaux et constituent des

bases de données pour analyser, séduire, convaincre, influencer.

La croissance économique mondiale s’accélère aussi : l’Ordre

marchand s’étend à de nouvelles démocraties de marché. En Amérique

latine et en Europe de l’Ouest, les dictatures tombent l’une après l’autre :

la Grèce, l’Espagne, le Chili, l’Argentine, le Brésil, la Turquie. À partir

de 1985, le système soviétique lui-même, que tout le monde croyait

inébranlable, se révèle incapable de soutenir la course aux armements

lancée par le président américain et appuyée par l’Europe de l’Ouest.

Quand, en 1988, Mikhaïl Gorbatchev tente d’instaurer la démocratie en

maintenant les règles de l’économie planifiée et de la propriété collective,

il échoue et il faut moins de trois ans pour passer de la glasnost à la

perestroïka, c’est-à-dire pour comprendre que la démocratie ne peut

exister sans une économie de marché. L’ensemble du bloc soviétique se

défait et se rapproche de l’Union européenne.

Le système mondial se libéralise partout. En 2008, 137 pays ont aboli

la peine de mort ; 140 pays pratiquent des élections plus ou moins libres ;

82 d’entre eux sont à peu près démocratiques, c’est-à–dire que le pouvoir

exécutif y est contrôlé par un parlement, et que les principaux droits de

l’homme y sont respectés.

Début 2008, les résultats de la neuvième forme de l’Ordre marchand

peuvent paraître encore exceptionnels : entre 1980 et 2008, le PIB

mondial est multiplié par 3, le commerce de produits industriels par 25.

La production de la planète dépasse les 40 trillions d’euros et augmente

de plus de 4 % par an, vitesse jamais atteinte dans l’histoire. À partir de

1985, les exportations représentent à nouveau 13 % du PIB mondial, ratio

qu’elles n’avaient pas atteint depuis 1913.

Les rapports de forces se modifient : en valeur relative, les États-Unis

stagnent ; l’Europe décline, l’Asie remonte. La croissance annuelle

dépasse en 2008 les 7,6 % en Asie, un peu moins aux États-Unis et

beaucoup moins en Europe. De 1980 à 2008, le PIB de l’Asie est

multiplié par 4, celui de la Chine par 3, celui de l’Inde par 3, celui de

l’Europe par 2. Entre 1980 et 2008, la part des États-Unis dans le PIB

mondial reste égale à 21 %, celle de l’Union européenne décroît, passant

de 28 % à 20 %, celle de l’Asie de l’Est (Chine, Japon, Corée, Taïwan,

Singapour, Hong Kong, Malaisie, Thaïlande, Philippines, Indonésie)

augmente, passant de 16 % à 28 %.

L’Europe, pourtant économiquement rassemblée, perd du terrain ; sa

compétitivité baisse ; son dynamisme se ralentit, sa population vieillit.

Même si l’Union européenne réussit, en 1992, à se doter d’une monnaie

unique, elle ne devient pas une démocratie de marché intégrée ; elle ne

progresse plus au rythme du reste du monde ; le PIB par habitant y est en

2008 de 25 % inférieur à celui des États-Unis ; la recherche y est

beaucoup plus faible ; les meilleurs éléments de la classe créative quittent

l’Europe pour le Nouveau Monde ; une part importante de l’industrie du

Vieux Continent se déplace vers l’Asie sans être remplacée par des

industries nouvelles. La Russie, pourtant formidablement enrichie par ses

immenses ressources pétrolières, ne réussit pas à recréer les bases de son

développement : l’espérance de vie baisse, les infrastructures se défont.

Alors que les dépenses de Sécurité sociale sont censées représenter 20 %

du PIB russe, elles ne s’élèvent en réalité qu’à 2 % de ce PIB. Et

pourtant, la Banque centrale russe dispose de plus de 250 milliards de

dollars de réserves.

Le Pacifique devient la première mer du monde : en 1990, le

commerce transpacifique dépasse déjà de moitié le commerce

transatlantique ; la moitié du commerce mondial s’y effectue. Neuf des

douze plus grands ports du monde sont situés sur le littoral asiatique du

Pacifique, et la majorité du transport de fret aérien de la planète traverse

cet océan.

L’Asie s’approche à nouveau du « cœur » : les deux tiers des diplômés

américains, en sciences et en ingénierie, sont, en 2008, d’origine

asiatique ; même s’ils demeurent ensuite un certain temps aux États-Unis,

beaucoup créent d’impressionnants réseaux avec leurs partenaires

d’Extrême-Orient ; de très nombreuses entreprises des États-Unis, en

particulier en Californie, sont fondées et dirigées par des étrangers :

EBay par un Iranien, Google par un Russe, Juniper par un Indien.

Le Japon, qui aurait pu un temps, on l’a vu, devenir le « cœur », entre

en 1995 dans une crise dont il ressort très affaibli en 2005. Il reste

cependant en 2008 la deuxième économie du monde.

La Chine décolle après 1989 : la plus grande dictature du monde

produit en 2008 plus de la moitié des produits phares des formes

antérieures (réfrigérateurs, téléviseurs, machines à laver). Elle est

aujourd’hui le premier consommateur mondial de cuivre, de fer, de

nickel, de plomb, d’aluminium ; le second de pétrole (7 millions de

barils/ jour, contre 21 aux USA et 5,5 au Japon). La Chine entre même

pour un tiers dans la croissance mondiale annuelle de la consommation

de pétrole. Le PIB chinois par habitant atteint, en 2008, 2 458 dollars et il

dépasserait même, à Shanghai, les 7 000 dollars. Cette même année,

l’enseignement supérieur chinois forme 800 000 ingénieurs, et la Chine

compte plus d’abonnés à Internet que les États-Unis. Mais les salaires y

sont encore le vingtième de ce qu’ils sont outre-Atlantique.

L’Inde, devenue une démocratie de marché à partir de 1985, entre elle

aussi en forte croissance, avec un secteur industriel exceptionnel et des

entreprises de taille mondiale. Avec, plus encore qu’en Chine, d’extrêmes

inégalités, on y compte déjà 80 000 millionnaires en dollars ; une

centaine de compagnies indiennes sont déjà valorisées à plus d’un

milliard de dollars. Le secteur agricole indien emploie encore en 2008

plus de la moitié de la population active et ne produit qu’un quart du PIB.

Cette population agricole est constituée à 80 % de paysans possédant

moins d’un hectare de terre. Les inégalités entre classes, genres, ethnies

et régions sont énormes : par exemple, les habitants des régions de Bihâr,

d’Orissa et d’Assam ont aujourd’hui dix fois moins de chances qu’un

habitant de New Delhi d’être un jour diplômés de l’enseignement

supérieur ou d’être équipés en téléphone portable. Et dans les bidonvilles

de Bombay, il y a plus d’habitants que dans toute la Norvège.

D’autres pays d’Asie progressent aussi très vite : la Corée du Sud, à

peine sortie de la dictature en 1990, décolle sur tous les terrains, de

l’automobile au téléphone. Elle est particulièrement en avance sur le reste

du monde en matière de connexions à très haut débit par fibre optique ;

elle est aussi pionnière en matière de multimédias avec Cyworld, qui

rassemble le tiers de la population du pays, et avec OhMyNews, site de

journalisme participatif, devenu l’un des médias les plus puissants et

écoutés du pays. Derrière les plus grandes firmes, les chaebol, émergent

d’autres entreprises de pointe, comme NHN, qui développe un des seuls

concurrents sérieux de Google, et NC Soft, qui exploite l’un des

principaux jeux de rôles multijoueurs en réseau, Lineage. Les produits

culturels coréens déferlent sur le reste de l’Asie, suscitant l’engouement

d’une population allant des mères de famille tokyoïtes à la jeunesse

chinoise, vietnamienne ou philippine. Les films, feuilletons, chanteurs

coréens forment une « vague coréenne » (hallyu) qui renvoie aux

jeunesses asiatiques l’image d’une société ayant réussi à concilier la

modernité occidentale et les valeurs traditionnelles asiatiques ; un modèle

qu’elles sont plus enclines à recevoir de Corée que d’un Japon n’ayant

pas encore achevé le travail de mémoire de son passé impérialiste.

En Amérique latine, tous les pays sauf Cuba sont, en 2008, des

démocraties de marché. En Afrique, où les dictateurs sont chassés l’un

après l’autre, quelques pays sortent même de la récession ; de 1986 à

2008, la proportion d’individus sachant lire et écrire est passée de 40 % à

67 % au Rwanda, de 33 % à 64 % au Nigeria, de 27 % à 47 % en Côted’Ivoire, de 40 % à 63 % en Algérie.

Tout semble donc en place pour que cette neuvième forme réduise

massivement la pauvreté et dure encore très longtemps.

Les débuts de la fin :

la grande crise financière

Et pourtant, la fin de la neuvième forme s’annonce déjà ; comme,

avant elle, s’annonçait longtemps à l’avance celle de toutes ses

devancières.

D’abord, l’Ordre marchand souffre de nombreuses contradictions

internes. Les déficits externes explosent et leur financement est de plus

en plus dépendant de l’étranger. Alors qu’en 1985 le déficit extérieur

américain (qui était de 2,8 % du PIB) n’était financé qu’à raison de 8 %

par des gouvernements étrangers, il est en 2008 de 5,2 % du PIB, financé

à plus de 30 % par l’étranger. De plus, les deux tiers des réserves

mondiales, libellées en dollars, dont 2 000 milliards seulement en Asie,

ont perdu un tiers de leur valeur en euros depuis 2002.

Proliférant, excessif, illimité, sans contrôle, le système financier

américain exige des rentabilités que l’industrie ne peut atteindre, au point

que les entreprises industrielles prêtent désormais l’argent qu’elles

gagnent au secteur financier plutôt que de l’investir dans leurs propres

activités. En conséquence, les automobiles, les biens d’équipement

ménagers, les téléviseurs, les téléphones américains ne sont plus de la

meilleure qualité mondiale. Et les entreprises américaines croulent sous

leurs dettes à l’égard de leurs retraités.

Par ailleurs, une partie de l’industrie américaine est menacée par

l’arrivée d’Internet : tout ce qui peut être dématérialisé est

progressivement échangé gratuitement. Les majors vendent déjà moins

de CD qu’il y a dix ans ; les tentatives pour remplacer les ventes de CD

par des ventes de fichiers numériques échouent : en 2005, les 20 milliards

de fichiers numériques de musique téléchargés de par le monde

correspondent en pratique à un CD sur trois vendu dans le monde, soit

4,5 milliards de dollars.

Les salariés sont aussi de plus en plus endettés, en particulier auprès de

deux entreprises publiques (Fannie Mae, deuxième entreprise des ÉtatsUnis, et Freddie Mac, la cinquième), qui possèdent ou garantissent

1 400 milliards de dollars de prêts hypothécaires, dette multipliée par

quatre en dix ans. Le taux d’épargne des salaires américains n’est plus

que de 0,2 %, le plus bas du monde, alors qu’il était de 7 % au début des

années 90. Entre 2005 et 2008, les Américains ont dépensé presque tout

ce qu’ils gagnaient. La concurrence des prêteurs est impitoyable : alors

qu’il y a vingt ans les banquiers renâclaient quand 30 % du revenu d’un

ménage étaient consacrés au remboursement de ses dettes, ils considèrent

en 2008 qu’un niveau de 50 % est parfaitement tolérable.

Par ailleurs, les inégalités se creusent entre les plus riches Américains

et les autres : la moitié de la richesse créée de 1990 à 2008 a bénéficié à

1 % des ménages. Le salaire ouvrier américain baisse depuis 1973 en

raison de la concurrence de l’immigration et de celle des délocalisations.

En 2008, les salariés américains travaillent en moyenne 46 semaines, soit

6 de plus que les Européens ; et ils ont deux fois moins de semaines de

congés que les Européens.

Le désastre de Katrina en 2005 et ceux qui ont suivi en 2007 et 2008

ont révélé l’inégalité structurelle des services publics américains et

montré l’incapacité de l’administration à gérer les problèmes

d’infrastructures du pays : 30 % des ponts américains ne sont pas sûrs.

En 2008, en Californie même où le salaire horaire minimum est

pourtant en principe de 8 dollars, un enfant sur cinq vit au-dessous du

seuil de pauvreté. Entre 2,3 et 3,5 millions de sédentaires américains sont

chaque année sans abri ; près d’un enfant noir sur dix, un enfant d’origine

hispanique sur vingt résident au moins deux mois par an dans un refuge ;

c’est le cas aussi d’une personne âgée sur dix. À New York, plus de

38 000 personnes sont hébergées chaque nuit dans des abris municipaux,

dont 16 000 enfants. En 2006, 47 millions d’Américains, soit 16 % de la

population, sont dépourvus d’assurance santé.

À l’été 2008, il devient clair que le système financier américain a

financé l’acquisition de logements à des gens qui n’avaient pas les

moyens de rembourser les échéances en leur fournissant des prêts dits

subprime, c’est-à-dire de mauvaise qualité. On découvre alors l’extrême

fragilité du système financier mondial qui manque de tomber

globalement en faillite en octobre 2008 (juste avant l’éléction à la

présidence des États-Unis du premier président noir de leur histoire) et

qui n’est sauvé que par la décision consciente des gouvernements de

reporter la totalité des difficultés financières sur les contribuables.

Alors que, fin 2007, l’endettement total des acteurs économiques aux

États-Unis était de 350 % du PIB, soit beaucoup plus qu’à la fin de 1929

où il atteignait les 250 %, il est, à la fin de l’année 2009, près de 500 %

du PIB. L’endettement des ménages atteint les 100 %, et la dette publique

américaine dépasse le niveau du PIB du pays.

Les banques et assureurs américains sont très largement touchés.

Lehman fait faillite et AIG est sauvé de justesse. Fin 2009, seul Goldman

Sachs semble dominer encore le paysage financier mondial.

La récession s’étend partout. La croissance mondiale devient nulle en

2008 ; celle des États-Unis comme celle de l’Europe sont négatives. En

2009, la récession est partout. Seule la Chine réussit, grâce à son plan de

relance, à maintenir une croissance positive.

À l’échelle du monde, les contrastes aggravés par cette crise confinent

aux extrêmes : en 2009, un tiers de l’humanité survit avec moins de

1,25 dollar par jour, nouveau seuil de pauvreté, et 1,3 milliard ne dispose

pas même de plus de 1 dollar. Le salaire horaire minimal d’un

Californien est quatre fois supérieur au salaire journalier du tiers de

l’humanité. La moitié des habitants du globe n’ont accès dignement ni à

l’eau courante, ni à l’éducation, ni à la santé, ni au crédit, ni au logement.

78 % des habitants des villes du Sud vivent dans des taudis. Ils sont

99,4 % en Éthiopie. Les villes croissent de façon désordonnée : Dacca,

Kinshasa et Lagos ont vu leur population multipliée par quarante

entre 1950 et 2009. On dénombre 200 000 bidonvilles de par le monde.

Selon un rapport des Nations unies de juin 2006, près d’un citadin sur

trois habite un bidonville. Les quarante-neuf pays les plus pauvres de la

planète, qui regroupent 11 % de la population mondiale, ne reçoivent

encore que 0,5 % du PIB mondial.

L’agriculture mondiale piétine, alors que la population augmente de

plus en plus vite et souffre encore de la faim. La production agricole

mondiale actuelle devra être multipliée par 2,25 pour nourrir l’ensemble

des habitants de la planète d’ici 2050. La quantité de calories disponible

par habitant de la planète n’a augmenté que de 3 % entre 1994 et 2009.

Cette même année, 850 millions de personnes sont en situation de

malnutrition, soit plus que jamais auparavant, 1 milliard (dont les deux

tiers sont des femmes) sont illettrées ; plus de 150 millions d’enfants

entre 6 et 11 ans ne vont pas à l’école.

La croissance aggrave la misère de beaucoup. Une part importante des

biens exportés à très bas prix (vêtements, jouets, articles de sports) vers

les magasins d’Europe et d’Amérique est fabriquée par des travailleurs

ultra-exploités dans les pays les plus pauvres d’Asie et d’Amérique

latine. 158 millions d’enfants âgés de 5 à 14 ans, soit un sur six, sont

contraints au travail ; il n’y a jamais eu dans l’Histoire de période

comptant autant d’esclaves, dont on estime le nombre entre 12 et

27 millions. En 2009, 22 000 enfants sont décédés du fait d’accidents du

travail. Au Bangladesh, par exemple, le salaire minimum mensuel des

entreprises d’exportation ne dépasse pas les dix dollars par mois et n’a

pas été réévalué depuis 1994, malgré des émeutes ; les enfants travaillent

sept jours sur sept ; or les salaires ne représentent que moins de 10 % des

coûts de production. Et personne ne contrôle rien.

En Afrique, la situation est pire encore : le revenu par habitant a baissé

d’un quart entre 1987 et 2009. La dette de l’Afrique subsaharienne a ainsi

été multipliée par 4, passant de 45 milliards de dollars en 1980 à

175 milliards de dollars en 2003, et la dette extérieure publique de

l’ensemble de l’Afrique est passée quant à elle de 89 milliards de dollars

en 1980 à 231 milliards de dollars en 2003. En 2003, l’Afrique compte

25,3 millions de séropositifs et 12 millions d’enfants orphelins à cause du

sida, maladie apparue au début des années 1980, détruisant

l’infrastructure humaine de ces pays ; 27 000 seulement reçoivent un

traitement, le coût de la trithérapie étant 12 000 fois plus élevé que ce que

chaque Africain dépense annuellement en médicaments.

Là où le statut des femmes est particulièrement aliéné – de l’Afrique

du Nord au nord de l’Inde, et quelle que soit la religion –, la misère est

encore pire.

Devant ce terrible décalage, les mouvements de population

s’accélèrent. En Afrique, en particulier, en 2009, plus du cinquième des

habitants vit ailleurs que là où il est né. C’est aussi le cas d’un cinquième

des habitants de l’Australie, du douzième de ceux des États-Unis, du

vingtième de ceux de l’Union européenne.

De plus, les violences n’ont jamais cessé : s’il n’y a pas de guerre

déclarée, la disparition de l’affrontement Est/Ouest révèle au grand jour

les écarts Nord/Sud. Les guerres civiles sont partout, des Balkans à

l’Amérique latine, de l’Afrique au Moyen-Orient.

En juillet 1991, à peine le mur de Berlin tombé, l’Irak, un des

nouveaux alliés laïcs de l’Amérique, croit pouvoir profiter du soutien de

Washington pour s’emparer du pétrole du Koweït, auquel il doit renoncer

après la guerre du Golfe, à l’occasion de laquelle des troupes américaines

s’installent près des Lieux saints d’Arabie Saoudite. Peu après, des

pirates sunnites, puis chiites, utilisés dans les années 1970 par les ÉtatsUnis, en Afghanistan et ailleurs, pour contrer l’influence soviétique,

se retournent contre Washington. Des attentats se multiplient pour

chasser les « Infidèles » de Terre sainte, puis de terre arabe. Dans les

premières années du troisième millénaire de l’ère chrétienne, en Arabie,

en Afrique, à New York, puis en Afghanistan, en Irak, au Liban, une

partie de l’islam, si profondément hostile au monde soviétique, devient

l’ennemi du capitalisme, des États-Unis et de leurs alliés. Le

11 septembre 2001, des pirates pétris de théologie détournent des moyens

nomades (des avions de ligne) pour abattre des monuments sédentaires

(des tours new-yorkaises).

Les États-Unis, pourtant très gravement touchés par la crise financière,

doivent alors à nouveau accroître leurs dépenses de sécurité pour se

protéger à l’intérieur et pour attaquer à l’extérieur ceux qu’ils désignent

comme les responsables. Ils déclenchent ainsi une guerre interminable en

Afghanistan puis en Irak. Bourbier : les estimations du coût de la seule

guerre en Irak pour 2009 se montent jusqu’à 3 000 milliards de dollars,

soit 2,5 % du PIB américain. Une nouvelle fois – la neuvième –, le coût

de la défense d’un « cœur » menace sa survie.

***

Au total, jusqu’à aujourd’hui, l’Ordre marchand a donc connu neuf

formes successives, autour de neuf villes-« cœurs » : Bruges, Venise,

Anvers, Gênes, Amsterdam, Londres, Boston, New York et enfin Los

Angeles.

L’avenir, qui semble sourire à l’infini à l’Amérique, devrait pourtant

s’inspirer des leçons du passé. Il pourrait en effet lui ressembler, en

meilleur et en pire : la neuvième forme déclinerait, une dixième

apparaîtrait, dans de nouveaux bouleversements géopolitiques,

économiques, technologiques et culturels avec un nouveau « cœur » et de

nouveaux vaincus.

L’Histoire qui précède aidera à tracer les contours de cet avenir, à en

déceler les périls pour tenter de les maîtriser.

3

Première vague de l’avenir :

la fin de l’Empire américain

Là commence l’histoire de l’avenir, a priori imprévisible : tant de

paramètres peuvent influencer son cours ; tant de coïncidences peuvent

transformer un incident local en épisode planétaire heureux ou

malheureux ; tant d’acteurs auront leur mot à dire sur la géopolitique, la

culture, l’idéologie, l’économie, qu’il semble impossible de répondre à

aucune des questions qu’on peut se poser sur le futur, même le plus

proche : la crise financière se terminera-t-elle par un retour de la toutepuissance de Wall Street ? Les désordres financiers mondiaux pourrontils être maîtrisés ? Les États-Unis vont–ils se retirer sans drame de

l’Irak ? La paix au Moyen-Orient sera-t-elle un jour possible ? La natalité

mondiale remontera-t-elle aussi mystérieusement qu’elle a baissé ? Le

pétrole manquera-t-il dans vingt ans ou dans cinquante ans ? Trouvera-ton des énergies de substitution ? La misère et les inégalités dans les pays

riches seront-t–elles sources de nouvelles violences ? Les pays arabes

connaîtront-ils un jour un mouvement démocratique comme celui de

l’Europe de l’Est ? Le Pakistan ou l’Égypte basculeront-ils dans

l’islamisme ? Les détroits d’Ormuz et de Malacca, par lesquels circule

l’essentiel du pétrole du monde, seront-ils obstrués par des bateaux

coulés par des pirates ? La Corée du Nord fera-t-elle usage de l’arme

nucléaire ? L’Occident emploiera-t-il la force pour empêcher l’Iran de

s’en doter ? Un attentat terroriste en Occident fera-t–il plier un

gouvernement ? Conduira-t-il à la mise en place de régimes policiers

autoritaires ? Les technologies rendront-elles possibles de nouvelles

formes de dictature ? Les religions deviendront-elles tolérantes ?

Découvrira-t–on de nouveaux moyens de venir à bout du cancer, du sida,

de l’obésité ? La maladie du poulet, ou toute autre épizootie, sera–t–elle

un jour transmissible à l’homme ? Une nouvelle religion ou une nouvelle

idéologie surgira-t-elle ? Les ouvriers hyperexploités des usines chinoises

ou bangladeshies se révolteront-ils ? Le cours de la monnaie chinoise vat-il décupler par rapport au dollar ? Le processus d’intégration

européenne peut-il reprendre ? Les OGM ou les nanotechnologies se

révéleront-ils une menace ou une chance ? Le climat sera-t-il un jour si

dégradé que la vie deviendra impossible sur Terre ? Une guerre de

religion opposera-t-elle chrétienté et islam ? De nouvelles formes de

relations sexuelles et amoureuses bouleverseront-elles la morale ?

Chaque réponse à chacune de ces questions – et à bien d’autres –

orientera les prochaines décennies dans un sens très particulier, vers le

pire ou vers le meilleur. C’est d’ailleurs le propre des temps qui

viennent : une instabilité si évidente et une interdépendance si poussée

que toute révolte, toute idée neuve, tout progrès technique, tout acte

terroriste, tout coup d’État, tout mouvement de masse, toute découverte

scientifique pourraient réorienter la direction du monde. En particulier,

plus prosaïquement, chacun de ces événements pourrait influer sur la

liberté de circulation des idées, des marchandises, des capitaux et des

hommes. Et donc sur la croissance, l’emploi et la liberté. Or ces

questions sont si imprévisibles que le nombre des futurs possibles est

presque infini.

Pourtant, la plupart de ces événements n’auront qu’un impact

temporaire sur l’évolution du monde. Car au-delà des problèmes qui

semblent aujourd’hui majeurs, et qui seront un jour résolus (nous verrons

plus loin en détail à travers quelles péripéties), de grandes tendances

continueront d’être à l’œuvre, quasi immuables.

L’Histoire longue, on l’a vu, a obéi jusqu’ici à quelques règles

simples ; depuis que la démocratie et le marché sont apparus, l’évolution

va dans une direction unique : de siècle en siècle, elle généralise la liberté

politique et canalise les désirs vers leur expression marchande. De siècle

en siècle, les paysans vont vers les villes. De siècle en siècle, l’ensemble

des démocraties de marché se rassemble en un marché de plus en plus

vaste et intégré, autour d’un « cœur » provisoire. Pour prendre le pouvoir

sur le monde marchand, pour devenir le « cœur », une ville, ou une

région, doit être le plus grand nœud de communication du moment et être

dotée d’un très puissant arrière-pays agricole et industriel. Le « cœur »

doit aussi être capable de créer des institutions bancaires assez

audacieuses pour oser financer les projets d’une classe créative, mettant

en œuvre des technologies nouvelles, permettant de transformer le

service le plus envahissant du moment en objet industriel. Le « cœur »

doit enfin être capable de contrôler politiquement, socialement,

culturellement et militairement les minorités hostiles, les lignes de

communication et les sources de matières premières.

Aujourd’hui, tout donne à penser que, malgré la crise qui touche très

largement les États-Unis, en particulier la Californie, Los Angeles,

neuvième « cœur » de l’Ordre marchand, sera encore pour un temps

capable de remplir un tel rôle.

Pourtant, la forme actuelle du capitalisme est soumise aux mêmes

menaces que celles qui ont eu raison des formes précédentes : sa sécurité

est en péril, sa classe créative n’est plus loyale, les progrès techniques

industriellement exploitables y sont de plus en plus lents, l’industrie y est

de moins en moins rentable, la spéculation financière de plus en plus

effrénée. Les inégalités s’y aggravent, la colère y gronde, un endettement

considérable s’y développe. Surtout, le « cœur » doute de sa propre

volonté de le rester.

Un jour – dans trente ans au plus – cette neuvième forme, comme les

huit précédentes, rencontrera des limites.

Une fois de plus, le marché jouera contre le « cœur » ; une nouvelle

technologie remplacera d’autres services par d’autres objets industriels :

après l’automobile, les biens d’équipements ménagers et les objets

nomades viendront d’autres objets majeurs, lancés par un autre « cœur »,

idéologiquement, militairement et culturellement plus dynamique, autour

d’un autre projet.

Avant que cela n’advienne se produiront des événements

innombrables, la plupart dans le droit fil de l’Histoire.

Le bel avenir de la neuvième forme

Malgré la crise financière qui semble sonner le glas de sa puissance,

jamais la classe californienne n’a été aussi inventive, riche et

prometteuse. Jamais le niveau de vie californien n’a été aussi élevé.

Jamais les profits des grandes entreprises américaines n’ont atteint de tels

sommets. Jamais la maîtrise militaire et technologique des États-Unis n’a

été aussi grande qu’aujourd’hui. Jamais l’innovation industrielle et

financière américaine n’a été aussi triomphante. Jamais les États-Unis

n’ont autant dominé le monde, militairement, politiquement,

économiquement, culturellement et même, dans une certaine mesure,

démographiquement : ils sont encore aujourd’hui le troisième pays le

plus peuplé du monde, et le resteront en 2040 avec quelque 350 millions

d’habitants. Et personne ne se trouve en situation de remplacer Wall

Street comme première place financière mondiale.

De plus, malgré l’impact social et économique de la crise financière,

aucun rival crédible ne s’annonce ni en Europe, ni en Asie, ni ailleurs ; et

aucun autre modèle de développement n’est même, semble-t-il,

imaginable. En conséquence, au moins jusqu’en 2025, les gens les plus

riches du monde et les principales banques centrales considéreront encore

les États-Unis, et le dollar, comme les meilleurs refuges économique,

politique et financier. En particulier, la fiscalité américaine, en

supprimant bientôt l’essentiel des droits de succession, attirera, plus

encore qu’elle ne le fait déjà, les fortunes exotiques. Les universités

américaines pourront aussi reconstituer sans cesse la classe créative du

pays en recrutant certains des meilleurs étudiants du monde, qui y

resteront ensuite pour créer.

Los Angeles demeurera le centre culturel, technologique et industriel

du pays ; Washington la capitale politique, et New York la métropole

financière du monde. Les États-Unis garderont longtemps encore le

contrôle des technologies de la défense, du transport des données, de la

microélectronique, de l’énergie, des télécommunications, de

l’aéronautique, des moteurs, des matériaux, des systèmes de guidage. Ils

maintiendront durablement leur part dans la production mondiale ; leurs

déficits continueront de fonctionner comme des machines à développer la

consommation aux États-Unis et la production ailleurs. Au total, pendant

les deux prochaines décennies au moins, et même si la croissance

américaine pourrait être provisoirement interrompue par des crises

financières, des récessions ou par des conflits, l’essentiel des événements

culturels, politiques, militaires, esthétiques, moraux et sociaux de la

planète accentuera encore la suprématie des États-Unis.

Aussi longtemps qu’il sera possible de différer les autres avenirs dont

il sera question plus loin, la croissance mondiale pourra recouvrer son

rythme moyen actuel de 3 à 4 % l’an, moyennant une croissance de

l’Occident inférieure à 2 %. En 2025, si l’on prolonge les tendances (ce

qui ne donne qu’une très vague idée de l’avenir, même à vingt ans), le

PIB mondial aura crû de 80 % et le revenu moyen de chaque habitant de

la planète de moitié. La Chine et l’Inde devraient à elles seules

représenter 50 % du PIB mondial en 2060. Une partie significative des

plus pauvres seront entrés dans l’économie de marché comme travailleurs

et comme consommateurs. Des produits adaptés à leur pouvoir d’achat

(aliments, vêtements, logements, médicaments, motos, ordinateurs,

téléphones, produits financiers) seront commercialisés. Les émigrés

financeront leur pays d’origine par le transfert de leur épargne. Le

microcrédit (qui donne déjà accès au financement d’un outil de travail à

plus de cent millions des plus pauvres des entrepreneurs) s’étendra, en

2025, au moins à cinq cents millions de chefs de famille ; la microassurance permettra d’assurer aux familles les plus démunies une

couverture sociale minimale. Même si, en 2025, près de la moitié de la

population du monde ne survivra encore qu’avec 1,25 dollar par jour, la

part de la population mondiale participant à l’économie de marché et

sachant lire et écrire aura notablement augmenté.

Parallèlement, cette croissance économique étendra le champ de la

démocratie : aucun régime autoritaire n’a jamais résisté durablement à

l’abondance. Les plus récents (du général Franco au général Suharto, du

général Pinochet au général Marcos) se sont révélés incapables d’utiliser

une forte croissance pour maintenir leur contrôle sur les classes

moyennes. La plupart des pays qui ne sont pas encore des démocraties de

marché (Chine, Corée du Nord, Birmanie, Vietnam, Pakistan, Iran même)

pourraient le devenir. Des gouvernements, des institutions, des

administrations, des appareils policiers et judiciaires y obéiront à des

parlements élus et non plus à des partis uniques ou à des autorités

théologiques.

Pendant ces deux prochaines décennies, l’Union européenne ne sera

vraisemblablement rien de plus qu’un simple espace économique

commun, élargi à l’ex-Yougoslavie, à la Bulgarie, la Roumanie, la

Moldavie et à l’Ukraine. Même si sa monnaie risque d’être de plus en

plus utilisée de par le monde, l’Union ne réussira vraisemblablement pas

à se doter d’institutions politiques, sociales et militaires intégrées : il y

faudra des menaces fortes contre sa sécurité, lesquelles ne seront perçues

que plus tard, avec le déferlement de la quatrième vague d’avenir dont il

sera question plus loin. Faute d’une modernisation du système

d’enseignement supérieur, d’une capacité à susciter l’innovation et à

accueillir les étrangers, l’Union ne réussira toujours pas à réunir une

classe créative nouvelle ni à récupérer ses chercheurs et ses entrepreneurs

partis outre-Atlantique. Faute d’un dynamisme démographique suffisant,

le remplacement des générations n’y sera plus assuré, en particulier en

Espagne, au Portugal, en Italie, en Grèce et en Allemagne. Si on peut

prolonger les tendances actuelles, l’Union ne représentera plus, en 2025,

que 13 % du PIB mondial contre 31 % en 2009 ; le PIB par habitant

européen ne sera plus que de la moitié de celui d’un Américain, contre

près de 70 % aujourd’hui. Ce qui se traduira aussi par un affaiblissement

de la qualité des services publics, des transports à l’éducation, de la santé

à la sécurité. Dans un affrontement entre Flandres et Wallonie, Bruxelles

pourrait, après bien des péripéties, devenir un district fédéral européen,

sans rattachement national. Naturellement, un sursaut politique

volontariste pourrait changer cette donne.

La marchandisation du temps

Le temps des hommes sera de plus en plus utilisé à des activités

marchandes qui remplaceront des services gratuits, volontaires ou forcés.

L’agriculture deviendra de plus en plus industrielle ; elle enverra des

centaines de millions de travailleurs vers les villes. L’industrie mondiale

sera de plus en plus globale, les frontières de plus en plus ouvertes aux

capitaux et aux marchandises ; les usines migreront de plus en plus

facilement là où le coût global du travail sera le plus bas, c’est-à-dire vers

l’Asie de l’Est, puis vers l’Inde. Les services les plus sophistiqués, les

centres de recherche et les sièges sociaux des plus grandes firmes se

déplaceront dans ceux des pays du Sud où l’anglais est, et restera, une

des langues nationales. Sur chaque marché local, les entreprises

n’assureront plus que les études de marché nécessaires à la

commercialisation de leurs produits ainsi que des services après-vente.

La vitesse des innovations s’accélérera : le cycle allant de la création à

la production et à la commercialisation des produits alimentaires et des

vêtements passera d’un mois à quatre jours ; celui de l’automobile et de

l’électroménager, déjà réduit de cinq à deux ans, sera bientôt de six

mois ; celui des médicaments passera de sept à quatre ans. La durée de

vie des marques sera, elle aussi, de plus en plus brève ; seules les mieux

installées et les plus mondialisées résisteront à cette noria du neuf. La

durée de vie des immeubles et des maisons sera, elle aussi, de plus en

plus brève. Les actionnaires des grandes sociétés seront eux-mêmes de

plus en plus volatils, capricieux, déloyaux, indifférents aux exigences à

long terme des entreprises dans lesquelles ils investissent, soucieux

seulement des avantages immédiats qu’ils peuvent en retirer. Les

banquiers exigeront que les entreprises fournissent des comptes à

intervalles de plus en plus rapprochés. Les dirigeants seront de plus en

plus jugés sur des critères de court terme et ne resteront en poste qu’aussi

longtemps qu’ils répondent à ce qu’attend un marché versatile. La

compétition entre travailleurs, dans l’entreprise et dans la recherche d’un

emploi, sera de plus en plus sévère. Le savoir deviendra, plus encore

qu’aujourd’hui, un actif majeur, toujours remis en cause par les

innovations. La formation initiale restera essentielle ; chacun devra sans

cesse se former pour rester « employable ». La réduction durable de la

natalité et l’amélioration continue de l’espérance de vie conduiront à

travailler moins longtemps dans l’année, mais plus longtemps dans la vie.

L’âge de la retraite s’élèvera jusqu’à 70 ans pour tous ceux dont le travail

n’est ni pénible ni dangereux pour eux-mêmes ou pour les autres. Les

plus âgés serviront de tuteurs, de passeurs, de prescripteurs. L’industrie

du mieux-être deviendra une industrie majeure.

Il deviendra de plus en plus difficile de distinguer entre travail,

consommation, transport, distraction et formation. Les consommateurs

joueront un rôle croissant dans la conception des objets, de plus en plus

fabriqués sur mesure, en flux tendu. Les consommateurs du « cœur » et

du « milieu » resteront très endettés sans que – comme le pensait déjà

Tocqueville – cela leur pèse plus qu’une contrainte volontaire limitant

leur frénésie de consommation. Les consommateurs resteront les maîtres

et leurs intérêts passeront avant ceux des travailleurs.

Plus de la moitié des travailleurs changeront de résidence tous les cinq

ans, et plus souvent encore d’employeur. Les citadins des villes du Nord

financeront de plus en plus leur résidence principale par des crédits

hypothécaires aisément transférables.

Les urbains vivront de plus en plus loin des centres ; un ménage

résidant intra muros en 2009 habitera huit kilomètres plus loin dix ans

plus tard, et quarante kilomètres plus loin en 2025. De nouveaux métiers

apparaîtront pour organiser la logistique de ce nomadisme.

La neuvième forme continuera aussi de créer les conditions d’une vie

urbaine de plus en plus solitaire, dans des appartements de plus en plus

exigus, avec des partenaires sexuels et affectifs de plus en plus

éphémères. La peur d’être lié, la fuite devant l’attachement, l’indifférence

apparente deviendront (deviennent déjà) des formes de séduction.

L’apologie de l’individu, du corps, de l’autonomie, de l’individualisme,

feront de l’ego, du soi, les valeurs absolues. L’érotisme deviendra un

savoir ouvertement revendiqué. Les formes les plus diverses de sexualité

seront tolérées, à l’exception de l’inceste, de la pédophilie et de la

zoophilie. L’ubiquité nomade et les communautés virtuelles créeront de

nouvelles occasions de rencontres, marchandes ou non.

La résidence secondaire, héritage des générations antérieures,

deviendra l’habitat principal, le seul point fixe des urbains. Le tourisme

deviendra quête de silence et de solitude ; se multiplieront les lieux,

religieux ou laïques, de méditation, d’isolement, de retraite, de non-agir.

La sédentarité sera l’ultime privilège des enfants, qui vivront souvent

avec leurs grands-parents, dans des lieux stables et protégés, où les

parents, pour l’essentiel séparés, viendront alternativement passer un

moment avec eux.

Les transports occuperont un temps croissant ; ils deviendront des

lieux de vie, de rencontre, de travail, d’achat, de distraction. Le temps

qu’on y passera sera décompté comme temps de travail, de même que se

généralisera le travail de nuit et du dimanche. Le voyage deviendra une

part majeure de la formation universitaire et professionnelle ; il faudra

démontrer sans cesse des qualités de voyageur pour rester

« employable ». Toute ville d’Europe de plus d’un million d’habitants

sera reliée au réseau continental de trains à grande vitesse. Plus de deux

milliards de passagers, touristes d’affaires pour la plupart, utiliseront

chaque année l’avion ; l’avion-taxi se développera massivement ; à tout

instant, plus de dix millions d’humains seront en l’air. Des véhicules

urbains sans pilote, beaucoup moins coûteux que les actuels, faits de

matériaux légers, économes en énergie et biodégradables, seront la

propriété collective d’abonnés qui les laisseront à d’autres après chaque

usage.

S’inventera un nouveau droit de propriété, donnant accès, dans chaque

nouveau lieu de résidence, à un logement d’une qualité et d’une taille

déterminées, détaché d’un lieu concret. Plus généralement, on passera de

l’achat à l’accès. En particulier, la dématérialisation des informations

rendra plus facile de passer de la propriété des données à l’usage,

permettant l’accès à la culture, à l’éducation et à l’information. Le

contrôle de la propriété intellectuelle sera aussi de plus en plus difficile à

assurer.

Dans tous les secteurs de consommation, des produits à très bas prix

seront mis en circulation. Ils permettront de faire entrer les plus pauvres

de tout pays dans l’économie de marché, et aux classes moyennes de

consacrer une part décroissante de leur revenu à l’achat de produits

alimentaires, d’ordinateurs, de voitures, de vêtements, d’équipements

ménagers.

L’essentiel du revenu des classes moyennes et supérieures sera utilisé

pour l’achat de services : éducation, santé, sécurité. Pour les financer, la

part du revenu mutualisé augmentera, sous forme d’impôts ou de

cotisations. De plus en plus de gens préféreront confier la couverture de

leurs risques à des compagnies d’assurances privées, de plus en plus

puissantes, au détriment des États. Les échanges commerciaux,

numériques et financiers, échapperont de plus en plus aux États, ainsi

privés d’une part significative de leurs recettes fiscales. Les

administrations publiques seront bouleversées par l’usage des nouveaux

moyens de communication, en particulier d’Internet, qui permettront de

faire fonctionner les services publics à moindres coûts et sur mesure.

Pour gérer ce temps marchand, deux industries domineront – dominent

déjà l’économie mondiale : l’assurance et la distraction.

D’une part, pour se protéger des risques, la réponse rationnelle de tout

acteur du marché sera (est déjà) de s’assurer, c’est-à-dire de se protéger

des aléas du futur. Les compagnies d’assurances (et les institutions de

couverture de risques des marchés financiers) compléteront les régimes

de Sécurité sociale et deviendront – si elles ne le sont déjà – les

premières industries de la planète par leurs chiffres d’affaires et par les

profits qu’elles réaliseront. Pour les plus pauvres, la micro-assurance sera

un instrument essentiel de la réduction de l’insécurité.

D’autre part, pour fuir la précarité, chacun voudra se divertir, c’est-àdire se distancier, se protéger du présent. Les industries de la distraction

(tourisme, cinéma, télévision, musique, sports, spectacles vivants, jeux et

espaces coopératifs) deviendront – si elles ne le sont déjà – les premières

industries de la planète par le temps qu’occupera la consommation de

leurs produits et de leurs services. Les médias auront une emprise

croissante sur la démocratie et sur les choix des citoyens.

Les unes et les autres seront aussi prétextes d’activités illégales : le

racket constitue la forme criminelle de l’assurance ; le commerce sexuel

et les drogues constituent les formes criminelles de la distraction.

Toutes les entreprises, toutes les nations s’organiseront autour de ces

deux exigences : protéger et distraire. Se protéger et se distraire des peurs

du monde.

L’ubiquité nomade

Avant 2030, chacun, sauf les plus pauvres, sera connecté en tous lieux

à tous les réseaux d’information par des infrastructures à haut débit,

mobiles (HSDPA, WiBro, WiFi, WiMax) et fixes (fibre optique). Chacun

sera ainsi en situation d’ubiquité nomade. Cela a déjà commencé :

Google vient de mettre à disposition des habitants de la ville

californienne où est situé son siège, Mountain View, et de ceux de San

Francisco, un accès gratuit et universel à Internet sans fil et à haut débit.

En Corée, des villes entières sont maintenant équipées de réseaux de

téléphonie mobile HSDPA, dix fois plus performants que la 3G, et

d’accès à Internet mobile à haut débit (WiBro). Ces infrastructures

numériques permettront aussi aux collectivités de mieux gérer la sécurité

urbaine, les encombrements dans les transports et la prévention des

catastrophes.

Cette mise en réseau des membres de la classe créative, dispersés en

plusieurs lieux, favorisera la création en commun à distance, sans avoir à

se réunir dans un même « cœur », de logiciels, de services, de produits,

de productions. Des langages permettront d’écrire des programmes

accessibles au plus grand nombre et de structurer l’information pour

donner accès simultanément aux données et au sens.

Pour permettre de se connecter plus commodément à ces réseaux de

création conjointe, les objets nomades deviendront plus légers, plus

simples ; le téléphone mobile et l’ordinateur portable fusionneront et

seront réduits à la taille d’une montre-bracelet, d’une bague, d’une paire

de lunettes ou d’une carte à mémoire, intégrés à des vêtements mieux

adaptés aux exigences de mouvement. Un objet nomade universel servira

à la fois de téléphone, d’agenda, d’ordinateur, de lecteur de musique, de

téléviseur, de chéquier, de carte d’identité, de trousseau de clés. Des

ordinateurs à très bas coût, utilisant des technologies ouvertes, tel Linux,

permettront d’accéder à ces réseaux pour un prix infime. Les moteurs de

recherche personnalisés se développeront de plus en plus avec les sites

coopératifs, les sites d’échanges gratuits de contenus, les sites de conseil,

les radio et télévision nomades.

La télévision deviendra un instrument sur mesure et différencié. On

regardera beaucoup moins les grands réseaux ; les adolescents passent

déjà trois fois moins de temps que les adultes devant un poste de

télévision, et ils sont déjà six fois plus longtemps connectés à Internet. La

télévision sera regardée surtout sur les objets nomades et pour les

spectacles vivants. Des chaînes de plus en plus spécialisées,

personnalisées, sur mesure, se développeront.

Les propriétaires de contenus (éditeurs, musiciens, cinéastes, écrivains,

journalistes, professeurs, comédiens, informaticiens, designers,

couturiers) ne réussiront pas à imposer durablement des brevets sur leurs

propriétés, ni des systèmes de cryptage empêchant la circulation gratuite

de fichiers musicaux et de films. Les auteurs seront alors rémunérés par

les infrastructures numériques, qui recevront pour cela une redevance et

des revenus publicitaires.

Avant 2030, la plupart des médias papier, en particulier la presse

quotidienne, deviendront virtuels ; ils offriront des services de

communauté de plus en plus instantanés, de plus en plus coopératifs, de

plus en plus sur mesure, sur le modèle américain de Myspace, coréen de

OhMyNews ou français de Agoravox. Sous le contrôle de journalistes

professionnels, des citoyens apporteront une autre perspective à

l’information et au divertissement : plus subjective, plus passionnée, plus

indiscrète, sur des thèmes méconnus ou délaissés. Certains de ces

journalistes-citoyens acquerront une grande notoriété ; leurs revenus

varieront en fonction de la popularité de leurs œuvres ; déjà, certains

contributeurs de blogs gagnent plus de 3 000 dollars par mois. On

assistera à l’ultrapersonnalisation des contenus en fonction des besoins et

centres d’intérêt de chaque individu : combinaison de textes, de fichiers

audio et vidéo sélectionnés selon ses centres d’intérêt. Les distinctions

entre presse, radio, télévision et « nouveaux médias » seront de moins en

moins pertinentes. Les médias devront, pour survivre, accepter cette

marche inéluctable vers des médias gratuits, participatifs et

ultrapersonnalisés.

Les livres deviendront aussi accessibles sur des écrans bon marché et

aussi fins que du papier, e-paper et e-ink : nouvel objet nomade en forme

de rouleau, donnant enfin une réalité commerciale aux livres

électroniques. Ils ne remplaceront pas les livres, mais auront d’autres

usages, pour des œuvres éphémères, sans cesse actualisées, et écrites

spécialement pour ces nouveaux supports.

Avant 2030, de nouvelles œuvres d’art mêleront tous supports et tous

modes de diffusion : on n’y distinguera plus ce qui relève de la peinture,

de la sculpture, du cinéma ou de la littérature. Des livres raconteront des

histoires avec des images en trois dimensions. Des sculptures danseront

sur des musiques nouvelles avec les spectateurs. Les jeux deviendront de

plus en plus des façons de créer, d’imaginer, d’informer, d’enseigner, de

surveiller, d’améliorer l’estime de soi et le sens de la communauté. Des

films, passés et futurs, deviendront visibles en trois dimensions,

complétés de simulateurs sensoriels et d’odeurs virtuelles. Il deviendra

aussi possible de converser à distance avec un interlocuteur en trois

dimensions, de diffuser en trois dimensions concerts, représentations

théâtrales et sportives, conférences et cours.

Les robots domestiques, annoncés depuis si longtemps, se

généraliseront dans la vie quotidienne. Ils seront eux aussi constamment

connectés aux réseaux haut débit, en ubiquité nomade. Ils serviront

d’assistants à domicile, d’aide aux personnes handicapées ou âgées, aux

travailleurs et aux forces de sécurité. Ils seront en particulier des

« surveilleurs ». En Corée, par exemple, l’objectif est d’équiper entre

2015 et 2020 chaque foyer coréen de tels robots pouvant remplir des

fonctions domestiques.

Avant 2030 encore, l’ubiquité nomade envahira tous les services

précédemment industrialisés : les emballages des produits alimentaires,

les vêtements, les véhicules, les appareils ménagers deviendront eux

aussi communicants. Des senseurs seront intégrés dans les matériaux, les

moteurs, les machines, les fluides, les ponts, les bâtiments, les barrages,

pour les surveiller en permanence et à distance. Produits, machines et

personnes seront ainsi munis d’une étiquette d’identification par

fréquence radio, qui permettra aux entreprises d’améliorer la qualité de

leurs produits, la productivité de leurs usines et de leurs réseaux de

distribution. Les consommateurs pourront tout savoir sur l’origine et le

parcours des produits, depuis les matières premières jusqu’à la date de

péremption ; ils pourront être informés dès que le portable d’un enfant

passera le portail de l’école ; ils pourront commander l’ouverture des

portes d’un domicile, le déclenchement des appareils ménagers, l’achat

d’un produit dont le congélateur aura détecté le manque. Les véhicules

les plus récents intégreront des détecteurs d’erreurs et évolueront avec

l’expérience. Chacun deviendra élève à distance d’une lointaine

université, visiteur immobile d’un musée, malade soigné dans l’hôpital

d’un autre continent.

Chacun étant ainsi connecté dans l’espace et dans le temps, l’ubiquité

nomade s’inversera, vers 2030, en une hypersurveillance qui sera, on le

verra, la caractéristique de la forme suivante de l’Ordre marchand.

Le vieillissement du monde

Partout dans le monde, la croissance marchande favorisera

l’allongement de la vie. On assistera – on assiste déjà –, avec une

intensité plus ou moins grande selon les pays, à une baisse de la natalité

et à l’augmentation de l’espérance de vie. D’où un vieillissement général

de la population.

Si les tendances actuelles se prolongent, l’espérance de vie dans les

pays développés devrait avoir augmenté de 3,7 années pour les hommes

et de 3 années pour les femmes en 2025, puis elle y approchera le siècle.

Par ailleurs, avec la croissance de la liberté, en particulier celle des

femmes, la natalité baissera au point de ne plus permettre, dans de

nombreux pays, le renouvellement des générations. En Corée, par

exemple, le taux de fécondité, qui approchait 4,5 au début des années 70,

a chuté à un niveau inférieur à 1,5 au début des années 2000 ; la natalité

baissera même dans les pays musulmans, où elle reste la plus élevée (elle

atteint encore 7 enfants par femme dans certaines régions du MoyenOrient).

En 2025, plus de dix millions d’Américains auront plus de 85 ans ; le

nombre des plus de 65 ans sera passé de 12 % aujourd’hui à 20 %. Ils

seront alors 25 % au Japon, 20 % en Chine. En France, ils seront 33 % et

le nombre des plus de 85 ans aura doublé dans les dix prochaines années.

Dans certains pays, le vieillissement sera si prononcé que la population

décroîtra : par rapport à 2009, le Japon devrait voir sa population baisser

de 14 % en 2050. Ce taux serait de 22 % en Italie. Il se situerait entre 30

et 50 % en Bulgarie, en Géorgie, dans les pays Baltes, en Russie et en

Ukraine.

Les femmes, ayant moins d’enfants à charge, échapperont plus

facilement à la domination masculine et trouveront mieux leur place dans

la société. Ce qui aidera, en particulier, à faire évoluer l’islam, comme

ont évolué pour les mêmes raisons les autres religions monothéistes. Les

personnes âgées seront politiquement majoritaires ; elles imposeront la

priorité au présent, la stabilité des prix et le report des charges sur les

générations suivantes ; elles consommeront des produits spécifiques

(cosmétiques, diététiques) et des services adaptés (hôpitaux, maisons

médicalisées, personnels d’assistance, maisons de retraite). Tous

consommeront plus de médicaments et de soins hospitaliers, conduisant à

une hausse massive de la part des dépenses de santé – et donc

d’assurances – dans la consommation mondiale.

Le poids du financement des retraites par les actifs sera de plus en plus

lourd : aujourd’hui, en Europe, chaque actif finance déjà le quart d’une

retraite. En 2050, il en financera plus de la moitié.

Pour maintenir le ratio actuel d’actifs par retraité, il faudrait alors

accepter d’augmenter soit les impôts, soit la natalité, soit l’immigration.

Ceux des pays qui refuseront les étrangers verront leur population

s’effondrer. Ceux qui les accepteront verront leur population se

transformer. Au sein de l’Union européenne, les personnes venues

d’Afrique et leurs descendants pourraient représenter, en 2025, jusqu’à

20 % de la population. À cette date, 45 % de la population de la ville de

Bruxelles serait composée de descendants d’immigrés, originaires de

terres d’islam et d’Afrique.

Une telle évolution impliquera d’immenses mouvements de

population, que les États-Unis seront sans doute mieux préparés que

d’autres à affronter ou à accepter. Elle imposera, en particulier, une

extraordinaire croissance des villes.

Demain, les villes

C’est à l’intérieur du Sud que les migrations seront les plus massives :

des campagnes vers les villes, de la misère rurale vers la misère urbaine.

Aucun pouvoir politique, même dans une dictature comme la Chine, ne

réussira à ralentir ces mouvements. Ces mutations viennent de loin : alors

qu’en 1950 il y avait dans le monde 86 villes de plus d’un million

d’habitants, elles seront 550 en 2015.

La croissance urbaine va devenir partout phénoménale : en 2009, la

moitié de la population du monde vit déjà en ville. En 2015, 36 villes,

presque toutes du Sud (dont São Paulo, Mexico, Bombay, Shanghai, Rio

de Janeiro, Calcutta, Delhi, Séoul, Lagos, Le Caire), compteront plus de

10 millions d’habitants, alors qu’elles ne sont que 26 aujourd’hui. En

2025, la planète comptera 4 agglomérations de plus de 20 millions

d’habitants ; Tokyo et Bombay en rassembleront près de 30 millions.

Neuf des douze villes les plus peuplées du monde seront situées au sud

(seules exceptions : Tokyo, New York et Los Angeles). De 2006 à 2025,

les villes chinoises devront accueillir l’équivalent de toute la population

d’Europe de l’Ouest. En 2035, la population urbaine du Sud aura

pratiquement doublé, pour atteindre 4 milliards. En 2050, un milliard

d’habitants vivront dans cinquante villes d’Asie, chacune comptant plus

de 20 millions d’habitants, voire, pour certaines, plus de 30 millions.

Il faudra donc tripler ou quadrupler les infrastructures urbaines en

trente ans, ce qui se révélera, dans la plupart des cas, pratiquement

impossible. Quelques villes réussiront à devenir vivables ; de nouveaux

produits – par exemple du ciment bon marché – et des techniques

nouvelles de construction et de microfinancement du logement

permettront de transformer certains bidonvilles en marchés très rentables

pour les entreprises qui sauront s’en saisir.

À moins d’imaginer que les évolutions urbaines soient moins

gigantesques que ne l’indiquent ces projections linéaires, et à moins

d’espérer qu’on assiste à un repli vers les villes moyennes, ces grandes

cités ne seront, pour l’essentiel, que des juxtapositions de maisons

précaires, dépourvues de voirie, d’assainissement, de police, d’hôpitaux,

cernant quelques quartiers riches transformés en bunkers et protégés par

des mercenaires. Les mafias y contrôleront d’immenses zones de nondroit, comme c’est déjà le cas, entre autres, à Rio, Lagos, Kinshasa ou

Manille. D’anciens ruraux seront, avec quelques membres des classes

favorisées, les principaux animateurs de nouveaux mouvements sociaux

et politiques réclamant des changements très concrets dans la vie des

gens. C’est d’eux, et non plus des ouvriers, des employés ou des

professeurs, que dépendront les grands bouillonnements économiques,

culturels, politiques et militaires du futur. Ils seront les moteurs de

l’Histoire, et en particulier de la quatrième et de la cinquième vague de

l’avenir, dont il sera question plus loin.

Pour fuir ces enfers, beaucoup se déplaceront, dans les vingt

prochaines années, vers d’autres pays du Sud, à la recherche de climats

plus cléments, d’espaces plus vastes, de villes plus sûres ou plus proches

du Nord.

Des masses chinoises iront ainsi de Chine vers la Sibérie ; déjà,

Vladivostok est, dans une large mesure, une ville économiquement,

humainement et culturellement chinoise ; de même, plus de la moitié de

la population de Khabarovsk, ville de Russie située sur le fleuve Amour,

est originaire de l’autre côté du fleuve. Alors que la province chinoise de

Heilongjiang, à la frontière de la Sibérie, compte autant d’habitants que

l’Argentine, sur un territoire aussi exigu que celui de la Suède, 70 % du

territoire russe se dépeuple et des terres agricoles très fertiles y sont

abandonnées. Pour les repeupler, les Chinois sont très recherchés : en

Oural, les élus de Sverdlovsk viennent d’inviter des paysans chinois à

cultiver 100 000 hectares laissés à l’abandon. Ce flux augmentera avec la

multiplication des mariages russo-chinois ; une masse considérable de

Chinois envahira peu à peu la Russie. Au total, en 2025, les travailleurs

étrangers en Russie seront au moins 15 millions, soit 20 % de la

population active russe. Les Slaves commenceront à revoir poindre

l’immémoriale menace des invasions mongoles.

À la même époque, c’est-à-dire vers 2020, d’autres mouvements

massifs iront de l’Afrique centrale vers l’Afrique australe ou vers

l’Afrique du Nord ; de l’Indonésie vers la Malaisie ; de la Malaisie vers

la Thaïlande ; du Bangladesh vers les pays du Golfe ; de l’Irak vers la

Turquie ; du Guatemala vers le Mexique.

Pour beaucoup d’immigrants, ces déplacements ne seront qu’une façon

d’approcher les pays du Nord. Des masses de plus en plus nombreuses se

précipiteront aux portes de l’Occident. Ils sont déjà des centaines de

milliers tous les mois ; ils seront des millions, puis des dizaines de

millions. Et pas seulement parmi les plus défavorisés : toutes les élites du

Sud partiront au Nord. Leurs principaux points de passage seront les

frontières russo- polonaise, ibéro-marocaine, turco-grecque, turcobulgare, italo-libyenne et mexico-américaine.

Les États-Unis continueront d’être le pays le plus recherché par les

émigrants : en 2009, 1,6 million d’étrangers s’installent chaque année

aux États-Unis 600 000 seulement le font légalement. Douze millions de

personnes, soit le tiers des immigrés récents en Amérique, y sont entrées

illégalement. La moitié d’entre elles viennent du Mexique, et le tiers

d’Amérique centrale. Un nombre croissant de gens tenteront leur chance

au tirage au sort décidant l’attribution de 50 000 visas américains (il y a

déjà 8 millions de candidats, dont 1,5 million originaire du MoyenOrient). Dans vingt ans, les populations hispanique et afro-américaine

seront presque majoritaires aux États-Unis. Leurs élites et celles venues

d’Asie renforceront la force de l’Amérique. Si les tendances actuelles se

prolongent, la population américaine passera de 281 millions en 2000 à

357 millions en 2025, et cet afflux démographique expliquera à lui seul le

prolongement de la croissance dans le « cœur » de la neuvième forme.

Les pays d’Europe du Sud, après avoir été des terres d’émigration,

deviendront, eux aussi, des terres d’accueil. Ils retrouveront du

dynamisme, de la croissance et des moyens de financer leurs retraites.

D’autres pays d’Europe – comme la France – tenteront de refuser ces

immigrants venus d’Europe de l’Est et d’Afrique. Certains, comme la

France encore, comprendront un peu plus tard qu’un afflux de

population, bien maîtrisé et intégré, est la condition de leur propre survie.

La Grande-Bretagne deviendra elle aussi une terre d’accueil majeure, en

particulier pour les ressortissants des pays d’Europe centrale. Ces

derniers accueilleront de leur côté des travailleurs ukrainiens, eux-mêmes

remplacés par des Russes, eux-mêmes remplacés par de vastes

populations chinoises. Au total, l’afflux de travailleurs immigrés dans les

pays développés rendra plus facile le financement des retraites, mais

pèsera sur les salaires des classes moyennes.

Par ailleurs, de plus en plus de gens passeront d’un pays du Nord à un

autre pays du Nord : ils seront bientôt plus de dix millions à changer de

pays chaque année. Certains le feront pour des raisons professionnelles et

renforceront largement, comme par le passé, leur nation d’origine dont ils

resteront les représentants économiques, financiers, industriels et

culturels. D’autres, de plus en plus nombreux, choisiront de partir

justement pour ne plus avoir à dépendre d’un pays dont ils rejetteront la

fiscalité, la législation, voire la culture. Aussi pour disparaître totalement,

changer d’identité, vivre une autre vie ; le monde sera ainsi de plus en

plus rempli d’anonymes volontaires ; il sera comme un carnaval où

chacun – ultime liberté – se sera choisi une nouvelle identité.

Enfin, des dizaines de millions de retraités iront vivre – à temps partiel

ou définitivement – dans des pays au climat plus clément et au coût de la

vie moins élevé, en particulier en Afrique du Nord. Des villes entières se

construiront pour ces nouveaux venus, attirant dans ces pays des

hôpitaux, des médecins, des architectes, des avocats qui s’y déplaceront

avec leurs clients. Cela durera aussi longtemps que les populations

autochtones accepteront ces nouveaux résidents.

Au total, dans vingt-cinq ans, environ cinquante millions de personnes

s’exileront tous les ans. Près d’un milliard d’individus vivront ailleurs

que dans leur pays natal ou que dans le pays natal de leurs parents.

D’indépassables raretés

Jusqu’à présent, l’Ordre marchand a toujours réussi à faire surgir à

temps de quoi remplacer les matières premières devenues rares, parfois

au prix d’opérations militaires et d’un déplacement du « cœur ».

C’est ainsi qu’ont pu être surmontées successivement la disparition de

terres cultivables en Flandre, celle du charbon de bois en Angleterre, de

l’huile de baleine dans l’Atlantique, du charbon de terre dans toute

l’Europe. L’envahissement des villes par les excréments des chevaux,

que tout le monde craignait pour la fin du XIXe siècle, ne s’est jamais

matérialisé. Depuis un siècle, l’environnement s’est même

considérablement amélioré dans les pays du « cœur » et du « milieu » :

l’air londonien, irrespirable au XIXe siècle, est beaucoup plus pur

aujourd’hui, comme celui de tous les autres grands centres industriels des

pays riches. De même, la pénurie d’énergie, régulièrement annoncée

depuis plus d’un siècle, s’éloigne de jour en jour. Pourtant, depuis le

début du XVIIIe siècle, la consommation de ressources naturelles a été

multipliée par trente. Durant les seules quarante dernières années, la

consommation des ressources minérales a triplé, et, depuis qu’on utilise

le pétrole, 900 milliards de barils ont été brûlés.

Avant 2035, le quasi-doublement de la population urbaine

s’accompagnera d’un doublement de la demande de matières premières.

S’il est certain qu’un jour chacune deviendra rare et qu’il y aura, à

plusieurs occasions, des pénuries temporaires de certaines ressources,

elles seront encore toutes disponibles à la fin du XXIe siècle ; et les plus

précieuses, l’argent et l’or, seront encore disponibles pour au moins deux

siècles. Par ailleurs, on commence à recycler massivement les déchets

industriels et à récupérer ainsi une part importante des matières

premières : 40 % de l’aluminium, domestiques. Enfin, quand la rareté

sera vraiment là, on ira chercher du fer, du titane, d’autres minéraux dans

les océans et sur la lune.

Pour l’énergie, les données sont, en revanche, plus préoccupantes : au

rythme actuel de croissance de la consommation, les réserves ne sont

plus que de 230 ans pour le charbon, 65 ans pour le gaz, 40 ans pour le

pétrole. En matière de pétrole, l’insuffisance d’investissements pourrait

conduire à des pénuries et à des hausses significatives de prix vers 2020.

Mais il faut également prendre en compte le pétrole lourd du

Venezuela, les sables bitumineux du Canada, voire aussi les schistes

bitumineux. Les seuls sables bitumineux du Canada représenteraient

autant de quantité d’énergie que tout le pétrole d’Arabie Saoudite. Même

si leur extraction est écologiquement désastreuse et nécessite des apports

énergétiques importants. L’extraction de pétrole à partir de schistes

bitumineux nécessite encore de dépenser, sous forme de charbon, des

quantités d’énergie supérieures à celles qui seraient récupérées sous

forme de pétrole…

Le gaz, lui, semble plus durablement abondant, même s’il va nécessiter

de lourds investissements de transport, assortis de risques géopolitiques

majeurs ; de plus, dans vingt ans, il sera possible de convertir

économiquement le charbon en gaz et le gaz en produits pétroliers, ce qui

doublera encore la quantité de pétrole disponible. Pour un siècle encore,

la disponibilité du pétrole ne sera donc qu’une question de prix.

Le passage à d’autres énergies sera donc progressivement nécessaire.

Là où la gestion des déchets radioactifs sera politiquement acceptée,

l’énergie nucléaire sera de plus en plus utilisée ; des progrès seront faits

en matière de sûreté, d’acceptabilité, de compétitivité ; dans trente ans,

cette énergie représentera 15 % de l’énergie primaire du monde.

L’énergie solaire, ainsi que l’énergie éolienne ne seront des sources

inépuisables que quand elles deviendront stockables. La biomasse sera

difficile à développer à grande échelle, sauf, ce qui est très important,

pour alimenter les voitures particulières. Les autres sources d’énergie

naturelles (géothermie, houle, marée) semblent incapables de répondre à

une demande significative. Enfin, la fusion thermonucléaire, qui pourrait

à elle seule représenter une source quasi illimitée, ne sera sûrement pas

praticable avant au moins la fin du XXIe siècle. Au total, l’énergie sera de

plus en plus coûteuse, ce qui incitera à l’économiser en remplaçant les

mouvements physiques par des échanges immatériels.

Bien avant que le manque d’énergie se fasse sentir, d’autres raretés

devront être surmontées, en particulier celle des produits agricoles et des

forêts : alors qu’il faudra, avant 2050, doubler la production agricole pour

nourrir la population de la planète (un milliard de tonnes de céréales de

plus par an, soit 50 % de plus qu’en 2009), cinq millions d’hectares

cultivables disparaissent chaque année sous la pression de l’urbanisation ;

de plus, l’humanité a déjà consommé la moitié de la capacité des plantes

à photosynthétiser la lumière solaire. Une production agricole suffisante

supposera donc l’utilisation d’organismes génétiquement modifiés, dont

rien ne garantit encore l’innocuité. Et le temps presse : les stocks

baissent.

Les forêts se feront de plus en plus rares, dévorées par les industries de

l’armement naval, puis par celles du papier, puis par l’expansion de

l’agriculture et des villes. Depuis le XVIIIe siècle, une partie du monde

équivalant à la superficie de l’Europe a été dépouillée de ses forêts. Dans

les dix dernières années du XXe

 siècle, la moitié des réserves forestières de

l’ouest de l’Allemagne a disparu. Chaque heure, c’est l’équivalent de

sept terrains de football qui est déboisé. Le Japon, premier importateur

mondial de bois tropical, est responsable d’un tiers de ces dégâts. De

plus, les gaz industriels, oxydes de soufre et d’azote, détruisent les arbres

d’un bout à l’autre du globe, en p

be, en particulier les fragiles forêts ombrophiles

de la « périphérie ». Enfin, le développement de l’économie de

l’immatériel ne réduira pas avant longtemps la demande de papier

d’impression. Au rythme actuel, dans quarante ans, il n’y aura plus de

forêts, sauf là où elles seront entretenues, c’est-à-dire, pour l’instant,

seulement en Europe et en Amérique du Nord. Cette disparition sera

mortelle pour d’innombrables espèces vivantes et mettra en danger la

survie de l’humanité.

Les émissions gazeuses rejetées dans l’atmosphère par la production

industrielle constituent une autre menace : si la production des

chlorofluorocarbones, qui réduisent l’épaisseur de la couche d’ozone

entourant l’atmosphère, semble aujourd’hui sous contrôle, 23 milliards

de tonnes de carbone (produits par la combustion du charbon, du pétrole

et du gaz) sont annuellement déversés dans l’air, et le réchauffent. Et

d’autres émissions de gaz divers y participent. Cela va s’aggraver : la

Chine, qui a dépassé les émissions de CO2 des États-Unis de près de 9 %

en 2006, va construire sur trente ans l’équivalent d’une centrale

électrique de 1 000 mégawatts par mois ; elle enverra ainsi des quantités

de plus en plus considérables de polluants dans l’atmosphère. Depuis

2000, les émissions ont augmenté de 3,5 % par an en moyenne, soit

quatre fois plus vite qu’entre 1990 et 2000, période au cours de laquelle

l’augmentation annuelle n’avait été que de 0,9 % environ. Sauf à

imaginer une action massive d’ici à 2030, à cette date les émissions de

gaz carbonique par habitant auront doublé.

Le pire danger est là, car le gaz carbonique ainsi émis élèvera

sensiblement, selon la plupart des experts, la température de

l’atmosphère : alors qu’au cours des cent dernières années la température

moyenne à la surface du globe n’avait augmenté que de 0,74 degré, les

dix dernières années ont constitué la décennie la plus chaude de

l’Histoire. Et le phénomène ne fait sans doute que commencer : les

simulations les plus sérieuses prévoient, malgré l’extrême variabilité des

climats, que la Terre se réchauffera de 2 degrés avant 2050, et gagnera

jusqu’à 6,4 degrés d’ici 2100. Les conséquences en sont déjà visibles :

les calottes polaires ont commencé à fondre, au moins au Nord ; la

vitesse de la fonte des glaces a augmenté de 250 % de 2004 à 2009, les

glaciers du Groënland, deuxième réserve d’eau douce du monde,

régressent très rapidement ; de 1990 à 2009, trois millions de kilomètres

cubes de glace sur les huit qui existaient au pôle Nord ont disparu ; le

niveau des océans augmente de deux millimètres et demi par an et aura

monté en 2050 d’au moins dix-neuf, peut-être même de cinquante, voire

cinquante-huit. La dernière fois qu’il a fait aussi chaud, c’était au milieu

du pliocène, il y a trois millions d’années, lorsque le niveau des océans

était à 25 mètres au-dessus de celui d’aujourd’hui.

Des catastrophes naturelles s’ensuivront, aux conséquences financières

gigantesques. Les écarts de températures étant de plus en plus marqués,

des altérations très importantes se produiront dans la nature : les arbres

pousseront plus vite et seront plus fragiles ; il y aura plus de chênes,

moins de hêtres ; les cigales se retrouveront jusqu’en Scandinavie, avec

la mante religieuse et les papillons méditerranéens ; le plancton migrera

vers le nord, suivi par les poissons qui s’en nourrissent, faisant disparaître

les oiseaux marins dont ils constituaient l’ordinaire. Beaucoup plus

grave : nombre de côtes pourraient devenir inhabitables ; sept des dix

plus grandes villes du monde sont en effet des ports, et un tiers de la

population mondiale habite sur un littoral. Le désert africain progressera

chaque année d’une surface égale à celle de la Belgique ; 2 milliards de

personnes vivront dans des zones menacées de désertification, dont

700 millions en Afrique. Quinze millions ont déjà dû quitter leurs

villages, devenus inhabitables. Selon le HCR (Haut Commissariat aux

réfugiés des Nations unies), ces éco-exilés seront dix fois plus nombreux

en 2050.

Les émissions de gaz carbonique et d’autres gaz polluants ne se

réduiront pas aisément. Les pays du Nord auront du mal à modifier leur

mode de vie et ceux du Sud rejetteront longtemps toutes restrictions,

soutenant qu’elles ne feraient que sauvegarder la richesse et le confort du

Nord. Le Brésil continuera à brûler la forêt amazonienne aussi longtemps

que les pays industrialisés ne réduiront pas de manière substantielle leurs

propres émissions de gaz carbonique. Les seuls accords internationaux

portant sur ce sujet, signés à Kyoto en 1999, n’auront pratiquement aucun

effet sur ces évolutions. Le changement ne sera sensible que du jour où

les pays du Nord percevront l’extrême gravité de ses conséquences et

quand les pays du Sud comprendront que les investissements venus du

Nord se réduiront comme peau de chagrin s’ils ne font pas l’effort de

réduire leur consommation d’énergie. Cela commencera, on le verra au

chapitre suivant, par une très forte action du marché, sous la pression des

compagnies d’assurances et des opinions publiques.

La sécheresse aura une autre conséquence : rendre l’eau potable encore

plus rare. Les faits ici sont accablants : la moitié des cours d’eau du

monde sont déjà en passe d’être gravement pollués par la production

industrielle, agricole et urbaine. L’humanité a déjà consommé 80 % de

ses ressources d’eau douce naturelle. Il ne reste plus que 8 000 m3 d’eau

potable par habitant et par an, contre 9 000 m3 en 1990 et 15 000 m3 en

1900. Plus de 1,5 milliard de personnes ont difficilement accès à l’eau

potable, plus de 2,5 milliards de personnes souffrent d’un manque

d’accès à des installations d’assainissement amélioré, et 3,5 milliards à

une eau saine. Plus de 200 millions de personnes contractent chaque

année le choléra après avoir absorbé de l’eau contaminée. L’eau polluée

tue 22 000 personnes par jour. Elle entraîne des centaines de maladies.

Cette situation, déjà très préoccupante, ne va qu’empirer : en 2025, la

moitié de la population mondiale connaîtra un manque d’eau potable, en

particulier en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie du Sud. D’ici à 2040,

la quantité d’eau potable disponible par habitant baissera encore de

moitié, passant de 8 000 à 4 000 m3 par an. Le cas de Gaza est

exemplaire : l’eau des puits y est tellement exploitée que la nappe

phréatique est remplie par la mer, elle-même polluée par les eaux usées

qui y sont déversées, 40 % des habitants ne possédant pas de système de

tout-à–l’égout. Toute solution à long terme, à Gaza comme ailleurs,

passera par un meilleur système de voirie urbaine, par la désalinisation de

l’eau de mer et par une meilleure gestion de l’eau douce. En fait, il

existerait de l’eau douce en quantité suffisante pour 20 milliards de

personnes si l’on pouvait mieux gérer les prélèvements de l’agriculture et

de l’industrie, doubler les 70 milliards de dollars consacrés annuellement

à la production, à la distribution et à la gestion de l’eau douce, et

organiser sur une grande échelle un dessalement de l’eau de mer, trentecinq fois plus abondante que l’eau douce. Cela impliquera, comme pour

toutes les autres matières premières, une hausse massive du prix pour le

consommateur ou le contribuable. On verra plus loin comment la

troisième vague de l’avenir développera des technologies adaptées.

Enfin, la diversité animale et végétale semble se réduire par le jeu

combiné des dégradations de la nature. Environ 16 300 espèces

disparaissent chaque année sur les 1,75 million d’espèces déjà recensées

et les 14 millions qui semblent exister. 23 % des espèces de mammifères

sont menacées d’extinction ; le dixième des récifs coralliens, sans

lesquels aucune vie terrestre n’aurait été possible, est déjà

irrémédiablement condamné ; un autre tiers est fortement menacé de

disparition d’ici à trente ans ; la raie manta, par exemple, est en voie

d’extinction, comme quatre des sept espèces de tortues marines ; la

population mondiale des hippocampes a diminué de moitié au cours des

cinq dernières années ; 80 % de certaines espèces de requins ont disparu

depuis dix ans ; la morue pourrait disparaître totalement avant la fin du

siècle ; le thon rouge se fait rare. Au total, le nombre d’espèces animales

pourrait chuter de 90 %, comme c’est arrivé déjà à deux reprises dans

l’histoire du globe (d’abord il y a 250 millions d’années, puis il y a

65 millions d’années, quand disparurent les dinosaures et qu’apparurent

les mammifères). La disparition de la moitié des espèces vivantes avant

la fin du XXIe siècle n’est donc pas à exclure, et il n’est pas certain que

l’espèce humaine puisse y survivre.

Comme par le passé, des technologies pourraient voir le jour pour

surmonter chacune de ces raretés. Elles devraient permettre, entre autres,

de réduire les consommations d’énergie, de mieux se débarrasser des

déchets, de repenser la ville et les transports.

L’essoufflement technologique

Deux progrès technologiques ont assuré jusqu’ici l’expansion de la

neuvième forme, en permettant l’un l’augmentation continue des

capacités de stockage de l’information par des microprocesseurs, et

l’autre celle de l’énergie par des batteries. Vers 2030, ces deux progrès

atteindront leurs limites : la loi de Moore (doublement des capacités des

microprocesseurs tous les dix-huit mois) aura atteint sa limite physique ;

de même la capacité limite de stockage des batteries au lithium sera

atteinte.

En d’autres domaines, les innovations linéaires semblent aussi se

ralentir : l’industrie automobile stagne, tout comme celle des

équipements ménagers ; le téléphone portable et Internet n’ont presque

pas progressé depuis quinze ans ; la génétique piétine ; les nouveaux

médicaments ne sont pas au rendez-vous ; les progrès agricoles se

ralentissent ; les nouvelles énergies se font attendre. Par ailleurs, on voit

fleurir beaucoup de faux progrès : les ordinateurs personnels sont

inutilement puissants, les voitures trop complexes. Un ordinateur

portable d’aujourd’hui est dix fois plus puissant et dix fois plus cher que

ceux qui pourraient aujourd’hui satisfaire les nécessités du

consommateur.

Pour répondre aux besoins en énergie, en eau, en matériaux, en

produits alimentaires et vestimentaires, en moyens de transport et de

communication, pour éliminer les déchets d’une population en très forte

croissance, il faudra donc résoudre des problèmes scientifiques

aujourd’hui encore insolubles, puis mettre au point des technologies et

des systèmes logistiques industriellement efficaces, financièrement

praticables et socialement acceptables.

Il faudra, en particulier, accomplir des progrès majeurs dans la

miniaturisation d’un très grand nombre de processus ; non plus en

empilant de plus en plus d’énergie et d’information sur des espaces de

plus en plus petits, mais en utilisant l’infiniment petit, vivant ou non,

comme une machine. Il faudrait, en particulier, réussir à modifier les

semences agricoles pour les rendre moins consommatrices d’eau,

d’engrais et d’énergie, et organiser le stockage de l’hydrogène gazeux

dans des nanofibres pour fabriquer, dans des conditions économiques

raisonnables, des piles à hydrogène sous haute pression, puis des moteurs

hybrides produisant de l’hydrogène en continu par électrolyse. C’est

l’ambition des vagues technologiques qui s’annoncent, biotechnologies et

nanotechnologies ; mais leur validité, leur praticabilité, leur sécurité et

leur acceptabilité politique et sociale ne seront pas acquises avant au

moins 2025.

De plus, pour obéir aux injonctions des marchés financiers, les

laboratoires de recherche des entreprises privées feront de moins en

moins circuler leurs résultats et prendront de moins en moins de risques.

Plus généralement, les entreprises industrielles seront de moins en moins

enclines à prendre des risques et à investir dans l’industrie, préférant les

bénéfices de la spéculation financière à ceux, plus hasardeux, de la

technique.

Enfin, une rareté semble très durablement insurmontable : celle du

temps.

La seule vraie rareté : le temps

La production d’objets marchands prendra de moins en moins de

temps ; on en passera aussi de moins en moins à travailler, à cuisiner, à

nettoyer, à manger. Au contraire, les produits mis sur le marché seront,

eux, de plus en plus chronophages. Augmentera d’abord le temps de

transport, avec la croissance de la taille de la ville. Il deviendra une sorte

de temps-esclave où l’on pourra continuer à consommer et à travailler.

On consacrera d’ailleurs de plus en plus de temps, au cours du transport,

à communiquer, à intégrer des informations, à voir des films, à jouer, à

assister à des spectacles. De même, il sera possible à beaucoup d’écouter

de la musique, ou un livre enregistré, ou un spectacle vivant, tout en

travaillant. La musique sera de plus en plus la grande consolatrice devant

les chagrins, les deuils, la solitude, la désespérance.

Malgré ce temps contraint, beaucoup réaliseront qu’ils n’auront jamais

le temps de tout lire, tout entendre, tout voir, tout visiter, tout apprendre :

comme le savoir disponible double déjà tous les sept ans, et doublera tous

les 72 jours en 2030, le temps nécessaire pour se tenir informé,

apprendre, devenir et rester « employable », augmentera d’autant. Il en

ira même du temps nécessaire pour se soigner et s’entretenir. Alors que

ne changera pas le temps nécessaire pour dormir ou aimer.

Pour contourner cet obstacle, qui limite la consommation, l’Ordre

marchand a d’abord incité à stocker les objets chronophages – livres,

disques, films – de façon matérielle, puis, aujourd’hui, de façon

virtuelle : empilements illimités, illusoires, sans plus aucune relation avec

la possibilité d’en faire usage. Comme si ce stockage servait à donner

l’illusion à chacun qu’il ne pourrait pas mourir sans avoir lu tous ces

livres, entendu toutes ces mélodies, vécu le temps ainsi stocké. En vain.

Les futures œuvres d’art tourneront d’ailleurs de plus en plus autour de

ce thème du temps, devenu obsession.

On aura compris que le temps est, en fait, la seule réalité vraiment

rare : nul ne peut en produire ; nul ne peut vendre celui dont il dispose ;

personne ne sait l’accumuler.

On s’efforcera certes d’en produire un peu en allongeant encore la

durée de vie humaine. On pariera sur une durée moyenne de cent vingt

ans, sur une durée de travail de vingt-cinq heures par semaine.

Pour aller plus loin, il faudrait réussir à renverser des barrières a priori

infranchissables en réduisant le temps mis à remplir les fonctions

inhérentes à toute vie : naître, dormir, apprendre, se soigner, aimer,

décider. Par exemple, il faudrait pouvoir faire naître un enfant en moins

de neuf mois, ou lui apprendre à marcher en moins d’un an, à parler une

langue en moins de trois mille heures.

D’aucuns découvriront alors que la liberté elle-même – objectif majeur

de l’homme depuis les débuts de l’Ordre marchand – n’est en fait que

l’illusoire manifestation d’un caprice à l’intérieur de la prison du temps.

Viendra alors la grande crise de cette forme. Elle a déjà commencé.

La fin de la neuvième forme

D’année en année, d’ici à 2030, comme les « cœurs » précédents, le

neuvième cœur devra affronter les difficultés globales dont il a été

question plus haut ainsi que des défis propres au « cœur », de plus en

plus coûteux. Ils entraîneront le déclin puis la disparition de la neuvième

forme.

D’abord, la crise amorcée en 2007 avec les subprimes conduira aux

États-Unis et ailleurs à repenser le rôle de l’État, à relever massivement

les impôts et à mettre en place une première esquisse de système

international de régulation du système financier mondial dont Wall Street

ne sera plus le seul maître. D’autres monnaies prendront progressivement

le relais du dollar comme monnaie de réserve mondiale.

Les salaires réels américains continueront de baisser en raison de la

concurrence des travailleurs étrangers et de la délocalisation des

entreprises. À cela s’ajouteront les hausses d’impôts rendues nécessaires

par le financement de la crise financière de 2008 et 2009. Par ailleurs, les

écarts de revenus des ouvriers avec les plus riches remettront en cause

pour une vaste majorité de citoyens des États-Unis la légitimité du rêve

américain.

Les dépenses de santé, d’éducation, de sécurité, de retraite, d’énergie,

d’eau, de protection de l’environnement, occuperont une part croissante

du revenu de chaque Américain.

À partir de 2015, la rentabilité du capital ne sera une nouvelle fois

maintenue qu’artificiellement par l’augmentation continue de la valeur

des actifs.

Washington entretiendra une bonne entente avec l’Europe et avec les

Onze, de sorte que ceux-ci continueront de souscrire à ses emprunts et de

partager les coûts de sa défense. Une partie des Onze, avec les

Européens, accepteront cette alliance qui leur permettra de retrouver leur

croissance sans pour autant devoir consacrer des sommes excessives à

leur propre défense.

À partir de 2015, un nouveau défi viendra des entreprises virtuelles ; si

Internet est aujourd’hui, pour l’essentiel, une colonie américaine où l’on

parle l’anglais et dont l’essentiel des richesses est drainé vers la mère

patrie, ce septième continent conquerra son autonomie. Il deviendra

puissance en soi, entité autonome, faisant des profits hors du sol

américain. De nouveaux pouvoirs de finance, d’information, de

distraction, de formation y joueront contre le pouvoir politique et culturel

américain. Ils feront naître une diversité nouvelle qui remettra en cause la

domination financière, économique, politique, idéologique et esthétique

américaine sur la démocratie de marché. Il deviendra de plus en plus

évident qu’on peut être démocrate et favorable à l’économie de marché

sans pour autant parler anglais ni croire en la suprématie naturelle et

définitive de l’empire américain.

Dès 2015, les entreprises américaines se détacheront elles aussi de

l’Amérique. De plus en plus concurrencées dans de nombreux secteurs

par des entreprises et des centres de recherche installés ailleurs, les

industries stratégiques américaines délocaliseront leurs productions et

leurs recherches. Comme celles d’autres « cœurs » avant elles, ces firmes

comprendront que leurs intérêts commerciaux ne se confondent plus avec

ceux de leur gouvernement, dont l’image de plus en plus dégradée nuira à

la vente de leurs produits. Elles tenteront d’abord d’obtenir de la MaisonBlanche une attitude plus conforme à ce dont ont besoin leurs

consommateurs mondiaux ; puis, déçues, elles prendront leurs distances

avec l’administration, investiront moins dans les universités et les

hôpitaux américains, et créeront peu d’emplois aux États-Unis. Certaines

d’entre elles passeront sous le contrôle de fonds d’investissement

étrangers, fonds souverains ou fonds à la nationalité indiscernable,

détenteurs des revenus de rentes. Ces fonds accumuleront de plus en plus

leurs profits dans des paradis fiscaux, faisant perdre aux actionnaires

américains l’essentiel du profit et à l’État américain l’essentiel de ses

recettes fiscales.

À partir de 2020, les frustrations marchandes des salariés seront de

plus en plus mal ressenties. La classe moyenne, principal acteur de la

démocratie de marché, retrouvera la précarité à laquelle elle croyait avoir

échappé en se dissociant de la classe ouvrière ; les cadres déclassés, les

ouvriers précaires, les employés malmenés, les familles à l’abandon, les

propriétaires endettés, les consommateurs déçus, les usagers révoltés, les

minorités frustrées, les croyants en colère fustigeront l’insondabilité de

leur solitude, l’énormité des injustices, la violence des inégalités, les

désintégrations communautaires.

À partir de 2020, le système financier, de plus en plus concentré autour

d’institutions d’assurances et de fonds de couverture de risques,

redeviendra très hasardeux.

Vers 2025, une nouvelle crise financière, beaucoup plus grave encore

que celle de 2008-2010, commencera, en raison de l’absence de solution

structurelle à la précédente. L’État fédéral sera incapable de venir au

secours des plus faibles, étant lui-même alors paralysé par son incapacité

à rester prêteur de dernier ressort. La production ralentira et le chômage

atteindra des proportions jusque-là inconnues. Les capitaux iront se

placer ailleurs, en particulier dans des fonds spéculatifs gérés sur Internet

à partir de paradis fiscaux et donc incontrôlables. Une nouvelle fois, la

rentabilité des capitaux ne pourra plus être maintenue par la hausse de

valeur des actifs et par un effet de levier, comme lors de chaque bulle.

Une crise financière majeure éclatera. Elle conduira cette fois à un

repli absolu de l’Amérique sur son territoire, à une remise en cause

définitive de la suprématie du dollar et à l’effacement de la toute

puissance géopolitique américaine.

L’Amérique ne sera plus alors capable de conserver sur son territoire

l’essentiel des profits réalisés par ses entreprises, y compris dans les

secteurs de pointe ; les dépenses d’organisation, internes et externes,

auront tant augmenté que le déficit structurel de sa balance des paiements

deviendra insurmontable. L’Asie, qui assurera encore l’essentiel de son

financement, aura alors de plus en plus besoin de ses propres ressources

pour réduire les inégalités entre régions, lutter contre les troubles urbains,

mettre en place son propre système d’assurances sociales et de retraites.

Pékin, dont le régime politique se durcira, décidera de ne plus financer à

bas prix le déficit américain et de rapatrier précautionneusement les

capitaux investis dans des titres américains dévalorisés. D’autres banques

centrales étrangères commenceront aussi à équilibrer leurs réserves en

d’autres devises. Le Trésor américain devra alors proposer un rendement

beaucoup plus élevé pour ses emprunts, alourdissant le coût pour les

Américains des nouveaux contrats de vente à crédit, des prêts

hypothécaires et des dettes indexées sur les taux variables, comme les

cartes de crédit.

Ailleurs, en Amérique latine, en Europe, en Afrique, en Asie, au

Moyen-Orient, la domination américaine sera rejetée. Le modèle de la

démocratie de marché sera lui aussi contesté, sur le terrain même de sa

réussite : de petits États totalitaires réussiront parfaitement bien et la

démocratie de marché ne sera plus synonyme exclusif de succès

économique ou d’efficacité écologique.

La Californie cessera alors – vers 2025 – de rassembler l’essentiel de

la classe créative mondiale et d’être le centre de la mise en œuvre et du

financement des principales innovations industrielles de la planète.

Les États-Unis pourraient alors devenir soit une social-démocratie de

type scandinave, soit une dictature, voire peut-être l’une après l’autre. Ce

ne serait pas la première fois qu’une telle mauvaise surprise se

produirait : le premier dirigeant à appliquer les principes permettant de

sortir de la crise de la huitième forme fut Mussolini ; le second fut Hitler.

Roosevelt ne fut que le troisième.

Par une voie ou une autre, une dixième forme de l’Ordre marchand

mondial pourrait alors voir le jour.

Les élites se déplaceront vers les villes et les régions qui se seront

révélées plus créatives ailleurs dans le monde. Tout cela ressemble à ce

qui arriva, en d’autres temps, à Venise, Gênes, Anvers, Amsterdam,

Londres, Boston et New York.

La neuvième forme aura vécu.

4

Deuxième vague de l’avenir :

un système polycentrique

Une dixième forme marchande

est-elle possible ?

Lors de chacune des neuf précédentes mutations de l’Ordre marchand,

des soubresauts, des embellies, des résistances ont donné le sentiment

aux contemporains que la forme alors en place, si menacée fût-elle, ne

pourrait pas disparaître, et que le « cœur » du moment resterait à jamais

la capitale du monde.

Souvent même, le pouvoir avait depuis longtemps changé de mains

sans que quiconque, dans le « cœur » en déclin ni alentour, s’en fût

vraiment rendu compte : les anciens maîtres continuaient de croire qu’ils

dominaient le monde de leurs produits et de leur culture, de leur

diplomatie et de leurs armées, alors qu’ils étaient en fait entrés dans une

irréversible décadence, et que d’autres avaient déjà pris leur place. Ainsi

de Bruges, de Venise, de Londres, de Boston ou de New York en leur

temps. Ainsi demain, de la Californie.

Pourtant, si l’Histoire a un sens, dans trente ans ou moins, quand cette

neuvième forme de l’Ordre marchand s’effacera, épuisée par les efforts

qu’il lui aura fallu déployer pour lutter contre ses ennemis, elle laissera

place à une autre forme, avec un autre « cœur », d’autres technologies,

d’autres rapports géopolitiques entre les continents.

C’est là que toute l’Histoire racontée en détail aux chapitres précédents

trouve sa justification, car elle permet de dessiner avec précision la figure

de l’avenir.

Si, en effet, cette dixième forme ressemble aux neuf précédentes, elle

fera apparaître de nouveaux équilibres entre les nations ; elle étendra la

liberté des mœurs ; des technologies nouvelles permettront de réduire

encore le temps nécessaire pour fabriquer nourriture, vêtements, moyens

de transport et de distraction ; des placements industriels redeviendront

rentables ; de nouveaux services seront transformés en produits

industriels ; de nouveaux travailleurs en salariés précaires ; des énergies

nouvelles remplaceront celles devenues rares ; de plus en plus de

richesses seront concentrées en un nombre de plus en plus restreint de

privilégiés ; s’ouvrira aux consommateurs et aux citoyens une plus

grande variété de choix qui imposera aux travailleurs de nouvelles

formes d’aliénation.

Le « cœur » de cette dixième forme devra être, encore une fois, une

vaste région, autour d’un très grand port – ou aéroport – maîtrisant les

réseaux de commerce du monde. Dans ce nouveau « cœur », un climat

relationnel particulièrement libéral et dynamique devra permettre à une

classe créative de mettre en œuvre à son profit des idées, des techniques,

des valeurs capables de résoudre les défis qu’affrontera alors l’Ordre

marchand (c’est-à-dire de réduire cette fois les coûts de santé,

d’éducation et de sécurité), et de faire surgir les nouveaux objets de

consommation nécessaires à la relance de la croissance mondiale.

Le plus vraisemblable est que ce dixième « cœur », s’il vient au jour,

sera situé, pour une quatrième fois, quelque part sur le territoire des

États-Unis d’Amérique. Parce que ce pays restera, même après la crise de

2025, la première puissance militaire, technologique, financière et

culturelle du monde ; et qu’il sera, sans concurrence imaginable, le plus

vaste marché et le refuge le plus sûr pour les élites et pour les capitaux.

Parce que Washington restera la capitale politique du monde et que

l’armée américaine sera encore de loin la première force militaire de la

planète. Parce que, enfin, l’Amérique restaurera un jour ses finances en

trouvant les moyens – comme elle le fit avec l’automobile, puis avec les

biens d’équipement ménager, enfin avec les objets nomades – de relancer

la croissance par la production industrielle, qui reste à définir, de

nouveaux objets.

Aussi, si une nouvelle ville américaine devait devenir le dixième

« cœur », ce serait sans doute encore une ville située du côté de la

Californie : celle-ci restera en effet, pour cinquante ans encore au moins,

l’État le plus dynamique, au bord de l’océan le plus fréquenté de la

planète. Aucun autre État américain ne sera plus en situation de rivaliser

avec elle : l’État de New York sera trop affaibli industriellement ; le

Texas, trop isolé, manquera par trop d’infrastructures.

Le deuxième « cœur » californien (comme il y eut deux « cœurs »

successifs sur la côte est, Boston et New York) serait sans doute situé

plus au sud, à la frontière mexicaine, au voisinage à la fois d’un autre

grand pays, d’un des ports les plus dynamiques du Pacifique (San Diego),

des industries de défense, de l’espace, des télécommunications, de la

micro-électronique, des centres les plus importants en biotechnologies et

nanotechnologies (La Jolla), et d’étudiants d’exception venus du monde

entier étudier dans certaines des meilleures universités du monde

(Stanford et Berkeley). Ce dixième « cœur », produisant de nouveaux

objets industriels, répondant aux besoins du futur, s’étendrait alors du

nord du Mexique à l’ouest du Canada.

Pourtant, à mon sens, il y a peu de chances qu’un tel schéma voie le

jour : dans vingt ou trente ans, au moment où aura lieu la crise finale de

la neuvième forme, les États-Unis seront fatigués – fatigués du pouvoir,

fatigués de l’ingratitude de ceux dont ils auront assuré la sécurité et qui

se considéreront encore comme leurs victimes. Ils auront besoin de

souffler, de s’occuper d’eux-mêmes, de restaurer leurs finances, de

panser leurs blessures, d’améliorer le bien-être de leurs propres habitants,

de se recroqueviller sur leurs préoccupations, et surtout de se défendre

sur leur propre sol. Ils ne voudront plus assumer ni militairement, ni

financièrement, ni politiquement les charges inhérentes à la maîtrise du

« cœur ». Ils ne voudront plus courir le risque de subir une guerre à

domicile. Ils ne tenteront plus de gérer le monde, devenu hors de portée

de leurs finances, de leurs troupes, de leur diplomatie. Leurs armées

deviendront essentiellement défensives. Dès à présent, d’ailleurs, les

dirigeants de Washington ne justifient plus la présence de troupes

américaines à l’extérieur que par les seules nécessités de la défense du

territoire national et de la protection des citoyens américains.

L’Amérique sera pourtant encore une très grande puissance. Par choix

et non par résignation ou par obligation, elle ne sera plus ni l’empire

dominant ni le « cœur » de l’Ordre marchand.

Il est évidemment difficile de se montrer plus précis sur la date de cette

renonciation. Sinon que l’Histoire nous apprend que la durée de vie des

empires est de plus en plus brève : l’Empire romain d’Orient a duré

1 058 ans ; le Saint Empire romain germanique, 1 006 ans ; les empires

d’Orient, 400 ans chacun ; les empires chinois, moins de trois siècles ; les

empires perses, mongols et européens, au moins deux à trois siècles ;

l’Empire hollandais, deux siècles et demi ; l’Empire britannique, un

siècle ; l’Empire soviétique, moins de 70 ans ; les tentatives japonaises,

allemandes et italiennes, moins encore. Les États-Unis, qui sont l’empire

dominant depuis quelque cent vingt ans, soit déjà plus longtemps que la

moyenne des empires les plus récents, cesseront bientôt de dominer le

monde.

Cette perspective peut paraître inconcevable à beaucoup. Aujourd’hui,

la plupart des dirigeants américains pensent encore que l’Empire

américain sera éternel ; pour eux, au demeurant, l’Amérique est une

démocratie, pas un empire ; elle est investie d’une mission salvatrice à

l’échelle de l’humanité ; ils se comportent comme si le temps, c’est-àdire Dieu, ne pouvait que servir leurs intérêts ; comme si l’Amérique,

invulnérable et sans reproche, allait encore être maîtresse du monde dans

plusieurs siècles. Beaucoup de gens autour d’eux, dans le reste du

monde, y compris parmi leurs pires adversaires, le croient aussi. Certains

d’entre eux agissent même comme si leur propre suicide pouvait seul

menacer l’éternité du pouvoir américain. Il n’empêche : dans trois

décennies, il faudra chercher ailleurs le nouveau « cœur » du monde.

D’autres lieux seraient possibles. L’Histoire nous a enseigné qu’il n’est

pas nécessaire qu’un « cœur » soit situé sur le territoire de la nation la

plus vaste ou la plus peuplée pour prétendre à ce statut ; ni Bruges, ni

Venise, ni les villes qui leur ont succédé ne l’étaient. Pour y atteindre, il

leur a fallu trouver en elles-mêmes l’énergie, la force créatrice, le désir

d’innover, de produire en masse, de s’exposer au monde, de dominer.

Selon ces critères, plusieurs villes pourraient, dans vingt ou trente ans,

faire figure de candidates.

Londres, d’abord, en aurait les moyens : première place financière du

continent européen, pôle d’attraction des élites du monde en même temps

que proche des deux plus grandes universités mondiales, elle réunira

encore, dans vingt ou trente ans, de nombreuses caractéristiques d’un

« cœur » : une population diverse, un port et un aéroport exceptionnels,

une capacité créative hors norme. Mais cela ne suffira pas : celle qui fut

la ville-« cœur » du XIXe siècle n’aura plus l’arrière-pays industriel et

l’infrastructure de transport et de services publics nécessaires à la

production des futurs objets de consommation ; la City ne sera plus

qu’une formidable plate-forme financière, à la fois sophistiquée et

fragile, qui pourrait être délaissée à la moindre incertitude technologique

ou militaire, et que fuiront, à la prochaine explosion de la bulle

immobilière, beaucoup de ceux qui y vivent aujourd’hui.

Le « cœur » pourrait être aussi constitué par la vaste conurbation

installée en Europe tout au long de la ligne des trains à grande vitesse, de

Londres à Francfort en passant par Bruxelles, Lille et Paris : il y aura là à

la fois la puissance financière et industrielle nécessaire. Ce serait peutêtre possible si l’intégration politique, industrielle et militaire de

quelques pays de l’Union européenne, dont la France et l’Allemagne,

était alors assez avancée pour qu’ait été édifié un pouvoir politique,

industriel et militaire fort, sans lequel un « cœur » ne saurait tenir son

rôle. Cette région pourrait alors remplacer la Californie, et l’euro pourrait

peut-être remplacer le dollar. Mais cela n’aura sans doute pas lieu, en tout

cas pas avant de fortes secousses, qui se produiront beaucoup plus tard, et

dont il sera question aux chapitres suivants. Il y faudrait en effet cette

volonté d’exister, de diriger, d’avancer ensemble, de rassembler les

talents venus d’ailleurs, ce désir de prendre le pouvoir sur le monde,

stimulé par la peur du manque, ce courage de risquer sa vie et son âme

qui ont façonné par le passé tous les « cœurs », mais qui ne semblent plus

avoir de raison de se manifester sans de terribles menaces, qui viendront

plus tard dans cette partie de l’Europe.

Un autre « cœur » pourrait émerger dans les pays scandinaves, entre

Stockholm, Helsinki et Oslo. Là existent et existeront de plus en plus un

climat relationnel exceptionnel, des industries de pointe, d’excellentes

universités, des ressources pétrolières majeures, un haut niveau éducatif,

une très grande sécurité, une exceptionnelle protection sociale, une haute

qualité de vie, que viendra paradoxalement améliorer le réchauffement

climatique – même s’il menace les côtes. Ces villes pourraient même

attirer une vaste classe créative venue du reste du monde. Mais, à mon

sens, les pays nordiques, soucieux de se garder des dangers du monde,

refuseront de se mêler des affaires des autres, sauf comme diplomates

discrets, n’ayant pas envie d’attirer l’attention des ennemis de la liberté.

Ils refuseront donc de jouer ce rôle de « cœur », car celui-ci n’est jamais

neutre.

Aucune autre ville, aucun autre pays en Europe ne sera prêt à assurer

les dépenses de protection et d’expansion d’un « cœur » : celui-ci n’est

donc pas près de retraverser l’Atlantique.

Tokyo sera un autre candidat sérieux : son industrie disposera encore,

autour de 2030, d’une certaine avance sur celles des autres pays du

pourtour asiatique du Pacifique, et jouera un rôle majeur dans la

conception des futurs objets. Mais la capitale du Japon n’a pas su saisir

sa chance dans les années 1980 ; et elle ne sera pas non plus, en 2030,

capable de créer des valeurs universelles : la liberté individuelle n’est pas

son idéal philosophique. Elle ne saura pas non plus attirer assez de talents

étrangers. Par ailleurs, faute d’une réconciliation avec la Chine et la

Corée, le Japon ne sera toujours pas en situation d’assumer le rôle de

protecteur politique de la périphérie et de l’hinterland ; encore moins

d’assumer le rôle militaire planétaire qui doit incomber au « cœur ».

Deux autres villes d’Asie, Shanghai et Bombay, seront vers 2030 les

deux premières villes des deux plus grandes économies du monde ; elles

pourraient donc, elles aussi, prétendre à devenir un jour ce « cœur » de

l’Ordre marchand. Elles seront, de fait, l’une et l’autre des ports majeurs,

recevant les produits d’un immense arrière-pays et lui apportant ce qui

vient du reste du monde. Mais il leur faudrait, pour avoir une chance de

devenir ce « cœur », être capables de mettre en place des réseaux de

communication, des infrastructures urbaines, législatives, policières,

militaires, technologiques ; être capables de stabiliser leur environnement

politique et de trouver l’emploi nécessaire pour occuper une population

rurale en surnombre. À mon sens, ces deux villes n’y parviendront pas,

en tout cas pas dans les trois prochaines décennies. Trop occupées à

régler leurs problèmes intérieurs, menacées de devoir affronter les

rébellions d’autres provinces moins privilégiées, manquant des

infrastructures les plus élémentaires, elles ne seront pas prêtes à temps

pour prendre le relais de la neuvième forme.

L’Australie sera sans doute aussi, un jour très lointain, en situation de

devenir un « cœur » : nouvelle Amérique, douée de la même dynamique,

de la même capacité d’accueillir des immigrants, de la même volonté de

développer des technologies d’avenir, dotée même, dès aujourd’hui, d’un

des tout premiers ports du monde ; mais elle est encore trop peu peuplée,

trop à l’écart du reste du monde. Il y faudrait d’énormes progrès dans le

transport de marchandises qui mettraient Sydney à moins de quatre

heures d’avion de Los Angeles ou de Tokyo, et à cinq jours de bateau ; et

une population d’au moins cent millions d’habitants. Cela semble hors de

portée pour longtemps.

La Russie et le Canada, au climat amélioré par le réchauffement

climatique, ne seront pas pour autant des candidats crédibles. L’islam

rêvera aussi d’accueillir le « cœur », que ce soit au Caire, à Ankara, à

Bagdad ou à Djakarta. Mais il sera loin, en 2035, d’en avoir les moyens

industriels, financiers, culturels et politiques ; il y faudrait une liberté

intellectuelle aujourd’hui impensable.

Il serait aussi imaginable de penser que le « cœur » bascule dans

l’univers virtuel et qu’y règnent des automates virtuels. Nous y

reviendrons.

Il serait enfin assez élégant d’imaginer que la migration des « cœurs »

se continue vers l’ouest, poursuivant le voyage entrepris il y a trois mille

ans, et passe successivement au Japon, en Chine, en Australie, en Inde,

pour aboutir finalement, un jour, au Moyen-Orient où l’Ordre marchand

fut conçu. On pourrait même imaginer que le « cœur » s’arrête à

Jérusalem, devenue capitale de tous les États de la région, enfin en paix

les uns avec les autres. Ville- monde même – pourquoi pas ? –, capitale

planétaire de l’ensemble des démocraties de marché, ou capitale d’une

démocratie de marché planétaire.

En attendant la réalisation de cette très lointaine utopie dont il sera

question plus loin dans la cinquième vague de l’avenir, aucun « cœur »

ne prendra le relais de Los Angeles.

Pendant un très long laps de temps, jusqu’à ce que se lèvent les trois

vagues suivantes de l’avenir, un « cœur » ne sera plus nécessaire au

fonctionnement de l’Ordre.

Émergence de onze puissances

Onze autres puissances économiques et politiques émergeront : le

Japon, la Chine, l’Inde, la Russie, l’Indonésie, la Corée, l’Australie, le

Canada, l’Afrique du Sud, le Brésil et le Mexique. Je les nommerai les

Onze. Toutes seront, dans vingt ou vingt-cinq ans, des démocraties de

marché ou en voie de l’être. Aucune ne sera le cœur au sens propre.

En dessous, vingt autres pays à croissance forte souffriront encore de

lacunes institutionnelles, dont l’Argentine, l’Iran, le Vietnam, la Malaisie,

les Philippines, le Venezuela, le Kazakhstan, la Turquie, le Pakistan,

l’Arabie, l’Algérie, le Maroc, le Nigeria et l’Égypte. D’autres encore, de

taille plus modeste, tels l’Irlande, la Norvège, Dubaï, Singapour et Israël,

joueront un rôle particulier.

L’Asie dominera. Les deux tiers des échanges commerciaux du monde

se feront à travers le Pacifique. Dans un peu plus de vingt ans, la

production de l’Asie dépassera la moitié de celle du monde. Déjà treize

des vingt plus grands ports de conteneurs sont situés en Asie (dont

Shanghai, Hong Kong, Singapour, Nagoya au Japon, Busan en Corée,

Kaohsiung à Taïwan, Dampier en Australie). Busan (Busan Newport) et

Shanghai (Yangshan) ont déjà la capacité de traiter jusqu’à 90 conteneurs

à l’heure ; d’immenses infrastructures portuaires et aéroportuaires y

seront encore développées.

La Chine sera la deuxième puissance économique du monde avec

1,48 milliard d’habitants en 2025. Au rythme actuel, son PIB dépassera

celui du Japon en 2015 et celui des États-Unis en 2040. Sa part dans le

PIB mondial, qui est aujourd’hui de 4,5 %, passera à 7 % en 2015 et

avoisinera les 15 % en 2025. Le niveau de vie moyen des Chinois devrait

être, en 2050, égal à la moitié de celui des Américains. En 2025, même si

le rythme de croissance annuelle de l’économie chinoise décroît de

moitié, la Chine aura un revenu annuel par tête de 6 000 dollars. Des

centaines de millions de Chinois seront alors entrés dans la classe

moyenne et plusieurs dizaines de millions dans la bourgeoisie. La Chine

connaîtra alors encore un excédent de sa balance des capitaux ; elle

continuera à financer les déficits des États-Unis comme si les deux pays

s’étaient durablement alliés pour maintenir la croissance mondiale à leur

propre bénéfice, en attendant de se sentir assez forts pour se battre l’un

contre l’autre. La Chine deviendra le premier investisseur de la région,

des Philippines au Cambodge, au détriment du Japon et des États-Unis.

Les régions côtières chinoises, si elles sont capables de maîtriser les

migrations rurales, deviendront même le lieu d’accueil d’une classe

créative venue du monde entier, en particulier d’un retour de la diaspora

chinoise.

Le Parti communiste chinois sera de moins en moins capable

d’organiser la vie urbaine. Même s’il a été capable de maintenir en

apparence la croissance, en 2008 et 2009, grâce à un programme très

dirigiste de relance, il devra, dans chaque ville, laisser le pouvoir à des

élus. Il ne réussira pas à régler, sans se réformer, les immenses difficultés

actuelles : 90 % des Chinois n’ont à ce jour ni retraite ni assurancemaladie ; la moitié de la population urbaine et les quatre-cinquièmes de

la population rurale n’ont pas accès à des soins médicaux ; la moitié des

cinq cents plus grandes villes du pays n’ont ni eau potable ni système

d’élimination des déchets. Le pays devra mettre en place une

infrastructure urbaine, consolider sa stabilité monétaire, lutter contre la

corruption, assainir durablement les finances publiques, trouver du travail

à des centaines de millions de paysans affluant vers les villes, réduire les

écarts de revenus, améliorer le système éducatif, former beaucoup plus

de cadres, réformer un secteur public obsolète, mettre en place un

système juridique capable de protéger la propriété privée et intellectuelle.

Autant de tâches pratiquement impossibles en régime de parti unique.

Vers 2025, le Parti communiste, alors au pouvoir depuis soixante-seize

ans (aucun parti au monde n’est jamais resté au pouvoir sans alternance

plus de soixante-dix ans d’affilée), s’effacera d’une façon ou d’une autre.

Un grand désordre régnera pendant un temps, comme ce fut si souvent le

cas dans l’histoire de ce pays. Une nouvelle forme de démocratie pourrait

même surgir et ressembler à celle de 1912, dominée par des « seigneurs

de la guerre ». Si le pays ne réussit pas alors à maintenir son unité,

comme on ne saurait l’exclure, il participera au mouvement général de

déconstruction des nations dont il sera question au chapitre suivant. Pour

durer, le Parti pourrait aussi être tenté par une aventure extérieure en

envahissant Taïwan ou la Sibérie, comme on le verra aussi plus loin.

Dans un scénario d’évolution linéaire, l’Inde devrait être, en 2025, le

pays le plus peuplé du monde avec 1,4 milliard d’habitants, et la

troisième puissance économique derrière la Chine et les États-Unis. Sa

croissance sera, à partir de 2010, supérieure à celle de la Chine, mais son

PIB par habitant restera inférieur à celui de sa voisine, en raison d’une

croissance démographique supérieure. Nombre de ses entreprises, comme

Tata, Infosys ou Mittal, seront parmi les plus grandes du monde. Pour

que ce scénario se vérifie, il faudra que la démocratie indienne surmonte

des défis majeurs analogues à ceux de la Chine : financer des

infrastructures urbaines, trouver des sources d’énergie alternatives,

construire des routes et des aéroports, assainir durablement les finances

publiques, réduire les inégalités entre régions et classes sociales. Si le

gouvernement central n’y parvient pas, la situation pourrait entraîner,

comme en Chine, une désarticulation du pays : l’Inde n’est unie que

depuis la colonisation britannique.

Le Japon, lui, continuera de vieillir et de décliner en valeur relative,

malgré sa force économique certes de plus en plus touchée par la crise

financière, mais qui en fera encore une des toutes premières puissances

mondiales. À moins d’accueillir plus de dix millions d’étrangers, ou de

réussir à relancer la natalité, sa population diminuera – elle décroît déjà.

Même s’il est exceptionnellement bien placé pour dominer les

technologies de l’avenir, des robots aux nanotechnologies, le Japon ne

réussira pas à faire de la liberté individuelle sa valeur dominante. Il

nourrira de plus en plus un complexe d’encerclement : par les armes de la

Corée du Nord, par les produits de la Corée du Sud, par les

investissements de la Chine. Il réagira certainement militairement en se

dotant de toutes les armes, y compris nucléaires, dans une stratégie de

plus en plus défensive et protectionniste, ce qui pourrait lui coûter

économiquement très cher. En 2025, il ne sera peut-être même plus la

cinquième puissance économique mondiale.

Parmi les autres Onze, la Corée du Sud deviendra l’une des toutes

premières puissances d’Asie. Son PIB par habitant devrait doubler d’ici

2025 ; elle sera le nouveau modèle économique et culturel, et

impressionnera le monde par ses technologies et son dynamisme culturel.

Le modèle coréen sera de plus en plus considéré en Chine, en Malaisie,

en Indonésie, aux Philippines, au Japon même comme l’exemple de

réussite à imiter, en lieu et place du modèle américain. La pérennité du

succès coréen dépendra de sa capacité à se frayer un chemin entre deux

scénarios catastrophes : celui d’une réunification imposée par

l’écroulement subit du régime nord-coréen, dont le coût économique

serait insupportable ; et celui d’une escalade militaire, peut-être

nucléaire, provoquée par la fuite en avant du régime nord-coréen, qui

réduirait à néant plus d’un demi-siècle de miracle économique au Sud.

Le Vietnam dépassera, en 2025, les 125 millions d’habitants ; s’il sait

réformer son système politique, bancaire et scolaire, s’il sait mettre en

place des infrastructures routières et lutter contre la corruption, il

deviendra la troisième économie de l’Asie. Il en sera certainement un

acteur majeur, attirant les investisseurs étrangers.

L’Indonésie souffrira de problèmes quasi insolubles : corruption,

faiblesse du système éducatif, tensions ethniques considérables entre cent

nationalités. Si elle réussit à les surmonter, ce qui est peu probable, elle

pourra devenir une grande puissance économique mondiale, en tout cas la

première de l’islam, avec, en 2025, 280 millions d’habitants. Elle dispose

pour cela de toutes les richesses naturelles (pétrole, gaz, or, argent,

nickel, cuivre, bauxite). Le plus vraisemblable est que, comme l’Inde et

la Chine, la croissance ne suffira pas, à terme, à calmer dans l’archipel les

revendications séparatistes : l’Indonésie, comme la Chine, l’Inde et tant

d’autres pays, pourrait, un peu plus tard, se disloquer en dizaines

d’entités plus petites. On y reviendra.

La Russie pourrait retrouver un meilleur équilibre démographique et

utiliser une partie de la rente pétrolière et gazière pour organiser son

développement. Devenue en 2008 le premier producteur d’or noir, devant

l’Arabie Saoudite (elle a extrait 9,87 millions de barils par jour, soit 10 à

12 % de plus que l’Arabie Saoudite) et le premier producteur de titane,

son PIB devrait dépasser en 2025 celui de la France et de l’Italie. Elle

aura, grâce aux réserves de devises accumulées avec le pétrole, les

moyens d’acheter l’industrie de l’Europe de l’Ouest, ce qui lui coûtera

moins cher que de moderniser ses propres usines. Le pétrole continuera

de lui fournir la moitié de ses revenus fiscaux. Comme les autres Onze,

elle aura, pour cela, à mettre en place une infrastructure urbaine, un cadre

juridique protégeant la propriété privée et la propriété intellectuelle, un

système bancaire moderne et, surtout, à améliorer son système de santé :

l’espérance de vie (descendue, en 2008, à 59 ans pour les hommes et

72 ans pour les femmes) y recommencera à croître ; sa population se

stabilisera autour de 120 millions en 2025, contre 142 aujourd’hui. La

Russie aura aussi – on y reviendra – à affronter de nouvelles menaces :

musulmanes venues du sud, chinoises venues de l’est.

En Amérique latine, deux puissances domineront vers 2025 : avec

125 millions d’habitants, le Mexique pourrait accéder à un PIB supérieur

à celui de la France. Ce pays aura cependant du mal à éviter la croissance

désordonnée de ses villes, à surmonter une pollution majeure et une

extrême inégalité entre classes sociales et groupes ethniques. Des

révoltes politiques anti-américaines viendront ralentir sa croissance et

pourraient remettre en cause son alliance avec les États-Unis. Le Brésil,

avec 229 millions d’habitants en 2025, pourrait alors devenir la

quatrième puissance économique du monde, derrière les États-Unis, la

Chine, l’Inde, et devant le Japon. En particulier, il deviendra l’un des

géants de l’agriculture et de l’industrie agro-alimentaire. Si l’on prolonge

les tendances – ce qui, rappelons-le, ne donne qu’une très vague idée de

l’avenir, même proche –, son PIB dépassera celui de l’Italie dès 2025,

puis celui de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Pour y

parvenir, le Brésil devra lui aussi surmonter des défis qui paraissent

aujourd’hui quasi insolubles : mettre en place une infrastructure urbaine,

construire un État solide et efficace, lutter contre la corruption, améliorer

le système éducatif, réformer un secteur public obsolète, développer les

industries à l’exportation.

À la différence des autres continents, l’Afrique ne réussira

vraisemblablement pas à faire surgir une vaste classe moyenne, même si

elle est en mesure de connaître une très forte croissance économique,

largement soutenue par une croissance démographique plus forte encore.

En 2025, ce continent comptera plus de 1,4 milliard d’habitants. Le

Nigeria, le Congo et l’Éthiopie seront à ce moment parmi les dix nations

les plus peuplées du monde. Même si le sol africain renferme 80 % du

platine, 40 % des diamants, plus d’un cinquième de l’or et du cobalt du

monde, même si les forêts africaines regorgent de ressources et de

richesses touristiques inexploitées, même si la Chine, l’Inde et d’autres

puissances, venant y quérir leurs matières premières, aideront à y

aménager des infrastructures à bas coût, le continent africain ne sera

toujours pas un acteur économique d’importance mondiale. Les raisons

en sont multiples : le climat y rend difficile l’organisation du travail ; des

bouleversements climatiques, dont on aura à reparler, entraîneront, dans

les régions semi-arides une baisse des récoltes de près de 20 %, et la

destruction de surfaces cultivables dans les zones humides, si bien qu’en

2025 l’Afrique ne pourra nourrir que 40 % de sa population. La

population active, réduite pendant des siècles par le trafic d’esclaves et

aujourd’hui par le sida et d’autres pandémies, sera encore insuffisamment

formée. Une nouvelle fois les élites émigreront. L’essentiel du continent

restera ravagé par les désordres politiques, par la corruption et les

violences. De nombreux pays artificiels, comme le Nigeria ou le Congo,

seront au bord de l’explosion. En 2025, le continent aura encore un PIB

par habitant inférieur au quart de la moyenne mondiale ; la moitié des

Africains continueront de tenter de survivre avec un revenu inférieur au

seuil de pauvreté ; le nombre des mal-nourris parmi les enfants pourrait

atteindre les 41 millions. Seuls réussiront à s’en sortir quelques pays

comme l’Afrique du Sud (avec un PIB par tête qui dépassera celui de la

Russie), l’Égypte, le Botswana et peut-être le Ghana. Les autres pays du

continent seront menacés d’éclatement ; divisés, ils risquent de devenir

des non-États.

Enfin la part du monde arabe dans le PIB mondial augmentera elle

aussi, mais faiblement, plus par le jeu de la démographie que par

croissance de la productivité. Faute de stabilité politique, de cadre

législatif, de séparation du religieux et du laïc, de mise en œuvre des

droits de l’homme et de la femme, le PIB par habitant n’y croîtra pas à la

même vitesse que celui du reste du monde, hormis au Maghreb où la

réconciliation probable de l’Algérie et du Maroc créera les conditions de

la mise en place d’un marché commun des pays riverains du sud-ouest de

la Méditerranée, et d’une coopération très prometteuse avec les pays

d’Europe du Sud. À l’est du bassin, Turquie et Iran seront en passe de

devenir des puissances majeures.

Au total, cette croissance mondiale persistante – la plus longue et la

plus élevée dans l’histoire de l’humanité – s’accompagnera d’une

formidable accélération dans la mise en œuvre de la globalisation et dans

la marchandisation du temps.

Puis le marché deviendra assez puissant et le coût de l’échange de

données assez faible pour que les membres de la classe créative n’aient

plus besoin de vivre au même endroit pour diriger le monde ; l’industrie

nouvelle s’installera en mille sites à la fois ; la forme marchande

fonctionnera sans « cœur ».

Le capitalisme n’en sera que plus vivant, plus dynamique, plus

prometteur, plus dominateur. Ceux qui auront annoncé ses funérailles en

seront, encore une fois, pour leurs frais.

5

Troisième vague de l’avenir :

l’hyperempire

Beaucoup, aux États-Unis comme ailleurs, prédisent que l’Histoire ne

racontera désormais jamais plus rien d’autre que la généralisation du

marché, puis de la démocratie, à l’intérieur des frontières de chaque

pays ; c’est ce qu’ils nomment la fin de l’Histoire. Cette évolution,

disent-ils, se fera naturellement, pacifiquement. Selon eux, elle n’exigera

pas une guerre des démocraties contre les ultimes dictatures ; ce n’est

pas, expliquent-ils, en bombardant Moscou qu’on en a fini avec l’Union

soviétique, ni en bombardant et occupant Bagdad qu’on

« démocratisera » l’Irak. Ni même en recourant à des sanctions

économiques : aucun embargo, plaident-ils, n’a jamais vaincu une seule

dictature. Les peuples, espèrent-ils, se libéreront eux-mêmes, par le

simple jeu de la croissance économique, de la transparence de

l’information et de l’expansion des classes moyennes. L’Ordre marchand,

prévoient-ils, sera alors polycentrique, c’est-à-dire une juxtaposition d’un

nombre croissant de démocraties de marché autour de quelques

puissances dominantes.

Un tel scénario aura bien lieu. Entre 2025 et 2035, quand la neuvième

forme s’effacera, elle laissera place à un monde sans maître, vaguement

coordonné par quelques puissances relatives. Mais je ne crois pas que

celui-ci puisse durer ; un tout autre monde, dans le droit fil de l’Histoire,

se mettra ensuite en place : un marché sans démocratie.

Vers 2050, sous le poids des exigences du marché et grâce à de

nouveaux moyens technologiques, l’ordre du monde s’unifiera autour

d’un marché devenu planétaire, sans État. Commencera ce que je

nommerai l’hyperempire, déconstruisant les services publics, puis la

démocratie, puis les États et les nations mêmes.

Ce marché mondial unifié et sans États restera durablement fidèle aux

valeurs de l’ancien « cœur » californien. Comme les valeurs culturelles

de Londres ressemblèrent longtemps à celles d’Amsterdam, celles de

Boston à celles de Londres et celles de Los Angeles à celles de New

York, l’hyperempire demeurera partiellement américain ; ses objets de

consommation, on le verra, seront encore très largement la prolongation

des objets nomades, tout comme le seront sa culture (métissée), son mode

de vie (précaire), ses valeurs (individualistes), son idéal (narcissique).

Ainsi débutera la troisième vague de l’avenir. Puis viendra, on le verra,

une série de guerres d’une extrême violence, conduisant à un

hyperconflit. Enfin, devant l’échec de l’hyperempire et de l’hyperconflit,

de nouvelles valeurs conduiront à un rééquilibrage entre démocratie et

marché à l’échelle du monde, à une hyperdémocratie planétaire.

La généralisation de la démocratie

de marché : le monde polycentrique

Partout où ce n’est pas encore le cas, c’est-à-dire essentiellement en

Chine et dans le monde musulman, la croissance marchande créera vers

2035 une classe moyenne qui mettra à bas la dictature et installera une

démocratie parlementaire.

On continuera dès lors à assister, comme depuis deux siècles, à la

généralisation au monde entier, progressive et parallèle, chaotique et

irréversible, du marché puis de la démocratie, c’est-à-dire de la

démocratie de marché. Le phénomène concernera même l’Égypte,

l’Indonésie, le Nigeria, le Congo, la Chine et l’Iran. Tous ces pays seront

emportés, intacts ou par morceaux, par la logique qui naguère renversa la

dictature au Chili, en Espagne, en Russie ou en Turquie. L’islam,

l’hindouisme, le confucianisme ne s’opposeront plus à la démocratie ;

chacune de ces vieilles sagesses en revendiquera même la paternité.

La mise en place d’élections libres ne suffira évidemment pas à

instaurer durablement ces démocraties de marché : les exemples irakien,

algérien ou ivoirien démontrent que des élections, même libres, si elles

ne sont pas accompagnées de la mise en place d’institutions stables,

économiques et politiques, et si n’existe pas un véritable désir des

citoyens de vivre ensemble, peuvent au contraire faire reculer la

démocratie. Il faudra que, progressivement, ces pays, comme l’ont fait

tous les autres avant eux, se dotent de constitutions laïques, de

parlements, de partis politiques, de systèmes juridiques et policiers

respectant les droits de l’homme, d’une véritable pluralité de

l’information. Cela leur prendra du temps : il ne faudra pas exiger de

l’Asie et de l’Afrique ce que nul, à l’époque, n’exigea de l’Europe.

Pour les y aider, les nations déjà démocratiques devront se servir de

leurs propres valeurs et de leurs institutions plus que de leurs missiles ;

elles devront ouvrir leurs marchés aux entreprises, aux produits et aux

étudiants venus de ces pays ; elles devront y financer des investissements

créateurs d’emplois, y soutenir de nouveaux médias, y favoriser la

naissance d’une agriculture moderne, d’un système bancaire, d’une

sécurité sociale, d’un système judiciaire et policier, enfin y promouvoir

des journaux, des radios, de nouvelles élites et des organisations non

gouvernementales.

Au fil de ce processus, des ethnies, des régions, des peuples décideront

de ne plus vivre les uns avec les autres ; des régions riches se

débarrasseront du faix de régions pauvres, comme on a vu la Tchéquie se

séparer de la Slovaquie. Parmi les démocraties existantes, la Flandre

pourrait décider de se séparer de la Wallonie ; l’Italie du Nord, de celle

du Sud ; la Catalogne, du reste de l’Espagne ; l’Écosse réclamer son

indépendance ; les Kurdes pourraient se dissocier des autres Irakiens ; les

Indiens ou les Indonésiens pourraient même s’éloigner les uns des autres.

Les États créés artificiellement par la colonisation en Afrique et en Asie

voleraient ainsi en éclats. Plus de cent nations nouvelles pourraient naître

avant la fin du siècle.

Dans chacune de ces futures démocraties, comme dans les anciennes,

une part croissante du revenu national passera pour un temps par les

budgets publics et par des systèmes d’assurances, sociales et privées, qui

mutualiseront les risques de santé et ceux liés au vieillissement. Ce

processus s’accompagnera de l’effacement progressif des classes

paysanne et ouvrière, et de l’essor de classes moyennes, moins soumises

à la pénibilité du travail, mieux à même de se contenter de libertés

formelles et de bien-être matériel.

Aussi longtemps que démocratie et marché resteront de forces égales,

ils se partageront leurs champs de compétence et respecteront leurs

frontières ; l’Ordre marchand s’organisera comme une juxtaposition de

démocraties de marché ; le monde sera polycentrique, avec une ou deux

puissances majeures sur chaque continent : les États-Unis, le Brésil, le

Mexique, la Chine, l’Inde, l’Égypte, la Russie et l’Union européenne

(même si celle-ci ne présentera pas tous les attributs d’un État). Le

Nigeria s’y joindra, s’il existe encore, ce qui est peu probable. Ensemble,

ces neuf nations, devenues maîtresses de l’ordre polycentrique, formeront

un gouvernement informel du monde dont j’aurai à reparler dans la

cinquième vague de l’avenir. On les retrouvera d’abord au Conseil de

sécurité des Nations unies et au G8.

Un tel ordre polycentrique ne pourra pas se maintenir : par nature, le

marché est conquérant ; il n’accepte pas de limites, de partage de

territoires, de trêves. Il ne signera pas de traité de paix avec les États. Il

refusera de leur laisser des compétences. Il s’étendra bientôt à tous les

services publics et videra les gouvernements (même ceux des maîtres de

l’ordre polycentrique) de leurs ultimes prérogatives, y compris celles de

la souveraineté.

Même si, pour un temps, des nations, des agences de régulation et des

organisations internationales vont tenter de contenir et de limiter les

marchés, les puissances industrielles, financières, technologiques,

qu’elles soient légales ou illégales, refuseront d’accepter tout équilibre

polycentrique, bouleverseront sans cesse les frontières et concurrenceront

tous les services publics les uns après les autres. Puis les services

d’éducation, de santé, ceux liés à l’exercice de la souveraineté,

aujourd’hui remplis pour l’essentiel par des agents publics, cesseront

totalement d’être publics : médecins, professeurs, puis juges et soldats

deviendront des salariés du secteur privé.

Enfin, comme d’autres avant eux, ces services, devenus de plus en plus

coûteux, en temps et en argent, du fait du vieillissement de la planète, de

l’urbanisation massive, de l’insécurité croissante, des enjeux écologiques

et de la nécessité de se former en permanence, seront remplacés par des

objets industriels produits en série.

Commencera, commence déjà, une formidable bataille géopolitique,

entre les démocraties de marché et le marché, pour la suprématie

planétaire. Cette bataille conduira à la victoire, impensable aujourd’hui,

du capitalisme sur les États-Unis, et même du marché sur la démocratie.

En voici l’histoire.

L’objet substitut de l’État :

de l’hypersurveillance à l’autosurveillance

Progressivement, les marchés trouveront de nouvelles sources de

rentabilité dans les activités aujourd’hui exercées par les services

publics : éducation, santé, environnement, souveraineté. Des entreprises

privées voudront commercialiser ces fonctions, puis les remplaceront par

des produits de consommation fabriqués en série, qui entreront

parfaitement dans la dynamique du progrès technique à l’œuvre depuis

les débuts de l’Ordre marchand.

D’abord, on cherchera (et on trouvera) de nouveaux moyens

d’accumuler de plus en plus d’information et d’énergie dans des volumes

de plus en plus réduits. En particulier, pour diminuer la consommation

d’énergie, de matières premières et d’eau, et les conséquences sur

l’environnement. Cela passera par des technologies conduisant à stocker

énergie et information sur des entités nanométriques : d’où l’appellation

de nanotechnologies. On ira vers la construction de nanomachines par

assemblage de molécules, ce qui exigera de repérer les atomes, de les

manipuler et de les positionner. Diverses technologies permettront

d’économiser eau, forêts et pétrole, d’utiliser des ressources encore

incertaines comme les richesses maritimes et celles de l’espace. Des

microprocesseurs utiliseront des biomolécules de l’ADN et des peptides.

Ils serviront à fabriquer des nano-ordinateurs. Des nanocentrales

d’énergie utiliseront des piles à hydrogène. Des autorépliqueurs seront

capables de se réparer eux-mêmes et de se reproduire. Par ailleurs, des

progrès techniques majeurs amélioreront l’efficacité écologique des

matériaux, de la propulsion, de l’aérodynamique, des structures, des

combustibles, des moteurs, des systèmes.

Ces technologies modifieront radicalement la façon dont sont produits

les objets actuels. Elles permettront de consommer beaucoup moins

d’énergie par unité produite, de mieux gérer l’eau potable, les déchets

urbains et les émissions polluantes ; elles amélioreront les

caractéristiques des produits alimentaires, des vêtements, des logements,

des véhicules, des équipements ménagers et des objets nomades.

D’autres objets nomades miniaturiseront les moyens d’informer, de

distraire, de communiquer, de transporter, augmentant massivement

l’ubiquité nomade. L’objet nomade unique sera intégré au corps d’une

façon ou d’une autre. Il servira de capteur et de contrôleur. Des matières

plastiques spécifiques, récupérables et recyclables, permettront de

transformer les vêtements en objets nomades connectés. D’autres

matières plastiques deviendront des écrans jetables, ce qui permettra de

réaliser des murs-images dans les lieux publics et dans des maisons

connectées ; cela bouleversera la façon d’éclairer, de construire, de lire,

d’habiter, de vivre le nomadisme. Des robots personnalisés aideront les

invalides, puis les valides, dans leur vie quotidienne ; ils permettront de

participer simultanément à plusieurs réunions virtuelles, et de reproduire

– au moins virtuellement – une personne disparue ou fantasmée. Des

voitures autoguidées permettront de ne plus avoir à conduire, du moins

sur autoroute. Des avions hypersoniques mettront Tokyo et Los Angeles

à moins de quatre heures de n’importe quel point du Pacifique ; des

bateaux mettront tous les ports d’Asie à moins de vingt-quatre heures les

uns des autres et réduiront la traversée du Pacifique à trois jours.

Diverses sociétés privées enverront des touristes dans des hôtels placés

en orbite ; elles organiseront des voyages vers la Lune, puis vers Mars.

Vers 2040, s’amorcera l’essentiel, qui diminuera massivement le coût

d’organisation des démocraties de marché, rétablira la rentabilité de

l’industrie, réduira progressivement à néant le rôle des États et détruira

peu à peu l’ordre polycentrique : des objets nouveaux prendront, comme

moteurs de la croissance, le relais des automobiles, des machines à laver,

des objets nomades : il s’agira d’objets de surveillance, remplaçant de

nombreuses fonctions de l’État que je nommerai surveilleurs.

Les services d’éducation, de santé, de souveraineté seront ainsi

progressivement remplacés – comme ce fut le cas avec les transports, les

services domestiques, la communication – par des machines produites en

série ; ce qui ouvrira, une nouvelle fois, de nouveaux marchés aux

entreprises et augmentera la productivité de l’économie. Comme il

s’agira là de toucher à des services essentiels à l’ordre social, constitutifs

même des États et des peuples, cela modifiera radicalement les relations

à l’imaginaire individuel et collectif, à l’identité, à la vie, à la

souveraineté, au savoir, au pouvoir, à la nation, à la culture, à la

géopolitique.

Là se situe la plus profonde révolution qui nous attend dans le

prochain demi-siècle.

Ces surveilleurs ne surgiront pas tout prêts de l’imagination de

chercheurs farfelus ou de techniciens illuminés ; ils répondront aux

impératifs financiers de l’Ordre marchand, toujours à l’affût de nouveaux

moyens de réduire le temps nécessaire à la production des objets

existants, d’augmenter la capacité des réseaux, de réduire les dépenses

collectives, de valoriser l’usage du temps, de transformer des désirs et

des besoins en richesses marchandes.

Ce processus se déroulera en deux étapes, que je nomme

hypersurveillance et autosurveillance.

Quand la loi du marché commencera à l’emporter sur celle de la

démocratie, les services publics d’éducation, de soins, de sécurité, puis

de justice et de souveraineté commenceront à être concurrencés par des

entreprises privées. Les États seront tenus de traiter les chaînes de

cliniques étrangères comme les hôpitaux publics, les filiales d’universités

privées étrangères comme les universités nationales.

Des compagnies privées de sécurité, de police, de renseignement

concurrenceront les polices nationales dans la surveillance des

mouvements et des données, pour le compte de compagnies d’assurances

et d’entreprises, qui voudront tout savoir de leurs employés, de leurs

clients, de leurs fournisseurs, de leurs concurrents, de leurs risques ; et

qui voudront protéger leurs actifs, matériels, financiers, intellectuels,

contre diverses menaces. Ce transfert vers le privé réduira peu à peu les

dépenses publiques et aidera à économiser les ressources rares. Il

s’inscrira, comme on l’a vu précédemment, dans la foulée de l’apparition

de services permettant de suivre à la trace objets et gens. L’ubiquité

nomade ouvre à l’hypersurveillance quand celui qui est connecté laisse

trace de son passage.

Des services privés géreront ensuite les droits sociaux et les services

administratifs. On pourra recevoir un document administratif ou une

allocation plus rapidement en payant plus cher : c’est déjà le cas en

Grande-Bretagne. D’ores et déjà, l’État s’est déchargé, en beaucoup de

lieux, d’innombrables décisions, confiées à de hautes autorités

indépendantes qui le dégagent de toute responsabilité.

Autrement dit, en échange d’une baisse d’impôt qui avantagera surtout

les plus riches, les services publics deviendront payants, ce qui pénalisera

les plus pauvres. Et comme ces entreprises privées en concurrence

devront dépenser des sommes considérables pour attirer les clients, ce

que n’a pas à faire un service public, le coût final du service pour le

client augmentera d’autant.

Les usagers, personnes privées ou entreprises, deviendront des

consommateurs, tenus de payer directement leurs services, soit sous

forme d’achat direct aux prestataires, soit sous forme de primes versées à

des compagnies d’assurances – privées ou publiques –, substituts aux

impôts, qui diminueront massivement.

Ces compagnies d’assurances exigeront non seulement que leurs

clients paient leurs primes (pour s’assurer contre la maladie, le chômage,

le décès, le vol, l’incendie, l’insécurité), mais elles vérifieront aussi qu’ils

se conforment à des normes pour minimiser les risques qu’elles auront à

couvrir. Elles en viendront progressivement à dicter des normes

planétaires (quoi manger ? quoi savoir ? comment conduire ? comment se

conduire ? comment se protéger ? comment consommer ? comment

produire ?). Elles pénaliseront les fumeurs, les buveurs, les obèses, les

inemployables, les mal protégés, les agressifs, les imprudents, les

maladroits, les distraits, les gaspilleurs. L’ignorance, l’exposition aux

risques, les gaspillages, la vulnérabilité seront considérés comme des

maladies. Les autres entreprises devront elles aussi obéir à des normes

afin de réduire les risques de catastrophes industrielles, d’accidents du

travail ou d’agressions externes voire de gaspillages de ressources

réelles. D’une certaine façon, toutes les entreprises seront ainsi poussées

à tenir compte dans leurs décisions de l’intérêt général. Certaines feront

même de leur « citoyenneté » une des dimensions de leur image et de

leur action.

La montée des risques liés au vieillissement, à la croissance urbaine,

aux catastrophes provoquées par les dérèglements écologiques, aux

attentats augmentera peu à peu la part de ces primes d’assurances dans le

revenu national, en même temps que baissera la part des prélèvements

obligatoires.

Les entreprises devront à la fois respecter les normes que leur

imposeront les compagnies d’assurances et imposer à leurs collaborateurs

– dont ils paieront une partie des cotisations – de respecter d’autres

normes : surveiller sa santé, son savoir, sa vigilance, ses propriétés,

économiser les ressources rares, se soigner, se former, se protéger – et

plus généralement être en forme – deviendront des comportements

socialement nécessaires.

Pour que les compagnies d’assurances soient économiquement

rentables, chacun – personne privée, entreprise – devra ainsi accepter

qu’un tiers vérifie sa conformité aux normes ; pour cela, chacun devra

accepter d’être surveillé.

Surveillance : maître mot des temps à venir.

Ainsi verra d’abord le jour une hypersurveillance. Les technologies

permettront de tout savoir des origines des produits et du mouvement des

hommes, ce qui aura aussi, dans un avenir plus lointain, des applications

militaires essentielles. Des capteurs et des caméras miniatures placés

dans tous les lieux publics, puis privés, dans les bureaux et les lieux de

repos, et finalement sur les objets nomades eux-mêmes, surveilleront les

allées et venues ; le téléphone permet déjà de communiquer et d’être

repéré ; des techniques biométriques (empreintes, iris, forme de la main

et du visage) permettront la surveillance des voyageurs, des travailleurs,

des consommateurs. D’innombrables machines d’analyse permettront de

surveiller la santé d’un corps, d’un esprit ou d’un produit.

L’objet nomade unique sera en permanence localisable. Toutes les

données qu’il contiendra, y compris les images de la vie quotidienne de

chacun, seront stockées et vendues à des entreprises spécialisées et à des

polices publiques et privées. Les données individuelles de santé et de

compétences seront tenues à jour par des bases de données privées qui

permettront d’organiser des tests prédictifs en vue de traitements

préventifs. La prison elle-même sera remplacée progressivement par la

surveillance à distance d’un confinement à domicile.

Plus rien ne restera caché ; la discrétion, jusqu’ici condition de la vie

en société, n’aura plus de raison d’être. Tout le monde saura tout sur tout

le monde ; on évoluera vers moins de culpabilité et plus de tolérance.

L’oubli était teinté hier de remords ; demain, la transparence incitera à ne

plus en avoir. La curiosité, fondée sur le secret, disparaîtra aussi, pour le

plus grand malheur des journaux à scandales. Du coup, la célébrité aussi.

Un peu plus tard, vers 2050, le marché ne se contentera pas d’organiser

la surveillance à distance : des objets industriels produits en série

permettront à chacun d’autosurveiller sa propre conformité aux normes :

des autosurveilleurs apparaîtront. Des machines permettront à chacun –

entreprise ou personne privée – de surveiller sa consommation d’énergie,

d’eau, de matières premières, etc. ; d’autres encore d’autosurveiller son

épargne et son patrimoine. Ces machines permettront aussi de gagner du

temps de vie. Déjà le miroir, la balance, le thermomètre, l’alcootest, les

tests de grossesse, les électrocardiographes, d’innombrables capteurs

mesurent des paramètres, les comparent à une valeur dite normale et

annoncent à chacun le résultat du test. Des technologies démultiplieront

ces moyens de surveillance portative : des ordinateurs seront intégrés aux

vêtements par des nanofibres et miniaturiseront davantage encore ces

autosurveilleurs du corps. Des puces électroniques sous-cutanées

enregistreront continuellement les battements du cœur, la pression

artérielle, le taux de cholestérol. Des microprocesseurs branchés sur

différents organes surveilleront leurs écarts de fonctionnement par

rapport à des normes. Des caméras miniatures, des senseurs

électroniques, des biomarqueurs, des nanomoteurs, des nanotubes

(capteurs microscopiques qu’on pourra introduire dans les alvéoles

pulmonaires ou dans le sang) permettront à chacun de mesurer en

permanence – ou périodiquement – les paramètres de son propre corps.

De même apparaîtront, en matière d’éducation et d’information, des

instruments et des logiciels d’autosurveillance de la conformité à des

normes de savoir ; ils organiseront la vérification des connaissances :

l’ubiquité nomade de l’information deviendra contrôle permanent du

savoir.

Pendant quelque temps encore, seuls médecins et professeurs (qui

collaboreront à la production et à l’expérimentation de ces

autosurveilleurs) seront autorisés à s’en servir. Puis ces objets seront

miniaturisés, simplifiés, fabriqués à coût très bas et rendus disponibles à

tous, en dépit de la forte opposition des experts qu’ils concurrenceront.

La surveillance deviendra nomade et autonome. Chacun renouvellera

avec passion ces instruments : la peur de la dégradation physique et de

l’ignorance, la familiarité croissante avec les objets nomades, la méfiance

grandissante envers les corporations médicale et enseignante, la foi dans

l’infaillibilité technologique ouvriront d’énormes marchés à ces diverses

gammes d’appareils. Les compagnies d’assurances y pousseront,

soucieuses d’ajuster en permanence leurs primes à l’évaluation des

risques encourus par chacun de leurs clients. Elles exigeront donc de

leurs clients qu’ils fassent la preuve qu’ils utilisent des autosurveilleurs.

Les praticiens se trouveront alors un nouveau rôle en soignant des

maladies qui, auparavant, n’auraient pas été détectées ; des professeurs

deviendront les tuteurs de ceux qui auront été repérés comme réfractaires

au savoir.

Une nouvelle fois, des services collectifs, cette fois étatiques,

deviendront des objets industriels produits en série. Tout ce qui se met en

place depuis quelques décennies trouvera son aboutissement. Chacun

sera devenu son propre gardien de prison. En même temps la liberté

individuelle aura atteint son paroxysme, au moins dans l’imaginaire.

Au-delà des autosurveilleurs viendront – viennent déjà – des

autoréparateurs permettant d’amender les erreurs détectées par les

autosurveilleurs. Une des premières formes de cette autoréparation aura

été les industries du maquillage, de la beauté, de la mode, de la

diététique, de la gymnastique, de la remise en forme, de la chirurgie

esthétique. Le vieillissement du monde en augmentera la nécessité. On

commencera par intégrer des dispositifs d’autoréparation dans des

systèmes artificiels tels que machines, ponts, immeubles, automobiles,

équipements ménagers, objets nomades. Puis des microprocesseurs,

d’abord fabriqués avec des matériaux organiques, ensuite à partir de

biomatériaux, s’occuperont de réparer les corps. Ils délivreront des

médicaments à intervalles réguliers ; des microcapsules seront introduites

dans le sang avec mission de repérer et détruire l’amorce d’un cancer, de

lutter contre le vieillissement du cerveau et du corps. Si l’on vient à

connaître les mécanismes génétiques des dépendances, on pourra aussi

tenter d’en bloquer ainsi les manifestations. Il sera même possible un jour

de manipuler l’intérieur de cellules sans les altérer pour réparer in vivo

les organes humains.

Au-delà de ces objets, chacun voudra aussi disposer de services et

d’accessoires de voyage pour l’ultime traversée : la valorisation du temps

s’étendra à la mise sur le marché de moyens d’atteindre à l’éternité. Au

lieu de vendre, comme jadis l’Église, des « indulgences », le marché

vendra des services de suicide, de mort médicalement assistée, de

cryogénisation, puis on commercialisera des machines permettant

d’organiser des simulacres d’agonie, des semi-suicides, des expériences

de presque-mort, des aventures extrêmes sans garantie de retour.

Ultérieurement, les progrès des neurosciences permettront d’aller

chercher, par un acte purement mental, des connaissances ou des

informations dans des bases de données externes, sans avoir eu à les

stocker dans sa propre mémoire. Des prothèses bioniques, branchées

directement sur le cerveau, aideront à lancer des ponts entre des savoirs,

à produire des images mentales, à voyager, à apprendre, à fantasmer, à

communiquer avec d’autres esprits. On sait déjà déplacer un curseur sur

un écran grâce à une image mentale transmise à un ordinateur par le biais

d’un implant électronique placé dans le cortex moteur. Cela permet déjà à

un tétraplégique d’écrire quinze mots à la minute, par simple

transmission de pensée, et de les envoyer par e-mail. La télépathie est

ainsi, déjà, une réalité. Demain, ces processus permettront de fournir de

nouvelles formes de communication directe par l’esprit, d’améliorer le

processus d’apprentissage et de création en réseau. On en fera aussi une

source d’émotions artistiques nouvelles.

La déconstruction des États

Ces technologies interviendront au moment où les dépenses

mutualisées seront de plus en plus importantes. Pays par pays, secteur par

secteur, elles réduiront progressivement le rôle de l’État et des

institutions de prévoyance publiques. Ainsi, après avoir augmenté, la part

des dépenses collectives dans le revenu national de chaque pays

diminuera massivement.

La croissance des marchés dans le monde polycentrique agira alors

dans le même sens que ces technologies et contribuera, elle aussi, à

affaiblir massivement les États. D’abord, les grandes entreprises,

appuyées sur des milliers de sociétés spécialisées, influeront sur les

médias – par un chantage à la publicité – afin d’orienter le choix des

citoyens. Puis elles affaibliront les États.

Dans un premier temps, quand les riches minorités se rendront compte

qu’elles ont davantage intérêt à ce qu’un domaine soit soumis au marché

plutôt qu’au vote, elles feront tout pour que ce domaine soit privatisé.

Ainsi, par exemple, quand une minorité riche pensera que le système des

retraites par répartition n’est plus conforme à ses intérêts, elle le fera

basculer, en nouant des alliances passagères, dans un système de retraites

par capitalisation, de telle sorte que ses pensions ne dépendent plus d’une

décision majoritaire qui pourrait lui être défavorable. De même pour la

santé, la police, l’éducation, l’environnement.

Puis le marché, par nature planétaire, transgressera les lois de la

démocratie, par nature locale. Les plus riches des membres de la classe

créative (quelque cent millions sur les deux milliards de détenteurs

d’actions, d’actifs mobiles et de savoir nomade) considéreront leur séjour

dans tout pays (y compris celui de leur naissance, et fût-ce un des maîtres

de l’ordre polycentrique) comme un contrat individuel excluant toute

loyauté et toute solidarité avec leurs compatriotes ; ils s’expatrieront s’ils

estiment ne pas en avoir pour leur argent.

De même, quand des entreprises – y compris celles des nations

devenues maîtresses de l’ordre polycentrique – estimeront que la fiscalité

et le droit qui leur sont applicables ne sont pas les meilleurs qu’elles

puissent espérer, elles déplaceront leurs centres de décision hors de leur

pays d’origine.

Les États se feront alors concurrence par une baisse massive des

impôts sur le capital et sur la classe créative, ce qui les privera

progressivement de l’essentiel de leurs ressources ; exsangues, et poussés

aussi par l’apparition des autosurveilleurs, les États abandonneront au

marché le soin de proposer la plupart des services relevant de

l’éducation, de la santé, de la sécurité et même de la souveraineté.

D’abord en délocalisant les services publics dans les pays à bas coût de

main-d’œuvre, puis en les privatisant. Alors les impôts baisseront, les

revenus minima et les statuts protégeant les plus faibles seront balayés ;

la précarité se généralisera.

Faute d’État, les entreprises favoriseront ainsi de plus en plus les

consommateurs contre les travailleurs dont les revenus diminueront. Les

technologies de l’autosurveillance organiseront et accéléreront ce

processus en favorisant le consommateur contre l’usager du service

public, le profit contre le salaire, en donnant toujours plus de pouvoir aux

compagnies d’assurances et de distraction aux producteurs

d’autosurveilleurs.

Commencera alors, au plus tard vers 2050, une lente déconstruction

des États, nés pour certains il y a plus de mille ans. La classe moyenne,

principal acteur de la démocratie de marché, retrouvera la précarité à

laquelle elle croyait avoir échappé en se détachant de la classe ouvrière ;

le contrat l’emportera de plus en plus sur la loi ; les mercenaires, sur les

armées et sur les polices ; les arbitres, sur les juges. Les juristes de droit

privé feront florès.

Pendant un certain temps, les États des pays maîtres de l’ordre

polycentrique pourront encore fixer quelques règles de leur vie sociale.

La majorité politique y rejoindra la majorité économique, c’est-à-dire

l’âge auquel l’enfant deviendra un consommateur autonome. Dans

chaque pays, les partis politiques, en plein désarroi, chercheront – de plus

en plus en vain – des domaines de compétence : ni la gauche ni la droite

ne pourront empêcher la privatisation progressive de l’éducation, de la

santé, de la sécurité, de l’assurance, ni le remplacement de ces services

par des objets produits en série, ni, bientôt, l’avènement de

l’hyperempire. La droite en accélérera même l’avènement par des

privatisations. La gauche en fera autant, en donnant à la classe moyenne

les moyens d’accéder plus équitablement à la marchandisation du temps

et à la consommation privée. L’appropriation publique des grandes

entreprises ne sera plus une solution crédible ; le mouvement social

n’aura plus la force de s’opposer à la marchandisation du monde. Des

gouvernements médiocres, appuyés sur de rares fonctionnaires et des

parlementaires discrédités, manipulés par des groupes de pression,

continueront à donner un spectacle de moins en moins fréquenté, de

moins en moins pris au sérieux. L’opinion ne s’intéressera pas beaucoup

plus à leurs faits et gestes qu’elle ne s’intéresse aujourd’hui à ceux des

tout derniers monarques du continent européen.

Les nations ne seront plus que des oasis en compétition pour attirer des

caravanes de passage ; leur train de vie sera limité par les rares ressources

qu’apporteront ceux des nomades qui accepteront d’y faire halte assez

longtemps pour y produire, y commercer, s’y distraire. Les pays ne seront

plus habités durablement que par les sédentaires – forcés d’être là parce

que trop ennemis du risque, trop fragiles, trop jeunes ou trop vieux –, et

par les plus faibles, pour certains venus d’ailleurs pour y trouver un cadre

de vie plus décent.

Seuls se développeront les États qui auront su s’attirer la loyauté de

leurs citoyens en favorisant leur créativité, leur intégration et leur

mobilité sociale. Certaines nations de tradition social-démocrate et

certaines minuscules entités étatiques résisteront mieux que d’autres.

Ironie de l’Histoire : avec l’avènement de l’hyperempire, on assistera

ainsi au retour de ces cités-États qui dominèrent les débuts de l’Ordre

marchand.

Dans certains pays, pour empêcher cette destruction de l’identité

nationale, et pour faire face aux vagues d’immigration qui s’ensuivront,

des dictateurs racistes, théocratiques ou laïcs, prendront le pouvoir. En

particulier, ce qui se jouera bientôt dans des pays comme les Pays-Bas ou

la Belgique, premiers « cœurs » du monde marchand, démocraties parmi

les plus anciennes, sera révélateur de l’évolution qui touchera ensuite les

États les plus robustes et les plus soucieux de leurs libertés. On en

reparlera plus loin avec la quatrième vague de l’avenir.

Tandis que l’Afrique s’évertuera en vain à se construire, le reste du

monde commencera à se déconstruire sous les coups de la globalisation.

L’Afrique de demain ne ressemblera donc pas à l’Occident

d’aujourd’hui ; c’est bien plutôt l’Occident de demain qui ressemblera à

l’Afrique d’aujourd’hui.

Puis, à mon sens avant même la fin du XXIe siècle, le gouvernement des

États-Unis lui aussi perdra – le dernier sans doute au sein de ce monde

polycentrique – l’essentiel des instruments de sa souveraineté.

Ce sera d’abord le cas dans le monde virtuel : tout comme

l’imprimerie, on l’a vu, joua contre les pouvoirs en place, Internet jouera

contre les États-Unis. Il commencera par ne pas servir les intérêts de

Washington, puis, en favorisant la gratuité, en démultipliant les sources

d’information, en libérant les contrôles exercés sur celle-ci par les plus

riches, il videra le gouvernement des États-Unis, comme celui des autres

pays, de nombre de ses pouvoirs les plus importants. Beaucoup de gens

revendiqueront même la citoyenneté de l’univers virtuel, abandonnant

celle de tout État réel, même celle des États-Unis d’Amérique.

Dans le monde réel, les entreprises d’origine américaine délocaliseront

leurs centres de recherches et leurs sièges sociaux ; elles feront ainsi

perdre à l’État fédéral américain l’essentiel de ses ressources. Le

financement des fonctions de souveraineté, en particulier de la défense,

sera de plus en plus ardu. Enfin les citoyens ne voudront plus voir mourir

leurs enfants au combat et ne souhaiteront plus être contraints de

participer à la défense de leur pays.

Certaines forces, en particulier militaires, tenteront alors de redonner à

l’État fédéral des moyens d’agir en nationalisant des entreprises

stratégiques, en fermant les frontières, en affrontant, si nécessaire,

d’anciens alliés. Les moyens d’information mentiront, truqueront une

vérité de plus en plus inaccessible. En vain : à terme, Washington devra

abandonner le contrôle des grandes décisions économiques et politiques

au profit de chacun des États de l’Union et des grandes firmes. Les

services administratifs seront les uns après les autres privatisés. Les

prisons deviendront des entreprises privées à coût de main-d’œuvre nul.

L’armée elle-même, dernier refuge de la souveraineté, d’abord constituée

de mercenaires, sera ensuite privatisée, comme le reste.

Alors, comme autrefois l’Empire romain, l’Empire américain

disparaîtra, sans laisser d’autorité politique en place dans la nouvelle

Rome. Les États et les nations auront encore une place, apparences

nostalgiques, fantômes évanescents, boucs émissaires impuissants et

faciles de la marchandisation absolue du temps.

La marchandisation absolue du temps

Le capitalisme ira alors à son terme : il détruira tout ce qui n’est pas

lui. Il transformera le monde en un immense marché, au destin

déconnecté de celui des nations, et dégagé des exigences et servitudes

d’un « cœur ». Cet hyperempire aura, comme l’Empire américain avant

lui, et comme chacune des neuf formes de l’Ordre marchand, des aspects

formidablement libérateurs, mais aussi des dimensions extrêmement

aliénantes. Il parachèvera ce qu’a commencé le marché depuis ses

origines : faire de chaque minute de la vie une occasion de produire,

d’échanger ou de consommer de la valeur marchande.

Comme les vainqueurs de l’Empire romain, les marchés

s’empresseront d’endosser les habits des vaincus ; la société américaine

inspirera pour longtemps encore le modèle que l’hyperempire proposera

au monde. L’hyperempire poussera aussi les entreprises à entrer sur tous

les marchés de la surveillance ; il incitera tout étudiant à financer ses

propres études supérieures et sa formation permanente. Pour défendre la

propriété privée des biens, des idées, des brevets et des personnes en

l’absence d’un État, mais aussi pour protéger l’environnement, le marché

fera surgir polices, armées, justices privées, mercenaires et arbitres.

Tout temps passé à autre chose que consommer – ou accumuler des

objets à consommer de manière différée – sera considéré comme perdu ;

on en viendra à dissoudre les sièges sociaux, les usines, les ateliers pour

que les gens puissent consommer depuis chez eux tout en travaillant, en

jouant, en s’informant, en apprenant, en se surveillant ; l’âge limite de la

retraite disparaîtra ; les transports deviendront des lieux de commerce ;

les hôpitaux et les écoles laisseront la place, pour l’essentiel, à des lieux

de vente et à des services après-vente d’autosurveilleurs et

d’autoréparateurs qui deviendront, on le verra, les germes de la

cinquième vague de l’avenir.

Plus l’homme sera seul, plus il consommera, plus il se surveillera et se

distraira afin de meubler sa solitude. Une liberté individuelle sans cesse

augmentée – du moins en apparence – par les autosurveilleurs conduira

de plus en plus chacun à se considérer comme responsable de sa seule

sphère personnelle, professionnelle et privée, à n’obéir en apparence qu’à

son propre caprice et en fait aux normes fixant les exigences de sa propre

survie.

Alors que le nomade des premières sociétés, comme le citoyen des

démocraties de marché, obéissait, on l’a vu, à un ensemble de règles

complexes, expression d’ambitions collectives multiples, le citoyen de

l’hyperempire ne sera plus tenu par le moindre contrat social. En

situation d’ubiquité nomade, l’homme de demain percevra le monde

comme une totalité à son service, dans la limite des normes imposées par

les assurances à son comportement individuel ; il ne verra l’autre que

comme un outil de son propre bonheur, un moyen de se procurer du

plaisir ou de l’argent, voire les deux. Nul ne songera plus à se soucier

d’autrui : pourquoi partager quand il faut se battre ? Pourquoi faire

ensemble quand on est concurrents ? Plus personne ne pensera que le

bonheur d’autrui puisse lui être utile. Encore moins cherchera-t-on son

bonheur dans celui de l’autre. Toute action collective semblera

impensable, tout changement politique, de ce fait, inconcevable.

La solitude commencera dès l’enfance. Personne ne pourra plus forcer

des parents, biologiques ou adoptifs, à respecter et aimer leurs enfants

assez longtemps pour les élever. Adultes précoces, les plus jeunes

souffriront d’une solitude que ne compensera plus aucun des réseaux des

sociétés antérieures. De même, de plus en plus de gens âgés, vivant

davantage et donc plus longtemps seuls que par le passé, ne connaîtront

un jour presque plus personne parmi les vivants. Le monde ne sera alors

qu’une juxtaposition de solitudes, et l’amour une juxtaposition de

masturbations.

Pour contrecarrer cette solitude, beaucoup choisiront de partager à tout

âge, avec d’autres, provisoirement ou durablement, un toit, des biens, des

avantages, des combats, des jeux, en l’absence même de toute vie

sexuelle commune, en tout cas sans obligation de fidélité, en acceptant la

multiplicité de leurs partenaires respectifs. Beaucoup chercheront dans

ces réseaux d’infinies occasions de rencontres précaires, rémunérées ou

non. Ils trouveront dans les objets d’autosurveillance et les drogues

d’autoréparation des substituts à leur solitude.

Pour gérer le temps marchand, les deux industries dominantes

resteront l’assurance et la distraction. Les compagnies d’assurances (et

les institutions de couverture des risques des marchés financiers) créeront

des polices privées qui organiseront d’abord l’hypersurveillance des

entreprises, des consommateurs et des travailleurs. Elles dépenseront des

sommes considérables pour façonner l’opinion publique et s’attacher

leurs clients ; elles exigeront d’eux l’obligation du respect des normes,

puis l’achat d’autosurveilleurs. Pour les plus pauvres, la micro-assurance

ne sera plus, comme dans la neuvième forme, un instrument de

promotion de la démocratie, mais son substitut. De même, les industries

du divertissement utiliseront les technologies de la surveillance, en

proposant des spectacles sans cesse adaptés aux réactions des spectateurs,

dont les émotions seront en permanence captées, surveillées, et intégrées

dans le spectacle. La gratuité résiduelle servira de support à de nouvelles

consommations. L’autosurveillance se grimera en information, en jeu ou

en distraction pour ne pas paraître se réduire à la gestion d’une peur. Ce

qui subsistera de la politique deviendra aussi pure mise en scène d’une

représentation donnée par les politiciens, intermittents d’un spectacle

délaissé.

Les entreprises nomades

Dès 2020, soit bien avant que l’hyperempire ne renverse les nations,

beaucoup d’entreprises commenceront à ne plus avoir de base sédentaire.

Elles seront soit des regroupements provisoires d’individus, soit des

rassemblements durables de tribus. Dans les deux cas, en compétition

féroce les unes contre les autres pour conquérir clients et investisseurs.

Les premières, organisées sur le modèle des troupes de théâtre,

rassembleront – rassemblent déjà – des compétences et des capitaux pour

remplir une tâche déterminée. Leur durée de vie dépendra des projets de

ceux qui les auront fondées, de leurs capacités à inventer des produits

nouveaux, de la décision de leurs financiers et de leurs clients. Comme

l’espérance de vie des gens aura beaucoup augmenté, ces entreprises

vivront bien moins longtemps que ceux qui y travailleront. La plupart

d’entre elles disparaîtront au plus tard avec leurs créateurs ; leurs

employés seront des intérimaires embauchés pour remplir une tâche

donnée. Leur travail, de plus en plus contraint par les exigences de la

rentabilité, du juste-à-temps, du sur mesure, sera de plus en plus

stressant, flexible et précaire. Ces « troupes » – des entreprises – joueront

dans des « théâtres » – les marchés qui les accueillent – aussi longtemps

qu’elles auront des « spectateurs » – des clients. Elles se disperseront

après avoir monté une « pièce » – un produit – ou plusieurs. Les microentreprises construiront l’essentiel de ces « compagnies théâtrales ».

Beaucoup seront des multinationales minuscules, composées de quelques

associés localisés en tout lieu de la planète. Le travail créatif sera, comme

toujours, la principale source de richesses.

Les entreprises de la seconde catégorie, beaucoup plus rares, seront

durablement organisées selon le modèle des cirques ou des studios de

cinéma, c’est-à-dire autour d’un nom, d’une histoire, d’un projet. Elles

rassembleront plusieurs troupes (employées intérimaires, sans cesse

remplacées par d’autres). Elles donneront leurs représentations en des

lieux sans cesse changeants, là où se trouveront les marchés. Le public

sera attiré par la renommée passée du cirque, et viendra consommer leurs

produits sans les connaître à l’avance – alors qu’il devra connaître avec

précision ceux des « théâtres » avant de s’y rendre. Leur première qualité

sera de savoir sélectionner les spectacles à proposer chaque saison. Leurs

cultures, leurs langues, leurs localisations seront mobiles et précaires.

Leurs conseils d’administration seront formés de professionnels de la

gouvernance très bien rémunérés. Leurs dirigeants devront avoir le temps

de penser le long terme pour chercher de nouvelles attractions ; ils

devront gérer des processus de production flexibles, des équipes de

commercialisation locales, des marketings spécifiques avec des équipes

spécialisées dans la coordination mondiale. Ils devront tout faire pour

développer la créativité de leurs collaborateurs, même de passage, et la

loyauté de leurs clients, même épisodiques.

Ces firmes seront en fait des assembleurs, des « ensembliers »

réunissant des modules fabriqués par des sous-traitants spécialisés, euxmêmes « troupes de théâtre » en compétition impitoyable les unes avec

les autres. Elles seront, pour l’essentiel, des réseaux d’associés nomades.

Pour garder ceux de leurs collaborateurs auxquels elles tiendront, elles

leur offriront tout ce qu’un État procurait : du cadre de vie à la sécurité,

de l’assurance à la formation. Leur principal actif sera leur marque,

qu’elles protégeront et feront vivre, pour donner envie aux

consommateurs de leurs produits futurs. Elles financeront d’énormes

programmes de communication afin de se constituer en références dans

un univers particulier. Elles incarneront des valeurs que chaque

consommateur voudra à son tour incarner, des lieux où chacun souhaitera

se rendre. Elles prendront en compte les valeurs environnementales et

sociales, et remplaceront en partie les fonctions abandonnées par les

gouvernements, au moins en finançant largement les ONG. Les

principaux « cirques » seront des entreprises industrielles travaillant dans

les infrastructures, les machines-outils, les moteurs, l’alimentation,

l’équipement ménager, le vêtement, le transport, le tourisme, la

distribution, la beauté, la forme, la distraction, l’énergie, l’information, la

finance, l’assurance, la défense, la santé, l’éducation. On en verra surgir

aussi dans les domaines de l’environnement, de la sécurité privée, du

mercenariat, de l’arbitrage, des surveilleurs, des infrastructures de

réseaux, en particulier de finance, de voirie, d’équipements urbains,

d’environnement, de transports et de communication. De gigantesques

marchés s’ouvriront plus que jamais pour les produits destinés aux plus

pauvres. En particulier, le microcrédit deviendra plus important que le

système bancaire traditionnel. Des compagnies d’assurances se porteront

acquéreurs des principaux de ces « cirques » et en assureront la

croissance.

Des « cirques » auront l’audace et l’intelligence de changer

radicalement de positionnement, comme l’ont fait Nokia ou General

Electric.

Les premiers « cirques » seront essentiellement d’origine américaine

ou rattachés à des valeurs américaines ; car c’est là que se trouveront les

entités les mieux capables de réunir les moyens d’un projet mondial

durable. On peut déjà nommer parmi eux : AIG pour l’assurance,

Citigroup pour la banque, Disney pour la distraction, Bechtel pour

l’ingénierie, Whirlpool pour l’équipement ménager, United Health Group

pour la santé, Pearson pour l’éducation, Walmart pour la distribution,

Exxon pour l’énergie, Microsoft pour le logiciel, Boeing pour la défense

et l’aviation, Nike pour le vêtement, Motorola pour la communication,

Coca-Cola pour les boissons et l’alimentation. Peu seront européennes :

peut-être Nokia, L’Oréal, Nestlé, Danone, Mercedes, Vuitton, HSBC,

Sanofi. Les « cirques » seront ensuite indiens, brésiliens, japonais,

chinois, russes, mexicains.

Puis ces firmes se détacheront d’une base nationale et deviendront

totalement nomades. Elles dureront en général beaucoup plus longtemps

que les empires financiers ou les fonds d’investissement qui en seront

temporairement propriétaires. Les entreprises cesseront d’être

hiérarchiques pour devenir labyrinthiques ; d’être uniformes pour devenir

des conglomérats d’entreprises locales, produisant à la demande des

biens sur mesure.

Certains de ces « cirques » iront – vont déjà, pour certains – jusqu’à

créer leur propre monnaie, afin de fidéliser leurs fournisseurs et leurs

clients. Ils le feront sous forme de « points » offerts en cadeau à leurs

partenaires ; puis ils organiseront la transférabilité de ces points hors de

leurs propres circuits. Personne, bientôt, pas même le gouvernement des

États-Unis, ne pourra s’y opposer.

Si, dans un demi-siècle ou moins, des compagnies d’assurances

parviennent à contrôler les principales entreprises et à imposer leurs

normes aux États, si des mercenaires privés remplacent les armées, si des

monnaies d’entreprises se substituent aux principales devises, alors

l’hyperempire aura triomphé.

Face aux États affaiblis, agonisants, voire volatilisés, dans la négation

du droit et l’impunité qu’impliquera l’hyperempire, se développeront

deux autres catégories d’entreprises : pirates et relationnelles.

D’abord se renforceront celles des entreprises que les États n’auront

plus les moyens d’interdire : présentes depuis les débuts de l’Ordre

marchand, les entreprises pirates verront leur marché s’élargir. Certaines

exerceront des activités licites sans respecter toutes les lois (en particulier

fiscales). D’autres exerceront des activités criminelles (trafics de drogue,

d’armes, d’êtres humains, jeux illicites, trafic d’influence, blanchiment

d’argent, copies de produits de marque) et utiliseront la violence. Leur

chiffre d’affaires dépassera même un jour celui de l’économie licite. Elles

blanchiront leur argent, qui reviendra en partie sur le marché légal,

qu’elles perturberont de plus en plus. Elles s’interpénétreront même avec

des entreprises de l’économie de marché qu’elles financeront et établiront

avec elles des entreprises conjointes. Pour triompher, elles se doteront de

tous les attributs des États en voie de déshérence : réseaux de

communication, instruments de collecte de ressources, armements. Elles

contrôleront les moyens d’information et en feront un instrument de

propagande et de mensonge à leur service, par la peur et la corruption.

Elles se doteront de systèmes de microfinance, nourris par l’argent sale,

pour séduire et financer les plus déshérités. Elles seront aussi, on le verra

au chapitre suivant, les acteurs clés et les initiateurs de la quatrième

vague de l’avenir, celle de l’hyperconflit.

Ensuite, en réaction contre ces contradictions de la globalisation

marchande, des entreprises à but non lucratif, relationnelles, viendront

exercer certaines des fonctions que les États ne sauront plus remplir : les

ONG, les fondations, du Sud et du Nord, en font déjà partie. En recréant

de la gratuité et du bénévolat, elles aussi s’imbriqueront dans le marché,

qui les financera et établira avec elles des entreprises conjointes. Elles

feront naître, par leur existence même, la cinquième vague de l’avenir,

l’hyperdémocratie, où, on le verra, des institutions démocratiques

planétaires contribueront à équilibrer l’hyperempire.

Les maîtres de l’hyperempire :

les hypernomades

Les maîtres de l’hyperempire seront les vedettes des « cirques » et des

« compagnies théâtrales » : détenteurs du capital des « entreprisescirques » et d’un actif nomade, stratèges financiers ou d’entre prises,

patrons des compagnies d’assurances et de loisirs, architectes de

logiciels, créateurs, juristes, financiers, auteurs, designers, artistes,

matriceurs d’objets nomades, je les nomme ici hypernomades.

Ils seront quelques dizaines de millions, femmes autant qu’hommes,

pour beaucoup employés d’eux-mêmes, vaquant de « théâtre » en

« cirque », impitoyables compétiteurs, ni employés ni employeurs mais

occupant parfois plusieurs emplois à la fois, gérant leur vie comme un

portefeuille d’actions.

Par le jeu d’une compétition très sélective, ils constitueront une

nouvelle classe créative, une hyperclasse, qui dirigera l’hyperempire. Ils

vivront dans tous les « cœurs » du monde polycentrique. Ils devront

défendre la propriété de leurs capitaux, de leurs créations, de leurs

logiciels, de leurs brevets, de leurs tours de main, de leurs recettes et de

leurs œuvres d’art. Ils parleront de plus en plus de langues, aidés en cela

par des machines à traduire. À la fois hypocondriaques, paranoïdes et

mégalomanes, narcissiques et égocentriques, les hypernomades

chercheront à avoir accès aux autosurveilleurs les plus récents et aux

drogues électroniques et chimiques délivrées par des autoréparateurs. Ils

voudront vivre plus vieux que tous les autres ; ils expérimenteront des

techniques qui leur permettront d’espérer doubler leur temps de vie. Ils

sacrifieront à toutes les recettes de la méditation, de la relaxation et de

l’apprentissage de l’amour de soi.

Pour eux, l’apprentissage sera une nécessité vitale ; la curiosité, une

exigence absolue ; la manipulation, une pratique courante. Spécifiques

seront leurs canons esthétiques, leurs distractions, leur culture. Celle-ci

sera plus que jamais labyrinthique ; leur besoin de modeler et d’inventer

les conduira à faire disparaître pour eux-mêmes les frontières entre

travailler, consommer, créer, se distancer.

Ils inventeront ainsi le meilleur et le pire d’une société planétaire

volatile, insouciante, égoïste et précaire. Arbitres des élégances, maîtres

des richesses et des médias, ils ne se reconnaîtront aucune allégeance, ni

nationale, ni politique, ni culturelle. Ils se vêtiront de plus en plus comme

des nomades, rappelant par leurs tenues leurs périples, leurs prothèses et

leurs réseaux. Ils seront les mécènes d’artistes multiformes qui mêleront

des formes d’art virtuel dans lesquelles les émotions seront suscitées,

mesurées, captées et modifiées par des autosurveilleurs. Ils vivront dans

des cités privées, à l’abri de murs gardés par des mercenaires.

Greenwich, dans le Connecticut, en est déjà un premier exemple. Ils

feront monter les prix des œuvres d’art et de l’immobilier.

Le couple ne sera plus leur principale base de vie et de sexualité ; ils

choisiront plutôt, dans la transparence, les amours simultanées,

polygames ou polyandres. Collectionneurs, hommes et femmes, plus

intéressés par la chasse que par les proies, accumulant et exhibant leurs

trophées, sans cesse mobiles pour s’étourdir, ils seront, pour beaucoup,

les enfants de familles mouvantes, recomposées, sans base géographique

ou culturelle. Ils ne seront loyaux qu’à eux-mêmes, s’intéresseront

davantage à leurs conquêtes, à leur cave à vins, à leurs autosurveilleurs, à

leurs collections d’œuvre d’art, à l’organisation de leur vie érotique et de

leur suicide qu’à l’avenir de leur progéniture, à laquelle ils ne légueront

plus ni fortune ni pouvoir. Ils n’aspireront pas non plus à diriger les

affaires publiques ni à être au-devant de la scène ; la célébrité passera, à

leurs yeux, pour une malédiction.

Quelques-uns, plus cyniques que les autres, se mettront au service de

l’économie pirate et en deviendront les maîtres. On les retrouvera comme

les acteurs principaux de la quatrième vague de l’avenir.

D’autres, au contraire, développeront une conscience aiguë des enjeux

planétaires et investiront, fortune faite, dans l’action humanitaire ; ils

deviendront – parfois simplement pour se donner une posture – altruistes.

Ils seront les animateurs des entreprises relationnelles, les tenants d’une

démocratie planétaire. On les retrouvera parmi les principaux acteurs de

la cinquième vague de l’avenir.

Comme toutes les autres classes créatives avant elle, celle-ci exercera

une influence déterminante sur le mode de vie de ceux qui s’évertueront

à l’imiter.

Les nomades virtuels :

des sports au spectacle vivant

Juste en dessous des hypernomades, quelque quatre milliards de

sédentaires salariés et leurs familles seront, en 2040, les principaux

consommateurs solvables : cols blancs, commerçants, médecins,

infirmières, avocats, juges, policiers, administrateurs, enseignants,

développeurs, chercheurs en laboratoire, techniciens de l’industrie,

ouvriers qualifiés, employés de service. La plupart d’entre eux n’auront

plus de lieu de travail fixe. Sans cesse joignables, ils devront surveiller en

permanence leur « employabilité », c’est-à-dire leur forme (pour

travailler physiquement) et leur savoir (pour travailler

intellectuellement). Pour les plus jeunes, voyager sera signe d’une

progression vers l’hyperclasse : plus un employé sédentaire voyagera,

plus il gravira les échelons dans la hiérarchie de sa firme.

Comme les travailleurs manuels non qualifiés furent la force sociale et

politique dominante des trois premiers quarts du XXe siècle, les masses de

sédentaires qualifiés domineront la scène sociale et politique des trois

prochaines décennies.

Ils auront à souffrir du retour du nomadisme : la délocalisation des

entreprises et l’immigration des travailleurs feront baisser leurs revenus.

Ils regretteront le temps où les frontières étant fermées l’emploi était

assuré pour la vie, les objets durables, les mariages scellés une fois pour

toutes, les lois intangibles. Ils idéaliseront le statut de fonctionnaire ; ils

assimileront un emploi garanti à vie à un patrimoine, et le traitement

correspondant à une rente. Ceux qui travailleront pour ce qu’il restera de

l’État ou de ses dépendances seront de moins en moins nombreux ; leur

statut sera de plus en plus précaire. Ceux-là feront tout pour retarder la

déconstruction des États, y compris par la violence.

Les classes moyennes, sédentaires par nature, prendront peur des

maladies dont le nomadisme accélérera la propagation. Ils revendiqueront

le droit à l’enracinement, à la lenteur. Certains se cloîtreront dans

l’autisme d’une pratique assidue des objets nomades, dans l’obsession

narcissique des autosurveilleurs, à l’instar des otaku japonais, ces

fanatiques du nomadisme virtuel, de l’écoute autistique de la musique et

de l’autosurveillance du corps. D’autres choisiront de refuser le

mouvement par l’obésité : plus du quart des adultes américains (31 %),

10 % des Européens sont aujourd’hui considérés comme obèses ; à

terme, plus de la moitié de la population sédentaire pourrait être affectée

par ce fléau, reflet d’un refus du nomadisme à venir.

Pour ces classes moyennes, s’assurer et se distraire seront les réponses

majeures aux enjeux du monde. S’assurer : telle sera leur obsession. Se

distraire : leur façon d’oublier.

Les industriels de l’assurance développeront pour ces milliards de

sédentaires des produits spécifiques couvrant les risques de précarité, de

chômage, de maladie, de mouvement, d’incertitude, de désordre, et ce

dans tous les domaines, économiques, financiers, culturels : ils pourront

même un jour s’assurer contre le chagrin d’amour, l’impuissance

sexuelle, l’insuffisance intellectuelle ou la privation d’amour maternel.

Les industriels de la distraction inventeront de nouvelles façons de leur

faire partager – virtuellement – l’existence des hypernomades et de leur

donner ainsi accès à un nomadisme virtuel.

Les classes moyennes, en particulier, vivront par procuration la vie des

hypernomades par la pratique de quatre sports principaux, tous

simulacres du mouvement, tous solitaires, représentations idéalisées de la

compétition dans l’hyperempire, où chacun sera supposé avoir sa

chance ; tous pratiqués par d’anciennes élites des « cœurs » précédents,

tous praticables et permettant de progresser : l’équitation, le golf, la voile

et la danse. Ces simulacres de voyages leur permettront de mimer une

rupture avec le monde tout en bénéficiant de sa logistique : à travers des

parcours sûrs, dans des forêts domestiquées, le long de côtes sans pirates,

avec des services de secours efficaces, des club-houses, des havres, des

refuges accueillants. Pour être bon cavalier, bon golfeur, bon marin ou

bon danseur, il faudra faire montre des qualités du voyageur (habileté,

intuition, tolérance, grâce, ténacité, courage, lucidité, prudence, sens du

partage, équilibre) sans en endurer les fatigues. Des autosurveilleurs

permettront de s’entourer, pour chacun de ces sports à domicile,

d’univers virtuels en trois dimensions ou de les pratiquer virtuellement.

Ces sports permettront aussi aux sédentaires de vivre de façon ludique les

exigences de la compétition, de trouver du plaisir à progresser, de se

familiariser avec les autosurveilleurs, d’éprouver l’illusion d’être des

hypernomades alors même que ceux-ci auront depuis longtemps

abandonné ces distractions. Ils devront prouver des émotions de plus en

plus fortes.

Les sédentaires paieront aussi de plus en plus cher pour assister en

temps réel au spectacle de sports d’équipe, eux aussi simulacres

sophistiqués de la vie des hypernomades : les acteurs de ces matches, en

concurrence impitoyable, aux règles de plus en plus violentes, rapides,

meurtrières tentent de pénétrer dans une citadelle adverse défendue par

un sédentaire (le goal au football) ou par d’autres nomades (au basket, au

football américain, au rugby ou au base-ball). Ces spectacles, derniers

lieux de rencontre, seront aussi les ultimes sujets de conversation. Les

nouvelles technologies permettront d’y donner accès sur tous les médias,

à deux ou à trois dimensions, et de s’en servir même pour autosurveiller

ses propres émotions. Les spectateurs pourront se livrer en ligne à des

matchs de football opposant des milliers de joueurs. Les grandes

compétitions de ces sports, et d’abord celles du premier d’entre eux, le

football, constitueront des marchés importants pour des « entreprisescirques » organisatrices de spectacles.

Toujours imitateurs des hypernomades, certains de ces nomades

virtuels iront aussi grossir les rangs des consommateurs de drogues :

alcool, cannabis, opium, morphine, héroïne, cocaïne, produits de

synthèse (amphétamines, méthamphétamines, ecstasy). Des drogues

chimiques, biologiques, électroniques, distribuées par des

« autoréparateurs », deviendront des produits de consommation de masse

d’un monde sans loi ni police dont les principales victimes seront les

infranomades.

Les victimes de l’hyperempire :

les infranomades

L’hyperempire fera en effet triompher le marché à l’échelle du monde,

mais n’en fera pas disparaître la pauvreté, qui touchera encore une grande

part de l’humanité : le nombre de ceux que je nomme infranomades, qui

vivront en dessous du seuil de pauvreté, c’est-à-dire avec moins de 1,25

dollar par jour, avoisinera le milliard en 2015 au lieu de 1,4 milliard en

2005 et 1,9 milliard en 1981.

Les États, affaiblis, ne pourront plus financer des revenus décents

d’assistance ; les tentatives pour réduire le nombre des plus pauvres par

le seul jeu des forces du marché se solderont par un échec : la croissance

ne fournira pas assez d’emplois ; la production de biens spécifiques

destinés à cette catégorie ne suffira pas à la faire accéder aux biens de

base ; le marché ne saura pas, par lui-même, installer dans les

mégalopoles les infrastructures rendues nécessaires par la croissance du

nombre des citadins.

Les infranomades seront, dès lors, de plus en plus vulnérables aux

épidémies, au manque d’eau, à la désertification, au réchauffement

climatique ; ils seront de plus en plus contraints de se déplacer de la

campagne vers la ville, puis de ville en ville, pour fuir la misère, la

sécheresse, chercher un emploi et un logement.

Ils seront de plus en plus disponibles pour toutes les révoltes et

nourriront l’économie pirate. Ils seront aussi les principales cibles des

marchands d’utopies et deviendront les acteurs majeurs, et les premières

victimes, de l’hyperconflit, s’il a lieu. Mais ils seront aussi les principaux

enjeux et les grands vainqueurs de l’hyperdémocratie, si celle-ci se

matérialise.

En attendant, pire défaite, nul ne saura plus organiser la gouvernance

de l’hyperempire.

La gouvernance de l’hyperempire

Cette victoire du marché sur la démocratie créera une situation

pratiquement inédite : un marché sans État. Or, tous les théoriciens

reconnaissent qu’un tel marché suscite l’apparition de cartels, sous-utilise

les forces productives, pousse à la spéculation financière, favorise le

chômage, gaspille les ressources naturelles, libère l’économie criminelle,

donne le pouvoir aux pirates. Tel fut en particulier le sort de la Chine en

1912, de la Somalie en 1990, de l’Afghanistan en 2002, de l’Irak en

2006. Tel sera celui de l’hyperempire.

Les États, ou ce qui en restera vers 2050, n’y seront plus que les relais

des entreprises dans l’opinion. Nul ne sera plus capable d’assurer

l’égalité de traitement des citoyens, l’impartialité des élections, la liberté

de l’information.

Le marché lui-même ne pourra se satisfaire d’une telle situation : il a

toujours eu besoin, partout où il s’est installé, d’un État fort pour exister ;

à l’échelle mondiale, il aura besoin que soient respectées quelques règles,

pour que les mauvais joueurs ne faussent pas la concurrence, pour que la

loi des armes ne vienne pas se substituer à celle de l’échange, pour que le

droit de propriété ne soit pas enfreint, pour que les consommateurs

restent solvables et pour que la violence soit socialement maîtrisée.

Les entreprises de l’assurance et de la distraction, principales forces du

marché, tenteront de jouer ces rôles : elles produiront des normes

permettant à chacun de trouver sa place dans l’hyperempire et offriront

des spectacles permettant de s’en évader. Elles devront s’appuyer, pour y

parvenir, sur des organisations spécialisées, corporatives, formes de

gouvernance autoproclamée.

Les banques et les institutions financières se doteront – se dotent déjà

– d’organismes prudentiels mondiaux réunissant tous les mois à la

Banque des règlements internationaux, à Bâle, les présidents des

principales banques centrales du monde. Ce comité a déjà édicté (sous le

nom de « Bâle I », puis « Bâle II ») des règles comptables et financières

applicables, sans qu’aucune loi mondiale en décide, à toutes les banques

de la planète. Un tel organisme de coordination de toutes les banques

centrales tentera un jour, de sa propre autorité, de fixer une parité stable

entre les principales monnaies du monde en imposant des normes

budgétaires aux États. Puis il fera émerger une quasi-monnaie mondiale

et tentera de contrer les monnaies privées.

D’autres organisations définiront des règles de contrôle de l’origine

des capitaux pour lutter contre l’économie pirate. D’abord publiques,

puis privées, ces instances compléteront, puis remplaceront l’action des

polices en s’appuyant sur des mercenaires.

De très nombreuses autres professions (comptables, avocats,

publicitaires, informaticiens, médecins, pharmaciens, architectes,

enseignants, ingénieurs), poussées elles aussi par les compagnies

d’assurances, édicteront des normes. Elles créeront des organisations

spécialisées, financées par des quasi-impôts, pour surveiller leurs

membres et éviter les scandales. Elles utiliseront à cette fin toutes les

technologies de l’hypersurveillance.

D’autres institutions de gouvernance du même type verront le jour à

l’échelon national ou continental, en particulier dans les domaines de

l’énergie et des télécommunications, de la santé ou de l’éducation.

Enfin des agences de notation établiront des normes d’orthodoxie

financière, sociale, écologique, éthique. Elles influeront sur le

comportement des entreprises et des États, soucieux de faire bonne figure

face aux marchés. En particulier, dans le domaine de l’environnement, les

compagnies d’assurances exigeront que les entreprises obéissent à des

normes édictées par de telles agences de notation pour réduire les

dérèglements du climat et les dégâts causés par les catastrophes

naturelles qu’ils peuvent entraîner.

La « gouvernance » deviendra donc en elle-même un secteur

économique particulièrement rentable. Des entreprises s’y spécialiseront

pour épauler les compagnies d’assurances qui les auront fait naître. Elles

relaieront peu à peu au niveau planétaire les régulateurs nationaux.

L’emporteront celles qui pourront se doter d’autorités policières privées

pour pallier la faiblesse des armées et des polices publiques, et pour

vérifier l’application des normes et la véracité des déclarations de

sinistres. Des entreprises de gouvernance apparaîtront aussi pour fournir

aux entreprises des membres compétents pour leurs conseils

d’administration.

Ces organismes de surveillance seront d’abord dominés par l’Empire

américain : l’ICANN, qui gère aujourd’hui Internet, constitue un bel

exemple d’une instance internationale autoproclamée, masquant en fait le

gouvernement américain. Ces organismes étendront le droit américain au

reste du monde avant de créer le leur.

Notateurs et assureurs seront ainsi les maîtres fragiles de la

gouvernance de l’hyperempire. Ils seront concurrencés, menacés,

soudoyés par des organisations criminelles qui tenteront de les éliminer,

et par d’autres, relationnelles, qu’ils tenteront, eux, d’éliminer.

Le football, dont j’ai parlé plus haut comme du premier spectacle de la

planète, constitue dès aujourd’hui un exemple particulièrement achevé de

ce que sera, demain, cette gouvernance d’ensemble de l’hyperempire. De

fait, aucune instance internationale n’est, dans son domaine, aussi

puissante que ne l’est la Fédération internationale de football, même si

les États-Unis n’y jouent qu’un rôle mineur. Elle contrôle déjà les

recettes considérables que les médias déversent sur ce sport, sans que la

légitimité de ceux qui la dirigent soit établie, ni que soit contrôlé l’usage

qu’elle fait de ces ressources. Elle a ses propres laboratoires de contrôle

antidopage, qu’elle utilise à sa guise. Le moindre club de quartier du bout

du monde se sent tenu de respecter la plus infime modification du

règlement qu’elle édicte depuis Zurich. Le droit du travail nomade et

universel y est très en avance sur les droits nationaux.

Il en va de même pour toutes les autres fédérations internationales des

grands sports mondiaux, et davantage encore du Comité international

olympique, lui aussi installé à Lausanne…

À l’instar de ces organisations sportives, les autres institutions de

gouvernance de l’hyperempire seront des institutions autoproclamées,

pour le plus grand bénéfice de leurs maîtres, d’abord américains, puis

hypernomades, légaux ou criminels. Leur doctrine – l’apologie de la

compétition – constituera une représentation idéalisée de l’hyperempire.

Ces fédérations seront de plus en plus contrôlées par les compagnies

d’assurances qui en couvriront les risques majeurs : ainsi, en 2003, la

FIFA a émis un emprunt spécifique pour couvrir à hauteur de

262 millions de dollars le risque d’une annulation de la finale de la

Coupe du monde 2006, en raison notamment d’actes terroristes. Cela a

donné aux compagnies d’assurances et de réassurances le contrôle réel de

l’événement.

Si ces institutions de gouvernance viennent à basculer dans l’économie

criminelle, elles prépareront le moment où l’hyperempire sera, dans la

quatrième vague de l’avenir, broyé par les pirates. En revanche, si elles

réussissent à faire éclore un intérêt général planétaire, elles contribueront

à faire advenir le temps où la cinquième vague de l’avenir les

rassemblera au sein d’un gouvernement démocratique planétaire.

La fin de la liberté, au nom de la liberté

L’hyperempire sera, vers 2050, un monde de déséquilibres extrêmes et

de grandes contradictions. Il échouera et s’effondrera, pris dans ses

propres filets. Tandis que la transparence rendra plus visibles et moins

tolérables les inégalités, les cycles économiques, politiques, militaires y

seront d’une amplitude de plus en plus grande. Sous prétexte d’aider les

hommes à sortir de la rareté, le marché devra en créer de nouvelles ; les

entreprises industrielles prendront de moins en moins de risques tout en

exigeant, sous la pression des assureurs, une rentabilité maximale ; les

salariés réclameront en vain que leur part du revenu ne décroisse pas ; les

consommateurs, électeurs de surcroît, revendiqueront des baisses de prix.

La priorité croissante accordée au court terme, à l’immédiat, au précaire,

à la déloyauté, rendra de plus en plus difficile de financer toute recherche

et de collecter l’impôt. Les assurances seront incapables de couvrir tous

les risques. La distraction et l’information ne sauront plus divertir du

vacarme des tragédies. La croissance, qui permet aujourd’hui à chacun

d’espérer, ne pourra plus servir d’alibi. L’hypersurveillance bridera la

liberté et tarira la source de l’innovation.

Le nomadisme, à la source même de la dynamique de l’Ordre

marchand, sera lui-même peu à peu bloqué par les limites techniques

opposées aux voyages : les exigences écologiques conduiront à limiter

les voyages en avion ; on colonisera vers 2030 la Lune ; on rendra

commerciaux un peu plus tard des vols à l’intérieur du système solaire.

Mais on ne pourra aller beaucoup plus loin : à la vitesse de la lumière, il

faudrait en effet quatre ans et trois mois pour atteindre l’étoile la plus

proche ; pour aller plus loin, les astronautes devraient vivre une vie

entière à bord, progressivement remplacés par leurs propres enfants

qu’ils initieraient au pilotage…

L’hypermonde de l’hyperempire ne pourra supporter de rester ainsi

encagé à l’intérieur de frontières ; il ne pourra accepter que la Terre soit à

la fois la prison et l’oasis de l’humanité. Il tentera alors – il tente déjà –

ce dernier coup de force : sortir de lui-même. C’est là qu’il retrouvera

son dialogue infiniment recommencé avec sa propre sexualité. Il essaiera

de se produire comme un objet pour tenter d’aller vivre ailleurs qu’en luimême.

Depuis toujours, l’espèce humaine cherche à prendre des distances

avec son propre mode de reproduction. Pour se distinguer du règne

animal, elle s’est d’abord efforcée de nier la fonction reproductive de la

sexualité, puis de lui donner une autre signification. Dans l’ordre rituel,

la plupart des cosmogonies affirment d’ailleurs que le propre des dieux

est de ne pas être issus d’une relation sexuelle ; en particulier les

religions monothéistes considèrent la sexualité comme une contrainte

imposée aux hommes par les forces du mal. L’Ordre marchand, au

contraire, choisit de l’admettre, tout en lui reconnaissant une fonction

autre que la reproduction : le plaisir ; la reproduction reste ainsi, dans

l’Ordre marchand comme dans les ordres antérieurs, une contrainte

animale que la psychanalyse vise ensuite, à partir de la fin du XIXe siècle,

à rendre tolérable. Au XXe siècle, l’Ordre marchand s’emploie à évacuer

le rôle reproductif de la sexualité en artificialisant la maternité par des

techniques de plus en plus sophistiquées : pilule, accouchement

prématuré, fécondation in vitro, mères porteuses. Dans l’hyperempire,

l’Ordre marchand ira jusqu’à dissocier reproduction et sexualité : la

sexualité sera le règne du plaisir, la reproduction celui des machines.

L’hypersurveillance, l’autosurveillance, puis l’autoréparation y

pourvoiront : après avoir réparé les organes malades, on voudra les

produire, puis créer des corps de remplacement. On produira d’abord des

lignées de cellules souches, sans détruire l’embryon, ce qui rendra

éthiquement acceptable la thérapie génique, puis le clonage

thérapeutique, puis le clonage reproductif. On fabriquera enfin l’être

humain comme un artefact sur mesure, dans des utérus artificiels, pour

permettre au cerveau de se développer davantage avec des

caractéristiques choisies d’avance. L’être humain sera alors devenu un

objet marchand.

Grâce aux formidables progrès à attendre des nanosciences, chacun

espérera même transférer sa conscience de soi dans un autre corps, se

procurer son propre double, les copies de gens aimés, d’hommes et de

femmes de rêve, des hybrides fabriqués avec des traits particuliers

sélectionnés pour atteindre des objectifs précis. Certains chercheront

même à organiser le dépassement de l’espèce humaine par une forme de

vie et d’intelligence différente, supérieure.

Dans cette version ultime de l’hyperempire, la mort sera repoussée

jusqu’à la disparition du dernier clone de soi ayant conscience de luimême, voire jusqu’à l’oubli de tous les clones issus de soi par tous les

autres clones issus d’autrui.

Puis l’homme, fabriqué enfin comme un artefact, ne connaîtra plus la

mort : à l’instar de tous les objets industriels, il ne pourra plus mourir,

puisqu’il ne sera jamais né.

Mais ce meurtre ultime n’aura pas lieu : bien avant que l’humanité ne

se soit ainsi transformée en machines, bien avant que ne s’instaure

l’hyperempire, l’homme aura su résister à cette perspective – il y résiste

déjà. L’hyperempire échouera. Il se fracassera sur la rive. Les hommes

mettront tout en œuvre pour empêcher un tel cauchemar.

Après la violence de l’argent, viendra – vient déjà – celle des armes.

6

Quatrième vague de l’avenir :

l’hyperconflit

La disparition du système soviétique et la généralisation de la

démocratie semblent avoir éloigné la guerre. La course aux armements a

cessé. Tous les pays paraissent avoir compris que la croissance

économique leur rapportait plus que la conquête. Jamais, en fait,

l’ensemble du monde n’a été aussi pacifique, au moins en apparence : il

n’y a aujourd’hui aucune guerre entre deux pays, pour la première fois

depuis plus d’un siècle.

Pourtant, comme à la fin de chaque forme, en même temps que se

défont les États et que s’annonce l’hyperempire, commence un nouvel

avant-guerre. Quand le marché se généralise, les différences se nivellent,

chacun devient le rival de tous. Quand l’État s’affaiblit, disparaît la

possibilité de canaliser la violence et de la maîtriser. Les conflits locaux

se multiplient, les identités se crispent, les ambitions s’affrontent, les vies

n’ont plus de valeur. La disparition de l’Union soviétique a fait

disparaître un des gendarmes du monde. Au–delà, l’échec annoncé de

l’hyperempire, la sophistication des armes et la multiplication des acteurs

pourraient même, en convergeant, provoquer, au sein de l’hyperempire,

un conflit global, un embrasement planétaire, un hyperconflit beaucoup

plus destructeur que tous ceux, locaux ou mondiaux, qui l’auront

précédé. En voici la genèse.

Des ambitions régionales

D’ici à l’an 2025, avec l’avènement progressif d’un ordre

polycentrique, de nouvelles puissances régionales surgiront, désirant

toutes avoir accès aux mêmes richesses. Elles se doteront des moyens

militaires de leurs ambitions. Parmi elles, on trouvera toutes celles qui

domineront cette période et quelques autres, plus marginales et

belliqueuses.

Fascinée par la façon dont naissent et meurent les empires, la Chine –

dont les dépenses militaires sont, encore aujourd’hui, particulièrement

faibles – voudra redevenir une puissance majeure, y compris sur le plan

stratégique ; d’une façon ou d’une autre, elle cherchera à reconquérir

Taïwan et à asseoir son hégémonie sur l’Asie de l’Est, comme les ÉtatsUnis le firent sur les Amériques au XIXe siècle. Elle essaiera d’en éloigner

le Japon et les États-Unis. Elle s’appuiera sur la Corée du Sud, qui devra

s’armer en conséquence, et laissera perdurer le régime totalitaire de

Corée du Nord, qui voudra lui aussi se doter de nouveaux moyens, y

compris nucléaires, de se défendre. Le Japon en viendra à se réarmer à

son tour, afin de résister à une menace coréenne et à la montée de la

puissance chinoise. L’Inde refusera de se laisser encercler par des forces

musulmanes. Le Pakistan, même s’il ne devient pas islamiste, cherchera à

se défendre contre l’Inde et à assurer son ascendant sur ses voisins, de

l’Afghanistan au Cachemire. L’Indonésie tentera de se doter des moyens

d’assurer la direction de l’islam dans son ensemble et de dominer l’Asie

du Sud-Est. L’Australie elle-même souhaitera affirmer son influence sur

la région et se protéger des visées de l’Indonésie.

L’Iran chiite tentera de contrôler l’islam, au grand dam des sunnites, à

dominante arabe. L’ancienne Perse disposera, pour ce faire, d’une vaste

population, de beaucoup d’argent et de pétrole, d’une position

géostratégique. La Turquie refusera de lui abandonner le contrôle de

l’ensemble turcophone. L’Arabie Saoudite, vassale incertaine des ÉtatsUnis, essaiera de demeurer dominante dans sa région. L’Égypte aura

toutes les raisons de se penser comme la plus grande puissance

potentielle du monde arabe. Israël tentera de rester une puissance

régionale afin de survivre. L’Algérie et le Maroc se disputeront la

prééminence au Maghreb. Malgré des menaces de désarticulation, le

Nigeria et le Congo, à la croissance démographique vertigineuse,

voudront contrôler les régions qui les entourent. L’Afrique du Sud

souhaitera dominer ses voisins pour ne pas rester enclavée.

La Russie tentera de recouvrer un statut mondial et se considérera en

première ligne face à l’islam et à la Chine ; pour se défendre contre ces

voisins, elle se réarmera et tissera un réseau d’alliances militaires

calquées sur son réseau de pipelines. En Europe occidentale, l’Allemagne

et la France pourraient retrouver chacune une ambition régionale, si

l’Union européenne ne réussit plus à canaliser leurs rivalités.

Le Brésil entendra dominer l’hémisphère sud des Amériques ; le

Venezuela s’efforcera de lui disputer ce rôle et de coaliser autour de lui

les pays andins en vue de chasser les États-Unis de la région ; le Mexique

et l’Argentine ne se laisseront pas marginaliser. Au Mexique, en

particulier, des révoltes politiques et sociales majeures viendront remettre

en cause l’alliance avec les États-Unis, pendant que le Canada tentera de

rester neutre. Les exigences de la lutte contre les trafiquants de drogue,

imposée par les États-Unis, exigeront aussi un renforcement majeur du

potentiel militaire mexicain.

Toutes ces ambitions régionales s’entrechoqueront. On verra une

Amérique latine en révolte contre la présence économique et politique

américaine, un monde arabe rêvant d’éliminer Israël, un ensemble perse

désireux de bousculer le monde arabe, une Russie désirant dominer à

nouveau une partie de l’Europe et se protéger à la fois de la Chine et de

l’islam ; l’Inde et le Pakistan chercheront à écarter l’autre des pays

limitrophes ; la Chine et la Russie convoiteront les mêmes régions

frontalières. Le Japon, les États-Unis la Chine rivaliseront pour dominer

l’est de l’Asie.

Se noueront des alliances militaires associant parfois des partenaires

improbables : l’Iran coopérera avec la Chine et la Russie ; la Chine avec

le Pakistan ; la Russie avec l’Union européenne ; le Pakistan, l’Égypte,

l’Indonésie et l’Iran pourraient s’unir en un ensemble musulman ; les

petits pays du Sud-Est asiatique, regroupés dans l’Asean, s’uniront

militairement pour échapper à la domination américaine, chinoise ou

japonaise ; l’Iran et le Venezuela chercheront des appuis russes et

chinois ; l’Union européenne se rapprochera militairement des ÉtatsUnis ; la Russie se liera à l’Algérie et vend déjà des armements au

Venezuela qui a demandé à entrer comme observateur à… la Ligue

arabe !

Ces chocs d’ambitions, d’abord sur les terrains diplomatique et

économique, pourront aller jusqu’à des affrontements militaires entre

États. Viendront s’y mêler de très anciennes forces, pirates et

mercenaires.

Armées pirates, armées corsaires

Les États n’ont jamais été les acteurs exclusifs de la violence du

monde. Des mafias, des gangs, des mouvements terroristes – je les

nomme ici pirates – se sont toujours immiscés entre les nations pour les

combattre ou, à tout le moins, violer leurs lois. Quand la déconstruction

affaiblira les États, que le droit et la police se feront plus discrets, la

violence proliférera dans la vie publique et entre individus ; ces pirates

deviendront même des agents essentiels de l’économie et de la

géopolitique.

Dès lors que s’achèvera la neuvième forme et que commencera

l’hyperempire, les pirates seront plus nombreux et plus puissants que

jamais. Ils ne chercheront plus seulement à se faire une place au sein de

l’hyperempire ; ils ne se contenteront plus de profiter d’une guerre froide.

Quelles que soient leurs motivations, criminelles ou politiques, n’ayant ni

territoires ni même familles à protéger, ils chercheront à asseoir leur

pouvoir sur le monde. Plus l’hyperempire se développera, plus ils seront

puissants, sans qu’une police étatique ait les moyens de les combattre.

Les pirates seront de plusieurs sortes.

Certaines des nations qui se déferont sous la pression des marchés et

du jeu démocratique feront naître des entités pirates, zones floues, de

non-droit, États pirates ou non-États. Elles seront entre les mains de chefs

de guerre à la tête de bandes surarmées, contrôlant des régions, des ports,

des pipelines, des routes ou des matières premières. C’est déjà le cas de

la Somalie, de la Transnistrie (à la frontière entre Moldavie et Ukraine),

d’une partie de l’Éthiopie, du Sri Lanka, de l’Afghanistan, du Pakistan,

entre bien d’autres régions d’Afrique et d’Asie.

Des villes grandies trop vite, on l’a vu, deviendront elles aussi des

royaumes pirates où aucune armée, aucune police n’osera plus entrer.

C’est déjà le cas, entre autres, de certaines agglomérations du Brésil, du

Nigeria, du Congo, de la Colombie. Elles aussi se doteront d’armements

de plus en plus sophistiqués.

Des organisations mafieuses, des cartels, des criminels en col blanc,

responsables de trafic de drogue, de femmes, d’armes ou de jeux, opérant

sans base géographique, collecteront des fonds, menaçant et agissant

comme des États et contre des États pour garantir leur sécurité. Ils se

doteront – ils se dotent déjà – des armes les plus sophistiquées ; ils

menaceront juges, policiers et dirigeants politiques susceptibles de se

mettre en travers de leur route. Parfois, comme c’est déjà le cas en

Colombie, en Somalie, au Brésil ou au Pakistan, ces bandes contrôleront

des villes, des territoires, voire des pays entiers. Des hypernomades

(chimistes, intellectuels, comptables, ingénieurs, officiers, financiers) se

mettront à leur service et participeront à leurs côtés à la déconstruction

générale du monde.

Des groupements politiques ou religieux, eux aussi sans assise

territoriale, se doteront de tous les moyens militaires pour prendre le

contrôle d’un pays, en chasser les occupants, y détruire l’Ordre

marchand. C’est par exemple le cas d’Al-Qaïda et des autres groupes

nihilistes dans sa mouvance.

D’autres formes pirates verront le jour. La prolifération de la violence

et de la colère, rendues possibles par l’installation de l’hyperempire,

provoquera des audaces d’un genre nouveau : des masses

d’infranomades, n’ayant rien d’autre en commun que voyager ensemble,

pourraient se révéler menaçantes. Tout comme les masses nomades qui

franchirent le Rhin en 406, des foules pourraient traverser, les armes à la

main, le détroit de Gibraltar, le fleuve Amour ou la rivière Usumacinta,

menaçantes et non plus suppliantes.

Certaines de ces forces se ligueront contre des États, et en particulier

contre des démocraties : on verra – on voit déjà – des barons de la drogue

au service de causes politiques ou se servir d’immigrants comme

passeurs. On verra – on voit déjà – des nations en ruines devenir les

repaires de mafieux. On verra – on voit déjà – des forces terroristes, par

nature nomades, trouver refuge dans des non-États ; on verra – on voit

déjà – des organisations mafieuses soutenir des ambitions politiques,

laïques ou religieuses comme le fit la Mafia, Cosa Nostra, ou les

gangsters français devenus collabos en 1940. On verra – on voit déjà –

des violences urbaines si extrêmes qu’elles exigeront des réponses plus

militaires que policières.

Face à ces menaces ou à ces agressions, les nations auront besoin de

soldats et de policiers de plus en plus nombreux, capables de risquer leur

vie. Or les volontaires se feront de plus en plus rares ; et les opinions

publiques des démocraties de marché ne voudront plus de morts dans

leurs armées, encore moins parmi les conscrits. Aujourd’hui déjà,

seulement 0,5 % de la population américaine est sous les armes et chaque

soldat tué est une tragédie nationale. Pour assurer les missions qu’il s’est

donné, l’ex-Empire américain devra, comme jadis l’Empire romain,

incorporer de plus en plus d’étrangers dans ses propres troupes : 2 % des

forces armées américaines sont déjà constituées d’immigrés non encore

naturalisés ; soit 300 000 non–citoyens qui servent dans les forces armées

américaines. Leur nombre augmente considérablement depuis le décret

du 4 juillet 2002 qui accélère la naturalisation des étrangers s’engageant

dans l’armée (copie presque à l’identique d’un décret de l’empereur

Hadrien remontant à l’an 138 de notre ère…). Le nombre d’immigrés

ayant acquis la nationalité en revêtant l’uniforme est passé de 750 en

2001 à 4 600 en 2005.

Cela ne suffira pas non plus : aux pirates il faudra opposer des

corsaires. Des entreprises de mercenariat se développeront, employant

d’anciens militaires, et seront utilisées comme sous-traitants des armées

et des polices. En Afrique, il existe déjà une centaine de sociétés de ce

type, qui fournissent hommes et matériels à des gouvernements, à des

entreprises, voire à des institutions internationales. Elles assureront

bientôt des fonctions générales de sécurité : défense, protection voire

attaque. Des entreprises industrielles financeront légalement de tels

mercenaires qu’elles mettront au service de gouvernements dont elles

chercheront à obtenir des marchés. Certaines de ces sociétés de

mercenaires seront utilisées pour restaurer la paix là où les unités

d’interposition de l’ONU ou de l’OUA auront échoué, comme ce fut déjà

le cas en Sierra Leone. Il arrivera à l’ONU de faire protéger ses propres

bureaux par des mercenaires. Certains pays les utiliseront plus ou moins

ouvertement pour mener une guerre au loin sans engager visiblement

leurs propres forces, pour lutter contre les trafiquants de toutes sortes.

Parmi ces sociétés de mercenaires, certaines obéiront à un code de bonne

conduite leur imposant le respect des lois de la guerre, d’autres

adhéreront aux conventions de Genève. La plupart, comme les

gouvernements qu’ils serviront, ne respecteront plus aucune règle : la

pratique de la torture en Irak et le sort fait aux prisonniers de

Guantanamo en sont les signes précurseurs.

La colère des laïcs

Puis montera partout la colère des peuples contre l’Ordre marchand et

d’abord contre les États-Unis, qui le dirigeront encore pendant vingt ans

au moins. Une colère laïque, rationnellement fondée.

La haine à l’encontre d’un « cœur » ne se déchaîne pas quand celui-ci

est au faîte de sa puissance, mais quand il commence à décliner. Tel fut le

destin de tous les « cœurs » antérieurs ; ce sera celui de l’Empire

américain. Triomphant au moment de la chute du mur de Berlin,

Washington est déjà devenu la principale cible d’une critique mettant en

cause la globalisation et la démocratie de marché.

Se nouera alors, contre l’Amérique et l’Ordre marchand, une coalition

critique, regroupant tous ceux qui n’en attendent plus rien ou qui sont

frustrés de ne pas en recevoir les bénéfices. Ils critiqueront pêle-mêle

l’Amérique, l’Occident, la globalisation, la démocratie de marché et

l’hyperempire en devenir. Antimondialistes de tout poil, la plupart

n’auront rien à proposer à la place.

Leur critique portera d’abord – porte déjà – sur le rôle envahissant des

États-Unis d’Amérique qui monopolisent l’essentiel des richesses du

monde, en gaspillent les ressources, en dérèglent le climat, asservissent

des peuples, prétendent les régenter à leur guise, violent beaucoup des

règles de la démocratie qu’ils prétendent vouloir dicter aux autres.

Ensuite, la critique portera sur les marchés ; elle sera d’autant plus

facile que les faits établiront de plus en plus clairement qu’ils ne

suppriment ni la pauvreté, ni le chômage, ni l’exploitation ; qu’ils

concentrent tous les pouvoirs en quelques mains, précarisant des

majorités de plus en plus nombreuses ; qu’ils détournent des exigences

du long terme ; qu’ils concourent à dérégler le climat ; qu’ils créent des

raretés et inventent de nouvelles gratuités pour en tirer profit ensuite ;

que l’espérance et la qualité de la vie ne sont pas du tout les mêmes d’un

endroit à l’autre du monde ; qu’ils deviendront, avec l’hypersurveillance

et l’autosurveillance, une des formes les plus pernicieuses et les plus

absolues de la dictature. Enfin, on reprochera aux marchés de libérer la

violence en orientant tous les désirs vers la convoitise d’objets

marchands, y compris celle des armes.

Il sera alors facile de dénoncer aussi la démocratie comme une

illusion, où les plus riches concentrent entre leurs mains les pouvoirs

d’informer, de distraire, de savoir, de surveiller, de soigner, d’enseigner,

d’orienter, de décider, d’accumuler. Ces nouveaux idéologues

expliqueront que la démocratie parlementaire est, comme le marché, un

leurre, l’instrument des forces armées et des grandes entreprises ; qu’elle

produit des inégalités, détruit la nature, sape les valeurs morales. Ils

avanceront même qu’elle n’est qu’un prétexte commode, invoqué par les

Américains pour conserver leur pouvoir sans perdre leur âme, tout en

fermant les yeux sur le développement de l’économie-pirate là où elle

leur est utile.

L’Ordre marchand sera donc accusé, à juste titre, d’être, pour

beaucoup, et par sa nature même, une source de misères, d’injustices, de

précarité, de désordres, de gaspillages, de bouleversements écologiques,

d’immoralisme, de destruction des identités, de violations des règles

religieuses, d’oppression. Beaucoup dénonceront aussi, tout ensemble,

marché et démocratie comme des machines à fabriquer de la déloyauté, à

annihiler toutes formes de morale et d’organisation sociale, à détruire la

liberté qu’elles prétendent promouvoir. Ils se plaindront de devoir aller

vivre là où le marché a besoin de leur travail, d’avoir à quitter les lieux

où plongent leurs racines, de ne pas disposer des moyens financiers de la

liberté promise, de ne plus influer sur le monde par leur vote, d’être

dominés, surveillés, autosurveillés, autoproduits, d’être tenus d’obéir à

des normes fixées par les exigences du profit.

D’autres encore dénonceront le principe même d’une liberté

individuelle qui conduit à n’être plus loyal qu’envers soi-même, à ne plus

se sentir lié par une parole ou un contrat, mettant sans cesse aux enchères

ses obédiences, ses sentiments, ses valeurs, sa foi, le sort des siens,

toujours prêt à abandonner, et s’attendant à tout moment à l’être, sans que

soient jamais pris en considération les besoins des générations à venir.

L’apologie de la dictature redeviendra un sujet de conversation

respectable.

Beaucoup, enfin, profiteront de l’affaiblissement progressif des États

pour laisser s’épanouir leurs pulsions de violence, hors de toute

contrainte : la première des libertés sera celle de tuer, gratuitement, sans

but ni stratégie.

Les villes, où se retrouveront toutes les formes d’aliénation, toutes les

preuves que la démocratie de marché n’est, pour l’immense majorité des

humains, qu’une gigantesque escroquerie morale, deviendront les

principaux lieux de la révolte. On y trouvera de plus en plus de criminels

en série, on y assistera à une infinité de meurtres.

À la différence des révolutionnaires communistes d’antan qui avaient

le projet de bâtir une autre société en lieu et place du capitalisme, ces

nouveaux contestataires ne proposeront, pour la plupart, aucun système

de substitution. Depuis que le communisme a échoué, aucune utopie ne

semble plus disponible ni à la place du marché, ni à la place de la

démocratie. Sauf, pour quelques-uns, qui proposeront le retour à la

théocratie.

La colère des croyants

Si, selon l’idéal judéo-grec, l’Ordre marchand représente

l’aboutissement bienvenu du progrès et de l’individualisme, il constitue

aussi, pour d’autres croyants, le pire ennemi : parce que la liberté

humaine y passe avant les ordres de Dieu ; parce qu’il remet notamment

en cause la stabilité de la famille dont dépend la transmission de la foi.

Ces croyants reprendront à leur compte les critiques laïques émises

contre le marché et la démocratie.

Les deux grandes religions prosélytes, le christianisme et l’islam,

seront au cœur de cette bataille. Chacune à sa façon reprendra ces

critiques pour en faire même, pour certains, des justifications de conflits

et de violence entre eux et contre l’Ordre marchand.

Certains mouvements chrétiens reprocheront – reprochent déjà – au

marché et à la démocratie de sécréter des désirs futiles, de favoriser la

luxure et l’infidélité, de commercialiser des valeurs morales, de laisser la

science penser le monde autrement que le décrit la lettre des textes

sacrés, de renoncer à donner un sens à la mort, d’édicter un droit différent

de celui de la Bible. Ils s’opposeront, en particulier, à toute forme

d’avortement, de contrôle des naissances, d’euthanasie. Ils regretteront

que les préoccupations matérialistes éloignent les hommes des

interrogations sur l’au-delà. Ils proclameront, pour certains, la suprématie

des valeurs chrétiennes sur les droits de l’homme, et même sur la raison.

Certains d’entre eux iront jusqu’à considérer que l’usage de la force est

théologiquement licite.

L’Église catholique, premier empire nomade, « hors sol », s’est

longtemps opposée par la force à la raison, à la science, au progrès, à

l’Ordre marchand, aux droits des capitalistes comme à ceux des

entrepreneurs et des travailleurs, avant de s’y résigner. Elle redeviendra,

dans certaines de ses composantes, de plus en plus radicale, plus proche

de ses idéaux initiaux. Certains catholiques reprocheront de plus en plus

violemment au libéralisme de nier l’ordre divin ; ils s’opposeront de plus

en plus à la démocratie, au marché, aux valeurs judéo-grecques, pour

défendre sans compromis la pureté de la foi. D’autres dans l’Église,

continueront à défendre encore la non-violence, l’amour et la justice.

Des Églises protestantes seront à l’avant-garde de ces luttes. En

particulier l’évangélisme, venu de plusieurs États du sud des États-Unis –

la « Bible Belt » –, et qui regroupe plus de 70 millions de ressortissants

américains, dont plusieurs centaines de milliers de pasteurspropagandistes. L’évangélisme fait déjà la loi dans certains départements

de nombreuses universités américaines ; il y censure l’enseignement des

sciences et des autres religions. Ces Églises seront de plus en plus

influentes politiquement. Elles inspireront de plus en plus de décisions du

Congrès et de l’appareil d’État américains ; les discours et les actes de

l’actuel président en sont déjà, eux aussi, très influencés. À les entendre,

par un lent glissement sémantique, ce ne seront plus les valeurs de la

démocratie que l’Occident devra défendre, mais celles de la chrétienté.

Ces Églises inciteront les femmes à rentrer à la maison afin de faire de

plus en plus d’enfants.

Au moment où l’émergence de l’hyperempire menacera sérieusement

l’existence même des États-Unis, certaines de ces Églises pourraient aller

jusqu’à encourager l’Amérique à mener une guerre contre l’islam, voire

contre la démocratie et contre le capitalisme. Seuls parmi les grandes

démocraties à n’avoir jamais connu un passé de dictature, les États-Unis

pourraient alors, vers 2040, être la proie d’une tentation théocratique,

explicite ou implicite, sous la forme d’un isolationnisme théocratique où

la démocratie ne serait plus qu’une apparence.

En Afrique comme en Amérique latine, les citadins, dont la misère ne

fera qu’empirer, seront de plus en plus sensibles au discours de ces

Églises évangélistes, devenues des puissances financières, idéologiques,

militaires et politiques majeures. Au Brésil, plus de 25 millions de

personnes en sont déjà des adeptes. Elles sont présentes au Japon, en

Inde, en Chine, en Indonésie. Elles s’entendront, comme elles l’ont déjà

fait, avec des mafias, des empires du crime, des maîtres du jeu et

pourraient fort bien s’allier, çà et là, avec des pirates laïcs, trafiquants

d’armes, de femmes ou de drogues. Elles rivaliseront aussi, frontalement,

avec l’islam – avec lequel la concurrence sera acharnée –, elles

défendront les chrétiens dans les pays où ceux-ci sont minoritaires

comme au Liban, en Syrie, en Irak, en Palestine. Elles tenteront même,

non sans un certain succès, de convertir des musulmans – minorités

kurdes d’Irak et de Syrie, Berbères du Maghreb – en leur apportant une

aide sociale et en leur promettant des visas vers l’Amérique ou l’Europe

en tant que « chrétiens persécutés ».

En Europe, on verra aussi des Églises chrétiennes s’opposer

explicitement au capitalisme. On entendra des fidèles, des partis

catholiques, des autorités religieuses, dénoncer le poids du marché, la

liberté de circulation et sa traduction institutionnelle : l’Union

européenne. Les valeurs religieuses retrouveront une visibilité politique.

Déjà, parmi le personnel politique européen, personne n’aurait osé, il y a

peu encore, poser le problème de l’adhésion de la Turquie à l’Union

européenne en termes religieux, ni faire de la question théologique une

des dimensions du débat constitutionnel européen. Les partis d’extrême

droite prendront de plus en plus appui sur ces valeurs religieuses pour

défendre leurs programmes. Ils proposeront, eux aussi, explicitement, de

renvoyer les femmes à la maison pour élever les enfants qui permettraient

de se passer de l’appoint des immigrés et de combattre d’autant mieux

l’islam. Plusieurs démocraties européennes pourraient un jour inscrire le

christianisme dans leur Constitution, voire devenir ouvertement des

théocraties. Le Vatican jouera un rôle central dans cette évolution. Il

pourra choisir de faire alliance avec les autres monothéismes ou, au

contraire, d’inciter à leur faire la guerre, en particulier à l’islam.

Dans l’islam aussi, des forces très variées mêleront de plus en plus

dans leurs critiques : démocratie, marché, globalisation, États-Unis,

Israël, Europe, judaïsme, chrétienté. Si rien n’est fait, un divorce majeur

aura lieu entre une partie de l’islam et l’Occident.

En 2009, près de 1,3 milliard d’êtres humains sont musulmans, soit un

tiers de moins que de chrétiens. Bien qu’en soi l’islam ne soit pas plus

intolérant que les autres monothéismes et qu’il ait apporté la pensée

judéo-grecque à l’Europe, les pays où il domine aujourd’hui sont tous des

théocraties ou des dictatures laïques, hormis quelques démocraties en

devenir : Turquie, Algérie, Maroc, Koweït, Sénégal. Il est pratiquement

impossible dans ces pays de construire des églises ou des synagogues, de

se convertir à une autre religion, de vivre de façon athée, d’épouser un(e)

non-musulman(e) sans qu’il (elle) se convertisse. L’idéologie dominante

consiste à croire que toute réponse à toute question est dans le Coran, que

tout intellectuel est inutile, que l’origine de tout problème – du sida à la

misère – est due aux « infidèles ». Économiquement, socialement,

culturellement, ces pays sont parmi les moins développés du monde (on

traduit dans l’ensemble des pays musulmans moins de livres étrangers

que dans la seule Grèce), bien que les hasards de la distribution des

ressources naturelles fassent de certains d’entre eux les plus riches du

monde.

Pour l’instant, très rares sont les voix, à l’intérieur de l’islam, pour

réclamer sa mise en conformité avec les droits de l’homme. Un jour, sans

doute, sous l’effet conjugué de la croissance économique, de l’appel de la

jeunesse et des femmes, des théologiens le conduiront sur la voie de la

tolérance et de la démocratie ; ils insistent sur les sourates datant d’avant

622 plus que celles qui suivent ; et retrouvent la tradition philosophique

d’Ibn Rushd. En attendant, principal concurrent du christianisme et

comme lui prosélyte, l’islam voudra, dans certaines de ses composantes

minoritaires, retrouver son lustre du XIe siècle, se rassembler de Cordoue

à Bagdad, puis s’étendre à l’ensemble de la planète : par la démographie,

par la conversion, voire, dans l’esprit de certains, par la guerre.

La figure dominante de l’islam n’est d’ailleurs pas le fidèle, mais le

pèlerin, le prédicateur, le converti, le prosélyte. La conversion y est, en

principe, individuelle, sans connotation politique ; elle doit se faire au

nom d’un idéal de pureté, de solidarité, de soumission au pouvoir

masculin. En fait, toute conversion est irréversible : il est interdit à un

musulman de changer de religion, en général sous peine de mort. La

conversion est, et sera aussi, pour certains, politique : l’islam s’efforcera

de rassembler ceux qui, partout, critiquent l’Ordre marchand, et de

convertir nombre de laïcs issus de ce que j’ai nommé plus haut la

« coalition critique ».

En promettant l’appartenance à une communauté (l’Umma), l’islam

recueillera de plus en plus d’échos chez nombre d’isolés, de faibles, de

vaincus, de révoltés. Il mènera une action sociale auprès des plus

démunis, proposant de leur fournir ce que le marché n’offre pas : des

formes concrètes de soli darité, de charité, de dignité permettant

d’échapper à la solitude et d’espérer en un paradis.

Sa capacité à convertir n’est pas encore considérable : en France, par

exemple, seulement 3 600 personnes se convertissent chaque année à

l’islam ; et les convertis n’y sont en 2009 que 70 000. Ce rythme ne

devrait pas augmenter.

C’est la démographie qui sera le principal facteur de croissance du

nombre des musulmans : ils seront près de 1,8 milliard en 2020, soit le

quart de la population mondiale, et auront alors, sans doute, dépassé les

chrétiens. Leur expansion diminuera avec la croissance économique, qui

réduira leur taux de natalité, l’une des plus élevées du monde.

Les maîtres à penser les plus intransigeants de l’islam exigeront des

fidèles, où qu’ils soient, de ne pas obéir à d’autres lois que celles de Dieu

et de refuser toute Constitution laïque. Tout commence avec Ibn Hanbal

(780-855) et Ibn Taymiyya (mort en 1328) qui entendaient imposer une

obéissance littérale au texte. Puis vint Abdel Wahhab (1703-1792),

aujourd’hui encore très influent, qui affirmait qu’un musulman ne doit

pas obéir à une loi autre que le Coran, refusait l’intercession des saints et

excommuniait (takfir) les libéraux, faisant l’apogée de la salafiyya (la

trace des ancêtres). Dans la même ligne, ceux qui suivent aujourd’hui le

théologien pakistanais Sayyid Mawdudi (1903-1979) (hostile à la

création d’un État laïc pakistanais lors de la partition de l’Inde)

interdisent l’obéissance à tout autre législation que celle du Coran ; la

seule souveraineté étant, pour eux, la souveraineté politique exclusive de

Dieu seul. Mawdudi présentait l’islam comme la troisième voie entre

capitalisme et socialisme et voulait faire de l’islam rassemblé un État

théocratique.

Pour que la loi de l’islam puisse être ainsi rigoureusement respectée et

ne soit pas remise en cause par sa confrontation avec des systèmes de

valeurs différents, des mouvements de plus en plus nombreux appelleront

à la constitution d’un empire théocratique musulman. Ce qui passera,

pour certains d’entre eux, par la guerre.

Pour quelques-uns, cet empire devra d’abord se reconstruire sur les

terres des temps de gloire, s’étendant de Cordoue à Bagdad. Il y a vingt

ans, Sayyid Qotb, leader des Frères musulmans, disciple de Mawdudi,

appelait à une révolution islamique permettant le passage de la Jahiliyya,

période anté–islamique, à la Hakimiyya, la souveraineté de Dieu

(« rébellion totale en tout lieu de notre Terre, chasse aux usurpateurs de la

souveraineté divine qui dirigent les hommes par des lois venues d’euxmêmes »). Pour lui, il faut traduire la sourate XII, 40, qui dit « le hukum

n’est qu’à Dieu » par « le pouvoir suprême n’est qu’à Dieu », et non pas,

comme classiquement, par « le jugement n’appartient qu’à Dieu ». Là est

le renversement : une théocratie, au lieu d’un rapport moral individuel à

Dieu. Son projet consistait en la fusion de l’Umma islamiyya (la

meilleure communauté surgie pour les hommes) et du Dar al-Islam, le

royaume régi par la loi islamique. Qotb, dont les disciples sont encore

innombrables, souhaitait combattre tout musulman non fidèle à sa vision

de l’islam et tous les « infidèles ». Aujourd’hui, parmi d’autres, le Hizb

ul-Tahrir (parti de la Libération), basé à Londres, appelle lui aussi à la

renaissance de ce « califat » par la guerre (harb).

Dans l’islam chiite, l’iman Khomeyni voulait, dès les années 1960,

imposer l’idée de la guerre comme une arme de conversion et faisait

l’apologie du martyre, du suicide, du chahid. « L’épée, écrivait-il, est la

clé du paradis. »

Pour d’autres encore, la guerre devra viser le monde entier. L’empire

de l’islam devra s’étendre à la planète, sans centre ni nation dominante,

pour en faire une sorte d’hyperempire théologique.

Les partisans de cette guerre islamique pour la reconquête du califat ou

pour la conquête du monde, définissent aujourd’hui une stratégie

militaire en trois étapes :

– Dans les territoires où il est encore minoritaire, l’islam devra

pratiquer le Dar al-Sulh, la « paix momentanée », laquelle pourra être

dénoncée à tout moment.

– Dans les territoires où il aura converti, ou chassé, une fraction

significative de la population, il devra installer un Dar al-Harb ou « zone

de guerre ». Les derniers croyants à d’autres monothéismes y seront

provisoirement tolérés, avec un statut inférieur, celui de dhimmi

(« protégés ») ; les adeptes d’autres philosophies et les athées en seront

chassés.

– Dans les territoires où le pouvoir musulman sera devenu totalement

dominant, tous les croyants à un autre monothéisme devront être

convertis ou chassés : les juifs, parce qu’ils n’ont pas accepté le Coran à

Médine ; les chrétiens, parce qu’ils placent Jésus au-dessus de Mahomet.

Tous les « infidèles » y seront déclarés ennemis, parce que « l’incroyance

est une seule nation ».

Certains groupes qui adopteront cette stratégie, comme Al-Qaïda lors

de sa création en 1996, viseront d’abord à chasser les troupes chrétiennes

du voisinage de La Mecque, où elles stationnent depuis 1991. Même s’il

leur faut pour cela combattre des régimes arabes. La fitna (la

« discorde ») entre musulmans sera donc, pour eux, salutaire. Ils

voudront ensuite éliminer les chrétiens et les juifs des Lieux saints d’Irak

et de Jérusalem, puis prendre le pouvoir au Liban, en Égypte, en Afrique

du Nord, en Asie centrale, en Indonésie, au Pakistan. Ils réclameront

ensuite l’expulsion de tous les tenants de la philosophie judéo-grecque

hors des autres terres antérieurement conquises par l’islam, de l’Espagne

à la Chine.

D’autres groupes, comme Al-Qaïda aujourd’hui, prôneront, avant

même de tenter de restaurer l’Empire musulman, une guerre sainte

immédiate contre l’Empire américain, Israël, l’Europe, le marché, la

démocratie. Comme les nihilistes de la fin du XIXe siècle, ils ne

chercheront qu’à détruire, sans avoir le projet, même utopique, d’une

autre société à substituer à celle qu’ils condamnent. Al-Qaïda ne sera

d’ailleurs bientôt plus qu’un mouvement parmi d’autres, inspirateur

d’autres groupuscules surgissant d’initiatives locales.

D’autres mouvements – les plus nombreux – mettront l’islam au

service de revendications nationalistes, comme ont toujours fini par le

faire les idéologues de l’islam, depuis les Almohades au XIIe siècle

jusqu’à ceux du XVIIIe siècle, puis le Rafah turc, le FIS algérien, le Hamas

palestinien, les Frères musulmans d’Égypte et le Hezbollah libanais.

Le monde asiatique, qui réunira très bientôt une majorité de la

population du globe, sera lui aussi concerné par ces enjeux : si nul ne fait

la guerre au nom du bouddhisme, du confucianisme ou de l’hindouisme,

l’islam tentera de prendre le pouvoir absolu dans tous les pays d’Asie où

il domine déjà, du Pakistan à l’Indonésie. Là se trouveront d’ailleurs de

très nombreuses écoles religieuses extrémistes.

Par ailleurs, nombre de cultures nationales utiliseront l’arme religieuse

pour se défendre, comme les Tibétains, et pour reconquérir une identité

nationale perdue.

Enfin, diverses sectes aux origines diffuses, comme celles de Moon en

Corée, de Falun Gong en Chine ou l’Église de scientologie aux ÉtatsUnis, se développeront grâce au vide spirituel et moral creusé par

l’hyperempire. On compte déjà plus de membres de Falun Gong (dont le

chef, Li Hongzhi, est réputé avoir sauvé quatre-vingts mondes…) que

d’inscrits au Parti communiste chinois ! Et certaines de ces sectes

s’allieront, elles aussi, avec les partenaires les moins fréquentables pour

se jeter dans la mêlée, avec toutes les armes.

Les armes de l’hyperconflit

De tout temps, l’issue des guerres s’est jouée sur la détention d’armes

nouvelles et sur le prix attaché par chaque belligérant à la vie de ses

propres soldats. En leur temps, les archers de la bataille de Crécy, les

chars de combat de la Première Guerre mondiale, l’arme atomique de la

Seconde Guerre mondiale décidèrent du sort des batailles.

De tout temps, de nouvelles armes sont apparues, à la fois comme les

produits et comme les accoucheurs de technologies civiles : le propulseur

est né avec le levier, les armes à feu avec la mécanique, les chars avec

l’automobile. Inversement, c’est dans l’armée que sont nés le télégraphe,

la radio, l’énergie, le nucléaire, Internet, entre bien d’autres novations

technologiques majeures.

Dans les cinquante prochaines années, de nouvelles technologies

seront développées par les armées avant d’être utilisées sur le marché

civil. Pour les besoins de la défense ou de la police, les gouvernements

financeront des recherches nécessaires à la mise au point des

technologies de l’hypersurveillance et de l’autosurveillance. Inversement,

ces technologies auront ensuite des applications civiles.

Ces futures armes seront d’ailleurs essentiellement fondées sur le

concept de surveillance : les armées développeront à la fois des

infrastructures numériques d’ubiquité nomade, des systèmes de

surveillance des mouvements suspects, des moyens de protection

d’installations stratégiques, des réseaux d’intelligence économique. Des

robots – dissimulés en territoire ennemi – et des drones – robots volants –

relaieront des données, détecteront des agents chimiques ou biologiques,

serviront d’éclaireurs à l’avant de détachements d’infanterie confrontés à

des zones minées ou à des angles morts. Des logiciels de simulation des

combats seront en permanence réactualisés au plus proche des champs de

bataille.

Par ailleurs, de nouvelles unités de combat intégreront des moyens de

simulation, de surveillance et de frappe. De nouveaux réseaux et outils

d’ubiquité nomade permettront aux combattants de rester connectés et de

simuler toutes les situations ; des vêtements intelligents serviront à

fabriquer de nouveaux uniformes ; de nouveaux matériaux permettront de

concevoir de nouveaux boucliers ; des technologies de simulation en trois

dimensions serviront à préparer et conduire les combats ; des robots

serviront de substituts aux combattants. Des systèmes électroniques (ebombs) pourront détruire des réseaux de communications et rendre

aveugle et sourde une armée.

Les marines joueront un rôle nouveau dans la lutte contre les trafics, la

surveillance de l’émigration et la protection des détroits. L’aviation de

chasse n’aura plus la même utilité qu’aujourd’hui et perdra son influence

sur les états majors et les budgets.

Les nouvelles armes, dites conventionnelles, seront d’autant plus

nécessaires que les armes non conventionnelles (nucléaires et autres) se

trouveront de plus en plus disséminées.

Les cinq grandes puissances autorisées par les traités à disposer de

l’arme nucléaire disposeront encore durablement de plus de cinq mille

têtes nucléaires, pour l’essentiel placées sur sous-marins et lancées par

des fusées balistiques ultraprécises. Parmi ces cinq puissances, certaines

se réserveront aussi la possibilité d’utiliser des armes nucléaires

tactiques, c’est-à-dire à courte portée, comme armes d’opérations et non

plus seulement de dissuasion. Celles-ci pourraient même être à ce point

miniaturisées qu’elles seraient utilisables par un seul combattant, comme

c’était déjà le cas durant la guerre froide. L’Inde, Israël, le Pakistan,

depuis trente ans puissances nucléaires, se doteront eux aussi de sousmarins nucléaires lanceurs d’engins balistiques à capacité nucléaire,

susceptibles d’atteindre toute capitale potentiellement hostile ou rivale.

La Corée du Nord, qui vient de procéder à son premier essai d’arme

nucléaire, se dotera elle aussi de fusées balistiques d’une portée

supérieure à sept mille kilomètres, au motif affiché de se prémunir contre

toute tentative de déstabilisation de son régime. Devant cette menace, le

Japon n’hésitera plus longtemps avant de se doter d’armes du même type

afin de se protéger de celles que pourraient lancer contre lui les dirigeants

de Pyongyang. Il lui suffira de quatre mois, à partir du moment où la

décision sera prise, pour disposer de l’arme. L’Iran, évidemment, s’en

dotera, ou s’en approchera de fort près, sauf si un affrontement, dont il

sera question plus loin, l’en empêchait. D’autres pays feront de même

après lui ; et d’abord, l’Égypte et la Turquie, puis sans doute l’Indonésie,

l’Australie, le Brésil et l’Arabie Saoudite. Au total, avant trente ans, plus

de quinze pays seront ouvertement dotés d’armes nucléaires et des

moyens de les lancer.

La pénurie d’énergie poussera aussi à autoriser les pays les plus divers

à se doter de centrales nucléaires civiles. Cela les conduira à utiliser

comme combustible, sous le nom de MOX, des déchets recyclés. Ce qui

multipliera encore les risques de prolifération et de disparition, lors des

transferts de ces déchets radioactifs, qui pourront être utilisés dans la

fabrication d’armes radiologiques, mêlant déchets nucléaires et explosifs

conventionnels.

D’autres armes – chimiques, biologiques, bactériologiques,

électroniques, nanotechnologiques – verront ensuite le jour. Comme pour

les nouvelles technologies civiles qu’elles préfigureront, on cher chera à

augmenter leur puissance, leur miniaturisation, leur précision. Des armes

chimiques viendront tuer des dirigeants sans pouvoir être détectées ; des

épidémies de masse seront déclenchables à volonté ; des armes

génétiques complexes seront un jour spécialement dirigées contre

certains groupes ethniques. Des nanorobots de la taille d’un grain de

poussière, dits gelée grise, effectueront des missions de surveillance

furtive et attaqueront les cellules du corps des ennemis. Puis, lorsque les

techniques de clonage animal auront progressé, on confiera ces missions

à des animaux clonés, à des bombes animales vivantes, à des chimères.

Ces armes ne seront pas uniquement développées par les laboratoires

militaires de grands pays, mais aussi par de grandes firmes, des

« entreprises-cirques », qui y trouveront de nouveaux marchés.

L’armement restera, comme toujours, au cœur de l’appareil industriel et

les marchés publics seront, jusqu’à la mise en place de l’hyperempire,

tournés pour l’essentiel vers le secteur de l’armement. Les grandes firmes

d’assurances et les compagnies de mercenaires prendront ensuite le

relais.

La plupart de ces armes seront également accessibles aux petites

nations, aux non-États, aux corsaires, aux pirates, aux mercenaires, aux

maquis, aux mafias, aux terroristes, aux trafiquants de toutes sortes. Par

exemple, dans un avenir proche, il sera possible de fabriquer une e-bomb

pour seulement 400 dollars à partir d’un condensateur, d’une bobine de

cuivre et d’un explosif.

Armes chimiques, radiologiques, biologiques seront ainsi à la portée

de toutes les bourses. Il sera possible de faire de plus en plus de morts

avec des moyens rudimentaires : dans les villes et les transports de

masse, l’encombrement multipliera l’efficacité des armes les plus

sommaires.

Enfin, et peut-être surtout, comme toute guerre ne peut se gagner que

si les peuples qui la mènent la jugent juste et nécessaire et si est

maintenue la loyauté des citoyens et la croyance en ses valeurs, les

principales armes de l’avenir seront les instruments de propagande, de

communication et d’intimidation.

S’armer, s’allier

Face à ces menaces multiformes, dont elles seront les premières cibles,

les démocraties de marché, et en particulier les maîtres de l’ordre

polycentrique, se rendront compte qu’elles ne peuvent plus réagir en

ordre dispersé, et que leurs budgets de défense seraient mieux utilisés si

leurs équipements étaient techniquement compatibles et placés sous un

commandement coordonné.

Les États-Unis continueront de moderniser tous leurs systèmes

d’armes : conventionnelles, électroniques, nucléaires, chimiques,

bactériologiques. Une unité nouvelle de l’US Army, le Future Combat

System, sera bientôt composée de troupes au sol très mobiles, équipées

d’armes conventionnelles de haute précision, d’un réseau de

communication, de moyens de simulation, de robots et de forces

aériennes avec et sans pilotes ; cette unité pourra être déployée en moins

de quatre jours n’importe où dans le monde ; le délai entre la détection

d’une cible et sa destruction deviendra quasi nul, alors qu’il était de trois

jours lors de la guerre du Golfe et de cinq minutes lors de la guerre

d’Irak. Un tel système n’aura de sens que si les États-Unis se dotent, par

un réseau de satellites, d’une infrastructure numérique planétaire.

Le coût de ces armements nouveaux est considérable : les États-Unis y

consacreront 500 milliards de dollars. Un million de soldats américains

resteront, pour un temps, déployés sur quatre continents, appuyés par des

milliers d’avions et navires, avant de se replier sur la seule défense du

territoire national américain. Pendant les quarante prochaines années, la

défense continuera de représenter plus du quart du budget fédéral

américain, avec parfois d’immenses gaspillages, entraînés par la

nécessité de créer des emplois dans toutes les circonscriptions électorales

des congressmen, dont la voix restera nécessaire au vote du budget de la

défense.

Les Européens – qui dépensent ensemble aujourd’hui pour leur

défense cinq fois moins que les États-Unis – devront, après avoir

beaucoup critiqué le bellicisme des Américains, trouver eux aussi les

moyens de financer ces infrastructures numériques et ces systèmes

d’armes. Pour le faire, ils créeront des forces armées et de police de plus

en plus imbriquées, harmoniseront leurs matériels et se coordonneront

avec les États-Unis, ne serait-ce que pour communiquer et échanger des

données.

La Chine et l’Inde feront aussi croître leurs budgets militaires,

aujourd’hui quinze fois inférieurs à celui des États-Unis, pour atteindre

au moins le niveau anglais ou français. Elles se doteront des mêmes

armes, fabriquées pour l’essentiel chez elles. Le Japon et la Russie en

feront autant.

Pour partager ces coûts croissants, plusieurs de ces nations

rassembleront une partie de leurs effectifs en une force militaire de la

communauté internationale, regroupant des troupes conventionnelles et

des forces de police. Elles formeront ainsi, d’abord occasionnellement,

puis institutionnellement, une alliance face aux pirates et aux ennemis de

l’Ordre marchand. L’Alliance atlantique, fondée contre la menace

soviétique, deviendra peut-être le socle de ce rassemblement, qui se

constituera parfois aussi en forces des Nations unies. Dans certains cas,

l’Inde, la Chine et plusieurs des Onze s’y joindront.

L’Alliance s’élargira un jour aux plus grandes firmes de l’hyperempire,

en particulier militaires. Elle regroupera alors des armées nationales et

des entreprises privées de mercenaires.

Tous les pays de l’Alliance voudront surveiller les « amis des

ennemis ». Par exemple, les musulmans d’Europe, d’Amérique ou de

Chine devront peut-être un jour faire la preuve qu’ils ne sont pas liés à

telle ou telle entité hostile, comme durent le faire les Japonais dans les

années 1940 et les communistes dans les années 1950. De même, si le

Mexique en vient un jour à être considéré par les États-Unis comme un

pays dangereusement révolutionnaire, les Chicanos, de plus en plus

nombreux, feront l’objet d’une stricte surveillance.

Vers 2035 ou 2040, l’Alliance réalisera qu’elle n’a pas les moyens de

maintenir sa domination sur l’Ordre marchand : épuisés financièrement et

humainement par ces conflits, confrontés aux mêmes dilemmes que

l’Empire romain à partir du début de notre ère, les pays qui la

composeront formeront alors l’ordre polycentrique et changeront de

stratégie : ils ne s’occuperont plus du reste du monde, réduiront leur

dépendance énergétique et financière, instaureront un protectionnisme,

disposeront leurs chariots en cercle et limiteront leur défense à la

protection de leurs intérêts, au sens le plus étroit. Ils chercheront à mettre

en place un bouclier au-dessus de leurs territoires pour surveiller et

détruire toute arme ou aéronef détourné tentant de toucher leur sol. Des

murs de plus en plus hauts seront dressés contre les pirates, sur le modèle

du mur protégeant et isolant aujourd’hui Israël des attaques terroristes.

L’Alliance considérera par exemple essentiel de maîtriser la situation en

Méditerranée orientale et occidentale, en général à la demande des pays

concernés. Pour voyager par avion vers les pays de l’Alliance, il faudra

fournir des informations détaillées sur sa vie, et même peut-être laisser en

gage, ou en otage, des biens ou des êtres chers.

Là encore, une fois de plus, les technologies de pointe de l’économie

de marché, celles de l’hypersurveillance, participeront à la mise en place

des moyens de la guerre et de la police.

Pour autant, le succès ne sera pas assuré : on ne peut mettre sous

cloche ni les marchés, ni les démocraties, ni les pirates.

Négocier, aider

Certains, en Europe et ailleurs, proposeront alors de renoncer à se

défendre, de réduire les budgets militaires, de désarmer unilatéralement,

de collaborer avec l’ennemi. Naîtront ces États post-nationaux

dénucléarisés, pacifistes et soumis, dont rêve, dès aujourd’hui, parmi

d’autres, le philosophe allemand Jürgen Habermas.

D’autres encore, soucieux de préserver la paix sans se soumettre,

tenteront de faire preuve d’imagination diplomatique. L’organisation des

Nations unies essaiera de mettre en œuvre les procédures prévues par sa

charte pour la négociation, la prévention des conflits, la dissuasion. Pour

que les questions en litige puissent être traitées de façon plus

confidentielle, des institutions discrètes de prévention de la violence se

multiplieront, sur le modèle de l’Organisation de la sécurité et de la

coopération en Europe, de la Communauté de Sant’Egidio – organisation

catholique discrète et efficace –, de la fondation du président Carter, qui

remplit remarquablement ce rôle depuis plus de vingt ans, ou encore de

celle, plus récente, du président Clinton. Le rôle de ces institutions ad

hoc, entreprises relationnelles particulières, sera de déceler à l’avance les

sources de conflits et les zones de tensions, de tenter de trouver des

accords entre les belligérants potentiels et de les faire respecter. Elles

devront disposer pour cela de considérables moyens d’observation, de

surveillance, d’analyse et de prévention. Elles devront aussi avoir

suffisamment d’influence pour que les accords passés sous leurs auspices

soient respectés. On les retrouvera dans la vague suivante de l’avenir

comme facteur essentiel de la paix.

Pour éviter la guerre, les démocraties de marché essaieront aussi

d’étendre le règne de la liberté à ceux qui pourraient devenir leurs

ennemis. Elles aideront ceux des pays encore incertains qui le voudront à

rejoindre leurs rangs, c’est-à-dire à organiser la séparation des pouvoirs

religieux et laïcs, à se débarrasser de milices terroristes, à jeter les bases

d’une économie de marché. Action en général illusoire, comme le montre

ce qui se passe aujourd’hui en Afghanistan (narco-État où le trafic de

drogue représente aujourd’hui les neuf dixièmes de la richesse produite et

rapporte entre 120 et 194 milliards de dollars de revenus au crime

organisé, aux agences de renseignement et aux institutions financières

occidentales) ou en Irak (où s’est installé un chaos absolu), à moins

d’être accompagnée de la mise en place d’une société civile efficace qui

ne peut émaner que de la population elle-même.

Ceux des États qui refuseront une telle évolution vers la démocratie

resteront agressifs et seront traités comme tels par les démocraties de

marché.

Dissuader les régimes agressifs

Face aux États durablement agressifs, la dissuasion sera toujours

nécessaire, et son absence toujours désastreuse. En octobre 1936, face à

la remilitarisation de la Ruhr par les troupes nazies, Halifax et Blum ont

laissé faire, et la guerre eut lieu. En octobre 1962, face à l’installation de

fusées soviétiques à Cuba et le refus de celles-ci par les frères Kennedy,

la paix n’a pas été rompue. Au début des années 1980, François

Mitterrand a appuyé l’installation de fusées américaines en Europe,

aidant ainsi à faire disparaître la menace soviétique.

De même, aujourd’hui et demain, ceux qui voudront vivre libres dans

des démocraties de marché ne pourront accepter la présence, face à eux,

d’armes offensives contrôlées par des groupes annonçant ouvertement

leur objectif : les détruire.

Nul ne sera à l’abri d’armes qui, en premier lieu, viseront d’autres

cibles : les fusées de Corée pointées sur le Japon viseront un jour les

États-Unis et la Chine. Celles d’un Pakistan tombé entre les mains de

fondamentalistes menaceront l’Inde, puis l’Europe. Celles du Hezbollah,

autrement dit de l’Iran, qui visent aujourd’hui Israël seront un jour

pointées, depuis Beyrouth ou Téhéran, sur Le Caire, Riyad, Alger, Tunis,

Casablanca, Istanbul, puis Rome, Madrid, Londres et Paris. Celles de la

Chine, si le parti se durcissait pour éviter sa propre liquidation, pourraient

viser un jour le Japon et les États-Unis.

Les démocraties ne devront pas se laisser impressionner par de telles

menaces. Si, par peur des représailles, elles acceptent que soient

durablement braquées sur elles les fusées iraniennes, pakistanaises ou

coréennes, elles feront un marché de dupes, comme le firent la France et

la Grande-Bretagne en 1936, puis en 1938 à Munich. Avec une

probabilité plus grande encore, car ces armes pourront être lancées de

quinze endroits différents par quinze régimes dictatoriaux différents et

aux objectifs contradictoires. Pour les éliminer, l’Alliance devra d’abord

menacer les régimes concernés d’actions préventives, mettre en évidence

ses propres capacités de frappe, intimider pour faire reculer. Si cela ne

suffit pas à faire disparaître ces menaces, il faudra frapper.

Attaquer préventivement

Aucune dissuasion ne sera possible contre les pirates, parce qu’ils

n’ont pas de territoire à défendre. Leur céder en un lieu ne suffira pas à

les calmer : les mafieux ne se contenteraient pas du contrôle de la

Colombie ou de l’Afghanistan ; les extrémistes islamistes ne se

contenteraient pas de la destruction d’Israël, ni du retrait américain d’Irak

ou d’Arabie Saoudite.

Contre les pirates, il n’y aura que l’attaque préventive. L’Alliance et

chacun de ses membres se prépareront donc à mener préventivement la

guerre à ceux de ces pirates (ou à celles des nations où ils auront trouvé

refuge) qui menaceront d’utiliser leurs armes au service d’une foi, d’une

ambition laïque, ou pour la recherche d’un profit criminel.

Naturellement, l’Alliance ne devra pas, pour justifier une telle guerre

préventive, inventer des intentions bellicistes ni prendre prétexte d’armes

de destruction massive imaginaires, comme ce fut le cas pour la guerre

contre l’Irak en 2003. L’Alliance ne pourra pas à la fois fonder sa

politique extérieure sur les droits de l’homme et les violer

quotidiennement. Sans doute le fera-t–elle.

Les optimistes diront que ces roulements de tambour ne doivent pas

être pris trop au sérieux : un pays, ou une entité non étatique, accédant au

statut de puissance nucléaire, ou disposant d’armes extrêmement

meurtrières, devient nécessairement raisonnable. La meilleure preuve en

est que le sont devenus, jusqu’ici, tous ceux qui ont reconnu,

officiellement ou officieusement, détenir de tels arsenaux.

Les optimistes ont en partie raison : des démocraties, où le pouvoir est

contrôlé par l’opinion publique, ou des régimes totalitaires ayant

largement souffert de la guerre, n’en feront jamais un usage offensif.

Mais plus le nombre d’acteurs du jeu stratégique est élevé, plus

augmentera le nombre de ceux d’entre eux qui seront mus par des fous ou

pour qui la mort (des autres, y compris celle de leurs troupes) ne

comptera pas. Plus s’élèvera alors la probabilité de voir ces armes

utilisées.

Le monde vivra donc de plus en plus hanté par la peur de

l’anéantissement nucléaire, de la guerre miniaturisée, de la guerre en

réseau, de la guerre-suicide. De fait, quatre types de conflits éclateront

avant l’hyperconflit : guerres de rareté, guerres de frontières, guerres

d’influence, guerres entre pirates et sédentaires.

Guerres de rareté : pétrole et eau

Comme on s’est battu pour le charbon et le fer, on se battra pour le

pétrole, l’eau et les matières rares. D’abord et comme depuis un siècle,

l’approvisionnement en pétrole, de plus en plus difficile et coûteux,

déclenchera nombre de conflits. Les États-Unis, qui consomment un

quart du pétrole du monde, dont près des deux tiers viennent encore de

l’extérieur, voudront absolument garder le contrôle de leurs sources

d’approvisionnement ; ils entendront continuer à contrôler l’Arabie

Saoudite et l’Irak ; ils souhaiteront aussi reprendre le contrôle de l’Iran

pour empêcher un blocus du détroit d’Ormuz, qui priverait la planète

d’un cinquième de la production mondiale et propulserait les cours

jusqu’à 250 dollars le baril. La présence américaine en Asie centrale sera

de plus en plus considérable, à la fois pour surveiller ce qui se joue en

Iran et pour éviter que la Chine ne fasse main basse sur la région. Les

États-Unis contrôleront plus que jamais le golfe du Mexique, et voudront

s’assurer que le Canada, le Mexique et le Venezuela ont, au moins, des

dirigeants dociles. Des conflits pourraient aussi éclater, sur la base de

prétextes pétroliers, en Asie centrale entre la Chine et la Russie, entre les

États- Unis et la Chine, entre la Turquie et l’Iran. Le Kazakhstan

s’imposera comme arbitre et comme puissance régionale. Les autres

principaux pays consommateurs (l’Union européenne, le Japon, la Chine

et l’Inde) voudront eux aussi conserver, par la force si nécessaire, un

accès aux gisements du Moyen-Orient, de Russie, d’Afrique et d’Asie

centrale, ainsi que le contrôle des zones par où ce pétrole est acheminé

vers la mer.

Aux marges de la Russie, où se trouvent d’innombrables pipelines, des

guerres civiles sans merci, souvent financées par des compagnies

pétrolières rivales, ruineront les régions de transit.

Pour les mêmes raisons, le Venezuela, le Nigeria, le Congo,

l’Indonésie, dont les gisements seront un jour épuisés sans même avoir

permis d’y édifier des économies modernes, pourraient aussi devenir, ou

redevenir, des zones de conflits.

Enfin, les zones maritimes où seront localisés les principaux gisements

futurs, et par où transiteront les convois de tankers, seront autant de lieux

d’affrontements possibles.

L’eau potable, de plus en plus rare on l’a vu, provoquera, elle aussi,

des guerres de plus en plus significatives : au cours des cinquante

dernières années, on s’est déjà battu trente-sept fois pour elle, de façon

toujours très localisée. Cela ne pourra que se rééditer : 145 nations ont

une partie de leur territoire située sur un bassin transfrontalier ; environ

un tiers des 263 bassins transfrontaliers sont partagés par plus de deux

pays ; 19 bassins concernent au moins cinq pays. La troisième réserve

souterraine d’eau douce du monde, la nappe du Guarani, est disputée

entre le Brésil, l’Argentine, le Paraguay et l’Uruguay. Le bassin du

Danube est partagé par 18 nations et les crises des Balkans y trouvent en

partie leurs racines. Demain, quand l’eau potable commencera à

manquer, ces batailles deviendront beaucoup plus sévères. L’Inde,

manquant d’eau, pourrait vouloir détourner les trois plus grands fleuves

nés en Inde, qui se jettent dans la mer au Bangladesh. La pose par le

Liban de pompes sur la rivière Ouazzane, affluent du Jourdain alimentant

le lac Tibériade et fournissant dès maintenant à Israël le tiers de son eau

potable, déclenchera un conflit. Le projet de contrôle des eaux de

l’Euphrate et du Tigre par la Turquie inquiétera la Syrie et l’Irak. Le

Tadjikistan, le Kirghizistan, le Kazakhstan, l’Ouzbékistan et le

Turkménistan se disputeront de plus en plus les fleuves Amou-Daria et

Syr-Daria, essentiels à la culture intensive du coton. Des barrages

hydroélectriques en Chine – où le Mékong prend sa source – menaceront

de priver d’eau le Vietnam, le Cambodge et la Thaïlande. Le Mexique et

les États-Unis se disputeront le Colorado et le Rio Grande. Le Sénégal et

la Mauritanie pourraient se battre pour le contrôle du fleuve Sénégal.

L’Algérie, la Libye et le Tchad pourraient aussi s’affronter pour

l’exploitation de rares nappes phréatiques transfrontalières. L’Albanie, la

Grèce et la Macédoine risquent d’entrer en conflit pour les mêmes

raisons. Enfin et surtout, dix États se partagent les eaux du Nil ; or,

l’Éthiopie, en amont, qui fournit 86 % du débit et n’en utilise que 0,3 %,

entend construire 36 barrages ; ils assécheraient en partie l’Égypte,

provoquant un conflit immédiat.

Enfin, le dérèglement du climat provoquera des guerres pour occuper

des terres restées ou devenues respirables et cultivables : la Sibérie, le

Maroc, l’Algérie, l’Espagne du Sud pourraient devenir des champs de

bataille.

Guerres de frontières :

du Moyen-Orient à l’Afrique

Plusieurs pays feront la guerre à leurs voisins pour réunifier des

peuples ; ce pourrait être le cas entre l’Inde et le Pakistan pour le contrôle

du Cachemire, et entre de très nombreux pays d’Afrique sub-saharienne

pour rassembler des ethnies.

D’autres chercheront aussi à détruire un voisin ; plusieurs pays arabes

continueront de vouloir anéantir l’État hébreu, qui devra gagner contre

eux toutes les guerres, sous peine d’anéantissement. Les irréductibles de

la région déclencheront d’ailleurs les hostilités dès que s’annoncera un

accord de paix entre Israël et ses voisins.

La victoire de la démocratie donnera aussi naissance à de nouveaux

conflits, au sein même de nombreuses nations : pour remettre en cause

une domination ethnique, pour provoquer une sécession ou pour l’éviter.

Aujourd’hui, plus de quarante conflits de ce type se déroulent à

l’intérieur de vingt-sept pays ; ils perdurent pour certains depuis plus de

dix ans, pour la plupart en Afrique et en Asie. Ceux de ces conflits qui

ravagent la Côte-d’Ivoire, le Darfour, le Cachemire, le Congo, le Sri

Lanka sont les plus meurtriers. Le Congo en est à 5,4 millions de morts.

Si ces nations ne sont pas capables d’organiser leurs partitions dans le

calme, comme le firent l’URSS et la Tchécoslovaquie en 1992, on ira

vers des guerres civiles, qui se concluront par la création d’États

nouveaux, comme en Inde ou en Yougoslavie, ou par la ruine générale,

comme au Rwanda, en Transnistrie, en Somalie, en Côte-d’Ivoire ou en

Éthiopie. Des conflits de ce genre se déclencheront au Congo, en Russie,

en Asie centrale (entre Russie, Géorgie, Arménie, Turquie et Iran), au

Sénégal, en Inde, en Chine, en Indonésie, aux Philippines. Le Nigeria

connaîtra sans doute le pire de ces affrontements entre Ibos et Haoussas.

D’autres conflits du même genre pourraient avoir lieu entre divers

groupes à l’intérieur des pays développés. Des villes s’y déclareront

même en sécession ; des minorités ethniques ou linguistiques

revendiqueront leur indépendance ; des partages de territoires s’y

passeront mal.

Il faut ainsi s’attendre à de très nombreuses guerres civiles et donc,

comme à chaque fois, à la désignation de boucs émissaires à éliminer.

Comme à chaque fois, seront alors perpétrés des génocides, avec les

armes les plus sommaires. Trois au moins de ces massacres se sont déjà

déroulés au XXe siècle : contre les Arméniens, les juifs et les Tutsis.

Beaucoup d’autres auront lieu au XXIe siècle. Et ceux qui ne veulent pas y

croire n’ont qu’à se souvenir que personne en 1938 ne pensait possible la

Shoah.

Guerres d’influence

Comme par le passé, certains pays iront aussi jusqu’à faire la guerre à

leurs voisins pour tenir leur rang et détourner leurs opinions de

préoccupations internes ou pour mener un combat idéologique ou

religieux.

Ainsi l’Iran ou le Pakistan pourraient se lancer dans la guerre pour

prendre le contrôle de la région allant de la Palestine à la frontière

chinoise ; le Nigeria pourrait vouloir contrôler les matières premières

environnantes en occupant ses voisins ; le Kazakhstan pourrait se battre

pour contrôler l’ensemble des régions turcophones qu’il disputerait à la

Turquie ; comme ce fut souvent le cas, la Russie pourrait faire la guerre

pour ne pas être encerclée, cette fois par les alliés asiatiques des ÉtatsUnis, par la Chine et par l’islam ; la Chine pourrait entrer en conflit pour

reprendre Taïwan, pour contrôler le Kazakhstan, pour occuper la Sibérie,

pour mettre au pas son rival japonais, ou pour permettre à un parti unique

menacé de conserver le pouvoir ; les États-Unis pourraient entrer en

guerre pour défendre Taïwan, ou Israël, ou l’Europe contre des armes

pointées depuis l’Iran, l’Égypte ou le Maghreb ; l’Inde pourrait partir au

combat pour contrôler des régions frontalières et détruire les bases arrière

de rebelles musulmans ; l’Indonésie pourrait être tentée d’occuper les

vastes terres désertes d’Océanie ; l’Australie pourrait entrer en guerre

pour repousser les ambitions de ses voisins. Enfin, de très anciens

conflits d’ambitions, aujourd’hui totalement inconcevables, pourraient

redevenir d’actualité : entre la Grèce et la Turquie, ou entre le Mexique et

les États-Unis, si l’un ou l’autre de ces pays devenait un jour une

dictature.

Guerres entre pirates et sédentaires

De tout temps, des pirates ont attaqué des sédentaires, au nom de

l’argent, de la foi, de la misère, d’une idéologie ou d’une ambition

nationale, avec peu de moyens et sans montrer aucun respect pour la vie

humaine. L’Empire romain en est mort, l’Ordre marchand risque d’y

succomber.

Sur toutes les mers, comme dans l’Antiquité la plus reculée, la

piraterie, criminelle ou politique, continuera de faire la loi et

d’interrompre les relations entre les sédentaires. D’après les rares

statistiques disponibles, la piraterie maritime aurait ainsi quadruplé de

1995 à 2006 ; elle continuera d’augmenter, en particulier autour du

détroit de Malacca par où transite près de la moitié du commerce

pétrolier mondial, et aux Caraïbes où circulent de plus en plus de bateaux

chargés de drogue. La Méditerranée redeviendra elle aussi un lieu majeur

d’exactions. Celles-ci auront également lieu sur les axes traversant les

déserts et dans les quartiers populeux des grandes villes du Sud comme

du Nord.

La piraterie continuera aussi de s’en prendre aux lieux de tourisme de

masse des nomades virtuels. Tout ce qui se déplace sera considéré par les

pirates à la fois comme une cible et comme une arme : avion, camion,

train, bateau et tous les réseaux de communication.

Les pirates – religieux, nihilistes, ou seulement criminels – frapperont

les sédentaires par surprise, pour faire peur, cherchant non seulement à

rafler un butin, mais aussi à couper les lignes, à fermer les détroits, à

arrêter les échanges, le commerce, le tourisme, la circulation. Ils

attaqueront les terres – réelles et virtuelles – de l’Empire avec des virus –

réels et virtuels –, transformant les premières victimes en armes nomades

qui sèmeront la mort autour d’elles. Ils chercheront à désarticuler les

systèmes de surveillance, effraieront les sédentaires pour qu’ils cessent

totalement de se déplacer, d’entreprendre, de créer, de se distraire, et

qu’ils s’enferment dans leurs bunkers.

Ils utiliseront toutes les armes des entreprises modernes, avec des

avant-gardes, des groupes locaux, des « cirques » et des « théâtres ».

Certains de ces pirates – et pas seulement parmi les mouvements

d’inspiration religieuse – recourront aux attentats-suicides : les premiers

attentats de ce genre furent le fait de nihilistes russes à la fin du

XIXe siècle, puis de l’armée japonaise pendant la Seconde Guerre

mondiale, plus récemment d’indépendantistes tamouls au Sri Lanka. Des

mafias s’en sont aussi déjà servies en actionnant des bombes humaines

involontaires. Des terroristes islamistes en ont utilisé en Europe et au

Moyen-Orient, en particulier au Liban et en Israël. Les attentats au Kenya

en 2000, à New York le 11 septembre 2001, puis à Casablanca, à Madrid

et à Londres s’inscrivent dans cette histoire, sans constituer ni une

rupture ni un changement de nature.

Un jour, peut-être moins éloigné qu’on ne le croit, l’on verra aussi des

pirates de misère, sans motivations théologiques, se faire sauter dans les

centres-villes d’Europe. On verra aussi des convois de bateaux-suicides

chargés d’enfants venus du Sud exploser en pleine Méditerranée, en

direct devant les caméras de télévision.

Les maîtres du monde polycentrique, puis de l’hyperempire, tenteront

de s’opposer à ces actes en transformant l’Alliance militaire défensive en

une organisation de police mondiale. Des mercenaires à la solde de

l’Alliance détruiront les bases de repli des pirates, mèneront des combats

de rue dans les quartiers occupés par des bandes mafieuses, inter

cepteront leurs raids avant qu’ils n’atteignent leurs cibles. Ils les feront

s’entre-tuer et retourneront contre eux la colère des infranomades. Les

populations civiles seront prises entre tous ces feux.

À ce rythme, encore une fois, ce n’est pas l’Afrique de demain qui

ressemblera un jour à l’Occident d’aujourd’hui, mais l’Occident tout

entier qui pourrait demain faire songer à l’Afrique d’aujourd’hui.

L’hyperconflit

Quand se défera le monde polycentrique, quand tenteront de s’installer

des corsaires, des pirates, des armées privées, des mercenaires, des

terroristes, les régimes totalitaires s’entre-tueront, sans reconnaître

aucune loi de la guerre ni aucun arbitre. Des pays du Nord s’associeront à

des pays du Sud ; des terroristes islamistes s’allieront à des cartels de la

drogue. Il y aura à la fois des guerres chaudes et froides, des guerres

privées et étatiques. Polices et armées se confondront sans plus respecter

les moindres lois de la guerre. Les populations civiles seront des proies

qu’atteindront toutes les armes de destruction massive. Les religions du

Livre s’opposeront entre elles, pour la plus grande gloire de leurs

adversaires. Certains théologiens y verront le signe du déclenchement de

la bataille marquant, dans la Bible, la fin des temps. Celle qui doit

déboucher pour les juifs sur la venue du Messie ; pour les chrétiens, sur

son retour ; pour certains musulmans, sur celui de l’Imam caché ; pour

les hindouistes, par l’avènement de Kalki, dixième incarnation de

Vishnu. Dans tous les cas, diront-ils, elle se terminera par la victoire du

bien sur le mal.

Si, une fois l’hyperempire en place, toutes ces sources de conflit se

conjoignent un jour en une seule bataille, si tous les acteurs dont il a été

question jusqu’ici trouvent quelque intérêt à entrer l’un après l’autre dans

un même affrontement, se déclenchera alors un hyperconflit.

Son déclenchement pourrait avoir lieu à Taïwan, au Mexique ou au

Moyen-Orient, tous lieux de confluence des principaux conflits reposant

sur l’eau, le pétrole, les religions, la démographie, l’écart Nord/Sud, la

contestation de frontières.

Il pourrait aussi partir d’une attaque éclair contre l’Occident d’un Iran

allié au Pakistan, devenus l’un et l’autre puissances nucléaires

islamiques.

Aucune institution ne serait plus alors capable de négocier des

compromis ni d’enrayer l’engrenage. Le monde deviendrait un immense

champ de bataille où s’entrechoqueraient nations, peuples mercenaires,

terroristes, pirates, démocraties, dictatures, tribus, mafias nomades,

groupes religieux, se battant les uns pour l’argent, les autres pour la foi,

le sol ou la liberté.

Toutes les armes dont il a été question plus haut seront alors utilisées.

L’humanité, qui dispose depuis les années 1960 des moyens nucléaires de

se suicider, les utilisera. Il n’y aura plus personne pour écrire l’Histoire,

qui n’est jamais que la raison du plus fort.

Rien là d’impossible : la tragédie de l’homme est que, lorsqu’il peut

faire quelque chose, il finit toujours par le faire.

Pourtant, bien avant que l’humanité n’ait ainsi mis fin à son histoire –

du moins voudrais-je le croire –, l’échec de l’hyperempire et la menace

de l’hyperconflit conduiront les démocraties à trouver assez de ressort

pour vaincre les pirates et repousser leurs propres pulsions de mort.

Les armées de l’Alliance balaieront les dictateurs ; les cartels de la

drogue seront maîtrisés ; les grandes entreprises ne joueront plus leur

avenir sur la croissance des commandes militaires ; toutes les religions

s’apaiseront et deviendront des forces de paix, de raison et de tolérance.

Des forces nouvelles, déjà à l’œuvre, prendront le pouvoir afin de créer

un monde juste, apaisé, rassemblé, fraternel.

Alors, comme après la chute de l’Empire romain, renaîtront – sur les

ruines d’un passé prometteur gâché par une trop longue série d’erreurs –

une formidable envie de vivre, de joyeux métissages et des transgressions

jubilatoires. En surgiront de nouvelles civilisations, faites des résidus des

nations exsangues et de l’hyperempire en déshérence, nourries de valeurs

nouvelles.

Une démocratie planétaire s’installera, limitant les pouvoirs du

marché. Elle tentera de gagner d’autres guerres, beaucoup plus urgentes :

contre la folie des hommes, contre le dérèglement climatique, contre les

maladies mortelles, l’aliénation, l’exploitation et la misère.

Se lèvera alors la cinquième vague de l’avenir, celle de

l’hyperdémocratie. Voici l’esquisse de son histoire.

7

Cinquième vague de l’avenir :

l’hyperdémocratie

À la fin de son dernier livre, rédigé en 1875, Critique du programme

de Gotha, Karl Marx écrit cette phrase mystérieuse, en latin : « Dixi et

salvavi animam meam » (« Je ne dis ça que pour sauver mon âme »).

Comme s’il voulait faire comprendre à ses lecteurs que le programme

politique qu’il venait de proposer aux socialistes allemands n’avait, à ses

yeux, pas la moindre chance d’être appliqué ; comme s’il pensait que

personne, jamais, n’aurait le courage, ni les moyens, de maîtriser le

capitalisme et ses conséquences, à la fois enthousiasmantes et suicidaires.

Aujourd’hui, au moment où les démocraties de marché ont parcouru

une grande partie du chemin prévu par l’auteur du Capital, et alors que le

socialisme s’est fourvoyé dans bien des impasses prévues et dénoncées

par Marx, la survie durable d’une humanité libre, heureuse, diverse,

équitable, soucieuse de dignité et de respect, paraît impossible. Il semble

même vain d’y réfléchir.

Et pourtant : quand, en 1516, Thomas More rêvait de faire élire les

dirigeants d’Utopia, sa cité imaginaire, il n’imaginait pas que les

ministres de son propre pays seraient, quatre siècles plus tard, élus par le

peuple tout entier. De même, quand, en juillet 1914, Jean Jaurès

imaginait une Europe libre, démocratique, pacifique et rassemblée, rien

ne permettait d’espérer que telle serait la situation du Vieux Continent

moins de quatre-vingts ans plus tard.

Il faut aujourd’hui oser faire le même acte de foi en l’avenir. Tenter

une nouvelle fois de montrer que l’humanité n’est pas condamnée à se

détruire ; ni par le marché, ni par la science, ni par la guerre, ni surtout

par la bêtise et la méchanceté.

Tout annonce une transformation progressive de l’homme en objet, une

amplification des injustices, de la précarité, de la violence ; tout indique

même que nous entrons dans une sombre avant-guerre : les nations les

plus sophistiquées réagissent à la barbarie par la barbarie, à la peur par

l’égoïsme, à la terreur par les représailles. Il semble donc raisonnable de

se résigner à admettre que l’homme n’est qu’un monstre, et que notre

monde ne pourra jamais devenir une démocratie planétaire, tolérante,

pacifique, diverse mais rassemblée. Pourtant, une telle dynamique est en

marche : Le bien, après le marché et la guerre. Jupiter après Quirinus et

Mars.

Pour sauver l’humanité de ses démons, cette cinquième vague de

l’avenir devra évidemment déferler avant que l’une ou l’autre des deux

précédentes n’aient mis fin, chacune à sa façon, à l’espèce humaine.

Pour imaginer comment un tel avenir pourrait advenir à temps, il faut

oser, comme les visionnaires d’antan, regarder très loin, bien au-delà de

l’actuelle suprématie de l’Empire américain, de l’émergence menaçante

de l’ordre polycentrique, de l’hyperempire et des innombrables conflits

qui s’ensuivront. On comprendra alors que ce que je nomme ici

l’hyperdémocratie s’inscrit tout naturellement dans cette histoire de

l’avenir ; on verra que bien des forces sont déjà, souterrainement, en train

d’en établir les fondations, et qu’il ne dépend que de nous, aujourd’hui,

qu’elle devienne, dans quelques décennies, la réalité du monde.

Le choc démocratique

Comme à l’aube de toute révolution majeure, il nous appartient

d’abord d’en mesurer l’urgence, d’en nommer les acteurs, d’en définir les

valeurs et d’en imaginer les institutions, dans la modestie du quotidien et

la démesure de l’idéal.

Maintes forces positives poussent dès aujourd’hui à l’instauration d’un

monde vivable pour tous : les vertigineuses découvertes des sciences, les

formidables progrès des techniques feront de plus en plus prendre

conscience à un nombre croissant de gens que le monde est un village,

que l’abondance est possible, qu’il est possible à tous de vivre bien plus

longtemps et bien mieux.

On pourrait en particulier en déduire, rationnellement, que le climat

peut être stabilisé, que l’eau et l’énergie peuvent abonder, que l’obésité et

la misère peuvent disparaître, que la non-violence est possible, que la

prospérité pour tous est réaliste, que la démocratie peut devenir

universelle, que les entreprises peuvent servir le bien commun ; qu’il est

même envisageable de protéger toutes les différences et d’en créer

d’autres.

Et pourtant, la prise de conscience de ces potentialités ne suffirait pas à

empêcher l’avènement de l’hyperempire ni à éviter l’hyperconflit :

l’homme n’a jamais rien bâti sur de bonnes nouvelles.

En revanche, quelques catastrophes annoncées démontreront crûment

aux plus sceptiques que notre mode de vie actuel ne peut perdurer : le

bouleversement du climat, l’écart croissant entre les plus riches et les

plus pauvres, l’augmentation de l’obésité et de l’usage des drogues,

l’emprise de la violence dans la vie quotidienne, les actes terroristes de

plus en plus terrifiants, l’impossible bunkerisation des riches, la

médiocrité du spectacle, la dictature des assurances, l’envahissement du

temps par les marchandises, le manque d’eau et de pétrole, la montée de

la délinquance urbaine, les crises financières de plus en plus rapprochées,

les vagues d’immigration échouant sur nos plages, d’abord main tendue

puis le poing levé, les technologies de plus en plus meurtrières et

sélectives, les guerres de plus en plus folles, la misère morale des plus

riches, le vertige de l’autosurveillance et du clonage, viendront un jour

réveiller les dormeurs les plus profondément assoupis. Les désastres

seront, une fois de plus, les meilleurs avocats du changement.

Comme à la fin de chaque grande guerre, on parlera alors, encore une

fois, de tirer des leçons du passé, de pardonner sans oublier, de

reconstruire le monde autrement, d’en finir à jamais avec la violence. Des

gens de toutes conditions, de toutes nationalités, de toutes cultures et

obédiences réfléchiront aux conditions d’une survie durable de

l’humanité. On comprendra que ni l’hyperempire ni l’hyperconflit ne

peuvent créer un monde voué à durer. Des projets politiques surgiront de

partout pour régler les contentieux frontaliers, rendre compatibles les

multiples revendications nationales sur un même sol, apprendre aux gens

à vivre sereinement avec eux-mêmes et avec les autres.

Ces projets utopistes seront peut-être récupérés un temps par des

dictateurs rêvant de fonder un empire apaisé et planétaire. Une nouvelle

idéologie totalitaire, englobante, rassurante, messianique, religieuse ou

laïque, aura sans doute son prophète, son livre, ses prêtres, ses policiers,

ses bûchers. Puis une nouvelle organisation harmonieuse du monde verra

le jour : elle ne sera d’abord qu’une cohabitation planétaire du marché et

de la démocratie. Peu après, ils seront l’un et l’autre dépassés par ce que

je nomme ici l’hyperdémocratie.

Pour comprendre ce pronostic, il me faut introduire ici de nouveaux

concepts :

Des acteurs d’avant-garde, que je nommerai les transhumains,

animeront – animent déjà – des entreprises relationnelles où le profit ne

sera plus qu’une contrainte, et non une finalité. Chacun des transhumains

sera altruiste, citoyen de la planète, nomade et sédentaire à la fois, égal

en droits et en devoirs à son voisin, hospitalier et respectueux du monde.

Ensemble, ils feront naître des institutions planétaires et réorienteront les

entreprises industrielles. Elles développeront, pour le bien-être de chaque

individu, des biens essentiels (le plus important sera le bon temps), et

pour le bien-être de tous un bien commun (dont la dimension principale

sera une intelligence collective).

Puis, au-delà même d’un nouvel équilibre mondial entre marché et

démocratie, entre services publics et entreprises, les transhumains feront

naître un nouvel ordre d’abondance dont le marché sera peu à peu exclu

au profit de l’économie relationnelle.

Tout cela peut paraître totalement improbable. Aucun des acteurs de

ces changements ne semblent même exister. Là encore, ce n’est pas la

première fois : quand, en janvier 1848, Marx parlait de la victoire

prochaine de la bourgeoisie et de la force à venir de la classe ouvrière, il

n’existait en fait en Europe, pratiquement ni bourgeoisie ni classe

ouvrière. Il avait détecté, avant même qu’ils surgissent, les futurs acteurs

de l’Histoire. Telle est encore la tâche d’aujourd’hui.

L’avant-garde de l’hyperdémocratie :

transhumains et entreprises relationnelles

Quand un convoi est en marche, l’avant-garde compte beaucoup plus

que les généraux se prélassant au milieu de leurs troupes. L’Histoire ne

bifurque que quand des êtres aventureux, soucieux de la sauvegarde de

leur liberté et de la défense de leurs valeurs, font – en général pour leur

plus grand malheur – avancer la cause des hommes. Dans l’Ordre

marchand, cette avant-garde fut jusqu’ici composée, on l’a vu de

« cœur » en « cœur » par ce que j’ai nommé la classe créative :

entrepreneurs, inventeurs, artistes, financiers, dirigeants politiques.

À l’avenir, une partie de cette classe, réunissant des individus

particulièrement sensibles à cette histoire de l’avenir, comprendront que

leur bonheur dépend de celui des autres, que l’espèce humaine ne

survivra que rassemblée et pacifique. Ils cesseront d’appartenir à la classe

créative marchande et refuseront de se mettre au service des pirates. Ils

deviendront ce que je nomme ici les transhumains.

Altruistes, conscients de l’histoire de l’avenir, concernés par le sort de

leurs contemporains et de leurs descendants, soucieux d’aider, de

comprendre, de laisser après eux un monde meilleur, les transhumains ne

se contenteront ni de l’égoïsme des hypernomades ni du désir de détruire

des pirates. Ils ne se croiront pas propriétaires du monde, admettront

qu’ils n’en ont que l’usufruit. Ils seront prêts à mettre en pratique les

vertus du sédentaire (vigilance, hospitalité, sens du long terme) et celles

du nomade (entêtement, mémoire et intuition). Ils se sentiront à la fois

citoyens du monde et membres de plusieurs communautés ; leurs

nationalités seront celles des langues qu’ils parleront, et non plus

seulement des pays qu’ils habiteront. Pour eux, la rébellion contre

l’inéluctable sera la règle, l’insolence de l’optimisme sera la morale, la

fraternité servira d’ambition. Ils trouveront leur bonheur dans le plaisir de

faire plaisir, en particulier aux enfants dont ils se sauront responsables. Ils

réapprendront que transmettre est le propre de l’homme.

Les femmes seront plus aisément transhumaines que les hommes :

trouver son plaisir à faire plaisir est le propre de la maternité. La montée

progressive des femmes dans toutes les dimensions de l’économie et de

la société, en particulier par la microfinance, multipliera les

transhumains. Parmi les transhumains d’aujourd’hui, on pourrait citer à la

fois Melinda Gates et mère Teresa ; on trouvera aussi parmi eux des

milliardaires ayant confié l’essentiel de leur fortune à une fondation, des

innovateurs sociaux, des professeurs, des créateurs, des religieux, des

laïcs, et des gens de bonne volonté, tout simplement. Des gens pour

qui autrui est une valeur en soi.

Alors que, dans le monde de la rareté, c’est-à–dire dans le marché,

autrui est un rival (l’ennemi qui vient disputer les biens rares, celui contre

qui se construit la liberté et avec qui il ne faut partager aucun savoir),

l’autre sera d’abord pour le transhumain le témoin de sa propre existence,

le moyen de vérifier qu’il n’est pas seul. L’autre lui permettra de parler,

transmettre, se montrer généreux, amoureux, de se dépasser, de créer plus

que pour ses propres besoins et plus que ce qu’il se croit capable de créer.

L’autre lui permettra de comprendre que l’amour d’autrui, et donc

d’abord de soi-même, est la condition de la survie de l’humanité.

Les transhumains mettront en place, à côté de l’économie de marché

où chacun se mesure à l’autre, une économie de l’altruisme, de la mise à

disposition gratuite, du don réciproque, du service public, de l’intérêt

général. Cette économie que je nomme « relationnelle » n’obéira pas aux

lois de la rareté : donner du savoir n’en prive pas celui qui le donne. Elle

permettra de produire et d’échanger des services réellement gratuits – de

distraction, de santé, d’éducation, de relations, etc. –, que chacun jugera

bon d’offrir à l’autre et de produire sans autre rémunération que la

considération, la reconnaissance, la fête. Des services non rares, car plus

on donne, plus on reçoit. Plus on donne, plus on a le désir et les moyens

de donner. Travailler deviendra, même dans l’économie relationnelle, un

plaisir sans contraintes.

On peut aussi espérer le renforcement des États, la socialisation des

dépenses sociales, l’amélioration des capacités des armées de lutter

contre la piraterie, de meilleurs systèmes de droit à la propriété, la

généralisation, pour les plus pauvres, de produits fabriqués par le marché,

du vêtement au logement, de l’alimentation au téléphone, du crédit à

l’assurance.

Les transhumains formeront une nouvelle classe créative, porteurs

d’innovations sociales et artistiques et non plus seulement marchandes.

Les transhumains mettront au point les outils de leur action : comme

les animateurs du marché créent des entreprises industrielles, allocataires

de ressources rares, les transhumains animeront des entreprises

relationnelles, allocatrices de ressources pour l’essentiel illimitées. Leur

finalité sera d’améliorer le sort du monde, en traitant les problèmes que le

marché ne pourra résoudre, en contrebalançant la mondialisation du

marché par celle de la démocratie. Dans ces entreprises, le profit ne sera

qu’une contrainte nécessaire à la survie, non une finalité.

Partis politiques et syndicats sont les premières entreprises

relationnelles. La Croix-Rouge, Médecins sans frontières, Care,

Greenpeace, WWF et surtout bien d’autres ONG créées au Sud ont pris la

suite. Pour n’en citer qu’une au Sud, parmi les centaines de milliers qui

existent, celle qui a permis à un bidonville de Lima, Villa El Salvador, de

scolariser 90 % des enfants et des adultes. Ces entreprises relationnelles

jouent déjà, en marge du capitalisme, le rôle que les marchands de

Bruges et de Venise avaient en marge du féodalisme. On y trouvera

bientôt toutes sortes d’institutions hors sol remplissant des missions

civiques, médicales, écologiques ou sociales, ONG, intermédiaires de

négociations diplomatiques, clubs de sports amateurs, lieux ou sites de

rencontre gratuits ou de coopération. La plupart d’entre elles seront

créées au Sud par des gens qui se prendront en main sans plus rien

attendre de personne. Une des catégories les plus importantes

d’entreprises relationnelles sera constituée par les institutions de

microfinance, acteurs de plus en plus majeurs du marché, de la

démocratie et de la relation.

La production des entreprises relationnelles, évaluée en termes

marchands, représente d’ores et déjà environ 10 % du PIB mondial, et

leur part est en très forte croissance. Elles ont déjà créé des concepts

annonciateurs des valeurs de l’avenir : le droit d’ingérence, le droit à

l’enfance, le droit à la dignité. Elles sont aussi à l’origine de la plupart

des institutions internationales récentes : le Fonds pour le sida, le

Tribunal pénal international, le Fonds mondial pour l’environnement.

Grâce à ces entreprises d’un genre particulier, on commence à parler de

communauté internationale (pour ne pas parler encore de gouvernement

mondial), et de protection de la nature (pour ne pas parler encore de bien

commun). Là se situent déjà les balbutiements d’une démocratie

mondiale, que je nomme l’hyperdémocratie.

De nouvelles entreprises relationnelles apparaîtront, en particulier dans

la gestion des villes, dans l’éducation, la santé, la lutte contre la pauvreté,

la gestion de l’environnement, la protection de la femme, le commerce

équitable, l’alimentation équilibrée, la valorisation du gratuit, la

réinsertion sociale, la lutte contre la drogue et la surveillance des

surveilleurs. Elles se substitueront à des entreprises privées et à des

services publics ; elles prendront en charge la prévention des maladies, la

réinsertion des marginaux, l’organisation de l’accès des plus faibles aux

biens essentiels, en particulier à l’éducation, la résolution des conflits.

Dans ces entreprises, de nouveaux métiers apparaîtront. Une nouvelle

attitude à l’égard du travail s’y développera, consistant à trouver du

plaisir à donner : à faire sourire, à transmettre, soulager, consoler.

Ensemble, ces entreprises relationnelles constitueront une nouvelle

économie, aussi marginale aujourd’hui que l’était le capitalisme au début

du XIIIe

 siècle, et tout autant annonciatrice d’avenir.

Les institutions de l’hyperdémocratie

Avant le milieu du XXIe siècle, l’hyperdémocratie commencera à se

manifester dans la réalité institutionnelle du monde. On commencera à

débattre de la mise en place d’institutions planétaires cohérentes,

permettant à l’humanité de ne pas succomber sous les coups de

l’hyperempire et d’éviter les ravages de l’hyperconflit.

Il ne servirait à rien de vouloir décrire ces institutions futures en

détail : trop de temps s’écoulera avant que leur heure n’advienne ; trop

d’orages éclateront, trop de technologies se feront jour. Trop de surprises

aussi viendront détourner, momentanément, le cours de l’Histoire.

On peut cependant en dessiner les grands traits, sans trop risquer de se

tromper, à partir de l’histoire passée et des quatre premières vagues de

l’avenir.

Ces institutions seront constituées d’un empilement d’organisations

locales, nationales, continentales et mondiales. En leur sein, chaque être

humain vaudra et influera autant qu’un autre.

La ville sera le principal lieu de vie de l’essentiel de l’humanité. Des

centaines de villes seront plus peuplées qu’une centaine de pays

d’aujourd’hui. Alors que plus des deux tiers des humains y vivront, des

sommes gigantesques devront être consacrées à leur infrastructure. La

ville sera le cadre des plus importants investissements collectifs et le

premier collecteur d’impôt. C’est là que se concentrera l’essentiel de

l’action politique à venir. L’urbanisme deviendra une science majeure.

L’infrastructure numérique aidera à faire de la ville un lieu de rencontres,

d’échanges, de vie. Une démocratie participative et associative y

associera, par les technologies de l’ubiquité nomade, tous ceux qui y

résideront, qui y travailleront, qui en seront les usagers ou qui seront

d’une façon ou d’une autre affectés par son devenir. Des quartiers

s’érigeront en autogestion.

Les États, pour résister aux attaques des marchés, devront se

concentrer sur quelques fonctions souveraines : la sécurité, la tranquillité

publique, la liberté, la défense de la langue, l’accès de tous, résidents

durables ou de passage, aux soins et au savoir, le droit à un revenu

minimum de formation. Pour remplir équitablement ces fonctions, les

États, comme les villes, seront subventionnés, si nécessaire, par l’échelon

continental voire planétaire. Les frontières s’effaceront. Chacun sera

citoyen de plusieurs entités à la fois et il deviendra possible de défendre

ses identités sans vouloir détruire celles du voisin. Les nations réussiront

peu à peu à trouver des conditions d’un voisinage apaisé. De nouvelles

formes de contrôle démocratique apparaîtront, fondées sur des agences

autonomes de notation, surveillant en permanence le travail des élus,

grâce aux techniques de l’ubiquité nomade et de l’hypersurveillance.

Chaque continent ou sous-continent regroupera les démocraties de

marché qui s’y trouvent en une Union, comme le fait déjà l’Union

européenne. Chaque Union aura la responsabilité de la monnaie, de la

transparence des marchés, de l’harmonisation des conditions sociales, de

la protection de l’environnement, de la sécurité intérieure, de la

protection sociale, de la santé, de l’éducation, de l’immigration, de la

politique étrangère et de la défense de l’espace commun. Elle devra se

doter d’un parlement et d’un gouvernement continentaux. Elle devra

aussi disposer, comme c’est déjà le cas en Europe, d’une instance de

résolution des conflits entre nations du même continent. Un tel avenir

devrait en particulier devenir possible au Moyen-Orient qui devra un jour

rassembler toutes les nations, y compris Israël et la Palestine, en une

Union régionale. L’Union européenne, avant-garde de l’hyperdémocratie,

deviendra une nation d’un genre nouveau, allant sans doute un jour

jusqu’à la Turquie et la Russie. C’est là que les conditions d’un équilibre

entre marché et démocratie seront les mieux réunies. C’est en Europe que

commencera l’hyperdémocratie.

À l’échelle mondiale devront être créées, seront créées, à partir d’États

généraux planétaires, de nouvelles institutions, dans le prolongement de

celles qui existent déjà. L’Organisation des Nations unies en sera la base.

Une Constitution de la planète reprendra, en l’élargissant, la Charte

actuelle des Nations unies. Elle devra pour cela prendre une dimension

supranationale et non plus seulement multilatérale. Son préambule

regroupera tous les droits et devoirs de chaque humain à l’égard de la

nature, des autres humains et de la vie ; il inclura des droits nouveaux

non prévus par la Charte actuelle ; il prévoira en particulier le nouveau

droit, essentiel, fondateur, à une enfance, ce qui impliquera un devoir de

parenté. D’autres droits et devoirs imposeront la protection de la vie, de

la nature, de la diversité, et fixeront des frontières infranchissables au

marché.

L’Assemblée générale de l’ONU, où se retrouveront des États de plus

en plus nombreux, sera progressivement épaulée, d’abord par une

deuxième chambre, où des élus au suffrage universel représenteront

chacun un nombre égal d’êtres humains, puis par une troisième, où se

retrouveront les entreprises marchandes et relationnelles. Ce Parlement

planétaire lèvera des impôts planétaires, dont l’assiette sera composée du

PIB de chaque pays, de ses dépenses en armements et de ses émissions

de gaz à effet de serre.

Le Conseil de sécurité de l’ONU fusionnera avec le G8 et s’élargira à

quelques-uns des Onze, dont l’Inde, le Brésil et l’Indonésie. Il sera

ensuite composé des seuls représentants des Unions continentales.

Le Conseil de sécurité servira d’organe de contrôle d’un gouvernement

planétaire constitué autour de l’actuel secrétaire général. Ce

gouvernement planétaire consacrera à la protection de l’humanité

beaucoup plus de ressources que ne le font aujourd’hui tous les

gouvernements de la planète. Il dictera des normes sociales, tel le

principe du meilleur régime social mondial, qu’il imposera

progressivement à l’échelle du globe à toutes les entreprises. Il se

donnera les moyens de les faire respecter.

Les institutions financières internationales, comme l’Organisation

mondiale du commerce et l’Organisation internationale du travail, seront

placées directement sous sa tutelle, pour ne plus obéir seulement aux

instructions des pays les plus riches. Ce gouvernement planétaire se

donnera les moyens militaires de lutter contre les mafias, le trafic de

drogue, l’exploitation sexuelle, l’esclavage, le dérèglement climatique, le

déversement des déchets et les attaques (accidentelles, terroristes ou

militaires) par des nanorobots et autres pathogènes autorépliquants, qui

pourraient détruire la biomasse : une gelée bleue (arme

nanotechnologique absolue) entre les seules mains du gouvernement

planétaire pour combattre la gelée grise. Une force planétaire

d’assistance et de sécurité, dotée des meilleurs équipements, dont il a été

question plus haut, protégera l’environnement et luttera contre les pirates.

Progressivement, pour appuyer ce gouvernement mondial, de

nouvelles instances de contrôle, de défense et de régulation se mettront

en place, à partir des instances de gouvernance de l’hyperempire et de

celles des entreprises relationnelles : un Tribunal pénal planétaire

assurera la compatibilité des jurisprudences élaborées dans chaque

continent et jugera les principaux pirates ; une Agence mondiale de l’eau

protégera sa disponibilité ; une instance universelle des marchés

contrôlera les monopoles et le respect du droit du travail. Une autre

instance contrôlera la qualité des produits de consommation, en

particulier alimentaires. Une autre contrôlera les principales compagnies

d’assurances, les autres organes de gouvernance et les très grandes

entreprises essentielles à la vie ; cette instance aura les moyens de lutter

contre l’économie pirate et de défendre la propriété intellectuelle et

matérielle.

Une Banque centrale assurera la stabilité des principales monnaies,

puis gérera une monnaie unique ; elle exclura de la communauté

financière internationale toute institution permettant de blanchir l’argent

de la drogue. Une Banque de développement planétaire financera les

grandes infrastructures des villes et des pays qui respecteront la

Constitution planétaire ; elle soutiendra les pays qui convertiront leur

économie dépendant de la drogue ou du crime organisé et les confortera

dans leur lutte contre les pirates. Une institution spécifique aidera à

structurer les entreprises relationnelles et à vérifier qu’elles ne sont pas le

masque d’institutions pirates ou terroristes. Une autre institution

planétaire aidera en particulier à développer la microfinance.

Les sièges de ces institutions n’auront évidemment pas à être tous

installés dans le même lieu – même s’il a été question, plus haut, de

Jérusalem pour certaines d’entre elles. Leur existence pourra être aussi

nomade que l’hyperempire qu’elles auront la charge d’équilibrer.

La place du marché

dans l’hyperdémocratie

Marché et démocratie retrouveront ainsi peu à peu un équilibre

planétaire. D’une part, les institutions de l’hyperdémocratie permettront

au marché de fonctionner de façon efficace et d’éviter le sous-emploi des

capacités de production en lançant des grands travaux mondiaux

d’infrastructure urbaine, d’énergie et de numérique. D’autre part, régulé

et mondialisé, le marché ne cherchera plus à pénétrer le sanctuaire de la

démocratie. Il trouvera même son intérêt à développer des outils au

service de la démocratie, à créer des infrastructures urbaines, des produits

contre la pollution, contre l’obésité et pour les plus pauvres. De nouvelles

technologies rendront ainsi possible une nouvelle abondance en énergie

et en eau dans un environnement protégé et un climat apaisé ; des

architectes et des urbanistes inventeront des villes à taille humaine ; des

artistes feront prendre conscience que la beauté du monde mérite qu’on la

protège et développe.

Le microcrédit dominera le système bancaire ; des entreprises

relationnelles marchandes (c’est-à-dire ayant le profit pour finalité et la

relation comme produit) fourniront des services personnels (de la santé à

l’éducation en passant par les loisirs), des services à domicile (garde

d’enfants, aide aux populations en difficulté). Les marchés réorienteront

le progrès technique vers les industries de la santé, en particulier

alimentaire, du savoir et de l’environnement. Ils valoriseront plus le

temps vécu que le temps stocké, les services plus que les produits

industriels. Ils rendront gratuit le spectacle du temps stocké et payant le

spectacle vivant. Le cinéma deviendra gratuit, et les cinéphiles paieront

pour voir les mêmes comédiens sur une scène de théâtre. Les fichiers

musicaux seront gratuits, et les mélomanes paieront pour assister aux

concerts ; les livres et journaux deviendront gratuits, et les lecteurs

paieront les éditeurs pour entendre des conférences et débattre avec les

auteurs. La gratuité s’étendra à tous les domaines essentiels à la vie.

L’économie relationnelle et l’économie de marché auront chacune

intérêt au succès de l’autre : l’économie relationnelle aura intérêt à ce que

le marché soit le plus efficace possible ; réciproquement, l’efficacité du

marché dépendra de manière cruciale du climat social engendré par

l’économie relationnelle. Enfin, les grandes entreprises du marché seront

de plus en plus jugées par leurs actionnaires eux-mêmes, sur leur capacité

à servir l’intérêt général, à promouvoir les activités relationnelles.

Le résultat collectif de l’hyperdémocratie :

le bien commun, dont l’intelligence

universelle

L’hyperdémocratie développera un bien commun, qui créera de

l’intelligence collective.

Le bien commun de l’humanité, finalité collective de

l’hyperdémocratie, ne sera ni la grandeur, ni la richesse, ni même le

bonheur, mais la protection de l’ensemble des éléments qui rendent

possible et digne la vie : climat, air, eau, liberté, démocratie, cultures,

langues, savoirs… Ce bien commun sera comme une bibliothèque à

maintenir, un parc naturel, à transmettre après l’avoir cultivé et enrichi

sans l’avoir modifié de façon irréversible. La façon dont la Namibie

entretient sa faune, dont la France entretient ses forêts ou dont certains

peuples protègent leur culture donne une idée de ce que pourrait être une

conception avancée du bien commun. Celui-ci ne saurait être ni un enjeu

du marché, ni la propriété des États, ni un bien multilatéral ; ce devra être

un bien supranational.

L’essentiel de la dimension intellectuelle du bien commun sera

constitué par une intelligence universelle propre à l’espèce humaine,

différente de la somme des intelligences des humains.

L’intelligence collective d’un groupe n’est pas la somme des savoirs de

ses membres, ni même la somme de leurs aptitudes à penser ; c’est une

intelligence propre, qui pense autrement que chacun des membres du

groupe. Ainsi, un réseau neuronal fait de cellules devient une machine à

apprendre, un réseau téléphonique remplit d’autres fonctions que celles

de chacun des centraux ; un ordinateur réfléchit différemment de chaque

microprocesseur ; une ville est un être distinct de chacun de ses

habitants ; un orchestre est autre chose que l’addition de ses musiciens ;

un spectacle d’une autre nature que le rôle tenu par chacun des acteurs ;

les résultats d’une recherche valent plus que l’apport de chacun des

chercheurs qui la mènent. Toute intelligence collective est le résultat de

ponts, de liens entre les intelligences individuelles, nécessaires pour créer

du neuf.

L’humanité crée, de la même façon, une intelligence collective,

universelle, distincte de la somme des intelligences particulières des êtres

qui la composent et distincte des intelligences collectives des groupes ou

des nations.

La finalité de cette intelligence universelle ne sera pas d’ordre

utilitaire. Elle sera inconnaissable, gratuite. Elle pourra se traduire en

diverses œuvres : d’innombrables réseaux coopératifs planétaires

permettront de créer des corpus de savoir et des œuvres d’art

universelles, transcendant les savoirs et les œuvres de tous de ceux qui y

auront participé. Cette intelligence universelle existe en fait, à l’état

embryonnaire, depuis toujours. Elle a permis à l’humanité de survivre en

s’adaptant. Elle se développe de plus en plus vite avec les nouvelles

technologies. Elle créera un rapport tout à fait nouveau à la propriété

intellectuelle, qui ne pourra plus être absolue et devra être partagée avec

l’ensemble de l’humanité, nécessaire à la créativité de chacun.

Par exemple, les développements de logiciels libres formeront une

œuvre de l’intelligence universelle. De même, alors que l’encyclopédie

Wikipédia n’est pour l’heure que l’agrégat des intelligences de ses

auteurs, on y verra – on y voit déjà – naître, par le travail de tous, un

résultat collectif différent de ce que chacun a voulu y mettre.

L’Histoire poussera ainsi à l’intégration croissante des intelligences

collectives en une intelligence universelle ; elle sera aussi dotée d’une

mémoire collective qui conservera et accumulera son savoir. Par sa

nature, elle durera au moins aussi longtemps que l’humanité.

L’intelligence universelle pourra même concevoir un jour des

machines à son propre service, défendant le bien commun pour luimême.

L’intelligence universelle pourra ensuite faire émerger une intelligence

de l’espèce, une hyperintelligence, qui agira en fonction de son propre

intérêt, qui pourra différer de l’intérêt de l’intelligence universelle d’une

génération d’êtres humains. Enfin, au degré ultime d’évolution, pourra

naître – est peut-être déjà née – une hyperintelligence du vivant, dont

l’humanité n’est qu’une infime composante. Cette hyperintelligence du

vivant n’agirait alors plus en fonction du seul intérêt de l’espèce

humaine.

L’histoire singulière de l’Homo sapiens sapiens trouverait là son

terme. Non pas dans l’anéantissement, comme dans les deux précédentes

vagues de l’avenir, mais bel et bien dans le dépassement.

Le résultat individuel de l’hyperdémocratie :

les biens essentiels, dont le bon temps

L’hyperdémocratie ne réalisera pas que des objectifs collectifs. Elle

permettra aussi à chaque être humain de réaliser des objectifs personnels,

inaccessibles par le seul marché : avoir accès à des biens essentiels, en

particulier à du bon temps.

J’appelle ici biens essentiels ceux auxquels chaque être humain doit

avoir droit pour mener une vie digne, pour participer au bien commun.

Parmi ces biens essentiels, l’accès au savoir, au logement, à la nourriture,

aux soins, au travail, à l’eau, à l’air, à la sécurité, à la liberté, à l’équité, à

la dignité, aux réseaux, à l’enfance, au respect, au droit de quitter un lieu

ou d’y rester, à la compassion, à la solitude, de vivre des passions

simultanées, des sincérités parallèles, d’être entouré dans ses derniers

jours.

Cela conduira à supprimer toute punition infamante, violente, ou

d’enfermement.

Le principal bien essentiel sera donc l’accès au bon temps. Un temps

où chacun vivra non pas le spectacle de la vie des autres, mais la réalité

de la sienne propre. Chacun y aura la possibilité de choisir son modèle de

réussite, d’épanouir ses talents, y compris ceux que chacun ne se connaît

pas encore. « Prendre du bon temps » signifiera alors vivre libre,

longtemps et jeune, et non pas, comme dans l’Ordre marchand, se hâter

de « profiter ».

Ces deux projets – individuel et collectif – de l’hyperdémocratie se

nourriront l’un l’autre : l’intelligence universelle de l’humanité

augmentera avec le bon temps dont disposera chacun, et réci proquement

l’intelligence universelle créera les conditions du bon temps pour chacun.

Il ne pourra y avoir d’hyperdémocratie qu’entre personnes ayant accès

aux biens essentiels.

Le bien commun de l’humanité sera d’autant plus élevé qu’un nombre

plus élevé d’humains auront accès aux biens essentiels : comme un centre

de recherche a intérêt à ce que ses chercheurs trouvent, comme les

locuteurs d’une langue ont intérêt à ce que ceux qui la parlent soient le

plus nombreux possible, comme une famille a intérêt à voir ses membres

le plus heureux possible, chaque être humain aura intérêt à ce que les

autres soient en pleine possession des moyens de leur dignité et de leur

liberté, donc en bonne santé et bien formés. L’humanité aura intérêt à ce

que chaque humain soit heureux de vivre ; l’altruisme deviendra l’intérêt

de chacun. Être transhumain deviendra raisonnable.

Le détournement de l’hyperdémocratie

Pendant de longues décennies, l’hyperempire tentera d’empêcher

l’hyperdémocratie de naître. Certains maîtres du marché, hypernomades

pour la plupart, chercheront à en saper les valeurs, à empêcher d’en

laisser naître les institutions, et à annihiler ses acteurs. Ils traiteront de

traîtres les hypernomades transhumains. Ils leur feront peur, tenteront de

les corrompre, de les faire changer de camp. Puis, sentant la force de la

vague, ils essaieront de commercialiser, dans des entreprises spécialisées,

des « objets nomades relationnels » : robots de compagnie, fraternités

virtuelles, jeux en trois dimensions simulant l’altruisme, commerce

faussement équitable. Ils vendront ce qu’ils appelleront eux aussi du

« bon temps » : temps de vacances ou temps produit par des objets

nomades et réplicables en série. Ils mettront sur le marché des

« autosurveilleurs » censés mesurer la capacité relationnelle. Ils

inventeront aussi des prothèses relationnelles, puis des clones, « frères

artificiels » permettant de disposer pour soi de réserves d’organes : le

« bonheur » du clone sera d’aider le cloné à survivre.

Par ailleurs, certains maîtres de mouvements religieux, théologiens,

gourous, tenteront – tentent déjà – de récupérer les concepts de

l’hyperdémocratie. Ils assiéront leurs fonds de commerce sur la charité,

la maîtrise du temps et du sens, la gratuité, la fraternité, l’intelligence

universelle, le bon temps, le bien commun.

Certains savants expliqueront – expliquent déjà – que l’incapacité à

trouver du sens au temps, à se montrer altruiste, est une maladie que des

drogues ou des manipulations génétiques de leur invention pourront

guérir.

Enfin, certains hommes politiques tenteront d’instaurer une dictature

plus ou moins planétaire destinée à faire surgir un « homme nouveau »,

digne de vivre dans l’hyperdémocratie. Ils expliqueront qu’il sera même

possible un jour de concevoir des êtres assez maîtres d’eux-mêmes pour

être exempts du désir d’accumuler, de gaspiller, de jalouser ; des êtres

heureux du bonheur des autres, programmés pour aimer être ce qu’ils

sont, débarrassés même de tout désir et de tout égoïsme. En assassinant

évidemment tous ceux qui, pour des raisons de classe, de religion, ou tout

autre, ne seront pas dignes de cette nouvelle élite.

***

Je veux croire qu’un jour, bien avant la fin du XXIe siècle et malgré tant

d’obstacles, de précipices vertigineux et de caricatures, l’hyperempire

aura pris assez d’ampleur pour faire percevoir l’unité du monde sans être

parvenu à détruire l’identité humaine. Je veux aussi espérer que

l’hyperviolence menacera assez fortement l’humanité pour lui faire

prendre conscience de la nécessité de changer radicalement d’attitude à

l’égard d’elle-même. Je suis encore convaincu que les transhumains

seront alors assez nombreux, et assez organisés, pour contenir la

troisième vague de l’avenir et pour détruire la quatrième.

Je veux également croire que les dictatures caricaturant

l’hyperdémocratie dureront moins longtemps que celles qui ont

caricaturé le socialisme. Je veux croire encore que les religions

trouveront une façon de se tolérer et de s’enrichir les unes les autres.

Je veux croire enfin que l’horreur de l’avenir prédit ici contribuera à le

rendre impossible.

Si tel est le cas, se dessinera, au-delà d’immenses désordres, la

promesse d’une Terre hospitalière pour tous les voyageurs de la vie.

D’ici là, auront eu lieu bien des événements, pires et meilleurs que

ceux imaginés ici. La beauté aura su héberger et protéger les ultimes

étincelles d’humanité. On aura écrit et façonné des chefs-d’œuvre ; on

aura découvert des concepts ; on aura composé des chansons. Surtout, on

aura aimé. Et on aimera encore.

8

Et la France ?

La brève histoire qui précède permet de poser les questions clés qui

conditionnent l’avenir de la France, comme celui de tout autre pays :

comment se situe-t-elle dans la neuvième forme de l’Ordre marchand ?

Comment se prépare-t-elle à la nouvelle phase de l’Empire américain, au

polyordre, à l’hypersurveillance, à l’hyperempire, aux menaces de

l’hyperconflit ? Disparaîtra-t-elle dans l’une des cinq vagues de l’avenir ?

Pourrait-elle au contraire se poster, une fois de plus, à l’avant-garde des

libertés et cette fois à l’avant-garde de l’hyperdémocratie ? Saura-t-elle

enfin survivre et trouver sa place dans une démocratie planétaire enfin

apaisée ?

À observer de près notre pays, à partir de tout ce qui précède, les

réponses à ces questions apparaîtront clairement.

La France va mal. Son économie est incertaine, sa cohésion sociale

menacée, ses finances en danger, son influence internationale affaiblie.

Pourtant, demain, les candidats aux élections futures, négligeant

l’histoire de l’avenir, proposeront des dépenses en plus et des impôts en

moins, tout en promettant un maintien durable de la croissance et la fin

du chômage. Naturellement aussi, la « rupture » avec le passé. Mais il y a

et il y aura toujours tant de raisons de ne rien faire !

Jusqu’à ce que l’avenir, s’exprimant par la voix du marché et de la

démocratie, se venge ; il portera le masque de la Banque centrale

européenne, de la Commission de Bruxelles, de manifestations monstres

dans les rues des villes françaises ou d’un vote massif en faveur des

extrêmes. Sans doute même arborera-t-il, dans un carnaval bigarré, tous

ces masques à la fois.

Si tel était le destin à venir, le déclin de la France aurait alors vraiment

commencé : dans un monde de plus en plus dynamique, rapide, nomade,

basculant dans l’ordre polycentrique, au bord de multiples guerres, la

France basculerait du « milieu » vers la « périphérie ». Ultérieurement,

comme toutes les autres nations, elle disparaîtrait dans l’épanouissement

de l’hyperempire et les grondements de l’hyperconflit. Il serait alors trop

tard pour se demander comment on en est arrivé là.

Pourtant, tout cela est prévisible et résistible. À condition de tirer les

leçons de ce qui précède, en particulier de comprendre comment les

années à venir détermineront en grande partie les cinquante suivantes et

de se redonner des marges de manœuvre. La France pourrait alors

survivre aux cinq vagues de l’avenir, tenir son rang dans

l’hyperdémocratie et même y devenir un modèle.

Une brève histoire de l’avenir français

Le survol de l’Histoire, au début de ce livre, nous apprend que la

France a eu trois occasions de devenir la puissance dominante de

l’Europe, le « cœur » même de l’Ordre marchand : aux XVIIe

, XVIIIe et

XIXe

 siècles. Elle ne l’est jamais devenue, pour au moins trois raisons.

D’une part, elle a toujours privilégié la défense de l’agriculture, des

industries alimentaires, de la rente foncière et des intérêts

bureaucratiques qui y sont liés, au détriment de l’industrie, du profit, de

la mobilité, de l’innovation et des technologies du mouvement. La France

a toujours vécu dans la nostalgie d’un passé magnifié, en faisant la

révérence au pouvoir, dans la peur du peuple et le respect de ses castes

bureaucratiques, inlassablement reconstituées. Aujourd’hui, alors que des

milliards de subventions sont encore consacrés à l’agriculture, aux

industries dépassées et aux services, on considère un patrimoine foncier

comme noble, et une fortune industrielle suspecte.

D’autre part, la France a toujours négligé de constituer une force

navale, une marine militaire et commerciale. Elle n’a pas su donner la

priorité au développement d’un port en Normandie ou en Bretagne, alors

que l’arrière-pays agricole et industriel, le long de la Seine jusqu’à Paris,

aurait pu en faire le « cœur » de l’Atlantique ; à l’inverse, elle n’a pas su

donner à Marseille, grand port de Provence, l’arrière-pays nécessaire

pour en faire le « cœur » de la Méditerranée. Le Havre, premier port

français, n’est, aujourd’hui, que le neuvième port européen. La France,

pays sédentaire, ne s’est jamais préparée au retour du nomadisme.

Enfin, la France n’a jamais réussi à former, à susciter, ni à accueillir

une classe créative : elle n’a jamais formé assez de marins, d’ingénieurs,

de chercheurs, d’entrepreneurs, de marchands, d’industriels ; elle n’a

jamais attiré chez elle assez de scientifiques, de financiers, de créateurs

d’entreprises : seulement des théoriciens et des artistes commandités par

le pouvoir, et des administrateurs chargés de synthétiser et d’administrer

mais surtout pas de prendre des risques. Philippe le Bel, Richelieu,

Mazarin, Colbert, Napoléon, Poincaré, Pinay, et tant d’autres depuis lors,

marquent les bornes de notre fausse gloire, perpétuant avec entêtement

ces choix qu’on savait déjà dépassés à Bruges ou à Gênes au XIIIe

 siècle.

Au total, elle n’est jamais devenue un « cœur » parce qu’elle n’a su, à

aucun moment, souscrire aux lois de l’histoire de l’avenir.

L’avenir de la France dépendra désormais de la façon dont elle saura se

plier à ces lois et suivre les règles du succès : se créer un environnement

relationnel, susciter le désir d’un destin commun, favoriser la création la

plus libre, bâtir un grand port et une grande place financière, former

équitablement les citoyens aux savoirs nouveaux, maîtriser les

technologies de l’avenir, élaborer une géopolitique et construire les

alliances nécessaires.

La France peut encore le faire ; elle pourra d’abord briller dans l’ordre

polycentrique. C’est encore une grande puissance : avec une population

représentant moins de 1 % de la population mondiale, elle produit encore

plus de 3 % du PIB mondial. Elle est la première destination touristique

de la planète ; le deuxième fournisseur de services ; le deuxième

exportateur de produits agricoles et agroalimentaires ; le deuxième pays

d’accueil des investissements étrangers ; la sixième puissance

économique du monde (quatrième exportateur et cinquième

importateur) ; le cinquième producteur industriel ; elle a l’une des plus

performantes productivités horaires du monde : sa production de

richesses a doublé depuis 1970. Ses équipements routiers, aéroportuaires,

hospitaliers et de télécommunications comptent parmi les meilleurs ; elle

a le meilleur système de Sécurité sociale au monde et l’un des droits du

travail les plus protecteurs ; pas un citoyen ou un étranger n’y est exclu

de l’école ou de l’hôpital. En 2009, la France dépense 12 milliards

d’euros pour payer un revenu minimum aux plus pauvres ; 6 millions de

personnes bénéficient de la Sécurité sociale sans cotiser ; près de

13 millions de personnes sont logées dans des HLM. Elle est le pays du

monde où l’espérance de vie augmente le plus vite (trois mois de plus

tous les ans depuis vingt ans) et celui où le taux de natalité est le moins

faible d’Europe – donc un des pays qui vieilliront le moins vite. Elle

continue à épargner plus que la moyenne mondiale et place encore

l’essentiel de son épargne chez elle. Elle dispose enfin, grâce au

nucléaire, d’une autonomie énergétique unique au monde.

Par ailleurs, certaines entreprises françaises sont encore parmi les

premières mondiales, avec plusieurs marques planétaires, dans des

secteurs clés de l’avenir : nucléaire, pétrole, gaz, aéronautique,

pharmacie, assurances, traitement de l’eau, agroalimentaire, esthétique,

luxe, tourisme.

La qualité de vie en France est telle que, malgré sa fiscalité, peu de

gens, même parmi les plus taxés, la quittent : la proportion de grands

diplômés français s’expatriant reste faible, comparée à celle des autres

pays développés (seuls les États-Unis, la Corée du Sud, le Japon,

l’Australie et l’Espagne font mieux). Les Français à l’étranger, qui sont

près de 2 millions, sont efficaces, entreprenants et le plus souvent au

service d’entreprises françaises. Les ONG françaises sont parmi les plus

influentes du monde. La langue française demeure, géopolitiquement du

moins, la deuxième du monde : plus de 250 millions de personnes la

parlent comme première ou seconde langue ; 53 États dont 29 pays l’ont

comme langue officielle (contre 59 États et 50 pays pour l’anglais) ; le

français est la langue de l’administration, de l’enseignement, de la

justice, des médias, du commerce, des affaires ou de l’armée dans

52 pays. La France a le troisième cinéma mondial et elle est l’un des

premiers pays du monde en termes de livres publiés par habitant.

Pour les plus optimistes, jamais l’avenir, quel qu’il soit, ne menacera

ce bonheur français : notre pays est immensément riche ; son climat

relationnel le protège mieux qu’aucun autre face aux vagues de l’avenir.

La France peut maîtriser les technologies de la surveillance et de

l’ubiquité nomade ; elle a eu dans le passé à surmonter des défis

beaucoup plus graves que ceux qu’elle affronte aujourd’hui. L’idée d’un

déclin n’est, pensent-ils, qu’une banale obsession, présente dans la

mentalité française depuis le XVIIIe siècle, qui se nourrit d’une jalousie à

l’égard des élites, que chacun rêve tout à la fois de décapiter et d’infiltrer.

Et pourtant, ce déclin est là, tangible, pour qui veut bien prendre le

temps de comparer les données françaises à celles des autres pays

développés et à la dynamique de l’avenir.

La France travaille moins que les autres : elle ne compte que 27,5

millions d’actifs sur 63,4 millions d’habitants ; la durée annuelle de

travail y est de 1546 heures, la plus basse du monde après l’Allemagne

(1 437 heures), alors qu’elle est aux États-Unis et au Japon de 1899

heures. Les Japonais travaillent chaque année treize semaines de plus que

les Français. De plus, la productivité globale du travail baisse en France

depuis l’an 2000. Le Français – qui produit encore 5 % de plus par heure

travaillée qu’un Américain – produit 35 % de moins au long de sa vie

active.

Les produits français ne suivent pas autant qu’ils devraient les

évolutions de la demande mondiale : depuis l’an 2000, la France a perdu

près d’un point de part du marché mondial ; beaucoup d’entreprises

françaises fabriquent en France des produits de pays émergents à des

coûts de pays développés. La quasi-totalité des grandes entreprises

récemment privatisées, de l’industrie à l’assurance, ont disparu ou ont été

vendues à l’étranger. La France ne produit presque aucun objet nomade.

Elle se prépare peu à l’hypersurveillance. Faute d’avoir pu – ou su –

contrebalancer leurs handicaps en termes de coûts par une supériorité en

termes d’innovation ou de qualité, beaucoup de firmes françaises se

délocalisent, créant du chômage et pesant sur les salaires. La pression sur

les prix, imposée par les consommateurs, nuit aux travailleurs. Le déficit

commercial français connaît un record jamais atteint, même aux pires

moments de l’histoire du pays. Le solde extérieur, en baisse constante,

négatif depuis 2004, dépasse 0,5 % du PIB en 2009.

Même si certaines de nos grandes écoles, et quelques universités font

encore illusion, 12 % seulement de la population française possède un

diplôme d’enseignement supérieur ; même la Hongrie et la Corée du Sud

font mieux. Là aussi, la rente reste la loi : le parcours de chacun est

déterminé par sa formation initiale, elle-même définie par le milieu

d’origine. La dépense nationale par étudiant stagne à un niveau très bas

(elle est même inférieure à la dépense par lycéen) ; depuis toujours, la

France a peur de ses universités, et plus encore depuis 1968 ; elle se punit

elle-même en croyant les tenir en laisse ; et les universités, rêvant

d’échapper au lot commun, se subdivisent en d’innombrables fausses

grandes écoles. Dans le classement mondial établi chaque année par les

Chinois, la première université française est quarante-huitième ; 35 % des

25-64 ans en France n’ont pas atteint le second cycle de l’enseignement

secondaire, contre 27 % en Allemagne, 16 % au Japon et au RoyaumeUni, et 13 % aux États-Unis. Les faiblesses de la classe créative

commencent à être inquiétantes, en particulier parmi les chercheurs : s’ils

représentent 0,9 % de la population active aux États-Unis et au Japon

(dont 83 % dans le privé), ils ne sont plus aujourd’hui que 0,6 % en

France (dont seulement 40 % dans le privé). Trop peu d’entre eux

travaillent sur les sujets d’avenir : nanotechnologies, nouveaux

matériaux, infrastructure numérique, technologies écologiques. Parmi les

700 entreprises mondiales consacrant plus de 35 millions de dollars

d’inves tissements en recherche et développement, 300 sont américaines,

154 japonaises, 54 allemandes, 41 anglaises et seulement 36 françaises.

Conséquence directe : les Français déposent deux fois moins de brevets

industriels que les Allemands ou les Suédois.

Par ailleurs, la France a le taux d’emploi le plus bas du monde ; et la

croissance y crée très peu d’emplois : moins de 10 000 pour un point de

croissance. On ne laisse pas s’y développer les activités peu productives,

comme les jardiniers aux États-Unis ou les assistantes maternelles au

Danemark. Depuis vingt ans, même en période de forte croissance, le

taux de chômage semble incapable de descendre au-dessous de 7 % de la

population active. Encore ne s’agit-il là que de la statistique officielle, car

le nombre de personnes réellement sans emploi serait en fait le double.

Plus de la moitié des salariés n’atteignent d’ailleurs l’âge de la retraite

qu’après une période de préretraite, de chômage ou d’invalidité. De plus,

même si le chômage baisse depuis peu avec le ralentissement de la

croissance démographique, sa durée en France est encore

particulièrement longue : alors qu’un chômeur canadien reste en

moyenne quatre mois sans travail, il passe en France seize mois et demi

sans travailler. Un jeune de moins de 25 ans sur quatre est au chômage ;

et c’est le cas de près du double des jeunes issus des minorités dites

visibles, même et surtout s’ils sont diplômés.

Par ailleurs, si l’augmentation du rythme des départs à la retraite a déjà

provoqué une diminution de 63 000 chômeurs en 2005, le nombre

d’entrées nettes sur le marché du travail (le solde entre arrivées et départs

à la retraite) a largement décru, passant de 108 000 en 2004 à 45 804 en

septembre 2008.

La société française est particulièrement inégalitaire : alors que les

grandes fortunes y sont de plus en plus immenses, la classe moyenne

n’est plus le point de départ d’une promotion sociale, comme c’était le

cas depuis 1950. 7,9 millions de personnes vivent au-dessous du seuil de

pauvreté (défini comme la moitié du revenu moyen), dont environ

un million occupent un emploi précaire. Plus d’un million de personnes

vivent du RMI. Les plus pauvres sont de plus en plus concentrés dans des

quartiers particuliers, occupés par des minorités spécifiques. Si 15 % des

élèves sont en grande difficulté au sortir de l’enseignement primaire,

c’est le cas du double, voire du triple dans les « zones sensibles » ;

60 000 jeunes, venant pour l’essentiel de ces quartiers, sortent chaque

année du système éducatif sans aucune qualification. Alors que, depuis

1982, les collèges des zones d’éducation prioritaire devraient légalement

disposer de moyens supplémentaires, la dépense publique par élève dans

ces ZEP est en fait inférieure d’un tiers à la moyenne nationale ! Enfin, il

manque en France 1,5 million de logements, dont plus de la moitié en

logements sociaux.

Cependant, la rente est partout : dans les fortunes foncières, dans le

marché de l’immobilier, dans le recrutement des élites, dans la taille de

l’État. Un million de fonctionnaires sont venus, en vingt ans, grossir

l’appareil d’État ; la moitié des actifs travaillent dans le secteur public et

bénéficient de protections particulières ; 200 000 fonctionnaires

collectent encore l’impôt à l’heure de l’administration électronique. Les

dépenses publiques et les impôts augmentent beaucoup plus vite que la

production ; certains impôts, comme la CSG, ont même quadruplé en dix

ans. Pourtant, le déficit budgétaire se maintient, depuis plus de quinze

ans, au-dessus de 3 % du PIB.

En conséquence, la dette publique, qui représentait 35 % du PIB en

1991, est passée de 58 % en 2002 à 67 % en 2006 avant d’atteindre

65,3 % au premier trimestre 2008 et près de 80 % fin 2009 : chaque

nouveau-né commence sa vie de citoyen français avec une dette

personnelle de près de 20 000 euros. En réalité, cette dette est beaucoup

plus élevée – le double, sans doute – si l’on y ajoute, comme on devrait le

faire, l’ensemble des engagements « hors bilan » telles les retraites que

l’État et les collectivités publiques devront payer à leurs anciens

collaborateurs.

Le poids de cette dette fut longtemps négligeable : jusque dans les

années 1970, le taux de croissance du PIB étant supérieur au taux

d’intérêt, le déficit budgétaire n’alourdissait pas son poids. Malgré

l’augmentation de son volume, la charge en est ensuite encore restée

stable grâce à la baisse des taux d’intérêt : le service de la dette ne

représentait que 3,8 % du PIB en 1995. En 2006, il n’est encore que de

3 % du PIB, soit 15 % du budget de l’État, c’est-à-dire le montant de

l’impôt sur le revenu. De plus, la dette française reste inférieure à

l’épargne des Français, placée pour l’essentiel dans les entreprises du

pays. Enfin, grâce à l’euro, on ne perçoit pas la gravité de cet

endettement : sans l’euro, avec un tel déficit extérieur et une telle dette, il

y a longtemps que le franc aurait dû être dévalué.

Cette faiblesse économique pèse sur notre politique sociale et

culturelle, qui manque de moyens ; sur notre défense et notre politique

étrangère, la France n’a plus les moyens de repenser comme il le faudrait

ses moyens militaires et sa diplomatie ; elle avait tout misé sur la

dissuasion nucléaire pour se protéger du pacte de Varsovie, et sur la

construction de l’Europe pour édifier une démocratie de marché

continentale. Aujourd’hui, il n’y a plus d’Union soviétique ; et la

construction de l’Europe est durablement enlisée. La France n’a plus ni

projet en Europe, ni défense adaptée aux nouvelles menaces. Elle n’a

plus que le dixième budget de défense du monde. Elle dépense l’essentiel

de son budget d’équipement militaire pour un avion dépassé, et dont

personne à l’étranger ne veut, le Rafale. Elle n’a pas non plus encore

choisi comment se situer entre des États-Unis de plus en plus crispés, une

Méditerranée de plus en plus dangereuse, une Russie de plus en plus

puissante, une Chine et une Inde de plus en plus compétitives, une

Afrique de plus en plus misérable, une économie criminelle florissante,

des entités pirates de plus en plus nombreuses et agressives. Elle n’a que

le dix-huitième budget par habitant pour l’aide au développement. Enfin

le français est une langue maternelle uniquement en France, en Belgique

wallonne, en Suisse romande, au Québec, dans quelques rares régions

d’Afrique et du Canada anglais ; le français est loin, en termes d’usage,

de l’anglais, du chinois, de l’hindi, de l’espagnol, du portugais même ;

enfin, il n’est que la sixième langue utilisée sur le net.

Aussi, au moment où s’annonce, au loin, l’éventualité d’un déclin

américain, le déclin français, lui, a bel et bien commencé.

Le déclin français

En tout cas, un déclin relatif : depuis plusieurs années, la richesse de la

France augmente moins que celle du reste du monde. Alors que la

croissance mondiale annuelle dépasse les 4 %, celle de la France peine à

atteindre les 2 %. De même pour la croissance par habitant : depuis 2002,

elle ne cesse de ralentir, n’atteignant que 0,9 % par an contre 2,4 % aux

États-Unis et 2,8 % pour l’ensemble du globe. Le chômage, en baisse, est

encore le double de ce qu’il est dans beaucoup d’autres pays européens.

La France, qui était encore en 1980 la quatrième puissance mondiale en

PIB et la huitième en PIB par habitant, n’est plus aujourd’hui que la

huitième en PIB et la dix-septième en PIB par habitant. Dix-septième !

Dans les cinquante prochaines années, la France traversera toutes les

péripéties décrites dans les chapitres précédents. Elle sera, comme les

autres, envahie par l’hypersurveillance, puis par l’autosurveillance et par

toutes les autres dimensions de l’avenir. Elle les traversera avec ses

particularités.

Si elle suit la tendance actuelle, la France comptera 70 millions

d’habitants en 2050 ; à partir de 2045, seule l’immigration permettra à sa

population de continuer à croître. La France aura bientôt un nouveau

visage : sa population sera de plus en plus concentrée sur l’axe LyonMarseille. L’axe du sud, de Toulouse à Montpellier, attirera un grand

nombre d’étrangers. La population sera de plus en plus diverse. Les villes

moyennes croîtront particulièrement vite.

Au rythme actuel d’évolution, dans dix ans, alors que l’Empire

américain sera à son apogée, le niveau de vie des Français ne sera plus

que de 60 % de celui des Américains ; il sera même en passe d’être

dépassé par celui d’un grand nombre des Onze. Cela se traduira très

concrètement dans la vie quotidienne, quand il ne sera plus possible au

pouvoir politique de faire croire à l’abondance par un plus fort

endettement.

Le déclin deviendra alors cumulatif.

D’abord, le vieillissement de l’humanité aura, en France comme

ailleurs, des conséquences majeures sur le niveau de vie. Certes, en 2025,

la France sera encore un pays jeune, comparé aux autres nations

européennes : elle n’aura perdu que 3 % des 15–24 ans, alors que,

pendant la même période, l’Allemagne aura perdu 25 % de cette classe

d’âge. Mais, si on continue à y travailler aussi peu qu’aujourd’hui, la

population active française décroîtra : dès 2010, un actif sur quatre sera

âgé de plus de 50 ans contre seulement un actif sur cinq actuellement.

Alors qu’en 2000 les plus de 60 ans étaient 12,6 millions, ils seront près

de 25 millions en 2050. D’ici à 2050, la proportion des 20-59 ans passera

de 54 % à 46 %, leur effectif baissant légèrement (de 33 millions en 2006

à 32 millions). Un habitant sur trois sera âgé de 60 ans ou plus. Le

nombre des moins de 20 ans restera un peu au-dessus de 15 millions,

comme aujourd’hui, et la proportion des moins de 20 ans dans la

population totale tombera à 22 %, contre 25 % aujourd’hui. L’effectif des

20-59 ans diminuera ainsi légèrement pour atteindre 32,2 millions en

2034, puis se stabilisera à ce niveau (32,3 millions en 2050).

La population active diminuant, la croissance économique de la France

dépendra uniquement de l’amélioration de la productivité, de plus en plus

incertaine.

Ce vieillissement masquera certes le chômage (près de 6 millions de

personnes prendront leur retraite d’ici à 2020), mais il réduira la

croissance maximale possible de 2 % aujourd’hui à 1 %. Il aggravera la

disparité entre actifs et inactifs : le ratio de dépendance démographique –

qui désigne le nombre de personnes à l’âge de la retraite par rapport au

nombre de personnes en âge de travailler – atteindra un cotisant pour un

retraité vers 2025, alors qu’il était de quatre cotisants pour un retraité

dans les années 1980, et de quinze cotisants pour un retraité en 1945. En

2030, les plus de 60 ans représenteront les deux tiers des 20–60 ans,

contre un tiers aujourd’hui. En 2050, il y aura 80 personnes de plus de

60 ans pour 100 personnes en activité.

Pour financer les retraites, il faudra alors soit retarder

considérablement l’âge de la retraite, soit doubler l’impôt sur le revenu

d’ici à 2020, soit doubler la TVA d’ici à 2040, soit intégrer

500 000 étrangers chaque année. Ou bien encore espérer que la natalité

redémarre aussi promptement qu’elle a baissé.

Les actifs d’alors renverront les retraités du moment, travailleurs

d’aujourd’hui, à leurs responsabilités en refusant de financer des retraites

qu’ils n’auront pas préparées ; les actifs d’aujourd’hui seront donc les

premières victimes du déclin qu’ils n’auront su éviter.

Ils ne seront pas les seuls : les contribuables le seront aussi. Si rien

n’est fait pour réduire le déficit budgétaire et enrayer le vieillissement de

la population, la dette publique représentera 80 % du PIB en 2012 et

130 % en 2020. Les intérêts annuels de la dette seront de 120 milliards

d’euros en 2030 (contre 40 en 2006). Autrement dit, la charge du

remboursement qui pèsera sur les contribuables sera le triple de celle

d’aujourd’hui. Les impôts devront augmenter pour la financer. Ou bien

on acceptera le retour de l’inflation, ce qui conduira à augmenter le coût

de la dette et donc, là encore, les impôts.

Les hypernomades seront de plus en plus fuyants. Les nomades

virtuels de plus en plus pauvres.

Les bouleversements de l’hyper et de l’autosurveillance se feront sentir

plus péniblement en France, où la tradition du service public est

particulièrement vivace.

De nouveaux dangers pourraient surgir : fragilisation de l’appareil

d’État, précarisation des classes moyennes et vieillissement des élites,

aggravations des inégalités, échec de l’intégration des minorités, perte de

contrôle de l’essentiel des grandes firmes françaises, exacerbation de la

rivalité avec l’Allemagne, menaces terroristes aggravées. Les mœurs

évolueront au moins aussi vite qu’ailleurs.

Demain, les crises

Si le pays ne fait rien de fondamental face à la crise économique et

financière actuelle, l’Ordre marchand autour de nous agira bientôt et

précipitera le phénomène. Les agences de notation qui, on l’a vu,

assureront de plus en plus la gouvernance, analysant ces prévisions,

dégraderont la cote de la France. Le pays devra alors rémunérer plus cher

ses emprunts sur le marché financier mondial : une hausse de 1 point de

l’ensemble des taux d’intérêt se traduira par une augmentation de

8 milliards d’euros de la charge de la dette, et donc par une hausse

équivalente des impôts.

De plus, l’Union européenne et la Banque centrale européenne,

inquiètes de voir l’euro fragilisé par un des pays membres, exigeront de

la France qu’elle réduise ses dépenses publiques et ses prestations

sociales, et qu’elle brade des actifs. Cela entraînera une forte récession,

une aggravation considérable du chômage, une baisse significative du

niveau de vie et le départ des meilleurs chefs d’entreprise, ingénieurs,

cadres, étudiants et chercheurs. Il sera plus difficile de maintenir les

dépenses sociales, en particulier celles nécessaires à l’intégration. La

crise sociale se fera plus violente. Certains, en France, parleront de sortir

de l’euro. D’autres – ou les mêmes – proposeront de sortir de l’Union

européenne ou même de mettre fin à la démocratie. D’autres – ou encore

les mêmes – de chasser les étrangers et même de retirer la nationalité

française aux enfants d’étrangers.

La classe créative s’envolera vers d’autres cieux, l’innovation au

travail baissera ; cela entraînera une baisse de la productivité – et donc, à

terme, de la production et des revenus –, ce qui rendra encore plus

difficile le remboursement de la dette. Et plus difficile encore le

financement des investissements nécessaires pour mettre à niveau

l’infrastructure urbaine, les universités, les réseaux numériques, les

économies d’énergie.

Ceux des Français qui auront refusé de subir – et surtout de financer –

un tel destin partiront vivre chez un des maîtres de l’avenir. La

déconstruction des nations aura commencé, en France plus tôt

qu’ailleurs.

Cette tragédie se déroulera dans quinze ou vingt ans, exactement au

moment où s’annoncera, à l’échelle du monde, la crise de la neuvième

forme, où les conflits entre nations, mercenaires et pirates, deviendront

de plus en plus violents, où les trois dernières vagues d’avenir entreront

en collision. Nos institutions n’y résisteront pas. En 2025, la

Ve République aura duré plus longtemps que tout autre régime antérieur.

Si la France n’agit pas avant, elle sera, comme le furent d’autres avant

elle, entraînée irréversiblement dans une crispation identitaire. Un jour

elle disparaîtra comme ont disparu avant elle tant d’autres grandes

nations convaincues de l’éternité de leur destin.

***

Les Français devraient tirer, dès maintenant, les conclusions de cette

histoire de l’avenir, de ses ressorts, de ses menaces et de ses potentialités.

Ils devraient en déduire que, plus le temps passe, moins la politique aura

les moyens d’influer sur le réel, et qu’il est encore possible, pendant

quelques années, d’éviter le désastre, de tirer notre épingle du jeu par la

mise en œuvre d’un programme d’urgence nécessaire, quelle que soit la

majorité politique à venir.

Je n’entends pas détailler ici l’ensemble des réformes qui s’imposent.

J’entends seulement donner les principes qui devraient tous les guider.

Ces réformes tournent autour de deux idées : rendre à l’avenir ce qu’on

lui a pris ; permettre au pays de tirer le meilleur de l’avenir.

Rendre à l’avenir ce qu’on lui a pris

Les générations actuelles devront d’abord avoir le courage de faire le

bilan de ce qu’elles laisseront aux suivantes, et de leur redonner des

marges de manœuvre.

Cette phase pédagogique, fondamentalement politique, sera essentielle

pour créer un consensus autour des profondes réformes nécessaires.

Ensuite, pour retrouver de réelles marges de manœuvre, il faudra

établir les budgets de telle façon qu’ils dégagent un excédent suffisant

pour rembourser la dette. Il faudra en particulier réduire les dépenses de

l’État d’au moins 10 % par an, et augmenter les impôts d’au moins 5 %

par an. C’est faisable : en 2002, le Brésil était considéré comme en

cessation de paiement ; il a réussi à dégager en 2008 un excédent

budgétaire de 4 %, échappant à l’engrenage de l’endettement. Et la crise

financière ne fait que creuser ces écarts.

Cela passera en France par des mesures courageuses et impopulaires,

trop longtemps retardées : la réforme des institutions pour les rendre

enfin efficaces ; la chasse au gaspillage dans les administrations

militaires, fiscales et sociales ; la réduction massive des subventions à

l’agriculture et aux industries dépassées ; l’usage des technologies de

l’ubiquité nomade dans les services publics ; la réduction du nombre

d’échelons décentralisés.

Une fois tout cela mis en œuvre sans faillir, la France aura retrouvé les

moyens de sa liberté. Elle pourra alors engager les autres réformes

dictées par l’histoire de l’avenir.

Permettre au pays de tirer le meilleur

de l’avenir

Ces réformes qui découlent de toute l’histoire de l’avenir, racontée

dans les chapitres précédents, s’organiseront dans sept directions,

énoncées ici sans ordre de priorité.

Promouvoir les technologies de l’avenir : la recherche universitaire et

industrielle devra se voir attribuer des moyens beaucoup plus importants,

en particulier dans les domaines des nouveaux matériaux, des économies

d’énergie, des véhicules hybrides, des piles à combustible, de l’utilisation

de nouveaux carburants, des énergies renouvelables, des

nanotechnologies, des autosurveilleurs, de l’ubiquité nomade et de

l’urbanisme.

Créer une société équitable : il faudra organiser une mobilité équitable

du travail, par un véritable statut rémunéré de tout chercheur d’emploi ;

réformer profondément les services publics, pour les amener à servir en

priorité les plus démunis ; pour être équitable avec les générations

ultérieures, il faudra retarder l’âge de la retraite d’au moins six ans, y

compris pour les salariés du secteur public, à l’exception des salariés

exerçant des métiers pénibles ou dangereux pour autrui (ce qui, compte

tenu de l’augmentation de l’espérance de vie, permettra à chacun de ceux

qui travailleront en 2010 d’avoir devant eux autant d’années de retraite

que ceux qui quittèrent leur dernier emploi en 1988) ; il faudra tenir

compte de l’espérance de vie dans le calcul des cotisations et des

pensions. Il faudra enfin accepter le principe de l’entrée sur le territoire

de plusieurs centaines de milliers d’étrangers par an – et pas seulement

d’étrangers détenant des diplômes. Pour réussir leur intégration, il faudra

lancer une ambitieuse politique scolaire, culturelle et urbaine. Il faudra

faire du logement social une priorité ; mettre en œuvre, en faveur des

minorités dites visibles, une discrimination positive temporaire de sept

ans, et limiter à la même durée l’instauration de la parité

hommes/femmes, autre forme de discrimination positive.

Renforcer l’efficacité du marché : il faudra mettre le pays en situation

d’ubiquité nomade, c’est-à-dire construire les réseaux de communication

– ports, trains, aéroports, réseaux de fibres optiques, infrastructures

urbaines – nécessaires à la phase à venir de la neuvième forme ; mener

une bataille frontale contre tout ce qui peut réduire la mobilité (drogues,

alcool, obésité) ; promouvoir le goût du travail, de la concurrence, de

l’effort, de la curiosité, de la mobilité, de la liberté, l’aspiration au

changement, au neuf ; favoriser les nouvelles entreprises, en particulier

dans les domaines de la santé et de l’éducation ; réduire la fiscalité du

capital et de l’épargne, inciter à faire fortune par son travail ; favoriser la

concurrence dans les services ; réduire les barrières à l’entrée de

nombreuses professions ; mettre en place des systèmes de veille

technologique ; attirer les investissements étrangers, en particulier dans

les technologies de l’ubiquité nomade, de la santé et de l’éducation, des

entreprises relationnelles ; donner une meilleure place aux plus innovants

des agents publics ; réduire et simplifier les structures administratives, en

particulier en fusionnant régions et départements.

Favoriser les industries du mieux-être avec des emplois de services

nombreux, du tourisme, du luxe, du système de santé à la logistique.

Créer, attirer et retenir une classe créative : il faudra doubler la

dépense moyenne par étudiant, regrouper les universités, favoriser leur

autonomie de gestion, encourager leurs relations avec le secteur privé ;

faire en sorte que l’origine sociale ne pèse plus sur la réussite

universitaire ni sur l’accès aux fonctions de responsabilité ; réformer le

collège où tout se joue ; développer les capacités des étudiants à

transformer leurs savoirs en richesses concrètes ; donner une deuxième et

une troisième chance à ceux qui auraient échoué dans leurs études ;

mener une très ferme politique de sécurité intérieure ; promouvoir la

qualité de la vie sociale et culturelle dans les pôles de développement

pour y attirer des élites venues du monde entier. La promotion de

l’esthétique urbaine, industrielle, sociale, sous toutes ses formes, sera

fondamentale.

Renforcer les moyens de l’influence et de la souveraineté : il faudra

faire de la promotion mondiale de la langue française, et de sa défense en

France, une priorité majeure ; doter l’armée de moyens de surveillance et

d’intervention rapide ; concentrer l’aide au développement sur les pays

qui le mériteront par les efforts qu’ils auront déployés pour se doter

d’institutions démocratiques ; définir une politique claire de

développement de l’Europe de l’Est et de la Méditerranée, régions dont

dépendra, dans le prochain demi-siècle, la sécurité de la France. Il faudra

aller vers la limitation des transports individuels et une gestion plus

rationnelle de l’eau, de l’énergie, des déchets et des ressources de la mer.

L’énergie nucléaire restera nécessaire.

Faire naître l’hyperdémocratie : la France aura tout intérêt à aider à la

naissance de l’hyperdémocratie qui protégera ses valeurs et son existence

même. Elle devra donc proposer la création d’instances de gouvernance

mondiale disposant de ressources propres, évoquées au chapitre

précédent, en particulier par la fusion du G8 et du Conseil de sécurité. À

l’échelle européenne, elle devra inciter à la mise en place d’un véritable

gouvernement continental, doté de compétences politiques, militaires et

sociales – et pas seulement, comme aujourd’hui, économiques et

monétaires. Elle devra faire comprendre à ses partenaires que l’Europe

est la mieux placée pour créer le premier espace d’harmonie relationnelle

de la planète. L’État français conservera pour lui-même toutes les

compétences nécessaires à l’intégration sociale, à la promotion de la

langue, de la culture, de l’éducation ; il devra favoriser, fiscalement,

financièrement, la constitution d’entreprises relationnelles de toute nature

(des partis, des syndicats, des ONG, des associations, des réseaux

coopératifs réels ou virtuels, en particulier dans les activités d’éducation

et de prévention). Il faudra développer la démocratie participative, en

particulier régionale, en employant les technologies de l’ubiquité nomade

et de l’hypersurveillance, et organiser des espaces urbains et virtuels pour

que s’y rencontrent ceux qui ont envie de se rendre utiles et ceux qui

peuvent offrir des occasions de l’être. Cette démocratie participative

aidera à faire surgir des citoyens à la fois intégrés et fidèles à leurs

communautés. Des citoyens capables de donner à la France les moyens

de trouver la meilleure place dans l’histoire de l’avenir.

***

Immense chantier dont chaque élément constituera, à lui seul, une

réforme majeure, en France comme ailleurs.

Si les dirigeants de notre pays apprennent à comprendre les lois de

l’Histoire et analysent clairement les cinq vagues de l’avenir, ils sauront

faire en sorte qu’il soit encore possible de vivre heureux en France et d’y

mettre en œuvre un idéal humain fait de mesure et d’ambition, de passion

et d’élégance, d’optimisme et d’insolence.

Pour le plus grand bénéfice de l’humanité.

REMERCIEMENTS

Jérémie et Bethsabée Attali, Jeanne Auzenet, Frédéric Boulet, Vincent

Champain, Daniel Cohen, Claude Durand, Pascal Heisserer, Pierre Joo,

Jean Karoubi, Olivier Lepick, Jean-Pierre Philippe, Pascal Picq, Thomas

Valode ont bien voulu, parmi beaucoup d’autres, débattre avec moi de

certains des sujets évoqués ici, ou relire tout ou partie de ce manuscrit et

me faire part de leurs commentaires. Je les en remercie. Je remercie aussi

Rachida Azouz, Murielle Clairet, Ghislaine Olive, pour avoir su

déchiffrer les versions successives de ce manuscrit. Je remercie Jérémie

Attali et Joachim Frydman pour la conception et la réalisation de la photo

de couverture. Je remercie Hélène Guillaume pour son infinie patience

dans la relecture des épreuves de ce livre. Je remercie aussi les auditeurs

de mes conférences sur ces sujets, qui m’ont permis, par leurs questions,

de préciser et de clarifier ma pensée.

Je remercie enfin tous les lecteurs de ce livre qui voudront bien me

faire part de leurs commentaires en m’écrivant à j@attali.com.

DU MÊME AUTEUR

Essais

Analyse économique de la vie politique, PUF, 1973.

Modèles politiques, PUF, 1974.

L’Anti-économique (avec Marc Guillaume), PUF, 1975.

La Parole et l’Outil, PUF, 1976.

Bruits, Économie politique de la musique, PUF, 1977, nouvelle édition,

Fayard, 2000.

La Nouvelle Économie française, Flammarion, 1978.

L’Ordre cannibale, Histoire de la médecine, Grasset, 1979.

Les Trois Mondes, Fayard, 1981.

Histoires du Temps, Fayard, 1982.

La Figure de Fraser, Fayard, 1984.

Au propre et au figuré, Histoire de la propriété, Fayard, 1988.

Lignes d’horizon, Fayard, 1990.

1492, Fayard, 1991.

Économie de l’Apocalypse, Fayard, 1994.

Chemins de sagesse : traité du labyrinthe, Fayard, 1996.

Fraternités, Fayard, 1999.

La Voie humaine, Fayard, 2000.

Les Juifs, le monde et l’argent, Fayard, 2002.

L’Homme nomade, Fayard, 2003.

Foi et Raison – Averroès, Maïmonide, Thomas d’Aquin, Bibliothèque

nationale de France, 2004.

Le Sens des choses, avec Stéphanie Bonvicini et 32 auteurs, Laffont,

2009.

Survivre aux crises, Fayard, 2009.

Dictionnaire

Dictionnaire du XXIe

 siècle, Fayard, 1998.

Dictionnaire amoureux du judaïsme, Plon/Fayard, 2009.

Romans

La Vie éternelle, roman, Fayard, 1989.

Le Premier Jour après moi, Fayard, 1990.

Il viendra, Fayard, 1994.

Au-delà de nulle part, Fayard, 1997.

La Femme du menteur, Fayard, 1999.

Nouv’elles, Fayard, 2002.

La Confrérie des Éveillés, Fayard, 2004.

Biographies

Siegmund Warburg, un homme d’influence, Fayard, 1985.

Blaise Pascal ou le génie français, Fayard, 2000.

Karl Marx ou l’esprit du monde, Fayard, 2005.

Gândhî ou l’éveil des humiliés, Fayard, 2007.

Théâtre

Les Portes du Ciel, Fayard, 1999.

Du cristal à la fumée, Fayard, 2008.

Contes pour enfants

Manuel, l’enfant-rêve (ill. par Philippe Druillet), Stock, 1995.

Mémoires

Verbatim I, Fayard, 1993.

Europe(s), Fayard, 1994.

Verbatim II, Fayard, 1995.

Verbatim III, Fayard, 1995.

C’était François Mitterrand, Fayard, 2005.

Rapports

Pour un modèle européen d’enseignement supérieur, Stock, 1998.

L’Avenir du travail, Fayard/Institut Manpower, 2007.

300 décisions pour changer la France, rapport de la Commission pour

la libération de la croissance française, XO, 2008.

Beaux livres

Mémoire de sabliers, collections, mode d’emploi, éditions de

l’Amateur, 1997.

Amours. Histoires des relations entre les hommes et les femmes, avec

Stéphanie Bonvicini, Fayard, 2007.

No comments:

Post a Comment

اكتب تعليق حول الموضوع

Popular Posts

Popular Posts

Popular Posts

Popular Posts

Translate

Blog Archive

Blog Archive

Featured Post

  ABSTRACT BACKGROUND: The incidence of venous thromboembolism (VTE; pulmonary embolism [PE] and/or deep vein thrombosis [DVT]) in Japan is ...