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Stock
'' Les femmes sont généralement des êtres énergiques
méchants que la nature a faits pour porter sur la tête
fardeaux dt poids moyen. On en rencontre parfois
une variété douce et tendre qui est peu répandue, hien qu'elle
puisse vivre sous tous les climats. Contrairement à ce qu'on
pourrait croire, la civilisation ne favorise pas le développement
de cette variétl ".
C'est par ces phrases que Maurice Bardèche répondait à
une interview d'un grand magazine américain. Après avoir
montré dans le premier tome de son Histoire des femmes
les terri hies captives qui gouvernaient d'une main ferme
le monde antique, Maurice Bardtche dtcrit les faisanes autour
dnquelles les beaux mâles emplumés des époques monarchiques
· · leurs mantges m roucoulant. Elles ont déjà moins
de pouvoir que dans les ténthres du sérail, mais on sent encore
Tous droits de reproduction, traduction, adaptation,
réservés pour tous pays
© r g68, Stock et Maurice Bardèche
INTRODUCTION
L'histoire des femmes ne se superpose pas à l'histoire de l'humanité
comme un vêtement épouse un corps. Des événements qui furent
capitaux pour les hommes n'ont apporté aucun changement à la vie
des femmes : et inversement des affaissements progressifS ou des modifications insensibles qui nous apparaissent à peine comme des événements de l'histoire ont été pour elle~ lourds de conséquences. La prise
de la Bastille n'est pas une date de l'histoire des femmes tandis que
l'invention de la machine à écrire en est une. Enfin, certains changements transforment profondément l'histoire des hommes et celle des
femmes : par exemple l'apparition de la société industrielle. En général, l'histoire des femmes est un assez bon révélateur parce qu'elle retient
surtout les modifications qui touchent les structures. La femme est
indifférente aux fanfares : elle ne réagit qu'à l'essentiel, le ravitaillement, le porte-monnaie, la sécurité du domicile, la paix. Avec elle, on
est débarrassé non seulement de Fontenoy et d'Austerlitz, de l'histoirebataille et de l'histoire-discours, mais aussi de l'histoire-cortège, de
l'histoire-penseur, de l'histoire-chapelle, de l'histoire- procès. On voit
les grands étages du panorama qui représente l'histoire des hommes.
Or, voici ce qu'on aperçoit. Le monde moderne est né d'une double
défaite ou si l'on préfère d'une double destruction. Pas celles que l'on
croit, du christianisme et du capitalisme. Mais de destructions plus
graves, plus essentielles, plus profondes, d'effondrements qui expliquent peut-être la crise actuelle de l'humanité. Je ne sais ce qu'il faut
penser du « poème » de Bachofen, de ce règne universel des femelles à
l'origine de l'histoire des hommes. Cette magnifique fresque biologique n'est peut-êtTe qu'une rêverie. Mais ce que nous montre la carte
du monde aux temps que nous pouvons connaître, ce sont deux
immenses masses patriarcales, deux grands océans de puissance et
d'ordre, deux continents de civilisation, aujourd'hui également
engloutis ou, du moins, submergés.
8 Histoire des Femmes
L'Occident, à l'origine des civilisations, est couvert par la grande
inondation aryenne. Je demande ici qu'on ne donne aucun sens politique à cette constatation, qu'on retire à ce mot, si c'est possible, toutes
les altérations qu'on y a ajoutées. Je veux dire seulement que la forme
aryenne de la famille, caractérisée par la toute-puissance du mâle,
et les formes de vie parfois très diverses que ce primat de la famille a
entraînées, fournirent la base physique et morale sur laquelle les peuples d'Occident ont fondé leur vie privée : on en suit le sillage dans
l'Inde, en Perse, en Grèce, en Germanie, à Rome, à Byzance, elle a
inspiré les lois de toutes les grandes civilisations et on la retrouve
même dans les modes de vie et les législations des peuples étrangers
au tronc aryen comme les Hébreux ou les Arabes. Cette conception
aryenne était toute instinctive et pour ainsi dire animale. C'étaient
de grands éléphants régnant sur leurs troupeaux. Ils recherchaient
la protection des forces inconnues que le soleil représentait, ils croyaient
à l'unité de la tribu que le feu du foyer symbolisait. Ils ne connaissaient
rien d'autre qu'eux-mêmes et le feu-lumière, qui échappe aux hommes,
mais ne les commande point. Ce furent des peuples étrangers à leur
génie qui leur parlèrent les premiers d'une arche d'alliance ct d'un
dieu chargé du gouvernement des hommes.
Dans l'Asie inaccessible, un autre ordre s'était développé. La Chine
-avait perçu les forces mystérieuses de la terre et du ciel. Elle tremblait
devant les puissances de la terre, les fleuves, les vents, les cyclones,
les monstres. Elle cherchait la paix dans le respect du mouvement
céleste et la soumission à l'horloge immense qui règle les heures et les
siècles. Et elle institua une concordance merveilleuse entre cet ordre
et les désirs de l'homme, entre le planisphère de l'ordre terrestre et
le planisphère de pensée et d'instinct qui est en chacun de nous, et
elle appela cette concordance la sagesse. L'ordre patriarcal de la
Chine fut plus complet, plus solide, plus absolu que l'instinct aryen :
précisément parce qu'il était un ordre. Ce que les Achéens blonds,
les princes de Perse, les patriarches, imposaient aux femmes parce
qu'il étaient les plus braves et les plus forts, les Chinois le leur infligeaient par raison et avec une grande bienveillance, parce qu'elles
étaient parentes de la lune, du flexible, du soyeux, de l'onde.
Ces deux formes absolues du patriarcat, d'inspiration et de
signification très différentes, ont été les régimes sous lesquels les
hommes vécurent pendant les siècles que nous connaissons. Les femmes,
on l'a vu, en tirèrent plus d'un avantage. La puissance de la famille
fut partout la source de leur pouvoir : le sérail même fut souvent
l'instrument de leur domination. Mais surtout les hommes ct les femmes
trouvaient dans la famille même le terreau sur lequel ils poussaient
tout naturellement. Qu'ils fussent accordés aux puissances du ciel ou
à celles de la lune, ou, plus simplement, bien installés chacun dans
lntroducti011 9
le rôle que la nature leur avait dévolu, c'était dans cette bonne terre
nourricière du nid, dans cette mission naturelle de la reproduction
et de l'élevage, dans cette paix profonde du dévouement et de l'affection qu'ils se gonflaient de sève et s'épanouissaient et, pour ainsi dire,
se prélassaient.
L'histoire des femmes, c'est J'histoire de l'humanité lue dans l'évolution de la vie privée. Lorsqu'on la lit ainsi, on s'aperçoit que l'histoire de l'humanité n'a pas connu de changement fondamental
jusqu'à l'ère de la société industrielle. On vit encore sous Charles X
comme on vivait sous Charles VII, dans la Turquie d'Abd-ul-Aziz
comme au temps du Califat, dans la Chine de Tseu-hi comme à l'époque où Confucius rédigeait ses maximes. Le travail " mécanique et
servile "• étant le même partout, impose partout les mêmes habitudes
à ceux qui n'ont rien d'autre à vendre que leurs bras. Le génie de
chaque peuple ct la religion dominante ont institué des coutumes et
usages propres à chaque civilisation. Mais ces coutumes et usages
n'expriment jamais que la révérence qu'on doit au seigneur homme,
maître du harem, du fief ou de la famille, dépositaire de toute autorité, de toute sagesse, vase d'élection de toute vertu. Et l'histoire des
femmes n'est, en somme, que la description des accommodements et
échappatoires, des poternes et passages secrets que la partie opprimée
découvrit constamment dans chacune de ces forteresses et qui lui
permirent de n'en fairequ'àsa tête et de gouvernerla maison et parfois
tout Je canton, à condition de faire pour la forme une révérence
convenable au potentat du logis. Moyennant quoi, la vie privée ne
soulevait que des difficultés contraventionnelles. Le code de la route
pouvait varier d'un continent à l'autre et même d'un versant à l'autre
d'une même montagne, mais les vérités essentielles étaient proclamées partout par le même propriétaire moustachu et botté, qui ne
parlait aux femmes qu'un seul langage qu'on reconnaît sous toutes
les latitudes. Et rien ne prouve que les femmes aient été épouvantablement malheureuses d'accomplir loyalement leur destin de femelle,
qui est de faire des enfants dans un endroit tranquille et d'avoir des
griffes pour les défendre quand l'occasion l'exigeait.
C'est cette sagesse des nations que l'ère industrielle a réduite en
poudre. Non sans quelques signes prémonitoires pourtant. L'individualisme chrétien fut le premier assaut lancé contre le pouvoir des
vieilles citadelles. La volonté sauvage de faire son salut n'était pas
moins menaçante pour l'autorité du mari et du père que pour celle
de l'État. Mais elle resta pour presque tous une sorte de clause de
style. Cc que nous appelons l'Occident chrétien ne fut au fond qu'un
habillage chrétien d'une société toute romaine par sa structure et par
ses lois. La féodalité, d'inspiration germanique, stérilisa pendant des
siècles le ferment d'indiscipline et d'incivisme que le christianisme
10 Histoire des Femmes
contenait. Mais celui-ci réapparut avec la Réforme, quand Luther
remit à chacun la clé de son propre salut. Dès lors l'idée de la liberté
individuelle, pensée sournoise ct obsédante, rongea les digues que le
monde féodal avait patiemment établies sous la double forme des allégeances et des privilèges. Les ministres centralisateurs encouragèrent et
accélérèrent ce patient travail de mine :ils trouvaient avantageux qu'il
n'y eût plus que des sujets dont nous avons fait plus tard des assujettis. Le pouvoir des pères de famille et avec lui celui des mères et
des veuves disparut en même temps que les fiefs.
Quand la société industrielle s'établit en Europe, elle trouva un
désert législatif. Chacun était libre : on comprit plus tard que cela
voulait dire libre d'opprimer, libre de pressurer, libre d'exploiter.
Guizot donna le feu vert en disant : enrichissez-vous. Les derniers
vestiges des structures naturelles disparurent l'un après l'autre.
L'histoire des femmes entrait alors dans une phase entièrement nouvelle. Auparavant, il y avait eu des femmes qui avaient eu à se faire
leur place et à établir leur puissance dans une société toute virile :
désormais il y eut surtout, il y eut de plus en plus, au lieu de femmes,
un personnel féminin.
L'Islam et la Chine furent attaqués beaucoup plus soudainement
que les pays d'Europe et sans qu'on puisse déceler dans leur histoire
les signes prémonitoires qui ne nous avaient pas manqué. Leur civilisation s'était maintenue intacte derrière des murailles. Cc fut peutêtre ce qui les rendit si fragiles au moment de l'épreuve. On les croyait
protégées de la corruption, elles étaient seulement momifiées. Leurs
murailles tombèrent tard, mais lorsqu'elles tombèrent le monde
moderne souffla sur leurs cités comme un ouragan. Les lignes de repli
que l'Europe avait établies en cent cinquante ans, les étapes et les
repos qu'elle avait ménagés manquaient en Islam et en Chine. Mais
la certitude manquait plus encore. Confucius avait établi un ordre
et non une religion. Cet ordre supposait la muraille de Chine ct rien
au-delà de cette muraille, sinon la barbarie. La révélation d'un autre
monde détruisit la certitude chinoise comme la révélation de Copernic
avait détruit la certitude chrétienne. La Chine se trouva au milieu
des cendres d'un pays frappé par quelque Vésuve moral, désert
bien pire que le nôtre, car il ne laissait plus que des souvenirs et des
courbettes, poudre informe à perte de vue sur laquelle s'installa un
monde nouveau.
L'Islam a mieux résisté parce qu'il porte une définition de l'homme.
Mais nons ne savons pas jusqu'à quel point l'Islam a résisté ct encore
moins jusqu'à quel point l'Islam peut résister. Les solutions qu'il
trouve en face du monde moderne sont diverses, précaires, contradictoires, souvent inspirées par la résistance et le refus, d'autres fois
entachées d'imitation et de singerie. Mais surtout, aucun pays d'Islam
Introduction II
n'a reçu de front et de plein fouet la lame de fond de la civilisation
industrielle. Abrités par la colonisation ou respectés dans leur sommeil
par les pompistes précautionneux de l'exploitation, ailleurs protégés
par leur pauvreté et leur sous-développement, les pays islamiques
n'ont pas encore affronté véritablement la civilisation de masse,
ce sont des îles qui n'ont connu que la frange du cyclone, on ne sait
pas trop comment elles se comporteraient dans l'ouragan.
La vie privée, l'instinct familial, c'est donc à la fois ce qu'il y
a de plus opiniâtre dans l'être humain et ce qui est le plus menacé
dans ce qu'on peut appeler la décivilisation de notre temps. La femme
est au centre de toute civilisation, parce que la reproduction est une
fonction inéluctable. La famille est le milieu naturel dans lequel
se sont effectués de tous temps la reproduction et l'élevage. Il y a eu
des types de famille différents et, par conséquent, des destins différents de la femme, mais il n'y a eu en aucun temps de société sans
famille. Si la famille disparaît, la femme n'est plus qu'un producteurconsommateur qui a la particularité d'accoucher. Est-ce à cet avenir
que nous conduit le progrès? Cette solution n'est pas acceptée sans
murmures, comme la société soviétique en a fait l'expérience. Mais
finalement le fonctionnalisme démocratique nous offre-t-il des perspectives bien différentes? Quand les vies se ressemblent toutes, quand le
mari et la femme sont également des salariés et des assujettis, que les
enfants sont confiés au.x crèches, que la maison paternelle a disparu,
qu'elle n'est plus qu'un « domicile ,, un dortoir, que les salaires, les
dépenses, les besoins, les plaisirs sont automatiques, qu'est-ce que la
femme sinon une associée injustement obérée par la propriété encombrante d'avoir à assurer la survie de l'espèce? Qu'on lui facilite cette
tâche supplémentaire, qu'on l'escamote, qu'elle ne soit plus qu'une
particularité médicale « prise en charge " par la collectivité. Que la
femme, enfin semblable à l'homme, ayant subi enfin l'ablation de la
maternité, soit l'égale, la non-discriminée, la trotteuse auprès de lui,
aussi libre, aussi légère. Voilà ce qu'on !,ni offre. Est-ce l'avenir?
Est-ce cette solitude à deux qui devient l'espoir des hommes? Le
couple, le triste couple, est-ce tout ce qui nous restera de la belle aventure qu'on appelait de cette expression prudhommesque et touchante :
« fonder un foyer »? L'histoire des femmes se terminera-t-elle en notre
siècle avec la disparition de la « vie privée »?
Je n'arrive pas à m'en persuader. Les féministes qui revendiquent
si âprement une égalité juridique se font de la femme une idée bien
modeste. L'histoire des femmes prouve abondamment que la femelle
n'est pas inférieure au mâle quand on lui confie des tâches viriles.
Ce n'est pas le propre de notre espèce : il n'est pas plus agréable
de rencontrer une lionne en colère qu'un lion rugissant, la louve se
bat aussi bien que le loup. Les femmes, plus proches de la nature que
12 Histoire des Femmes
les hommes dans leurs fonctions essentielles, serviront éternellement à
nous rappeler notre destinée et obligation animale que nos polytechniciens ont un peu perdues de vue. Elles sont notre lien avec la vérité
et avec la terre. Elles ne sont pas seulement l'avenir de l'espèce,
elles en sont la force et la plus solide inspiration. Nous autres, benêts
de bonne volonté, nous nous laisserions volontiers ranger en boîte
comme des petits pois en nous consolant avec des photographies
de la lune. Mais elles, l'odeur de l'écurie, elles ne l'oublieront pas,
ni ce trou dans le foin pour faire leurs petits et les lécher, blottis
dans leur pelage, ni cette paix dont elles ont besoin, cette paix tiède
qu'il leur faut pour accomplir leur mission sacrée, leur sainte mission
de bêtes et à cause de laquelle les hommes leur ont construit des
tanières et des cités. Car, ce n'est pas pour produire qu'ils ont planté les
pieux de leurs premières enceintes, mais pour cette tâche que la nature
leur avait assignée. Les femmes le savent et cette vérité est inscrite
dans leurs flancs. Et elles sont maintenant, précisément parce qu'elles
représentent cette part animale qui est en nous frustrée, elles sont
notre recours. A cause d'elles, il ne sera pas facile de nous enfermer
définitivement dans ces fourmilières et termitières du monde futur
à l'entrée desquelles de beaux musiciens nous proposent un destin
d,insecte.
DEUXIËME EPISODE
Les Faisanes
XI
Les Femmes des chansons de geste
et de l'amour courtois
SPLENDEURS DES CAROLINGIENS
Le moyen âge qui devait se terminer pour la femme par les triomphes de l'amour courtois ne commença pas d'une manière bien encourageante. Mais, à la vérité, lorsqu'on exige un peu de précision, on
s'aperçoit que notre information sur la vie privée des contemporains
de Charlemagne et de Louis le Pieux et après eux sur ceux des premiers Capétiens est singulièrement pauvre. Entre les rois fainéants et
Saint Louis, il s'étend une sorte de no man's land historique couvert
de brumes où l'on ne distingue que les crêtes lointaines du paysage,
des traités, des partages, des alliances, des serments, des trahisons,
des rois continuellement en patrouille entre le Rhin et le Poitou,
des papes affolés ou cauteleux, des ducs grondant comme des dogues
dans leurs proconsulats et de temps en temps, au-dessus de ce panorama
chaotique, un personnage déguisé en empereur et portant gravement
la toge romaine sur sa cotte de mailles. Des capitulaires peu rassurants sont plantés çà et là comme d'énigmatiques bornes miliaires.
Ils sont donnés à Attigny, à Quierzy près de Laon, à Verberie près
de Compiègne : ce sont les grandes villas mérovingiennes d'Austrasie,
escales de cette royauté itinérante, et comme autrefois magasins,
citadelles, manufactures et sans doute aussi réserves de gibier féminin.
Peu de villes et dans ces villes peu d'habitants.
Rien ne paraît, en somme, avoir changé dans les mœurs sous les
rois de la deuxième race. On devine pourtant une évolution sous ces
contours imprécis. Dans l'anarchie générale, l'impossibilité d'administrer a fmi par conférer aux évêques des pouvoirs étendus. On les
rencontre partout auprès des comtes, représentants officiels du roi,
pour juger, diriger, décider. Les missi dominici eux-mêmes marchent
par deux: un comte, un évêque. L'Église prend en main de plus en plus
la responsabilité de l'ordre et particulièrement celle des bonnes mœurs.
Histoire des Femmes
Quand un rayon de soleil perce cette brume, nous apercevons un
instant des dorures byzantines et des uniformes aussi chamarrés que
ceux du premier Empire. Il y a une sorte de splendeur et même de
pourriture carolingienne qui est bien curieuse. Richer, historien des
derniers carolingiens rapporte ainsi les plaintes d'un synode qui eut
lieu, croit-on, vers 977· Il s'agissait de la tenue des moines dans leurs
couvents. On voit qu'ils portent des bonnets à oreilles en fourrure
exotique, des tuniques d'étoffe somptueuse serrées comme des dolmans par des lacets de côté, qu'ils ont des tailles coquettement sanglées
«si bien qu'avec leurs fesses tendues, dit l'orateur, ils ressemblent de
derrière à des prostituées plutôt qu'à des moines ». L'abbé Raoul,
du monastère de saint Remi, homme de sainte mémoire, qui articulait ces reproches, n'hésita pas devant des détails encore plus
indiscrets. Il mit en accusation des « hauts-de-chausse inconvenants »
qu'il décrivait ainsi : " Les braies en sont prodigieusement larges ct
la finesse de l'étamine ne cache pas les parties honteuses à la vue ».
Tel était le vêtement des moines au temps de Louis le Bègue. On
peut penser à quoi ressemblait un page ou un jeune seigneur qui
n'avaient pas fait profession de modestie.
Eginhard nous apprend que Charlemagne ne savait pas écrire.
Il avait une ardoise à la tête de son lit sur laquelle il s'exerçait à
faire des lettres comme les enfants peu doués. Mais, de son temps,
Ermold le Noir adressait à Louis le Pieux un long poème élégiaque
en pentamètres; un autre poète, Angilbert, vivait à la cour de Charlemagne ct avec tant de considération qu'il était aux yeux de tous
l'amant de Berthe, fille de l'empereur, dont il eut plusieurs enfants; et,
dans une génération suivante, le récit le plus précieux que nous possédions sur le siège de Paris par les Normands est un poème du moine
Abbon, imité de Virgile. Eginhard, clerc sans naissance, devint à
cause de son savoir conseiller de Charlemagne; Alcuin aussi humble
que lui fut à l'origine du renouveau des études au 1x• siècle; Hincmar,
archevêque de Reims, fut un très puissant personnage de son temps à
cause de sa science et de sa subtilité. C'est un temps de mandarins et de
ducs somptueux, comme en Chine, un monde chatoyant ct barbare,
beaucoup plus proche de Byzance que nous ne l'imaginons, cruel et
raffiné : Charlemagne applique aux Saxons une féroce politique
d'extermination, il crève les yeux des barons qui le gênent par un scrupule d'humanité, et en même temps les moines s'habillent comme des
sous-lieutenants de hussards et font de jolis vers latins.
Si l'on s'en tient aux manières de Charlemagne, la situation des
femmes ne semble pas avoir beaucoup changé depuis Clotaire. Tout
comme les rois mérovingiens, Charlemagne a des concubines : Eginhard nous parle de l'une d'elles qu'il eut en même temps que la
reine Fastrade. Une concubine, c'était de la modération, et même
1
Les Femmes des chansorzs de geste et de l'amour courtois 17
une grande preuve de tendresse conjugale. On le voit par la suite.
Charlemagne, devenu veuf, ne se croit plus tenu à des égards : il a
quatre concubines et la phrase du chroniqueur ne permet pas d'ajouter ici l'adverbe successivement. Il avait, d'autre part, répudié une
première épouse après un an de mariage sans que son historien puisse
alléguer le moindre motif en cette affaire. Cette smala l'accompagnait
à cheval dans ses déplacements, flanquée de solides gardes du corps,
et, quand on était arrivé au gîte, toute la volière impériale édifiait
la cour en déployant ses broches, ses quenouilles et ses fuseaux. Le
bon empereur aimait tellement son cheptel de filles qu'il refusa de les
donner en mariage à qui que ce fût, obstination qui lui procura un
certain nombre de bâtards qu'il supporta avec patience.
Ces détails invitent à penser que les femmes de l'Occident chrétien
ne gagnèrent pas aussi facilement qu'on pourrait le croire le port
bien abrité de la monogamie. Il est difficile de savoir si cette situation
équivoque dura longtemps. On trouve encore, dans une chanson de
geste du xu• siècle, une expression singulière. C'est dans Floovant, où
l'héroïne Maugalie évoque avec mélancolie
Ce soudoiers de France qui prou;;. est et loiaus,
Qui m'eut prise à Jamme, à moilier principe/ ...
Mais cette Maugalie est une Sarrasine qui se souvient peut-être un peu
trop des usages musulmans. Finalement, on ne sait pas trop pendant
combien de temps les femmes durent supporter encore d'avoir des
associées.
CAPITULAIRES SUR LE MARIAGE ET LES BONNES MŒURS
L'Église travaillait pour elles. Son influence a été considérable sur
la législation. Mais, justement, les Capitulaires ne sont pas toujours
rassurants. Dans les deux Capitulaires qui sont spécialement consacrés
au mariage, celui de Compiègne en 757 et celui de Verberie qu'on
croit de 758, le législateur prévoit encore des cas qui ressemblent
beaucoup à ceux qu'évoquaient les coutumes germaniques. On
blâme le père qui a abusé de la fiancée de son fils, l'homme qui s'est
intéressé à la fois à la mère et à la fille, celui qui s'est intéressé à deux
sœurs en même temps, celui qui a trop d'affection pour sa bellefille, celui qui en a trop pour sa belle-mère ... 1 Bref, les liens familiaux entraînaient manifestement de dangereuses tentations et on a la
fâcheuse impression que les contemporains de Charlemagne ou de Pépin
se regardaient comme seigneurs naturels de toute la population féminine de leurs demeures. La sanction prévue est bizarre. Les coupables
étaient privés du droit de mariage entre eux, ou, d'autres fois,
18 Histoire des Femmes
ils étaient privés de mariage à perpétuité *. Il y a d'autres obscurités.
Par exemple, il n'est défendu nulle part d'avoir plusieurs femmes.
Ce qui est interdit, c'est l'adultère et les unions incestueuses. Il est
clair, pourtant, que ces Capitulaires légifèrent sur un système d'unions
monogamiques**. Il faut regarder, apparemment, comme un caprice
royal les quatre concubines de Charlemagne.
On redoutait avant tout l'inceste et spécialement la fâcheuse propension du mâle nubile à s'adresser à la femelle qui se tTOuve à portée
de sa main. C'est la préoccupation dominante des décrets de Compiègne et de Verberie. Elle explique la décision radicale que Charlemagne prit en 802 dans le Capitulaire dit Missorum generale qui remettait
à l'Église les pouvoirs de police les plus étendus, sur la vie conjugale
des sujets de l'Empereur. « Que les évêques et les prêtres ne contractent pas d'unions incestueuses, dit ce rescrit redoutable, et qu'ils ne
permettent pas aux autres d'en contracter : qu'ils ne prennent pas
l'initiative de faire des unions avant que les évêques et les prêtres
assistés des anciens n'aient mené une enquête sérieuse sur les liens de
consanguinité et que les époux ne soient unis avec une bénédiction
qu'ensuite 2 ».
Cette décision est d'autant plus révolutionnaire dans l'histoire du
mariage qu'elle semble instituer un mariage religieux assorti de la
bénédiction nuptiale. Or, on se mariait encore, selon la loi romaine,
par un engagement devant témoins, ou, selon la loi franque, par un
contrat d'achat, et la bénédiction nuptiale, quand elle a lieu, n'est
qu'une démarche facultative des époux chrétiens qui n'a pas plus
d'importance juridique que le repas de noces : ils achètent un grisgris et voilà tout. En apparence, le Capitulaire de 802 semble instituer
une autorisation de mariage dépendant des autorités ecclésiastiques
et une légitimité du mariage liée à la bénédiction nuptiale. En fait,
ce décret si décisif ne change rien du tout, car il ne prévoit aucune
sanction contre ceux qui ne sollicitent pas la bénédiction du prêtre.
Le caractère illusoire du décret de 802 dut se manifester rapidement,
* Des Capitulaires antérieurs sont beaucoup plus rigoureux. L'un d'entre eux,
donné en 596 par Childebert Il, disait : « Celui qui prend la femme de son père encourt la peine de mort », sanction tout à fait aberrante dans la loi germanique. Les unions incestueuses avec une belle-sœur ou une belle-mère étaient déférées à
l'évêque qui infligeait la pénitence convenable. En revanche, dans le Capitulaire de Bavière donné en 810 par Charlemagne, les adultères et les incestueux. sont punis « conformément à la coutume de Bavière ». ** Le § IO du Capitulaire de Compiègne ne peut se comprendre autrement. 1< Si quelqu'un, s'étant marié, découvre que sa femme a été souillée par un tiers, il a le droit de la renvoyer et de prendre une autre femme . Mais s'il trouve cette dernière souilkl.e, elle est toutefois sa femme légitime parce qu'il n'était pas vierge au moment du mariage. • C'est une conception absolue et tout ecclésiastique de la monogamie. Mais on ajoute : « S'il a épousé une troisième femme, il doit reprendre la seconde et la troisième a le droit de prendre un autre mari. » On pouvait donc épouser trois femmes en quelques mois avec les meilleures intentions du monde.
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 19
car on trouve dans le rv• supplément des Capitulaires de Charlemagne,
une disposition énergique destinée à persuader les réfractaires : elle
menaçait d'une amende de cent sous, ou, au choix, de cent coups de
fouet, les chrétiens qui contracteront mariage sans bénédiction nuptiale. Ce mariage à coups de trique dut se heurter, lui-même, à quelques difficultés d'application, puisqu'on voit ensuite les synodes et les
papes reconnaître avec beaucoup de bonne grâce la légitimité des
mariages purement civils.
L'ÉGLISE ET LE MARIAGE
On se marie donc sous les Carolingiens à peu près comme on se
mariait dans les siècles précédents. C'est l'engagement civil, selon les
personnes et peut-être selon les provinces, conformément à la loi
romaine ou conformément à la loi franque qui constitue le mariage.
Certains évêques et tout particulièrement Hincmar, archevêque de
Reims, qui avaient soutenu en s'appuyant sur les Capitulaires que la
validité du mariage était subordonnée à la bénédiction nuptiale, ne
furent pas suivis par les Conciles et par les Papes. Nicolas Jer, qui
fut pape de 858 à 867, écrivit aux Bulgares qui l'avaient consulté
qu'il recommandait vivement les usages de l'Église romaine, lesquels
consistaient en une offrande, une bénédiction, le port d'un joli voile
nuptial et d'une couronne sur la tête : mais il ne cachait pas qu'on
pouvait les omettre sans péché et que le mariage était valide dès qu'il
y avait consentement public des époux dans les formes prévues par
la loi civile. Adrien II, qui lui succéda, n'est pas moins net lorsqu'on
le consulte sur un mariage contracté conformément à la loi civile
mais sans intervention de l'Église : ses docteurs regardent cette
union comme inattaquable 3• Les conciles de Châlons et de Tribur
se prononcent encore dans le même sens au cours du IX• siècle.
On comprend pourquoi l'Église voulait rendre la bénédiction
nuptiale habituelle à défaut de pouvoir la déclarer ob]jgatoire. Il est
clair qu'on pouvait fort bien s'en passer et se marier sans autre procédure qu'un consentement exprimé publiquement. Mais, comme les
gens du peuple pouvaient rarement assurer le versement et l'inscription
d'une dot, les mariages qui avaient lieu sans bénédiction du prêtre
ressemblent beaucoup à des unions libres. Cette ressemblance est
d'autant plus remarquable qu'il n'y avait pas d'officiers de l'état civil
ni de registres d'état civil. Dans la plupart des cas, on ne pouvait
ensuite prouver un mariage que par la preuve testimoniale, c'est-à-dire
par la notoriété. Lorsqu'il y avait eu changement de domicile, mort
des témoins, cette preuve était bien difficile à faire. Aussi la dot futelle souvent regardée comme le signe du mariage légitime : elle
constituait le seul document indestructible.
20 Histoire des Femmes
Ce désordre risquait de favoriser l'entrée subreptice d'associées
dans l'exploitation conjugale. Il favorisait notamment les mariages
clandestins dans lesquels on abusait de la bonne foi de la fille par une
déclaration peu contrôlée, et la bigamie qu'un déplacement de quelque durée rendait facile. Nous ne savons pas du tout si ces inconvénients furent fréquents sous les Carolingiens, mais ils sont largement
attestés plus tard. Toutefois, on a l'impression que beaucoup de gens
se passaient de bénédiction en raison de la sévérité de l'Église en
matière d'unions consanguines :qui finissai( par rendre impossibles
les mariages entre habitants du même lieu.
L'Église parvint à s'assurer par d'autres méthodes le contrôle de la
vie conjugale. Au Ix• et au x• siècles, ce sont encore les juges séculiers
qui ont seuls le pouvoir de prononcer les amendes et confiscations qui
frappent les couples irréguliers, quand ils n'ont pas accepté de se
séparer sur l'invitation de l'évêque. Mais l'évêque siège déjà, à cette
époque, auprès du comte dans ce tribunal séculier. Et, peu à peu, le
comte prend l'habitude de ratifier ce qui a été décidé dans ces causes
par le synode ecclésiastique qui siège dans chaque province et au
dessous dans chaque diocèse. Le tribunal mixte devient ainsi un
« bras séculier >> qui se borne à appliquer des mesures coercitives.
Aucune loi ne ratifie ce transfert. Mais les spécialistes de l'Jùstoire du
droit pensent que la coutume et la jurisprudence rendirent ce transfert effectif vers le x• siècle •. A partir de cette date, les tribunaux
ecclésiastiques eurent pratiquement une compétence exclusive sur
toutes les questions qui concernaient le mariage, y compris les séparations de corps et aussi de biens et les contestations relatives à la dot
et au douaire. Il n'y eut donc rien de changé à la législation, mais il
y eut une usurpation progressive qui rendit pratiquement obligatoires
la bénédiction nuptiale et l'autorisation du prêtre. Une jurisprudence
canonique se constitua pendant cette période. Elle fut acceptée sans
discussion par les autorités séculières *.
• Il y eut d'abord une jurisprudence coutumière sur le mariage dans chaque tribunal épiscopal plutôt qu'un ensemble cohérent de prescriptions. Puis, peu à peu, les décisions des évêques, l'arbitrage des conciles et des papes formèrent une doc- trine. Les lettres de Fulbert, évêque de Chartres au début du XI6 siècle, celles de saint Yves au même siège épiscopal à la fin du xie siècle et particulièrement son intervention dans le divorce du roi Robert avec la reine Berthe contribuèrent à
fixer les principes de l'Église. Au xne siècle enfin, les Libri Sententiarum de Pierre Lom- bard et surtout la Co1u:ordia discordantium catwnum ou Decretum de Gratien, recueil des décisions des papes et des conciles, furent les bases solides sur lesquelles s'établit le droit canonique. Les commentaires des docteurs sur le Decretum de Gratien, puis les Dlcrltales, consultations délivrées par les papes, enfin les Fausses dlcrétales d'Isi- dore Mercator que le moyen âge regarda par erreur comme authentiques fournirent à l'Église la matière d'un véritable code du mariage. Voici quelques-unes des déci- sions les plus importantes. Le quatrième concile de Latran au xrve siècle, le Concile de Paris au xv6 siècle prescrivent la célébration du mariage sur le parvis de l'église. Le concile de Narbonne en 1551 maintient la même exigence :mais l'Église recon-
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 2I
VIES PRIVÉES SOUS LES CAROLINGIENS
Les documents de cette époque nous renseignent peu sur la vie des
femmes. Les Capitulaires, les chartes, les polyptyques ne contiennent
guère de précisions sur ce sujet. Les vies des saints sont, bien entendu,
presque aussi décevantes. Il y a dans l'histoire de la vie privée une
sorte de zone désertique pour la p ériode des Carolingiens et des premiers Capétiens : puis brusquement une floraison luxuriante de la
documentation au xue et au XIII6 siècle.
O ccuPATIONS DES FEMMES
La vie des classes pauvres et, si l'on peut employer cette expression,
des classes moyennes, au tx• et au x• siècle est essentiellement une
vie campagnarde. Même si l'on discute sur le nombre et l'importance
des grandes villas héritées de l'époque mérovingienne, on peut se
représenter la vie de la plupart des gens comme une vie paysanne
organisée autour d'une petite maison, d'un potager, de quelques
champs. Les travaux usuels des femmes consistent à garder les troupeaux, aider au travail agricole, tondre les brebis, carder la laine,
filer, broyer le lin, coudre et couper les vêtements, les broder. Cette
liste est tirée de l' Admonitio generalis donnée p ar Charlemagne en 789
pour les domaines royaux : c'est la liste des « œuvres serviles » que
l'article SI interdit le jour du dimanche 5• Une Vie de sainte Alpai.x
nous apprend que les petites filles étaient astreintes parfois à de durs
travaux domestiques : à douze ans, sainte Alpaix conduit les bœufs
naît en même temps son impuissance en ne proclamant pas la nullité du mariage
qui s'est conclu d la sauUtltt et qu'on ne frappe que de pénitences diverses. Les
papes sont encore plw décisifs. Alexandre lll, pape du xn8 siècle, dans une Décritale adressée à l'évêque de Norwich, se prononce pour la validité d'une union par
consentement seul antérieure, à un mariage célébré devant l'Église. Innocent III, au début du xm8 si~ e, reconnaît les mariages clandestins et se borne à les punir
comme une simple contravention. Nous savons même par le témoignage de Louët,
juriste contemporain du concile de Trente, que ces mariages que l'Eglise nommait
c clandestins • et qui étaient en réalité des mariages civils, avaient même des formes.
Le consentement pouvait être donné de praesenti, pour maintenant, et après cette
déclaration faite devant témoins, le mariage est valable et définitif. Il pouvait être
donné aussi de futuro, pour l'avenir, et cette déclaration constituait une « promesse
de mariage • : la cohabitation suffisait ensuite à transformer cette promesse en mariage véritable et même, après cette cohabitation, l'un des deux époux pouvait
contraindre l'autre à une célébration publique du mariage sur le parvis de l'église.
Enfin, les époux qui ne voulaient pas comparaître à l'église pouvaient encore faire
constater leur engagement réciproque par un notaire.
22 Histoire des Femmes
devant la charrue de son père et elle transporte le fumier à la maison
dans une grande hotte qu'on lui attache sur le dos 6• L'argent est
rare, on n'achète à peu près rien au dehors, on fabrique tout à la
maison. Ces principes d'économie domestique étaient encore en
vigueur dans plus d'un village d'Auvergne il y a cinquante ans.
Dans les grands domaines, le travail est plus diversifié. Il y a des
ateliers, des techniciens et même on fait venir des spécialistes. Les
femmes vivent parfois comme des ouvrières dans ces formations artisanales. Elles tissent et teignent les étoffes, taillent et cousent les vêtements dans des locaux qui leur sont réservés, qui sont fermés de portes
solides et dans lesquels des chambres munies de cheminée sont installées
à leur intention. On devait voir les mêmes locaux réapparaître sous
le règne de Napoléon III en faveur des mêmes ouvrières de l'industrie
textile. Car le progrès est parfois une illusion.
La vie urbaine s'est rabougrie : les remparts étranglent les cités
et la superficie dont les habitants peuvent disposer est très restreinte.
Mais, hors des murs, autour des monastères qui fournissent travail et
clientèle, s'organisent peu à peu des faubourgs souvent importants.
Les villes sont habitées par des notables, par des spécialistes employés
par l'Église, par la clientèle des grands qui résident, par des artisans.
On y trouve encore très tard des traces des anciermes fonctions
romaines. L'historien Richer, racontant la révolte de Melun, ville
du roi, vers 991, donne le titre d'homme consulaire (vir consularis)
à un vicomte gouverneur de la ville. Cette population urbaine est
celle dont la vie privée nous échappe le plus complètement au x• siècle.
L'influence byzantine et arabe, certainement plus importante que
ne l'ont admis les historiens qui, après Henri Pirenne, soulignent à
juste titre le caractère continental de l'État carolingien, se fait sentir
surtout par un luxe qui a un évident caractère exotique. Charlemagne,
dans une expédition en Lombardie, se moque déjà des cavaliers de
sa suite qui portaient de luxueuses étoffes sarrasines qu'il s'amuse à
mettre en lambeaux par une chevauchée à travers bois. Les princesses franques n'étaient pas en reste. Elles sont vêtues de pourpre,
de manteaux de très belle soie que rehaussent des ornements d'or.
Le Concile d'Aix-la-Chapelle en 816 reproche aux moniales de
porter des robes somptueuses. Les trésors des églises montrent que le
haut clergé ne dédaignait pas ces moyens de prestige. Lothaire II est
enseveli à Reims dans un de ces manteaux tissés d'or et ornés de pierres.
La reine Judith, femme de Louis le Pieux, possédait une ceinture
ornée d'or et de pierreries, qui pesait, dit-on, près de trois livres.
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois
DIVORCES ROYAUX
Il est difficile de savoir, faute de témoignages, quel était l'état des
mœurs. En dépit des séjours de la Cour dans les domaines royaux,
lieux favorables à la tentation, on ne voit plus après Charlemagne
ces unions à la mérovingienne dont les successeurs de Clovis avaient
fait si grandement usage. Quand les Grands veulent avoir plusieurs
femmes, ils préfèrent maintenant la succession à la simultanéité. Les
dossiers de certains de leurs divorces sont instructifs. Ils laissent apercevoir une brutalité dans les mœurs que les historiens contemporains
et les chartes ne démentent pas quand on les lit avec attention. Le
divorce de Lothaire et de Theutberge, cinquante ans après la mort de
Charlemagne, est une affaire d'État : Theutberge est stérile et si
Lothaire ne réussit pas à contracter un nouveau mariage, la Lotharingie sera partagée entre le roi de France Charles le Simple et son
demi-frère Othon qui règne au-delà du Rhin. L'affaire dure dix ans,
trois conciles locaux sont réunis pour la décider, Je Pape s'en mêle.
Mais ce qui est curieux, c'est le motif invoqué par Lothaire. Avant
son mariage, la reine Theutberge a eu des relations incestueuses avec
son frère. Cela ne semble étonner personne. Des témoins viennent Je
dire. Les héritiers les récusent. La reine, dédaignant toute fausse
pudeur, fait des aveux détaillés. Les héritiers veulent davantage :
alors les deux coupables produisent une déposition écrite, qui fut
acceptée, enregistrée, mais qui n'entraîna pas pour autant la nullité
canonique du mariage. On trouvera, d'autre part, dans les chansons
de geste écrites deux cents ans plus tard, des pères qui se jettent sur
leur propre fille, à plus forte raison sur des nièces ou des brus sans
défense. Tout cela éclaire ces Capitulaires qui montrent tant de
défiance à l'égard des chefs de famille quadragénaires. Un article du
Capitulaire de Compiègne prend même tout son sens lorsqu'on le
rapproche de ces incidents : c'est celui qui punissait de la dégradation les prêtres qui s'adressaient à leur nièce. On a souvent remarqué
que les Carolingiens avaient l'esprit pratique et tiraient leur législation de l'expérience.
Les accidents étaient d'autant plus à redouter qu'on mariait les
filles fort jeunes et que le goût de la jeune fille était rarement pris en
considération, bien que son consentement fût formellement nécessaire. A défaut d'autres témoignages, les vies de saints nous donnent quelques indications. Sigolena, veuve, appartenant à une bonne
famille d'Albi au vn• ou au vm• siècle, a été mariée à douze ans :
son biographe est un contemporain 7• Sainte Rictrude, veuve, pieuse
abbesse de Marchiennes, qui fut hautement révérée de ses contem-
24 Histoire des Femmes
porains, avait épousé son mari Adalbaldus, alors qu'elle était « voisine de l'âge nubile " dit pudiquement son chroniqueur (jam nubilibus
contigua annis). Cela se passait, croit-on, vers le vme siècle 8• Un peu
plus tard, Judith, fille de Charles le Chauve, est mariée à treize ans au
roi des Saxons Ethelwulf, estimable quinquagénaire et à dix-huit ans,
deux fois veuve, elle se faisait enlever par son troisième mari. Trois
cents ans plus tard, à la fin du xne siècle, les habitudes ne semblent
pas avoir changé. Sainte Asceline, vierge, née en 1 184, séduit un jeune
clerc par sa douceur et sa sagesse. Elle a douze ans et le clerc propose
à la fois des leçons de latin, des leçons de chant et le mariage : il se
fait chanoine pour faciliter les choses, en dépit de quoi son projet
ne se réalisa pas 9• On attachait souvent peu d'importance à la convenance des âges, principalement lorsque des intérêts importants de
famille ou de souveraineté étaient en cause : une héritière de treize ans
pouvait très bien échoir à un vassal chenu et inversement on vit un
dauphin de France marié à quatorze ans à une veuve d'Aquitaine si
imposante que le pauvre enfant ne pouvait se résoudre à lui adresser
la parole.
Les ducs et les rois disposaient comme suzerains de la main des
héritières de fiefs : on la leur demandait de bonne heure, carla prudence
conseillait de ne pas perdre de temps. Henri Beauclerc, fùs de Guillaume le Conquérant, se dépouilla d'un droit reconnu, lorsqu'il s'engagea, par sa célèbre Charte de 1 r oo, à ne pas marier de force les
héritières et les veuves. On pouvait assurément résister. Sainte Rictrude, nommée plus haut, étant devenue veuve, osa tenir tête au roi
qui venait lui offrir un second mari : le roi ne céda qu'en apprenant
que le Pape avait déjà approuvé sa prise de voile et il quitta avec
colère le repas qu'il présidait chez la rebelle. Le biographe est
un contemporain qui est pénétré d'admiration devant une telle
audace 10•
Les Capitulaires ont tenté timidement d'assurer quelque liberté aux
fùles. Le Capitulaire de Compiègne reconnaît aux filles le droit de
résister, mais seulement dans le cas scandaleux où l'on veut les marier
à un serf. Les auteurs des chansons de geste trois siècles plus tard
reconnaissent en outre à la fille le droit de refuser le mariage avec un
chevalier déshonoré par une action infâme ou une trahison. Ces
limitations confirment en somme qu'il est indécent, incompréhensible, et, sans doute, pratiquement impossible de refuser un mari
convenable imposé par les parents ou par le suzerain. Ces règles ne
sont valables, bien entendu, que pour les grandes familles. Nous
n'avons trouvé aucun renseignement sur la manière dont les mariages
se faisaient dans le peuple.
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois
ÉNERGIE DES HÉRITIÈRES ET DES ÉPOUSES
Ces dispositions ingrates ne retiraient rien à l'énergie des femmes.
Elles ont encore sous les Carolingiens un comportement qui semble se
ressentir de l'origine germanique d'un bon nombre d'entre elles. Le
premier exemple que nous avons à citer est toutefois à mettre à l'actif
des Celtes. Ermold le Noir conte que Witchain avait été chargé par
Louis le Pieux, fils de Charlemagne, d'une ambassade auprès de
Murman, roi des Bretons. Avec beaucoup de politesse et de prévenances, il lui demandait sans ambages de se soumettre au roi de
France et de lui faire hommage de son royaume. Witchain, dit le
chroniqueur, avait commencé à vaincre les hésitations du roi << quand
la reine perfide, à l'âme pleine de poison, sort de sa chambre et,
avec sa violence habituelle, se précipite vers Murman et l'embrasse.
Elle baise ses genoux, baise son cou, baise sa barbe, baise son visage
et ses mains. Elle tourne et retourne autour de lui, s'empare de lui
avec adresse et brûle de lui communiquer ses détestables conseils >>.
Elle s'adresse avec brutalité, mais non sans bon sens, à l'ambassadeur
si courtois. Le roi, choqué, l'interrompt par les paroles que les barons
adressaient à Brunehaut : « Femme, occupe-toi des devoirs de ton
sexe >> . Cette ftère réplique n'empêcha pas la reine d'avoir le dernier
mot, ce qui ne valut rien à Mm·man qui fut vaincu et à qui un guerrier
franc coupa glorieusement la tête. On ne sait pas ce que devint ensuite
la reine 11• Dans un cas analogue, cent cinquante ans plus tard, la
femme du gouverneur de Melun, qui avait donné de mauvais conseils
à son mari, fut dépouillée de tous ses vêtements et, toute nue, pendue
par les pieds aux portes de la ville.
Les suzeraines et les princesses de l'époque carolingienne savent
d'ailleurs très bien interrompre leur broderie pour des travaux très
virils. Emma, femme du roi Lothaire, est chargée par son mari de
garder la ville de Verdun qu'il venait de prendre. Elle fut surprise
par le duc de Belgique qui parvint, par une ruse, à prendre pied dans
l'enclos des marchands qui était un faubourg de la ville. Emma
s'enferma dans la citadelle et y fit une résistance si énergique que le
roi eut le temps de revenir et de prendre à revers les Belges qui durent
capituler. La même Emma envoyait à sa mère Adélaïde, mère de
l'empereur Otton, un signalement très précis du duc Hugues de
France, qui fut le père d'Hugues Capet, et lui demandait de le faire
arrêter sur les terres d'Empire 12•
La reine Emma ne fut pas seule à assurer ces fonctions de gouverneur. Louis IV d'Outremer, fils de Charles le Chauve, voulant secouer
la tutelle d'Hugues de France, qui l'avait fait appeler au trône,
charge sa mère, la reine Ogive, de garder Laon, qui jouait le rôle de
Histoire des Femmes
capitale. Ce choix fut moins heureux que celui de la reine Emma.
La digne reine-mère, troublée par le démon de midi, abandonna
Laon, quinze jours plus tard, pour se faire enlever par le comte Herbert de Vermandois 13• Le même Louis d'Outremer eut plus de
chance avec sa femme Gerberge, sœur de l'empereur Otton rer.
Il lui confia la garde de Reims qu'il venait d'enlever à Hugues de
France pour aller à la rencontre des troupes de son vassal turbulent.
C'est encore elle qu'il envoya deux ans plus tard à Aix-la-Chapelle
pour demander des renforts à son frère l'empereur, à nouveau contre
le même Hugues><, Ces opérations n'étaient pas toujours sûres.
Charles le Chauve, au début de son règne, avait eu la surprise de voir
sa sœur Hildegarde, installée dans la redoutable citadelle de Laon,
arrêter ses messages et se conduire en princesse rebelle 18• Henri II
Plantagenet, roi d'Angleterre eut une expérience encore plus amère
avec sa propre femme Aliénor d'Aquitaine, tempérament vigoureux
dont nous nous occuperons un peu plus loin.
jEUNES SAINTES DÉCIDÉES
La vie privée des grandes familles, sur laquelle nous sommes moins
bien renseignés, laisse entrevoir toutefois de temps en temps quelques
profils qui ne sont pas moins impérieux. Sainte Eusébie, fille de cette
sainte Rictrude que nous avons déjà rencontrée, était également
petite nièce de sainte Gertrude, qui lui avait laissé le gouvernement
de son abbaye de Hamm. Dans cette famille de saintes, on avait un
tempérament décidé. La petite Eusébie avait douze ans quand on lui
confia ces importantes responsabilités. Sa mère crut sage de la rappeler auprès d'elle à Marchiennes, dans une subordination temporaire
qui lui paraissait fort propre à une jeune personne. Tel n'était pas
l'avis de l'intéressée qui refusa d'obéir. Les prières, les pieuses démarches n'y firent rien. Il fallut obtenir du roi un décret de prise de corps.
On l'enleva de force à son abbaye, on la transporta à Marchiennes,
couvent peu éloigné. On s'aperçut au bout de quelque temps que la
jeune sainte sortait chaque nuit de sa cellule, pieds nus pour n'éveiller
personne, et allait chanter laudes et matines dans son abbaye, avec
ses filles et ses chapelains. Il fallut la faire fouetter : cette épreuve
tourna, paraît-il, à la confusion de l'autorité, car le frère aîné, chargé
de l'application de la peine, se blessa pendant l'action. Le chroniqueur n'ose pas dire que ce fut le premier miracle de sainte Eusébie,
mais on sent qu'il n'est pas loin de le penser 16• Il faut ajouter que les
Acta Sanctorum ne fournissent pas en grand nombre des exploits de ce
genre.
Les Femmes des clza11Sons de geste et de l'amour courtois
LA REINE JumTH
Il ne faut donc pas s'étonner si certaines reines carolingiennes
eurent sur leur temps une influence décisive. On ne saurait trouver
sans doute d'exemple plus saisissant que celui de la reine Judith dont
Je triomphe nous a valu dix siècles de guerres ct de division, qui se
terminent à peine de nos jours. Cette histoire peu connue des origines
de l'Europe est rarement rappelée, et plus rarement encore comprise.
L'école historique française est reconnaissante à Judith et la ménage :
on lui doit ce pré carré de Charles le Chauve qui fut l'origine du
royaume de France, on oublie qu'on lui doit aussi et du même coup
la constitution d'une Allemagne coupée de la France et l'institution
de cette Lotharingie qui fut la pomme de discorde séculaire.
C'est une admirable histoire balzacienne, c'est la Rabouilleuse à
l'échelle de l'Europe. Au départ, un roi faible, mais qui a une idée,
Louis le Pieux, empereur d'Occident, fils de Charlemagne, qu'on
appelle aussi Louis Je Débonnaire. Charlemagne n'est le symbole
de l'Europe qu'en vertu d'une campagne publicitaire qui n'est pas
plus exacte que les autres. Il se regardait comme Je roi des Francs, la
couronne impériale était une « divine surprise » du Pape, qui, lui,
rêvait d'un empire des chrétiens, Charlemagne l'avait acceptée avec
quelque mauvaise humeur et y avait attaché si peu d'importance qu'à
sa mort il divisa« l'empire» entre ses trois fils, suivant la coutume des
Francs. La réunification s'était faite, par hasard, sur la tête de Louis
Je Pieux. Et le bonhomme, fort entouré de prêtres, reprit à son compte
la grande idée du Pape et des évêques, celle de l'unité des chrétiens
d'Occident. Il décida dans un acte solennel, J'Ordinatio imperii de 817,
que, contrairement à la coutume salique, l'empire ne serait pas divisé
après sa mort, que ses fils ne seraient que les vice-rois des territoires
qu'il leur donnait à gouverner dès maintenant et que, seul, désormais,
le fils aîné, Lothaire, futur empereur d'Occident, hériterait de la
couronne et de la totalité de l'héritage.
Un an plus tard, l'impératrice Hermengarde mourait. Louis le
Pieux n'était pas homme à prendre des maîtresses. Il se fit présenter
les filles de ses grands leudes et choisit Judith, fille des illustres Welf
de Bavière. Elle était belle, cultivée, gracieuse, elle semblait douce,
elle jouait de la harpe. Il ne se passa d'abord rien. Loù1aire fut couronné empereur par le Pape en 823, associé au gouvernement de
l'empire, signa les actes impériaux avec son père. Mais bientôt, le
ciel ayant béni l'union du chaste empereur Louis, Judith eut un fils,
le petit Charles. Et elle se mit en tête d'assurer sournoisement l'avenir
de son rejeton. Elle lui acquit d'abord des partisans par une distribution habile des domaines du roi et des bénéfices ecclésiastiques à
Histoire des Femmes
laquelle les évêques donnèrent le vilain nom de simonie. Leurs protestations furent si vives au synode d'Aix-la-Chapelle qui se tint en
828 que Judith sentit le besoin d'avoir auprès d'elle un solide protecteur. Elle persuada le bon empereur Louis, qui ne savait rien lui
refuser, d'appeler dans son palais le jeune et vigoureux Bernard, duc
de Septimanie, que les Romains appelaient autrefois Narbonnaise.
Ce jeune militaire reçut, avec le titre de chambrier, les anciens pouvoirs
des maires du palais, confia toutes les fonctions aux partisans de la
reine, exila les évêques, fit expédier Lothaire en Italie et constitua
pour le petit Charles, que beaucoup de mauvais esprits regardaient
comme son propre fils, une très jolie « Lotharingie "qui s'étendait
de la Bourgogne à l'Autriche.
Le bon empereur Louis laissait faire el fermait les yeux. Mais le
parti des évêques n'était pas aussi patient. Les grands du royaume
se soulevèrent en 830, et firent exiler Judith, mais, après leur victoire,
ils ne purent s'entendre, le partage selon la coutume franque fut
rétabli et Judith fut rappelée. Elle fit délimiter quatre parts d'héritage et son petit Charles reçut même, au lieu de sa « Lotharingie ,,
l'Aquitaine, cadeau qui réjouit fort le cœur maternel, car l'Aquitaine
de ce temps-là s'étendait jusqu'au Berry et à l'Auvergne. Tout fut
remis en question par une nouvelle révolte des vassaux en 833, et
une nouvelle volte-face de Louis le Pieux. Judith dut repartir au
couvent, mais ses ennemis ne réussirent pas à s'entendre, elle gagna
des évêques et fit, quelques mois plus tard, à Saint-Denis, une « rentrée " triomphale, qui marquait la défaite définitive des partisans de
l'unité impériale. Néanmoins, Judith savait qu'elle devrait à nouveau
affronter ses adversaires au moment de la mort du roi. Elle s'y prépara
par une habile diplomatie, donna, promit, intrigua, divisa. Lorsque
Louis le Pieux mourut en 840, Lothaire s'arma pour réclamer l'héritage impérial. Mais Judith avait si bien manœuvré que la coalition
qui avait deux fois triomphé de son mari ne put se reconstituer.
Lothaire tenta néanmoins le sort des armes. Il fut battu et dut accepter sa triste Lotharingie, en signant ce traité de Verdun qui fut le
point de départ de toutes les guerres des temps modernes. Judith
avait admirablement réussi sa captation d'héritage : l'empire de
Louis le Pieux était divisé en trois royaumes, la France qui fut la
part de Charles qu'on appela Charles le Chauve, la Lotharingie et le
pays qu'on nomma ensuite l'Allemagne.
Judith n'avait pas vu son triomphe. Elle mourut quelques semaines
avant le traité qui consacrait son œuvre. Aucune femme n'a eu plus
d'influence sur les destinées de l'Occident que n'en eut, assurément
sans le vouloir, cette mère obstinée. Le destin lui évita, toutefois,
un grand sujet d'amertume. Un an après sa mort, le beau Bernard
de Septimanie, qui ne se consolait pas d'avoir été si près du trône, en
us Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois
fit tant qu'il fut tué de la propre main de Charles le Chauve parmi les
seigneurs d'Aquitaine qui refusaient de reconnaître son pouvoir.
LA « DÉPRAVATION )) DU XIe SIÈCLE
A la mort du dernier Carolingien, Charles le Simple, l'Europe est
en pleine anarchie. Les Normands depuis cent ans ravagent tout Je
nord du royaume de France. On se débarrasse d'eux piteusement
en installant Rollon sur le fief de Normandie avec le titre de duc des
Pirates. Les Sarrasins en font autant en Provence et jusqu'au Dauphiné : les habitants vivent dans des nids d'aigles. Les Papes ont
offert en vain la couronne impériale à tous les protecteurs qui paraissaient à l'horizon. Des rois d'Italie de toutes les couleurs disputent
aux Sarrasins les provinces du sud et, à Naples, des évêques partisans
de l'aggiornamento tralùssent Je pape avec les représentants des émirs.
Les derniers empereurs sont des princes allemands qui meurent jeunes,
d'ailleurs impuissants devant ce chaos. Et après eux, il y aura un défilé
de dynasties. Le grand rêve de l'empire chrétien d'Occident n'est
plus qu'une pensée qui couve sous la cendre dans une capitale rabougrie et menacée, où réside l'évêque de Rome. Les grands vassaux se
sont installés sur leurs fiefs, c'est la seule chose solide. Ils rendent
hommage, la suzeraineté a la vie dure : la fidélité d'homme à homme
est le dernier principe de hiérarchie sociale qu'on voie subsister. Mais
tout Je monde l'interprète tacitement comme un contrat de pleine
liberté : on doit au suzerain conseil et secours, après quoi on est
maître chez soi. La féodalité même a changé de caractère. La richesse
féodale ne repose plus sur le fermage de la terre. Mais l'anarchie a
fait naître des puissances de fait qui s'affirment par des droits régaliens, lesquels ne sont guère autre chose que le droit du plus fort que
nous désignons du vilain mot de rackett. L'anarchie finalement a fait
surgir un état de fait d'arbitraire et de brutalité qui se prolongea
longtemps encore sous les Capétiens.
Ces temps d'anarchie furent d'abord peu favorables à la morale en
général et au respect de la femme en particulier. On a déjà vu quels
singuliers reproches l'Église dut adresser au clergé régulier à la fin
du x• siècle. Au milieu du siècle suivant, la situation ne s'était pas
beaucoup améliorée. Au moment du mariage d'Henri III d'Allemagne
avec Agnès de Poitou vers 1038, on voit Siegfried de Gorze et plusieurs
autres protester vigoureusement contre la dépravation des mœurs
françaises, contre les vêtements honteux« qui sont un défi à la pudeur»,
les« perversions de l'étranger» que la jeune reine ne pouvait manquer
d'amener à sa suite 17• Amarcias, un autre contemporain, décrit avec
sévérité la cour de Spire, où, auprès d'Agnès, des clercs avides, des
30 Histoire des Femmes
barons débauchés et de riches parvenus ont fait connaître aux Germains vertueux les mœurs dissolues de l'Aquitaine 18• La grande frayeur
de l'an mil, dont l'échéance dut être repoussée par des prophètes
jusqu'à l'année !036, ne semble pas avoir eu autant d'effet sur les
contemporains qu'on a bien voulu nous Je dire. En tout cas, à la fin
du XI6 siècle, elle est bien oubliée. Un siècle de paix relative, de prospérité, la renaissance de la vie urbaine, l'établissement de grands courants commerciaux se traduisent dans la vie privée par un appétit
de confort et d'élégance qui ne provoque pas moins de plaintes. Les
" dépravations » de la déplorable Aquitaine s'étendent à tout le
royaume. Foulques le Réchin, comte d'Anjou, premier mari de cette
Bertrade de Montfort qui sera la vamp de la fin du siècle, lance la
mode des chaussures à la poulaine pour cacher les oignons qui déformaient son pied. Cette horrible invention fit frémir les moralistes :
elle était accompagnée de chausses collantes dont nos modernes
mitoujles nous donnent quelque idée, de longues manches efféminées,
rehaussée de croupes sémillantes et complétée par des étoffes voluptueuses, de longs cheveux blonds et des barbes parfumées 10• Ces
vêtements immodestes passèrent pour le comble de la perversité, on
évoqua Sodome et Gomorrhe. Robert d'Arbrissel commençait sa
fougueuse prédication en attaquant avec violence le mariage des
prêtres qui semble s'être obstinément prolongé en dépit des " recommandations l> des synodes, aussi bien que les unions incestueuses des
laïcs contre lesquelles la censure ecclésiastique ne semble pas avoir eu
plus d'effet.
SA V ANTES ABBESSES
Il faut avouer que les femmes profitèrent de ces changements peu
édifiants. C'était en l'honneur de cette Bertrade qu'il avait gratifiée
du beau titre de " troisième femme » (les deux autres étaient encore
vivantes) que Foulques le Réchin avait allongé si audacieusement les
chaussures de son temps. Les femmes ne se contentèrent pas de cet
hommage remarquable, mais vain. Elles voulurent des chansons, des
jongleurs, des fêtes. Dans les temps sombres où d'excellents princes
illettrés rêvaient surtout à casser en deux le casque de leur ennemi,
elles avaient déjà montré un goût sournois pour les clercs, pour les
poètes et en général pour les ornements de l'esprit. En Allemagne,
au milieu du x• siècle, la fille de l'empereur Otton Jer et sa nièce
Mathilde sont élevées sous les yeux de l'abbesse Wendelgarde au
couvent de Gondersheim. Elles lisent les auteurs latins de l'époque
classique, et le savant moine Widakind loue la grâce et le savoir de la
petite Mathilde, nonnesse de douze ans. Dans le même couvent fleurit,
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 3I
autour de 970, la religieuse Hroswitha qui écrit des poèmes et des
comédies chrétiennes imitées de Térence, à la fois ravissantes et enfantines. C'est un des plus gracieux poètes latins du moyen âge. A la
même époque, Hazecha, religieuse du couvent de Quedlinbourg est
assez savante pour composer en latin une belle vie de saint Christophe 20• Et cinquante ans plus tard, au début du XI0 siècle, nous ne
nous étonnerons pas de voir Hadwige de Bavière, veuve du roi de
Souabe, lire Virgile avec le moine Burcard, futur abbé de Saint-Gall 21 :
c'était le temps où un chroniqueur rapportait avec grande louange
comme une chose tout à fait rare que le comte palatin Frédéric de
Saxe était capable de lire et de comprendre les lettres qui lui étaient
adressées 22• Une épitaphe du début du XI0 siècle nous apprend que
les jeunes filles de la noblesse à Cologne recevaient leur instruction
au couvent, même si elles n'avaient pas l'intention de prononcer des
vœux 23 •
Ce goût des lettres et de la culture n'était pas le privilège exclusif
des petites Allemandes. Dhuoda, épouse infortunée du beau Bernard
de Septimanie, meublait les longs intermèdes de sa vie conjugale en
écrivant en latin un manuel destiné à diriger l'éducation de son fils
qu'on lui avait enlevé"'· Les familles lombardes d'Italie avaient eu
des princesses lettrées et l'on citait dès le vm• siècle la cour de Bénévent
où la reine Adelperge avait été l'élève du savant historien Paul Diacre.
A Salerne, au début du XI6 siècle, une école de médecine fameuse
décernait ses grades à des femmes : on attribue souvent à une femme,
Trotta ou Trotula, un traité De aegritadinibus mulierum qui se rattache
à cet enseignement 25• Les femmes du peuple n'étaient pas privées
autant qu'on pourrait le croire d'exprimer leur goût pour les distractions profanes. On leur chantait en langue romane du Ix• siècle des
chansonnettes assez lestes que les savants nomment pudiquement
cmztica amatoria turpia, de vilaines chansons qui parlent d'amour, ct
qui étaient accompagnées de danses 26 •
LES FEMMES DES CHANSONS DE GESTE
Là prend place le coup de baguette qui transforme les lézards en
cochers et qui fait naître tout d'un coup vers I 120 le personnage
encombrant qui sera désormais nommé " la femme "· Toutefois cette
métamorphose est présentement entourée de nuées et se déroule d'une
façon qui n'est pas pleinement satisfaisante. Si l'on en croit les savants,
la femme s'installe sur le trône de lumière vers lequel monteront
éternellement les fumées de l'encens au moment où Guillaume d' Aqui-
32 Histoire des Femmes
taine, renonçant brusquement à séduire ses belles amies en leur adressant de vigoureuses obscénités, se met à dérouler autour d'elles les
gracieuses guirlandes de l'amour courtois : alors apparaissent à la fois
la « dame » rêveuse et délicate, les «sacrifices » dont son amour-propre
se nourrit, et la galanterie, petite monnaie inventée par l'homme
pour éviter lesdits sacrifices. Il n'y aurait là aucune difficulté, si, cinquante ans plus tard, au milieu du xn• siècle, on ne voyait pas apparaître les chansons de geste dans lesquelles la femme est bien loin
d'occuper cette position privilégiée. On ne pense pas seulement à cette
Chanson de Roland où la belle Aude meurt de chagrin bien gentiment
en douze vers sans avoir tenu de place dans le cœur du héros qu'au
titre de sœur de son très cher Olivier. Dans les autres chansons de geste,
quand l'héroïne fait une apparition un peu longue dans le récit,
c'est elle qui soupire, qui regarde avec admiration le beau chevalier
à la large encolure, qui se jette à sa tête et qui s'occupe fort peu
d'avoir des mines de petite maîtresse. Il est bien difficile de croire que
les femmes adulées depuis cent ans aient consenti à ne plus être que
« le repos du guerrier "· Aucune catastrophe sociale, aucun bouleversement ne nous autorisent à admettre un retour à une brutalité toute
militaire. Les Croisades n'ont pas eu cet effet : elles ont révélé, au
contraire, une civilisation brillante, raffinée, très supérieure à la
civilisation carolingienne. Au xn• siècle, les mœurs sont plus polies,
le luxe se répand, le rôle de la femme s'affirme. Et J'on ne peut guère
s'empêcher de conclure qu'il ne faut pas voir dans les chansons de
geste une peinture des mœurs du xn• siècle : on a l'impression d'une
société très différente dans laquelle les préoccupations des hommes, les
rapports entre les hommes et les femmes, la manière de vivre ellemême sont archaïques, soit par un parti-pris de reconstitution qui ne
paraît guère vraisemblable, soit parce qu'on récitait une histoire
dont les événements étaient empruntés en effet à une époque
révolue.
Une critique rigoureuse et systématique a peut-être rejeté un peu
trop absolument l'hypothèse de légendes anciennes transmises oralement : nous admettons bien sans difficultés l'authenticité des Védas,
transmises oralement pendant quinze siècles et qu'on eut toutes les
peines du monde à faire transcrire au XVIIIe siècle par de savants
brahmanes très étonnés de notre superstition du document. Presque
tous les érudits ont été si frappés de ces disparates qu'ils proposent
depuis cent ans des théories qui, malgré leur diversité, ont toutes pour
point commun de rechercher un sillage antérieur au xn• siècle.
C'est pourquoi, bien que nous nous excusions vivement d'une décision
qui ne repose sur aucun argument décisif, il nous a paru impossible
de ne pas faire figurer, avant Je couronnement définitif de la femme,
la phase si singulière pendant laquelle nous la surprenons, pour la
Bergères et chevaliers. Sainte Marguerite bergère, peinture de Jean Fouquet (Louvre,
Bul!oz).
Réjouissances paysannes. Heures de Charles d'Angoulême (B.N. Giraudon).
Page précédente, couple seigneurial : Eckart et Uta de Naumbourg, Allemagne XJJle siècle
(Viol/et).
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 33
dernière fois, éperdue d'admiration pour l'homme et si humblement
disposée à admettre sa propre infériorité.
Les remaniements, les versions différentes, les divers << remakes »
et« chevauchements " des chansons de geste ont introduit des contradictions et surcharges qui brouillent parfois les lignes du tableau.
Néanmoins l'impression d'ensemble se dégage assez pour qu'on puisse
se représenter à la fois la décision et l'énergie des femmes dans le
monde brutal où elles vivaient et aussi leur situation d'inférieures et
presque d'étrangères parmi des hommes aux yeux desquels comptaient seuls le courage et les grandes actions. Cet isol ement des femmes
et en même temps cette fureur avec laquelle elles s'attachent à l'homme
qu'elles ont choisi ont été édulcorés par les descriptions douceâtres
qu'on fait habituellement de la chevalerie, image saint-sulpicienne
où toutes les femmes sont chastes, tous les chevaliers braves et loyaux
et où l'on meurt héroïquement au pied d'un arbre en regardant la
croix de son épée. Ces gentillesses ont un défaut : elles sont très éloignées des mœurs brutales du xr• siècle. Il faut se résoudre à considérer
que ces porteurs de cottes de mailles n'avaient pas toujours une âme
de premier communiant.
On voit par les chansons de geste que la naissance d'une fille est
accueillie sans enthousiasme. La place qui lui est faite au foyer est
modeste. Les tâches de la « fill e de la maison » sont traditionnellement
celles d' une servante des hôtes : elle les reçoit, les aide à enlever leur
armure, soigne leur cheval à l'écurie. Il lui appartient aussi d'accompagner les hôtes au bain, de leur frotter le dos ou de surveiller cette
opération si elle est faite par une servante, enfin de les mener à leur
lit en leur présentant éventuellement un bol de vin. Les filles bien
élevées consacrent le reste de leur temps à broder. Quand elles ont
des distractions, on leur rappelle énergiquement que c'est là l'essentiel
de leurs occupations. « Pensées de soie tordre, ce est vostre meslier » dit-on
rudement dans Renaud de Montauban. Il ne faut pas croire que c'était
là une élégante sinécure. Beaucoup de vêtements sont faits à domicile
sous la surveillance de la maîtresse de maison. C'est tout un atelier
qu'on met au travail, car la fille de la maison n'est pas seule devant
ses broches et ses corbeilles. Presque toutes les maisons féodales hébergent des filles de bonne famille qui viennent, au même titre que les
pages, apprendre les règles d'une bonne éducation auprès de quelque
puissante protectrice. Tout le monde prend part au chef-d'œuvre
selon ses moyens. Les plus grandes dames sont fières de leurs travaux.
On citait au xr• siècle les princesses Adèle et Mathilde, sœurs du puissant évêque Burchard de Worms, pour la perfection de leurs
broderies ornementales.
34 Histoire des Femmes
Une jeune fille bien élevée savait encore chanter et jouer aux échecs
et parfois lire sans chapelain. Une partie importante de son éducation
était l'apprentissage de son métier d'infirmière. Toutes les jeunes
filles des chansons de geste savent faire un pansement et donner des
soins de première urgence. Toutes doivent savoir préparer des
onguents. Quelques-unes, plus spécialement instruites, ont les capacités d'une infirmière diplômée. Riwalia, dans le poème de Crône,
est assez savante pour prendre le pouls céphalique, le pouls médian
et le pouls hépatique. Dans Perceval, un « mire " est aidé auprès d'un
blessé par « II puce/es de l' escole Qpi li tendent la canote, Et si li ont le brac
lù!é, Et resoudé l'os esmié. , C'est une ligature et la réduction d'un fracture. Dans Perceval encore, une jeune fille, sans attendre l'arrivée du
médecin, suce une blessure où le sang s'accumulait et menaçait
d'asphyxier le blessé. Une autre connaît des herbes qui arrêtent une
hémorragie après un pansement d'urgence. Gawân évanoui et choqué
est réveillé par des poils de zibeline qu'on lui passe sous le nez, on lui
ouvre les dents avec un anneau, on lui fait boire de force un peu
d'eau fraîche, et, lorsqu'il a repris connaissance, on Jui administre un
bon soporifique 21.
Cette éducation ferme ne développe chez les filles aucune timidité.
Comme on ne rêve que plaies et bosses autour d'elles, leur joie la
plus vive est d'assister à des joutes ou même à de vraies batailles. On
verra plus loin qu'on n'hésite pas à leur confier la garde des prisonniers et qu'elles-mêmes participent volontiers à de véritables boucheries.
Ces vigoureuses filles adorent leur mère qui est souvent leur principal appui. Elles sont plus réservées à l'égard du père, seigneur
tout-puissant qui a pratiquement droit de vie et de mort sur elles et
en tout cas dispose d'elles à sa guise. Leur obéissance doit être totale
et prompte. Mais, quand il y a conflit, elles sont capables d'une haine
furieuse que rien n'arrête. Elles ne reculent alors ni devant la révolte ni
devant la trahison. Parfois même, elles vont jusqu'au parricide. Esclarmonde, dans Huon de Bordeaux, guide son amant jusqu'au lit de son
père et veut lui voir frapper le premier coup. Floripas, dans Fierabras,
presse le meurtrier qui hésite et la jolie Flordespine dans Gaufrey tient
la tête de la victime. On ne peut regarder évidemment ces petites
Macbeth comme des spécimens représentatifs des « blousons dorés "
du xr• siècle, ce sont des personnages de fiction : mais il est remarquable que leur conduite ne provoque pas l'indignation du conteur.
Les affections familiales ne tiennent pas une place excessive dans
les chansons de geste. Néanmoins, le frère apparaît parfois. On sent
l'admiration naturelle de la fille, bien que leur éducation n'ait guère
rapproché le frère et la soeur : il est le mâle de la famille, celui qui
dispose d'elle après le père, qui peut la marier, qui la protège dans la
guerre, il est surtout celui dont on attend des exploits illustres, une
•
Les Femmes des chmiSons de geste et de l'amour courtois 35
« geste » dont l'honneur rejaillit sur tous les siens. Ces filles, si fermes
devant le hasard, réservent à leur frère des trésors de tendresse dont
le poète est généralement avare, Ludie pour Fromont dans Garin
le Loherain, Héloïs dans le même poème, et même cette Guibourg,
si différente des autres, avec le Renouart de Guillaume d'Orange. On
voit dans Doon de Mayence que la mort du frère crée pour sa sœur un
devoir de vengeance. Si le mari le refuse, c'est une félonie qui légitime
la haine et la trahison. Le frère, en revanche, doit être digne de ce
culte qui s'adresse au guerrier. S'il forfait à l'honneur, s'il est convaincu
de lâcheté ou d'opprobre, sa sœur prendra furieusement parti contre
lui, il devient un traître et mérite un châtiment auquel elle s'associe.
C'est l'amour, naturellement, qui donne tout leur relief à ces
caractères de femme. Il faut ici contrister les âmes douces qui s'imaginent trouver dans les chansons de geste le modèle des épouses chrétiennes. Il y a quelques exceptions dont on a abusé. En général, il
faut avouer que les femmes et les filles qu'on rencontre dans les chansons de geste sont des amoureuses qui ne reculent devant rien ct qui,
de plus, se jettent au cou des hommes avec une ravissante impudeur.
Leur amour est un don total, il est absolu et violent et commence
très souvent par un coup de foudre, lorsqu'une fille est mise en présence du héros fameux dont la renommée a proclamé le courage et
les victoires. Dès que cet athlète invaincu daigne se montrer, ses lauriers emportent la place. C'est aussi moral qu'une tragédie de Corneille : mais c'est beaucoup plus prompt. Car la passion abolit toute
prudence. Dès le premier moment, on est à lui, et il ne faut pas perdre
un. instant pour le déclarer soi-même ou le faire dire par quelque
messager. Et en termes qui ne laissent place à aucune équivoque.
Flordespine, dans Gaufrey, promet sur-le-champ de « déguerpir Mahom »
et de se faire chrétienne. Ludiane dans Aiol est plus expéditive. Elle
propose qu'on s'embrasse« ou autre jeu faire >> : « J'ai tres bim e11 talent»
ajoute-t-elle avec confiance, et pour que cette parole ne soit pas prise
en mauvaise part, elle précise : « Si m'ait Dieu del ciel, Je suis pucele. »
Hâtons-nous de dire que ces jeunes filles se proposent le saint état de
mariage, comme nous l'expliquerons plus loin. Belyssant, dans Amis
et Amiles, n'est pas moins pressée. Elle rappelle à « beau sire Amile »
qu'elle lui a « qjfert son service "• comme elle dit, « dedms ma chambre en
pure ma chemise ». Cette offrande n'ayant pas suffi*, elle lui propose
de le rejoindre dans son lit, et elle le fait comme elle l'a annoncé. La
fille de Géri dans Raoul de Cambrai détaille ce qu'elle offre : « Afamete
dure, blanc le col, cler le vis » et elle ajoute : « Si fai de moi trestot à ton
devis. » La belle Esclarmonde, dans Huon de Bordeaux, exprime son
appétit d'une autre manière. On a eu l'imprudence de lui confier le
• Lac chemise • était, à cette époque, une sorte de robe d'intérieur.
Histoire des Femmes
héros qui est prisonnier. Elle va le voir dans sa prison et lui propose
la liberté. Cette négociation n'ayant pas abouti, elle fait couper le
ravitaillement et le menace de Je faire pendre. C'est là un langage
peu caressant, mais expressif. Les autres se servent de leurs mains
comme elles peuvent. « Elle embrache lui par les flans doucement " signale
une marque d'affection très habituelle. Floripas, un peu intempérante
dans ses caresses, a l'honneur d'une comparaison : « Comme s'avoie
mengié gelines en pevrée "· Cette conduite excessive a lieu en public,
sans aucune retenue ni délai, et les versets voisins nous font même
comprendre que le malheureux objet de cette passion n'a même pas
eu le temps d'enlever ses cuissards et sa cotte de mailles. On sauve les
apparences en faisant des plus énergiques de ces filles de jeunes
comtesses sarrasines. Ce déguisement, qui témoigne d'une certaine
ignorance des mœurs islamiques, n'a pourtant pas comme résultat
d'en faire des filles méprisables : car elles n'ont pas personnellement
le caractère de « villan " abondamment répandu sur leurs pères, oncles
et cousins, et finissent pas se convertir bien gentiment.
Leur tendresse a des aspects plus singuliers encore que le trouvère
ne semble pas taxer d'immoralité. L'ardente Floripas n'est pas
égoïste. Pendant qu'elle fait J'éducation du beau chevalier qu'elle
aime, elle ne veut pas que ses compagnons s'ennuient et leur amène
cinq jeunes filles « de grande noblesse >> prend-elle soin de préciser en les
invitant à prendre chacun la sienne : pendant ce temps, elle fera le
guet. Dans Bueves de Commarclzis, Je jeune Gérart du même nom se
jette au cou de son amie Mala trie. Cette fiancée avait une prévoyance
de maîtresse de maison, elle était venue accompagnée de jeunes personnes résolues. « Chascune des pucièles un des barons pria. >> On voit que
ce sont les jeunes filles qui prennent l'initiative. Dans la Chanson des
Saxons, Sébile envoie de même toutes ses suivantes s'ébattre dans les
tentes voisines. Cela ne semble étonner personne, mais il faut se
souvenir que le conteur se plaît sans doute à forcer les traits, et à barbouiller son récit de « couleur locale >>, car il s'agit le plus souvent de
jeunes « Sarrasines >> de Nîmes, Orange, Narbonne, et autres lieux de
Barbarie qui ne sauraient être trop sensibles à la bonne grâce des
chevaliers chrétiens.
L'intention, il est vrai, sanctifie tout cela. Et l'intention de ces
jeunes filles est résolument matrimoniale. Plus d'une fois, elles ont
choisi longtemps à l'avance, en raison de ses exploits et de sa réputation, celui auquel elles s'offrent avec tant de simplicité. Elles ont su
se rapprocher de lui en tapinois et faire naître, malgré leur impuissance domestique, des occasions de rencontre. Si ce glorieux objet de
leurs vœux leur est disputé par quelque rivale, elles sont promptes à
l'injure, aux menaces et même aux coups. Il arrive que mère et fille
se disputent la même proie :il est vrai qu'il ne s'agit de rien moins que
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 37
Hugues Capet. Ces mesures défensives sont sévères, mais partent d'un
bon sentiment : dès que le mot de mariage est prononcé, tout est
permis. Ce mot a le don du miracle et change toute la scène. Guibourg
dans Aubèri li Bourgoins faisait une leçon de morale à l'impudent qui
voulait l'embrasser : dès que le mot merveilleux est prononcé, c'est
elle qui tend la bouche avec une touchante bonne volonté. Oriable,
dans Jourdain de Blaives, ouvre aussitôt la porte de la prison, plus
heureuse que la volcanique Esclarmonde, ct offre des sucreries et la
clef des champs. Passe-Rose, dans Gaufrey, se contente d'une nuit et
laisse repartir son batailleur le lendemain matin après une promesse
bien en règle. La douce Blancheflor de Garin le Loherain dit oui à tout
le monde pourvu que l'affaire soit sérieuse, à Garin qui est son fiancé,
à Fromont à qui Garin l'offre, à l'empereur devant lequel finalement
le dernier acquéreur s'incline 29 •
Ces fiancées ardentes, si soucieuses de ne pas être laissées pour
compte, font ensuite d'admirables épouses. Quand son héros lui a
promis le mariage, la fille se regarde comme liée à lui définitivement,
elle proclame hautement son amour, suit son ami dans le danger,
prie pour lui pendant le combat, guette son retour, lui donne des
conseils, des avertissements, et parfois même, femelle furieuse, partage
avec lui les risques du combat. Mirabel, dans Aiol, veut accompagner
son amant comme écuyer, Blancheflor dans La lvfort de Garin le Loherain
défie elle-même Enguerrand de Coucy, Ermangars dans Bueves de
Commarchis monte sur les remparts et encourage les combattants,
et, dans La Bataille d' Aleschans, la bataille des Aliscamps du cycle
de Guillaume d'Orange, les femmes ne se contentent pas des invectives, elles basculent des pierres du haut des créneaux et cassent la
tête glorieusement aux Sarrasins. Erembars, dans Jourdains de Blaives,
rappelle les terribles femelles gauloises dont la vigueur avait tellement
étonné Ammien-Marcellin : elle empoigne deux des adversaires, et
leur fend le front d'une pierre avec tant d'énergie que« li oillor saillent
et li cervel en vont. » Une Blanchefour, de Girbert de Met;:, malgré son
nom printanier, achève fort bien les blessés avec « un roit tranchant
espié >> qu'elle manie tout comme un homme, jusqu'au moment où
elle reçoit une fière estafilade « sus son maistre sorcil ». Et finalement,
dans Gaufrey, on assiste à une mobilisation générale où tout le monde,
femmes comprises, endosse la cotte de mailles, le casque et le ceinturon : « MCs 1l'i a clerc tze prestre ne dame signorie Dont chascune n'eust la
grant broigne vestue, Sus le chiif le bachin, chaint l'espée fourbie". » Les tambours de Verceil ne sont jamais loin dans ces amours loyales.
Mais, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas aussi
moral que le Clairon de Déroulède. Car, si cela se termine mal, la fougue de la passion et le dévouement sans limite pour l'homme font
apparaître des sentiments peu conformes à la tradition militaire.
Histoire des Femmes
L'amoureuse Esclarmonde de Huon de Bordeaux n'hésite pas alors à
faire une singulière proposition à l'état-major ennemi. Elle parle
sans détours, le temps pressant en cette affaire : « De mon cors faites
toute vo volonté, Mais ne faites au damoisel nul mal.» La touchante Seneheus,
dans Auberon, ne dit pas autre chose quand elle proclame cette maxime
de soumission si éloignée de l'amour courtois : « Vous me poès et vendre
et engagier, Si cuitement comme vostre destrier. » Mais elle ajou te encore,
et cette condition est capitale, car elle est dans le contrat d'amour la
contrepartie du don total : « Mais d'une chose vos voudroie proiier, Que
par nul' autre ne me veuilliès changier 30 >>. Je ne trouve pas cette douce et
timide amante moins touchante que la Nicoleite de Doon de Mayence
qui meurt de chagrin en apprenant la mort de son beau chevalier,
aussi prestement que la belle Aude de notre Chanson de Roland.
Cette clause, exprimée avec tant de modération, a un rôle important dans les chansons de geste. Ces filles énergiques n'abandonnent
pas volontiers la proie qu'elles ont acquise avec tant de peine. Elles
sont obéissantes, patientes même sous les coups, car il arrive qu'on les
batte et elles ne s'en formalisent pas hors de propos, elles se prêtent
volontiers aux réconciliations, sont dociles, supportent avec fermeté
toutes les épreuves et sont même disposées à tolérer quelques servantes sans conséquence. Mais, lorsqu'il s'agit d'amour, de dévouement, de cette communauté de destin établie par le contrat d'amour,
elles savent défendre leur droit et exiger une fidélité exacte qui leur est
généralement accordée. Car le « bel officier » des chansons de geste
montre en amour un sang-froid désespérant. Il est clair qu'il y a dans
sa vie bien d'autres préoccupations. L'éclat des grandes actions a sur
lui infiniment plus de pouvoir que les plus beaux yeux du monde. Les
pensées d'amour ne sont pas dignes de sa fierté virile et l'idée étrange
de « faire la cour » à une femme ne l'a jamais visité. Il a même une
certaine méfiance pour tous ces sentiments qui, sous des déguisements
divers, s'adressent à la faiblesse. Il y a du torero en lui : son métier est
de mourir dans J'habit de lumières. Et il sent assez justement, mais
d'instinct, que c'est précisément cette vocation qui attire les femmes.
Même quand on arrive à obtenir de ce beau seigneur qu'il daigne être
amoureux, il faut encore Je conduire par la main jusqu'à la sacresainte promesse de mariage. Après quoi, il est généralement tranquille
et fidèle, considérant l'amour comme une affaire de petite envergure,
et même dévoué à sa femme, naturellement loyal comme il l'est dans
les autres choses et l'aimant comme la bête solide, courageuse, magnifique, prête à mourir avec lui, qui lui est indispensable pour la vie
comme le destrier l'est pour le combat.
J e ne sais si c'est là ce qu'on appelle le mariage chrétien. Je voudrais bien que ce soit ce qu'on appelle le mariage chrétien. Mais
je ne vois ni cette chasteté si recommandable ni le ferme propos de
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 39
gagner ensemble la vie éternelle : et pas davantage rien qui ressemble
au respect qu'on doit éprouver lorsqu'on use à des fins terrestres
d'une créature conçue à l'image de Dieu. Les rapports qui s'établissent
dans les chansons de geste me semblent, au contraire, se rattacher
à une conception déplorablement animale et purement héroïque.
Le mâle est indiscrètement courtisé comme dans les espèces mammifères supérieures et ce qu'on admire en lui, c'est sa force, son courage,
ses victoires sur les autres, toutes choses qui paraissent dépendre,
en somme, de sa carrure. Cet amour n'est moral que par le prix
qu'il attache à la loyauté, à la fidélité, à la parole donnée, à l'honneur. On peut, toutefois, se demander si ce ne sont pas là des qualités, d'une certaine manière, animales. Ce héros qui a poussé si
droit et si dru sur le terreau humain, c'est à peu près ce que Stendhal
appellera plus tard « une belle plante ». Cette expression est belle,
mais elle n'est pas très rassurante. Elle comporte une certaine indifférence à la morale sur laquelle on a pu voir que les chansons de geste
laissent passer un peu plus que le bout de l'oreille. Et Stendhal aussi,
il faut bien l'avouer. Et Corneille tout comme Stendhal. Et avec eux
tous ceux qui admirent un peu trop ces qualités que nous appelons
imprudemment chevaleresques. Car la chevalerie n'était peut-être
pas aussi chrétienne qu'on a voulu nous le faire croire : malgré l'adoubement, la nuit de prière dans la chapelle et les Croisades pour le
Saint Sépulcre, il traînait dans tous ces cœurs un rêve viril bien
étranger à l'esprit du christianisme, l'image d'un caïd qui impose sa
loi par la force et pour les femmes duquel les autres hommes n'existent que s'ils font partie de cette caste qui s'est mise au-dessus des lois.
Disons-le crûment, il y a plus d'un endroit où les mœurs féodales,
celles des barons comme celles de leurs belles amies, font penser aux
héros de Scarface. C'est peut-être des circonstances seules que dépend le
jugement des hommes. Ils légitiment ou condamnent selon les temps,
avec une remarquable fantaisie, des faits qui sc ressemblent beaucoup.
L'AMOUR COURTOIS
Les choses changèrent, on le sait, au début de ce glorieux xu• siècle qui commença par la révélation éblouissante des splendeurs
musulmanes et byzantines. Ce contact avec une civilisation brillante
eut les mêmes effets que trois siècles plus tard la descente des armées
de Charles VIII en Italie. La Renaissance du xn• siècle amena un
changement aussi soudain des idées, des mœurs, des vêtements, de la
vie sociale. Ce fut une éclosion, un brusque changement de décor.
Histoire des Femmes
La conversation, les manières, la chevelure, l'air qu'on devait prendre, les vêtements furent transformés comme s'ils avaient été frappés
d'un coup de baguette magique. Et de cet Orient où ils n'avaient
rencontré que des danseuses et des musiciennes, les Croisés rapportèrent un produit redoutable et nouveau que les siècles suivants appelèrent la femme .
En apparence, la femme conquit cette couronne qu'elle n'a jamais
déposée depuis, lorsque les hommes eurent l'idée singulière de plaire,
au lieu d'attendre l'esclave loyale et soumise qui ne demandait qu'à
se jeter à leurs pieds. Mais cette sournoise insinuation d'une disposition nouvelle ne paraît pas, à dire vrai, expliquer un si grand changement. Et l'on ne peut s'empêcher de soupçonner quelque cause plus
profonde et plus grave. Pour tout dire, il y a, dans cette attitude nouvelle, une sorte d'efférrùnation des hommes. Les Sarrasins, la splendeur de Byzance ne leur réussirent point. Ni la découverte d'Ovide
et des poètes latins, ni ces bonnes manières qu'ils ramenaient de si
loin, ni la délicatesse inséparable du commerce de la soierie. Car
cette victoire fut si totale, elle s'accompagna de transferts si équivoques, d'une démission si complète, d'une soumission si ridicule,
qu'il est impossible d'y voir un prolongement ou l'éclosion de quelque
penchant opprimé, mais qu'elle apparaît au contraire comme une
poussée de fièvre, comme une de ces mutations énigmatiques que subit
parfois une société entière et qui sont dues peut-être à quelque pression ou à quelque modification de l'atmosphère spirituelle que nous
sommes incapables de mesurer.
Ce qui est certain, c'est que les hommes se portèrent du premier
coup aux extravagances. La plus étonnante pour nous est sans doute
la transposition qu'ils firent des engagements de la féodalité. La notion
de servir, détachée de son sens propre, devint le service de la femme
qu'on avait choisie. L'hommage et sourrùssion du vassal à son seigneur devinrent l'hommage et sourrùssion de l'amant à celle qu'il
avait élue pour régner sur lui, sa domina, sa suzeraine, dont la langue
romane fit la dame de ses pensées. Ce déguisement du plus viril, du
plus grave des engagements, celui de la loyauté et de la fidélité
d'homme à homme, est déjà en lui-même une parodie bien étrange et,
pour ceux qui croient à ces liens de soldats, presque sacrilège. Mais
cette convention initiale s'accompagnait de clauses non moins singulières. D'abord cet hommage est incompatible avec toute basse et
grossière intention de mariage. Pour qu'on en soit plus assuré, il ne
s'adresse même qu'à une femme déjà mariée : les jeunes filles en sont
exclues. Ensuite, il comporte une obéissance absolue, immédiate et
sans réserve d'aucune sorte : par exemple, un amant est gravetnent
puni pour avoir hésité à se mettre dans une situation qu'il regardait
comme incompatible avec sa dignité de chevalier, on lui apprend que
us Femmes des c!tansons de geste et de l'amour courtois
ce n'est pas à lui d'en juger et que toute sa dignité consiste à obéir,
perinde ac cadaver, comme les Jésuites, et en silence. Enfin, pour prix
de toutes ces épreuves, il aura droit à un amour pur, entendez par là
expurgé de tous les inconvenants contacts de la chair. On croit rêver :
c'est le programme de Bélise telle que Molière l'a décrit dans Les
Femmes savantes.
Les femmes furent généralement satisfaites, comme on peut le
penser, d'un programme aussi galant. Elles le corsèrent. Elles exigèrent
de « l'ami >> des lavages fréquents, des parfums, un langage choisi, et
elles se firent adresser des vers. Elles firent savoir également qu'elles
n'étaient pas insensibles à l'idolâtrie et qu'elles permettaient un pieux
respect pour des reliques qui pouvaient être, selon les goûts, un gant,
un cheveu ou une fleur séchée. Elles inventèrent des épreuves pour
s'assurer de l'humilité du fidèle, de sa discrétion, de ses souffrances.
Tout cela n'était que détails. Le triomphe leur tourna la tête et leur
inspira de doctes singeries auprès desquelles pâlissent les inventions
les plus saugrenues de la préciosité. La contagion atteignit d'abord les
pays de langue d'oc ct avant tout cette Aquitaine dont les mœurs
étaient déjà si peu recommandées.
LES C( COURS o' AMOUR >>
On inventa de très jolies choses. Il y eut des « cours d'amour >>
tenues par de grandes dames, Aliénor d'Aquitaine à Poitiers, sa
fille Marie de Champagne à Troyes, Adalagie dame d'Avignon,
Mabille dame d'Hyères, la comtesse de Die, lesquelles rendaient des
«jugements >> qui constituaient une " jurisprudence d'amour >>. Il y
eut des « pénitents d'amour >> qui se livraient à des extravagances.
Il y eut enfin un « code d'amour >>, écrit en latin et rédigé par le savant
André Le Chapelain, lequel recueillait les sentences rendues dans les
cas de casuistique amoureuse et constituait un corps de doctrine.
Marie de Champagne, Ermengarde vicomtesse de Narbonne, Élisabeth
comtesse de Flandre et sans doute Aliénor d'Aquitaine elle-même
étaient les principaux de ces bonnets carrés. Les religieuses de Remiremont ne voulurent pas être en reste et sc demandèrent en chapitre
si les clercs étaient meilleurs amants que les chevaliers : les contemporains ne furent pas étonnés qu'elles aient des idées là-dessus.
D'après ces doctes consultations, André Le Chapelain décrit la
façon dont on doit s'adresser aux" dames >>. La hiérarchie est savante
et les formes varient selon la place qu'on occupe dans la société. On
n'a guère de chances d'être agréé que si l'on porte des éperons :
quelques clercs très bien tournés sont pourtant admis à la douce
table. Des paysannes et femmes du peuple, il n'est pas question :
Histoire des Femmes
on les viole au coin d'un bois, ce qui leur fait beaucoup d'honneur.
Les malappris seuls s'adressent à des courtisanes. Les hommes bien
élevés font le grand tour qui est décrit à l'aide de trente et une règles.
A la suite de ce périple, on parvenait à l'amour pur, lequel ne se bornait
pas toutefois à une contemplation purement extatique, mais comportait le baiser sur la bouche, et, de plus, pour emprunter les termes
d'un savant spécialiste, allait «jusqu'à l'embrassement et au toucher
pudique de l'amante nue 31 "· Des tempéraments grossiers prétendaient
dépasser ce stade. On avait inventé pour eux l'amour mixte produit de
second ordre comme son nom l'indique, qui comportait des satisfactions plus substantielles, mais passait pour une manie dégoûtante.
On ne sait jusqu'à quel point les hommes consentirent à suivre
cette filière. Des contemporains grincheux tiennent que les choses ne
se passaient pas toujours si honorablement. On médit beaucoup
d'Aliénor d'Aquitaine et d'un Bernard de Ventadour qui roucoulait
à ses pieds. L'amant-serviteur décrit par le troubadour Bertran de
Born ressemblait au primero cavaliere sirvente qui fut l'ornement des
familles italiennes au xix• siècle : les maris ne le regardaient pas toujours avec la patience qu'ils montrèrent ensuite. Enfin, il y eut des
amoureux indélicats, on ne peut le contester. Peut-être abusèrentils des facilités que donnait l'amour pur. En tout cas, Marcabru, l'un
des plus célèbres troubadours du xn• siècle et ses élèves, Bernard
Marti et Alegret, ne nourrissent pas beaucoup d'illusions sur les
soupirants platoniques de leur temps. Ils les comparent à ces spécialistes des tournois qui étaient devenus des professionnels et qui profitaient de leurs victoires pour rafler des rançons substantielles aux
débutants qu'ils désarçonnaient. Le nombre de drames passionnels
que relate la chronique du xn• siècle, la fréquence anormale des
divorces (beaucoup de femmes étaient répudiées successivement par
trois ou quatre maris sous prétexte de scrupule quant à la parenté),
enfin d'autres plaintes que nous aurons à mentionner invitent à
penser que les femmes ne gouvernèrent pas toujours d'une main ferme
les hommes dont elles avaient entrepris de faire l'éducation.
Elles obtinrent, certes, des résultats. La politesse des hommes
était, sous les Carolingiens, beaucoup plus raffinée et exquise qu'on
ne l'imagine généralement : mais leur culture n'était pas toujours à
la hauteur de leurs bonnes intentions. Les femmes eurent le mérite
d'exiger qu'on eût l'esprit orné, qu'on aimât les vers, les poètes, les
jolies chansons, elles protégèrent les troubadours, leur commandèrent
souvent des poèmes ou même des récits. Leur rôle dans la renaissance
du xn• siècle fut capital. Quant à leur influence sur les hommes,
on ne la mesurera bien que si l'on sait qu'une bonne partie de nos
plus célèbres troubadours furent des seigneurs d'un lignage illustre,
des princes qui tinrent à honneur de rivaliser avec ce Guillaume,
1
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 43
neuvième duc d'Aquitaine, qui avait été le premier poète de l'amour
courtois ou Bertran de Born, à la fois guerrier et écrivain. Elles surent
faire de certains princes de ce temps des modèles du savoir-vivre,
de la grâce, de la générosité, que la Renaissance égala mais ne dépassa
point. Richard Cœur de Lion, son frère Geoffroi, comte de Bretagne,
faisaient l'effet de princes charmants. Et plus encore Henri le jeune
roi, fils d'Henri II roi d 'Angleterre, dont le charme, la beauté, les
manières parfaites firent le chevalier idéal de son temps. Elles féminisèrent cette noblesse qui sentait un peu fort : elles lui apprirent la
douceur de vivre. Et peut-être la vie fut-elle rarement plus heureuse
parmi les hommes que dans ces charmantes cours cathares du comté
de Toulouse, pour le salut desquelles priaient austèrement les « parfaits >> .
LES FABLIAUX
Tout le monde sait qu'à l'amour courtois, le xn• siècle opposa
bien vite son antidote qui fut l'esprit gaulois des fabliaux. Non seulement la femme n'y est plus une reine, mais elle y devient un animal
vicieux, perfide et dangereux, que la trique seule peut maintenir
dans le devoir. De naïfs défenseurs des femmes se sont beaucoup
indignés de cette horrible image, qui n'est peut-être pas finalement
une déposition aussi accablante qu'on le croit parfois. Que l'on pense
avec l'école orientaliste que tous les fabliaux nous viennent de l'Inde
par des intermédiaires arabes ou juill ou que l'on estime avec Joseph
Bédier qu'il s'agit d'un fonds plus ancien encore dont nul ne peut
désigner l'origine, il est clair que dans la plupart de ces récits l'idée
du conte est un idée empruntée, transmise, en tout cas née en un temps
et dans un pays où la situation des femmes ne ressemblait pas nécessairement à ce qu'elle était au xn• siècle. Elle ne peut donc être une
<< déposition », encore moins une « accusation ».
Ce qui peut nous renseigner dans un fabliau, c'est uniquement les
traits de mœurs qui nous indiquent comment vivait un ménage du
xu• siècle et, aussi, le ton, le vocabulaire, la grossièreté des plaisanteries qui déchaînaient le rire et qui étaient acceptées par tous les auditoires.
Il y a dans les fabliaux une manière d'appeler tranquillement les
choses par leur nom, une sorte de familiarité paisible et même complaisante avec tout l'attirail des choses sexuelles qui est un enseignement beaucoup plus suggestif que tout ce qu'on peut relever sur la
perfidie des femmes, leurs mensonges, leur inconstance, etc. Les
femmes de ce temps concevaient assurément tout autrement que nous
44 Histoire des Femmes
le sentiment qu'on appelle pudeur. Or, nous n'avons pas un seul
témoignage qui nous indique que certains fabliaux n'aient été récités
que devant des auditoires d'hommes : nous avons, au contraire, plus
d'une preuve de la grossièreté des plaisanteries et d'une sorte d'impudence générale dans les usages. Un fabliau nous montre toutefois une
jeune précieuse que les vilains mots choquaient : l'affaire tourne à sa
confusion, mais le personnage est évidemment d'après quelque
modèle 32• Les cours d'amour n'avaient donc pas été absolument
inutiles. En revanche, les religieuses écoutent volontiers les contes des
jongleurs. D'après la suite de la visite, il est peu vraisemblable qu'on
leur ait débité des versions expurgées. Il serait peut-être imprudent de
s'imaginer qu'il en était ainsi dans tous les couvents, mais il est
remarquable que de telles distractions nous soient rapportées. Il ne
faut pas conclure précipitamment. Ce sont de joyeux contes qui
comportent leurs marionnettes habituelles et leur part de convention.
Retenons-en surtout que le siècle n'était pas bégueule. Cette animalité impudique, cette forte odeur d'étable qui monte du xn• siècle,
malgré ses parfums et ses cours d'amour, c'est peut-être ce qu'il y a
de plus sûr à retenir des fabliaux.
Sur les habitudes de la vie conjugale, les fabliaux ne nous renseignent guère et on ne peut les utiliser qu'avec une extrême prudence en raison du caractère fantaisiste de la fable elle-même. Ce qu'on
voit, c'est un mélange d'autorité du mari et d'insoumission de la
femme. Il reste dans le mariage quelque chose de la cou tu me franque, comme l'atteste ailleurs cette habitude des villages d'Allemagne
où a persisté le simulacre de l'enlèvement. Le mari est le maître :
nul ne s'étonne qu'il enferme sa femme, qu'il la batte, qu'illui coupe
le nez. La femme se défend avec les griffes que lui a données la
nature. On s'aperçoit que les moyens de cette défense sont réduits.
Elle sort peu de chez elle. Elle n'a pas la disposition de l'argent du
ménage, le mari tient les cordons de la bourse, les emplettes quotidiennes sont affaires de servantes. Il faut penser aussi qu'au xu• siècle, les boutiques sont encore peu nombreuses dans les villes. Les
premiers commerçants qui font des étalages apparaissent au xt• siècle : ce sont les boulangers qui exposent leurs pains super fenestras, et,
pendant longtemps, ils semblent avoir été seuls à agir ainsi. Les acheteurs qui fréquentent les marchés installés dans les faubourgs semblent
avoir été surtout des hommes 33• C'est dans un fabliau du xtv• siècle seulement qu'on voit trois commères en partie fine s'installer
à l'auberge pour s'y gorger de pâtés, friandises et grenache. Les
fabliaux écrits au xue siècle laissent, au contraire, l'impression d'une
semi-claustration des femmes. L'autorité qu'elles acquièrent est toute
morale. Elle vient de leur bavardage ou de leur finesse ou de leur ruse :
c'est toujours une autorité d'esclave qui entreprend sur son maître.
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour cour loir 45
Un passage d'un roman de Jean Renart, Guillaume de Dôle, confirme
cette impression. On y voit une famille de noblesse provinciale : le
château est petit, il a quelque chose d'une grande ferme, la maîtresse
de maison ne trouve pas au-dessous d'elle les tâches ménagères. Or,
les femmes vivent dans une sorte de gynécée dans lequel nul étranger
ne peut pénétrer. Un messager de l'empereur lui-même trouve
porte close. Le conte de Flamenca nous montre encore une jeune
femme fort surveillée lorsqu'elle va prendre les eaux pour sa santé.
Un amant doit entreprendre d'importants travaux de tcrrassetnent
pour aller la rejoindre.
En revanche, la vie paraît fort libre dans la noblesse de cour.
Sous prétexte de chasse, la suite du souverain va camper clans les
bois. On danse la carole qui ressemblait à notre jerk et que les moralistes blâmaient. On fait pique-nique, on dresse des tentes pour les
dames, on y porte des litières d'herbe fraîche et les chevaliers vont
s'étendre auprès d'elles, après s'être fait servir une provision de vin
de Marsalla. Les sources fraîches et les clairières jouent aussi un
rôle dans cet élégant paradis terrestre.
De quelques fabliaux on peut tirer des indices sur d'autres aspects
de la vie des femmes. Mais toujours avec quelque incertitude. Les
jeunes filles sont rares dans les fabliaux. En général, elles sont étroitement surveillées. Une fille de châtelain est gardée dans une tour par
une duègne, une autre est entourée de prudes et vit clans une sainte
ignorance. Cette inexpérience ne leur réussit pas. Une autre, tout aussi
soigneusement enfermée, est toutefois assez libre de ses mouvements
pour faire savoir à un gentil clerc que son lit peut très bien contenir
deux personnes : c'est la jeune précieuse qui détestait les vilains mots.
Et dans un autre conte, un père fait à ses filles, fort désireuses de se
marier, les plaisanteries les plus libres. Celles-là savaient de quoi il
s'agit. Les chanoinesses ne sont pas moins savantes 31• Quelques
contes qui les mettent en scène ne sont apparemment pas d'origine
indienne. Un jongleur indiscret nous apprend que ses confrères sont
reçus avec bonté : les saintes filles daignent prendre un bain en leur
compagnie et, la familiarité causant des entraînements, on passe à
d'autres privautés. Les béguines, qui ne prononçaient pas de vœux,
mais vivaient en communauté sont encore plus maltraitées que les
religieuses. Un personnage enfin revient maintes fois dans les fabliaux:
c'est la femme du prêtre, qu'on appelle habituellement la prêtresse.
Elle n'est pas plus ménagée que les autres, mais ce n'est pas là ce qui
importe. L'essentiel est qu'elle soit un personnage habituel " aussi
connu que le boutiquier du coin "• dit Joseph Bédier. Les évêques
laissent faire. Joseph Bédier cite un conte où l'évêque intervient
parce que la mère d'un curé se plaignait : l'évêque blâme le mauvais
fils, mais il ne parle pas de renvoyer la prêtresse dont la mère était
Histoire des Femmes
mécontente. Ces choses-là n'étonnaient personne. Au xv• siècle, le
père de l'humaniste Rodolphe Agricola recevait la nouvelle de la
naissance d'un fils le jour même où il était élu abbé de sa communauté:
" Je suis deux fois père ,, s'écria-t-il joyeusement.
Faut-il accuser les hommes de ce temps d'avoir grossièrement
méprisé les femmes? C'est accorder beaucoup d'importance à de
joyeuses farces que leurs auteurs n'ont jamais présentées comme une
reproduction fidèle de la vie. Il s'agissait de faire rire. Les personnages
n'ont pas plus d'importance que ceux de Guignol. Brunetière était
bien sot d'écrire en parlant des fabliaux qu' « une telle conception
de la femme est le déshonneur d'une littérature 35 "· Ce sont de bien
grands mots. Il est certain que les femmes n'inspiraient guère confiance.
La religion ne cessait pas de rappeler la fragilité de leur sexe et son
début malheureux. Les moines et les prêcheurs faisaient des femmes
un portrait peu optimiste. On les entourait, semble·t-il, d'un solide
cordon sanitaire. Mais il faut avouer aussi que nous savons peu de
choses sur la vie des femmes de ce temps-là. On n'imagine guère que
pendant deux cents ans les femmes aient été menées à coups de
trique.
MŒURS ET GRANDES DAMES DU XIIe SIÈCLE
Les mœurs du xu• siècle n'ont pas satisfait les moralistes de ce
temps. Ils sont encore plus sévères que ceux du siècle précédent.
Apparemment que le contact avec la brillante civilisation arabe et
l'invention de l'amour courtois n'avaient pas eu des effets excellents.
Les cheveux blonds des beaux damoiseaux, leur démarche avenante,
les étoffes précieuses que portaient les femmes et surtout les jolis jeux
d'amour installés avec impudence sur le champ de foire du mariage
inquiétèrent les esprits sourcilleux. Guibert de Nogent, historien de la
première Croisade, parle avec désespoir des jeunes filles que sa vieillesse a vu éclore. " Elles ont secoué la surveillance des femmes âgées,
gémit-il, dans toutes leurs manières, on ne remarque plus qu'une
folle gaîté, on n'entend plus que plaisanteries, on ne voit que regards
indiscrets, babillage et démarche étourdie ... Leur habillement est
loin de l'ancienne simplicité. Elles portent des tuniques serrées épousant les formes du corps, des manches d'une longueur démesurée, des
souliers à pointe retroussée à la mode de Cordoue : elles semblent
avoir oublié toute décence. Une femme se croit au comble du malheur
quand elle passe pour n'avoir point d'amant et c'est pour chacune
un titre de noblesse et de gloire dont elle est fière de compter un grand
,
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 47
nombre de courtisans. Dans le temps, on voyait plus de pudeur à un
homme quand il recherchait une femme et qu'il rougissait d'être auprês
d'elle qu'on n'en voit aujourd'hui chez une femme quand elle s'offre
à un homme. Aujourd'hui, nul ne s'abstient de se vanter de ses
bonnes fortunes et de ses heureuses intrigues. C'est une licence générale et effrontée 36• "
Les rapports qu'on fait sur les hommes ne valent pas mieux.
"Partout, conclut Orderic Vital, les nobles sont efféminés aujourd'hui,
partout on rencontre des excès immoraux, du libertinage éhonté,
de la sodomie. Ils séparent leurs cheveux du sommet jusqu'au front,
les gardent longs comme les femmes et en prennent grand soin. Ils
se revêtent de chemises et tuniques longues et serrées à l'excès. On
abandonne les coutumes guerrières et on rit des exhortations des
prêtres ... 37 " Guillaume de Malmesbury, qui termine les Gesta regum
Anglorum, n'est pas moins épouvanté des longs cheveux blonds des
jeunes gens, de leurs vêtements soyeux, de leur démarche amollie
et efféminée, de leur ressemblance avec les femmes auxquelles ils
cherchent à plaire par toutes sortes d'inventions de la délicatesse 36•
Les évêchés eux-mêmes étaient souvent entre les mains de prélats
" qui avaient les mœurs de hobereaux crapuleux "· L'évêque de
Beauvais était illettré, l'abbé de· Saint-Denis organisait des orgies,
Raoul, archevêque de Tours, entretenait un archidiacre fort joli
dont le bienheureux Yves de Chartres se plaint hautement et qu'on
fit élire cependant au siège épiscopal d'Orléans 39•
SOINS DE BEAUTÉ ET BONNES MANIÈRES
Il est certain que les usages se sont raffinés, et qu'on attache une
grande importance à les suivre dans la classe élégante. Le moyenâge est élégant et musqué. La nuit, on dort nu, ou peut-être avec un
léger pagne, mais on se protège les cheveux avec une coiffe ou un
foulard pour maintenir les boucles. On prend un bain chaque matin:
ce bain est parfumé à l'eau de rose. On s'épile tout le corps avec des
onguents importés d'Orient. On se lave les dents, on sc frise avec
grand soin. Il existait une grande variété de peignes et les miroirs
de verre, souvent très luxueusement ornés, sont déjà d'usage courant.
Les grandes glaces étaient encore inconnues au xrn• siècle. Les jeunes
filles portent habituellement de longues nattes : mais en Aquitaine,
elles laissent souvent flotter leur chevelure. Les cheveux étaient
l'objet d'une si grande attention qu'il était inévitable qu'il y en eût
de faux. Il courait sur ces faux cheveux des histoires terrifiantes,
car ils passaient pour avoir été prélevés sur des morts. On pense
bien que les morts ne se laissaient pas faire sans protester. Les jeunes
Histoire des Femmes
filles vont tête nue : elles se font des chapeaux de fleurs en été. Dans
les cérémonies ou lors des fêtes, les femmes portent un chaperon
ou un bandeau, retenu par une sorte de mentonnière qu'on appelait
la guimpe et qui couvrait souvent tout le bas du visage, y compris
la bouche. Il arrivait que les femmes ôtassent cette muselière : cette
initiative passait pour une légèreté, on voyait dans cette légèreté un
secret désir de folâtrer. Les matrones portaient le voile sans guimpe,
il leur tombait librement sur la poitrine et il était obligatoirement
de couleur sombre. On imagina d'en porter de plus clairs. La mode
fut quelque temps au voile safran ou orangé, comme celui que portaient les fiancées juives. Ce fut un sujet de scandale.
Les fards n'étaient pas inconnus, mais ils étaient de très mauvaise
qualité et tenaient mal. Quand une femme recevait quelques gouttes
d'eau sur la tête, son rouge s'en allait; quand elle s'appuyait la joue
sur un coussin, les plumes du coussin s'y attachaient indiscrètement.
Ces inconvénients n'empêchaient personne de se farder. On prenait
aussi des pastilles pour conserver une haleine fraîche et agréable. Les
robes étaient belles et somptueuses, souvent excentriques, avec des
détails à certaines époques assez audacieux. On vit dans la seconde
partie du xm• siècle des décolletés profonds et savoureux, au xn• siècle
des robes fendues sur le côté depuis la hanche jusqu'aux pieds. Ce qui
dura le plus longtemps fut la mode des grandes manches, qui avait
probablement été empruntée â la Chine, car on les retrouve sur des
peintures de la dynastie T'ang à la même époque. Elles étaient démontables, attachées à l'épaule et de si majestueuses proportions qu'elles
tombaient jusqu'au mollet. Elles servaient de réceptacles à toutes
sortes d'objets, mouchoirs, pastilles, petits chiens. Les robes étaient
souvent garnies de fourrure, en particulier de zibeline. Les robes de
cérémonie comportaient des traînes souvent très longues. Pour l'hiver,
on avait une surcotte, fourrée au col et aux poignets, qu'on mettait
par-dessus la robe, pour sortir, un manteau long sans manches, souvent décoré d'or ou de motifs brodés, garni d'hermine et terminé
par un capuchon.
Les femmes voulurent, avec ces toilettes d'apparat, des manières
très distinguées. On en trouve l'énumération dans les divers Chastiments ou Castoiements destinés aux << dames >> ou aux << jeunes gens >>, qui
étaient des manuels de savoir-vivre. Les anciennes traditions voulaient
qu'on dressât une table à part pour la femme. Au xm• siècle, cette
coutume était abandonnée ct les femmes avaient leur place aux réceptions. On leur conseillait de chanter lorsqu'on le leur avait enseigné,
tout en les mettant en garde contre l'abus de leurs talents. On leur
indiquait aussi les principes d'une bonne tenue à table. Ces règles
étaient d'autant plus nécessaires qu'on prenait les morceaux avec les
doigts et qu'on n'avait qu'une assiette pour deux. Une femme élégante
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 49
reste un modèle de raffinement, même en présence de ces difficultés *.
Après le repas on boit, on cause, on écoute des chanteurs, on fait
passer des confitures et des fruits : des sièges et des lits sont préparés
dans la salle pour ceux que le vin endort. On se sépare des hôtes comme
on les a reçus, en les embrassant sur le nez, le menton ou le cou en
France, sur la bouche, sur les yeux ou sur les joues en Allemagne.
Ce baiser de bienvenue ou d'adieu s'adresse même à ceux qu'on voit
pour la première fois.
Ces recherches d'une vie élégante ont, certes, impressionné les
moralistes. Elles sont peut-être pour quelque chose dans leurs accablantes dépositions. Toutefois, la « crise morale » du xn• siècle est
difficile à vérifier comme beaucoup de malheurs de ce genre. La législation rend perplexe, les faits divers sont nombreux. Mais, tout cela
n'éclaire, en définitive, qu'un bien petit coin du tableau.
ÜMBRES AU TABLEAU
Le développement des villes a eu de fàcheuses conséquences, qu'il
ne faut peut-être pas prendre au tragique. Les ribaudes sont nombreuses et impudentes. Elles pullulent dans les ruelles, dit Jacques de
Vitry, décrivant Paris au début du xm• siècle, sollicitent effrontément
et appellent hautement « sodomites " les passants qui se récusent 40 •
Le même témoin nous décrit les maisons collectives dans lesquelles
elles vivent. Saint Louis par un édit de 1256 avait dû interdire qu'on
les tolérât à l'intérieur des murs. La sodomie, renouvelée des Sarrasins,
a particulièrement atteint les Anglais :Jean de Salisbury s'en plaint
vivement dans son Polycraticus et le concile de Londres de 1102 intervint
vainement 41. Les conciles de Rouen et de Paris en 1212 et 1214 eurent
à sc préoccuper de la même question cent ans plus tard, et la douce
Marie de France, de son côté, dans le Lai de Lonval, apostrophe un
amoureux peu entreprenant en termes que n'aurait pas désavoués
une énergique ribaude. Le viol est puni en Allemagne et en France
* Voici les prescriptions : ne pas tout prendre quand on se sert, ne pas se servir avec les deux mains à la fois, ne pas boire ou manger quand on a la bouche pleine,
ne pas prendre au plat d'une main tout en mangeant de l'autre, ne pas se nettoyer
la bouche ou la gorge en y enfonçant la main. On ne doit ras non plus s'essuyer les mains à la nappe ni utiliser la nappe comme mouchoir. I est permis, en. revanche, de prendre du sel avec ses doigts, de se servir de la cuiller de son VOisin~ de
saucer le plat commun avec son pain, de nettoyer l'assiette commune avec les dmgts,
de se curer délicatement les dents avec la pointe de son couteau. Une jeun~ femme
bien élevée fera sentir immédiatement sa supériorité en ne trempant ses d01gts dans
la sauce que jusqu'aux premières jointures, en partageant sa nourriture en petits
morceaux du bout des doigts, en ne faisant pas tomber des gouttes de sauce sur sa
robe, et en buvant à petits coups après s'être essuyé les lèvres au lieu d' « cngou_ler »
au hanap par profondes gorgées, « si comme font maintes norriccs ». Ces dermères
précisions sont tirées du Roman de la Rose, oracle indiscuté en ces matières.
50 Histoire des Femmes
de la peine de mort, en Angleterre, le coupable a les yeux crevés et
il est émasculé. Néanmoins, les annales locales ne sont pas muettes
sur ce chapitre *.
Plus encore que les anecdotes, les lois qu'on dut faire sont édifiantes.
Saint Louis dans ses Établissements frappe de la confiscation de son fief
le suzerain qui abuse d'une jeune fille confiée à sa protection. Il ajoute
que s'il a eu recours à la violence, il sera pendu comme un manant.
On dut menacer également de la confiscation de leur fief les chevaliers
qui accompagnaient galamment les femmes pour les protéger contre
les hasards de la grand-route et qui profitaient de cette situation.
Dans un pareil cas, les poètes préfèrent inventer quelque réparation
humiliante. Un chevalier de la cour du roi Arthur fut condamné à
manger quatorze semaines avec les chiens, à subir les épreuves imposées
dans les tournois à vingt chevaliers vaincus appartenant à la dame
offensée, à subir en outre un bannissement de sept ans, et enfin à épouser sa victime si elle voulait bien encore de lui. En revanche, les poètes
admettaient sans difficulté une péripétie qui rendait les voyages bien
aléatoires : lorsqu'une dame était accompagnée par un chevalier, si
ce chevalier était défié et vaincu par quelque amoureux de rencontre,
le vainqueur pouvait disposer à son gré de la proie ainsi conquise"·
Cette disposition, il faut le reconnaître, ne passa pas dans la législation : elle n'est qu'une convention poétique, qui ne témoigne pas, à
vrai dire, d'un respect excessif pour les femmes.
On ne court pas tous les jours les hasards du viol ou même des
voyages. L'influence des conventions courtoises semble avoir eu, en
revanche, des conséquences qui n'étaient pas seulement littéraires. Le
service consacré à une dame par un chevalier créait une situation en
quelque sorte officielle. Des textes législatifs de Saxe et de Souabe
mentionnent l'amie en lui reconnaissant une personnalité juridique 43•
Le chevalier porte publiquement au tournoi un gage identifiable. En
un tournoi qui nous est raconté par un poète, les chevaliers sont invités
avec leurs « amies " : chacune de celles-ci est placée sur la tribune
d'honneur, mais, en récompense, si son champion est désarçonné, on
lui fait quitter aussitôt cette place de parade. C'est encore un poète
* A Bâle en 1274, un coupable est enterré vif; à Sélestat en 1301, un autre c::,t
jeté à la rivière, à Colmar, en 1281, un malheureux hermaphrodite qui s'était adressé à une femme avec brutalité a les yeux crevés. Ce ne sont pas là seulement des mœurs de vilains. Au mariage de sainte Élisabeth de Hongrie, Berthold, patriar~
che d'Aquilie, ne put se tenir de violer une comtesse. En I tg6, Conrad duc de Souabe, mourut brusquement au cours d'une expédition d'un phlegmon provoqué par la morsure d'une victime qui s'était débattue. Ottokar accuse Philippe le Bel d'avoir violé la fille du comte Guido de Flandre. En 1248, mourait le comte Henri de Waldeck qui avait violé une religieuse avec laquelle il vécut ensuite pendant di..x ans. Lambertus Ardensis dit du comte Beaudouin de Guines qu'il aimait les toutes jeunes filles et particulièrement les vierges plus que ne firent David ct
Salomon. Le glaive de la loi ne s'appesantissait pas sur ces puissants seigneurs.
1
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois
qui invente, dans le conte Des trois chevaliers et del chainse l'histoire de
cette femme qui voulut que son champion entrât en lice sans autre
cuirasse qu'une tunique qu'elle portait : la gageure fut acceptée, mais
le cheva]jer demanda à son tour que son amie portât pub]jquement
sur sa robe, au festin de clôture du tournoi, la tunique teinte de son
sang''· Ce conte a plusieurs versions dans l'une desquelles on voit
intervenir un mari courtois et patient. Cc ne sont là que des contes.
Mais nous savons aussi que les femmes, prises de folie, jetaient dans la
lice leurs voiles ou leurs manches, que la frénésie montait parfois
comme dans une corrida, et qu'il arrivait que tout cela se terminât
par d'éclatants adultères. Le témoignage du Religieux de Saint-Denis,
repris par Jean juvénal des Ursins, nous renseigne sur cc dénouement
mondain d'un fort beau pas d'armes qui eut ]jeu en 1389 45• Les annales
du xn• et du xm• siècles n'offrent pas de documents aussi probants,
mais l'attitude de l'Église est suffisamment éloquente. Elle blâme
sévèrement les tournois, quels qu'ils soient, qui furent condamnés,
mais sans résultat, par le concile de Latran en 1215 et à nouveau par
le pape Innocent III en 1279. A force dejouer aux amoureux« en tout
bien tout honneur », mais avec quelques-unes des privautés permises,
il dut arriver à coup sûr qu'on finît par se brûler les doigts.
Si l'on en croit les poètes et les conteurs, les maris de ce temps furent
généralement malheureux. C'est peut-être une conclusion à ne pas
accepter sans réserve. Des mêmes poètes et conteurs, Alwin Schultz,
dans un ouvrage classique sur le moyen âge, retire l'impression que la
consommation d'un adultère exigeait des travaux importants et des
complicités étendues. L'affaire n'était aisée que si l'on était déjà dans
la place. Aussi beaucoup de cheva]jers s'adressaient-ils à des jeunes
filles, plus accessibles, en dépit de la règle de l'amour courtois, qui
exigeait que la dame qu'on servait fût une femme mariée. D'autres se
rabattaient sur des gotons. Le même Schultz cite des chevaliers errants,
Gottfried von Nifen, Nithart von Rinwenthal, Stcinmar, dont la Dulcinée ne valait pas mieux que celle de Don Quichotte "· Les princes
affichaient tout simplement des maîtresses qu'ils entretenaient avec
faste. Ulrich von Bernecke eut besoin d'un sérail de douze jolies filles
pour remplacer sa femme qu'il venait de perdre : on imagine facilement que ce n'était pas douze jeunes comtesses. La liste des drames
passionnels, en dépit de la violence du temps, n'est pas sensiblement
plus longue qu'en d'autres époques. C'est seulement l'atrocité de la
vengeance qui, le plus souvent, a frappé les contemporains *. Tout le
monde connaît celle qui est contée dans le Chatelain de Coucy, où le mari
• Le comte de Flandres, en 1185 trouvant que le chevalier Walter des Fontaines
pratiquait l'amour pur d'un peu Lrop près avec la comtesse, le fit assommer à coups d~
bâton, puis pendre par les pieds, la tête plongée dans un cloaque jusqu'à ce qu'Il
en mourût. Louis, comte palatin du Rhin, fait décapiter à Donauwerth en 1256
Histoire des Femmes
fait manger à sa femme le cœur de son amant; c'est une transposition
à peine forcée de la férocité du xm• siècle.
Alwin Schultz se montre peut-être un peu timoré lorsqu'il se rallie,
après avoir cité beaucoup d'exemples, au jugement exprimé par
Vaublanc dans La France au temps des Croisades: il pense, comme celuici, que quelques exemples ne suffisent pas à condamner une époque
entière et que nous n'avons pas assez de documents pour accuser le
moyen âge d'immoralité. On notera pourtant qu'un article des Établissements de Saint Louis est de nature à inspirer quelque inquiétude.
L'intitulé à lui seul est une nouveauté peu rassurante. Le paragraphe
a pour titre :De foie gentilfame. Et voici les avertissements sévères qui
sont donnés à cette catégorie nouvelle de la population : " Gentilfame,
quand elle a eû enfans ains qu'elle soit mariagée (avant le mariage),
ou quand elle se fait dépuceler, elle perd son héritage par droit, quand
elle en est prouvée 47 "· Ce sont de singulières admonitions lorsqu'elles
s'adressent à des filles de bonne famille.
FEMMES DE BARONS
Il est vrai que les femmes et filles de ce temps n'étaient pas dépourvues de décision ni même d'esprit d'aventure. Ne les regardons pas
comme de douces brodeuses qui acceptaient patiemment les épreuves
de la vie. Orderic Vital raconte qu'au moment de la bataille
d'Hastings, Guillaume le Conquérant eut fort à faire pour retenir
ses barons que leurs femmes rappelaient à leur lit avec grande énergie,
moins disposées que Pénélope à se contenter de travaux de tapisserie.
Plusieurs barons ne crurent pas pouvoir se refuser à ce tendre appel et
préférèrent renoncer aux fiefs anglais qui leur étaient promis : ct l'on
sait que la reine Mathilde elle-même dut donner l'exemple des travaux
d'aiguille à domicile en entreprenant cette tapisserie de Bayeux qui
sa femme Marie, sœur du duc de Brabant et deux de ses suivantes sur un simple soupçon : on dit qu'il fut si ému de la crainte d'une erreur que ses cheveux blan- chirent dans la nuit. Louis X le Hutin, roi de France, se contenta en 1313 de faire enfermer dans un cachot la reine, fille du duc de Bourgogne, pour le même crime : elle mourut en prison et ses complices furent mis à mort. C'est l'aventure de laquelle Alexandre Dumas tira son mélodrame de La Tour de Nesle. Henri, margrave de Hesse, dut de se séparer de son épouse pendant trente ans : les circonstances,
il est vrai, étaient moins accablantes. Les vengeances, même privées, étaient féroces et rarement sanctionnées. Tout le monde connaît la plus célèbre d'entre elles dont la victime fut Abélard. Le destin d'Abélard ne fut pas unique en son temps. En 1291, on avait déjà vu un souverain, Andreas, roi de Hongrie, assassiné par un de ses barons qui l'avait surpris avec sa femme. Mais en 1248, un chevalier de grand
lignage, Godefroi de Millers, surpris par Jean Bréto dans la chambre de sa fille, fut roué de coups, attaché les jambes écartées au balcon qu'il avait escaladé, et mutilé dans cette situation. Jean Bréto fut banni pour cette violence. Selon Mat theus Paris, un élégant jeune clerc subit le même sort peu après. Petrus de Vincis dans
ses lettres rapporte l'exemple d'un châtiment analogue mfiigé à un paysan.
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 53
est l'ouvrage de couture le plus célèbre de notre histoire. Encore
s'agissait-il là des joies légitimes du mariage. Les nonnes que les
successeurs de Guillaume établirent à Amesbury n'avaient pas cette
excuse. Leur abbesse n'en mit pas moins au monde trois enfants après
avoir pris le voile et ses religieuses l'avaient si bien imitée que les
évêques d'Exeter et de Worcester, délégués du roi, durent dissoudre
leur communauté.
Les femmes des barons qui participèrent à la seconde Croisade sc
montrèrent encore moins patientes que les épouses des seigneurs normands :elles exigèrent d'accompagner l'expédition. Il est vrai qu'elles
avaient de justes motifs d'intervention. La première Croisade avait
été accompagnée d'une cohue de filles ou de ribaudes à laquelle la
ferveur des Croisés n'avait pas toujours résisté : il avait fallu fouetter,
tondre, n1arquer, et même on avait promené les fornicateurs nus et
enchaînés autour du camp sous les coups de bâton, sans assurer pour
autant le triomphe de la chasteté. A la seconde Croisade, les femmes
s'autorisèrent de la présence de la reine, Aliénor d'Aquitaine, que Je
roi Louis VII avait emmenée. Cette initiative ne fut pas heureuse. La
reine Aliénor se conduisit mal avec un charmant jeune oncle qui possédait une principauté dans le territoire des Infidèles. On l'accusa même
d'avoir été beaucoup trop aimable envers les princes sarrasins qui
faisaient courtoisement visite aux barons chrétiens, conformément
aux usages du temps, dans les intervalles des combats. Cet auguste
exemple ne fut que trop suivi. Les chroniqueurs des Croisades sont
sévères pour l'élément féminin du pèlerinage, ct se servent en latin
de termes énergiques. Plus indulgent, un poète dit simplement : « Ly
une a son amy, /y autre son baron. Defolies en y a assés et à foison.» On devine
ce qui pouvait résulter de la promiscuité des camps ct aussi du voisinage des ribaudes qui n'avaient pas hésité à se croiser une seconde fois.
Saint Louis qui avait amené la reine avec lui en Croisade, malgré le
fâcheux précédent de sa grand-mère, sc plaignait que certaines
<< tenaient lor bordiaus )) ... << au giet d'une pierre menu entour son
paveillon »,situation que le pieux roi, dit joinville, trouvait pénible 48•
Le moyen âge est assurément plus pittoresque qu'on ne pense : mais il
faut reconnaître avec regret qu'un des éléments de ce mélange savoureux est l'indiscrétion des femmes qui ne semblent pas avoir compris
du premier coup que leur pouvoir ne devait s'exercer que dans certaines limites.
On risque de se méprendre si l'on ne tient pas compte ici de certaines idées du temps. Par exemple, la chasteté a été regardée par tout
le moyen âge comme très nuisible à la santé. Les chroniqueurs des
Croisades ne manquent pas d'insister sur cet aspect particulier de la
vic chrétienne. " Des centaines de milliers de chrétiens mouraient, dit
avec quelque exagération l'auteur de la Chronica Hieroso!Jmita, parce
54 Histoire des Femmes
qu'ils s'abstinrent du commerce des femmes pour gagner le royaume
du ciel et qu'ils jugèrent inconvenant d'acheter la santé du corps au
prix de la perte de leur pureté" ». Lorsque Frédéric de Souabe, fils de
l'empereur, mourut en II go à Saint-Jean-d' Acre, le chroniqueur des
Annales Colonienses dit de lui : " Il était si rempli de la crainte de Dieu
qu'il répondit aux médecins, qui lui recommandaient pour le rétablissement de sa santé rebus venereis uti vellet, qu'il préférait mourir plutôt
que de souiller le pèlerinage qu'il avait entrepris en consentant à des
relations contraires à la chasteté. » C'est encore pour cette raison que
les médecins approuvèrent le mariage de Richard Cœur de Lion avec
Bérangère de Navarre pendant la troisième Croisade, malgré la décision des souverains de n'admettre aucune femme à cette expédition.
C'est apparemment de cette conviction médicale que s'inspiraient
les femmes des barons de Guillaume le Conquérant et peut-être aussi
les évêques qui fermaient les yeux avec tant d'indulgence sur la vie
privée de la plupart des prêtres.
RoBERT n'ARBRISSEL
On éprouvera d'autant plus de joie en signalant à cet endroit que
les femmes jouèrent un rôle important dans une campagne fameuse
qui avait pour objet de s'affranchir de ces prescriptions médicales.
Trente ans environ avant la prédication de saint Bernard, Robert
d'Arbrissel commença à prêcher vigoureusement en Aquitaine contre
la simonie, le mariage des prêtres, les unions incestueuses. Nommé
par le pape Urbain II prédicateur apostolique, éloquent, vêtu comme
un pauvre, un peu fou à la manière de Tolstoï, faisant soudain des
retraites avec quelques fidèles dans une hutte à charbonnier de la
forêt de Craon, il eut bientôt une influence immense dans le Poitou
et le Maine, et des foules enthousiastes commencèrent à le suivre. Il
prêchait la pauvreté, la retraite, le jeûne, l'abstinence. Ses disciples
Je suivaient de ville en ville, pieds nus, en haillons, laissant pousser
leur barbe. De nombreuses femmes se mêlaient au cortège. La nuit,
on campait dans les champs et le saint homme n'exigeait pas d'autre
séparation entre les sexes que sa propre présence entre les deux camps.
Lui-même laissait les femmes s'approcher librement et permettait
que certaines dormissent avec lui pour montrer qu'une affection pure
était capable d'éloigner les désirs mauvais. Il entra un jour à Rouen
dans une maison de prostituées et s'assit au milieu d'elles : il fut si
persuasif qu'elles acceptèrent de partir toutes pour fonder en plein
désert un ermitage dont on ne nous dit pas ce qu'il est devenu.
On se moquait beaucoup de ces initiatives singulières et même
l'évêque de Rennes, Marbode, condamna ce beau zèle dans un
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 55
mandement sévère. Mais Robert d'Arbrissel avait pour lui les femmes.
Elles lui étaient reconnaissantes de croire en leur vocation particulière
de pureté et de dépasser l'amour courtois lui-même, de le justifier
théologiquement, en quelque sorte, en montrant que l'amour n'est
pas une source de mal, mais qu'il peut conduire même au détachement
du monde et à la rédemption. Elles devinaient en lui ce qu'elles
devaient adorer plus tard chez Rousseau et chez Tolstoï.
L'œuvre de Robert d'Arbrissel fut plus durable que cet élan mystique vers le sentiment et la pureté. Car il s'arrêta dans sa croisade
mystique, sc souvenant que le service de Dieu consiste à fonder. Et il
établit dans une vallée du Maine comme une image éternelle de ces
foules d'hommes et de femmes qui s'étaient couchés auprès de lui avec
confiance dans les champs, et ces communautés, mêlées l'une à l'autre
par une même prière et voisines comme si l'on avait voulu reproduire
le bivouac même des pèlerins, constituèrent la célèbre abbaye de
Fontevrault. Robert d' Asbrissel voulut qu'une abbesse la dirigeât
perpétuellement. Il entendait attester par là, dit-il dans son testament,
que c'étaient les femmes qui l'avaient guidé dans la voie du salut
et de l'amour, et qu'il n'avait rien fait d'autre avec ses disciples que
de se soumettre à leur direction dans toute son action. La première
abbesse fut Pétronille de Craon, qui avait prononcé ses vœux à
vingt ans pour suivre son prophète.
L'évêque Marbodc montra beaucoup de mauvaise grâce : il prétendit que les religieuses« faisaient le mur" pour retrouver leurs voisins
ct qu'il leur arrivait d'accoucher. Il rappela que les couvents mixtes
avaient été expressément condamnés au septième concile œcuménique
de 787. Et, en effet, Fontevrault permettait d'évoquer un peu trop
facilement les " abbayes mixtes» de Byzance qui n'avaient pas bonne
réputation. Cette intervention intempestive n'empêcha pas Fontevrault de prospérer. Une sympathie mystérieuse y attirait les princesses que l'amour avait comblées. La fameuse Bertrade de Montfort
vint y terminer dans la pénitence sa vie agitée. Isabelle, sa sœur, vint
la rejoindre à son tour. Philippine, comtesse de Poitiers, l'une des
femmes du turbulent Guillaume d'Aquitaine, Mathilde de Bohème,
veuve du puissant Thibault de Champagne, Marie, veuve d'Eudes
duc de Bourgogne, Marie de France, fille de Louis VII, y prirent le
\'oile. Aliénor d'Aquitaine y avait un appartement à la fin de sa vic
et c'est de là qu'elle partit pour aller chercher en Espagne la petite
Blanche de Castille. C'était une branche assez lointaine de l'amour
courtois, qui, en somme, concernait surtout les dames d'un certain âge.
Nous ne la mentionnons que pour rappeler qu'il y eut dans ce siècle
étonnant à la fois les plus louables et les plus redoutables folies.
Histoire des Femmes
GAILLARDS ET COMMÈRES
Les manières polies qui étaient apparues au xn• siècle, les cheveux
blonds, les fards, les parfums, les danses, ne doivent pas nous faire
oublier que les manières restaient brutales et frustes. Le langage courtois n'était souvent qu'une fragile écaille. Aliénor d'Aquitaine irritée
contre un conseiller de Louis VII qui avait mal parlé en Terre Sainte
de son oncle si gentil, le menaçant de le faire fouetter « par trois
putains n, l'autre lui répondit hardiment, en présence du roi, qu'il lui
suffirait d'en trouver deux autres pour accomplir cette besogne. Ce
n'est qu'un exemple entre d'autres. Jean de Condé, dans un de ses
contes Le Sentier battu, nous décrit un jeu d'échecs obscène sur les équivoques duquel les « gentilfames , s'amusaient de fort bon cœur, sans
se laisser détourner par aucune vaine délicatesse.
Le matin des noces, même chez les meilleurs barons, on allait
surprendre au lit les jeunes époux et les mariées du plus haut lignage
ne se formalisaient pas de plaisanteries gaillardes renouvelées des
facéties du mariage romain. Certains détails de la vie privée sont
fort réjouissants de brave impudeur. On a déjà dit qu'il appartenait
aux filles de la maison d'assurer ou de faire assurer sous leurs yeux la
toilette des hôtes. Elles devaient aussi leur porter dans leur lit le vin
du soir, comme on fait au jeune Perceval, chevalier modèle dont
la pudeur est d'autant plus effarouchée par cette gracieuse apparition qu'il était fréquent qu'on dormît dans son lit entièrement nu.
Hommes et femmes ne faisaient aucune difficulté pour se baigner
ensemble : c'était même un passe-temps dont on usait volontiers à
la belle saison. Les érudits modernes se sont donné beaucoup de mal
pour vérifier qu'à cette occasion les hommes portaient un cache-sexe.
Leur documentation est inégale. Quant aux femmes, elles se contentaient de « chapels de fior es testes n. Elles ne paraissent pas avoir été
effarouchées par les visites qu'elles recevaient en cette circonstance.
Dans un roman allemand, Melcran;:; von dem Pleir, une femme est
ainsi surprise à son bain qu'elle prenait sous un beau dais de soie.
Ses servantes s'enfuient. Elle ne perd pas son sang-froid ct prie simplement Je chevalier inattendu de remplir auprès d'elle l'office de
ses servantes. Dans un autre roman allemand, Biterolj, on voit cent
chevaliers se baigner ensemble dans la même salle : on leur préparait
des cuviers. La vie familiale y gagnait en intimité. Un fabliau nous
présente un jour de froid une famille tout entière, père, mère et fille
se réfugiant dans un bain bien chaud. Une piété ombrageuse avait
parfois scrupule de ces libertés, mais l'opinion ne la suivait guère.
Sainte Élisabeth de Hongrie faisait scandale en refusant de prendre
des bains, et on se moqua d'elle lorsqu'elle quitta précipitamment
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 57
un baquet parce qu'on voyait ses genoux. Tout cela était l'air du
temps qui était fort et vif 60•
Ces femmes peu intimidées devant les hommes n'étaient pas non
plus étonnées devant les hasards de la vie. Ce n'est pas seulement dans
les chansons de geste qu'elles décervelaient proprement leur adversaire. A l'étonnement général, elles participèrent aux opérations de la
Croisade autrement que sous la forme d'une encombrante chienlit.
Elles défilaient fièrement en bataillons rangés portant des massues ct
possédant leurs étendards. Au siège de Saint-Jean-d' Acre, elles montèrent aux remparts et portèrent des munitions. « N'i ot dedans la ville,
dit Jordan Fatosme, pucele ne muillier ki ne portast la piere al paliz:. pur
geler. " Elles faisaient moins bonne figure, il est vrai, dans les heures
tragiques de la déroute. Quand Soliman prit d'assaut le camp de
Boëmond, les femmes fléchirent devant le carnage ct coururent à leur
tente prendre leurs plus belles robes pour essayer d'attendrir le vainqueur à force de bonne volonté 51•
D'autres montraient dans le désespoir moins de faiblesse. En 1150,
au siège de Weinberg défendu par H enri le Fier, chef du parti guelfe,
l'empereur gibelin Conrad III permit aux femmes de sortir de la ville
avec ce qu'elles pourraient emporter sur leur dos : elles chargèrent
leurs maris sur leurs épaules et l'empereur, respectueux de son serment,
laissa s'échapper ses ennemis. Un siècle plus tard, quinze cents femmes
ct fill es de colons installés en Prusse, que Vitcn, grand-duc de Lithuanie, avait prises en 1 3 11, se soulevèrent dans le camp au moment
où se montra la ligne de bataille des chevaliers teutoniques ct participèJ·ent au combat qui les délivra. C'est une femme qui, chez les paysans
suisses révoltés, prit l'initiative de l'union des cantons, c'est une
femme encore qui conduisit les paysans d'Uri à la victoire. Mais, c'est
à la fin du moyen âge, dans la terrible guerre des Hussites de Bohème
qu'elles montrèrent toute leur énergie. Dans une bataille menée par
l'héroïque Jean Zischka, on vit les femmes, en plein combat, jeter à
terre leurs robes ct leurs voiles pour faire patiner les chevaux de la
cavalerie ennemie. Une autre fois, c'est une légion de jeunes filles qui
défendit comme aux Thermopyles le défilé qui commandait le camp.
Lorsque J ean Zischka mourut, une armée de paysans, dans laquelle
hommes et femmes étaient mêlés, suivait son successeur Procope.
La fureur des femmes n'était pas moins violente que leur courage.
Elles arrachaient les membres des prêtres catholiques, elles les brûlaient vivants dans des tonneaux enduits de goudron. D'autres
suivaient les Adamitcs qui vivaient nus et prêchaient la communauté des femmes, affirmant qu'il en était ainsi à la création du
monde.
Certains exploits individuels égalaient ces démonstrations collectives. Il paraissait parfois de vigoureuses commères dont la poigne
s8 Histoire des Femmes
laissait un durable souvenir. L'empereur Charles IV, de la maison
de Luxembourg, avait épousé vers 1350 une princesse slave, Élisabeth,
nièce de Casimir de Pologne : on l'admirait beaucoup parce qu'elle
était capable de casser un fer à cheval avec ses mains. Elle avait une
sœur, nommée Cunégonde, dont les muscles valaient les siens. A l'autre
bout de l'Empire, à Berne, on voyait en 1288, une femme sc mesurer
en combat singulier avec un homme pour soumettre sa cause au
«jugement de Dieu " : c'est la femme qui l'emporta. Un compte
rendu de cette rencontre a été inséré par Heinrich de Neustadt dans
son Appolonius, qui est malheureusement rédigé en haut saxon, peu
accessible au profane.
Il ne faut pas croire, toutefois, que la force musculaire était toujours
nécessaire pour montrer de la férocité. Plus d'un détail singulier dans
l'lùstoire du moyen âge nous enseigne que l'amour courtois n'avait
pas toujours rendu le caractère des femmes tendre et inoffensif. Au
xn• siècle, la chronique de Normandie mentionne Mabille de Bellême,
femme de Robert de Montgomery qui fut l'ancêtre des comtes
d'Arundel et de Shrewsbury. Petite femme boulotte, bavarde, rusée
et autoritaire, elle sème la terreur dans son fief de Bellême, persécute
l'abbaye de Saint-Arnoul, poursuit ses voisins, les comtes de Girois
d'une haine féroce, vole les terres de ses vassaux et se rend si célèbre
et si odieuse par ses pillages et ses cruautés qu'elle finit par être
assassinée dans son lit par les tueurs d'une famille rivale. Un peu plus
tard, au temps de la Croisade de Simon de Montfort, Bernard de
Cahuzac, seigneur périgourdin, faisait couper les mains et crever les
yeux aux Albigeois qui ne voulaient pas rentrer dans le giron de notre
sainte mère l'Église. Sa femme n'était pas moins bonne chrétienne :
elle se chargeait des obstinées auxquelles elle faisait couper les seins
et arracher les ongles. En Normandie, Helvise, comtesse d'Évreux,
et Isabelle de Montfort, se détestant, font si bien qu'elles provoquent
une guerre entre leurs deux maisons, laquelle fut accompagnée des
pillages et meurtres indispensables. Cette Isabelle de Montfort
participait elle-même aux opérations à cheval et portant l'armure
des chevaliers. Orderic Vital la compare aux Amazones et aux
princesses de Virgile. Elle força son mari Raoul de Conches à se
battre pendant trois ans contre le comte d'Évreux pour venger les
vilains propos qu'Helvise avait tenus sur elle. Agnès de Bourgogne,
héritière du Poitou, mariée en secondes noces à Geoffroi Martel
comte d'Anjou, femme pieuse et tête froide, défend très bien son Poitou contre la concupiscence de son cher mari qui dut renoncer à son
entreprise en dépit de son autorité maritale.
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 59
LES FE•tMES DANS LES FIEFS
L'évolution du droit féodal donna à la femme des pouvoirs de plus
en plus étendus. Cette Agnès de Bourgogne n'était pas seule de son
espèce. Aliénor d'Aquitaine, mariée au roi Henri II d'Angleterre,
se regardait comme chez elle dans son duché, en visitait les villes,
accordait des chartes aux bourgeois, gouvernait, mobilisait, menait
sa propre politique et c'est elle qui se présenta pour la cérémonie
d'hommage - toute formelle - de l'Aquitaine au roi PhilippeAuguste. Comme elle, Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, et
Mahaut, comtesse d'Artois, première du nom, gouvernèrent avec
fermeté les provinces dont elles étaient souveraines ou héritières.
Jeanne de Montfort, qui avait, dit Froissart, « un courage d'homme et
un cœur de lion » défendit son duché les armes à la main contre
Charles de Blois, mit en déroute les assiégeants d'Hennebont avec ses
servantes et les poursuivit même jusqu'à leur camp où elle mit Je feu.
Ces femmes vigoureuses comptaient parmi les grands vassaux du
roi de France et, à ce titre, devaient l'ost et le conseil, tout comme
l'eussent fait des princes à leur place. On vit les comtesses de Blois
et de Champagne figurer parmi les barons que Philippe-Auguste
réunit avant d'entreprendre son expédition victorieuse contre la Normandie et auxquels il demanda leur appui pour cette campagne.
Les femmes, lorsqu'elles restaient veuves avec des enfants mineurs,
pouvaient faire mettre leur fief à bail et se faire nommer baillistres
pour l'administration du fief. A partir de 1214, la veuve eut même
le droit de recevoir personnellement en douaire la moiLié des biens du
mari décédé. Ces douairières furent d'autant plus redoutables qu'elles
échappaient à la juridiction du suzerain et pouvaient demander, à
titre de veuves, de ne relever que de la justice ecclésiastique. Leurs
pouvoirs étaient encore plus étendus quand le mari était absent pour
quelque expédition. Elles avaient alors la garde du fief, représentaient
leur mari en toutes ses fonctions et assumaient la défense du château.
On les vit à cette occasion se charger de toutes les tâches, partir en
guerre, lever et diriger des armées. Cette régence était exceptionnelle
avant les Croisades : on se souvenait pourtant que Guillaume le
Conquérant, lorsqu'il partit pour l'Angleterre, avait confié la Normandie à sa femme, la duchesse Mathilde, que notre Helvise,
comtesse d'Évreux, avait gouverné son comté pendant plusieurs années
au nom de son mari devenu fou. Au moment de la première Croisade,
ces régences se mulLiplièrent. Adèle, fille de Guillaume le Conquérant,
comtesse de Blois, gouverna ainsi la Champagne, province à elle seule
plus grande et plus puissante que tout le domaine du roi de France,
6o Histoire des Femmes
Mahaut, comtesse de Poitou, eut à administrer l'Aquitaine pendant
que notre troubadour Guillaume du même nom était en Palestine,
Alain Fergent duc de Bretagne confia son puissant duché à sa femme
Ermengarde. Et plus tard, la reine Adèle de France reçut les responsabilités de la couronne pendant la croisade de Philippe-Auguste.
A cette même époque, Aliénor d'Aquitaine, reine-mère, gouvernait
l'Angleterre au nom de Richard Cœur de Lion. On peut dire que
les circonstances et l'évolution de la coutume aboutirent paradoxalement au xn• siècle à faire gouverner par des femmes une partie
des États d'Occident. Et jamais peut-être dans notre histoire leur situation ne fut plus forte qu'à cette époque où la force, sous ses formes les
pl us sommaires, semble seule imposer sa loi.
FEMMES DU PEUPLE ET DE LA BOURGEOISIE
Les femmes de la bourgeoisie et du peuple s'efforçaient pour leur
part de ne pas se rendre ridicules par leur esprit de soumission. Elles
participèrent très convenablement aux révoltes des villes à la fin du
xie et au commencement du xn• siècle lorsque celles-ci voulurent
se constituer en communes. Leur contribution à la commune de Laon
en 1 11 1 fut spécialement remarquable. Elles aidèrent au massacre
de l'évêque qu'on trouva blotti dans un tonneau et au sac des hôtels
nobles où elles assommèrent et déshabillèrent les femmes de la noblesse
qui eurent le malheur de tomber entre leurs mains. Un peu plus tard,
en 1 1 15, les femmes de Rouen, au nombre de quatre-vingts, montèrent
auprès des bourgeois sur de grandes tours de bois édifiées pour bombarder à coups de pierre le donjon du Castillon où leur seigneur
s'était enfermé. Elles basculèrent leurs pierres avec beaucoup de
résolution, mais en reçurent d'autres en échange accompagnées
d'une grêle de traits qui refroidit leur zèle et mit fin à leur siège.
C'est toutefois aux femmes de Toulouse que revient le plus beau
trophée de ce tableau de chasse. Ce sont elles qui des murs de la
ville, manœuvrant leurs couleuvrines, frappèrent mortellement en
1218 le comte Simon de Montfort, chef de la croisade contre les
Albigeois.
Ces bourgeoises n'étaient pas aussi opprimées qu'on l'imagine.
Dans le diocèse de Nantes, elles se mêlaient aux assemblées communales depuis le IX0 siècle et il fallut un synode pour le leur interdire.
A Pont-à-Mousson, au xm• siècle, les échevins sont élus par les
bourgeois et les bourgeoises. En Bigorre, les femmes étaient appelées
à la discussion des contrats communaux lorsqu'elles étaient propriétaires de droits de voisinage. Et nous apprenons encore qu'aux Etats
tenus à Tours en 1308 pour la dissolution de l'ordre des Templiers,
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois
les femmes eurent droit de prendre part, dans certains villages de
Touraine, à la désignation des députés. La coutume d'Anjou accordait aux femmes le droit d'agir seules et d'elles-mêmes en justice, si
elles étaient marchandes ou si elles avaient à se plaindre d'une injure
personnelle. En revanche, selon la Charte de Beauvais, dont l'octroi
fut demandé par plus de cinq cents communes de Champagne et de
l'Est, la femme qui ne pouvait pas payer une amende à laquelle elle était
condamnée devait en réparation faire le tour de l'église en portant
une pierre au cou pendant qu'on chantait l'office du dimanche. La
même peine punissait les « vilains dits , et injures avec cette aggravation que la femme injuriée avait le droit de suivre la patiente et
d'activer sa marche à coups de fouet ou d'aiguillon 52•
BERTRADE DE MoNTFORT, ALIÉNOR n'AQUITAINE
On n'a que l'embarras du choix pour trouver des destins de femmes qui
illustrent 1 'autorité qu'elles s'étaient acquise. Les monographies fourmillentde traits qui montrent leur audace, leur désinvolture, leur puissance.
La belle Bertrade de Montfort fournit un exemple significatif de
ce pouvoir que les femmes avaient conquis de transformer les hommes
en pantins. Elle avait tourné la tête au féroce comte d'Anjou, Foulques
le Réchin, qui répudia pour elle la troisième de ses femmes, inventa en
son honneur les souliers à la poulaine et trahit ses vassaux du Mans
pour obtenir ses précieuses faveurs. Le pape l'excommunia : cela ne
refroidit pas son zèle, il n'en fut que plus amoureux. Ces exploits
ne suffirent pas cependant à la belle qui sc fit enlever par le roi de
France Plülippe I•r auprès duquel elle recommença ses manèges.
Philippe, gros homme voluptueux et gourmand, fut un amant facile
à mener. Bertrade lui fit répudier sa femme légitime et vendit pour
payer ses dettes les abbayes ct les évêchés. On avait trouvé un évêque
pour bénir cette union scandaleuse. Le pape, bien qu'il eût besoin du
roi de France, assena au couple royal au concile de Clermont une
excommunication majeure : les églises étaient fermées dans les villes
où ils arrivaient, les cloches cessaient de sonner, les prêtres n'avaient
pas le droit de les approcher sous peine d'interdit. Philippe supporta
très bien ces contrariétés et la belle eut assez de pouvoir pour persuader
Foulques lui-même de les recevoir solennellement à Angers où l'amoureux Réchin parut sur un escabeau au pied de la reine et offrit un
festin : elle y fut placée entre le roi et lui. Cette fine mouche sut même
réussir sa sortie. Elle fit une fin très édifiante qui lui valut le respect
de l'Église, abandonna les deux amants qu'elle avait si bien soumis et
assottés et alla s'enfermer à l'abbaye de Fontevrault où sa pénitence
fut exemplaire.
Histoire des Femmes
Bertrade de Montfort n'était pas une héritière et son pouvoir ne
vint que d'elle-même. Quand ce nouveau prestige fut uni à un
douaire, on vit d'étonnants phénomènes. Le plus remarquable
est assurément cette Aliénor d'Aquitaine qui eut à son tableau de
chasse le roi de France et le roi d'Angleterre et ne s'en conduisit pas
moins à sa guise pendant toute sa vie.
Louis VII avait cru réussir une bonne affaire : elle apportait en
dot la moitié de la France. Elle était belle, mais elle était aussi ardente
que belle, et son mari lui faisait l'effet d'un moine. Ce pieux roi eut
l'idée de se croiser, et il emmena sa femme avec lui. Ce fut une mauvaise inspiration. Nous avons dit qu'à Antioche, la reine ne sut pas
bien résister au charme d'un oncle qui était prince en ce pays. Le roi
dut écourter son séjour. Il revint assez mécontent. Il fallut l'intervention du pape pour arranger un retour qui promettait d'être orageux.
Cc sage pontife fit coucher le roi et la reine dans le même lit, dit
l'auteur de l'Historia pontificalis : c'était un théâtre qui favorisait la
reine. Elle réussit à être enceinte. Cela ne suffit pas à la calmer, et,
deux ans plus tard, en r rsr, le jeune Henri Plantagenet étant venu
faire un séjour à la cour de France, elle lui trouva bonne mine, large
encolure, et le lui dit. Il avait dix ans de moins qu'elle, mais il avait
grand appétit : c'était cet Henri qui fut l'ami de Thomas Becket
et qui était en sa jeunesse grand coureur de filles. On prononça le
divorce sous prétexte de parenté entre le roi et la reine. Un trait
peint les mœurs du temps. Aliénor dut rentrer en Aquitaine de nuit
et secrètement pour échapper aux divers prétendants qui voulaient
l'enlever. Quelques semaines plus tard, elle épousait Henri Plantagenet, apportant toujours en dot sa moitié de France. Louis VII
s'aperçut un peu tard qu'il faut parfois être patient.
Cette acquisition ne devait pas mieux réussir au futur Henri II
qu'au roi de France. L'ardente Aliénor ne fut comblée qu'un moment.
Elle eut bien vite à reprocher à Henri des écarts avec une de ces
nièces que la législation du temps protégeait si vigoureusement et
si mal, puis avec la fiancée de son propre fils. C'était beaucoup pour
l'amour-propre de cette conquérante. On affirme qu'elle ne se vengea
pas autrement qu'en se faisant faire neuf enfants. La croyant sage,
le roi Henri eut l'imprudence de l'envoyer gouverner son Aquitaine.
Elle réunit là une cour fort gaie, on dansait, on protégeait des troubadours et des poètes, l'amour courtois coulait à pleins bords et
Bernard de Ventadour expliquait en vers charmants combien la
princesse était belle. Aliénor n'était plus toute jeune, elle approchait
de la cinquantaine, temps auquel les femmes deviennent volontiers
autoritaires. Elle intrigua et imagina de se venger de son volage époux
en favorisant la révolte de ses fils. L'affaire était en bonne voie,
mais la reine fut vendue par un jeune écuyer en qui elle avait mis
Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 6g
imprudemment son affection et qui la fit tomber au pouvoir des troupes royales. Henri ne comprenait rien à l'amour courtois et la fit
enfermer dix ans à la tour de Salisbury.
Elle en sortit pour être la plus étonnante vieille dame de son temps.
Régente du royaume sous Richard Cœur de Lion, défenseur de la
Normandie, puis de l'Aquitaine contre Philippe-Auguste, reine toutepuissante parmi ses barons aquitains qui ne consentaient à obéir
qu'à elle, traversant les provinces, les reprenant en main quand elles
faiblissaient, dominant par son énergie et son audace les atroces luttes
fratricides qui mirent fin à la dynastie des Plantagenet, elle parcourut
encore la moitié de l'Europe pour délivrer son fils prisonnier et pour
arranger le mariage de sa nièce Blanche de Castille, partout présente,
et, jusqu'à quatre-vingt-deux ans, surmontant les revers et la fatalité
acharnée contre ses enfants. Elle succomba frappée au cœur en apprenant la chute de Château-Gaillard, clef de sa Normandie, et mourut
la dernière de sa race illustre, sans pouvoir empêcher le roi cie France
de recueillir après elle l'héritage famenx qui achevait l'unité du
royaume et dont la victoire de Bouvines consacra définitivement
la possession : singulier destin de femme, accompagné jusqu'au bout
de rimailleurs et de chapelains, tout éclairé à ses débuts de l'éclat
brillant cie la poésie courtoise et qui se termine dans la tonalité
sombre du règne d'une Catherine de Médicis.
CONCLUSION : LA MARCHE DE LA DAME SUR L'ÉCHIQUIER
En somme, peu de périodes furent plus fructueuses dans l'histoire
des femmes que les siècles du moyen âge. Leur aventure, qui commence
sous les Carolingiens, par le statut sévère cie la Loi Salique, se termine
assez bien au xn• siècle par des preuves cie hardiesse et de personnalité.
Les femmes n'ont pas moins à se féliciter du changement d'attitude
des hommes à leur égard ou, plutôt, de leur propre changement
d'attitude à l'égard des hommes. La respectueuse ct boulimique
admiration qu'elles leur vouaient sous les premiers Capétiens n'est
plus qu'un souvenir lointain à l'époque des cours d'amour. Elles ont
la joie de voir les hommes se rouler à leurs pieds et faire mille sottises
en leur honneur. Elles leur ont appris l'adoration de " la femme "'
la soumission à " la femme "' elles les ont vêtus de soie, elles leur ont
peigné les cheveux et la barbe : elles ont transformé en très jolis jouvenceaux les gorilles munis de blindages qui gagnaient les batailles
de Charlemagne. Et elles abordent ainsi sous les meilleurs auspices
les plages avenantes des temps modernes.
C'est ce que nous apprend fort bien le jeu des échecs. Lorsqu'on
commença à jouer aux échecs, les deux pièces principales furent
Histoire des Femmes
d'abord deux rois comme sous les premiers Capétiens (le roi et le roi
désigné), puis le roi et son ministre dont la marche suivait pas à pas
celle du roi. Mais lorsque le pouvoir des femmes grandit, le ministre
disparut du nombre des pièces et fut remplacé par une dame, laquelle
copia d'abord sa démarche obéissante, puis cette dame fut une reine
qui put se déplacer progressivement dans tous les sens et qui finit par
être au xm• siècle la pièce la plus importante du jeu.
Les fastes du
tournoi : Heures du Duc de
B.erry (Chan·
d
l/fly, Girau·
on).
Page précédente, image
médiévale de
la femme . Notre_ Dam~ de Grtice, Toulouse ( Bulloz).
Féerie de l'univers courtois
Miniature al~ légorique du xve siècle (Connaissance
des Arts).
XII
Du Quattrocento à la Renaissance
SPLENDEURS
ET DÉCADENCE DE « L'AMOUR COURTOIS »
Le brillant Quattrocento commença pour les femmes par un avertissement. Ce ne fut qu'un événement littéraire, mais il est significatif:
c'est la curieuse destinée de l'œuvre la plus célèbre du xm• siècle, le
Roman de la rose, commencé par Guillaume de Lorris ct terminé
cinquante ans plus tard par Jean de Meung.
LE NOUVEAU « RoMAN DE LA ROSE >)
Commencé en 1225, cet étrange monument littéraire dont la
fortune paraît à beaucoup inexplicable, fut d'abord, sous la plume
de Guillaume de Lorris, un respectueux ballet autour du gracieux
objet auquel toutes adorations étaient dues. Le culte de la « dame »
donnait son sens à toute vie, il était l'origine de toute prouesse et
vertu, mais aussi la moindre faute contre la divinité causait une chute
sans rémission : l'amoureux, confit en dévotion, se déplaçait avec
terreur sur une redoutable carte du tendre entourée de précipices,
et, pour prix de ses soupirs languissants, se trouvait enfermé dans une
tour maléfique, lorsque Guillaume de Lorris mourut. Les femmes
étaient fort satisfaites d'avoir une description complète du grand tour
qu'il fallait faire subir à leurs adorateurs et les cours d'amour et autres
réunions de péronnelles attendaient la suite avec émotion. Elle ne
vint qu'un demi-siècle plus tard sous une forme vigoureuse qui soulignait le changement des temps. Jean de Meung, continuateur de
Guillaume de Lorris, délivre le héros qui devient un autre homme.
On prend le titre à la lettre : le « roman de la rose » est une conquête,
Licence eden-75-2e0e25cc0122462e-b17ebcace77e4145 accordée le 11
septembre 2021 à E16-00947387-Bouktit-Yanis
66 Histoire des Femmes
non plus l'adoration tremblante de quelque déesse inaccessible, mais
l'investissement énergique de la citadelle où « messire pucelage "
soutient un siège inégal, dans lequel il a contre lui la nature, la tendresse, le désir, et lui-même aussi, capitaine peu résolu. Et le triomphe
final n'est pas Je triomphe de la femme qui soumet tout à ses lois,
mais celui de l'amour dont la nature a voulu faire le maître des créatures et le procureur par lequel elle assure la poursuite de son aveugle
continuation.
Cette conclusion selon Lucrèce ne fut pas du goût de tout le monde.
Des femmes protestèrent contre ce dénouement de mousquetaire.
Des hommes assurèrent avec plus d'éloquence que de conviction qu'ils
étaient de leur avis. Il y eut une belle querelle mondaine et littéraire
dans laquelle on produisit beaucoup d'arguments, mais l'ampleur
du succès montrait que quelque chose était changé. Le régime de
l'adoration chevaleresque n'était plus le seul pavillon monté au mât.
On pouvait, sans être une brute, aimer d'une façon un peu moins
éthérée qu'il n'était écrit dans le code du « service d'amour >>.
Les apparences n'en furent pas moins gardées fort longtemps.
L'amour courtois restait une sorte de doctrine officielle inséparable
de l'esprit chevaleresque et le culte de la femme était respectueusement traité par les autorités. Jacques de Lalaing, qui fut pour le
xv• siècle cc chevalier-modèle que Bayard devait être au siècle suivant, recevait de son père cette maxime, digne du règne pourtant
lointain d'Aliénor d'Aquitaine : «Peu de nobles hommes sont parvenus
à la haute vertu de prouesse et de bonne renommée s'ils n'ont dame
ou demoiselle de qui ils sont amoureux. >> Le maréchal de Boucicaut,
qui fut le Buckingham ou le Lauzun de ce temps, mettait les mêmes
préceptes en pratique. Il n'était pas moins célèbre par son ingénieuse
galanterie et son respect des femmes que par ses faits d'armes militaires. Et, deux cents ans avant que Louis XIV ne se découvrît
au passage des chambrières sur les degrés de Versailles, c'est lui qui,
gouverneur de Gênes, s'inclinait dans la rue avec une belle révérence
devant deux femmes inconnues, répondant à une objection qu'on lui
faisait : «J'aime trop mieux faire révérence à deux filles communes
qu'avoir failli à une femme de bien. >> Le seigneur de Bueil, assiégeant
Bayeux, alors aux Anglais, et voyant sortir de la ville le triste troupeau des réfugiés, est « gracieux aux dames >>, offre les voitures et les
chevaux de son armée « pour l'honneur de gentillesse >> et les fait
toutes transporter « par courtoisie >> aux villes où elles voulaient
aller.
Pour se distraire de la peste, on ressuscitait même 1es cours d'amour.
Le célèbre Décaméron de Boccace a pour origine une cour d'amour
tenue à la campagne par quelques princes et grandes dames qui
avaient fui l'épidémie de Florence. A Paris, on combattit la peste
Du Q.uattrocento à la Renaissance
en 1401 par le même remède. Mais cette cour d'amour ne comprenait
que des hommes, grands seigneurs et écrivains, et elle Çtait une curieuse
préfiguration de l'Académie Française : on y lisait des vers, on y
distribuait des prix littéraires, mais au lieu de dictionnaire on y
travaillait sur des cas de casuistique amoureuse. La doctrine officielle
était scrupuleusement respectée en cette institution patronnée par les
princes. Quiconque aurait écrit ou parlé " au déshonneur, reproche
ou blâme du sexe féminin » était frappé de sanctions redoutables,
exclu du club, chassé des "gracieuses assemblées de dames et demoiselles », ses armes étaient effacées sur les murs de la salle des séances
et il était déclaré" homme infâme ».Jean de Meung était décidément
hérétique : il n'avait aucune chance d'avoir un fauteuil dans cette
« illustre assemblée ». Le culte officiel était également célébré en province. Il y eut des "puys d'amour » dans diverses villes et on n'y dit
pas moins de sottises qu'à Paris, bien qu'on n'eût pas l'excuse de la
peste.
En apparence, l'amour courtois triomphait donc en plein xv• siècle,
les « dames » étaient toujours les "institutrices » des hommes, les inspi·
ratrices de toute prouesse, l'auditoire et juge de toute réputation et leur
pouvoir n'était ni moins grand ni moins respecté qu'autrefois. Mais,
sous ces apparences brillantes, il était arrivé à l'amour courtois ce qui
arrive à beaucoup de religions officielles, on tombait dans la routine.
La chevalerie n'était plus qu'un club quand elle n'était pas une sorte
d'industrie. Elle avait été incapable de se renouveler, de rester une
institution vivante, attentive et accordée à son temps : et les batailles
de la guerre de Cent Ans la réveillaient brutalement de son sommeil et
de ses convictions complaisantes. Les femmes n'étaient pas moins
endormies dans leur triomphe, confiantes dans les belles disputes
amoureuses où l'on décrivait l'étendue de leurs droits, dégustant
mignotement les sucreries des cours d'amour et ronronnant sur les
belles aventures qu'on leur contait et qui répétaient sans lassitude les
actions héroïques enh·eprises par amour : leurs grands-mères avaient
eu Perceval et la cour du roi Arthur, Le Chevalier au lion de Chrestien de
Troyes : elles, avaient le Méliador de Froissart et encore Perciforest
et surtout cet illustre Amadis de Gaule, nourriture de Don Quichotte,
lesquels les empêchaient de voir qu'en réalité c'était Jean de Meung
qui avait remporté la victoire.
TOURNOIS ET VŒUX
Car lorsque la vie s'inspire de ces thèmes ou aventures héroïques,
le résultat est étrangement factice, on aboutit à une sorte de sucrerie
gigantesque, à une énorme pièce montée, qui est à l'esprit de che-
68 Histoire des Femmes
valerie ce que la sculpture religieuse de Saint-Sulpice sera plus tard
à la religion. Les tournois sont de plus en plus somptueux : mais ils
ne sont plus que des fêtes mondaines, exhibitions de prestige dans
lesquelles les provinces et les villes rivalisent comme si l'on offrait
tous les six mois des jeux olympiques. Le mythe du héros inconnu,
du « chevalier au lion » de Chrestien de Troyes, qui deviendra au
XIX0 siècle le « chevalier noir» d'lvanhoe, existe toujours, mais le héros
inconnu, le beau chevalier, est devenu un professionnel qui s'assure
des revenus en désarçonnant des provinciaux naïfs desquels il tire
de substantielles rançons. Les « dames " sont toujours à l'honneur,
elles sont même plus que jamais à l'honneur, mais ce culte dégénère
en une sorte de parade étrange qui tient de l'idolâtrie et du musichall : la « dame » est représentée par une statue grandeur nature
qu'on abrite plusieurs semaines sous une tente de drap d'or, les challengers viennent frapper de leur lance l'écu des chevaliers qui la
gardent et s'inscrivent ainsi sur la liste des partants. Les grands " pas
d'annes >> s'inspirent de quelque roman illustre ou d'une aventure
imaginaire qui sert de thème à l'invitation : des licornes ou des dragons
escortent la belle dans ce lever de rideau.
L'engagement que la chevalerie veut qu'on prenne pour elle, a
donné la coutume étrange et barbare des vœux, qui fait penser à des
superstitions de tribus nègres : on porte des fers au pied pendant
deux ans, un emplâtre sur l'œil, on sacrifie ses cheveux ou sa barbe,
on fait serment de ne pas manger de viande ou de ne pas boire de vin,
ou de ne pas coucher dans un lit avant d'avoir accompli quelque
action d'éclat qu'on s'est promise. Les galois et les galoises que décrit
le chevalier de La Tour Landry s'obligeaient à se couvrir de pelisses
en été et ne portaient qu' une chemise en hiver. C'est la « dame »
qui est garante du vœu, et souvent c'est elle qui l'impose. Les vœux
étaient souvent collectifs. Le rite exigeait qu'on jurât sur quelque
volaille, faisan, héron, par exemple, et ce serment était prononcé au
cours de fêtes extravagantes dont les inventions n'eussent pas déplu
à Lucullus et aux contemporains de Tibère. On reconstituait des
décors pour mieux entrer armé de pied en cap dans le roman dont on
s'inspirait : des animaux empaillés, des oiseaux vivants qui s'envolaient de la gueule d'un dragon mécanique, des sangliers qui jouaient
de la trompette, des cygnes qui ressemblaient à ceux de l'Opéra, des
empereurs de carton composaient une figuration féerique et polychrome à laquelle il ne manquait qu'un défilé de majorettes. La cour
de Bourgogne au xrv• et au xv• siècle vécut ainsi dans un décor de
chevaux de bois que nous ne pouvons plus reconstituer aujourd'hui
que par d'étonnants livres de comptes, mais dont la statuaire bourguignonne porte encore des traces. Le calvaire de Champmol dans
tout l'éclat de sa polychromie était un véritable " tableau vivant »,
1
Du Q.uattrocenlo à la Renaissance 6g
le Saint-Joseph de Claus Slüter, scrupuleusement semblable à un artisan, portait des bésicles de fer. Le moyen âge finissait dans le cartonpâte. C'est un énorme manège dont la Bourgogne conduit l'orgue
mécanique, tout ruisselant d'ornements dorés, de pendeloques et de
petits jacquemarts qui battent la mesure sur le buffet. Et l'amour
courtois, lui aussi, n'est plus qu'une représentation. On joue à l'amour
comme on joue à la chevalerie dans une machinerie de stuc.
(( PETIT ]EHAN DE SAINTRÉ ))
Il y avait pire que ces cartonnages. On ne va pas tarder à accuser
l'amour chevaleresque d'être non seulement un jeu décevant, mais
une véritable escroquerie morale. Nos chevaliers errants ne sont pas
tous des Don Quichotte. L'amour courtois a fini par produire des professionnels de la séduction comme les tournois ont abou ti à un pT!ifessionnalisme fructueux du champ clos. C'est ce qu'avoue finalement
avec peu de détours un roman ironique assurément moins célèbre
que le Roman de la Rose, beaucoup moins cité aussi que le Don Q.uicholle, mais presque aussi précieux pour l'histoire des mœurs que
l'œuvre de Cervantès, le Pelil Jehan de Sainlré d'Antoine de la Salle.
Petit Jehan a filé le parfait amour avec la dame des Belles Cousines.
Il a soupiré, loyalement servi, il s'est senti animé des plus nobles ambitions, bref, on lui fait faire le grand tour. Il le fait si bien que sa dame
l'adoube, lui offre une belle écharpe et l'envoie à travers le monde
conquérir les manières parfaites et la glorieuse réputation qui le
rendront digne de baiser sa pantoufle. Quand il revient, il trouve la
dame des Belles Cousines fort bien avec un gros abbé. La conclusion
est amère pour la chevalerie, et c'est l'abbé lui-même qui se charge
du béjaune. « Ils sont plusieurs, chevaliers et écuyers, en la cour du
roi et de la reine, qui disent être des dames si loyaux amoureux, et
pour acquérir vos grâces s'ils ne les ont, pleurent devant vous, soupirent et gémissent et font tellement les douloureux que par force de
pitié, entre vous, pauvres dames qui avez le cœur tendre et piteux,
font que vous soyez déçues, trompées, et tombées en leurs désirs et en
leurs lacs, et puis s'en vont de l'une à l'autre et prennent une emprise
d'une jarretière, d'un bracelet, d'un rondelle, ou d'un navet, que
sais-j e, madame, et puis vous disent un tout seul à dix ou douze :
Madame, Je porle enseigne pour l'amour de vous. Quant à ces voyages qu'ils
font de cour en cour, le désir de faire prouesse n'en est que la moindre
cause ... S'il fait froid, ils vont en ces poêles d'Allemagne, se régalent
avec des fillettes tout l'hiver, et, s'il fait chaud, ils s'en vont en ces
délicieux royaumes de Sicile et d'Aragon, à ces bons vins et viandes,
à ces fontaines ct bons fruits, ... puis ont un vieux ménestrel ou tram-
70 Histoire des Femmes
pette qui crie à la cour : Monseigneur a gagné comme vaillant le prix des
armes. Et, pauvres dames, n'y êtes vous pas abusées?, Petitjehan ne
laisse pas passer cette description outrageante. Il défie Damp Abbé,
lequel, en rustre, n'accepte qu'une lutte à mains plates d'où la chevalerie se tire en piteux état. Ce scepticisme est propre à inspirer quelque prudence. L'idéalisation médiévale de la femme n'a pas été aussi
totale qu'on le prétend. Les livres ne sont pas seuls à nous instruire.
Un fait divers aussi éclatant que l'affaire de la Tour de Nesles en
1314, qui amena l'arrestation de trois princesses de la maison royale
nous enseigne assez qu'il y avait, de par Je monde des dames, des
Belles Cousines qui n'étaient cruelles ni avec l'un ni avec l'autre.
Il y a deux cents ans entre Petit Jehan de Saintré, roman du milieu
du xv• siècle et le Roman de la Rose : c'est beaucoup. Mais il n'y a que
cent ans entre Petit Jehan de Saintré et l'Amadis portugais de Vasco de
Lobeira qui est du XIV0 siècle, et moins de cinquante ans si l'on prend
pour référence les nombreuses adaptations qui ont popularisé en
France le fameux chef-d'œuvre des romans de chevalerie. A la fin du
moyen âge, les itinéraires de l'amour courtois s'imposent encore
obstinément au moins comme thème littéraire, ils guident encore
la pensée des femmes fort attachées en tout temps au système de
l'adoration respectueuse, et même les hommes ne peuvent s'empêcher
d'y voir un idéal, encombrant certes, mais devant lequel ils hochent
la tête avec componction. Même si nous n'avions pas le témoignage
de Cervantès, il est curieux de voir combien de gentilshommes
contemporains de Montaigne ou de Henri IV, bottés, rougeauds, ne
connaissant rien que la chasse, se font encore lire les Amadis : c'est
stupéfiant, c'est leur seule lecture. L'amour, l'aventure, et cette part
de nous-mêmes merveilleuse dont nous savons qu'elle ne se réalisera
jamais, tout ce que nous apportent la littérature et le cinéma, c'est
l'Amadis et les circuits de l'amour courtois qui le leur ont fourni.
La « carte du Tendre,, l'Astrée, la« galanterie, du temps de Louis XIV
ne sont que des surgeons de la même pensée : c'est une interprétation
<< classique >> de l'amour courtois, c'est-à-dire une mise à Jour adaptée à
un temps où le décor de l'amour courtois n'existe plus.
BoccACE
Il y avait une autre manière de concevoir l'amour, qui faisait moins
de place aux prouesses et aux dévouements chevaleresques. C'est
celle que nous font connaître les contes de Boccace, au milieu du
XIve siècle, tout de suite après les fabliaux. Savant humaniste, ami de
Pétrarque, amant d'une princesse, auteur de pastorales et de romans
de chevalerie, Boccace eût été indigné qu'on pût comparer son Déca-
Du Quattrocento à la Renaissance 7'
méron, tapisserie pour grandes dames, aux détestables fabliaux. Il
adorait les femmes, il écrit pour elles, il ne pense qu'à leur plaire. Ses
contes ne sont pas non plus des faits divers du xiV• siècle, ni un miroir
toujours fidèle des mœurs de son temps, mais un assemblage presque
aussi disparate que celui des Mille et une nuits que le dispositif du
Décaméron évoque pour le lecteur. Les femmes ont souvent le beau rôle
dans ses contes, il y en a de nobles, d'héroïques, de tendres, d'ingénues et ce ne sont presque jamais elles qui ont tort, mais la fatalité,
les passions des hommes. Avec tout cela, il est clair pourtant qu'elles
sont vives et promptes et qu'elles sont bien éloignées de faire faire le
grand tour à celui qu'elles ont choisi. Avec toute son admiration pour
les femmes (il fut le premier à écrire en latin des Vies des femmes illustres
imitées de Plutarque) Boccace ne pense pas autrement sur elles que
J ean de Meung. Il croit manifestement, lui aussi, que la nature, la
jeunesse, le plaisir, portent les femmes à l'amour, que le précieux
objet que le Roman de la Rose enfermait dans une tour peu accessible
est en effet d'une prise relativement facile et que les femmes insistent
peu sur les épreuves et les marques extrêmes de vénération qui n'ont
pour résultat que de faire soupirer les plus vigoureuses d'entre elles.
Cette conception de l'amour est d'un physiologiste auquel les simagrées n'en imposent pas. Mais c'était Boccace : il était cultivé et il
aimait les femmes, et, même dans ses contes les plus hardis, on sent
chez lui un mélange d'indulgence et d'affectueuse compréhension. Il
pensait comme Jean de Meung bien sûr : mais cela n'empêche pas
la gentillesse et la douce courtoisie. Or, ce mélange de bonne grâce,
de sympathie pour les femmes mais aussi de naturalisme, c'est justement tout l'esprit du Quattrocento. Moins brutalement que J ean de
Meung, Boccace n'en montre pas moins aux femmes les limites de leur
pouvoir. Il les invite doucement à déposer avec lui l'hypocrisie
de la parfaite pureté et le formalisme de l'adoration inconditionnelle, moyennant quoi tout le monde sera raisonnablement
heureux.
Dans le même temps, l'inspiration des fabliaux demeure une tradition littéraire vivace. Les misogynes ne désarment pas et même ils
compilent plus joyeusement que jamais leur acte d'accusation. Il en
appert que l'adoration est une sottise, la courtoisie un métier de dupe,
à moins qu'on ne l'utilise comme stratagème, et que la femme non
seulement ne mérite pas qu'on la respecte, mais qu'elle ne vaut même
pas qu'on l'estime et qu'on lui fasse confiance. C'est un animal rétif
et sournois, dont il faut s'approcher aussi peu que possible et en tout
cas qu'il est indispensable de museler, enfermer et conduire à rênes
fort courtes. C'est l'esprit des Cent nouvelles nouvelles, des Qjlin<;e ]oyes
de mariage et de toute une littérature qui fleurit au xv• siècle et dont les
malheurs des maris et la perfidie des femmes sont le thème inépuisable.
72 Iiistoire des Femmes
Comme les fabliaux, ce secteur littéraire éclaire un compartiment de
la vie bourgeoise qui comprend des marchands, des artisans, des procureurs et il nous pennet d'entrevoir une autre<< classe>> de femmes que
celles qui relèvent de la littérature courtoise. Celles-ci font-elles l'amour
avec d'autres manières et surtout d'autres idées que les princesses et
« gentilfames " dont l'histoire nans encombre? C'est bien ce que
semble dire Brantôme cent ans plns tard quand il prend soin d'affirmer
que les femmes dont il parle sont exclusivement des femmes de la cour
et de l'aristocratie. On a beaucoup de raisons de croire, comme il le
laisse entendre, qu'une bonne partie de la population féminine
ignorait résolument les beautés de l'amour courtois.
VIE ET TRAVAIL DES FEMMES
Les documents grâce auxquels nous pouvons avoir quelque idée de
la vie des femmes dans les différentes classes sociales sont moins rares
au xrve et au xve siècle qu'aux siècles précédents.
La première constatation que nous ayons à faire, c'est que dans le
peuple et dans la petite bourgeoisie (si l'on peut employer cette expression au xiv• et au xv• siècle) le travail des femmes est aussi général
qu'il l'est aujourd'hui parmi nous. Ce sont les conditions du travail
féminin qui sont généralement très différentes.
PROFESSIONS FÉMININES
Dès le xm• siècle, on voit beaucoup de femmes travailler chez elles
pour des artisans, ou même fournir la main-d'œuvre de certaines professions dans lesquelles elles sont spécialisées, le tissage, la boulangerie,
la préparation de la bière, le blanchissage étant les spécialités dans
lesquelles on les emploie le plus volontiers. Beaucoup de femmes sont
également recueillies par leur famille quand elles restent seules : une
veuve, une orpheline sont souvent hébergées dans ces conditions et
recherchent de petits travaux à domicile. Dans les spécialités qui les
concernaient, les femmes ne furent pas seulement salariées, mais au
XIVe siècle, on les rencontre souvent comme chefs d'atelier dans des
métiers groupés en corporation. Elles ont alors les mêmes droits que
les hommes *.Dans quelques villes la situation des femmes est encore
* A Francfort en 1377, leur travail est réglé par une convention collective et
surveillé par deux échevms. Dans les villes de Silésie, les artisans du textile forment
une corporation dans laquelle hommes et femmes sont admis à égalité.
Du Quattrocento à la Renaissance 73
plus favorable. A Cologne, la corporation de la filature est une corporation féminine, elle est réglée par des statuts qui donnent aux ouvrières les mêmes droits qu'aux compagnons des autres métiers *.
Dans le tissage, des règlements complexes fixent les conditions de
leur participation : la corporation est mixte, les femmes sont inscrites
sur les rôles comme les hommes, ont les mêmes obligations et paient
les mêmes cotisations **. Dans les villes hanséatiques, un commerce
aussi important que la fabrication et l'entretien des voiles pour les
navires est à peu près entièrement entre les mains des femmes. On
les retrouve encore dans la corderie, la passementerie, les futaines.
La fabrication des vêtements, en revanche, affaire fructueuse au
xrve siècle, est monopolisée par les gros marchands. Les femmes
n'y participent qu'en exécutantes ***.
Toutefois, les dirigeants des corporations sont volontiers inquiSIteurs et tâ tillons. Ils se méfient du " travail noir >> de l'épouse. La femme
est toujours soupçonnée de prendre frauduleusement la place d 'un
compagnon. Cette suspicion est si vive qu'on lui interdit parfois de
paraître au magasin. Dans la draperie et aussi dans la poissonnerie,
la boucherie, la femme du commerçant n'a pas le droit de servir les
clients, ni d 'aider son mari de quelque manière : on ne la tolère que
si le mari est malade ou absent. Les veuves, les orpheJjnes, les filles de
la maison sont un cauchemar pour les autorités professionnelles qw
les pourchassent avec autant de vigilance que d 'inefficacité, le gagnepetit étant toujours au regard de tout contrôleur un être redoutable
qui prend plus de formes que Protée. Il y a aussi pour les femmes des
métiers marginaux et toujours un peu suspects, des barbières, des
serveuses, des musiciennes de cabaret, des fill es de bain, invention pittoresque du moyen âge dont l'usage s'est malheureusement perdu :
l'empereur Wenceslas, de la maison de Luxembourg, un peu fou et
qui laissa un triste souvenir en Bohème, s'était épris de l'une d 'elles
qui, sous prétexte de nettoyage, l'aida, dit-on, à s'enfuir entièrement
nu d 'une citadelle où son bon peuple l' avait prudemment enfermé.
La bonne princesse Anna de Saxe avait fondé, en revanche, une école
de sages-femmes qu'on imita en plusieurs couvents du xvie siècle,
et, d'autre part, une liste établie à Francfort entre 1350 et 1460 signale
encore une institutrice publique et quinze femmes-médecins dont
* De même, à Munich au xrve siècle, un édit municipal est adressé au."< maîtres
ct maîtresses d'entreprises. •• Il existe des documents qui montrent le fonctionnement de cette corporation à Hambourg en 1375, à Francfort en 1428, à Strasbourg en 1430. ••• En certains endroits elles dirigent des ateliers de fabrication qui travaillent
pour de gros clienlS. Elles sont encore employées dans la pelleterie, la boulangeri~,
la tannerie, elles font à domicile des chapelets. des !i?alons, brodent des armes, mrus
généralement avec des règlements sévères qui répnment toute tentative d'organisation ct d'extension.
74 Histoire des Femmes
trois étaient spécialisées dans l'ophtalmologie. Les archives de la ville
prouvent que les échevins furent si satisfaits des soins qu'ils avaient
reçus d'elles qu'ils leur décernèrent des récompenses officielles allant
jusqu'à l'allègement de leurs impôts. D'autres femmes, plus servilement, étaient associées par leurs maris aux travaux de forge et fabrique
d'armures et l'on en trouve même une, à Nuremberg, que son mari
couvreur employait comme c< petit compagnon)),
En Angleterre, les femmes ne furent pas moins favorisées qu'en Allemagne ou en France. Elles ne se contentèrent pas de ces gérances
artisanales qui sentent le subalterne. Elles furent des personnages,
elles dirigèrent et plusieurs d'entre elles comptèrent parmi les grands
managers de leur temps.
L'organisation des guildes dans l'Angleterre médiévale avait été
particulièrement favorable aux femmes. Les femmes qui étaient enregistrées dans une guilde étaient relevées de l'incapacité générale dont
le droit anglais frappait les femmes et elles pouvaient mener en leur
nom des transactions commerciales. Aux veuves, il était permis de
succéder à leurs maris dans tous les droits de la maîtrise si elles avaient
participé pendant sept ans à son activité artisanale. L'initiative des
femmes, et tout particulièrement celle des veuves fut donc beaucoup
plus grande en Angleterre que dans les autres pays où les femmes
devaient souvent se remarier pour continuer l'entreprise co~ugale.
En outre, l'industrie nationale de l'Angleterre, la source de toute sa
richesse, était l'industrie de la laine, activité traditionnellement féminine au moins pour le filage *.
Dès Je XIv• siècle, le travail des femmes était donc en Angleterre
un phénomène général et un facteur important de la vie économique.
Il fallait en moyenne six fileuses pour fournir la matière première nécessaire à un tisserand. La laine était filée à domicile dans les campagnes,
et, malgré la faiblesse des salaires, elle constituait partout un revenu
complémentaire indispensable. Le travail des femmes dans les campagnes au xrv• siècle avait donc déjà les caractères généraux que nous
décrirons plus tard, en étudiant des époques où les documents sont
plus nombreux.
Mais ce qui est propre au xiv" et au xv• siècle, c'est que les femmes
ne fournirent pas seulement la piétaille de l'industrie lainière, mais
qu'elles furent souvent des manufacturières et des femmes d'affaires.
Dans Je Yorkshire, centre de la production au XIV" et au xv• siècle, de
nombreuses entreprises sont dirigées par des femmes qui sont Je plus
souvent des veuves qui se sont trouvées à la tête d'une firme. Elles
s'en tiraient parfaitement bien ; la plus grosse firme textile du Yorkshire
* Les femmes n'avaient pas le droit d'exercer, toutefois, le métier de tisserand,
réservé aux bommes.
Du Quattrocento à la Renaissance 75
à cette époque est l'entreprise d'Emma Earle à Wakefield 1• Au xv• siècle, de nombreuses maîtrises artisanales de la laine sont entre les mains
des femmes, elles dirigent même à Southampton la guilde des emballeuses de la laine 2• Helen Manning dans le Devonshire emploie une
centaine d'ouvriers dans sa manufacture de vêtements. A Metz, au
xrv• siècle, une « banquière " prend la suite de la banque de son mari,
des femmes sont inscrites à Paris comme « changeuses » ou « changcresses "· Les femmes dominent également au xv• siècle la guilde des
« travailleuses de la soie " qui est autorisée à tisser le ruban et à fabriquer des parements, des dentelles et des aiguillettes. Elles ont en outre
le monopole de la vente 3•
Ce ne sont pas leurs seuls secteurs d'activité. Pratiquement au
xv• siècle, les femmes anglaises ont le monopole de la fabrication de
la bière et du pain qui, à cette époque, sont fabriqués à domicile. Des
femmes avaient pris l'habitude de brasser pour leurs voisins et avaient
constitué ainsi de petites entreprises. Elles ont également une situation
importante dans l'industrie du cuir. Elles sont admises aussi dans les
guildes des barbiers-chirurgiens de Londres ct d'York. Ce ne sont
là toutefois que des occupations faciles et traditionnelles. Il appartenait
aux femmes anglaises du xv• siècle de donner un bien meilleur exemple
d'énergie. Nous ne pouvons pas douter qu'elles n'aient été employées
dans les mines de charbon, dès le xrv• siècle. Et on les trouve encore
dans les mines de Winlaton au xvr• siècle et dans les mines de plomb
sous le règne du bon roi Édouard Il •.
CoMMUNAUTÉs, VEUVEs, BÉGUINAGEs
Les femmes ne pouvaient pas être toutes ophtalmologistes ou
barbières. On ne pouvait pas non plus les consacrer généralement à
l'extraction minière. Aussi les communautés religieuses s'étaient-elles
transformées de bonne heure en centres d'accueil. Elles recevaient
tout spécialement les filles ou les femmes de la noblesse qui se trouvaient seules et sans fortune. Beaucoup de communautés étaient devenues de véritables coopératives artisanales. Ces cloîtrées d'occasion
enseignaient volontiers, on leur confiait le chant ou la lecture qui constituaient l'essentiel de la formation scolaire*, d'autres montraient
la broderie - ou le tricot et la dentelle, deux inventions récentes que
l'Allemagne ne connut qu'à la lin du xvr• siècle- d'autres se consacraient aux métiers d'art et ouvraient dans les couvents des espèces
d'écoles techniques, d'autres copiaient des manuscrits : mais la plu-
• On rencontre au xVIe siècle quelques institutrices laïques. Elles étaient groupées
en une association corporative et enseignaient dans des écoles de filles privées
qu'on trouve dans les grandes villes. Il existait même quelques écoles mixtes.
Histoire des Femmes
part travaillaient à la fabrication d'objets d'art, d'articles religieux, de
produits de luxe destinés aux magasins que les communautés possédaient dans les villes ou aux marchands avec lesquels elles avaient des
contrats. Certaines communautés avaient obtenu une sorte de monopole pour la fabrication des chasubles, aubes, étoles, nappes d'autel
et signaient comme des ateliers d'art toute une production d'ornements d'église.
Dès que la vie municipale se fut un peu développée, de sages échevins inventèrent à l'usage des vieilles dames quelques-unes des savantes
formules de capitalisation dont nous croyons à tort avoir seuls le privilège. Des villes offrirent des rentes viagères dont le mécanisme était
analogue à celui de nos assurances sur la vie : ce sont ces rentes urbaines qui fournirent à François Jer Je modèle de ces fameuses « rentes
sur l'hôtel de ville », caisses d'épargne de nos ancêtres qui fonctionnaient encore à la veille de la Révolution. Les dominicains encourageaient des associations de retraite, dans lesquelles les femmes entraient
avec leur fortune, menaient une vie inspirée des règles conventuelles,
mais sans prononcer de vœux, et d'où elles pouvaient sortir avec leur
part pour se marier après avoir dédommagé la communauté. La première de ces associations fut fondée par le P. Friedrich von Erstein à
Strasbourg en 1267. Il en existait plusieurs au xm• siècle et elles avaient
leurs statuts, leurs administrateurs, leurs règles de gestion :elles étaient
reconnues par les municipalités qui leur accordaient les mêmes privilèges qu'aux guildes. Plusieurs de ces communautés sont connues dans
l'histoire de la vie religieuse en Allemagne parce qu'elles sc consacrèrent à copier et à diffuser les œuvres de Maître Eckhart ct de Johann
Tauler. Mais la plupart d'entre elles oublièrent au xv• siècle leur vocation originelle et devinrent des clubs mondains dont l'austérité n'était
pas la préoccupation principale. Il y eut encore d'autres formules de
vic en commun. Les vieilles dames ayant souvent des tendances opiniâtrement individualistes, il arrivait qu'elles préférassent s'associer
à quatre ou cinq en mettant leurs ressources en commun : ces popotes
de vieilles dames nous sont connues par les registres paroissiaux de
Francfort qui les recensaient.
Malgré ces dispositions, la vertu des veuves se trouvait encore
exposée. L'Église, qui se souvenait de ses traditions des premiers temps,
encouragea pour elles la fondation de béguinages. C'étaient des enclos
dans lesquels vivaient ensemble les béguines ou bécardes qui acceptaient le contrôle des Ordres mendiants : elles s'engageaient à quelques obligations religieuses, portaient un vêtement fixé par la règle,
mais restaient des laïques en marge de l'Ordre comme Je sont les Tertiaires à l'égard des Dominicains et des Franciscains. Ces béguinages
étaient institués par testament à l'intention des veuves ct filles sans
fortune. Les béguines vivaient dans de petites maisons individuelles
Dt1 Qjwtlrocento à la Renaissance 77
construites dans un enclos : elles pouvaient sortir pendant les heures
où la règle permettait l'ouverture des portes. Les béguinages furent
nombreux dans les villes d'Allemagne, en Alsace, en Flandre : il y
en avait 57 à Francfort, 6o à Strasbourg, 30 à Bâle, mais parfois ces
communautés ne recevaient pas plus de 10 à 20 pensionnaires. Le
béguinage de Bruges qu'on peut encore voir de nos jours était d'une
étendue exceptionnelle. Les béguinages étaient protégés par les communes et par les princes ct on leur concédait souvent des monopoles :
celui du blanchissage, de la veillée des morts, du soin des malades.
Ils avaient aussi des contrats de fabrication comme les couvents pour
la broderie, la passementerie, les ornements d'Église. On pouvait en
sortir pour se marier.
La plupart des béguinages furent fondés en xm• siècle et leur nombre
se développa vite. Le synode de Fritzlar en 1244 se préoccupa d'unifier
les règles des béguinages et décida en particulier qu'on n'y pourrait
pas recevoir de veuves de moins de quarante ans. C'était une mesure
sage, mais sévèrement discriminatoire, les jeunes veuves n'étant pas
moins sollicitées que les autres par les périls du siècle. On suivit peu
l'avis des évêques. L'âge moyen des béguines baissa dangereusement.
Il faut avouer que leur tenue morale s'en ressentit. Au xv• siècle l'uniforme des béguines n'inspirait pas toujours le respect.
En revanche, l'Église avait parfois ses héroïnes. Catherine de Sienne
fut aussi célèbre en Italie que Robert d'Arbrissel l'avait été en France
cent ans plus tôt. Elle ne se bornait pas à lutter pour le triomphe de la
chasteté. Elle mena un combat aussi intrépide que vain contre la
corruption du clergé, l'égoïsme des princes ct dignitaires de l'Église
et pour l'unité du monde chrétien. Les milliers de lettres qu'elle écrivit
pour consoler ou pour diriger, la ferveur de sa charité, son autorité
de « docteur » prouvent abondamment que les femmes de caractère
pouvaient conquérir une place éminente dans la société du XIve siècle
où l'on croit si volontiers qu'elles étaient des étrangères et des mineures
impuissantes. Elle mourut à trente-trois ans, laissant un immense
souvenir, après avoir décidé le Pape Grégoire XI à quitter Avignon
pour revenir à Rome. Elle avait une belle maxime de soldat qui
devrait être celle de tous les chrétiens : «Nous sommes placés dans cette
vie comme sur un champ de bataille et nous devons combattre virilement : nous ne devons pas esquiver les coups ni tourner la tête en
arrière, nous devons regarder notre capitaine, le Christ crucifié. »
CAMPAGNES ET FAUBOURGS
La population urbaine ne représente au xive et au xv• siècle qu'une
petite partie de la population, probablement pas plus de douze à
Histoire des Femmes
quinze pour cent de la population totale. Or, dans les campagnes, les
habitudes de la vie paysanne, quand on réussit à les entrevoir, ne sont
pas pleinement rassurantes.
Certains romans de chevalerie nous apprennent que les paysans
de la bonne Allemagne se livraient à des plaisanteries d'une joyeuse
obscénité. Les mariages étaient parfois l'occasion de beuveries pittoresques et de rixes. Des filles de la campagne se déguisaient en garçon
pour courir au bois pendant la nuit et y rencontrer des amoureux.
Au Wurtemberg, il y avait au printemps des fêtes des femmes qui
étaient de véritables bacchanales dont les hommes étaient exclus.
Les graveurs sur bois allemands du XIV6 siècle nous montrent de vigoureuses matrones qui boivent, s'empiffrent et se laissent fortement
lutiner. Les danses à la campagne avaient pris au XIV6 siècle un caractère qui peinait les esprits sérieux. La jeunesse des villages semblait
prise de folie. Elle tenait ses réunions dans une prairie et se livrait là
à des improvisations assourdissantes accompagnées de bonds frénétiques et d'entrechats vigoureux qu'on taxait d'immoralité. Des
orchestres nouveaux avec des instruments empruntés aux Sarrasins
avaient fait leur apparition : le tambour, le tambourin, les fifres, les
cornemuses auxquels s'ajouta bientôt le redoutable violon, firent aux
contemporains de Philippe le Belle même effet que la découverte du
jazz. Les garçons en profitaient pour rouler les filles dans l'herbe et
les filles se défendaient par de formidables horions. Le tout était accompagné de plaisanteries salées ou de farces répugnantes. L'Église dut
intervenir en maintes circonstances et dans beaucoup de paroisses les
curés proscrivaient - pas toujours avec succès - ces danses un peu
trop païennes.
On n'était pas débarrassé de tout souci avec la fin des beaux jours.
En hiver, les garçons et les filles se réunissaient dans des veillées où
les filles faisaient semblant de filer. La quenouille était le prétexte
d'innombrables équivoques et l'obscurité facilitait les entreprises. Les
curés durent finalement se montrer aussi sévères à l'égard des veillées
qu'envers les danses de l'été. Ils ne remportèrent pas non plus de ce
côté-là un succès complet, si l'on en juge tout au moins par les veillées
suisses dont Stendhal évoquait le souvenir quatre cents ans plus tard.
En vérité, nous nous représentons encore mal la vie populaire
pendant cette période et le puzzle que les historiens reconstituent peu
à peu fait apparaître parfois des portions bien singulières. Par exemple, l'esclavage domestique existe encore dans certains pays, notamment l'Italie, à la fin du xv• siècle. Les esclaves étaient des Circassiennes ou des Géorgiennes que des trafiquants vendaient dans les
ports italiens. On les achetait de vingt-cinq à cinquante florins. Elles
vivaient fort tranquillement dans les familles, ornaient à l'occasion le
lit du maître de maison et lui faisaient des bâtards. Les servantes
Du Quattrocento à la Renaissance 79
entraient en général pour toute leur vie dans la famille qu'elles servaient. On les mariait, on leur assurait une vieillesse paisible, on leur
laissait une rente après la mort des maîtres : elles étaient traitées avec
une affection qui a malheureusement disparu et comme si elles avaient
été adoptées par la famille. Cela n'empêchait pas de les battre, de se
plaindre de leur sottise qui était grande. Ces liens aboutissaient souvent, comme l'esclavage dans l'antiquité, à d'admirables dévouements
dont la Chine et l'Orient fournissent d'autres exemples. La situation de
domestique était au xv• siècle une situation privilégiée et enviée. Elle
était très supérieure en tout cas à la condition des paysannes sur
laquelle nous savons peu de choses et qui semble avoir été assez misérable dans certains pays. Les écrivains en parlent peu. Les « vilains ,
sont chez eux des « bêtes puantes et sournoises ,, et ils ne mentionnent
guère leurs filles et leurs femmes que pour les aventures faciles qu'on
peut avoir avec elles. Elles ont de nombreux enfants dont un grand
nombre meurt en bas âge, en quoi elles ne sont pas très différentes,
quoi qu'on ait dit, des femmes de la bourgeoisie qui ne s'étonnaient
pas d'avoir à mener à bien dix ou douze grossesses pour donner à leur
mari une famille normale.
La brutalité des mœurs populaires était encore aggravée par le
désespoir soudain que causaient la peste, la guerre, les famines, les
brigandages qui ruinaient un canton et laissaient les femmes et les filles
sans fortune et sans protection. Les couvents ne les recueillaient pas
toutes. Ces catastrophes faisaient lever dans les âmes de grands fantômes inconnus. Des villages entiers se transformaient en cortège de pénitents et se flagellaient pour détourner la colère du ciel. D'autres partaient, hommes et femmes mêlés et erraient de ville en ville, mendiants
faméliques et redoutables dont les cités ne savaient comment se débarrasser. Et, à d'autres moments, le brusque écroulement de l'empire
de la mort amenait de violentes crises de joie, de folles saturnales sur
lesquelles passait le vent chaud des après-guerre. Tantôt les municipalités devaient faire des lois pour empêcher les gens de se précipiter
dans les cloîtres, tantôt elles ne savaient plus comment contenir le
vent de folie qui précipitait les filles dans les prés.
A la fin du xv• siècle, il y eut un de ces répits que laisse parfois l'histoire.
De la Touraine au Mecklembourg, la vie et la gaieté poussèrent avec
une sorte d'exubérance, comme si les guerres et les catastrophes étaient
un terreau sur lequclles peuples croissent plus dru. Un heureux équilibre s'était établi peut-être à ce moment entre la production de
l'Europe ct sa population. En tout cas, d'un bout de l'Europe à l'autre,
on se mit à danser autour du mai. Les paysans sont riches, on sc moque
d'eux parce qu'ils s'habillent comme des bourgeois et des seigneurs.
Leurs filles ont des robes à traîne comme les dames et imitent les danses
de cour pour la grande joie des graveurs allemands qui nous ont laissé
8o Histoire des Femmes
une guirlande charmante des réjouissances de Franconie. Les salaires
étaient élevés. A Aix-la-Chapelle, un journalier agricole, nourri,
gagnait en outre en huit jours la valeur d'un porc, à Augsbourg, le
salaire quotidien équivalait à six livres de viande, à Bayreuth il était
de 18 pfennigs et la livre de rosbif coûtait 2 pfennigs. Les domestiques n'étaient pas moins bien traités. A Dresde, une cuisinière logée
et nourrie, recevait en gages sept florins et demi (la valeur de deux
bœufs gras), à Mosbach, une fille de basse-cour gagnait plus de 13 florins 5 • Les paysans mangeaient de la viande à tous leurs repas et de
nombreux témoignages allemands signalent leur robuste appétit
auquel ils donnent cavalièrement le nom de goinfrerie. Aussi, d'après
les comptes de Kloden, voit-on qu'à Francfort-sur-l'Oder, on mangeait
douze fois plus de bœuf qu'en 1802 6• Les paysans buvaient aussi
beaucoup de vin qui était même compris dans la nourriture assurée
aux servantes. On faisait des noces exubérantes et Wimpheling assure
qu'en Alsace certaines noces de village coûtaient le prix d'une maison
et d'un champ 7 • Les filles se mariaient plus tard que dans la bourgeoisie et la noblesse des villes, en général autour de leur vingtième
année *.
RIBAUDES ET CHAMBRIÈRES
Au dernier degré de l'échelle sociale, les ribaudes et chambrières
sont menées d'une poigne rude. Il est vrai qu'elles sont nombreuses :
la prostitution et le maquerellage connaissent en France une phase de
prospérité qui n'est dépassée qu'en Italie, mais dans un tout autre
style. La France produit des articles de série. On parque les professionnelles dans des quartiers spéciaux dont elles ne doivent pas franchir
les limites. On prend contre elles des édits somptuaires pour leur interdire les robes trop coûteuses : elles les tournent, du reste, en devenant
des femmes mariées qui embarrassent fort le prévôt. On les mène au
pilori quand elles enfreignent les règlements. L'entôlage, le vol grave,
sont purus de mort et les femmes, ne pouvant être pendues, sont enterrées vivantes. Ces risques professionnels ne découragaient personne.
Les chambrières, petites bonnes à tout faire qu'on recrutait au bureau
de placement de la rue Chanoinesse, donnaient rendez-vous dans les
caves aux étudiants, aux apprentis et à des comparses moins inno~
cents : on mangeait des tartes au fromage et on buvait du clairet pendant que les maîtres dormaient au-dessus. Les registres du Châtelet
* Cette prospérité n'était pas particulière à l'Allemagne. Sismondi donne des
indications analogues sur l'Italie, nous avons des recoupements pour la Bourgogne et d'autres témoignages pour 1' Angleterre a. Karl Marx avait été si intéressé par
ces chiffres qu'il les mentionne dans un chapitre du Capital 9 .
Du Q_uattrocenlo à la Renaissance
nous apprennent aussi qu'on faisait de petits cadeaux aux amis sur ce
qui traînait dans la maison : les gens du roi confondaient facilement
les chambrières trop faciles et les " filles amoureuses " qu'ils avaient
charge de surveiller 10• Les mêmes registres ne sont pas moins édifiants
du côté des plaignants. On y apprend que les clercs débauchés, les
moines paillards et les quadragénaires trousseurs ne sont pas une invention des écrivains satiriques : ils forment le fond d'une clientèle abondante dont les mésaventures n'éteignaient pas l'ardeur.
Si l'on s'en tient aux apparences, on semblait vivre dans un temps
de mascarade et de folie. " La triple folie du plaisir, du luxe et de
l'amour semblait emporter tout comme dans un tourbillon "• dit sévèrement un historien 11• Il est certain qu'on s'amusait. Les fêtes des
princes étaient en même temps des liesses populaires. Dans le Paris
du xv• siècle, les insolences des grands de Bourgogne, les fortunes
scandaleuses des bourgeois qui prêtaient au roi, les aventures du
duc Louis d'Orléans, aussi nombreuses et aussi brillantes que plus
tard celles du duc de ruchelieu, les promenades de ce play-boy avec la
reine Isabeau sous des ombrages discrets, tout cela alimentait un
acte d'accusation permanent que la violence des passions politiques
palliait ou amplifiait. Mais tout changeait avec les temps et avec les
lieux. Paris lui-même avait été calme, au début du règne de Charles VI, au temps des sages Marmousets. Charles VII vit dans une vertueuse misère avec son quarteron de conseillers. Louis XI est entouré
d'un cabinet de triste mine et le bailli de Vermandois, chargé d'espionner la reine, fait un jour un rapport accablant parce qu'il a surpris
à la brune quelques seigneurs disant des vers auprès des dames d'honneur sans que les chandelles fussent allumées 12• La cour du roi n'existe
pas encore à cette date, et, hors les fêtes qui réunissent toute la noblesse,
les princes n'ont habituellement autour d'eux que le personnel de leur
maison : trois demoiselles ou dames d'honneur au temps de PhilippeAuguste, trente-quatre seulement pour Anne de Bretagne à laquelle
on passe toutes ses fantaisies parce qu'elle est riche ct héritière. La
conduite de ces fill es, leurs lectures, leurs occupations sont sévèrement
surveillées par la reine elle-même. Et ce xve siècle qui avait commencé
au milieu des fêtes et dans des rumeurs de scandale finit sur des frasques de pensionnaire parmi lesquelles deux mariages secrets paraissent
une effroyable exception 13•
LEs NOUVEAUX RICHES
La vie des cours n'est encore au xve siècle qu'un secteur de la << vie
élégante "· Le grand négoce, la spéculation sur l'argent ont créé des
<< nouveaux riches » qui ont des manières et un luxe de parvenus. Ce
Histoire des Femmes
luxe est sensible à Paris même où de grandes familles financières,
rivalisent avec les seigneurs. Il est plus visible encore dans les pays qui
se trouvent pratiquement en dehors de la guerre, la Flandre, la Bourgogne, et surtout l'Allemagne où le crépuscule du Saint-Empire
éclaire de tous ses feux les pignons dorés de Francfort, de Lubeck, de
Nuremberg. Les marchands y portent des chemises brodées d'or et
des pourpoints doublés de martre et d'hermine, leurs filles tressent
leurs longues nattes avec de lourds fils d'or, elles ont des coiffes serties
de perles rares, des robes et des manteaux de damas, elles se couvrent
de bijoux, et il est entendu qu'on n'a (( rien à se mettre>> si l'on ne peut
montrer sous sa robe de soie ou de velours les parements d'une chemise
tissée d'or. Le conseil de Ratisbonne en est réduit à édicter des prescriptions comiques : pas plus de huit habits complets, pas plus de trois
paires de manches par robe, pas plus de deux chaperons garnis de
perles et ne dépassant pas douze florins, prix pour lequel on pouvait
acheter trois bœufs bien gras 14.
Cette persécution des millionnaires était imitée par les diètes de
Lindau, de Fribourg, d'Augsbourg, dans les dernières années du
xve siècle. Les trousseaux étaient à l'avenant : Georges Wenter, bourgeois de Nuremberg, donne à sa fille qui se marie en 1485, six manteaux, neuf robes, dix-neuf voiles, trente bagues; un bourgeois de
Breslau offre une alliance de vingt-cinq florins 16• Les modes changent
constamment. On retrouve les manches longues comme des frocs de
moine qu'aimait tant le xrve siècle, puis soudain, elles deviennent
étroites et collantes, les robes ont des traînes immenses autour desquelles on voit les danseurs évoluer avec circonspection, puis un jour
les robes deviennent« abominablement courtes , et les prédicateurs évoquent le feu de Gomorrhe. Geiler, prédicateur de Strasbourg, demande
aux échevins d'interdire ces tenues indécentes. Il est vrai que les
hommes portent, de leur côté, les cheveux longs et bouclés qu'on voit
dans le célèbre portrait d'Albert Dürer; leurs chausses, pareilles à un
habit d'Arlequin, sont bigarrées comme la tablette d'un échiquier,
et Jean Butz bach qui fut ouvrier tailleur se souvient du temps où il
fallait broder sur les pourpoints des nuages, des étoiles, des dés, des
arbres, des lunettes, comme sur les chemisettes du Texas 16•
Les femmes rivalisaient comme elles pouvaient avec ces inépuisables
fantaisies. Elles se repliaient sur les chapeaux. Il y en avait de pointus,
fort longs, c'étaient les célèbres hennins; d'autres qui étaient de gros
bourrelets bariolés sertis de pierreries, de fleurs ou de plumes; d'autres
encore qui étaient des coiffes toutes droites et cartonnées n1ontées sur une
carcasse de fil de fer et qu'un ruban retenait sous le menton. Ces
joyeuses extravagances coûtaient des fortunes. Non contentes d'avoir
sur elle le prix de plusieurs troupeaux, une veuve de Heudorf vendit
tout un village pour porter à un tournoi un magnifique manteau de
Du Quattrocento à la Renaissance 8g
velours bleu 17• Un Italien visitant les villes d'Allemagne en 1468
mettait leur luxe et leur splendeur bien au-dessus de ceux des villes
d'Italie et s'écriait dans son enthousiasme que «les rois d'Écosse souhaiteraient d'être aussi bien logés que les moindres des bourgeois de
Nuremberg "·
GRANDS BOURGEOIS n'ITALIE ET n'ALLEMAGNE
L'Italie pourtant ne mettait aucune bonne grâce à se laisser distancer. Ses Médicis, après tout, valaient bien les Fuegger d'Augsbourg.
Côme de Médicis, républicain, milliardaire, banquier du pape et dépensant 400 ooo florins pour s'emparer du pouvoir (il est vrai que les
florins de sa république ne valent pas ceux de Francfort) est le plus
illustre exemplaire de la nouvelle aristocratie de l'argent. La fortune
est moins tapageuse à Florence qu'en Allemagne, elle s'applique
à des œuvres lourdes : peu de pourpoints bigarrés et de diamants
au jabot, les marchands gardent la longue robe sévère, fourrée, aux
plis graves, mais de r 450 à 14 78, on bâtit trente palais. Les femmes
n'en pâtissent pas, elles ont droit aux étoffes« peintes" :elles trouvent
tout naturel de porter sur la soie de leur manteau un perroquet et
quelques autres volatiles, des fleurs, des dragons, des pagodes. Ce sont
des « peintures faites à l'aiguille " et une robe vaut cent florins. Savonarole maudit en vain ces jouets de perdition. Après lui, les courtisanes tiennent le haut du pavé, escortées de ruffians et jouant les
prudes et les grandes dames. Les jours de fête, des tapisseries somptueuses ornent les jardins et les rues. Des chars représentant des
« tableaux vivants " défilent comme aux fêtes de Bourgogne et, aux
soupers des cardinaux, des cailles vivantes avec un bruit d'ailes
s'envolent des croûtes du pâté. Mais ce sont des jeux du cirque pour
le peuple. Il y a de la gravité sous le luxe florentin et quelque chose
de plus intime qu'en Allemagne. La Seigneurie impose encore des
règles strictes pour limiter le luxe des cortèges de mariage. Les palais,
les jardins intérieurs sont plus riches que les façades : les gens riches
ont des volières d'oiseaux rares et jouent avec de jolies petites bêtes de
luxe dans leur jardin.
Florence est plus politique, Rome est plus princière. Elle a ses
courtisanes, spécialité illustre née des circonstances. On s'ennuyait
fort à Rome, capitale de célibataires. Des femmes intelligentes comprirent que les cardinaux avaient besoin de se délasser par d'aimables
conversations des soucis du gouvernement. On aurait tort de voir là
quelque préoccupation basse et grossière. Les plus fameuses courtisanes de Rome étaient, si l'on peut dire, des geishas occidentales
dont l'esprit et la culture comptaient autant que le charme. Elles
Histoire des Femmes
avaient des caprices de grandes dames ct il était fort difficile de leur
être présenté. Leur triomphe fut ce concile de Constance qui se tint
de 1412 à 1418 dans lequel les cardinaux et les prélats furent accompagnés d'un régiment de quatorze cents aventurières, plus belles et
plus altières que les plus grandes dames de nos royaumes. On y battit
de loin le record établi vingt ans plus tôt, en 1394, à la Diète d'Empire
de Francfort, où les ducs et les princes durent se contenter de 8oo courtisanes, qui représentaient toutefois le tiers de la population féminine
du lieu en âge d'être aimée.
Ce xv• siècle, tout papillotant de chamarrures et de cabochons,
avait pourtant un fond de sérieux et de bonne grâce qui est peut-être
sa véritable physionomie. Marguerite Van Eyck, sous sa coiffe bardée
de fil de fer, a la mine d'une bourgeoise volontaire et fort prude, et
il serait bien étonnant qu'elle ne fût pas allée à la messe tous les
matins. Barbe Morel, sa contemporaine, épouse d'échevin, a un profil
de jeune fille timide, une poitrine modeste, et à côté d'elle le peintre
a représenté ses onze enfants. Ce n'était rien : la mère d'Albert Dürer
avait dix-huit enfants et Dürer, nous racontant sa vie, ne semble pas
regarder ce résultat comme une portée miraculeuse. Elle eut la vie
d'une sainte femme et Dürer parle de ses parents, de leur travail, de
leur souci de moralité, de leur sens civique et religeux absolument
comme on pourrait parler d'une sérieuse famille allemande du temps
de Bismarck ou de Guillaume Il.
Un Allemand vertueux a sondé les reins et les cœurs. Il n'a trouvé
qu'une seule épouse infidèle à Francfort pendant le xv• siècle et
dix cas de bigamie dont les coupables furent chassés de la ville à coups
de fouet 18• Le même historien est aussi rassurant sur Nuremberg,
bien que les grandes villes lui inspirent de la défiance. Ces statistiques
sont trop belles pour être complètes et je ne crois pas plus ce comptable
que son confrère qui dressait la liste des maris bafoués du Sénat.
Mais ce filigrane de vertu apparaît à travers d'autres trames. Sous
son orgueil marchand, Florence a quelque chose de puritain qui
évoque déjà les grandes dynasties bourgeoises. Lucrezia Tornabuoni,
fille d'une grande banque associée aux Médicis, femme de Côme
du même nom, grand'mère de deux papes, mène une honnête et
sage vie de famille dont la principale distraction est d'écrire des
poésies pieuses. Alessandra de Bardi qui fut une des femmes les plus
admirées de Florence est la première levée dans sa maison, coud la
soie et veille au ménage, s'interdit de se mettre à la fenêtre et lorsqu'elle reçoit présente elle-même les plateaux de confiserie, une
serviette de linon sur l'épaule, en faisant une jolie révérence. Catherine Soderini, jeune tante de Lorenzaccio, qui attira à son insu le
duc Alexandre dans la chambre où était posté son assassin, passait
pour une jeune femme d'une vertu inexpugnable. Ces maîtresses de
Du Qjwtlrocento à la Renaissance Bs
maison de vingt-deux ans sont sages, sérieuses, soucieuses de leurs
responsabilités. Agnolo Pandelfini ayant invité des parents, s'aperçoit
que sa femme s'est fardée. Il la gronde et elle pleure en essuyant son
fard. Cette coquette timide prend son métier de matrone au sérieux.
Elle est tôt levée le matin, elle surveille les domestiques, elle doit
savoir faire la cuisine : si elle a un cuisinier, elle s'instruira auprès de
lui, elle doit être capable, à la campagne, d'apprêter elle-même un
repas délicat. Les repas de famille sont simples, même chez de grands
bourgeois. La femme et le mari mangent dans la même assiette et
boivent dans le même verre, on ne mange de viande que le dimanche,
le repas de la semaine est d' « herbes "' qui sont nos légumes, de confitures et de fruits. Mais on se sert déjà de fourchettes au temps où le
reste de l'Europe mange avec les doigts. Quand on reçoit, les invités
sont peu nombreux: de trois à neuf. Et le repas a souvent lieu au jardin
ou sur quelque terrasse à l'ombre qui donne sur ce jardin. On se croirait au xrxc siècle si les maris n'avaient pas des soutanes qui leur
tombent jusqu'aux pieds.
LES SOIRÉES DE StRtFONTAJNE
Les genlilshommes campagnards font particulièrement bonne
figure dans ce tableau de la vertu du siècle. Nous avons une touchante
image d'un mari patient et d'une charmante jeune femme, qui nous
fait entrevoir, en plein xv• siècle, au milieu même de la Guerre de
Cent Ans, une de ces oasis de paL'< et de bonheur que les siècles
passés préservaient plus souvent qu'on ne croit, pourvu qu'ils ne
fussent pas sur les routes des armées. C'est la retraite que s'était
faite au pays de Bray, à la limite de la Normandie, en son château
de Sérifontaine, un grand seigneur contemporain de Louis d'Orléans
et de Philippe de Bourgogne et qui prétendait ne pas se mêler de leur
querelle. Il se nommait Renaud de Trie, il avait servi, occupé de
grandes charges et s'était retiré sur ses vieux jours avec une femme
sensiblement plus jeune que lui en ce château où l'on menait bonne
et large vie. Nous connaissons cette existence par le récit qu'en a
laissé l'écuyer d'un ambassadeur espagnol qui se trouva si bien de
l'hospitalité de Sérifontaine qu'il y demeura plusieurs mois 19• Le
bon seigneur Renaud de Trie était un sage, ses appartements étaient
séparés de ceux de sa femme, il s'occupait de ses chevaux et de ses
chiens et voulait que ses invités fussent heureux. Madame avait de
son côté dix demoiselles de bonne maison qui n'avaient d'autres
fonctions que celle de l'accompagner et de la distraire. Et voici quelle
était l'ordonnance des plaisirs de la journée.
«Le matin, après son lever, la dame allait avec ses demoiselles à un
86 Histoire des Femmes
bosquet, lequel était près de là, chacune avec son livre d'heures et
son rosaire. Elles s'asseyaient à l'écart l'une de l'autre, et ne parlaient
pas tant qu'elles n'eussent achevé de prier. Ensuite elles cueillaient
fleurettes et violettes; elles s'en revenaient au palais et allaient à la
chapelle où elles entendaient une messe basse. Sortant de la chapelle,
elles prenaient un plat d'argent sur lequel il y avait des poules, des
alouettes et d'autres oiseaux rôtis, et mangeaient, et laissaient ce
qu'elles voulaient, puis on donnait le vin. Cela fait, Madame chevauchait avec ses demoiselles sur des haquenées les mieux harnachées
et les meilleures qui puissent être, et avec elles chevauchaient les chevaliers et gentilshommes qui pouvaient se trouver là; et ils allaient
se promener quelque temps par la campagne, faisant des chapeaux
de verdure. Là, on pouvait entendre chanter par voix diverses et bien
accordées lais, deslais, virelais, et chasses, rondeaux, complaintes et
ballades, toutes les sortes de chansons que les Français savent composer
avec un grand art. Je vous déclare que, si celui qui s'y voyait
eût pu toujours le faire durer, il n'aurait pas voulu d'autre
paradis. "
Ensuite, on revient, on dîne en devisant. « Pendant le repas, il y
avait des jongleurs qui jouaient agréablement de divers instruments.
Une fois les grâces dites et les tables enlevées, entraient les ménestrels,
et Madame dansait, et chacun des siens avec sa demoiselle ... On
apportait les épices, on servait le vin, et on allait faire la sieste ...
Après la sieste, on montait à cheval; les pages arrivaient avec des
faucons ... Quand on avait battu la vallée, Madame, et tout le monde
avec elle, mettait pied à terre dans un pré; on sortait (des paniers)
des poules, des perdrix froides, des fruits, et tous mangeaient et
buvaient, et faisaient chapeaux de verdure, puis on chantait de très
belles chansons et l'on revenait au château.
« A la nuit, on soupait, si c'était l'hiver. Si c'était l'été, on mangeait
plus tôt, et après cela Madame allait s'ébattre à pied par la campagne,
et on jouait aux boules jusqu'à la nuit; après quoi on se rendait dans
la salle avec des torches et alors venaient les ménestrels. On dansait
bien avant dans la nuit; puis après que le vin et les fruits avaient été
servis, on prenait congé pour aller dormir. Cet ordre que je vous ai
dit s'observait tous les jours. >>
Cet oasis n'est pas plus un paradis unique qu'il n'est un lieu miraculeusement épargné par la guerre. A Domrémy, bourg à l'écart des
routes, les filles à la même époque se font aussi des chapeaux de fleurs
autour de l'arbre qu'on appelle l'arbre des fées : c'était le temps où
Jeanne d'Arc avait douze ans. Les pique-niques sur le gazon fleuri,
les promenades d'où l'on revient à cheval, le faucon sur le poing, en
chantant les dernières chansons, ce sont exactement les jeux auxquels
se livre cette gracieuse « brigade " que Boccace nous dépeint et où
Du Quattrocento à la Renaissance
l'on raconte pour finir la journée les contes du Décamiron. Et nous
voyons bien, par ces contes mêmes, qu'il existait dans les villes riches
des " brigades », comme l'on disait, c'est-à-dire en réalité des clubs
de jeunes femmes et de jeunes gens qui se livraient à des passe-temps
semblables : lesquels nous retrouvons en ces gracieuses miniatures
ou même en des fresques célèbres qui nous montrent au flanc d'une
montagne la file de ces cavalières suivies de leurs compagnons ou dans
quelque verger en fleurs leur groupe nonchalant. La place des maris
n'est pas trop clairement indiquée dans cette affaire. C'était pourtant
une bien douce manière de vivre et qui fait douter singulièrement du
sens de ces grands mots de guerre et de désastre et de malheur et
encore d'immora]jté que l'histoire épingle sur des années qui ont eu,
en réalité, un tout autre contenu : car après tout, Sérifontaine était
en Normandie, province occupée et à quelques lieues de Beauvais
qui avait en cc temps Pierre Cauchon pour évêque.
JEUNES FILLES
Un autre témoignage nous a été laissé par un gentilhomme campagnard assurément moins somptueux dans son hospitalité que le
seigneur de Sérifontaine. Le chevalier de La Tour Landry écrit un
livre pour l' éducation de ses filles. Il veut les mettre en garde contre
les pièges des hommes ct les dangers du sentiment. C'est un bon
père et d'une moralité assez roide. Il prétend que ses filles ne s'attendent pas à rencontrer l'amour dans le mariage, bien qu'il ne s'oppose
pas à cette heureuse conjonction, si elle peut sc réaliser. Or, pour
enrichir cette morale de quelques exemples, cc bon père n'hésite
pas à conter à ses filles des histoires que Boccace n'eût pas osé écrire
et qui auraient beaucoup de succès dans un mess de sous-officiers.
C'est le ton de l'époque, ne nous étonnons pas. Les filles n'en sont pas
moins tenues sévèrement. Mademoiselle marchera dans la rue aussi
gravement qu'une quakeresse : " la tête droite, les paupières basses
et arrêtées, la vue droit devant soi quatre toises et bas à terre, sans
regarder ni épandre le regard ». Dans l'église où croisent maints
beaux jeunes gens, même contenance ferme ct l'on se gardera surtout
de" tourner la tête comme une belette ». Le père a pourtant quelque
teinture romanesque en la cervelle. Il admet qu'après le mariage, ses
filles puissent prendre plaisir à agréer les hommages de quelque
cc serviteur ))' en toute honnêteté. On voit que l'amour courtois avait
essaimé en province. Mais la mère ne l'entend pas ainsi. Elle n'admet
l'amour ni dans le mariage ni autrement. Cette fière matrone dirait
volontiers ce mot que Balzac répète dans un de ses romans d'une fille
bien élevée, qui ne savait de l'amour que cette définition :"Une vilaine
88 Histoire des Femmes
chose sale pour laquelle on chasse les servantes quand elles en sont
soupçonnées. >>
Un deuxième témoin, l'auteur du Ménagier de Paris n'est pas moins
rigoureux. Il est vrai qu'il en avait de bonnes raisons, étant un quadragénaire qui avait épousé une Agnès de quinze ans et écrit pour son
instruction. La jeune proie de cet Arnolphe est toute obéissance. Elle
a demandé elle-même ce guide-âne. On lui apprend l'usage de toutes
ses clefs dont elle est très fière, les règles de la dépense, la tenue d'une
maison :je la soupçonne de jouer à la dame. Elle a le droit de danser
et chanter avec ses amies, faire des chapeaux de fleurs, soigner dans
son jardin ses roses et ses violettes. Mais dans la rue tenue discrète,
prudes dames pour l'accompagner, robes exactes et confortables, sans
excès tapageur. Ce docte mari n'a pas laissé le roman courtois prendre
pied à son logis : il apprend à sa femme de jolies prières et souhaite
manifestement que sa culture n'aille pas au-delà. Voici, en revanche,
les plaisirs qui lui sont réservés : elle préparera bon feu et bonne
soupe à son mari lorsqu'il rentre de voyage, robe chaude et draps
blancs, elle veillera qu'en sa chambre il n'y ait pas de puces, pour quoi
on lui donne plusieurs recettes, et finalement ce conseil pour le bienêtre de tous les deux : «dans les nuits d'hiver qui sont froides, couchezle entre vos mamelles, bien couvert ». On ne sait pas comment finit
ce paradis conjugal : c'est dommage. Notez seulement que le fin
matois qui distribue cet enseignement se réservait quelques privilèges
dont une anecdote exemplaire témoigne. Il conte avec attendrissement qu'un de ses amis avait une liaison avec une pauvre lingère. On
le voyait peu au logis. Sa femme apprit l'aventure. Sa seule vengeance
fut de donner quelque argent à la lingère pour que son mari eût un
bon feu et des vêtements douillets dans la chambre inhospitalière où
il s'ébattait secrètement. Les épouses de quinze ans étaient dans ce
temps-là de bien innocentes créatures pour qu'on pût leur prêcher un
pareil Évangile.
Quelques jeunes filles étaient tenues moins sévèrement. On peut
même trouver qu'elles jouissaient d'une indépendance qu'on n'aurait
guère imaginée chez des filles de famille du xv• siècle. L'histoire
vraie que nous conte le bon poète Guillaume de Machaut est un document curieux sur la bonhomie et la liberté avec lesquelles on en usait.
Il avait soixante ans quand une jeune fille d'excellente famille entreprit avec lui une correspondance amoureuse. Il était borgne ct goutteux : elle avait dix-huit ans et s'appelait Péronelle. Ils s'aimaient
fort tendrement et Péronelle tint absolument à ce que son poète
racontât leur idylle dans un Hvre qui s'appelle le Livre du Voir-dit.
Elle dormait sur son épaule sous un cerisier. Il l'embrassait doucement
sur la bouche et la caressait discrètement. Ce ne sont pas là bien grands
exploits : or, tout cela se passait en présence d'une belle-sœur,
Licence eden-75-2e0e25cc0122462e-b17ebcace77e4145 accordée le 11
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Du Q_uattrocento à la Renaissance 8g
d'une femme de chambre et d'un secrétaire qui trouvaient ce flirt
très touchant. On décida d'aller à la foire du Lendit un jour de pèlerinage. La chaleur était grande, on prit une chambre à deux lits chez
un bourgeois. Dans l'un des lits se coucha la belle-sœur qui sert
évidemment de chaperon. Dans l'autre Péronelle et sa femme de
chambre qui mirent le poète entre elles deux. On fit la sieste dans
ces conditions agréables. A la fin du pèlerinage, il fallut se séparer.
Le bon poète eut en cette circonstance un des privilèges de l'amour
courtois : il eut le droit de venir éveiller la belle dans son lit pour lui
dire adieu. Ces jeux se passaient en famille : et le poète ajoute « en
onnesteté ».Il n'y a aucune raison de ne pas l'en croire. Et je ne comprends pas bien pourquoi le savant professeur Huizinga, rapportant
cette histoire charmante, se demande« après ce récit sans détour, ce que
Péronelle pouvait encore refuser à son poète 20• Ses étudiantes le savent
sûrement mieux que lui. Guillaume de Machaut écrivait cela en 1362 :
son aventure prouve au moins que la liberté des jeunes filles de son
temps n'était pas moins grande, en dépit de leurs duègnes, que celle
de leurs arrière-grands-mères qui recevaient si cavalièrement des
visitew·s à leurs bains.
L'histoire de Guillaume de Machaut ne doit pas nous faire illusion :
au xv• siècle, le fameux amour courtois a perdu beaucoup de terrain.
On s'en persuade mieux encore quand on relève le ton qu'on employait
et la vigoureuse gaillardise qui régnait dans les usages et le vocabulaire et que les femmes toléraient très patiemment.
Quelques coutumes héritées du moyen âge donnent le ton des
plaisanteries habituelles. Le matin des Saints Innocents, les garçons
vont surprendre les filles dans leur lit : on les découvre, on les lutine
et toute la famille de rire joyeusement. On continue à donner un bain
dans une belle cuve d'eau chaude aux gens qu'on invitait, on leur
offrait même une collation. Des femmes recevaient des visites le matin,
étant encore dans leur lit. Rappelons qu'on couchait presque nu :
l'iconographie sur ce point ne confirme pas toujours les affirmations
de certains médiévistes, il est probable que beaucoup de gens portaient
un pagne, mais le buste était fort découvert. Aux jours de !etes, les
grasses plaisanteries des épithalames dépassent tout ce qu'on peut
imaginer, elles faisaient bien rire et n'étaient complètes qu'avec les
«joyeusetés , des jours de noces : les amis du marié faisaient la sarabande autour de la chambre nuptiale, les commères au matin exigeaient de bonnes preuves. Eustache Deschamp dans un conte en
vers nous montre quatre jeunes filles qui mènent grand train à la
porte d'une jeune mariée, afin d'empêcher le mari de dormir pour le
plus grand profit de la jeune épousée 21• Froissart nous dit à quelles
plaisanteries gaillardes se livraient les jeunes compagnons du roi
Charles VI lorsqu'il épousa cette Isabeau de Bavière dont il était si
go Histoire des Femmes .
amoureux. Ces plaisanteries étaient aussi faciles que grasses. Il y
avait quelque chose de très pqysan encore dans cette noblesse somptueuse du xve siècle : ce sont de gros chasseurs qui s'amusent *.
On trouve très drôle, par exemple, qu'aux fêtes du duc Jean de Bourgogne et de Charles le Téméraire qui sont citées pour leur éclat dans
toute l'Europe, il y ait des farces et attrapes destinées aux toilettes
des invités ; on passe dans une galerie où des automates accueillent
les arrivants en les battant avec des verges, en les couvrant de farine
ou de suie, en les arrosant d'eau. Le plus beau moment est à la sortie
de cette galerie ; on a disposé là, selon la description du livre de
comptes, « ung engien pour moullier les dames en marchant par
dessoubz " 22• Ces excellentes plaisanteries témoignaient d'une honnête
simplicité de cœur.
Ce xve siècle ressemble à un carnaval bruyant et bigarré, coupé
d'intermèdes de violence ou de folie, ou de défilés étranges où se
mêlent la superstition et l'obscénité. L'Église laisse faire des processions grotesques que des clercs suivent avec componction, hilares
sous leurs déguisements. On fait des lieues pour de pieux pèlerinages
au terme desquels les pèlerins se sanctifient en couchant pêle-mêle
pour la nuit. Les confréries paysannes organisent des banquets dans
les églises qui sont les seules grandes salles disponibles et la réunion
se termine par des refrains gaillards. A la Fête Dieu d'Aix-en-Provence, accourent toutes les courtisanes du Midi et les pénitents en
cagoule tripotent des nymphes à moitié nues. A la Saint-Martial
à Limoges, à la Saint-Jean ailleurs, on mène des danses obscènes sur
les parvis, on se déguise en échangeant ses vêtements et la douceur
des soirs d'été n'arrange pas les choses. On joue dans les cimetières
aux boules et à la paume. On se promène pendant la messe, car il n'y
a pas de chaises à l'église, on flirte, on parle d'affaires, et l'on fait tant
de bruit qu'on n'entend même pas chanter l'office. Les prostituées se
pavanent dans l'église ou s'offrent sur le parvis. On vend des images
obscènes les jours de fête. En revanche, personne n'assiste aux vêpres
qu'on célèbre dans une nef sonore et vide. Mais les maquerelles
attendent les jeunes filles à la sortie de l'église et il n'est point de
pèlerinage dans lequel elles n'arrangent des affaires fructueuses.
Les filles dans le peuple grandissent dans un abandon presque
total. Clichtone, moine de Cluny, se plaint à la fin du siècle que rien
ne soit prévu pour les instruire ou les occuper, que les cas de séduction soient très nombreux, que la dépravation précoce soit fi·équente 23•
Les servantes d'auberge se prostituent, les prêtres ont des concubines
* Le poète Jean Régnier fait une ballade à la demande d'une duchesse de Bour- gogne et de ses femmes : elles rient comme des lavandières par-ce que, dans cette ballade, la blanchisseuse Denise, lavant son linge de toile à la rivière, chante au refrain !<il n'est bon ouvrage que de Reins» (c'était Reims qu'on écrivait ainsi).
Du Quattrocento à la Renaissance
et les évêques doivent renouveler dans la Pragmatique Sanction les peines
disciplinaires prévues et rarement appliquées. Le vénérable Ambroise,
abbé général des Camaldules, adresse au pape Eugène IV, après
une inspection, un rapport accablant sur les désordres des couvents.
En même temps, ces hommes si tumultueux, si pressés de sève, si
bouillonnants de toutes les formes de la vie, vivent dans une continuelle promiscuité avec la mort. Le thème de la danse macabre est
répété partout, les livres, les fresques, les bas-reliefs leur remettent
constamment la mort sous les yeux. Les ossements même leur sont
familiers, ils les manipulent avec une étonnante désinvolture. On fait
bouillir les cadavres des grands personnages qui meurent loin de chez
eux avant de transporter les os et Je cœur dans une caisse. Au cimetière des Innocents, devenu trop petit, au cœur de Paris, les fossoyeurs
déterrent constamment des débris de squelettes pour faire de la place
et les entassent dans les petites niches du charnier. Tout le monde va,
vient, regarde, il y a des boutiques entre les niches et des prostituées
sous les arcades. Les supplices sont des spectacles, d'ailleurs soignés
par le gouvernement, panem et circmses. Les princes ont leurs astrologues,
Louis d'Orléans était accusé de s'entourer de sorciers : les cardinaux
italiens ont leurs poisons, les particuliers leur bravi. Les fous du mysticisme ne sont pas moins achalandés que les autres. Les flagellants
sortent leur grande croix et mènent de village en village leur procession délirante pour conjurer la peste ou la famine. Derrière eux, on se
rue en pénitences, en aumônes, en macérations de tout genre. De
temps en temps apparaissent des maniaques de la pureté. Sainte
Colette a une horreur physique de tout ce qui est pollué : cela commence aux crapauds et va jusqu'aux femmes qui ont été souillées par
le contact ignoble du mâle. Jean de Varennes, que son archevêque
finit par faire enfermer, exigeait pour le salut la chasteté la plus
rigoureuse et soutenait qu'aucune femme en France n'était chaste
et qu'un bâtard ne pouvait en aucun cas être sauvé.
LES DERNIÈRES HÉROINES
Dans ce siècle vigoureux, les femmes ne sont pas moins héroïques
qu'autrefois, mais elles ont moins d'occasion de l'être. Leurs responsabilités de capitaine ont disparu avec les fiefs. Les siècles suivants
verront des reines gouverner ou réclamer leurs royaumes, mais ils
ne verront plus une comtesse de Champagne siéger parmi les barons
au conseil du roi, ni une comtesse d'Evreux ordonner des sièges ou
des expéditions.
Histoire des Femmes
jEANNE n'ARC
Le destin de Jeanne d 'Arc ne doit pas nous abuser. Il confirme
seulement l'impuissance des femmes au xv• siècle. Elle étonne ses
contemporains dans le rôle qu'elle a pris, mais elle ne réussit ni à les
convaincre ni à les entraîner. Sa légende, fabriquée après coup dans
la boutique féministe de Christine de Pisan et dans celle d'Alain Chartier, déforme les faits et méconnaît gravement les conditions politiques de la guerre. Jeanne d'Arc persuada le roi qui en était aux
expédients, mais elle ne persuada ni La Trémouille ni Richemont,
têtes politiques qui savaient fort bien que la négociation avec le duc
de Bourgogne était la clef du dénouement. On ne lui confia avec
réticence qu'une colonne médiocre dont elle n'avait pas le commandement. Au demeurant, on se défiait d'elle et de deux autres illuminées qui avaient aussi leurs partisans, chevauchaient comme elle en
habit d'homme, se déclaraient inspirées et dont elle parle avec beaucoup de mauvaise humeur à son procès. Orléans n'était pas équipée
pour soutenir un siège et fut évacuée après une escarmouche de deux
éléments de sa colonne. L'image de l'assaut, étendard au poing, est
sujette à caution : certains disent que Jeanne avait pénétré dans la
ville la veille sous un déguisement. Mais elle avait un instinct étonnant des symboles. La surprise sur Orléans était un coup de maître,
car Orléans, qui n'est rien en elle-même, est pour le public à cause de
san nam, la capitale des Armagnacs, comme ville et apanage du duc
Louis d'Orléans dont l'assassinat avait été le signal de la division du
royaume. Même chose pour Patay qui n'est qu'une petite rencontre :
mais le sacre à Reims frappa mortellement la propagande bourguignonne qui accusait Charles VII de bâtardise.
La portée de ces interventions sans risque dépassa infiniment dans
les deux cas l'enjeu modeste qu'on avait fait. Mais quand Jeanne d'Arc
veut aller plus loin, on voit clairement la faiblesse de sa position et la
pauvreté des moyens qu'on lui confie. Personne n'y croit, elle va
d'échec en échec, et, quand elle est prise, personne ne s'émeut :
ce n'est pas ingratitude, c'est que l'affaire manquait de sérieux et
que le personnage parut à tout le monde une petite agitée sans conséquence, l'inspiratrice d'un corps franc. Les Anglais tenaient à ce
qu'elle fût une sorcière à cause du sacre de Reims, elle fut à son procès
admirable d'insolence, de sang-froid, de courage, mais la Normandie
ne se souleva pas à cause du supplice de Rouen et le patriotisme ne
pousse pas tout d'un coup en France, en l'honneur de Jeanne d'Arc.
Son souvenir ne resta que dans quelques cœurs.
Trente ans plus tard, Sébastien Mamerot, bien qu'il soit le chapelain d'un descendant des compagnons de Jeanne d'Arc, ne croit pas
•
Du Q.ualtrocento à la Renaissance 93
pouvoir la joindre aux « neuf preuses » que les cours d'amour avaient
choisies dans l'histoire 24 • Chastellain citant dans un « mystère »
les « libérateurs » du royaume ne la mentionne pas non plus 25 • Et
cent cinquante ans après sa mort, Brantôme passant en revue les
femmes héroïques, lui consacre trois lignes, alors qu'il écrit trois
pages enthousiastes sur les femmes de Sienne et toute une page sur
Catherine Sforza.
La Trémouille ne vit pas le triomphe de sa politique, mais Richemont vécut assez pour être le vainqueur de la guerre de Cent Ans.
Il la gagna comme il l'avait dit, au rebours des méthodes de J eanne
d'Arc, en détachant les Bourguignons des Anglais par les concessions
de sa diplomatie. Il accepta une solennelle amende honorable où les
responsables de la mort de Jean sans Peur furent pendus en effigie,
on inscrivit partout que les Bourguignons avaient soutenu la« guerre
du droit » et le triomphe de !ajuste cause s'exprima par l'érection d'un
grand nombre de monuments expiatoires. Charles VII aurait pu
dire le premier : « Paris vaut bien une messe ». Quelques années plus
tard, les Anglais évacuaient la France sans combat, n'ayant plus
aucune chance après la défection des Bourguignons. La gloire de
Jeanne d'Arc commença beaucoup plus tard, quand ses contemporains
eurent disparu. Ils savaient trop bien que la brave petite paysanne
n'avait été prise au sérieux par personne, qu'elle n'avait jamais
commandé d'armées, que son zèle était loin d'avoir été décisif, et
ses compagnons eussent été bien étonnés si on leur avait appris qu'elle
avait sauvé la France. Le patriotisme français resta longtemps un
sentiment très problématique et les Armagnacs et les Bourguignons
laissèrent au contraire un souvenir si vivace qu'au milieu du XIxe siè~
cles les paysans de la Bourgogne appelaient encore des « Armignats »
les gens qui n'étaient pas du canton.
Défions-nous des symboles. C'est une herbe qu'on broute souvent
sans la reconnaître. Michelet fait avaler sa drogue jacobine quand il
propose en Jeanne l'image du peuple qui sauve la patrie en refusant
le désespoir au moment où les grands n'espèrent plus. Nous savons,
hélas, que les nations sont délivrées et conquises par des colonnes
blindées qui sont les plus solides des actes de foi : et que les femmes
ont peu de part à cette opération. J eanne d'Arc mérite notre amour et
notre piété pour son courage, son entêtement de petite paysanne,
pour son insolence, pour sa confiance en Dieu, pour ses qualités humbles de petite héroïne de notre race. Que Péguy inscrive tout cela
sur son vitrail. Mais dans l'histoire des femmes, la naïve et mystique
équipée de Jeanne d'Arc prouve surtout qu'on a baissé le rideau sur
le temps des amazones. Elles ont disparu avec les barons. La dernière
d'entre elles n'est pas J eanne d'Arc, mais une femme quie st une survivante du moyen âge. Elle est peu vertueuse, elle n'a pas d'm·i-
94 Histoire des Femmes
flamme, elle n'a rien d'une sainte. C'est elle pourtant, et non Jeanne
d'Arc, qui fut la dernière des capitaines féminins. Elle s'appelle
Catherine Sforza.
CATHERINE SFORZA, COMTESSE DE FoRLI
Et maintenant, voici la vie de Catherine Sforza. La grand-mère
n'est pas de Domrémy : c'est une paysanne pauvre de Romagne,
vingt et un enfants, élevés en Spartiates, vivant en vendetta, cuirasses
aux murs. Le mari, chef de bande, célèbre par sa violence, qui donne
son surnom à la famille. L'un des fils, François, père de Catherine,
chef de bande lui aussi, fait un mariage d'amour avec une Visconti
de dix-sept ans, terrifie le Milanais, s'empare de Milan. Catherine
est sa fille naturelle. Elle est élevée en garçon avec ses frères, mariée
à quatorze ans à Girolamo Riario, neveu du pape Sixte IV della
Rovere qui leur donne la ville de Forli enlevée de force à ses seigneurs.
Girolamo est lâche, corrompu, indécis. Tant que le pape vit, l'opposition
se terre. Catherine habite un palais aux murs crépis de plâtre, bancs
le long des murs, coffres, poutres au plafond, tapisserie qu'on déroule
aux jours de fête. A la nouvelle de la mort du pape, l'opposition prend
les armes. Girolamo tergiverse. Catherine vient d'accoucher depuis
cinq jours, elle monte à cheval, s'enferme dans la citadelle, fait braquer les canons sur la ville. Puis elle fait arrêter les chefs des conjurés,
les interroge elle-même, envoie les procès-verbaux à son n1ari qui
s'est prudemment retiré à quelques lieues et qui, de là, renvoie le
dossier sans décider. C'est Catherine qui fait trancher la tête des chefs
sur la grand'place. Elle a vingt-cinq ans.
Quatre ans plus tard, nouvelle conjuration, soutenue secrètement
par le nouveau pape et les Médicis. Cette fois, Girolamo est assassiné.
Catherine surprise avec ses enfants et emprisonnée, le légat du pape
s'installe à Forli : mais les troupes de Catherine tiennent la citadelle
et les Sforza de Milan envoient une colonne. La décision est une question d'heures. Catherine, conduite devant la citadelle, pertuisane sur
la poitrine, s'arrange pour que le gouverneur fasse le sourd. On la
ramène trois fois, menaçant de la tuer, sans résultat. A la fin, elle
obtient d'entrer, sous prétexte de convaincre l'obstiné : aussitôt,
elle fait lever le pont-levis, braquer les bombardes. Le légat du pape
fait venir ses enfants, les installe bien en vue, sur la levée du fossé,
gorges nues et des épées sur la gorge : elle refuse de se montrer et la
citadelle continue à tirer. Le légat n'osa pas faire égorger les enfants,
la colonne de Milan approchait. Quelques heures plus tard, Catherine rentrait en triomphe dans sa bonne ville. Elle donna ses ordres
avec un sang-froid parfait, fit pendre ses ennemis, raser leurs maiIl
Du Qjtattrocento à la Renaissance 95
sons, et, pour l'exemple, elle fit déchirer sur une claie, à la queue d'un
cheval fougueux, le vieux père des conspirateurs qui avait quatrevingt -cinq ans.
Elle fut moins heureuse quelques années plus tard. On lui reprochait une liaison avec un de ses officiers. Catherine se souciait peu de
l'opinion, étant protégée par Ludovic le More, qui l'avait nommée
capitaine générale des armées milanaises en Romagne : elle visitait
les places, choisissait elle-même les positions à défendre, elle avait ses
propres condottieri, ses policiers, ses tueurs, elle commandait. Mais,
la catastrophe de Ludovic le More et les visées du pape Borgia
sur la Romagne renversèrent cette prospérité. César Borgia se préparant à marcher sur Forli, Catherine fit appel au patriotisme de ses
sujets qui fut tiède. Alors se révéla son caractère indomptable. Elle
organisa avec sa poignée de reîtres la défense de la Romagne, fit
amasser des vivres pour quatre mois, couper les conduites d'eau et
inonda la plaine. Les gens de Forli l'avaient abandonnée, une colonne
française se joignait aux troupes de César Borgia : Catherine ne
faiblit pas, elle s'enferma dans la citadelle. Elle dirigeait des sorties
furieuses, en cuirasse au milieu de ses mercenaires, frappant férocement d'une hachette terrible qui était son arme préférée. César avait
fait mettre sa tête à prix : elle lui répondit en le provoquant en duel.
Ses soldats l'adoraient, les Suisses et les Français de l'armée d'en
face l'acclamaient quand elle menait ses hommes. Ils avaient baptisé
leur plus grosse bombarde « Madame de Forli "· Elle avait trentecinq ans, elle avait grossi, elle fut trahie une fois de plus par son
goût des jolis officiers : son jeune amant livra une poterne au moment
de l'assaut. Elle se tenait toute droite dans la mêlée et se battit jusqu'au dernier instant. Quand elle vit tout perdu, elle donna l'ordre
de faire sauter la citadelle. On lui obéit trop tard, elle ne réussit qu'à
abattre la dernière muraille. Elle se réfugia dans le donjon autour
duquel elle mit le feu. Son héroïsme se retourna encore contre elle,
ses défenseurs fiHent aveuglés par la fumée. Quand on la prit, on la
fit sortir par la brèche pour la forcer à passer sur le cadavre de ses
hommes : elle marcha sur eux sans sourciller. Elle avait mis ses
enfants à l'abri pour que sa capture n'entraînât pas la perte de leurs
droits. César Borgia, furieux de cette précaution, la viola et l'enchaîna
pour l'emmener à Rome. On essaya de l'empoisonner, elle déjoua
le poison. Comme elle s'était rendue à un officier français, les Français
la réclamèrent. Le pape dut la remettre en liberté. Elle quitta Rome
secrètement, faisant dire qu'elle passait par la route, mais pour
éviter les tueurs placés sur son chemin, elle s'embarqua à Ostie sous
un déguisement.
Ce fut sa dernière aventure. Elle mourut à Florence en 1509,
vingt ans plus tard, pauvre, pillée par ses enfants. On a retrouvé son
g6 Histoire des Femmes
livre de cuisine sur lequel elle avait noté de belles recettes de poison.
Ses enfants ne régnèrent pas sur Forli, mais son dernier fils Jean des
Bandes Noires, reprit la tradition de la famille et fut l'un des plus
célèbres condottieri du xVIe siècle.
LES NEUF PREUSES
Cet implacable capitaine, n'est plus qu'une survivante. Elle défendait son fief, elle était souveraine en son canton. Grande différence
avec Jeanne d'Arc. Après elle, c'est l'adieu aux armes. La hachette de
Catherine Sforza ne fut pas définitivement enterrée, nous en aurons
quelques preuves solides. Mais c'était la fin des grandes entreprises.
L'héroïsme des femmes est surtout à la fin du xve siècle un thème
littéraire que des coups de trompette réveillaient de temps en temps
avec plus ou moins d'à-propos. La dernière manifestation de cet
héroïsme féminin fut aussi présomptueuse que gratuite. Le poète
Eustache Deschamps crut devoir rehausser « l'honneur des dames »
en offrant à l'admiration de ses lecteurs un groupe de« neufpreuses,
destiné à faire pendant aux « neuf preux » que l'histoire et le roman
représentaient comme les héros les plus illustres de l'humanité.
Cette idée fit fortune: on broda les neuf«preuses, en tapisserie et l'on fit
des « tableaux vivants ». Ces « neuf preuses », symbole du courage
indomptable des femmes, eurent malheureusement l'honneur de
recevoir à Paris le roi d'Angleterre Henri VI lorsqu'il vint s'assurer
de la soumission et de l'amour de ses nouveaux sujets. Personne ne
trouva cela étrange. Cent ans plus tard, Don Quichotte les révérait
encore et l'on entendit parler d'elles jusqu'au xvne siècle.
Ce culte fut de pure forme toutefois. Le temps de l'héroïsme était
passé. On en était aux doléances. Bertrade de Montfort et Aliénor
d'Aquitaine auraient été sans doute bien étonnées si elles avaient lu
ces paroles amères que Jean de Montreuil prêtait aux femmes dont il
s'instituait le défenseur : (( Nous, femmes innocentes, nous serons
toujours maudites par ces hommes qui se croient tout permis et croient
être au-dessus des lois, tandis que rien ne nous est dû. Ils sont entraînés
par une dépravation vagabonde et nous, si nous détournons tant soit
peu le regard, on nous accuse d'adultère. Nous ne sommes pas des
épouses et des compagnes, mais des captives faites sur l'ennemi et
des esclaves achetées ... » Et Christine de Pisan est plus touchante
encore quand, prenant la défense des femmes, elle borne ses prétentions à soutenir qu'il y a souvent des femmes honnêtes et même des
femmes intelligentes et ne réclame pour elles d'autre salaire de l'obéissance que la grâce de ne pas être battues.
Italie, xve siècle.
Fresque de Piero
della Francesca, détail ( Arrezzo. A/inari.
Giraudon) .
La Vierge couronnée,
de Carlo Crivelli et
deux jeunes filles de
Botticelli, détails (Milan, U:mvre. Violier,
Bulloz).
F!andres, xve siècle. Le changeur et sa femme, peinture de Quelllin Metzys (Louvre
Giraudon).
XIII
Du Quattrocento à la Renaissance (suite)
La révolution du xvi• siècle est probablement l'événement le plus
important de l'histoire de l'Occident. C'est une mutation, c'est une
éclosion, c'est une révélation : mais c'est aussi un cancer, un germe
qui ronge et détruit le vigoureux système de certitude sur lequel
reposait le monde chrétien, maladie de croissance dont nous ne sommes
pas sortis. L'arche vacille, le planisphère cosmique qui expliquait et
justifiait toute chose est un faux : Copernic a montré que la Terre
n'est pas ce cœur de toute la Création où Dieu a installé l'homme,
qu'il surveille comme un médecin et comme un père, qu'il sauve,
qu'il conduit et qui n'a qu'à se laisser conduire, certitude aveuglante
à partir de laquelle la morale chrétienne se déroule comme une
logique. Tout se démaille alors. La religion n'est plus qu'un acte de
foi, elle ne repose plus sur les faits, sur l'évidence apportée par la
structure de la Création. Cet acte de foi ne peut être que personnel,
l'autorité de Rome se trouve mise en question. Et la morale n'est plus
rattachée désormais par une amarre indestructible à une religion
ferme comme un roc. Elle dérive avec les différents actes de foi qui se
détachent comme des icebergs de la grande banquise romaine. Elle
dérive d'autant plus que la découverte du monde antique propose les
variantes de la morale que les hommes ont découvertes, quand ils
ne se croyaient pas tous malades et contrefaits et vacillant sous leur
fardeau originel, terrifiés de leur imperfection. La brume se lève sur
un paysage non chrétien dont les éloignements et les perspectives
apparaissent dans une lumière merveilleuse. Est-ce l'illusion séduisante
de l'erreur, est-ce la carrière qui s'ouvre devant l'homme quand
les chaînes sont brisées? Ces païens ne disent pas comme nous que
l'homme est né avec une marque d'infamie qu'un miracle seul a
effacée, que la vie et les plaisirs des sens sont des forces mauvaises
qui nous transforment en bêtes répugnantes. Ils proclamaient que le
monde était beau, que e~ · . e Grèce pouvait luire partout, ils
[' . &/'. ~ 1 ' '' ~ ·_;,
\ ft .. /.::...,-:
gB Histoire des Femmes
ignoraient le péché originel sur lequel étaient fondées non seulement
la morale chrétienne mais encore toute la sensibilité chrétienne.
Ce monde radieux qui s'élevait soudain était une symphonie. Rien
n'était mauvais dans cette belle création de Dieu, rien n'était marqué
d'un signe funeste. Il y avait un instinct noble dans tout animal supérieur, dans toute bête de race : ouvrez l'abbaye de Thélème à ceux
que le choix du sang et du cœur a prédestinés.
Ces idées nouvelles devaient avoir sur le destin des femmes une
grande influence. Finalement, cette morale nouvelle, toute imprégnée
d'éléments non chrétiens, fit sortir la femme de la position fausse dans
laquelle l'avait placée la condamnation chrétienne de l'amour. Elle
ne fut plus condamnée à être tantôt une souveraine avec laquelle on
jouait aux jeux absurdes de l'amour courtois, pâle décalcomanie de
la chevalerie, tantôt l'animal rétif et sournois que décrivent les
fabliaux. Elle fut définitivement présente dans la vie sociale, partenaire
indispensable dans cette ronde de la vie heureuse que le xv1• siècle
entraîne à travers ses jardins et ses bosquets, imposant dès lors comme
une règle de vie, comme un canon de la politesse, cette agréable
direction féminine que la châtelaine de Sérifontaine avait si habilement instaurée, domestiquant les hommes enfin, par les habitudes de
la politesse et des plaisirs, beaucoup mieux encore qu'en leur faisant
trotter l'amble de l'amour courtois.
Mais cette transformation ne se fit pas d'un seul coup. Elle exigea
plusieurs mises au point qui sont des phases importantes de l'histoire
des femmes pendant le siècle de la Renaissance.
LE CoNCILE DE TRENTE ET LE MARIAGE
Un premier événement historique eut pour les femmes des conséquences dont il ne faut pas s'exagérer la portée immédiate, mais qui
ne furent pas négligeables ensuite : ce fut ce célèbre Concile de Trente
dans lequel l'Église établit les principes du « redressement moral »
qu'elle opposa à la Réforme. Le Concile de Trente fixa notamment
la législation canonique du mariage sous laquelle nous vivons encore
aujourd'hui, il tenta de faire disparaître des abus qui paraissent avoir
été fréquents avant le xv1° siècle, et, à ce titre, il mérite d'être mentionné ici.
Le mariage, avant le Concile de Trente terminé en 1563, était
principalement une opération civile qui se décomposait en plusieurs
actes distincts. Au commencement est l'initiative du père qui a une
fille à placer. Il entre en pourparlers avec une autre famille qu'il
choisit pour débattre des conditions. Les conditions arrêtées, les deux
Du QJwttrocento à la Renaissance 99
familles signent le contrat qui stipule la dot et ses échéances de versement. Pour les familles, l'essentiel est fait à partir de ce moment.
C'est après la signature du contrat qu'on voit un père écrire : «J'ai
marié ma fille » ou un garçon constater : « J'ai épousé une telle »,
bien que ni la fille ni le garçon n'aient souvent paru à la
signature.
Après ce premier acte vient le second, qui est la cérémonie des
fiançailles ou mariage a juturo. Cette fois, c'est le garçon qui intervient. En présence de témoins notables, il s'engage à prendre pour
femme la fuie désignée, dans un délai qui parfois n'est pas fixé,
lorsqu'il s'agit d'enfants par exemple, mais qui le plus souvent est
déterminé par une formule traditionnelle, mais de pure forme « dans
les quarante jours ». Les témoins sont choisis à volonté. Ils peuvent
être notaires, juristes, protecteurs de la famille, personnalités ou
prêtres. La fiancée est présente et reçoit cet engagement. Pendant
longtemps ces fiançailles solennelles sont regardées comme l'équivalent du mariage lui-même. Dans certains états de la législation,
des dédits importants sont prévus en cas de rupture de la promesse.
En plusieurs pays, les jeunes gens sont désignés dès lors sous le
nom de mari et de femme, et l'on croit même, en Angleterre
notamment, que les privilèges du mari commencent à partir de cette
date.
Enfin, le troisième acte est la confirmation de l'engagement précédent : il est Je mariage proprement dit, ou encore mariage a praesenti.
Cette confirmation sc passe également en présence de témoins, elle
consiste en un acte auquel l'Église attache une extrême importance :
le consentement réciproque. Ce consentement est symbolisé par
l'échange des anneaux. Le droit canon considère qu'en l'absence du
double consentement, le mariage est nul. Cette déclaration se fait en
présence de témoins notables également, soit dans la maison de l'une
des deux familles, soit sur le parvis de l'église, soit dans l'église eUemême, prise comme salle commune et non comme édifice ecclésiastique. Le curé peut être le témoin du consentement ou il peut être l'un
des témoins, il l'est généralement : il n'est pas présent en tant que prêtre, mais seulement en tant que notable. Les fiançailles et le mariage
ne sont, avant le Concile de Trente, l'objet d'aucun enregistrement,
à moins que les familles ne désignent un notaire pour prendre acte des
consentements. Quant à la bénédiction nuptiale, elle n'est qu'une
formalité facultative qui peut avoir lieu dans l'église tout de suite
après le consentement, mais qui a lieu souvent le lendemain, après la
consommation du mariage. Comme au moyen âge, elle n'est qu'une
sorte de porte-bonheur dont les époux se munissent pour leur expédition.
On mesure toutes les conséquences de cette situation. L'une des
100 Histoire des Femmes
plus curieuses (mais d'importance très secondaire) est le fétichisme
de la dot. Le conh·at étant le seul document qui reste dans toute cette
affaire, on voit beaucoup de familles pauvres constituer une dot,
même symbolique, pour qu'il reste un écrit. Une autre (également
d'importance secondaire) est le pullulement des témoins. On invite
le ban et l'anière-ban des parents, on mobilise toutes les personnes
de poids qu'on peut espérer retrouver plus tard : car, dans dix ans,
dans quinze ans, si l'on veut prouver Je mariage, il ne pourra être
prouvé que par témoins et il est capital de retrouver commodément
ces témoins. Mais surtout on comprend qu'il est facile de réaliser un
mariage discret et relativement facile de faire disparaître toute trace
d'un n1ariage antérieur. D'où les mariages clandestins qu'on constate
et qui ne sont pas des subterfuges de romancier. Le mariage est
nécessairement clandestin lorsqu'on craint une mesure de rigueur
de l'autorité paternelle. Il n'en est pas moins valable. Le garçon
prouve sa bonne foi en choisissant un témoin inécusable : Roméo
prend le P. Laurent, son confesseur, le prêtre le plus respecté de
Vérone. Des filles plus timides que Juliette exigent un enregistrement.
On va alors trouver un notaire. Brandileone, historien du mariage en
Italie 1 a retrouvé le constat suivant de 1528 : « Mario Battiferro
comparaît devant un notaire et déclare : la jeune fille m'a amené ici.
Je l'ai enlevée et épousée une première fois 2 et elle est maintenant
ma femme ... Je demande à tous les présents de bien vouloir tenir ma
déclaration secrète pendant quelque temps, car mon père ne sait rien,
il sera mécontent d'une si grande désobéissance et peut-être il me
ruinera... Mais par le moyen de quelque homme de bien peut-être
pourra-t-on l'adoucir et l'amener à ne pas s'irriter de ce que fai fait JJ .
On appelait ce mariage, un mariage par parole de présent. Esmein,
historien du mariage, prétend que des constats du même genre existaient en assez grand nombre en France et qu'après l'édit de Blois de
15 73, on dut faire défense expressément aux notaires d'en recevoir à
l'avenir : défense qui fut peu observée, estime-t-il 3 •
La proportion de ces mariages clandestins est impossible à établir,
bien entendu. Ils étaient nombreux, c'est tout ce qu'on sait. Les
guerres de religion, période troublée, furent l'occasion de mariages
forcés. Ces abus n'avaient pas tous la passion pour excuse : le duc de
Mayenne en 1582 n'hésitait pas à faire enlever Anne de Caumont
La Force, riche héritière de douze ans, pour la marier, selon ce procédé cavalier, à l'un de ses fils, vaurien du même âge que ce pactole
permettait d'établir. Une commission envoyée en Guyenne la même
année sous la direction du président De Thou fut épouvantée du
nombre d'unions qui s'étaient faites ainsi << à la cloche de bois >J ,
Luther, de son côté, permettait le divorce. Bref, on s'approchait à
grands pas d'un âge d'or où il suffirait de murmurer poliment quelque
Du Quattrocento à la Renaissance 101
assurance vague à l'oreille d'une jeune fille et de s'en débarrasser
ensuite tout aussi facilement*.
La bigamie, hautement favorisée par ce mécanisme archaïque du
mariage, est encore plus difficile à constater •. Elle était sévèrement
réprimée par les lois. Molière a tout à fait raison de dire en musique
qu'elle est« un cas pendable ».Jannsen mentionne plusieurs exécutions
de bigames en Allemagne à la fin du xvi• siècle. Il y en a des exemples
dans les contes du Bandello. La plupart du temps, dans les fainilles
du peuple ou de la petite bourgeoisie, il était bien difficile de sc
défendre. Car le problème était de retrouver ct de faire comparaître
les témoins de la preinière union. Il y avait d'autres tours de gobelet.
Un mariage clandestin contracté avec un personnage influent n'était
pas sans risques. Tommaseo de Bianchi raconte qu'un gouverneur de
Modène, ayant ainsi séduit une jeune fille, fut dégagé de son engagement par une sentence d'un tribunal ecclésiastique •. On trouverait
sans doute plus d'un exemple de ce genre. Le duc d'Urbain, qui était
plus grand seigneur, trancha le nœud gordien : il fit assassiner une
jeune fille de petite noblesse que son fils avait épousée secrètement.
L'amour était, parfois, une audacieuse aventure 6•
Le Concile de Trente Init fin à la plupart de ces facilités. L'Église
revendiqua la célébration du mariage ct fixa les conditions de publicité indispensables. Le mariage ne fut valable désormais que s'il était
célébré par le curé de la paroisse des mariés après publication des bans
pendant trois dimanches consécutifs. Le prêtre eut obligation de
prendre acte des mariages célébrés. Les décrets d'application qui furent
pris à la suite des décisions du Concile interdirent aux notaires d'enregistrer les mariages clandestins. Certains pays qui refusèrent d'enregistrer les décisions du Concile, la France par exemple, adoptèrent
toutefois dans le domaine du mariage les mesures prescrites par le
Concile. Dans plusieurs pays, les princes prirent en outre des édits pour
frapper de peines diverses ceux de leurs sujets qui vivaient dans l'état
* Louët, jW"iste contemporain de l'ordonnance de Blois, et Brodeau, annota- teur de Louët, sont très nelS sur le caractère essentiellement civil du mariage avant le Concile de Trente : « On tenait en France, écrit Brodeau, avant l'ordonnance qui a publié et confirmé le décret du Concile de Trente concernant la célébration du maria~e, que le mariage déclaré en dehors de l'église était bon et valable, que la bénéd1ction, les proclamations de bans et autres pareilles solennités n'étaient point requise par nécessité, que l'omission de celles-ci non plus que la clandestinité n'annulaient point le mariage el que les contractants n'encow-aient d'autre peine que l'excommunication selon l'opinion de la glose et des docteurs tant théologiens que canonistes ... En conclwion, avant la promulgation du Concile de Trente, le mariage n'est donc soumis à aucune forme essentielle. Sans doute le clergé s'efforce de généraliser son intervention, les tribunaux laïques lui prêtent même main forte au besoin en invitant les requérants à demander une bénédiction à leur évêque, mais la bénédiction nuptiale n'était pas une cérémonie indispensable pour les juges laïques ni même pour les juges ecclésiastiques, ce n'est qu'un accessoire au contrat civil valablement formé par le seul consentement •. (Cité dans Beauchet. Les formes de la clUbration du mariage dans l'ancien droit &anonique p. 375 et suiv.J.
102 Histoire des Femmes
de concubinage : nous avons déjà dit que ces édits furent peu
appliqués.
Cette grave défaite du mâle auquel le Concile montrait ainsi une
injurieuse défiance ne fut pas acquise sans combats d'arrière-garde.
Il ne fallut pas moins de quatre-vingts ans de lutte pour imposer
à nos pères l'humiliante condition de faire connaître publiquement
un choix décisif et irrévocable. L'autorité royale dut ratifier solennellement par l'ordonnance de Blois en 1579 les décisions prises par le
Concile en cette matière et les faire passer dans la loi civile. Il fallut
un article de cette ordonnance pour interdire dans l'avenir à tout
notaire « sous peine de punition corporelle n de passer ou de recevoir
aucun engagement de mariage par parole de présent. Cette ordonnance
même fut longtemps ignorée par les cours souveraines, bafouée par
l'usage, ou tournée par la procédure. Condamnés à passer sous le
joug conjugal, les hommes détournaient prestement le cou en présentant aux Parlements un appel comme d'abus. Ce recours consistait
à se plaindre que l'autorité ecclésiastique eût outrepassé ses droits.
D'autres justiciables s'adressaient à des curés complaisants qui
n'étaient pas plus exigeants que le forgeron de Gretna Green ou le
shériff de Reno. On rassurait ensuite la fiancée par quelque visite
chez un de ces singuliers notaires complaisants que les édits du roi
persécutruent. On appelait ces mariages civils, mariages à la gaulmine,
parce qu'ils avaient été inventés par un conseiller au parlement
nommé Gaulmin qui les avait fait reconnaître par ses confrères.
Il y eut des contestations nombreuses et des jurisprudences contradictoires. La délégation du clergé aux États Généraux de 1614 se
plaignait encore que de nombreux couples vécussent dans une situation irrégulière, que de nombreuses jeunes filles se fissent enlever,
crimes pour lesquels on obtenait facilement des lettres de rémission,
elle notait encore que les garçons abusruent presque tous des privilèges des fiançailles qu'une ordonnance royale de 1639 dut réglementer. Néanmoins, il fallut se résoudre à capituler. Au milieu du
xvn• siècle, les hommes qui désiraient se procurer une femme pour
un bail de quelque durée en étaient réduits à passer sous les fourches
caudines du mariage. Et l'on prit enfin l'habitude du triste spectacle
dont notre œil blasé ne s'émeut plus, celui de l'homme piteux, endimanché, portant avec un sourire gêné le carcan de l'engagement
conjugal et sortant de l'église au bras de la femelle triomphante qui
sera désormais sa pitance unique dont la loi protège l'exclusivité *.
* Cette évolution n'est pas propre à la France. On la constate également en Italie, en Espagne, en Autriche. Toutefois, les souverains de ces pays ayant accepté les décisions du Concile de Trente, les juges ecclésiastiques y connurent encore pendant longtemps des procès civils qui se rattachaient au mariage, et qui concer~
naient la séparation de corps ou la séparation de biens, l'adultère, les régimes
Du Q.ualtrocento à la Renaissance 103
LA PRATIQUE DU MARIAGE
Les jeunes filles sont toujours peu consultées. Leur obéissance est
la règle dans les grandes familles qui recherchent une alliance. Les
familles bourgeoises ne sont pas beaucoup plus libérales. Pour l'Angleterre, nous possédons pour le xv• et le xvi• siècles le journal dela famille
Paston, grands propriétaires campagnards d'où sortirent plus tard les
ducs de Norfolk. On y voit qu'Elisabeth Pas ton qui hésitait à épouser
un veuf quinquagénaire fut soumise à un traitement énergique : elle
était « battue une ou deu:< fois par semaine, parfois deux fois le même
jour et eut même la tête fendue en deux ou trois endroits ». C'était
sa mère, femme fort dévote, qui se chargeait de la persuader'. Vers le
même temps, John Wyndham, marchand, voisin des Paston, éteignait
une créance en offrant à un correspondant de disposer de la main
de son fils pour un mariage à sa convenance•. L'opinion des intéressés
n'était pas mieux respectée en France. Tiraqueau, l'ami de Rabelais,
ayant aperçu à sa fenêtre une petite fille de dix ans dont le visage lui
parut doux, traversa la rue pour aller la demander à sa famille et
l'obtint •. En Italie, le neveu de Michel-Ange, que son oncle veut
marier, est présenté moins cavalièrement chez les Guicciardini, mais il
n'y trouve pas de dot suffisante : le père de la future offre aussitôt la
fille d'un de ses amis, mieux dotée, et le mariage se fait sur-le-champ.
Un bon nombre des histoires tragiques rapportées par Le Bandello ont
pour origine une décision unilatérale des parents : c'est le cas de la plus
célèbre d'entTe elles, celle de Roméo et Juliette, où le drame se produit
parce que le père, trouvant sa fille triste, décide de la marier à un
beau jeune homme sans lui demander son avis. Dès qu'il y a un peu
de fortune dans la famille ou un rang à maintenir, quelque préjugé
social à considérer, le mariage autoritaire semble être la règle, nous
en avons d'innombrables exemples.
Toutefois, dans certains compartiments de la bourgeoisie, il semble
que la politique du mariage autoritaire se soit adoucie. Les préférences ou les répugnances de la jeune fille sont parfois prises en considération. Le mariage étant une affaire qui se décide en famille, elle
trouve des appuis. Son obstination même peut être récompensée.
Au xv• siècle, Elisabeth Paston se fit assommer et dut épouser son
veuf. Cent ans plus tard, une Margery Paston, qui s'était fiancée à
l'intendant de la famille, finit par lasser l'obstination des siens et obtint
gain de cause. La résistance des j eunes filles est une situation qu'on
dotaux, etc., qui en France relevaient de la juridiction civile. Dans les pays protestants, les pasteurs reçurent des droits équivalents à ceu.x des curés et la publicité du mariage fut assurée par des mesures analogues.
Histoire des Femmes
retrouve de plus en plus dans les témoignages littéraires en Angleterre aussi bien qu'en France. Les comédies de Molière, si souvent
consacrées à une intrigue de ce genre, nous apprennent que l'autorité
paternelle doit tenir compte des oppositions. Elles confirment toutefois, si l'on y prend garde, l'autorité presque absolue du père. Ce sont
des coups de théâtre inattendus et parfaitement invraisemblables
qui permettent à Henriette d'échapper à Trissotin, à Marianne
d'échapper à Tartuffe, et la petite Agnès évite par un miracle le
destin éminent que lui préparait Arnolphe.
Dans la bourgeoisie de clientèle, il était rare qu'un mariage pût se
conclure sans qu'on en informât le protecteur de la famille. C'était,
au minimum, affaire de courtoisie. Ledit protecteur avait souvent
des idées personnelles sur la question : il mettait un point d'honneur
à faire la fortune des familles attachées à sa maison. Cela pouvait
aller loin. Au xv• siècle, on avait vu Je puissant duc de Bourgogne
assurer l'avenir de ses serviteurs les plus dévoués en exigeant des
riches marchands des Flandres qu'ils leur laissent épouser leurs filles.
Un brasseur de Lille opposa une résistance énergique, Je candidat du
duc étant un soudard peu recommandable. Le duc le prit très mal et
fit emprisonner le brasseur 10• Au xVI• siècle, les rois de France ne procédaient pas autrement pour récompenser des dévouements fidèles ou
pour assurer un avenir convenable à une jeune femme qu'ils avaient
trouvée sympathique. Tamassia, dans son histoire de la famille
italienne, cite plusieurs exemples tirés de Bandello et des loJémoires de
Tommaseo de' Bianchi 11• Savonarole avait fait campagne vigoureusement
contre ces interventions indiscrètes.
La liberté des filles était donc assez rigoureusement limitée, même
dans les familles bourgeoises. C'est pourtant dans ce milieu que nous
trouvons des traces de mariage de convenance. Tomassia, après avoir
consulté pour l'Italie un très grand nombre de chroniques, de correspondances privées, de testaments datant du xv1• siècle, remarque les
nombreuses preuves d'entente et d'affection conjugale qu'on peut
relever à cette époque : il en donne deux pages de preuves qu'on
peut interpréter en profit du mariage de raison ou d'après lesquelles
on peut présumer qu'il y avait des tempéraments aux mariages d'autorité. Je pencherais volontiers pour cette dernière explication en raison
d'un petit fait significatif. On ne mariait pas les filles aussi facilement
qu'on pourrait le croire au xvi• siècle. Les rares études démographiques que nous possédions sur cette période font ressortir dans tous
les pays la mortalité masculine. Il y avait des périodes où le mari se
faisait rare. On vit à certains moments de singulières mesures d'encouragement au mariage : priorité des offices et des emplois aux
hommes mariés, limitation autoritaire du chiffre des dots, facilités
juridiques, etc. D'autre part, en tout temps, il avait fallu faire grand
Du Quattrocento à la Renaissance
usage des marieuses, emploi fort lucratif. Il arrivait que dans cette
« étroitesse du marché », des amis bénévoles s'entremissent et que les
préférences des jeunes gens pussent entrer en ligne de compte lorsqu'eUes facilitaient un placement. C'est ainsi que s'était marié le
père de Benvenuto Cellini qui avait fait cc que nous appelons un
tt mariage d'inclination n, en obtenant de ses parents qu'ils ne s'obstinent pas sur le clùffre de la dot 12•
A la fin du xvi• siècle et au xvn• siècle, la même détente est constatée en Angleterre. Les difficultés du mariage en font souvent un
problème pour lequel on cherche avant tout des solutions raisonnables.
Trevelyan, historien anglais, constate qu'au xvu• siècle « on cherchait
souvent des maris pour les fùles suivant le principe d'un véritable
troc », mais il admet quelques lignes plus bas que les filles étaient
souvent consultées et qu'en tout cas elles " ne tenaient point pour un
abus universel que d'autres disposassent souvent de leur main 10 ». Si
l'on peut conclure des éléments d'information que nous avons que le
mariage autoritaire est la règle, on a aussi l'impression qu'il y a des
accommodements. Ce ne sont là que des impressions fondées sur des
sondages assez aléatoires. Dans l'état actuel des recherches, on ne peut
guère avancer que des présomptions.
La liberté du mariage paraît avoir été presque complète, en revanche, dans le peuple. Le principe de l'autorité paternelle était reconnu
dans le peuple aussi bien qu'ailleurs ct l'application en était parfois
rude. Le juriste Alciati dans ses Responsa publiées à Bâle en I599
raconte qu'un père ct son fils décidèrent au mariage un candidat
récalcitrant en le traînant par les oreilles (le texte italien dit« par les
mâchoires ») 14• Maulde La C!avièrc, dans un ouvrage classique sur
les femmes au XVI6 siècle, cite un procès dans lequel un paysan répéta
l'histoire biblique de Jacob et exigea du gendre qu'il avait choisi un
service de dix ans. A l'expiration du contrat, le gendre tua le beaupère qui prétendait barguiner à nouveau 15• Mais, dans la plupart des
cas, les choses semblent avoir été plus simples. Les intérêts, le train
de vie n'étant pas en discussion, les filles pouvaient choisir le garçon
qu'elles voulaient. Il faut ajouter encore que les conditions matérielles ne permettaient guère de monter autour des filles une garde
vigilante. Les familles sont entassées dans les villes. Tamassia signale
qu'à Gênes, on dénombre cinq ou six familles dans une maison
minuscule, qu'à Padoue, la plupart des familles luvrièrcs sont logées
dans une ou deux pièces. On sait qu'en Angleterre, la situation des
« franchises » de Londres oü vivait la population ouvrière n'était pas
meilleure. A Paris, les sondages de Roland Mousnier sur les inventaires successoraux ont montré qu'au xvie et au xvue siècle, les
ménages ouvriers n'ont habituellement qu'une pièce ou deux et un
mobilier très sommaire.
I06 Histoire des Femmes
A la campagne, la liberté des mœurs mettait le plus souvent les
parents devant le fait accompli. Trevelyan, historien des mœurs
anglaises, écrit qu'au xv1• siècle, chez les paysans anglais, la plupart
des mariages sont des mariages de réparation 16• Jannsen, d'après le
riche dossier qu'il a constitué sur l'Allemagne, arrive à la même
conclusion. Enfin, dans la classe populaire principalement, le mariage
avait un rude concurrent dont l'Église ne parvint jamais à triompher
complètement : c'était l'habitude du concubinage. C'était une
solution bien commode quand les transferts de propriété n'étaient
pas en jeu : quand on voulait, comme on voulait, pour le temps
qu'on voulait. Ces unions étaient la plupart du temps reconnues
par la famille de la fille, elles étaient si fréquentes qu'elles furent à
certaines époques protégées par des lois et finalement, beaucoup
d'entre elles étaient transformées en mariage au lit de mort de l'un
des conjoints. Les enfants issus de ces unions étaient généralement
légitimés. La loi s'y prêtait. Cette solution cavalière donnait souvent
satisfaction. Tamassia, qui a dépouillé un grand nombre de testaments dans la région de Naples, a trouvé beaucoup de dispositions
testamentaires au profit de la concubine accompagnées fréquemment
de témoignage d'affection 17• Le concile de Trente recommanda en vain
des mesures pour faire cesser cette situation que l'Église regardait
comme scandaleuse. Les édits qu'on prit n'eurent aucun effet. Le
concubinage persista, au moins en Italie. Mais sur ce point comme
sur beaucoup d'autres, nous manquons de sondages indicatifs. Il
n'existe même pas de vérification sommaire comparable à celle de
Tamassia pour les autres pays.
Le mariage est encore précoce à la fin du xv• siècle, mais, là encore,
la situation évolue. Sébastien Champier, dans sa Nif des dames vertueuses, au début du siècle, est si inquiet sur le sort des filles qui ont
dépassé leur seizième année qu'il propose que l'État leur procure un
mari d'office'"· Il est remarquable que la disproportion des âges ne
soit guère regardée comme un obstacle. On se moque évidemment
des barbons imprudents qui se chargent d'un tendron. Mais François
Sforza, soldat de fortune, épouse très bien à quarante ans une jeune
fille de dix-sept ans : et c'est un mariage d'amour, sa femme l'adore,
partage ses dangers, conduit ses hommes ct il n'a confiance qu'en
elle. Le gendre de Ludovic le More, San Severino, a trente ans lorsqu'il
épouse Bianca Sforza qui a treize ans et qui est sa fiancée depuis
cinq ans : ils s'adorent et forment le plus beau couple d'Italie. Balthazar Castiglione, possesseur de cette belle barbe de quadragénaire
que nous pouvons admirer au Louvre, se marie à une jeune fille de
quinze ans de l'illustre famille des Bentivoglio qui ont été tyrans de
Bologne : personne ne trouve ridicule ce mariage éclatant. On s'indigne toutefois lorsque Girolamo Riario, neveu de Sixte IV della Rovere,
Du Quattrocento à la Renaissance 107
fiancé à Constance de Mantoue, qui a onze ans, exige par méfiance
la consommation du mariage. On trouve cette exigence brutale.
Mais Catherine Sforza, mariée à quatorze ans au même Riario, Béatrice d'Este qui devient à quinze ans la femme de Ludovic le More
qui a quarante ans, n'apparaissent aux yeux de personne comme
de tendres gazelles sacrifiées à la raison d'État. On ne lit nulle part
chez les contemporains que ce sont les tristes conditions imposées aux
grands et tout le monde parle d'elles comme de jeunes épouses parfaitement heureuses et nullement différentes des autres. Les préjugés
de notre temps n'avaient pas cours au xvi• siècle et la vie des femmes,
comme celle des hommes, si elle se terminait plus rapidement que la
nôtre, commençait aussi beaucoup plus tôt. On n'est pas loin de ce
temps où une princesse de France disait ce mot étonnant dont je n'ai
malheureusement pas pu retrouver la référence : « A vingt-cinq ans,
il est temps qu'une femme change son nom de belle en celui de bonne.»
Toutefois, déjà cette habitude évolue sensiblement au xvi• siècle.
Un prédicateur italien de cette époque mentionne comme une habitude courante qu'on marie les filles à seize ans et les garçons à trente
ans. Plusieurs ouvrages contemporains consacrés au mariage répètent
cette indication. Luther, de son côté, recommande que les garçons
soient mariés à vingt ans, les filles entre quinze et dix-huit ans, Eberlin
souhaite des mariages plus précoces : mais le prédicateur Polycarpe
Leyser en '57 I recommande aux garçons d'attendre plus longtemps
pour fonder une famille 19• Cette dernière considération paraît avoir
été généralement respectée par les familles bourgeoises qui sont naturellement prudentes.
Cette évolution s'accentue au xvu• siècle mais elle n'est pas uniforme. Pendant longtemps, certaines provinces françaises notamment
ont conservé les habitudes d'autrefois. L'âge légal du mariage pour
la jeune fille était de douze ans révolus. II ne faut pas s'imaginer que
c'est là une simple formulation juridique. Dans le Béarn et le pays
basque, la plupart des mariages ont lieu en effet à cet âge dans tous
les groupes sociaux 20• Mais le droit coutumier évolue au début du
xvu• siècle. La coutume du Bourbonnais, par exemple, sous le règne
d'Henri IV, reculait l'âge du mariage de douze à seize ans. La coutume du Limousin maintenait les fiançailles à douze ans, mais le
mariage n'était célébré que deux ou trois ans plus tard 21• II en était
de même à Foix, avec cette différence que les fiancés jouissaient des
privilèges conjugaux, satisfaction de quelque poids. Cette désinvolture n'était pas générale. On peut citer d'assez nombreux exemples,
dans les familles nobles ou la grande bourgeoisie, lors desquels la
consommation du mariage fut différée pour des raisons de convenance :
ce qui était parfois imprudent 22 • C'est le plus souvent dans la noblesse
ou la grande bourgeoisie qu'on constate ces mariages précoces. On
108 Histoire des Femmes
comprend qu'il s'agissait la plupart du temps de se prémunir contre
les hasards qui pouvaient traverser une alliance projetée.
Dans la petite bourgeoisie et dans le peuple où l'on a un moindre
souci de protéger la caisse, beaucoup de mariages sont plus tardifs.
Les enquêtes des démographes, encore très lacunaires pour le xvn• siècle, indiquent que, dans les milieux modestes, hormis quelques
particularités régionales, le mariage a lieu généralement pour
les filles entre dix-huit et vingt ans. C'est aussi l'avis qui est ouvert
par les médecins et les moralistes qui se sont prononcés sur ce point.
VIE CONJUGALE Au xVI• siÈCLE
Une particularité qui cause quelque peine est l'habitude des châtiments corporels. C'était un héritage des siècles précédents. Mais elle
semble avoir été très soigneusement conservée au xvi• et encore au
XVII• siècle. Il est normal en Italie qu'un mari batte sa femme lorsqu'elle s'intéresse trop à ce qui se passe hors de la maison : si elle est
restée trop longtemps à sa fenêtre, par exemple, si elle a parlé dans la
rue à quelque vieille suspecte 23• En France, la belle comtesse de Chateaubriand, aimée du roi François Jer, n'en reçoit pas tnoins de son mari
de solides corrections. Maulde La Clavière ajoute à cet endroit
qu'il ne faut pas s'en étonner et qu'au xvr• siècle « les prédicateurs
parlent des bastonnades avec un sourire " 24• Cent ans plus tard, l'anglais Pepys a des remords quand il bat sa jeune femme, écervelée qui
n'était pas de tout repos : il se croit tenu de la consoler. Mais, en revanche, il l'appelle « putain " sans vergogne dans les moments de nervosité et il ne croit pas qu'en cette circonstance, il ait outrepassé son
droit 25 • En somme, une femme est encore, pour beaucoup de gens de
ce temps-là, un petit animal qu'il faut gouverner avec quelque
énergie : Arnolphe, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'est
pas un original.
Faut-il en conclure que les femmes étaient très malheureuses
et que cette description de la vie conjugale explique l'insistance avec
laquelle les plus actives d'entre elles recherchèrent tout au moins
l'illusion de l'amour? C'est peut-être aller un peu vite et appliquer
imprudemment les idées de notre temps à une époque assez différente.
Rien ne permet, sinon nos préjugés actuels, d'affirmer a priori qu'un
mariage conclu sans inclination particulière soit nécessairement plus
mauvais qu'un autre et il est même remarquable que, dans la copieuse
littérature consacrée au xvi• siècle au problème du mariage, on ne
trouve jamais le mariage d'amour présenté comme une panacée. Rien
ne nous autorise à affirmer que les femmes, dans l'ensemble, ne se soient
pas accommodées patiemment des satisfactions que la nature recom-
Du QJ•attrocenlo à la Renaissance 109
mande et de sentiments paisibles tels que la confiance, l'amour maternel, le goût de la sécurité et du foyer et même cette reconnaissance
bienveillante que mérite l'artisan d'un bonheur moyen.
Les moines et prédicateurs du xvr• siècle encourageaient les femmes
à se contenter de peu : ils ne manquaient pas de leur rappeler la
fragilité originelle de leur nature qu'ils transformaient facilement
en perversité. Robert Richardson définissait la femme en 1530 :
«Un animal plus orgueilleux que le lion, plus lascif que le singe, plus
venimeux que la vipère, plus faux et trompeur que la sirène. " Les
lectrices de ce sage étaient invitées à conclure avec lui qu' « aucune
des bêtes des plus féroces ne peut être comparée utilement à ce
monstre femelle » 26• Vers le même temps, un prédicateur du haut de
sa chaire leur versait sur la tête des épithètes propres à leur inspirer
de la modestie. Il les appellait « la perte de l'homme, une bête insatiable, une anxiété continuelle, une guerre perpétuelle, une ruine
continuelle, une maison de tempête, un obstacle à la pitié 27 " · Ce
n'était pas là vociférations exceptionnelles de moines obsédés. Le
protestant John Knox, fanatique mais logique, refusait à Marie
Stuart le droit de porter la couronne parce que, disait-il, « rien ne
répugne plus à la Nature que de voir une femme dominer ou gouverner les hommes ». Et il adressait à la reine Elisabeth qui lui avait
accordé sa protection une autre version de cette même vérité : « Donner à une femme l'autorité suprême dans un royaume revient à polluer
et à profaner le trône royal, le siège de la justice 28• »Le sage et savant
Érasme ne pensait pas autrement. « La femme est un animal inepte
et ridicule, déclarait ce grand homme, Platon avait raison de se
demander dans quelle catégorie la placer, celle des êtres raisonnables
ou des bru tes. >>
De telles appréciations détournaient assurément les femmes des
pensées orgueilleuses et les amenaient à se trouver satisfaites d'un
bonheur modeste qui devait être toute l'ambition de créatures si vilipendées. Beaucoup de femmes de ce temps pensaient qu'il était plus
important de faire son salut que d'éprouver les sentiments décrits
par les romans et elles s'estimaient raisonnablement heureuses quand
elles avaient pu mener une vie chrétienne avec un mari dispos et de
beaux enfants. Il est peu probable que les femmes du xvr• siècle aient,
en général, soupiré contre l'injustice du sort qui les privait de connaître
ce« grand amour >> que nous croyons indispensable à la vie. Les documents nous manqueront sans doute toujours pour décider cette grave
question. Ceux qui nous sont parvenus font présumer plutôt une
sorte d'atonie sentimentale de l'ensemble de la population qui contraste
avec les faits divers mouvementés que l'histoire a retenus sur cette
époque. On est amené à en conclure une fois de plus que l'histoire
des peuples n'est pas toujours l'histoire des grands. En ce qui concerne
110 Histoire des Femmes
l'histoire des femmes, en particulier, on peut se demander si les gracieuses agitées qui cherchèrent à persuader les hommes qu'il était
indispensable qu'elles eussent des amants ne constituaient pas une
minorité : l'éclat de cette minorité et l'influence qu'elle a eue lui
confèrent une indiscutable importance, mais il se pourrait bien que
ce ne soit, à cette date, qu'un mouvement de pionniers.
C'est par autre chose que l'histoire des femmes du xvie siècle est
propre à inspirer de la mélancolie. Beaucoup d'entre elles avaient
une ambition plus humble encore que de « faire leur salut». Elles ne
demandaient tout simplement qu'à vivre, c'est-à-dire de ne pas mourir
de leur dur métier de femelle. L'effroyable mortalité infantile que
les parents supportaient, du reste, avec une certaine placidité, l'obstination que les hommes mettaient à assurer leur descendance en spéculant sur les chances du nombre, rendaient le métier de mère aussi
hasardeux que celui de guerrier. Beaucoup de ces obéissantes et braves
jeunes femelles dont la vie conjugale commençait si tôt mouraient
prématurément après d'incessantes et harassantes maternités. Plus
qu'à toutes les plaintes des femmes sur leur infériorité et leur esclavage, je suis sensible à cette phrase tranquille et effrayante d'Alice
Thornton, fille de bonne famille dont la sœur venait de mourir à
trente-deux ans lors de sa seizième maternité : « Bien qu'elle eût
épousé un bon parti, elle ne connut jamais beaucoup de joies et je
sais qu'elle accueillit son dernier changement d'état avec beaucoup
de satisfaction 29• » Cette oraison funèbre me fait plus de peine que les
plaidoyers les plus éloquents sur l'injustice dont les femmes sont victimes. Et cependant la nature est si forte en nous que les filles n'en
accueillaient pas moins avec bonne grâce les joies du mariage. Elles
faisaient fête en braves petites femelles à tout cc que la vie apporte,
la douceur infinie et aussi les risques de ce qu'était alors la «condition
féminine ». C'est plus important que le « grand amour » dont nous
nous barbouillons.
ITALIENNES DE LA RENAISSANCE
Si l'esprit nouveau introduisit peu de changements dans les coutumes de la plupart, il permit, en revanche, aux femmes du monde de
faire une très brillante «rentrée » et d'assurer définitivement leur prestige dans la vie sociale. L'instrument de leur règne fut précisément
la découverte de ce paradis de la liberté et du bonheur que Rabelais
avait nommé l'abbaye de Thélème et que le siècle de la Renaissance voyait s'élever comme une promesse pour tous ceux que désignaient leur culture et leurs dispositions naturelles. Ce siècle de
gentilshommes crut à une noblesse instinctive du bel animal humain :
Du Q_uattrocento à la Renaissance III
cette noblesse instinctive, c'est dans le courage et l'amour qu'elle se
réalise électivement. L'amour pur, désintéressé, l'amour qui exalte,
n'est pas défendu, il est, au contraire, l'achèvement et la gloire. Il
est l'école qui permet d'être soi-même, il éclaire tout, il aide à découvrir la beauté du monde, il permet seul de la goûter entièrement :
grâce à lui, les beaux produits sélectionnés dans les ha ras de la culture
participent par leur vie et par leur glorieuse course libre à l'universelle symphonie. Pour les idéalistes platoniciens du xv1• siècle, Marcile
Ficin, Plotinien, le jeune cardinal Bembo, l'amour fut divinisé, il fut
éminemment pur, il devint un rayon de l'Esprit-Saint. ttre touché
de cet amour tout immatériel, tout angélique, fut une introduction
à la métaphysique. A la vérité, on ne pouvait rien comprendre à la
grâce de la vie, à la beau té de l'uni vers et même à la grandeur de
Dieu, si l'on n'avait pas été visité par cette inspiration, si l'on n'avait
pas rencontré ce « grand amour » qui nous ouvre les portes de l'idéal,
de l'intelligence, du sentiment.
L' « AMOUR PLATONIQ.UE »
Le platonisme prit naissance dans les petites cours princières d'Italie au plus beau moment de leur fortune. Et il ressemble d'abord à
l'amour courtois. Il était clair que beaucoup de jeunes femmes,
mariées sans avoir été consultées, à quelque homme de cheval, fort
buveur, fort chasseur, grand trousseur de servantes, n'envisageaient
pas sans amertume les longues steppes de la résignation chrétienne.
Elles firent une fois de plus le grand rêve féminin, si touchant et
gracieux, d'une amitié un peu tendre qui animerait la vie sans blesser
le devoir et l'honneur. Elles le firent d'autant plus volontiers qu'elles
étaient entourées de clercs fins et savants, qui leur contaient les Mille
et une nuits de cette antiquité qui parle si librement de l'amour, et
qu'on ornait soigneusement leur propre esprit, sous prétexte de
culture, de tous les souvenirs qui pouvaient les faire soupirer. Le platonisme consista très vite à soutenir que les femmes étaient des êtres
d'une parfaite noblesse naturelle (ce que n'avait jamais dit Platon),
qu'elles avaient le privilège des sentiments les plus délicats et les plus
désintéressés (ce qui est parfaitement vrai, mais aussi introuvable dans
les œuvres du maître) et qu'il y avait en elles un instinct particulier
de la chasteté et du respect de soi-même (autre vérité aussi peu platonicienne) qui faisait de leurs rêveries sentimentales des espèces de
couleurs sans danger. Balthasar Castiglione, le célèbre auteur du
Courtisan, qu'on écoutait comme un oracle en fait de bonnes manières
et de haute tenue morale, Lodovico Dolce, moins grand seigneur,
mais pédagogue considéré, établirent comme un dogme cette perfec-
II2 Histoire des Femmes
tian et vertu féminine. Boccace avait tracé la voie cinquante ans
plus tôt avec son recueil latin des Femmes Illustres (De Glaris mulieribus)
qui avait eu de nombreux imitateurs. Les féministes français, Christine de Pisan, Alain Chartier, avaient trouvé un écho en Italie.
Castiglione ct Dolce dépassèrent ces considérations purement
commémoratives. Ils instituèrent des martyrs. Dolce avait découvert
une jeune fille de Capoue qui pour échapper à un escadron de Gascons
s'était jetée dans une rivière. Il rendit si célèbre cette victime de la
cavalerie qu'on parla d'elle pendant tout le siècle. Castiglione, en
récompense, découvrit à Mantoue une paysanne qui s'était noyée
dans le Pô par désespoir d'un outrage qu'elle avait subi. Castiglione
étant le favori de la duchesse, l'évêque de Mantoue parla d'élever
une statue à sa protégée. Les Romains ne voulurent pas être en
défaut. Ils eurent une femme de marchand qui, attirée dans les
catacombes par le stratagème d'une soubrette, s'était fait étrangler
plutôt que de succomber dans ce guet-apens. Ils couronnèrent de
lauriers le corps de leur marchande et le suivirent en procession. Il
fut bien établi que les hommes étaient des brutes et que les femmes
étaient des anges qui représentaient sur la terre la beauté, la douceur
et la chasteté. Mais les hommes étaient perfectibles, c'était le point
important. Et les femmes consentaient à les soutenir sur la route de
la perfection.
Il restait à illustrer cette théorie par des conversions exemplaires,
entreprise plus difficile que l'exploitation des faits divers. On eut le
bonheur d 'en trouver. Michel-Ange fournit la plus illustre d'entre
elles. Il s'éprit à cinquante et un ans de la belle Vittoria Colonna,
marquise de Pescaïre, qui en avait trente-six et réussit l'exemplaire
le plus parfait de l'amour platonique, s'il est vrai qu'il ne la vit, comme
on le prétend, que douze ans plus tard. Il l'aima pendant vingt ans.
Il écrivit pour elle des sonnets où il lui expliquait qu'ils n'étaient que
deux parties de la même âme qui rejoignaient Je ciel d'un même
mouvement sensible à tous deux. Il avait soixante et onze ans lorsqu'elle mourut et il ne se consola jamais de cette mort.
Ce grand exemple resta un peu isolé. Des platoniciennes audacieuses prirent des risques pour l'édification du prochain. Firenzuela
raconte qu'une Costanza Amavetta, jolie dévote, rencontra à Florence un Cclio qui lui parut être l'homme dont elle avait toujours
r êvé. Elle était mariée à un négociant qui ne lisait guère Platon. Elle
sc mit en ménage avec son Celio dans la plus parfaite chasteté, puis
ils allèrent en vacances avec deux autres couples platoniques dans
les campagnes des environs. On tint sous les arbres une très jolie
cour d 'amour où les dames expliquèrent qu'elles considéraient
comme purement ménagère la partie de leur vie qu'elles devaient
passer avec leur mari et qu'au contraire il fallait regarder comme
Du Q_uattrocento à la Renaissance 113
un épanouissement et une révélation du paradis la divine irradiation
dont elles bénéficiaient lorsqu'elles étaient auprès de quelque Celio.
Le docte Firenzuela approuve vivement 30• Castiglione cite avec
éloge deux parfaits platoniciens qui vécurent ainsi pendant six mois
dans une irréprochable intimité 31• Renouvelant le zèle des premiers
chrétiens, des religieux de Milan crurent que leur continence triompherait d'une semblable cohabitation avec de saintes filles : mais
l'archevêque de Milan fut aussi obtus que les évêques du premier
siècle et renvoya tout le monde au couvent 32 • Une fille gênoise, Thomassine Spinola, imposait un mariage blanc à son mari en l'honneur
du roi Louis XII, qu'elle n'avait jamais vu et qui était petit, hydrocéphale et contrefait. Elle afficha une grande passion pour ce vainqueur et, le bruit de sa mort ayant couru, elle se mit au lit aussitôt.
La nouvelle se répandit qu'elle était morte de désespoir, ce qui
n'était pas vrai, mais lui fit beaucoup d'honneur.
Des discussions s'élevèrent sur l'amour pur : il fut prouvé qu'il était
le plus noble des sentiments, Je seul naturellement qu'une femme
pût tolérer •. Des femmes élégantes eurent plusieurs " amants purs ».
On voyait ainsi l'extrême raffinement de leur cœur. Elles s'habillaient
de robes bleu de ciel pour signaler leur vocation à des sentiments
exclusivement célestes. Les robes fendues sur le côté furent taxées
d'impudicité, les vastes manches tombant jusqu'aux pieds qui avaient
défié les siècles furent condamnées par une intransigeante modestie :
on eut des manches strictes, les seins disparurent, les gorges sc voilèrent, un pape mit des culottes aux anges du Jugement dernier. Les
formes graciles devinrent obligatoires, la mode fut aux cheveux blonds
timides, au regard virginal, à la peau blanche et douce, au maintien
discret, à la fragilité. Il ne fut pas mal non plus d'avoir un petit défaut
touchant, un très léger bégaiement, une bouche minuscule, une moue
un peu enfantine.
• Un bon exemple d'amour platonique est décrit dans la Xe nouvelle de l' Hepta- rniron. Amadour, jeune chevalier de di.x-neuf ans, devient amoureux de Florinde, douze ans, fille d'une grande famille. Des obstacles existent, mais il pourrait
demander sa main : seulement il n'y aurait pas • amour pur •· Tl épouse donc, par amour pour Florinde, son amie et confidente, et ils vivent tous les trois en parfaite
union, l'amie bénéficiant de l'amour « bestial • réservé à l'affection conjugale et
Florinde de l' c amour pur •, situation qui lui cause une parfaite satisfaction. Au
cours d'une des campagnes d'Amadour, qui varie les occupations en se couvrant
de gloire sur des théâtres d'opérations extérieurs, Florinde est mariée à un duc,
incident que tout le monde regarde avec indifférence. L' « amour pur » n'en continue
pas moins selon ses propres lois. Mais alors, l'amie et confidente meurt accidentellement. Amadour n'a plus de raisons de partager la vie du ménage ducal. Au
moment de prendre congé, il supplie Florinde de venir lui dire adieu la nuit dans sa
chambre, ce qu'elle fait en demandant la permission de son mari, parfait galant
homme qui sait ce que c'est que l' «amour pur ». Amadour a un instant de faiblesse
et supplie. Tl brise ainsi l'image de « l'amour pur • qui les soutenait tous les deux. Elle appelle et le congédie. Une suprême tentative n'a pas de meilleur résultat.
Amadour ira sc faire tuer dans une grande bataille et Florindc entrera au couvenl.
114 Histoire des Femmes
L'Église regardait avec bienveillance ces grandes dames dont la
tenue parfaite était une réponse aux imprécations des luthériens.
Le Concile de Trente avait entrepris de faire soufRer un grand vent
de chasteté. Paul IV Caraffa, qu'on appela Je pape« culottier» à cause
de son entreprise sur les anges, était un pape dur et ascétique qui
voulait faire oublier les Borgia : il répandit très largement l'usage
de la Sainte Inquisition, initiative qui donne toute sa signification à la
disparition du décolleté.
Il y avait, toutefois, un peu trop de vitalité dans l'Italie de la
Renaissance pour que la domestication des hommes fut parfaite. La
grande offensive platonicienne imposa officiellement le triomphe de
la femme et le règne du respect, mais les hommes firent in petto des
réserves peu rassurantes.
On vit bien ce mélange de réactions contradictoires lors de J'arrivée
des Français. Ceux-ci furent à la fois émerveillés et réticents. L'émerveillement J'emporta d'abord. Les capitaines qui accompagnaient
Louis XII se crurent habillés comme des malotrus lorsqu'ils virent les
seigneurs italiens. Ils se couvrirent du jour au lendemain d'aiguillettes, de plumes et de brocarts. Les femmes leur parurent des déesses.
Quand elles entraient au bal, elles étaient étincelantes, portant sur
elles, rangées comme dans une vitrine, des fortunes prodigieuses en
diamants et en joyaux. Le peuple dans la rue connaissait ces joyaux
célèbres qui portaient des noms.
LE BONHEUR DE VIVRE
A Mantoue, Isabelle d'Este avait près d'elle Mantegna et Cristoforo qui dessinaient les décors des pièces qu'on jouait au palais.
Raphaël et Vinci étaient des invités et le célèbre Balthasar Castiglione,
arbitre du bon ton, était attaché à la personne de la duchesse. Les
fêtes, la politesse de la cour, les robes d'Isabelle de Mantoue, tout
était si parfait qu'Isabelle devint pour l'Europe entière la reine de
l'élégance et l'oracle incontesté de toute perfection. Mais Ferrare, qui
ressemblait, dit Lamartine, à « une colonie de la cour d'Auguste »,
Urbin où l'on causait amicaletnent, sans affectation et sans airs importants, dans le salon de la jeune duchesse, quand le duc était parti sc
coucher, brillaient d'un éclat presque aussi étonnant que Mantoue.
Le ton était libre, amusant, familier, la causerie était vive, on ne
s'encombrait pas d'étiquette. La cour d'Urbin fait déjà penser à l'Italie que connut Stendhal sous la Restauration. Partout, c'est le bonheur
de vivre et une sorte de bonne grâce simple, presque campagnarde,
qui enchante. La vie se passe en pique-niques, en chasses, en promenades, en improvisations un peu folles.
Du Q.uattrocento à la Renaissance 115
Béatrice d'Este, sœur d'Isabelle, mariée à quatorze ans à ce Ludovic
le More, duc de Milan, qui appela les Français et termina sa vie dans
les prisons d'Amboise, est une petite potelée blonde qui a les fantaisies
d'une fille de seize ans. Elle se déguise en Turc, fait des farces à l'ambassadeur de son père, joue à la balle avec ses dames d'honneur dans la
cour du palais, lance un cochon qu'on fait chasser au fou de la cour
en lui faisant croire que c'est un sanglier. Elle s'amuse à faire porter
un uniforme à ses demoiselles d'honneur et, avec leurs longues nattes
emmaillottées, elles ressemblent à une assemblée de Chinois. Envoyée
en ambassade à Venise, elle se moque d'un gros évêque que la chaleur
fait souffrir et l'emmène visiter les boutiques où elle fait du shopping
avec ravissement. Galeazzo de San Severino, le play-boy du temps,
gendre de Ludovic le More, arrange avec les princesses des parties
à la campagne. Il est à cheval à la portière du carrosse et il chante des
chansons arrangées à trois voix avec les jeunes femmes qui sont à l'intérieur. Ensuite, on joue à la balle dans les prairies, on pêche la truite,
on cherche des écrevisses dans les ruisseaux. Il faut dire que Bianca
Sforza, la jeune femme de Galeazzo, avait à peine passé treize ans.
On se croirait au pensionnat.
Béatrice d'Este, entourée des plus grands artistes de son temps, ne cite
même pas leurs noms dans ses lettres : elle parle de ses robes et des
dessins texans de ses corsages. On allait à la chasse au faucon dans des
équipages splendides, toutes perles dehors. Cette manière charmante
de chasser donnait un grand rôle aux femmes : c'était une sorte de
promenade à cheval, pendant laquelle on chantait. Dans les chasses
aux sangliers ou aux cerfs, on préparait des tentes pour les dames
à l'endroit où l'on pensait que la bête s'abattrait. Cette vie si heureuse
était parfois brève. Béatrice d'Este mourut en couches à vingt-deux
ans, Bianca Sforza qui pêchait si gaiement les truites eut une mort
aussi brutale à quatorze ans et le beau Galeazzo, après avoir été le
modèle des jeunes étourdis de son temps, se fit tuer à Pavie en couvrant de son corps le roi François Jer. Les cardinaux et les princes
avaient le poignard prompt et ne ménageaient pas le poison. Mais
quelle bouffée de bonheur dégageaient ces vies si gaies, si brillantes,
si éloignées de la solennité et de l'hypocrisie! Le triomphe des femmes
était décidément une bien jolie représentation et on comprend que les
seigneurs qui suivaient Louis XII en aient été grisés.
L'importation de ces agréables habitudes de vie supposaient qu'on
reconnût à la femme une assez grande liberté et qu'on lui permit des
initiatives. L'opinion ne fut pas unanime hors d'Italie à accepter ces
nouveautés. En France, des dames influentes, qui n'étaient plus toutes
jeunes, accueillirent fraîchement les gentillesses de l'amour platonique. La reine Anne de Bretagne n'admettait aucune distraction
dans l'escouade de ses filles d'honneur et nous avons déjà dit qu'elle
IJ6 Histoire des Femmes
regarda comme un incident grave le mariage secret de deux d'entre
elles. Elle fit écrire par son aumônier Antoine du Four les vies de
quatre-vingt-onze femmes pieuses qui furent opposées victorieusement
à la frivolité ultramontaine. Louise de Savoie, autre matrone, en dépit
de quelques déclarations gaillardes, restait très attachée à la prudence
traditionnelle. En somme, beaucoup de femmes pensaient, comme la
digne baronne de La Tour-Landry, que l'amourette, le flirt, et toute
autre forme inoiTensive d'amitié, étaient à proscrire sans réserve. En
Espagne, Vivès, précepteur des filles d'Isabelle la Catholique, bien
que très ouvert à l'esprit de la Renaissance italienne, est un directeur
presque aussi sévère. Il interdit la lecture des romans, met à l'index
un certain nombre de danses et recommande pour les filles une éducation virile et audacieuse, mais qui ne laisse aucune place aux badinages de l'amour platonique. Elles rêvent toutes, disait Guevara,
de Zénobie reine de Palmyre. Vivès transporta son école d'énergie
en Angleterre, lorsqu'il y accompagna Catherine d'Aragon : il n'y
eut pas moins d'influence qu'en Espagne et les manières italiennes
rencontrèrent là aussi une certaine défiance 33•
L'amour platonique eut pourtant en France un avocat éminent
qui fut Marguerite de Navarre, la sœur chérie du roi François I•r.
Mais on se moquait un peu d'elle et on ne la croyait qu'à demi lorsqu'elle assurait que toutes les femmes étaient sublimes. Le triomphe
de la femme et la promotion de l'amour au grade de sentiment héroïque restèrent, en somme, une spécialité italienne. Dans les autres
pays, on se borna à admettre qu'il fallait s'adresser aux femmes avec
une certaine politesse et quelques ménagements, idée neuve, qui
n'était pas acceptée sans débats. C'était ce que la plupart retenaient
surtout de leur promotion au grade angélique.
Le reste du catéchisme féministe n'apporta à la vie mondaine que
des changements ntineurs. Les modes italiennes imposèrent des chevelures compliquées mêlées de bijoux, des fronts intellectuels qu'on
agrandissait par un usage discret du rasoir, des caparaçons de drap
d'or, soutenus par un busc et une charpente de baleines, qu'on ne
pouvait passer qu'avec l'assistance d'un couturier et de plusieurs
femmes de chambre. Cette armature décorative était heureusement
compensée par un large usage du décolleté. On mangea moins et
ntieux. On emprunta à l'Italie l'habitude elu dessert et des petits plats
relevés : on mit sur la table des brochettes d'oiseaux. Les femmes
élégantes établirent que l'appétit était une chose dégoûtante. Elles
eurent une ambition qui témoigne de l'ampleur de leurs entreprises.
Elles inventèrent des tables d'hommes qu'une femme présidait seule,
comme une reine. Elles ne réussirent pas toutefois à imposer cette
marque extérieure de despotisme. En revanche, elles exigèrent des
hommes un ton doux, des manières polies, une voix calme, le port
Du Q.uallrocento à la Renaissance
de la barbe qui émut une querelle, les brutes étant rasées et les platoniciens velus; enfin, elles les accoutumèrent à s'adresser avec déférence à leurs caniches qu'elles bourraient de sucreries.
LA COUR DES VALOIS
Leur conquête la plus précieuse fut la conversation. La nonchalance ct la bonne grâce de la cour d'Urbin restèrent un modèle inégalé : il y fallait les jardins italiens, les jets d'eau, les soirs tièdes, les
collations sous les arbres. Mais le style français fut un mélange original
de liberté, d'à propos, de rire, il admettait les mots salés, les anecdotes
lestes, tout un héritage sain et musclé du xv• siècle, qu'on sentait
comme chez un cheval de race sous le poil luisant des belles manières.
Les femmes sortirent de leur rôle passif. Elles devinrent des arbitres
et des partenaires du nouveau j eu et aussi des régisseurs indispensables.
Il fut entendu que les femmes devaient recevoir. On en eut la preuve
par le ridicule dans lequel tombèrent d'excellentes femmes de Poitiers
qui se croyaient encore au temps de Louis XII. Des magistrats du
Parlement de Paris avaient été exilés à Poitiers. Ils demandèrent à
être reçus. Les bonnes dames leur répondirent avec grandes excuses
que cela ne se faisait pas en Poitou : " Nous n'avons pas à Poitiers tel
usage 34 • " Et les Parisiennes se moquèrent d'elles en leur envoyant
une supplique en faveur de leurs maris. Cette entrée en scène des
femmes dans la vie mondaine et plus encore le rôle de direction qui
leur fut spontanément confié fut le gage le plus clair et Je plus important de leur ascension.
Des événements favorisèrent cette réussite. François Jer aimait les
femmes, il voulut que le Louvre fût gai et animé. On parlait avec
impertinence de la « poussinière » du roi, mot pimpant qui n'avait
pas d'autre sens que notre vilaine expression de "poulailler ». C'était
une nouveauté, car Louis XII s'embarrassait peu de vie mondaine
et J'on avait même vu des professionnelles de basse mine accompagner la cour à Blois pour des nécessités. Henri II établit une règle.
Il fixa les heures où le roi tiendrait salon dans les appartements de la
reine, publia la liste des dames qui seraient admises, il décida qu'il y
aurait bal deux soirs par semaine. Il institua également des règlements
minutieux pour son lever, ses repas, son coucher, pour le droit d'entrée
à son appartement lorsqu'il se rendait à la messe : Louis XIV ne
fera rien d'autre que reprendre cette étiquette. C'est à partir de ce
moment qu'il y eut une vie de cour. La principale animatrice en fut
Catherine de Médicis. Elle était fastueuse, richissime plus que ne fut
aucune reine de France, elle apportait les traditions et le savoir-faire
d'Italie. Ses toilettes merveilleuses, l'éclat de ses réceptions, son
II8 Histoire des Femmes
extrême bonne grâce, car elle était une maîtresse de maison incomparable, donnèrent ce ton spécial aux Valois, plus enjoué, plus aisé,
d1us domestique que le cérémonial compassé de Versailles.
Cette grâce, cette richesse, cette atmosphère toute nouvelle, cette
entrée en scène des femmes, leur présence, leurs tours, leur ramage,
l'ardeur des hommes à leur plaire, laissèrent, comme on le sait, un
long souvenir. A la veille de la Révolution française, on entendait
encore évoquer avec nostalgie les manières de « la cour des Valois "·
Et Mme de La Fayette, en avait gardé, elle aussi, la mémoire, lorsqu'elle rappelait aux contemporains de Louis XIV, dans son gazouillis
noble et désuet, cette brillante farandole mondaine dont la cavalcade
s'était déployée en fêtes et en tournois sur le bruit de fond des guerres
de religion. «Jamais cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes
admirablement bien faits ... C'étaient tous les jours des parties de
chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues ou de semblables divertissements ... Ceux que je vais nommer étaient, en des
manières différentes, l'ornement et l'admiration de leur siècle. •
Les neiges et les rires d'antan ...
FEMMES SAY ANTES ET PREMIERS SALONS
C'est également à cette époque qu'on vit paraître les premiers salons
et les premières femmes qui se firent remarquer par leur science ou
par leur curiosité pour les discussions et les belles lettres.
La mode venait d'Italie, comme l'amour platonique. A Mantoue,
les Français avaient vu avec étonnement des poètes dans l'entourage
de la fastueuse Isabelle. Ils écrivaient pour elle des pièces imitées de
Plaute et l'on pouvait voir au palais de la princesse une chose aussi
étonnante qu'un théâtre. On imita bientôt à Paris ces distractions
nouvelles. Aux promenades, aux parties de campagne, on joignit
des pièces de circonstance où les femmes elles-mêmes jouaient un rôle.
Ce fut d'abord chez Jean de Morel, qui était maître d'hôtel du roi
Henri II. Il y avait dans la maison trois filles charmantes dont l'une
faisait des vers et que les poètes louaient en latin, ce qui n'était peutêtre pas indispensable. Plus tard, sous le règne de Charles IX, l'hôtel
de Dampierre fut aussi célèbre et aussi brillant qu'au siècle suivant
l'hôtel de Rambouillet. La maîtresse de maison était la maréchale
de Retz qui passait pour la plus jolie femme de l'époque. Un trait
marque ce qu'il y a encore d'un peu emprunté et naïf dans les distractions du temps : elle faisait des discours en latin que ses invités
admiraient. C'était le même mélange de gens du monde et d'écrivains qu'on vit plus tard chez la marquise de Rambouillet. Les mêmes
jeux aussi : il y avait neuf nymphes ou muses de l'endroit et l'on
Du Q_uattrocenlo à la Renaissance 119
prodiguait les poésies de circonstance. Bien que l'amour platonique
fût la religion officielle du lieu, on y trouvait de fort jolies femmes dont
quelques-unes menaient les choses rondement.
La province ne tarda pas à imiter ces jeux d'esprit et même les
dames de Poitiers. Dès le temps de Marguerite de Navarre, le monastère de Saint-Honorat, près de Tarascon, avait été illustré par une
docte abbesse, soeur Scholastique, résurrection un peu anachronique
des grandes abbesses d'Outre-Rhin au xme siècle. On venait la voir
de fort loin, des étrangers lui écrivaient des lettres, elle fut visitée par
la reine de Navarre et fut la correspondante de François rer. On
l'appelait Sapho. A Poitiers, à la fin du siècle, Madeleine Neveu,
dame des Roches et sa fille Catherine, tenaient aussi" bureau d'esprit"·
On était loin du temps des portes closes. Mais avec une nuance assez
provinciale : dans la " salle basse " du rez-de-chaussée (on ne disait
pas encore le "salon >>), on recevait surtout des hommes. Les femmes
étaient peu nombreuses, soit réserve, soit ignorance. L'assistance
était surtout de robins et de gens en office et l'endroit sent la précieuse : on portait des surnoms à l'antique, ou débattait en ordre des
" questions >>et il y eut un beau tournoi poétique à propos d'une puce
qui s'était trouvée sur le sein de la maîtresse de maison, sujet inquiétant pour l'hygiène.
Mais c'était Lyon qui était à l'avant-garde du progrès. Les femmes
y régnèrent encore plus qu'ailleurs et se mirent en tête d'en faire
" la Florence française "· Elles firent de Lyon en tout cas la capitale
du féminisme. Et elles réussirent à prouver en même temps que la
royauté des femmes pouvait devenir un peu inquiétante. Ce ne fut
pas seulement un " bureau d'esprit >> comme à Poitiers. Les femmes
tinrent résolument le haut du pavé et débitèrent la science et la poésie
à guichet ouvert. Elles étaient en force *. Les maris et amis étaient
réduits à la discrétion et faisaient cercle. Louise Labé, blonde, éblouissante, adorée, écuyère vigoureuse, portant volontiers habit d'homme,
courant les jolies filles, assurait un commandement pittoresque. Elle
avait assisté au siège de Perpignan sous le nom de capitaine Louis,
après quoi elle s'était mariée bien sagement à un marchand nommé
Perrin. On l'appelait Sapho, elle aussi, comme l'abbesse du début du
siècle, mais les contemporains y mettaient des sous-entendus. Cette
blonde amazone dépassait bravement le platonisme. Elle croyait à
l'amour avec cinq n1ajuscules et ne pensait pas qu'on pût songer à
autre chose dans la vie.
* Les principales participantes du groupe poétique de Lyon étaient : Clémence de Bourges, Pernette du Guillet, Marguerite du Bourg et ses filles, Claudine et Sibylle Scève, sœurs du poète, Louise Labé qui menaient le cficeur et Jeanne Gaillarde, Jeanne Flore, jeanne Cresté, Jacqueline Stuart, Marie de Pierre-Vive qui se contentaient des seconds rôles.
120 Histoire des Femmes
Le groupe de Lyon avait été au-delà des jeux d'esprit habituels.
On faisait des vers, qu'on ne réservait pas aux amis du cénacle, mais
qu'on publiait. Ceux de Pernette du Guillet furent imprimés après
sa mort, mais l'intrépide Louise Labé affronta le public sans façons.
Ce fut toutefois la limite extrême atteinte par la grande offensive des
femmes. En général, la manie de se produire se limita à des cercles
restreints. Les femmes écrivains restèrent une exception.
L'ignorance dans laquelle on tenait les filles était encore maintenue
dans la plupart des familles. D'autres familles au contraire, quelquefois illustres, mais aussi, dans certains cas, bourgeoises, voulurent pour
leurs filles une éducation qui les mettait sur le même plan que les
hommes instruits de leur temps. En Espagne, on apprend le latin
aux filles dès la sortie de l'enfance, elles ont presque tout de suite
un précepteur et à treize ans doivent être capables de tenir leur rang
dans le monde et de se marier. Le redoutable Vivès qui n'aimait pas
les romans avait imposé ce programme aux filles d'Isabelle la Catholique. Il ne sévit pas moins lorsqu'on l'eût exporté en Angleterre. Jane
Grey, qui fut une reine éphémère, lisait Platon en grec à treize ans;
au même âge, Marie Stuart prononçait en public son premier discours
latin; à quatorze ans, on faisait traduire à Elisabeth un livre de
Marguerite de France. Ce ne sont pas là spécialités de princes. Une
petite Normande de quatorze ans, rapporte La Louange du mariage,
dans son village de Normandie chantait Ténebres en latin et en savait
aussi long que le clerc 35• Olympia Morata, Italienne de treize ans,
est célèbre par les dicours latins et grecs qu'elle composa à cet âge.
On lui confia plus tard les filles de Renée de France : elle leur fit
jouer à quinze ans une comédie de Térence qu'elles dirent dans le
texte, devant le Pape 36• En Italie, Dolce, pédagogue à la mode, moins
frénétique que Vivès, voulait que les filles fussent librement élevées,
sans qu'elles deviennent des puits de science : il leur faisait lire pourtant les auteurs latins dans leur langue originelle, et couramment.
Cela paraissait un minimum dans ce pays où l'élégant Bembo, ornement des cours princières, écrivait tranquillement : << Une petite
fille doit savoir le latin, cela met le comble à ses charmes 37• »L'Allemagne seule, et Venise, ville orientale où les filles étaient cloîtrées,
échappèrent à la contagion.
Aussi toutes les jolies femmes sont-elles un peu atteintes de la
manie d'être savantes. Chaque pays a ses vedettes. Les Italiennes
ont Félicie della Rovere, une Trivulce, les trois filles du comte Matteo
Mosca Boïardo, qui tiennent tête à d'excellents savants, Honorata
Pecci de Sienne que Firenzuola nous décrit complaisamment dans sa
haute voltige philosophique, sans compter cette Olympia Morata
déjà nommée, orgueil de la péninsule tout autant que Pic de la
Mirandole. Des femmes de très grandes familles comme Vittoria
Du Qjtatlrocenlo à la Renaissance !2!
Colonna ou Veronica Gambara évitent ces prouesses de professionnelles. Mais elles sont poètes, on le sait, on colporte leurs vers, on cite
leurs opinions, leurs mots, leurs discussions. Leur public ne compte
que des princes et de fameux capitaines, mais c'est un public malgré
tout. Cela ne les empêche pas, et les plus huppées, d'avoir des mots
de précieuses bien comiques. Vittoria Colonna elle-même répond
à un théologien qui écrivait en vers : « J'ai vu dans vos madrigaux
la force de la vérité. » C'est un mot d'Armande à Trissotin.
On vit mieux. Les femmes imaginèrent de jouer aux princes de
l'Église. Quelques-unes eurent la belle idée de se réunir en dicastère,
en la forme prévue pour les procès de canonisation. Il s'agissait de
béatifier l'aimable J eanne d'Aragon, en raison de sa bonne grâce
et de sa patience conjugale, lesquelles furent promues vertus héroïques.
Personne ne trouvait ces initiatives ridicules. Mais on n'allait pas
jusqu'à la publication. Il y eut une seule femme de lettres en Italie
et c'était une célèbre courtisane de Rome, Tullia d'Aragona. Elle
était, bien entendu, une avocate résolue de l'amour platonique.
Les Françaises étaient moins savantes, mais plus attirées par la
gloire littéraire. Plusieurs princesses écrivent en vers : la belle Chateaubriand aimée de François I•r, la régente Marguerite d'Autriche,
mère de Charles-Quint, Suzanne de Bourbon, Diane de Poitiers ellemême 38 • Ces poèmes n'étaient souvent qu'une galanterie épistolaire,
un ornement aimable de la correspondance : un ambassadeur termine
ses dépêches à Marguerite d'Autriche par une épître et elle répond
de la même manière à ses hauts fonctionnaires 39• On se félicite, on
demande, on remercie en vers. Mais on tâte aussi du plus solennel.
L'Académie de Valois fit naître des tentations. Elle avait été fondée
en 1569 par Charles IX, Henri III s'en était déclaré le protecteur.
Elle réunissait des poètes et des grands seigneurs, mais elle admettait aussi des « académiciennes ». La célèbre maréchale de Retz et
son amie Mme de Lignerolles ne surent pas résister autant qu'il aurait
fallu. Nous savons par Agrippa d'Aubigné qu'elles assistaient aux
séances et qu'elles y prirent la parole au moins une fois dans un débat
public où elles s'opposèrent. Il semble qu'il y avait d'autres princesses et femmes de la cour parmi les auditeurs 40•
Ces jeux étaient dangereux, mais on trouvera ces exhibitions discrètes si l'on songe à l'exemple qui était donné dans le même temps
par l'Espagne du « Siècle d'Or ». Héritières de la tradition arabe, les
plus grandes dames y étaient versées dans toutes les sciences. La
marquise de Monteagudo, dofia Maria Pacheco de Mendoza, Isabelle
de Cordoue, ajoutaient l'hébreu au latin et au grec ct pouvaient tenir
tête à des rabbins; Beatrix de Galindo enseigna le latin à la reine;
Isabelle de Roseres prêcha dans la cathédrale de Tolède et fit le voyage
de Rome pour convertir les Juifs et commenter J ean Scott devant un
122 Histoire des Femmes
parterre de cardinaux; Loysa Sygea, polyglotte, lisait le syriaque en
plus de l'hébreu et était écoutée avec respect par les meilleurs théologiens; on dit que deux mille femmes furent enregistrées à cette époque
comme « professeurs » de rhétorique aux universités de Salamanque
et d'Alcala.
Cette robuste politique d'annexion n'était pas du goût de tout le
monde. Les protestations furent faibles en Italie et en Espagne. Elles
furent plus perceptibles en France et vigoureuses en Allemagne.
On sent déjà très bien l'opposition dans l' Heptaméron. Elle est représentée par les maris qui ont sur les femmes des opinions d'officiers de
cavalerie. Ils rient beaucoup des subtils problèmes de sentiment soulevés par elles, se moquent sans détour des souffrances de
l'amour platonique et ne manquent pas une occasion de rappeler
AlexandTe et le nœud gordien. Les femmes de la vieille génération
n'étaient pas éloignées de penser comme eux. Louise de Savoie avec
son tranquille bon sens déconcerte les enthousiastes. Elle fait son
salut paisiblement dans son coin, ct elle n'a jamais cru un instant
qu'on pouvait vivre d'amour et d'eau claire. Rabelais ne dira pas
autre chose dans une langue plus colorée. Il range les grands rêveurs
du sentiment parmi ces alchimistes de l'imagination qu'il appelle
les« abstracteurs de quintessence». Joignez la tradition populaire qui
juge rondement en ces matières. Un ouvrier de Bourges fait un
procès à ses voisins qui font trop souvent allusion à l'autorité de sa
femme : il se regarde comme injurié. L'union se fait entre tous les
partis dans cette contre-offensive, même avec les Réformés. Agrippa
d'Aubigné renvoie brutalement les femmes à leur foyer par un mot
souvent cité : « Quand le rossignol a des petits, il ne chante
plus.»
Le succès de La Nif des fous de Sébastien Brandt prouva que les
maximes du passé n'étaient pas abolies. Son livre, paru en 1494,
avait eu dix-sept rééditions successives en r 520, il avait été traduit,
copié, imité, travesti, el n'eut pas moins de succès et d'influence que le
Panlagruel. Or, le vieux et solide paysan souabe se dresse en pied dans
le livre de Brandt, ricanant d'un bon rire robuste sur toutes les singeries des jolis cœurs d'outre-mont. Et ces singeries ne sont pas
seulement celles des nouveaux docteurs ou les grâces et barbes parfumées de Castiglione et de Bembo. C'est aussi toute la vie allemande,
gaie et paysanne, et la femme allemande, bonne paroissienne, bonne
ménagère, tendre et sérieuse, que le pamphlétaire défend, comme
un autre style de vie, contre les nouveautés de l'inquiétante Italie.
Cette voix du xv• siècle, qui vient menacer la femme au cœur de son
triomphe, fait tomber sur les cours d'amour un arrêt sommaire et
rustique : quand on vous joue une sérénade, répondez en jetant un
seau d'eau.
Du Quattrocento à la Renaissance 123
Cette opinion ne fut pas reçue partout dans sa rigueur. Montaigne,
plus modéré, nous laisse entrevoir ce que pouvait être à la fin du
siècle l'opinion moyenne. Fort poliment il renvoie, lui aussi, la femme
à la direction de sa maison. Quant aux brillantes choryphées des
salons et des académies, il leur réserve des conseils bienveillants, mais
qui sont malgré tout d'un gentilhomme campagnard. « Quand je les
voy attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique et semblable
drogueries si vaines et inutiles à leur besoing, j'entre en crainte que
les hommes qui le leur conseillent le facent pour avoir loy de les
régenter soubs ce tittre ... Que leur faut-il que vivre ayarées ct honnorées? Elles n'ont et ne savent que tt·op pour cela. Il ne faut q u'esveiller un peu et rechauffer les facultez qui sont en elles. » Ce n'est pas
tout à fait le seau d'eau de Sébastien Brandt. On éconduit plutôt par
une douce persuasion : mais cela ne fait pas grande différence au fond.
Ainsi se retrouve au xvi• siècle, mais sous une forme adoucie, tolérante, l'opposition qui avait séparé au xiV• ou au xv• siècle les adorateurs « inconditionnels » de la femme et ses contempteurs intransigeants. Mais, le ton de la discussion a changé, les positions sont moins
absolues, et c'est à cela, peut-être, qu'on mesure le plus facilement
combien la situation des femmes a changé.
Leurs adorateurs ne font plus d'elle une idole dont le service exige
le sacrifice et la servilité totale. Leurs adversaires ne la désignent plus
comme la source de tout mal et de toute félonie. Ceux qui l'admirent
lui proposent sous le nom d'amour platonique une amitié dont la
nouveauté essentielle réside en somme dans l'égalité. On ne sera plus
à ses pieds, le front dans la poussière, mais on parlera des choses qu'on
aime, du bonheur, des poètes, de l'amour, avec une partenaire qui
sait, et parfois très bien, tenir sa partie. On lui fera la cour, en un mot.
Et les adversaires se méfient des docteurs en jupons ct de ces cervelles
un peu légères mêlées à des jeux qui leur paraissent jeux d'hommes :
on ne les maudit pas pour cela, mais on commence à leur dire que
cela relève du ridicule. Finalement, les hommes et les femmes ne sont
plus séparés, comme autrefois, tantôt par le mépris de l'homme qui
«se bat et conseille », tantôt par l'idolâtrie, autre barrière. Ce qui disparaît, en somme, c'est une certaine forme de la séparation des sexes
qui avait caractérisé le moyen âge : évolution dont on ne doit pas
oublier qu'elle avait commencé dès le xv• siècle, comme en témoigne
la vie heureuse de notre châtelaine de Sérifontaine. Les femmes,
en tout cas, saluèrent avec joie la fin de leur exil. La cour des Valois,
la grâce et le bonheur des cours d'Italie, sont dans l'art de vivre la
naissance d'une école nouvelle : c'est la fin de la captivité de Babylone.
XIV
Les femmes de la Renaissance
et de l'Europe baroque
LES FEMMES EN FRANCE AU XVI• SIÈCLE
La cour des Valois, objet d'une si durable légende, n'avait pas
adopté sans les nuancer les idées nouvelles nées en Italie. Par exemple,
les collets montés et la ligne diaphane qui réconfortaient le sévère
Paul IV, furent promptement laissés de côté. On revint aux seins de
si bon cœur que la peinture nous a laissé plusieurs témoignages de
poitrines ravissantes présentées avec une complaisance sans restriction. Les écrivains n'acceptèrent pas de se laisser ainsi dépasser. Ils
composèrent de leur côté des« blasons» qui donnaient sur le corps de
leur idole tous les renseignements qu'un curieux pouvait désirer.
Les mœurs restaient libres et gaillardes, en dépit des fêtes et de la
galanterie.
La pudeur elle-même avait des éclipses. Aux bonnes plaisanteries
du xv• siècle, qui ne cessaient pas d'avoir cours, on ajoutait des distractions inédites. Les prédicateurs se plaignent beaucoup des bains.
Il ne s'agit pas seulement des bains publics qu'on appelait les
«étuves», dont la mauvaise réputation n'était plus à faire depuis le siècle
précédent : on savait que c'étaient dans les grandes villes des lieux de
scandale et de promiscuité, réservés de plus en plus aux gens du
peuple, car les garde-robes privées et les cabinets consacrés à la toilette commencent à faire leur apparition, sur une non moindre
recommandation que celle du Concile de Bâle 1. Mais les bains de
ville d'cau devenaient un sujet d'inquiétude.
VILLES n'EAU ET VACANCES
Ils avaient eux aussi leur histoire, puisqu'il y a déjà dans Flamenca
une ravissante anecdote qui prouve que les maris ne sauraient trop
se méfier des installations sanitaires qu'on trouve en villégiature. Il
Histoire des Femmes
n'était plus besoin au xv1• siècle des procédés ingénieux des fabliaux.
Les femmes avaient acclimaté dans les villes de cure le génie du siècle
pour les parties de campagne et les clistractions de plein air. On se
voyait librement, on organisait après le bain des réunions dans une
prairie, où l'on faisait des rondes, où l'on chantait, où l'on jouait à
la balle aux grelots. Les bons hôtels avaient, bien entendu, deux
piscines séparées : toutefois les hommes étaient admis, en peignoir,
dans la piscine des femmes, où règne une grande animation, car on
rit, on cause, on fait encore des rondes. Dans les hôtels moins distingués, il y avait des piscines communes, d'autant plus pittoresques
qu'on ne portait au bain qu'une chemisette de lin ou un très léger
slip, également de lin *. Guarinoni, médecin tyrolien de la fin du
siècle, nous apprend qu'on allait de son domicile à la piscine dans ce
simple appareil, qui ne paraît pas avoir scandalisé 2• Les bains avaient
lieu matin ct soir, ils étaient fort longs, quelques-uns duraient même
six heures 3• On reprenait des forces par des collations continuelles.
Les galants offraient parfois de très jolies !etes d'où les maris et les
frères étaient exclus : nous en avons un exemple pour Sienne, la
réjouissance paraît avoir été assez vive. Guarinoni, esprit vertueux,
parle de « choses abominables " et Brantôme lui-même, juge moins
austère, est sévère pour les bains de Baden. Cela prouve surtout que le
triomphe des femmes ne fut pas accompagné en tout lieu d'une vague
de pudeur. Et d'autres particularités significatives montrent qu'en
effet le triomphe féminin s'accommoda très bien d'une gaillarclise des
manières et des propos dont Henri IV est devenu le symbole, mais qui,
en réalité, fleurit pendant tout le siècle précédent.
LES FEMMES DE BRANTÔME
Brantôme a rapporté dans ses Dames galantes un grand nombre de
petits faits vrais qui sont des renseignements précieux sur le ton de la
cour et la manière dont les femmes étaient traitées. Le livre n'est pas
aussi poivré qu'on le dit : la langue de ce temps était franche et
hardie. Il n'est pas sévère non plus pour les femmes : Brantôme, au
contraire, respecte les << dames >>, les a beaucoup aimées et ne manque
pas une occasion de les louer. Mais il a beaucoup vu et c'est ce reportage sur le siècle qui réserve quelques surprises.
D'abord Brantôme ne cache pas que les femmes de ce temps
curent beaucoup d'aventures. Les termes même qu'il emploie " servir», <<serviteur>>, << ami))' « amitié >l, vocabulaire usuel du temps, indi-
• Un tableau de Louis Cranach leJeune, La Fon.taim de jouvence, qui est au Musée Dahlem de Berlin, montre une piscine de femmes où les baigneuses sont nues : quelques hommes assistent au bain, ils sont peu nombreux et habillés.
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 127
quent assez l'influence de l'amour courtois et du platonisme, mais
on voit aussi que cette mode de l'amitié en dehors du mariage a eu
pour résultat, en beaucoup de cas, une sorte de reconnaissance officielle de l'adultère. François Jer veut que« les honnestes gentilshommes
de sa cour ne fussent jamais sans des maîtresses 4 »:cela veut dire seulement qu'ils devaient être publiquement amoureux. Mais le roi ne
semble pas avoir seulement encouragé les apparences, puisque, quelques lignes plus bas, on lit qu'il était curieux de détails sur « les combats amoureux >> et qu'il se faisait raconter comment se conduisaient
en cette occasion les femmes qu'il connaissait« quelles contenances et
postures elles y tenoyent et de quelles paroles elles usoyent » : après
quoi, ce technicien, ayant beaucoup ri, en << recommandait le secret
et l'honneur 5 ».
En dépit de cette tolérance officielle, les maris ne se montraient
pas toujours patients. La punition de l'adultère était devenue une
affaire privée. La France avait refusé de reconnaître sur ce point les
canons proclamés par le Concile de Trente et l'édit de Blois en 15 79,
retira aux tribunaux ecclésiastiques la juridiction qui leur avait été
plus ou moins reconnue sur la vie privée et la transféra aux juges
civils. Pratiquement, en l'absence d'une juridiction claire, c'était
le mari qui se chargeait de tirer prompte et complète vengeance des
coupables pris sur le fait, et, ensuite, des « lettres de rémission » du
roi étaient obtenues sans difficulté au profit du mari outragé. Les
Dames galantes commencent par le récit d'un certain nombre d' « exécutions conjugales » dont la férocité et la diligence prouvent qu'on
reconnaissait sans réserve le droit de vie et de mort du mari. On peut
même noter que les femmes n'élèvent aucune protestation contre cette
justice sommaire. Elles s'y attendent et s'y soumettent : les plus
fines la devancent même en donnant quelque breuvage expéditif
au mari dont on craint la vengeance. Le châtiment s'applique aux
deux coupables pris sur le fait et souvent aussi aux chambrières et
demoiselles de compagnie convaincues de complicité. II est parfois
différé si Je mari préfère empoisonner sa victime. De tou tes manières,
le mari n'est pas poursuivi. Cette coutume conjugale de haute justice n'est pas spéciale à la France. Stendhal en a fait le sujet de quelques-unes de ses Chroniques italiermes qui sont confirmées par les documents qui subsistent.
Tous les maris n'étaient pas intraitables, certains se montraient
patients, d'autres profitaient cyniquement des bénédictions que leur
femme attirait sur leur tête. Les exemples cités ne sont pas moins
nombreux que ceux des vengeances. Ce qui est certain, c'est que les
femmes et les filles se conduisaient très librement dans une cour où le
pouvoir des femmes n'apportait guère d'entraves aux gaillardises
et aux plus franches privautés. C'est à certains détails rapportés
128 I!istoire des Femmes
par Brantôme, sans même qu'il y attache d'importance, qu'on peut
voir combien les femmes sont naturellement patientes et en général
peu attachées aux habitudes de pudeur que nous leur avons laissé
prendre.
L'obscurité des salons et des galeries facilitait bien des entreprises.
Les anecdotes que cite Brantôme sont difficiles à raconter. Une fois,
c'est dans un coin de fenêtre « sans cérémonie d'honneur ny de
paroles 6 » : notez que dans la même pièce se trouve un autre couple
qui se contente d'aimables bavardages; une autre fois, << en une galle~
rie obscure et sombre l) : circonstance aggravante, le galant ne connaît
même pas sa proie et doit la marquer d'un trait de craie sur sa robe
pour pouvoir l'identifier 7 ; une autre fois, c'est en présence d'une
gouvernante et même en présence d'un mari lequel jouait aux cartes 6 ;
et, en une infinité de rencontres, « en la ruelle d'un lict sombre»,
tandis que les assistants devisent à quelques pas, « les flambeaux à
part bien loin reculez 9 ». Ces exploits sont d'autant plus remarquables que les femmes étaient habillées de ces vertugadins formidables
qu'il fallait soulever comme un rideau de boutique.
En d'autres circonstances, les façons sont encore plus paysannes.
Un grand seigneur va à la chasse :ses gentilshommes vont le chercher
de bon matin dans son lit où il est avec sa femme, tous les deux nus ou à
peu de chose près, sous les couvertures. Le haut personnage trouve
fort drôle de rejeter brusquement la couverture pendant que sa femme
lui faisait (devant tout ce monde) quelques gentillesses : on rit beaucoup, mais la dame fut choquée 10• Une autre fut moins timide qu'une
de ses amies renversa sur son lit en la surprenant par derrière pour
qu'un de ses amoureux pût la contempler à loisir : elle ne fit qu'en
rire, empêtrée dans ses couvertures qu'elle cherchait vainement à
ramener sur elle, comme « une très grande princesse » de laquelle une
aventure analogue nous est contée u. Ailleurs, c'est une lady Chatterley que la vue d'un cordelier met dans un tel état qu'elle descend
aussitôt dans son parc pour satisfaire sa brutale passade : il s'agissait
« d'une grande dame de par le monde, mais grandissime » qui augmenta par ce moyen la postérité de sa maison 12• Il ne faut pas s'étonner de ces manières dans un temps où l'on s'entassait curieusement à
la porte de la chambre à coucher des jeunes mariés pour saluer par de
grands cris « l'heureux événement n et où personne ne trouvait
étrange la singulière jurisprudence du « congrès » à laquelle on
soumettait en public les maris que leurs femmes accusaient
d'impuissance.
Les plaisanteries qu'on trouvait drôles dans cette cour si élégante
ne sont pas moins villageoises. La plus innocente consistait à percer
des trous dans le mur qui donnait sur une chambre à coucher ou toute
autre pièce privée. Ce n'étaient pas là jeux de pages. Brantôme men-
Allemagne, XVJe siècle. Portrait d'Anne
de Clèves, future
femme d'Henri VJJI d'Angleterre, par
Holbein (Louvre.
Connaissance des
Arts}.
Page précédente, portrait d'Agnès Sorel, la
Dame de Beauté,fa\·orile de Charles VII.
( Fomainebleau. Bulfoz).
Toilettes de cour sous Henri JI/ ( Lou11re.
Giraudon).
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 129
tionne à plusieurs reprises ce genre d'indiscrétion. Une fois, c'est « un
honnête gentilhomme » qui s'en rend coupable, une autre fois,
M. de Clermont-Tallard, alors gentilhomme de la manche du jeune
duc d'Anjou, plus tard Henri III, dans une pièce du château d'Amboise où il étudie avec ce prince, une autre fois << un grand prince n,
non autrement désigné épiant « deux dames de sa cour », et enfin
Catherine de Médicis elle-même qui voulut se faire une opinion sur
les ébats de son mari avec Diane de Poitiers 13•
On peut penser si les pages s'autorisaient de tels exemples. J 'ose
à peine citer une anecdote qui jette un jour singulier sur la grossièreté
du temps et les habitudes d'hygiène. Les auteurs de la plaisanterie
portent des noms illustres : le duc de Nemours, François de Vendôme,
vidame de Chartres, le comte de La Rochefoucauld et quelques
autres, qui s'amusèrent un jour << ne sachant que faire ))' à << aller voir
pisser les filles », et Brantôme ajoute « cela s'entend cachez en bas et
elles en haut ». Il s'agissait des filles d'honneur de la reine Catherine
de Médicis. Comment dire la blessure cruelle qu'ils infligèrent à une
malheureuse, curieusement conformée, avec une latte de bois au
bout de laquelle ils avaient fiché un clou? Je laisse les curieux en lire le
détail dans l'original. Le roi Henri II trouva cela très drôle. Il « en
rit pour sa part tout son saoul 14 ». Un autre jour, au cercle de la reine,
après Je dîner, le sieur de Gersay, ailleurs appelé J arsé, trouva très
spirituelle une plaisanterie de carabin. Les filles de la reine s'asseyaient
par terre pour faire cercle, en tailleur, leurs larges robes étalées autour
d'elles. Le plaisantin se procura ce que Brantôme appelle sans détour
«une couille de hellier » et la « coula entre la rob be et lajuppe de cette
fille ». Quand on se releva, la « balle bellinière, pellue, velue » fit
«six ou sept bonds joyeux »-« Nostre Dame! s'écria la reine, qu'estce-là, m'amie, et que voulez-vous en faire? 15 >>Il y avait bien plus
grossier encore. J e ne puis décidément rapporter l'audace d'un
galant, à quelques pas d'un mari, auprès d'une épouse naïve. Il en
fut écorché dans l'aventure : mais, ce qu'il y a de plus étrange est
que cette situation ait été possible, que Brantôme ne s'en étonne
pas et que le mari n'ait fait qu'en rire lG,
Il ne faut pas demander après cela si les conversations étaient
salées. Les femmes les plus illustres ne se choquaient pas de mots et
d'équivoques que l'hypocrisie de notre temps renverrait à Mme Angot:
elles les provoquaient même, les filaient comme d'agréables métaphores et n'étaient pas moins crues que les hommes en leurs propos.
Il faudrait citer tout Brantôme en cet endroit, il rapporte au moins
cent de ces répliques. On sent que les plus grands personnages s'y
plaisaient. Le duc d'Albany se charge de présenter au pape trois
veuves qui voulaient être dispensées de faire maigre : il s'amusa à
formuler la requête tout autr·ement, on devine de quelle abstinence
1
Histoire des Femmes
les veuves demandaient à être relevées. Le pape rit beaucoup lorsque
l'équivoque s'éclaircit et les dévotes veuves ne rirent pas moins
gaillardement. Ailleurs, les dames de la cour, pour s'amuser d'un
défaut de conformation du roi Henri II, le nomment " l'abbé de
Saint-Victor », anecdote qui prouve qu'au xvr• siècle, on prononçait
Victor à la manière des Italiens ou des Marseillais. En un autre
endroit, Brantôme rapporte une longue conversation équivoque
d'une femme avec un gentilhomme qui lui faisait la cour : c'est
d'une remarquable et paisible obscénité et ce badinage occupe une
page entière, tellement il paraît plaisant à Brantôme qui le rapporte
comme un entretien d'un tour très galant"· Pour les filles d'honneur
de la reine, plastron habituel des plaisanteries, un " prince de par le
monde », dans lequel on croit reconnaître le duc d'Alençon, avait
inventé un tour inédit. Il s'était fait faire une très belle coupe ciselée
dont les figures représentaient les postures les plus audacieuses et les
plus réalistes reproduites avec un grand luxe de détails. Le sommelier
avait l'ordre de ne faire boire les jeunes filles que dans cette coupe et
l'on s'atnusait à rire de leur confusion qui était rare et plus souvent
de leurs réflexions qui étaient drues lB.
Enfin, si l'on s'en tient à Brantôme, la brillante cour des Valois
ne paraît pas avoir été un conservatoire des vertus familiales. Dans
cette revue fort détaillée qu'il fait des femmes qu'il a connues ou
dont il a su l'histoire, il n'est à peu près aucune variété de pécheresse qui ne soit copieusement représentée. Les filles ne sont pas
plus épargnées que les femmes. Elles font leur apprentissage à la
cour de toutes les façons, deviennent savantes en maintes sortes de
camouflages et n'en pêchent pas moins des maris, plus attentifs en
général à leur dot qu'aux preuves de leur virginité. Les plus hardies
ne se font pas scrupule d'accoucher dans la propre garde-robe de la
reine-mère, les plus timides se consolent entre elles ou par d'ingénieux
succédanés. Les jolies femmes courent après les hommes, accumulent
les aventures, certaines n'hésitent pas à se faire payer, d'autres paient
leurs amants. Quelques-unes ont de soudaines fantaisies qu'elles se
passent, d'autres se contentent d'être curieuses et feuillettent avec
gourmandise une édition de l'Arétin ornée, paraît-il, de postures
détaillées avec soin. Il en est qui prennent publiquement le deuil de
leurs amants, d'autres qui poussent l'engagement politique jusqu'à
satisfaire sans discernement les suppôts les plus zélés de leur parti.
Des pères débauchent leurs filles, des cardinaux vivent publiquement
en état de mariage. François Jer, fleur de la chevalerie française,
viole très bien " en soudard», dit un de ses historiens, la jolie Philippa
Duci, sœur d'un de ses écuyers, dont il eut un bâtard.
Bref, il n'est guère possible de douter après cette description que
cette société si brillante et si polie n'avait pas acquis ces dernières
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque
qualités aux dépens de sa vitalité qui restait vigoureuse et indiscrète,
ni de sa liberté de langage qui était intempérante.
La déposition de Brantôme se termine sur un hommage consacré
au courage des femmes et aux veuves irréprochables. Il y est beaucoup
question de notre Catherine Sforza, présentée sous le nom francisé
de comtesse de Forly. Les femmes de Sienne ont également droit à
plusieurs pages pour leur participation au siège de r 552, lorsque la
ville se déclara pour le roi de France contre les Impériaux. Ces femmes
de Sienne avaient constitué de leur propre mouvement trois bataillons qui défilèrent un jour en uniforme, étendard en tête, fascine
sur l'épaule, jupe courte à la spartiate, laquelle était violette pour
le bataillon de la signora Fortiguerra, incarnat pour celui de la
signora Piccolomini et blanche pour celui de la signora Livia Fausta.
Malgré la description enthousiaste de Brantôme, cette mobilisation
qui se termina par une revue sur la belle place du Pallio, évoque
surtout un défilé de majorettes. L'auteur, prolixe sur la fanfare,
est bref sur la contribution militaire de ces héroïnes : on apprend
enfin que l'une d'elles déguisée en homme remplaça son frère pour
une garde de nuit. Sienne n'en fut pas moins prise par les assiégeants 19•
Les dames de Pavie, qui n'ont droit qu'à une mention plus brève
parce qu'elles avaient pris le parti des Impériaux, soutinrent en 1525
un siège du roi François I•r avec moins de fracas et plus d'effet.
Mobilisées sous la conduite d'Ippolita de Malaspina, générale des
armées du duc de Milan, elles portèrent bravement la hotte et participèrent aux travaux des fortifications 20• Au siège de La Rochelle en
1573, on vit de même sur les remparts une compagnie de volontaires
huguenotes "jurée et associée ,, laquelle, vêtue de sarraux blancs qui
pouvaient aller à la lessive, aidait aussi aux travaux de terrassement et
même, ajoute l'historien, " les plus virilles et robustes menoyent les
armes 21 " · On avait vu la même chose au siège de Rhodes par Soliman en 1527.
La plus brillante de ces exhibitions fut le siège de Saint-Riquier
en Picardie par les Impériaux, en 1536. Les " dames de la ville »
sauvèrent la cité au moment de l'assaut en montant sur la muraille
<< avec armes, eau et huile bouillante et pierres )) et << repoussèrent
bravement les ennemis ». Deux d'entre elles réussirent même à s'emparer de deux enseignes des assaillants qu'elles plantèrent sur le
mur de la ville. Les Impériaux durent lever le siège et la ville de SaintRiquier eut droit à une visite de remerciement du roi François I•r
qui se fit présenter les dames 22 • Les femmes de Péronne participèrent
la même année à la défense de leur ville et, plus tard, pendant les
guerres de religion, les femmes de Sancerre et celles de Vitré organisèrent un service de soins aux blessés analogue à notre organisation
Licence eden-75-2e0e25cc0122462e-b17ebcace77e4145 accordée le 11
septembre 2021 à E16-00947387-Bouktit-Yanis
Histoire des Femmes
de la Croi.x-Rouge. Brantôme termine ce chapitre en citant des morts
courageuses de femmes et même quelques-unes héroïques comme celle
de Mme de Balagny, sœur de Bussy d'Amboise, qui mourut de chagrin
et peut-être se suicida, de désespoir d'avoir perdu sa principauté de
Cambrai 23•
A la même époque, le Journal de L'Estoile permet de ne pas avoir
les yeux uniquement fixés sur les écarts de la cour. Ce " bourgeois de
Paris » ne se plaint pas plus qu'on ne le fera en d'autres temps de
l'immoralité du siècle. On est même enclin à douter des légendes qui
courent sur Henri III et ses favoris, lorsqu'on voit les mignons du roi,
bottés et casqués à deux heures du matin, prendre la tête des patrouilles
de police et montrer une énergie de reître qui s'accorde assez mal
avec le rôle qu'on leur prête ordinairement. Ce témoignage qui compense celui de Brantôme décrit une bourgeoisie calme, sérieuse, hon·
nête dans ses mœurs et qui semble très étrangère aux passions et aux
aventures de la cour.
LES FEMMES DE L'ANGLETERRE ÉLISABÉTHAINE
Les femmes anglaises du xvi• siècle eurent sous les yeux, comme on
le sait, le spectacle réconfortant du triomphe féminin. Le siècle fut
un siècle de reines. Marie Tudor, Élisabeth, Marie Stuart, avec des
fortunes diverses, montrèrent l'éclat des destinées auxquelles les
femmes pouvaient prétendre. Élisabeth, la reine d'Angleterre la plus
illustre et la plus adorée de son peuple, s'est identifiée à son époque
même. Elle donna son nom à son siècle comme Louis XIV l'a donné
au sien.
LES MARIAGES ANGLAIS
Ce triomphe est de parade. A s'en tenir à cette apparence, on
prendrait une idée fausse de la situation des femmes anglaises de ce
temps. La législation était sévère à leur égard. Comme dans les
autres pays d'Europe, elle s'inspirait de la loi romaine. Régime
dotal, incapacité de rien décider et de rien vendre, le mari régit la
fortune, y compris les biens de sa femme. Le mari peut battre sa
femme, elle n'a pas plus le droit de se plaindre au juge qu'un serf
ou un païen. Si elle se révolte, elle se révolte contre son seigneur,
si elle le tue, elle commet non seulement un meurtre mais un acte de
haute trahison, elle sera brûlée sur un bûcher au lieu d'être pendue.
1
us Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 33
Si elle le trompe, elle perd son douaire, elle est condamnée à la prison
et à l'amende et elle fera pénitence publique en chemise et pieds nus.
Elle ne devient libre que lorsqu'elle est veuve. On verra plus loin
que les femmes anglaises profitèrent largement de cette exception.
Enfin, depuis la déclaration des Trente-neuf Articles de 1552, le
mariage n'était plus un sacrement, il était seulement un engagement
devant témoins accompagné d'un échange de gages.
Après la guerre des Deux Roses, l'insécurité et les usurpations
avaient amené certaines familles riches à défendre leurs domaines
contre l'émiettement ou les entreprises par le mariage de leurs enfants.
Ces mariages politiques entre familles entraînèrent souvent des unions
très précoces, conclues par fiançailles. Ces mariages d'enfants parurent
bientôt un mode d'association si pratique qu'ils furent adoptés par
les familles de commerçants. Ils équivalaient à cc que nous nommons
aujourd'hui la« concentration industrielle». Nous savons, par exemple,
que Thomas Betson, exportateur en laines, s'était marié en 1476 à
Catherine, pupille des Stonor, autres gros marchands de laine pour
agrandir ses affaires. II écrivait de son comptoir colonial de Calais à sa
fiancée de douze ans : « Mange toujours bien ta viande que tu puisses
grandir et te développer rapidement pour devenir une femme. >> II
l'épousa lorsqu'elle eut quinze ans et ils furent heureux comme dans les
contes de fées"'· Toutes les unions précoces n'étaient pas aussi heureuses.
On a plusieurs exemples d'annulation. Si la jeune fille avait été mariée
avant sa douzième année, on lui permettait de faire appel. De jeunes
maris de quatorze ans s'inclinaient ainsi, avec de gentilles paroles de
regret, devant la petite fiancée qu'ils n'avaient pu habituer à eux.
Mais c'était le plus souvent les changements de fortune qui expliquaient ces revirements. Un de ces procès nous donne une précision
curieuse. Le mari plaidait que le mariage n'avait pas été consommé.
On avait bien mis la fiancée dans son lit, mais deux de ses sœurs
étaient couchées entre elle et lui. II est vrai que cet infortuné sultan
n'avait que dix ans.
Les mariages anglais comportaient déjà, surtout à la campagne,
des particularités très britanniques. La mariée n'était pas en blanc,
mais en robe éclatante, les cheveux tressés en longues nattes ou pendant librement sur son dos. Une coupe de vin portée par les garçons
du pays marchait devant elle : les fiancés y buvaient en entrant à
l'église et à la sortie toute la noce buvait à son tour en les acclamant.
Un gigantesque gâteau de mariage était un autre ornement remarquable du cortège : on le portait solennellement à l'église où il assistait à la cérémonie, puis on le partageait entre les invités. Les filles
portaient des chapeaux de fleurs et des branches de romarin, et tout
le monde était couvert de rubans qu'on distribuait au départ du cortège. Sur le chemin, on jetait du froment sur les mariés, souhait de
Histoire des Femmes
fécondité, et on leur lançait une vieille chaussure qui portait bonheur.
La mariée portait traditionnellement en bandoulière une dague ou
un poignard dont on n'a jamais éclairci convenablement la signification 25•
Des musiciens précédaient la mariée qui s'avançait la dernière.
Elle était parfois à cheval comme dans les mariages hongrois. La tenue
des invités campagnards était somptueuse et pittoresque. Leicester,
recevant la reine Elisabeth à son château de Kenilworth, lui offrit
au milieu de fêtes fastueuses, la parodie d'un mariage villageois. Il
faut avouer que dans cette représentation caricaturale, les paysans
sont parés comme des rois nègres 26• Les mariages à Londres étaient
plus discrets. Les traditions étaient respectées mais le cortège était
moins tapageur, la mariée portait souvent un domino.
Les choses ne changèrent pas beaucoup pour les femmes au début
du règne d'Élisabeth. L'Angleterre était rude et pauvre. Elle n'avait
que quatre millions d'habitants. Nous oublions souvent ces chiffres
quand nous parlons de la vie d'autrefois. Beaucoup de maisons étaient
encore construites dans ce charmant mélange de plâtre et de poutres
grotesquement sculptées dont il existe encore de merveilleux spécimens. Souvent ces maisons étaient couvertes en chaume épais. Le
sol était de terre battue et on le couvrait de joncs qu'on cultivait au
jardin pour cet usage. Le balai était inconnu, l'on rajoutait du jonc
fi·ais quand le précédent disparaissait sous les épluchures et les débris.
Les princes ne faisaient pas plus de manières que les autres. Marie
Stuart, prisonnière luxueusement traitée, exigeait qu'on lui changeât
ses joncs plusieurs fois par semaine. La saleté était partout fort remarquable. Cent ans plus tard, une élégante jeune femme crachait au
théâtre sur la tête de Pepys qui trouvait cela bien naturel. William
Harrison, dans un journal qu'il nous a laissé, écrit en 1577 que, du
temps de son père, tout le monde couchait sur des paillasses avec une
bûche pour traversin : les oreillers étaient réservés aux femmes en
couches". Londres, qui a 1ooooo habitants à l'avènement d'Élisabeth,
a encore des aspects rustiques inattendus. Beaucoup de maisons ont
des jardins, en particulier dans la vieille City que devait détruire
l'incendie de 1662 : elles ont aussi des cours et même des étables.
Des parties entières de l'Angleterre sont encore en plein moyen âge.
Les souliers sont inconnus dans les comtés du Nord où les Percy font
la loi au milieu des clans; les femmes y portent des galoches de bois
et les filles d'Écosse vont pieds nus. Dans les campagnes, on fait
le feu sur la terre battue, il n'y a pas de cheminées. Les femmes cuisent
le pain de la maison. On choisit les servantes à la« louée », sur la place
du bourg et on leur inllige des amendes si elles sont lentes, si elles
n'assistent pas à la prière, si elles sont en retard. Les mœurs sont
brutales partout, les lois sont féroces. On pend, on brûle, on écartèle
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 135
pour toute une série de délits. Le fouet administré en public punit
les fautes mineures. Les filles et femmes désobéissantes sont normalement battues, cela ne choque personne. Une fille, même adulte,
n'a pas à se plaindre si elle reçoit une vigoureuse correction. Les
mégères sont solidement ficelées sur une chaise et on les plonge dans
le fleuve pour les calmer. Chaque bourg important avait sa chaise
pour les bonnes occasions.
Le luxe avait commencé sous Henry VIII. On construisit les
premiers manoirs, on donna des fêtes, des tournois, des mascarades.
Mais la vie de cour ne fut jamais si brillante qu'en France parce que
la noblesse avait été ruinée et décimée par la guerre des Deux Roses.
Même l'éclat du règne d'Élisabeth ne parvint pas à susciter une vie
de cour comparable à celle du Louvre. En revanche, la vente des biens
ecclésiastiques avait favorisé une noblesse campagnarde dont l'aisance
et le rôle n'ont pas d'équivalent dans les autres pays d'Europe. Et
l'existence de cette classe de gentilshommes campagnards fit apparaître un type de femme particulier à l'Angleterre.
Ces habitudes de luxe s'affirmèrent sous le règne d'Élisabeth. On
construisit des châteaux et ils furent en briques, ils eurent des galeries, il vint des architectes italiens. On remplaça les roseaux par des
parquets, on mangea dans de la vaisselle d'étain, parfois d'argent,
on eut du linge de table, de beaux meubles au lieu de coffres. La
population de Londres doubla en trente ans et il fallut faire des lois
pour limiter la fureur de construire. Les vêtements furent extravagants et somptueux. On imita ce que l'étranger inventait de plus
étrange, prenant les modes les plus folles d'Espagne, de France ou
d'Italie. Les hommes perdus dans d'immenses fraises raidies à l'amidon se rembourraient les épaules, se bardaient d'ouate et de baleines,
bourraient leurs hauts de chausse de son, de paille, de cuir, pour
avoir d'énormes et bouffantes rhingraves dans lesquelles ils ressemblaient à Polichinelle. Les femmes s'enfonçaient dans un vertugadin,
armature de fer dont les cerceaux protégeaient fort peu leur vertu,
mais qui leur fournissait d'immenses crinolines grâce auxquelles leurs
robes débordaient de deux pieds de chaque côté de la ceinture. Leur
corsage taillé en pointe les emprisonnait dans un long corselet rigide
qui descendait jusqu'aux abords des cuisses. Leur fraise, encore
plus amidonnée que celle des hommes, dessinait derrière leur tête un
éventail cartonné. Ces étonnantes carrosseries du corps humain étaient
ornées de broderies merveilleuses et de pierreries, elles coûtaient une
fortune. La reine à elle seule possédait quatre-vingts de ces costumes
qu'on parquait dans les stalles d'une galerie de son palais.
Le même instinct pillard s'appliquait à toutes choses : aux sonnets
qu'on prit en Italie et dont on fit aussitôt une consommation effrayante,
aux duels qu'on emprunta à la France, au romanesque que Shakes-
Histoire des Femmes
pcare lui-même puisait sans vergogne chez les conteurs italiens ct
espagnols. Cette époque vigoureuse et chamarrée adorait Je clinquant
comme les rois nègres. Il lui restait encore quelque chose de barbare
qui s'exprimait par des distractions sauvages, les taureaux enchaînés
qu'on faisait déchirer par des bull-dogs, les furieux combats de coqs,
ou par la vogue des astrologues et taiseurs d'or, la terreur des fantômes
et des fées. Cette splendide Angleterre élisabéthaine, a la force, la
naïveté, la joie de vivre des jeunes peuplades au rire frais, et parfois
la ruse et la perfidie des sauvages.
Sur la vie des femmes élisabéthaines, les renseignements ne sont
pas très nombreux. Camden, William Harrison, Fynes Moryson,
principaux témoins de ce temps ont parlé peu des femmes, et c'est déjà
une première indication. Les études sur la vie élisabéthaine sont
nombreuses, mais aussi discrètes sur ce sujet. La vie de cour est
brillante, mais pauvre en intrigue, l'adoration totale de la reine est
le seul sentiment permis.
LA FEMME DU SQUIRE À LA CAMPAGNE
La représentante la plus caractéristique de la femme anglaise est
née de la vente des propriétés ecclésiastiques. Ce transfert amena un
grand nombre de familles de l'aristocratie à vivre continuellement à
la campagne, où les femmes anglaises mènent auprès du squire leur
mari, une vie saine et peu exposée aux passions : elles se lèvent à
5 heures du matin (Marie Stuart et le roi de France n'en usaient
pas autrement) et se couchent à g heures. Le luxe des plus douillettes consiste à faire chauffer leurs vêtements devant le feu de la
cheminée avant de s'habiller. Elles enseignent le catéchisme et font
la lecture aux malades. Elles s'occupent aussi des pauvres, une aussi
grande dame que Letice, Lady Falkland, en donnait l'exemple.
La disposition des pièces qui étaient construites à la file et s'ouvraient
tout bonnement l'une sur l'autre ne favorisait pas les intrigues,
l'espionnage villageois non plus. Les femmes de pasteur donnent
le ton. La reine, et avec elle la haute société, eurent un peu de mal
à s'habituer à l'idée qu'il y eût des femmes de prêtres, puis on se
résigna.
Dans ces pieuses paroisses, les extravagances de la mode étaient
moins étroitement suivies que dans la capitale. Certains comtés faisaient exécuter avec rigueur les lois somptuaires dont on se riait à
Londres : le conseil de ville de Stratford-sur-Avon punissait les
contrevenants d'une amende. Il punissait aussi d'une amende quiconque recevait sous son toit sans permission une personne étrangère
au village. C'est assurément là une mesure radicale. Grâce à quoi,
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 37
la vie à la campagne, dans la classe aisée du moins, dégageait une
fraîche odeur de vertu, reposante en ce siècle agité.
Il ne faut pas en retirer l'impression que les maîtresses de maison
de ce temps menaient dans quelque Trianon une vie agréable et
oisive. Nous avons pour cette époque le journal de Lady Margaret
Hoby pendant les années 1599 à 1605. Elle habite un manoir dans
le Yorkshire. Ses journées sont bien occupées. Elle a d'abord la
responsabilité de toute la pharmacie, baumes, plantes médicinales,
décoctions, distillation, qu'elle prépare elle-même. Elle préside aux
confitures, bien entendu, et à toutes les sortes de conserves, mais aussi
au département de la confiserie qui s'étend des massepains au beurre
d'amande. Elle dirige la distribution et le filage de la laine dont nous
dirons plus loin l'importance. «J'ai pesé de la laine presque jusqu'à
la nuit» écrit-elle un jour. Enfin, elle décide avec son mari de toutes
les questions d'administration générale. Une plus grande dame qu'elle,
Lady Berkeley, qui mourut en 1624, n'a pas une existence moins
remplie. Elle est veuve, elle est la tutrice de son fils mineur. Son
existence est celle d'un gentleman farmer, elle visite les écuries, les
laiteries, les granges, les porcheries, participe aux chasses, arpente
le domaine. C'est une activité qui ne le cède en rien à celle d'un
homme.
Ce ne sont pas là privilèges de grande dame. C'est à un public très
étendu et comprenant manifestement des femmes de petite bourgeoisie que s'adresse un livre de Fitzherbert, très répandu en Angleterre à la fin du xv1° siècle, Prologue for the Wyves occupacyon, qui énumère les responsabilités propres à la femme dans le travail à la campagne : le ménage, le poulailler, le jardin, le verger. C'est là son
domaine personnel. Cela ne la dispense pas de collaborer aux « coups
de feu >> de la saison agricole, moisson, fenaison, vendanges là où il y en
a, et en tout temps garde des troupeaux.
La vertu, toutefois, ne régnait pas sans concessions. Hors du château
et du presbytère, la morale s'effilochait. On lit avec regret sous la
plume d'un contemporain intransigeant cette description de laféte
de mai qui avait lieu chaque année dans les paroisses de campagne.
« Les débauches qui ont lieu aux fêtes de mai sont nombreuses. La
première de toutes est l'habitude de se déguiser en fille sous le nom
de may-marrion, pratique qui enfreint la défense absolue qu'on peut
lire dans Deut. xxu, 5, qui interdit aux hommes de se déguiser en
femmes pour éviter les pratiques immorales. Or, j'ai vu de mes propres
yeux un groupe dans une fête de mai, composé en grande partie de
jeunes gens qui étaient si bien déguisés en femmes que lorsqu'ils portaient des masques (comme ils en portaient effectivement), la confusion était complète. La seconde de ces débauches qui est la plus
grave de toutes, est qu'on danse nu, à ce qu'on m'a dit, sans autre
Histoire des Femmes
vêtement que des filets (naked in nets *) : comment peut-on imaginer
une pire excitation à l'impudicité? Enfin la troisième est qu'on va au
bois en pleine nuit avec des filles pour faire la ronde, si bien que sur
dix filles qui sont allées faire le mai au bois, il y en a neuf qui sont
revenues enceintes 28• >>
Ces distxactions un peu lestes ne concernent pas les femmes des
squires, bien entendu. Mais leur responsabilité pourrait se trouver
engagée indirectement dans les kermesses auxquelles on donnait le
nom de church-ale. Les paroissiens donnaient à cette occasion de la
bière qu'ils avaient faite chez eux et on la buvait au profit des pauvres. On montrait beaucoup de zèle pour les pauvres à cette occasion :
on venait des environs pour faire ripaille à la flamande. Les évêques
durent interdire ces réjouissances en 1599 en raison d'excès <(que la
décence interdit de décrire ,, dirent-ils, et ils eurent à renouveler
cette interdiction en 1607 et encore en 1622, tellement les paroisses
avaient à cœur de secourir les déshérités. La fête de Robin Hood également, très populaire dans les campagnes, où l'on dansait avec des
clochettes, les fêtes de Noël où l'on instituait dans chaque grande
maison, à l'imitation de la cour, une sorte d'évêque des fous qu'on
appelait le Lord of Misrule, font penser aux joyeux cortèges du
xv• siècle qui ne passaient pas pour des conservatoires de la chasteté.
LONDRES ET LES MARCHANDS
A Londres, les grands bourgeois, fabricants ou marchands, vivaient
dans leurs vieilles maisons à colombages de la City qui abritait à la
fois leur vie familiale, leurs bureaux et leur personnel. Les apprentis,
souvent des cadets de squires destinés au négoce, partageaient la vie
de famille et l'on veillait sur leur conduite. Le Statut des Artisans réglait
les mœurs de tout le monde et interdisait le mariage avant vingtquatre ans.
Cette vie domestique parfaite n'en était pas moins offusquée par des
contrastes. La prostitution était une industrie solidement implantée
dans le district de Londres. « Toutes les putains d'Italie, disait rudement Dekker, se sont données rendez-vous à Londres. » Ce n'était
malheureusement pas vrai : les prostituées de Londres étaient moins
distinguées que celles de Rome. Elles habitaient Southwark près des
théâtres, ou Turnbull Street, Whitefriars, Westminster. Elles étaient
bien nourries et bien habillées, portaient des robes à traîne et on les
reconnaissait à une tête de mort qu'elles portaient sur leur bague.
« On en trouve partout, comme les poux en Irlande et la gale en
* On peut supposer que Je mot nets désigne ici une sorte de cache-sexe sommaire.
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 139
France ,, disait encore Dekker. Elles étaient punies par le fouet ou
parfois la promenade publique en charrette. On les enferma quelque
temps à l'hospice de Bridewell, mais cette expérience fut décevante
et prouva surtout la fragilité de l'administration hospitalière.
On trouvait aussi des maisons accueillantes dans les faubourgs.
Elles avaient été autorisées sous le règne d'Henri VIII, ct soumises
à des règles. Elles portaient des noms comme les tavernes. L'une
d'elles s'appelait Le Chapeau de Cardinal. Malgré cette recommandation, la reine Élisabeth les fit supprimer - officiellement du moins.
On rencontra, dès lors, des entremetteuses qui accostaient les jeunes
femmes en leur proposant de l'amidon. Au témoignage de Middleton,
conteur contemporain, elles s'adressaient de préférence aux jeunes
marchandes qui se tenaient dans leur boutique. Ces représentantes du
petit commerce ne semblent pas avoir fait preuve à cette époque d'une
vertu inexorable. Elles trônaient dans des antres fort sombres où elles
opposaient peu de résistance à d'audacieuses privautés. C'est du moins
ce qu'on peut conclure des confidences de l'indiscret Samuel Pepys,
qui laissent l'impression que les petites bourgeoises et les femmes
d'employés étaient faciles.
Un voyageur flamand a décrit les Anglaises du temps d'Élisabeth :
à le lire, on croirait facilement qu'il décrit leur vie au temps
d'Édouard VII. Il commence par dire qu'elles sont entièrement sous
J'autorité de leur mari qui a tous les droits sur elles, sauf de les tuer,
et s'étonne qu'elles prennent son nom après le mariage. Néanmoins,
continue-t-il, elles sont plus libres que partout ailleurs : "Elles ne sont
pas enfermées et gouvernent leur maison, exactement comme on fait
aux Pays-Bas et dans les provinces voisines. Elles vont au marché et
achètent ce qui leur plaît. Elles sont bien habillées, aiment s'amuser
et laissent généralement les soins du ménage aux domestiques. Elles,
au contraire, s'installent devant leurs portes, portant leur plus jolie
robe, pour voir passer Je monde et pour être vues par les passants.
Dans les repas et réceptions, on leur donne la place d'honneur. Elles
emploient Je plus clair de leur temps à se promener ou à monter à
cheval, à jouer aux cartes ou à d'autres jeux, à faire des visites ou à
en recevoir, à voir leurs voisins ou les gens de leur société et à organiser
des réceptions pour les naissances, les baptêmes, les mariages et les
enterrements : tout cela avec la permission de leur mari, car telle est
la coutume. Les maris les engagent souvent à imiter l'activité et
l'ardeur des femmes allemandes ou hollandaises qui font tout le travail des hommes à la fois à la maison et à la boutique, tandis qu'en
Angleterre on emploie des domestiques, mais elles ne veulent rien
savoir pour changer leurs habitudes. C'est pourquoi on appelle l'Angleterre le paradis des femmes. Quant aux jeunes filles, elles sont tenues
beaucoup plus sévèrement que dans les Pays-Bas. >>
140 Histoire des Femmes
Cette description n'est pas dépourvue de malice. On peut en
conclure que les contemporaines de la glorieuse Élisabeth n'étaient
pas privées de liberté, ce qui mérite qu'on s'en félicite, mais aussi
qu'elles étaient passablement coquettes et peut-être un peu paresseuses. On les embrassait sur la bouche, comme c'était l'usage à peu
près partout en ce temps. Mais peut-être le faisait-on en Angleterre
plus volontiers. Érasme l'annonçait allègrement à un Italien de ses
amis : « Partout où vous allez, tout le monde vous accueille par un
baiser; quand vous partez, on vous quitte avec un baiser; si vous
revenez encore un baiser. Quand on vous fait une visite, baiser;
quand la visite est terminée, baiser général. Si on vous rencontre
quelque part, baisers de tous côtés : enfin, quoi que vous fassiez, vous
ne rencontrez que des baisers. »
LES (( ÉPOUSES SELON DIEU ))
Cette bonne liesse élisabéù1aine fut bientôt éteinte par l'intermède
des Têtes-Rondes. Les puritains entreprirent de faire régner la vertu
à domicile et l'État prit en charge l'application des commandements
de Dieu. Des détachements de milice faisaient des visites domiciliaires pour vérifier qu'on respectait le repos du sabbat, l'adultère fut
puni de mort, peine qui ne fut appliquée que deux ou trois fois, les
coupables de fornication furent exposés en chemise blanche au pilori.
Le gouvernement des <c saints >> laissa son empreinte. Ses adversaires
eux-mêmes voulurent prouver qu'ils étaient capables eux aussi de
mener une vie clu·éticnne. Les Memoirs of the Vemay Family nous font
connaître la vie d'une famille de " Cavaliers >>. Elle est sérieuse. Toujours la campagne, toujours le squirc, la femme du squire, à laquelle
viennent s'adjoindre d'estimables tantes célibataires, première apparition de la vieille fille anglaise, toujours le catéchisme. On sc lève
à 6 heures, la cloche sonne, on dit des prières; on dîne à 2 heures,
nouvelle cloche, nouvelles prières; on se couche à g heures, encore la
cloche, encore des prières.
C'est pourtant, beaucoup plus que le moralisme des Têtes-Rondes,
l'esprit spécial du protestantisme qui poussa les femmes anglaises
vers les eaux abritées et clapotantes du bonheur conjugal. La virginité
cessa d'être à partir de la Réforme cet état idéal qu'on ne peut assurément exiger de toutes les femmes, mais qui confère une sorte de
supériorité mystique à celles qui s'y sont consacrées. Les sages et
pieuses fabricantes de confiture de la famille Vernay furent promues
au rang d'épouses selon Dieu. Car Dieu bénissait finalement leur activité ménagère et voulait qu'on fasse le catéchisme, qu'on chante au
temple et qu'on réussisse la pâtisserie, il n'en demandait pas plus.
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque
C'est du moins ce qu'expliquait William Gouge en I622, dans un
fort volume de 700 pages intitulé Huit traités des devoirs domestiques
qui semblait bien épuiser la question. Les femmes avaient même droit
à des récompenses propres à alléger la vie à la campagne, puisque
ce docte ouvrage sc terminait par une exhortation tirée des Proverbes
et adressée à leurs maris : « Réjouis-toi avec l'épouse de ta jeunesse,
qu'elle soit comme la biche amoureuse et la gracieuse chevrette, que
ses seins te soient à jamais une source de joie, sois épris de son amour. ))
Il est dommage que ce poème des Proverbes commence par une phrase
plus brutale que l'auteur ne cite pas. «Bois les eaux de ta citerne, les
eaux qui sortent de ton puits». La famille Vernay était apparemment
à mi-chemin, comme beaucoup d'autres, entre ces deux citations dont
je préfère la première. Il n'est pas interdit de croire non plus, c'est du
moins ce qui ressort des conseils du docte manuel, que les femmes
avaient gagné peu à peu quelques privilèges inspirés du fonctionnement du régime parlementaire par lesquels elles réussissaient à tempérer l'autorité de leur mari.
L'ignorance des femmes, qui était grande, fut amendée dans quelques familles. L'Angleterre du xvi• siècle eut ses femmes savantes
comme les autres pays, plus rares toutefois. On citait Jane Grey,
Margaret Roper et ses sœurs qui étaient filles de Thomas More,
l'émule d'Erasme, les sœurs Seymour gui écrivaient en latin, les trois
filles d'Antony Cooke tuteur du roi Edouard VI qu'on appelait les
« merveilles du siècle ». Et les reines donnaient l'exemple, puisque
Marie Stuart était fort cultivée et que la reine Élisabeth lisait les
auteurs grecs par plaisir comme aucun de nos professeurs ne sait plus
le faire. Les femmes anglaises eurent même droit, comme celles
d'Italie, à une Histoire généraledelafemmequeThomas Heywood publiait
en I624 et qui énumérait comme celle de Boccace les grands exemples
fournis par les « personnes du sexe». Les femmes de yeomen ne signaient
pourtant leurs baux que d'une croix.
fEMMES n'AFFAIRES DU TEMPS DES STUARTS
Les fortes positions que les femmes anglaises s'étaient assurées au
xrv• et au xv• siècle dans l'industrie et le commerce ne furent pas
toutes conservées 28• Les femmes perdirent du terrain dans certains secteurs de la vie économique mais elles s'ouvrirent aussi des carrières
nouvelles qui leur permirent de montrer toute l'étendue de leurs
talents.
La puissance commerciale des femmes en Angleterre commença
à décliner à partir du xvi• siècle. Les guildes montrèrent des sentiments peu féministes et rendirent plus sévères les règles de l'appren-
142 Histoire des Femmes
tissage. Il s'agissait, en fait, d'une vilaine préoccupation de concurrence. Comme beaucoup de femmes travaillaient à domicile et
n'avaient qu'une formation professionnelle empirique, elles ne purent
satisfaire à ces règles nouvelles et elles furent progressivement disqualifiées. Au siècle suivant la naissance d'une industrie capitaliste précipita encore cette évolution.
Si les entreprises moyennes éprouvèrent assez tôt des difficultés,
en revanche, l'époque fut favorable aux femmes d'affaires de quelque
envergure. On vit des veuves très brillantes. Besse de Hardwick,
comtesse de Shrewsbury, est citée par les historiens pour avoir enterré
quatre maris avec des succès testamentaires éclatants. Elle avait
commencé à l'âge de douze ans et, lorsqu'elle mourut en 1608, on
estimait que sa fortune personnelle était presque égale à celle de la
reine Élisabeth.
Sous le règne de Charles I•r, les femmes des familles riches s'étaient
vite aperçues qu'on pouvait obtenir, avec des protections convenables,
certains privilèges lucratifs. Le dépouillement des archives administratives est édifiant à cet égard. L'une, gémissant de la mort de son
mari, obtenait en 1 6go le privilège de fournir en biscuits les navires
de la compagnie des Indes, une autre, bientôt imitée, se faisait attribuer en 1636 de fructueux contrats d'importation et des contreparties en exportations, d'autres se faisaient adjuger toute une catégorie
de fournitures pour la marine ou pour l'armée*. Celles qui n'avaient
pas pu avoir part à ces affaires juteuses s'établissaient à leur compte.
Les unes étaient propriétaires de moitiés ou de quarts de navire et
faisaient de l'armement, d'autres achetaient des cargaisons ou des
moitiés de cargaisons, d'autres, comme la grand-mère de Cromwell ellemême, femme de Thomas Bendish, s'occupaient de commerces spécialement rentables comme celui du sel. Plus désintéressée, lady Falkland, en 1625, entreprit avec audace d'industrialiser l'Irlande dont
son mari avait été nommé gouverneur. La gérance des propriétés
menacées par le fisc ne paraît pas avoir embarrassé les femmes de cette
génération.
Les années de la Révolution d'Angleterre fournirent une démonstration plus spectaculaire encore. Toujours alertes dans les circonstances
graves, les femmes montrèrent pendant la période des troubles que
les hommes se privent bien étourdiment dans les époques normales
d'auxiliaires précieuses. Beaucoup prirent énergiquement la direction
des affaires familiales et s'en tirèrent avec honneur. Pendant l'absence
de son mari, Brilliana, Lady Harley, en 1641, aussi résolue que les
héroïnes de la Fronde défendit Brampton Castle contre une attaque
* L'étude de A. Clark, Working lift of Women in IJlh century (1919) que nous suivons à cet endroit cite ici (p. 25) deux pages entières énumérant les charges,
privilèges et monopoles obtenus de la cour par des femmes.
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 143
des forces royalistes qui lui infligea un siège de six semaines. Elle
soutint le siège avec succès et l'ennemi dut s'éloigner. Dans les mois
suivants, elle releva le domaine et répara les destructions de la guerre.
Les femmes d'exilés ou de fugitifS n'avaient pas toutes à faire face à ces
situations extr~mes : mais toutes avaient à traiter avec les autorités
pour la protection du patrimoine et à en assurer la conservation, tâche
qu'elles menèrent à bien dans la plupart des cas. Katharine Eland,
restée en Angleterre obtient ainsi en 1642 de conserver la gestion des
propriétés de son mari. Muriel Lyttelton, fille du Lord Chancelier
Bron ley et femme du papiste J ohn Lyttelton, condamné à la confiscation de ses biens, sauve la fortune de sa famille. Lady Fawshave,
qui avait suivi son mari en exil, retourne en Angleterre pour arranger
les affaires de son mari, emprunter sur les terres et conclure de nouveaux baux. Et le Dr. Benton, ami de Ralph Vernay, lui aussi exilé
en France, engage celui-ci à en faire autant en lui expliquant que
presque tous leurs amis persécutés ont chargé leurs femmes de les
représenter et de diriger leurs affaires et qu'ils s'en trouvent presque
tous fort bien.
Lorsque Monk eut rétabli la royauté en 166o, les femmes recueillirent les bénéfices de la fermeté qu'elles avaient montrée. Les maris,
retenus à la Cour ou occupés par leurs fonctions, leur laissèrent souvent la direction de leurs affaires privées. Lady Gardiner ne fait pas
autre chose que son métier de grande dame lorsqu'elle gouverne une
maison de trente personnes. Mais d'autres reçurent une délégation
beaucoup plus étendue. Lady Murray dans ses Mémoires nous dit que
son père Sir George Baillie laissait à sa femme l'entière direction de sa
fortune et qu'il s'en remettait à elle absolument. Alice Thornton dans
son Autobiography nous apprend que sa mère disposait sans contrôle
des finances de toute la maison. Sarah Feil gère la fortune de son père
qui est juge, sa sœur, qui est mariée, s'occupe, comme la grand-mère
de Cromwell, du commerce du sel. Les monopoles étant distribués
moins généreusement qu'autrefois, on voit des femmes se créer ellesmêmes, à force de travail, une importante fortune personnelle. La
quakeresse Joan Doat, veuve d'un tisserand, commence par patauger
dans la boue pour faire un colportage d'autant plus rentable que beaucoup de bourgs et de villages étaient très mal desservis. Elle est avare
et serviable, elle inspire confiance aux autres quakers qui forment la
puissante société des « Amis ». Au bout de quelque temps, elle a des
économies et, pour les employer, elle choisit des correspondants à
Paris et à Bruxelles. Elle vit comme Gobseck, on la croit pauvre,
elle meurt en 1715 à quatre-vingt-quatre ans, laissant g ooo livres.
Une autre quakeresse, Dorothy Petty, fonde toute seule une compagnie d'assurances, qui est en pleine prospérité lorsqu'elle meurt en
1710.
1 44 Histoire des Femmes
Ces femmes d'affaires du xvu• siècle offrent une version très
anglaise de l'énergie. A la même époque, le même tempérament
décidé chez les femmes, la même plante humaine, comme disait
Stendhal, donne en France des formes militaires ou mondaines de
l'action : les héroïnes de la Fronde ou les intrigantes qui s'enrichissent
en procurant des places, des faveurs, des offices. La vocation des
femmes anglaises est d'un pays où la noblesse ne déroge pas lorsqu'elle
s'engage dans le négoce, dans la création de richesses ou dans des
spéculations de caractère commercial. C'est la même exubérance de
force, la même santé du xvu• siècle qu'on verra s'étioler à la fin du
siècle en Angleterre comme en France, comme si un certain élan
biologique s'était affaibli dans les deux nations pour des causes différentes. Il est curieux de voir cette vigueur aboutir à des destins si
différents parce qu'elle est lue à travers deux notions différentes de la
fonction sociale de l'élite.
L'ALLEMAGNE DE LUTHER
Comme en Angleterre, la Réforme a cu en Allemagne une influence
importante sur le caractère des femmes. Mais on aurait tort de croire
que leur histoire en a été affectée du jour au lendemain. La sévérité
du protestantisme, l'examen de conscience, la notion de responsabilité personnelle contribuèrent généralement, chez les adeptes les
plus exacts, au sérieux de la vie domestique. Mais surtout, comme en
Angleterre, un idéal conjugal fut substitué à l'idéal virginal que le
catholicisme proposait. Luther a fait un portrait émouvant de cette
nouvelle image de la perfection, dans laquelle on peut voir une définition de la femme selon la nature tout autant qu'une définition de la
femme selon le protestantisme. Le contraste entre cette page et les
imprécations des moines contre la perversité féminine souligne mieux
que tout commentaire ce que la religion luthérienne apportait aux
femmes. Elle soulevait pour elles la pierre du tombeau. « Une femme
pieuse et craignant Dieu, écrit Luther, est un rare bienfait plus pur
et plus précieux qu'une perle. L'homme se fie en elle et lui fait confidence de tout. Elle réjouit son mari, le rend gai, ne l'afflige pas, elle
est pour lui, sa vie durant, source de bonheur et non de malheur.
Elle travaille le lin et la laine et aime se servir de ses mains, elle
gagne sa vie à sa maison et elle est comme le bateau d'un marchand
qui rapporte biens et marchandises d'un lointain pays. Elle se lève tôt
le matin, donne à manger aux servantes et leur distribue les tâches
qui leur reviennent. Les travaux qui sont de son ressort, elle les fait
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 45
avec joie, ceux qui ne la regardent pas, elle ne s'en mêle pas ... Dans
sa bouche demeure sagesse et sur ses lèvres gracieuses leçons. Elle
élève ses enfants à la parole de Dieu. Son mari la loue, ses enfants
croissent et proclament son bonheur.» Et Luther complétait cette attestation de confiance en admettant que dans certains cas la femme peut
demander le divorce. Cette concession, qui enlevait au mariage quelque chose de son caractère sacré et indélébile, restituait en même temps
à la femme les responsabilités d'adulte que le christia1ùsme romain
avait tendance à lui dénier.
Cette réponse aux moines courroucés n'est pas moins dans l'esprit
de Montaigne que dans l'esprit de la Réforme. La« femme au foyer»
qui est ainsi décrite est l'héritière de la «bonne Allemagne» que Sébastien Brandt opposait aux novateurs et elle exprime aussi la confiance
de la Renaissance en toute vie conforme à la loi naturelle. C'est
pour cette raison sans doute que l'empreinte de cette conception sur
la femme allemande fut plus profonde que l'influence du dogme
virginal de l'église romaine.
Mais ce ne fut pas sans peine et ce ne fut pas partout. En abolissant
le célibat ecclésiastique, en autorisant le divorce, en remettant à
chacun la liberté d'interpréter la Bible, en affirmant que la nature
n'exigeait pas des hommes une illogique chasteté, Luther s'exposa
à des malentendus et à des mécomptes qui ne lui furent pas épargnés.
La société allemande elu xv1• siècle ne présente aucun spécimen
analogue aux femmes d'affaires anglaises ou aux femmes de tête
dont la France et l'Italie fournissent vers le même temps d'assez
nombreux exemples. On ne sait si l'influence de Luther fut pour
quelque chose dans cette originalité. Mais le luthérianisme n'entraîna
pas une libération immédiate des femmes allemandes. Il agit à la
longue, comme en Angleterre, par l'apparition d'un type de femme
nouveau, d'un modèle pilote, si l'on peut dire, de la vie féminine,
la femme de pasteur. Ne nous pressons pas de rendre grâces. Il y
eut pour commencer de singuliers pasteurs et des femmes de pasteurs
qui ne l'étaient pas moins. Mais l'institution dura. Elle dégagea un
type. Ce produit ressemble souvent à la femme du squire en Angleterre et à la femme du pasteur anglican : femme d'intérieur conforme
au portrait fixé par le réformateur, vie à la campagne, service social,
dévouement, sérieux, goût marqué pour les étoffes de laine, le féminisme et les chapeaux à fleurs.
L'Allemagne a gardé pieusement le souvenir des femmes selon
l'Écriture qui tracèrent cette voie. Les historiens allemands citent en
première ligne le nom de Catherine de Bore, religieuse de vingt ans
qui épousa Luther, alors âgé de quarante et un ans. Ils vécurent au
couvent des Augustins de Wittemberg, leur existence fut bourgeoise
et ils eurent sept enfants. Ursula de Munsterberg, petite-fille d' un roi
Histoire des Femmes
de Bohème quitta, elle aussi, son couvent, mais non sans peine, car
ce couvent était situé sur les terres du duc de Dresde, prince catholique. Elle ne se maria pas, et, en dépit de son illustre origine, mena
une vie difficile et pauvre chez ses parents, puis dans des fondations
protestantes qui ressemblaient beaucoup à des couvents : ce destin
décevant prouve qu'on ne résout pas tous les problèmes en sautant
le mur. Ursula de Munsterberg avait écrit un plaidoyer pour se
justifier. Une autre, la jeune comtesse Argala de Grumbach, prit
la défense d'un jeune professeur d'Ingolstadt qu'on voulait empêcher
de prêcher. Ses Lettres d'Ingolstadt publiées en 1524 lui valurent une
grande réputation et beaucoup d'adversaires. On l'accusait d'être
un« bas-bleu», mais elle s'obstina avec courage et mourut à soixante ct
onze ans après de nombreuses tribulations. Catherine Zell, qui était
femme d'un pasteur de Strasbourg, se fit connaitre, elle aussi, par un
pamphlet qu'elle avait écrit pour défendre son mari. Après cette
publication, elle rentra dans l'obscurité conjugale et fournit aux
femmes de pasteurs de son temps et des siècles suivants un modèle
souvent attesté.
Ces héroïnes édifiantes sont un sujet de consolation. Il n'était pas
inutile de les citer, car l'Allemagne de la Réforme présente beaucoup
d'autres aspects qui ne sont pas tous très rassurants.
L'ANARCHIE JOYEUSE DU XVI0 SIÈCLE
La bonne Allemagne du Saint Empire où les paysans dansaient si
gaiement avait bien changé à la fin du XVI 0 siècle. La prospérité et
l'opulence avaient diminué. L'anarchie était complète, l'empereur
n'avait aucune autorité, les princes pressuraient leurs sujets. La
crise monétaire du xVI• siècle avait fait tripler les prix, les paysans
ressentaient ce changement. On avait dû réprimer des révoltes.
En revanche, les cours princières étalaient un luxe scandaleux :
festins, ballets, costumes éblouissants, parures et bijoux de toutes
sortes, déguisements et mascarades, et, par dessus tout, une ivrognerie
monumentale, homérique, qui a laissé un solide souvenir dans la
mémoire des hommes. On passait huit heures à table, on ramassait
les convives ivres morts, on recommençait le lendemain, des princes
de Saxe et de Hesse taillés en hercules moururent à vingt-sept et
trente ans de leurs excès de boisson. Le margrave de Bade, espèce de
Barbe-Bleue, attaquait les passants sur la route, on dut faire une
expédition contre un prince de Hesse pour l'empêcher de violer les
filles de bourgeois.
L'extravagance, les beuveries, le luxe, les travestis avaient fait
régner un curieux climat moral qui épouvantait les contemporains.
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 147
Les princes avaient des maîtresses officielles. Ce n'est pas là un grand
miracle. Il est plus amusant de constater que Luther le permettait,
dans le cas où les femmes légitimes étaient malades ou empêchées :
on pense si elles l'étaient souvent. Ce n'étaient que leurs moindres
malheurs. Schweinigen qui nous a laissé des mémoires détaillés
sur les orgies de ses maîtres, les ducs de Leignitz, raconte que le duc
régnant, dans ses moments de joyeuse humeur, souffietait sa femme
jusqu'à la faire tomber. Les joyeux drilles de sa suite visitaient
les villages du pays en travestis : les princes se déguisaient en
nonnes pour avoir accès plus facilement auprès des fillettes. Les bourgeois envoyaient des députations pour demander respectueusement
que les princes violassent un peu moins leurs filles 20 •
Comme on se lasse vite du rôle de victime, les femmes se mirent à
la hauteur des circonstances. Elles raffinèrent sur les extravagances
élisabéthaines. Elles eurent de très jolis corsages en fil d'ortie, absolument à jour, qui montraient avec une parfaite transparence la grâce
de leur gorge et de leurs épaules. Et, comme on risquait de ne pas se
faire remarquer suffisamment sous cette présentation, ce qui eût été
dommage, on portait de plus des clochettes au bras afin d'attirer
l'attention des passants. Les chaussures étaient montées sur de hauts
patins qui rendaient la démarche gracieuse et mignonne et les larges
vertugadins n'étant pas jugés assez embarrassants, on les épanouissait
en traînes encombrantes et vastes dont les législateurs s'efforçaient
en vain de limiter le gabarit. Les fards et les onguents composaient
des fonds de teint étonnants auxquels on mêlait de la graisse de
serpent, de la crotte de vipère ou de souris qui rendaient la peau
jeune et lisse. Ces préparations avaient aussi le privilège de rendre
l'humeur joyeuse. Malheureusement, elles ne résistaient pas mieux à
l'invasion de la sueur que les drogues du moyen âge. On s'en consolait
avec des huiles de jouvence, et, quand on en avait les moyens, on
avalait aussi des perles et des pierres précieuses qui passaient pour
assurer la jeunesse et la beauté. On était si fier de ces découvertes du
progrès qu'on barbouillait même les petits garçons et les petites filles
à partir de l'âge de cinq ans 30•
Ainsi prémunies, les femmes abordèrent la vie avec beaucoup plus
d'assurance. Elles se mirent à boire comme les hommes, et d'autant
plus volontiers qu'on préparait à leur usage des vins épicés et de
savantes mixtures qui ressemblaient assez à nos cocktails. Elles avaient
leurs propres brasseries, nous apprend un prédicant du milieu du
XV1° siècle, où elles vidaient leurs verres avec fermeté et roulaient
sous la table. Ces fortes expressions sont confirmées par un autre
contemporain qui ne craint pas d'affirmer : « Les femmes dépassent
encore les hommes en goinfrerie et en ivrognerie »31• On mourait dru
de ces prouesses. Hommes et femmes étaient hébétés à quarante-
Histoire des Femmes
cinq ans et sur cinq mille défunts, on n'en trouvait qu'un seul qui
fût parvenu à l'âge étonnant de soixante ans 32•
C'étaient les bourgeoises qui portaient ces aimables corsages de
si fine dentelle. Mais les femmes et les filles du peuple ne supportaient
pas de se laisser distancer par ces procédés publicitaires. Les femmes
de la bourgeoisie étaient furieuses de voir leurs servantes porter du
velours, de la soie, des fraises de dentelle, des souliers à hauts talons
blancs qui les rendaient semblables à leurs maîtresses. Il est vrai que
des apprentis portaient des bas de soie, que les ouvriers avaient des
plumes à leur chapeau et que les filles de la campagne montraient
fièrement des ceintures dorées et des garnitures de perles contre les·
quelles les échevins s'indignaient en vain. Aux mariages, on réservait
un fût de bière aux valets et aux servantes qui le buvaient pendant la
nuit, aussi vigoureusement que les maîtres, avec accompagnement de
chansons ct de danses appropriées à la circonstance et qu'un André
Schoppius, prédicant de Wernigerode, qualifiait néanmoins« d'impies
et diaboliques""· Le carnaval de Nuremberg était une autre occasion
de diableries. On se déguisait joyeusement autour des chars, les
élèves de Saint-Laurent en bergères, les garçons bouchers en servantes
de prêtre, d'autres en oiseaux, en sirènes, en princesses païennes,
et, bien entendu, en moines et en nonnes. En 1588, la maîtresse
de l'évêque de Bamberg trônait sur le char d'honneur et depuis
1540 le conseil de la ville avait décidé qu'un tombereau suivrait
le cortège pour ramasser les ivrognes. Les femmes prenaient
une part active à ces intéressantes manifestations. Dans une ville
de Thuringe, un bon nombre d'entre elles devinrent folles ou
moururent à la suite d'un carnaval très réussi qui rendit mémorable l'année 1599 34 •
Les pasteurs, recrutés sans discernement, étaient souvent des ivrognes et parfois même devenaient des vagabonds. Les rapports des
autorités luthériennes signalent avec découragement leurs désordres
et leur insuffisance. Les manières des jeunes générations épouvantaient tout le monde. Au milieu des beuveries des jours de kermesse,
les jeunes voyous répandaient la terreur : ils brisaient tout par plaisir,
se livraient à des rixes en bandes, emmenaient les filles dans des danses
échevelées où les jupes des danseuses « s'envolent jusqu'à la ceinture,
dit un prédicant en 1567, et même par-dessus leurs têtes >>. Luther,
découragé, comparait le monde où il vivait à Sodome et à Gomorrhe.
« Nous sommes devenus le scandale et la risée des nations étrangères "•
dit-il en 1523.]ean Klopfer, curé du Wurtemberg, écrit avec la même
tristesse : << La jeunesse actuelle n'a plus ni retenue, ni pudeur. >>
Mélanchton croit que le démon s'est emparé de toute l'Allemagne
pour la plonger dans une « licence effrénée, une impudicité sans
exemple >> 35• Des lois féroces punissent de mort l'adultère, frappent de
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 49
supplices terribles le viol, la sodomie, l'infanticide. Sans aucun résultat
apparent. La terrible jeune génération continue sa folle sarabande.
L'Électeur de Saxe, en 1566, reproche aux jeunes gens de danser
complètement nus. Notre prédicant de 1567, si sévère sur la danse,
affirme qu'il a assisté à une réunion où les danseuses étaient en chemise. A Wesslingburen, qu'on appelait jadis " le village de Marie »,
quarante jeunes filles furent violées un soir de carnaval. Une ordonnance des échevins d'Ulm dut interdire l'accès des maisons closes
aux garçons de quatorze ans. Dans le Brandebourg, le village de Weissenbron tout entier sc livre à la prostitution 36•
LIBERTÉ SEXUELLE DE L'ALLEMAGNE
Les guerres continuelles, le brigandage, la soldatesque n'expliquent
pas tout. Il faut reconnaître aussi que la prédication évangélique avait
produit parfois des effets inattendus. Luther avait libéré plus de
diables qu'il ne pensait en proclamant que la chasteté était contraire
à la nature. Des disciples un peu pressés en avaient conclu qu'on
pouvait se libérer de toutes les contraintes arbitrairement imposées
par l'Église papiste : on n'avait plus à s'en remettre désormais qu'au
jugement de sa propre conscience. Ce jugement, on le sait, est élastique. En outre, l'évangélisme avait répandu une conviction, théologiquement juste peut-être, mais dangereuse : c'est qu'en toutes circonstances la foi suffit à assurer le salut. La combinaison du libre
examen ct de cette conviction péremptoire, produisit parfois un
mélange détonant. " Le plus grand nombre, constatait lUvius, recteur
de Fribourg, ne met plus aucun frein aux désirs de la chair ... A les
entendre, la pénitence et la prière sont maintenant choses inutiles ...
Si tu es adultère, fornicateur, avare, souillé de toutes sortes de forfaits, peu importe, crois seulement et tu seras sauvé: ne te laisse pas effrayer
par la loi divine, car le Christ l'a accomplie et il a racheté les péchés
de tous *. »Et Rivius nous décrit ses catéchumènes piochant la Bible
pour y découvrir des précédents encourageants 37•
Chacun sait que ces précédents n'y manquent pas. Luther luimême était embarrassé par certains passages. Il dut convenir que la
pluralité des femmes était assurément permise par l'Écriture et tout
cc qu'il put ajouter, c'est qu'elle est généralement blâmable « parce
que les chrétiens doivent parfois s'abstenir de choses même permises ».
Cette barrière était bien fragile. Luther s'en rendait compte et permettait les infractions dans les cas d'empêchement, afin que satisfaction
* Luther avoue en 1528 : c Si j'avais pu prévoir ce qui se passe, jamais je n'aurais commencé à enseigner l'Évangile. »
Histoire des Femmes
soit donnée à la nature qu'il est impossible de contraindre. Mélanchton
allait encore plus loin. Écrivant un mémoire sur le second mariage
du roi d'Angleterre Henri VIII, il se prononce tranquillement pour
la polygamie. Le landgrave Philippe de Hesse embarrassa tout le
monde lorsqu'il prétendit donner à ces complaisances un caractère
officiel en vivant publiquement en l'état de bigamie. On affecta d'être
scandalisé et cette naïve imitation des Patriarches causa une grosse
émotion : il y eut néanmoins un prédicant pour approuver publiquement dans un mémoire la bigamie du Landgrave. Mais c'étaient là
jeux de seigneurs. La querelle émue par le second mariage du Landgrave de Hesse est de l'année '54' :or, les registres de justice montrent
qu'en rs58, en r564, en '57'• et en rs8g, des imitateurs du Landgrave, qui avaient le malheur d'être artisans ou paysans, furent très
bien décapités 38•
Ces mesures extrêmes ne décourageaient pas les scrupuleux lecteurs
de la Bible. C'est ce qu'on vit bien avec la secte des anabaptistes. C'était
une secte d'évangélistes très pieux qui ne laissaient à personne le soin
d'interpréter la Bible à leur place. Ils prétendaient vivre selon l'ordre
naturel institué par Dieu avant les superstructures des civilisations.
Comme les mazdakistes de l'antique Perse, ils affirmaient que les
hommes étaient tous égaux, qu'il ne pouvait y avoir ni supérieurs, ni
subalternes, ni riches ni pauvres, et que les biens de ce monde devaient
être communs à tous. Parmi ces règles de l'ordre naturel, ils retenaient
la possibilité d'avoir autant de femmes qu'on en pouvait supporter.
Ces anabaptistes étaient devenus très nombreux à Munster en Westphalie et l'un des principaux parmi eux était un riche négociant néerlandais, Jean Beukelson de Leyde, qu'on appelait Jean de Leyde. Le
bon sens des anabaptistes déplaisait au prince-évêque de Munster,
qui les maudit pour commencer, puis les enferma dans Munster qu'il
assiégea avec J'armée de plusieurs autres princes.
Les anabaptistes furent finalement vaincus et suppliciés, non sans
avoir donné de grands exemples de la vie selon la loi naturelle. Ils
organisèrent à leur idée leur république communautaire, prirent
l'habitude de vivre généralement dans l'état de nudité et se partagèrent avec courage les femmes en surnombre et les veuves de combattants. J ean de Leyde paya largement de sa personne. Il n'eut pas
moins de quinze épouses dont trois au moins eurent un destin remarquable. L'une qui était fort belle fut aussi active que Jeanne d'Arc
sans obtenir plus de résultats, une autre voulut imiter Judith, mais
fut arrêtée dans le camp ennemi avant d'avoir pu réaliser son projet,
et une troisième fut solennellement décapitée sur la grande place de
Munster pour avoir offensé son maître et seigneur. On put mesurer
ainsi que la polygamie n'abat nullement le courage des femmes et
qu'elle n'est pas non plus une solution de facilité. Il est remarquable
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque
qu'en cette circonstance les princes protestants et catholiques oublièrent leurs querelles et s'unirent pour exercer sur les anabaptistes une
répression féroce, car le bon sens et le courage épouvantent tout le
monde. Les historiens des anabaptistes sont unanimes pour constater
qu'il n'y eut aucune trace de lubricité en cette affaire : les anabaptistes étaient polygames avec componction.
Cette conception de la vie privée reparut une autre fois dans l'Allemagne du xVIe siècle. Après les anabaptistes, la secte des Adamites
établis en Bohème reprit l'apologie de retour à la nature sous une forme
intransigeante que leur nom précise suffisamment. Les Adamites
n'eurent pas plus de chance que leurs prédécesseurs : ils furent comme
eux persécutés ct massacrés. On n'en avait pas fini toutefois avec la
polygamie. Les circonstances sont parfois plus fortes que les mœurs
que nous appelons bonnes. Il y eut une telle mortalité pendant la
guerre de Trente ans qu'on dut recourir à des remèdes héroïques.
La diète de Franconie ne fut pas sourde en cette occurrence aux plaintes
des femmes et des ftlles qui étaient vives. Par un rescrit donné à
Nuremberg en février 1650, elle institua courageusement la bigamie
dans l'intérêt de la morale. Cette loi resta en vigueur plusieurs années.
On ne voit pas que les hommes ni les femmes de Franconie s'en soient
plaints particulièrement.
De nombreuses femmes, néanmoins, menaient une vie tranquille
et immuable à l'écart de ce carrousel. Au rapport des contemporains,
ce sont les grands négociants, les manieurs d'argent et les spéculateurs
des grandes villes hanséatiques qui menaient ces enchères du luxe et
de la parade. L'autorité de cette classe n'avait pas cessé de grandir au
XVI 0 siècle. Par les services qu'elle rendait aux princes, elle était devenue presque aussi considérable que la noblesse. Les nobles, au contraire,
se ruinaient à suivre ce train trop grand pour eux, les revenus de leurs
terres et leurs terres elles-mêmes disparaissaient en colliers, en fourrures
et rhingraves. L'appauvrissement de la noblesse allemande l'amena,
au cours du xvre siècle, à reconnaître la vertu d'une certaine sagesse
ménagère, d'ailleurs propre à la race, et qui continuait, pour beaucoup de gens, à définir la femme allemande *. Gherard Steinhausen,
qui dépouilla un grand nombre de correspondances familiales de
cette époque, retira de son enquête l'impression que les femmes allemandes ont livré un courageux combat de retardement pour la défense
des bonnes mœurs et qu'elles ont réussi plus souvent qu'on ne pourrait
croire à maintenir l'ordre et la dignité à l'intérieur des familles. Il
écrit clans sa Geschichte des deutschen Briifes à propos des femmes des
aristocratiques ivrognes plus haut mentionnés :«On ne peut reprocher
* Un proverbe du temps confirme chez les femmes allemandes les horaires et habitudes que nous avons notés ailleurs à cette époque : e: Lève-toi à 5 heures,
déjeune à g, dîne à 5, couche-toi à g et tes années iront à gg. •
Histoire des Femmes
aux princesses de cette époque d'avoir introduit ou favorisé la dépravation des mœurs et le déploiement du luxe; elles ne furent pas non
plus les premières à adopter les usages étrangers. Elles seules conservent
la vie familiale qui paraît souvent bourgeoise et prosaïque : même
celles qui vivent à la cour gardent l'originalité de leur race, la solidité
du jugement et du naturel. » 39 Cette conclusion est exprimée encore
plus nettement par le même auteur dans une page de ses Kulturstudien
publiés à Berlin en 1893 : « L'effroyable bouleversement social des
xv1• et xvu• siècle n'apporta pas grand changement dans le monde
féminin. En 1500, la bourgeoisie donnait encore le ton : les princes
et les nobles vivaient bourgeoisement. Mais bientôt un grand changement s'opéra. Les hautes classes, soucieuses avant tout d'imiter les
mœurs et les usages des pays voisins, donnent des exemples qui sont
suivis : la vie de cour devient l'idéal de toutes les classes. Seules, les
femmes conservent, autant que la chose est possible, les manières de
voir et les traditions bourgeoises. C'est qu'elles vivent comme auparavant de la vic de famille, la princesse comme la marchande. Voilà ce
qui rend la femme allemande très différente de la femme française.
Elle n'est pas intellectuelle, mais elle est intelligente, bien que souvent
terre à terre. Elle ne se fait pas suivre d'un troupeau d'adorateurs,
elle n'est ni coquette ni frivole. Elle ne règne pas, elle dirige. Cet état
de choses dura longtemps, mais vers la fin du xvn• siècle, la femme
allemande subit à son tour l'influence de l'esprit moderne. »
Cette conclusion, si elle est fondée, confirmerait la remarque déjà
faite que les scandales rapportés par les mémorialistes ou dénoncés
par les prédicateurs sont souvent le propre d'une minorité : et que
rien n'est plus difficile, en réalité, que de se faire une idée juste de la
vie privée menée par la plupart des hommes. Les institutions ct les
usages l'emportent en ce domaine sur l'anecdote. Rien n'est plus
résistant et immuable peut-être que la vic familiale. Elle est le granit
sur lequel coule l'histoire de l'Occident. Les catastrophes passent
comme des torrents, on croit à une inondation qui dévaste le paysage :
et lorsque le calme est rétabli, on voit que le lit dans lequel coulait le
fleuve n'a pas changé, on a cru à un tremblement de terre, ce n'était
qu'un bouillonnement.
C'est ce que nous apprend encore l'expérience de la guerre de
Trente ans. Tant de catastrophes, des souffrances inouïes, un pays
exsangue, une population réduite des trois-quarts n'ont rien changé
au fond à la vic des familles allemandes. L'occupation, les armées
étrangères qui campent ct se battent sur le sol national, les pillages,
les meurtres, la loi du plus fort, le banditisme, et avec eux les famines
et la peste, c'est beaucoup de morts, une misère atroce, des femmes
violées, des filles enlevées, des familles détruites, des villages incendiés,
et la plante humaine, vivace, indestructible, recommence à pousser,
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque '53
aux mêmes endroits, sous la même forme. Dans l'énorme littérature
consacrée à l'épisode qui fut, avec l'écroulement de 1945, le plus
tragique de J'histoire allemande, on ne trouve pas un seul indice de
changement notable des mœurs (comme en 1945, du reste). Un rescrit
de la diète de Franconie permettant la bigamie, est Je seul monument
qui nous fasse percevoir l'étendue des détresses privées, menhir debout
tout seul dans la plaine dévastée. Il n'y avait plus assez d'hommes :
c'est tout ce que la guerre de Trente ans a inscrit sur la pierre froide
où l'on grave les lois.
LES PROCÈS DE SORCELLERIE
Les femmes allemandes furent également en première ligne dans
une épreuve, fort énigmatique pour notre temps, qui s'abattit sur les
femmes du xvi• siècle dans plusieurs pays d'Europe. Elles furent les
principales victimes des procès de sorcellerie qu'on vit se multiplier
à partir de la fin du xv• siècle. Le pape Innocen avait, dans une
bulle de 1484, exprimé sa conviction que les sorcieres faisaient l'amour
avec le diable. Deux juristes commentèrent cette vérité pontificale
dans un livre intitulé Le Marteau des sorcières ( Jlfalleus maleficarum)
auquel on assura une large diffusion. Les pratiques de la sorcellerie
étaient décrites avec soin dans ce catéchisme, de manière à permettre
un diagnostic prompt et certain. Les femmes étaient décrites par ces
légistes comme « une punition inéluctable, un mal nécessaire, une
tentation naturelle, un malheur désirable, un danger familier, une
vermine attirante, un fléau de la nature peint de belles couleurs "·
Telle était la dernière incarnation du péché originel.
Ces principes ne constituaient seulement pas une position littéraire.
On organisa une vaste « épuration " des éléments pervers sur lesquels
le diable établissait sa puissance. Les divers Jander rivalisèrent avec zèle
dans la répression. Osnabrück fit brûler en un an quatre-vingts
sorcières, Offenburg soixante-dix-neuf seulement, Salzbourg quatrevingt-dix-sept, Würzbourg et Glatz établissaient des moyennes ana·
logues et Brunschwig était fière de dresser devant ses portes des
poteaux serrés «commeceuxd'untaillis ,.IIyeut cent mille condamnations à mort en quelques années sous ce chef d'accusation. Les procès
verbaux signalent parmi les coupables des fillettes de huit à dix ans.
La torture étant appliquée aux interrogatoires, les victimes faisaient
généralement des aveux détaillés. Dans la plupart des cas, le ministère
public prouva d'une manière irréfutable que les accusées s'échappaient par le toit montées sur un manche à balai qui leur permettait
d'assister à des réunions clandestines à quelques centaines de lieues.
Il fut établi par les mêmes moyens qu'elles se livraient là à des orgies
154 Histoire des Femmes
épouvantables et à des parodies sacrilèges. C'était en ces circonstances
que se déroulait l'accouplement décrit par la bulle pontificale. Le
dossier des procès montre que le tribunal était fort consciencieux et
respectait les règles d'une procédure irréprochable. Plusieurs procès
furent cassés pour insuffisance de preuves. Le tribunal manifestait autant
d'humanité dans l'application des sentences que de scrupules dans
l'information. La loi prévoyait la peine de mort, mais les sorcières qui
se repentaient avaient la faveur d'être étranglées ou décapitées avant
d'être brûlées, on ne brûlait vives que celles qui s'obstinaient dans les
mauvaises doctrines.
Ces tribunaux d'exception avaient foi en leur mission et il n'est pas
douteux que l'opinion approuvait leurs sentences. Il y eut même de
nombreux exemples d'émeutes populaires pour protester contre un
verdict d'acquittement, et, en plusieurs cas, des autorités locales
firent exécuter des accusés dont une juridiction d'appel avait cassé la
condamnation. En maintes circonstances, les aveux étaient même
sincères. Il s'agissait d'hystériques ou d'hallucinées que la propagande
avait persuadées qu'elles avaient eu, en effet, commerce avec le diable
et qui reconnaissaient leur culpabilité.
Les femmes payèrent un lourd tribut à ces juridictions d'exception.
Il y avait des délateurs professionnels que le gouvernement ct l'opinion
encourageaient, des faux témoins que les châtiments n'intimidaient
guère. Les hystériques, les malades mentales, les détraquées de toute
sorte, mais aussi les femmes qu'on accusait d'avoir le<< mauvais œil n, de
connaître des remèdes inédits, de préparer des breuvages qu'on appelait des « filtres ,, de tirer les cartes ou de prédire l'avenir, et parfois
celles qui attiraient l'attention ou la jalousie de quelque manière ou celles
dont un puissant du jour voulait se débarrasser, étaient des victimes
tout naturellement désignées. La mère de l'astronome Képler, dénoncée
par une voisine et détestée par un magistrat, eut besoin de tout le
crédit de son fils pour échapper à ses persécuteurs. L'opinion protesta
vivement contre son acquittement, des manifestations furent organisées
contre elle et des associations de bons citoyens publièrent des pétitions
indignées. La plus célèbre de ces victimes avait été, cinquante
ans avant la bulle du pape, la gracieuse Agnès Bernauer, fille d'un
médecin d'Augsbourg, que le prince héritier de Bavière aimait et qu'il
avait épousée secrètement. Le duc régnant la fit arrêter, en l'absence
de son fils, et, après un procès expéditif, elle fut jetée dans le Danube.
Chez quelques-unes, c'était peut-être l'instinct de prophétie des
femmes de Germanie qui se réveillait. L'une de ces sorcières, Margarete Renner, qui avait déclaré la guerre au percepteur, soulevait les
paysans de l'Odenwald et du Neckar et les conduisait au combat en leur
criant qu'aucune arquebuse ne pourrait les atteindre tant qu'ils
seraient sous sa protection. On ne sait ce qu'elle devint, mais les
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 55
méthodes de cette Jeanne d'Arc de la guerre des paysans (il y en eut
une autre auprès d'elle, une Jackelein Rohrbach qui fut prise et
brûlée), illustrent une fois de plus l'énergie et l'autorité des femmes au
xv1• siècle, en même temps qu'ils nous font mieux comprendre le procès de Rouen, qui ne fut en son temps qu'un tribunal d'exception pareil
à beaucoup d'autres.
On n'a guère donné d'explications satisfaisantes de cette épidémie.
Michelet n'a peut-être pas tout à fait tort quand il explique que
beaucoup de ces hommes et de ces femmes furent sans doute des précurseurs qui voulaient aller plus loin que la science de leur temps ou
des êh·es pourvus de dons qui débouchaient sur des domaines
inconnus : mêlés à un bon nombre d'aigrefins assurément. Quant à
la frénésie de répression et aux tribunaux d'exception qui parurent à
cette époque, les hommes de notre temps sont peut-être mieux armés
pour les expliquer que leurs prédécesseurs, bien que l'histoire des mentalités collectives n'en soit encore qu'à ses débuts.
LES FEMMES ITALIENNES
Dans les pays protestants, la Réforme avait abouti, en somme, à
une certaine liberté des femmes. Le prototype de la femme protestante se dégageait assez lentement, la liberté et même la licence des
mœurs étaient parfois grandes. Mais les femmes étaient, en général,
assez libres dans leur vic sociale, elles n'étaient pas cadenassées dans
le logis conjugal. Au contraire, ce fut le principe de la réclusion qui
triompha dans les pays catholiques du Midi. La vie n'y était pas moins
gaie finalement pour d'autres raisons ct par d'autres méthodes. Mais
les maris tenaient essentiellement à ce que leur femme fût enfermée.
Ils y mettaient leur point d'honneur.
MARIS ET FRÈRES : CIIRONIQ.UES IT ALlENNES
Cette altitude intransigeante commanda en Italie les rapports des
maris avec leurs femmes et des frères avec leurs sœurs. Les hommes de
la famille sont moralement responsables de la conduite des femmes et
des filles de la famille. Il est singulier de voir cette règle implacable
s'imposer dans le pays qui avait inventé l'amour platonique. On voit
par là, d'abord, que le platonisme se réfère exclusivement aux amitiés
permises par les hommes de la famille. Cette permission, essentielle à
l'orgueil du mâle, restera un trait permanent des mœurs italiennes :
finalement, Je sigisbée, aboutissement de l'amour platonique, est un
Histoire des Femmes
attachement permis par la famille du mari. Dans ces conditions, il n'y
a pas atteinte à l'honneur, il n'y a même pas possibilité de soupçon.
Le point d'honneur italien ex.ige en effet que les femmes et les
sœurs soient hors d'atteinte du soupçon : au besoin par la force. Cette
clause menait tout droit à la réclusion la plus stricte. Elle faisait également un devoir de venger l'honneur outragé. Les conditions de vie
particulières aux petits États italiens rendaient cette dernière obligation facile à remplir, circonstance qui pesait sur le destin des femmes :
il faut savoir que la police ne pouvait pénétrer dans les hôtels des
grands seigneurs où étaient casernés leurs « tueurs », elle évitait aussi
d'inquiéter les « clients » protégés par les grands. On pouvait aussi
passer dans une principauté voisine où l'on n'avait pas à craindre
d'être poursuivi. Tout était donc possible : on pouvait se débarrasser
d'un mari, mais aussi supprimer un amant. La plupart des meurtres
étaient impunis : ils étaient même souvent approuvés lorsqu'on les
croyait imposés par le devoir de vengeance. Un jurisconsulte s'exprime
en ces termes :<<Une note d'infamie s'attache aux frères et aux parents
les plus proches d'une femme qui a commis un adultère, si, le sachant,
ils le souffrent. Ce cas est réputé tellement grave qu'ils ne peuvent pas
sans déshonneur se présenter en public ... Si par négligence, infirmité,
éloignement ou tout autre empêchement, le mari trompé ne peut se
faire justice lui-même, leur obligation est encore plus stricte 40• »
Ces meurtres étaient souvent décidés en conseil par les principaux
membres de la famille. L'histoire des grandes familles d'Italie, si riche
en documents curieux, offre plusieurs exemples de ces vengeances
familiales. On vengeait ainsi non seulement l'adultère lui-même,
mais aussi la séduction des filles, même camouflée par un mariage
clandestin.
Bianca Capello, patricienne de Venise, s'enfuit avec un jeune
employé florentin, fils de marchands. Venise était une république
autoritaire. Les choses se passèrent convenablement : on jeta en prison
les complices et confidents des jeunes gens et on condamna les coupables au bannissement. La puissante tribu des Capella se contenta de
ce châtiment légal, et, plus tard, Bianca Capello, s'étant fait séduire
par le grand-duc de Toscane et épouser, sa famille lui pardonna.
Mais à Bologne, dans des familles pourtant moins puissantes, l'issue
fut tragique. Une fille se mésallia par un mariage clandestin : le père
étouffa le séducteur dans son lit de ses propres mains. Autre mésalliance, avec le consentement du père pourtant : cette fois, c'est la mère
qui tue elle-même l'audacieux 41 • La duchesse d'Amalfi, régente,
contracte un mariage clandestin avec son intendant. Ses frères décident
son châtiment malgré sa puissance. L'intendant s'enfuit d'Ancône,
puis de Sienne où ils s'étaient réfugiés. Les frères organisent un attentat
sur la rou te de Venise. La duchesse est arrêtée, emprisonnée et mise à
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 157
mort. L'intendant était parvenu à s'échapper et à gagner Milan où
on le fit assassiner. Il y avait trois enfants qui furent égorgés avec les
parents. L'histoire a été racontée par Le Bandello.
Le duc de Palliano, neveu en disgrâce du terrible Paul IV Carafa,
surprend sa femme à trois heures du matin avec son cousin Marcel
Capccce qui lui fait la lecture. La scène se passe dans un village de
paysans où les neveux du pape sont en exil. On arrête l'amant, on
l'enferme. Plusieurs mois se passent en conseils entre le mari, ses frères, le
frère de la duchesse ct même un ami de la famille. Le mari hésitait :il
avait cu lui-même de nombreuses maîtresses et il avait de la sympathi e
pour sa femme. On lui imposa une décision. L'affaire fut menée comme
un procès, avec interrogatoire et torture des domestiques. L'amant
fut poignardé par le duc lui-même, ainsi qu'une complice. La duchesse
fut mise à mort par son propre frère qui se chargea de l'étrangler.
Comme les Carafa étaient détestés par le roi d'Espagne, le pape
suivant les fit accuser de meurtre et ils furent mis à mort, procédure
exceptionnelle dont la politique seule donne le secret. Stendhal a raconté
l'affaire dans une de ses Chroniques italiennes intitulée La Duchesse
de Palliano et les recherches postérieures ont confirmé son récit 42 •
Stendhal rappelle encore que le prince Orsini, quelques années
plus tard, fit empoisonner pour la même raison la sœur du grandduc de Toscane qu'il avait épousée : le grand-duc n'avait pas cru
devoir refuser son consentement à cette exécution. « Plusieurs princesses de la maison de Médicis, ajoute-t-il, sont mortes ainsi 43 • "
Maugain, historien de l'Italie du xvr• siècle, cite d'autres exemples. Isabella di Morra, dont Benedetto Croce a raconté l'histoire, vit à Rome
sous la tutelle de sa mère et de ses sept frères. Un Espagnol, qui est
un homme marié, lui fait la cour, les frères surprennent des poèmes :
ils mettent à mort leur sœur et l'Espagnol 44 • A Rome encore,
Plantilia dei Lanti sc laisse courtiser par des cardinaux, on trouve
de l'or dans les coffres de sa femme de chambre. Son frère hésite à
la tuer, elle s'enfuit chez une parente. Un autre frère arrive de 1 aples,
se rend chez cette parente, et poignarde sa sœur comme elle vient auelevant de lui. Elle avait dix-sept ans. Elle eut la chance de survivre 45•
Les exemples analogues sont innombrables ct encore ne les connaissons-nous pas tous, car il semble que beaucoup de ces exécutions aient
été camouflées en « morts subites" par quelque médecine silencieuse*.
Les familles riches et puissantes n'étaient pas seules à se faire justice
ainsi. Elles sont le plus souvent citées par les historiens, mais il y a
des exemples analogues dans la bourgeoisie et dans le peuple. Lionello
del Miccia surprend sa sœur en flagrant délit. L'amant était un cor-
* Nous laissons de côté l'histoire la plus célèbre, connue de tous, celle de Béatrice Cenci. L'exécution du père pour brutalité et viol de sa fille avait été décidée, comme dans les cas précédents, par un tribunal de famille.
Histoire des Femmes
dier. Lionello lui donna à choisir de mourir sur-le-champ ou de
crever les yeux à sa ma!tresse. Le cordier préféra la seconde solution 46• En 1564, un bourgeois de Ravenne nommé Galeotto fait
abattre à coups d'arquebuse l'amant de sa femme Niccolo Battarelli.
Les tueurs avaient revêtu des habits de prêtres. A Ravenne encore,
en 1590, Vincenzo Rasponi poignarde sa femme, pour un simple
soupçon, dit le chroniqueur. A Ferrare où Henri Estienne arrive en
1565, quatre drames passionnels en trois semaines : ce sont quatre
maris qui ont puni des épouses étourdies. On se croit tenu au même
devoir envers ses propres parents. «En 1504, conte Mau gain, deux fils,
l'un naturel, l'autre légitime, sont poussés au crime par les prétendus
malheurs conjugaux de leur père, Giuliano deli'Anguilara, qui ne sollicitait aucunement cette assistance. Ils assomment sa seconde femme
et s'excusent en ces termes auprès de lui: " Nous n'avons pu souffrir la
honte de votre maison, nous avons voulu vous couper les cornes 47 • ))
Stendhal dit que cette férocité dans l'application des lois de l'honneur avait été empruntée par les Italiens aux Espagnols de l'armée
d'occupation 48• Bien qu'il soit un excellent connaisseur de l'histoire
italienne, j'hésite à le croire sur ce point. Je préfère l'explication de
Tamassia qui rappelle que l'anarchie totale du xm• et du XIV0 siècles ct les vengeances continuelles exercées entre les Guelfes ct les
Gibelins avaient fortement installé cette conviction qu'on doit se
faire justice soi-même lorsque les magistrats sont corrompus ou partisans. Aussi les hommes ne sortaient-ils qu'avec une cotte de mailles.
Les représailles, indispensables et légitimes en temps de guerre civile,
étaient devenues au bout de deux siècles un droit pour les Italiens.
Ils appliquaient ce droit à leur vic privée et tout le monde le reconnaissait si bien que les tribunaux ne punissaient pas ces meurtres de
réparation lorsque, par exception, ils leur étaient déférés. Les scènes
de la vie italienne que décrit Stendhal dans ses Chroniques font souvent
penser aux plus violents des films de gangsters du cinéma américain :
dont les protagonistes sont généralement des émigrants italiens.
Peut-être le génie du peuple italien ne peut-il s'exprimer que dans
des époques sans hypocrisie où l'énergie, même violente, n'est pas
proscrite. L'Italie s'ennuie dans la comédie de l'ordre.
Ces moeurs vigoureuses ne rendaient pas la vie des Italiennes
spécialement gaie. Les sacs de villes faisaient partie des hasards
qu'une femme pouvait courir pendant sa vie. Le sac de Capoue en
150 r, celui de Rome en 1527 laissèrent des souvenirs horribles. Les
femmes et les filles furent abandonnées aux soldats. Beaucoup préférèrent se pendre, dit Guichardin, pour échapper à cc destin. Ces
hasards, qui étaient comme les assassinats une particularité de la vie
italienne, n'empêchaient pas les catastrophes collectives : la peste de
152 r dura cinq ans et fit en Toscane 200 ooo victimes. Les Italiennes
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 59
trouvaient moyen d'être gaies, insouciantes et rieuses après ces
malheurs que leur race indomptable oubliait : Castiglione dit à
la fin du xv16 siècle que le mot de " gravité " est un néologisme.
LA VIE FAMILIALE EN ITALIE : LES FILLES
Quand l'actualité était plus calme, les femmes italiennes étaient
soumises aux règles sévères de la vie familiale. Elles étaient après le
mariage confiées à la famille du mari qui se chargeait de leur éducation, car elles étaient généralement mariées très jeunes. Le mari
était souvent en voyage pour son commerce et ses affaires. Il ne se
privait pas d'avoir des maîtresses et gardait souvent à domicile les
gracieuses Russes ou Circassiennes qu'il avait achetées pour distraire
son célibat, et, en tout cas, les enfants naturels qu'il avait eus d'elles •.
Les Italiennes sortaient peu, en particulier, elles ne sortaient jamais
seules. Un voyageur français, le chevalier de La Haye, résumait
ainsi leur vie dans un livre publié en 1669 : "Pour leurs femmes, ils
les traitent comme des criminelles au premier chef, quelque sages et
vertueuses qu'elles soient, les tiennent serrées dans des chambres
reculées armées de pointes et de grilles de fer, leur défendent la conversation d'âme qui vive, ne les font servir que par des femmes 49 ••• >l
Les droits de la femme étaient résumés en quelques formules lapidaires. " Filer, coudre, être honnêtes et obéissantes "' dit L. B. Alberti,
excellent moraliste de ce temps que les historiens du nôtre citent
avec horreur. Un proverbe fort connu montre que l'homme de la rue
était plus rigoureux que ce sage. " Les femmes ne doivent sortir de
chez elles, affirme ce dicton, que pour leur baptême, leur mariage
et leur enterrement. » Saint Bernardin, autorité impressionnante,
recommande les occupations ménagères en insistant sur un fort
rendement : " Tant que tu la maintiendras en haleine, elle ne
restera pas à la fenêtre et il ne lui passera pas par la tête, tantôt une
chose, tantôt une autre 50." Un autre prud'homme conseille un régime
peu échauffant, combiné avec une surveillance continuelle. Tous sont
d'accord pour qu'on batte les femmes, dans leur propre intérêt. Ce
dernier point est d'ailleurs peu contesté à cette époque. L'éducation
est réduite au mi1ùmum : une fille peut toutefois savoir lire, on peut
l'envoyer pour cela à des écoles communales pour enfants ou au
couvent. Moyennant quoi, on obtenait une sainte femme telle que
* Le commerce des femmes esclaves est public dans l'Italie du xvre siècle. Il était alimenté par le commerce avec l'Orient. A Venise, ce marché se tenait sur la place de San Giorgio in Rialto. Les prix les plus élevés étaient ceux des esclaves de r6 ans. On achetait une esclave lorsqu'on se mettait en ménage ou lorsqu'on s'établissait. On en trouvait chez les commerçants, les artisans, et même chez les ecclésiastiques. On pouvait aussi les acquérir en location.
160 Histoire des Femmes
l'historien Guichardin décrit sa grand-mère : " Elle savait jouer
parfaitement aux échecs et au trictrac et très bien lire. Elle n'était pas
aussi forte en calcul, mais avec un peu de temps, elle venait à bout
de ses opérations ... A tout cela, elle unissait la bonté, de sorte qu'elle
vécut et mourut saintement51. >l
Cette sévérité n'était pas épargnée aux fill es, naturellement. Leur
éducation reposait su r une surveillance continuelle. A partir de l'âge
de cinq ans, elles ne devaient plus entrevoir aucune figure masculine.
" Ne doit la pucelle, prescrit le docte Vivès, contiguer ne hanter les
enfans males pour non se acoustmner à soy délecter avec les hommes 52.>>
Elles ne devaient pas adresser la parole aux domestiques. Elles ne
bavardaient avec leurs petites amies qu'en la présence de leur mère.
Elles ne elevaient sortir qu'accompagnées d'une duègne, usage qu' un
arrêt du conseil capitolin avait rendu obligatoire à Rome à partir
de 1520. A Venise, elles devaient porter un voile noir.
Les fiançailles, acte aussi solennel que celui elu mariage, sont
souvent conclues sans que les fiancés se soient aperçus. Lejeune homme
n'en doit pas moins passer plusieurs fois par jour devant la maison
de sa fiancée, il doit même donner des sérénades. A cette occasion,
la fiancée, si elle était jolie, obtenait parfois de sa mère l'autorisation
de s'approcher d'une fenêtre. Le fiancé ne pouvait faire aucune
visite avant d'avoir offert un collier de perles, cadeau postérieur à
l'engagement des fiançailles. Les fiancées étaient parfois très jeunes
et n'avaient aucun usage du monde. En dépit des recommandations
maternelles, il leur arrivait de laisser voir leur déception en présence
de l'acquéreur. L'une d'elles, de grande famille, avait eu un fou rire
très déplacé en cette occasion et s'était écrié : " Oh, qu'il est laid! "
Dans le peuple, la réclusion des filles était beaucoup moins stricte
et toutes sortes de coutumes locales permettaient aux filles et aux
garçons de se connaître. Les plaisanteries ingénieuses de carnaval
dévoilaient le mauvais caractère, l'orgueil ou la paresse du lot de
fiancées mises sur le marché. Des coutumes locales établissaient
également un langage protocolaire par lequel Je garçon faisait connaître ses intentions et la fille sa réponse. Pratiquement, la réclusion
des filles ne s'appliquait qu'aux familles de notables.
Le mariage était essentiellement un contrat entre les familles.
Les fiançailles, faites devant notaire, constituaient un engagement
définitif protégé par la loi. Les statuts de la ville de Graclara rédigés
au XIve siècle précisent qu'un fiancé engagé devant notaire ne peut
s'unir à une autre femme tant que la première est vivante, à moins
qu'un divorce n'ait été prononcé par un juge. L'amende est de cent
livres en cas de transgression et le coupable est frappé d'infamie. A
Bologne l'amende est de deux cents livres en 1532. Si c'est la femme
qui est coupable, elle est frappée de banissement et, si elle est de
·t:.:;;ti'
~ '.
\~QI:!) . Espagne, XVJe siècle. Portrait d'une infante, pJ:;<!Pa(i!oja de la Cruz (Villandry. Giraudon).
Espqgne XVIJe siècle. Une
dame de cour en collerette,
par le Gréco, et l'infante Isabelle, fille aînée de Philippe II, future reine des Pays-Bas, par Pantoja de la
Cruz (Villandry. Giraudon).
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 161
basse condition, chassée de la ville à coups de trique. C'est le jour
des fiançailles et en présence du notaire et des invités que le fiancé
passait l'anneau au doigt de sa fiancée qui devenait à partir de ce
moment son héritière. L'acte solennel des fiançailles était suivi quelques
jours après de la signature du contrat de mariage. La bénédiction
nuptiale à l'église ne prit de l'importance qu'après le Concile de
Trente et remplaça peu à peu la cérémonie civile de la remise de
l'anneau qui finit par disparaître 53•
Des coutumes locales dans le peuple, des banquets somptueux dans
les familles riches accompagnaient la célébration du mariage. En
Vénétie, toutes les mariées recevaient la bénédiction nuptiale le
même jour à San Pietro in Castello et ce jour-là le doge se mariait
avec l'Adriatique. En Sardaigne, on fit longtemps des simulacres
d'enlèvement. Au Piémont et en Toscane, les jeunes gens barraient
la route par un cordon que le cortège ne pouvait franchir qu'après
avoir payé la bienvenue. C'étaient là des coutumes du Moyen Age
qui se maintenaient encore parfois au xv1° siècle. Les banquets
avaient duré moins longtemps, beaucoup de républiques ayant limité
par des lois somptuaires les excès auxquels ils donnaient lieu. On
cita longtemps un mariage de la famille Trivulce au XJ 0 siècle, au
temps des Normands et de la comtesse Mathilde : les poètes locaux
contaient que les parfums étaient si abondants qu'on ne put les
broyer dans des mortiers mais qu'il fallut les porter au moulin, que
les puits étaient remplis de vin, que les mets étaient apportés à cheval
sur des plats d'argent de plusieurs coudées et que le festin dura
trois mois"· Au xv• siècle encore, on avait fait paraître à table au
mariage de Catherine Sforza des porcs entiers tout dorés de la bouche
desquels sortaient des flammes. Mais au xVI• et au xvrr• siècle, ces
splendeurs n'étaient plus que des souvenirs.
Malgré cette sévère discipline et peut-être à cause d'elle, un certain
nombre de jeunes Italiennes continuaient à utiliser le procédé dangereux du mariage secret. Cette pratique revient si généralement dans
les chroniques et les biographies, et surtout elle a causé une si grave
préoccupation aux participants du concile de Trente, qu'il faut bien
la retenir parmi les soulagements qu'on pouvait envisager. Ces
expédients ne se terminaient pas tous heureusement, puisque c'est le
dénouement tragique d'une de ces tentatives qui a fourni la plus
célèbre histoire d'amour de la littérature occidentale, celle de
Juliette et de Roméo. Le Bandello l'avait racontée le premier et
Shakespeare la lui emprunta. On voit dans le récit italien combien
les filles sortaient peu : la fête donnée par les Cappelet * (c'est la
• Belleforest, premier traducteur du Bandello appelle les :Montaigu les Montes·
che et les Capulet les Cappelet. Il écrit aussi Roméo sous la forme Rhoméo.
Now gardons ces noms dans notre résumé.
Histoire des Femmes
traduction française du xvr• siècle) à l'occasion de Noël et où Rhoméo
vient en masque est la seule réunion de la jeunesse dans toute l'année.
Ensuite, Rhoméo ne verra plus Juliette qu'à sa fenêtre (le balcon est
une invention scénique). On voit aussi combien les engagements
étaient prompts : Juliette n'échange pas dix mots avec Rhoméo
au bal, elle se laisse prendre la main, et tous deux, le souffle coupé,
parlent à peine. Mais aussi, le mariage est immédiat, sous sa forme
clandestine il est facile, et il sert de passeport à tout. Juliette a été à
peu près muette au bal, mais lorsqu'elle répond à Rhoméo qui a
eu l'audace de lui parler sous sa fenêtre, elle commence par cette condition : « Si vostre volonté est sainte et que l'amitié laquelle vous dites
me porter soit fondée sur la vertu et qu'elle se consomme par mariage,
me recevant comme vostre femme et légitime espouse, vous aurez
telle part en moy que, sans avoir esgard à l'obéissance et révérence
que j e dois à mes parens ny aux anciennes inimitiez de vostre famille
et de la mienne, je vous feray maistre et seigneur perpétuel de moy 55.»
C'est Juliette qui parle ce langage de notaire et elle n'a pas plus de
quinze ans. Elle perdit la tête volontiers, comme on sait, mais la bague
au doigt : le mariage clandestin s'était fait en présence d'un prêtre
et dans la sacristie, sous le prétexte d'une confession. Et peut-être
les Cappelet et les Montesche se seraient-ils habitués à cette alliance
si les deux jeunes gens avaient eu le temps de déclarer leur mariage :
ce sont des événements imprévus, la rixe avec Tebaldeo, les intentions
matrimoniales du père de Juliette qui transforment en une tragédie
ce secret de deux jeunes époux qui ne dut pas être sans exemple dans
l'Italie du xvr• siècle. Car on trouve dans le récit italien que le mariage
clandestin durait déjà depuis trois mois quand Rhoméo est banni de
Vérone. Et personne ne s'était aperçu de rien.
VEILLÉES, COUREURS DE DOT, COUVENTS
Cette vie toute sage et chrétienne n'était pas privée de distractions
aussi rigoureusement qu'on pourrait le croire : il était permis aux
femmes d'aller à la messe, d'assister aux processions et cérémonies,
aux grandes fêtes publiques, plus ou moins selon les villes (à Sienne,
à Bologne, il y avait des fêtes suivies par une grande assistance féminine), on tolérait même qu'elles regardent par la fenêtre, sans excès
cependant, et elles savaient fort bien utiliser leurs balcons. Des mères
inconséquentes menaient leurs filles au bal : on voit par l'histoire de
Roméo et de Juliette que c'était une imprudence. Dans la bourgeoisie, il y avait des "veillées. »Les femmes italiennes, au témoignage
de Boccace, étaient « babillardes et paresseuses comme des grenouilles JJ , Ces<< veillées>> où l'on bavardait avaient lieu à six heures du soir,
us Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque r6g
avant le dîner, sous les portiques qui donnaient sur la rue ou dans
le vestibule des maisons. On ne se contentait pas d'y bavarder, on y
flirtait volontiers, malgré les mises en garde de l'Église. On y jouait
parfois aux «jeux innocents ». Ces jeux avaient lieu aussi dans la rue
les jours de fête. C'était à l'occasion de ces « jeux populaires " du
r•r mai qui attiraient la foule dans les rues que Dante avait rencontré
Béatrice. Ces jours-là les gens de la campagne dansaient sur les
placettes et les seigneurs se mêlaient à leurs danses. Ces jours de
liesse étaient de précieuses occasions de liberté. L'Église n'osait pas
trop protester, saint Paul ayant eu l'imprudence de déclarer que
« la danse était utile au culte ». En raison de cette utilité, on avait
dansé dans les églises pendant tout le Moyen-Age et les processions
avaient longtemps été accompagnées de ballets. Ainsi la gaîté du
caractère italien parvenait-elle à adoucir sensiblement la rigueur
de la claustration.
Il y avait, en outre, des secteurs particulièrement favorisés. L'une
des catégories de la population qui échappait à la surveillance des
maris et à ses tristes conséquences étaient formée des filles que l'on
mettait au couvent. La plupart des familles se débarrassaient ainsi des
filles auxquelles on ne pouvait pas donner de dot ou entre lesquelles
il aurait fallu partager la succession. Les filles ainsi sacrifiées ne prenaient pas toujours leur vocation au sérieux. L'opinion n'était pas
non plus très exigeante à leur égard. Les régimes des couvents étaient
très différents. Ceux qui accueillaient des filles de grandes familles
étaient traités avec précaution par les autorités ecclésiastiques. Si
la supérieure était indulgente, si les apparences étaient bien gardées,
les recluses n'étaient pas privées de toutes les jouissances de la vie.
Elles recevaient librement au parloir des parents ou des «cavaliers »
qui se faisaient passer pour leurs parents, des tourières complaisantes
ou d'intéressantes pauvresses passaient lettres et billets. Des audacieux réussissaient des enlèvements malgré la sévérité des peines
qui frappaient les coupables. Un excellent évêque se plaint des
« cavaliers » qui sc déguisaient en fille et s'introduisaient frauduleusement parmi ses brebis. Les confesseurs étaient parfois dangereux
et d'autres fois les jardiniers.
La liberté allait souvent plus loin. A Venise en 1509, on citait des
couvents où une troupe de jeunes gens se rendait chaque soir avec
des musiciens pour danser. C'était pendant le temps du carnaval.
Ailleurs au témoignage de Sanudo cité par Tamassia 5G il y avait des
bals et des sauteries au parloir : c'était pour fêter la nomination
d'une nouvelle abbesse. Des filles plus sages se déguisaient de l'autre
côté de la grille, elles donnaient parfois des saynètes. En certaines
villes, les nonnes se promenaient librement dans les rues où leur
présence choquait. En d'autres, on donnait aux couvents des sur-
Histoire des Femmes
noms indiscrets : il y avait le couvent des Effrontées, le couvent des
Délurées, le couvent des Poupées. Cela se passait à Bologne au
xv• siècle. Un contemporain grincheux s'indigne contre les nonnes
parce qu'on « les voit sortir dans le monde proprement habillées et
parler de leurs enfants, de leurs nourrices, de leurs cuisinières et de
bien d'autres choses encore 57 >> et le Sénat de Gênes dut prendre des
mesures pour « réfréner l'impudicité des nonnes 58 ».
On est trop souvent tombé, toutefois, dans les généralisations faciles.
D'autres documents du xve ct du xvre siècles laissent rimpression au
contraire que le respect de la grille était exigé dans la plupart des
cas. Le Concile de Trente, à la fin du xvr• siècle, prit des mesures
énergiques et Stendhal a placé dans ses Chroniques Italiennes quelques
récits dramatiques qui indiquent assez que, dans certains endroits,
cette politique de redressement fut rudement poursuivie. Avant
le Concile de Trente, les efforts de Saint Bernardin, la fondation des
Ursulines en 1544, celle des Filles de Marie à la même époque portent
témoignage de l'esprit tout différent qui régnait dans certains ordres.
Enfin, à défaut de maris, il y avait les frères qui se substituaient
parfois aux autorités défaillantes. L'histoire de ces couvents si aimables est, en réalité, fertile en drames quiprouvent assez que les désordres
n'étaient tolérés qu'à la condition qu'ils fussent clandestins et que les
situations qui conduisaient au scandale ou qui provoquaient des
rivalités amenaient souvent des dénouements tragiques.
Les maris étaient quelquefois plus patients que les frères. Il y avait
des maris complaisants : on les appelait des « ruffians >> et ils étaient
assez nombreux pour que des lois aient été prises pour les punir.
Ce furent des lois assez vaines si l'on se réfère aux exemples que
citent les mémoires : ces maris n'étaient pas complaisants pour
n'importe qui, mais pour des princes fort capables de les protéger,
d'autres épousaient des courtisanes dont les fortunes suffisaient à acheter tous les juges. Ce commerce semble avoir été assez florissant.
Les coureurs de dot étaient, d'autre part, nombreux. Les femmes
étaient maltraitées par le droit de la plupart des cités. Elles étaient
toute leur vie placées sous tutelle, du père, du frère ou du mari, elles
ne pouvaient en conséquence ni contracter, ni acheter, ni vendre, ni
donner. Elles étaient le plus souvent frappées d'exhérédation. Mais,
pour ne pas priver les filles de la totalité du patrimoine, on constituait
souvent en dot leur part d'héritage. Cette coutume entraînait des
marchandages interminables et posait des problèmes épineux. Il
existait même à Florence une caisse d'assurance pour la constitution
des dots qui était devenue une puissance financière. Ce transfert
prématuré d'une partie de l'héritage excitait les convoitises. Les
coureurs de dot appartenaient souvent à d'excellentes familles qui
acceptaient des mésalliances pour maintenir leur train de vie. Les
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque
Italiens, si scrupuleux pour les filles de la famille, se sacrifiaient si
allègrement eux-mêmes qu'ils s'étaient fait une réputation européenne
dans cette spécialité. Il faut ajouter que cette situation ne relevait
pas l'autorité maritale. Beaucoup de « coureurs de dot » finissaient
par filer doux, résultat qui relâchait notablement la discipline conjugale.
Il ne faut donc pas trop s'étonner si parfois on surprend dans
l'Italie du xvi• siècle quelque incident qui ne semble pas s'accorder
parfaitement avec la sévérité de la surveillance familiale et la jalousie
des maris. Par exemple, il arriva aux Espagnols d'être fêtés si chaudement lorsqu'ils arrivèrent pour combattre les Français que beaucoup
de femmes se déguisèrent en hommes pour les acclamer sans obstacles. C'est Bianchi, chroniqueur de Modène, qui raconte cet
épisode imprévu de l'année I532. Les majorettes siennoises que Brantôme admirait tant, les femmes de Pavie qui participèrent si énergiquement au siège ne paraissent pas non plus avoir été privées de toute
liberté. Il faut en conclure apparemment que les principes les plus
respectables ne triomphent pas toujours sur toute la ligne.
On se tromperait, toutefois, si l'on ne voulait retenir de la vie
italienne que les épisodes qu'elle a fournis aux dramaturges. Comme
toutes les vies privées finissent par se ressembler en raison de l'infinie
plasticité de la nature humaine, on trouve en Italie des châtelaines
gracieuses apparemment occupées aux mêmes travaux que les femmes
de même rang en France ou en Angleterre. Del Lungo, dans un
ouvrage sur la vie à Florence au xvi• siècle, reconstitue d'après ses
lettres les journées d'Isabella Sacchetti Guicciardini dans son domaine
de Poppiano 59• Ilia montre occupée aux comptes que lui présentent
les meuniers et les maîtres-maçons, décidant du vin, de l'huile, des
salaisons, du curage des fossés et des réparations de la toiture. Les
princesses de la maison de Laurent-le-Magnifique ont les mêmes
soucis d'administration, elles sont aussi consciencieuses et ménagères,
les princesses de la maison d'Este, au milieu de leurs splendeurs et
parmi les plus grands hommes de leur temps, n'en consacrent pas
moins une partie de leurs journées à filer et à coudre au milieu de
leurs femmes. Il est réconfortant de constater le caractère éternel de
ces occupations. Elles représentent en ce temps-là la véritable existence des femmes et les mœurs ne sont peut-être que le costume du
temps. Frères et maris, l'épée sous le bras, montent la garde comme
devant la caisse. Et à l'intérieur de cette citadelle si jalousement
protégée, on trouve la femme d'un squire anglais.
166 Histoire des Femmes
FEMMES •. ESPAGNOLES DU « SIÈCLE D'OR »
En Espagne, le même système avait prévalu, toutefois avec
quelques variantes dont les moralistes n'avaient pas sujet de se féliciter.
Comme les Italiens, les Espagnols avaient résolu le problème conjugal
d'une manière simple et radicale : leurs femmes étaient enfermées,
ne devaient jamais recevoir la visite d'un homme, ne sortaient
qu'accompagnées. On doit expliquer pourquoi, dans ces conditions,
on rencontrait beaucoup de femmes dans les rues ct aux promenades,
dont l'effronterie surprenait tous les visiteurs étrangers.
« La femme honnête, dit un proverbe cité par don Quichotte, jambe
cassée et à la maison. » La réalisation de ce programme avait lieu dans
des demeures peu avenantes. Les grandes dames avaient bien une
enfilade de salons ornés de meubles magnifiques dans le dernier
desquels se tenait la maltresse de maison. Des patios frais ct gr a v es
hérités des Maures existaient à Séville et dans quelques parties du
Levant. Mais, la plupart des femmes vivaient dans cette salle unique
au sol de terre battue qu'on appelait <;aguan, qui ne recevait de lumière
que par la porte et sur laquelle donnaient les cellules obscures qu'on
appelait les chambres de la maison. Sauf à Séville, port des Indes où
s'édifiaient de prodigieuses fortunes dans l'atmosphère de Chicago,
les maisons espagnoles sont pauvres : même à Madrid, il y a peu
d'immeubles collectifs, les maisons ont rarement plus d'un étage
parce que le roi a le droit de réquisition sur les étages supérieurs.
Elles sont en pisé ou en pierre grossière. En revanche, elles sont sales.
Les lieux retirés qu'on nomme poliment ritrates y sont inconnus :
un récipient les remplace qui réside pendant le jour en quelque coin
de la pièce principale et qu'on vide dans la rue à la nuit.
Dans ces lieux confinés, les garçons jouaient, faisaient des armes,
chantaient en s'accompagnant de divers instruments. Du reste, ils
ne s'attardaient pas, la rue était leur domaine naturel. Les filles ct
les femmes ont des occupations qui ne sont pas plus variées : « danser,
chanter, dire des vers et broder sont leurs passe-temps usuels, à
l'intérieur de la maison 00 ». Le repas n'est même pas une occasion
de détente. II n'y a pas de table commune. Le mari, le père, les
frères sont des personnages tout-puissants qui s'assoient et que les
femmes de la maison servent respectueusement. Elles partagent
leur nourriture, mais modestement assises à la mauresque à l'écart.
Même dans le palais du roi, la reine et les infantes sont sur des coussins posés à terre. Les femmes ne sont assises à la même table que les
hommes que lors des banquets solennels 61• La séparation des sexes
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque
est austère et totale. Les femmes ont le droit de se faire des visites, mais
à ces visites aucun homme n'est admis. Les femmes peuvent sortir,
mais elles doivent être accompagnées : d'une parente âgée dans les
familles modestes, d'une duègne dans les familles plus riches ou
encore d'un vieil écuyer. Les femmes qui n'avaient pas à domicile
ces personnages respectables en trouvaient à louer à l'heure sur la
place voisine et les prenaient comme on prend un fiacre.
En dehors des visites, la principale occasion de sortie est la messe
qui, heureusement, est quotidienne. Les églises espagnoles n'ont pas
de chaises et cette coutume a été conservée. On s'y promène, on
s'agenouille devant quelque madone, on s'accroupit à la mauresque
ou sur un coussin, car les femmes espagnoles ne savent pas s'asseoir
autrement*. En dépit des duègnes, l'église est un lieu dangereux
pour la tranquillité conjugale. Les prédicateurs se plaignent vivement
des préoccupations très étrangères à l'office divin que la plupart de
leurs pénitentes mêlent à leur recueillement. Beaucoup d'intrigues
s'y ébauchaient et pas seulement dans les romans. Une pragmatique
de 1647, qu'il fallut renouveler en 1655 et en 1657 chargea les« alcades de cour " de « veiller à la vénération, à la décence et au respect
dus aux sanctuaires, sans qu'il soit permis aux hommes et aux femmes
de se parler ou de commettre des actions contraires à la bienséance "·
Comme il y a quelque chose d'enragé dans l'emportement espagnol,
la Semaine Sainte elle-même n'était pas respectée et elle procurait
même les occasions les plus dangereuses, car les églises restaient
ouvertes jour et nuit et l'on devait s'y rendre humblement à pied et
sans écuyer ni domestique.
LE << PASEO >>, LE << TAPADO >>, LES VISITES
La messe n'est pas toutefois le théâtre unique des mauvaises pensées. Le véritable lieu de perdition est la promenade, le sacra-saint
pasco, lors duquel toute Espagnole a le droit imprescriptible de goûter
la fraîcheur du soir. C'est à cette occasion qu'on a le loisir de constater les coutumes étranges qui scandalisaient les voyageurs étrangers.
Il faut expliquer qu'il existait dans les grandes villes et à Madrid en
particulier un très grand nombre de courtisanes, de femmes entretenues, ou de femmes semi-entretenues qui gardaient les apparences,
ou d' « honnêtes femmes " aux maris complaisants et qu'il n'était pas
* Mme d' At.ùnoy dans sa Relation du voyage d'Espagne raconte qu'à une réception,
une chaise lui ayant été offerte, on dut en offrir une aussi à une jeune femme espagnole qui l'accompagnait : Mme d'Aulnoy rit beaucoup de son embatTas et de sa
piteuse contenance et sa compagne lui avoua sans difficultés que c'était la première
fois qu'elle était installée sur un siège aussi solenneL (Cité par Deleito y Piiiuela, La Mujer, la Casa y la Moda., p. IIg).
168 Histoire des Femmes
toujours facile aux étrangers de séparer le bon grain de l'ivraie.
Néanmoins, certaines habitudes locales étaient surprenantes. Par
exemple, il était entendu qu'un cavalier se promenant à cheval avait
le droit de chevaucher à la portière des carrosses et d'entreprendre une
conversation avec l'inconnue qui se trouvait à l'intérieur. La raideur
britannique étant très étrangère au tempérament espagnol, une femme
sc trouvait honorée d'être ainsi sollicitée et répondait avec politesse.
Quand la nuit tombait, les promeneurs qui allaient à pied s'approchaient aussi des carrosses et jetaient des fleurs et des parfums sur
les femmes qui s'y trouvaient : ils demandaient la permission d'y
monter auprès d'elles". Les femmes qui voulaient se faire remarquer
par leur parfaite tenue durent se faire accompagner par un domestique qui trottait à la hauteur de la voiture, tandis qu'une duègne
occupait la portière. En certaines occasions, on dut même décider
que les dames de la cour seraient obligatoirement accompagnées en
carrosse par ces jolies fillettes qu'on appelait des meninas dont V élasquez nous a laissé l'image 63 •
Les jeunes femmes qui marchaient à pied avaient des manières
non moins lestes. Les Espagnoles ont une démarche attirante et
gracieuse. Au xv1• siècle, elles s'enveloppaient en outre dans un
manteau ou une cape, si habilement qu'elles dissimulaient entièrement leur visage à l'exception de l'œil gauche, admirable, provocant,
et d'une irrésistible éloquence. Cette manière de se masquer s'appelait
le tapado. Elle avait été mise à la mode par d'intrépides chasseuses
d'hommes, mais, comme il faut bien se défendre, elle avait été adoptée
ensuite par les femmes les plus convenables. Le tapado avait de nombreux avantages, et en particulier celui de l'incognito. Il permettait
aux femmes des distractions et des expériences que leur situation personnelle leur interdisait. Le portugais Pinheiro, esprit chagrin, prétendait même que les femmes de la cour empruntaient des manteaux
à leurs domestiques et descendaient de leur carrosse pour avoir le
plaisir d'entendre des ordures et de recevoir des propositions qu'on
leur faisait habituellement sous des formes plus enveloppées"'.
Les moralistes, qui ne comprennent pas combien le respect est
fatigant, étaient sévères pour le tapado. Les rois d'Espagne l'interdirent
pendant cent ans sans aucun succès. Les premiers édits datent du temps
de Philippe II et ils s'accompagnaient d'une amende de 3 ooo maravédis. Ces édits furent renouvelés sans résultat en 1594, puis en 16oo,
et encore en 1636 où Philippe IV porta l'amende à 10 ooo maravédis
et même à 20 ooo en cas de récidive. Les femmes préféraient payer
l'amende plutôt que de renoncer à leur école buissonnière. Le tapado
traversa le siècle victorieusement et ne disparut qu'en 1770 sous le
coup d'une pragmatique féroce de Charles III que les magistrats
appliquèrent avec une effroyable rigueur.
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 169
Les femmes espagnoles étaient plus soigneusement abritées que
personne de toute préoccupation sérieuse. Elles ne sont mêlées ni aux
affaires ni à la politique, ni même aux intrigues. Constamment subordonnées au père, au mari, au frère, elles n'acquièrent de l'importance
que dans le rôle de veuve qu'elles tiennent à la perfection, avec un
juste sentiment du sérieux et de l'autorité, gouvernant toute la famille,
parfois la faisant vivre. Mais avant d'atteindre cette situation qui
paraît être la fin dernière de toute femme espagnole ct sa plus complète
réalisation, il faut bien avouer qu'elles passent par tous les degrés de
l'enfantillage. La réclusion fait d'elles de grandes petites filles, et elles
le restent pendant de nombreuses années, mutines petites filles d'abord
qu'on trouve adorables, puis grosses petites filles un peu embarrassantes, enfin étonnantes vieilles petites filles dont la puérilité ne désarme
pas.
Elles ont des manies de femmes-enfants. Toute la journée et souvent
en cachette, elles mâchonnent une sorte de terre glaise importée du
Pérou qu'on appelle bucaro. Cette éternelle mastication est une habitude invétérée, un vice de l'oisiveté qui leur est si cher qu'en punition
d'une faute grave, la plus sévère pénitence que puisse imposer un
confesseur est la privation de bucaro pendant une semaine. Ce chcwinggum ne leur suffit pas. A d'autres moments, elles ont des manies de
gamines. Par exemple, il y eut celle des lunettes. Au début du xvn• siècle, elles sc mirent toutes à porter de vastes, d'immenses lunettes qui
leur cachaient toute une partie du visage et dont elles refusaient avec
obstination de se séparer. Puis elles cessèrent de sc trouver très belles
avec cet ornement et les lunettes disparurent instantanément.
Le pire était leurs caprices d'enfants gâtés. Elles avaient une nature
de pie qui leur faisait désirer tout ce qui brille. Or, la pointilleuse galanterie espagnole faisait une stricte obligation à un caballero d'offrir surle-champ ce que sa gracieuse compagne avait remarqué avec de
petits cris d'oiseau. Certains endroits comme la Calle Mayor de
Madrid, la villa del'Oso ou la porte de Guadalajara devenaient des
pièges redoutables auxquels on ne s'aventurait qu'avec terreur. Les
marchands, race scélérate, abusaient perfidement de cette situation.
Ils remettaient des marchandises à crédit. La gracieuse inconsciente
rentrait de promenade, les bras chargés de merveilles : le mari ou
l'amant recevait la note quelques jours plus tard. Les semi-professionncllcs jouaient audacieusement de cette innocente étourderie.
Un galant, admis à grand-peine au logis après force pourboire aux
duègnes, voyait surgir à l'instant le plus tendre l'orfèvre ou le drapier :
ils avaient justement une « occasion » merveilleuse. Or, les lois sur les
dettes étaient strictes et conduisaient lestement en prison. On n'en
était même pas quitte avec les religieuses qui avaient le droit de commander des friandises au-dehors. Les écrivains se moquaient beau-
170 Histoire des Femmes
coup de ces à-côtés ruineux de l'amour. Quinones de Benavente en a
fait une satire qu'il intitula La Capeadora, féminin du terme qui désignait alors les détrousseurs qui volaient la nuit les manteaux des
passants. Mais le point d'honneur était plus fort que toutes les satires :
on n'était pas un caballero si l'on ne s'inclinait pas sur-le-champ.
La vie mondaine était un mélange comique d'étiquette et de puérilité. Les événements les plus importants étaient les visites que les
femmes se faisaient entre elles. On devait s'y faire porter en chaise
et pour éviter qu'aucun importun n'adressât la parole à la visiteuse,
cette chaise était amenée jusqu'à l'entrée des salons. La maîtresse de
maison se levait pour chaque visiteuse et l'accompagnait à travers
la glorieuse enfilade des pièces de réception jusqu'à un boudoir frais
et retiré où l'on prenait le chocolat. Ces réunions de femmes renouvelaient les plaisirs du harem et du pensionnat. On s'y bourrait de
fruits confits enveloppés de papiers dorés et de confitures sèches qui
ressemblaient au loukhoum arabe. Les femmes ne s'embrassent pas
entre elles, mais elles se disent tu, et elles s'assoient en rond à la turque
sur des coussins_ Avant de partir, elles remplissent de friandises de
petits paniers disposés à cet effet et qu'elles accrochent à leur ceinture
fort commodément sur la plateforme arrangée autour d'elles par
l'énorme ballon qu'elles portaient comme robe. Ces visites se faisaient
par convocation et, à la sortie, la file des chaises, à la queue-leu-leu,
transportait les visiteuses d'un palais au palais voisin, car il eût été
contraire à la dignité que chaque visiteuse n'ait pas de chaise pour
elle seule.
Les toilettes même transformaient les femmes en poupées. L'énorme
vertugadin qui régnait en Angleterre et en France au xvi• siècle faisait
l'effet d'un cotillon auprès des monstrueuses superstructures à l'abri
desquelles les jeunes Espagnoles affrontaient la haute mer de la vie
mondaine. Le prodigieux véhicule de baleines et de brocart à l'intérieur
duquel elles s'avançaient se nommait le guardainfante. Il était de taille
à protéger en effet les grossesses les plus avancées. Il ressemblait à
un grand parasol de plage au centre duquel s'élevait fièrement un
mince petit buste étroitement corseté. Cet appareil monumental
fi·anchissait difficilement les portes des églises. Les femmes avaient
l'air dans cet attirail de très jolis bonbons présentés dans une grosse
corolle de papier. Pour avoir parfaitement une tournure d'idole, les
Espagnoles qui sont souvent de petite taille, se haussaient sur de hauts
patins invisibles qui rendaient leur démarche fragile et précieuse.
Ces jolis biscuits de Saxe n'étaient pas aussi grotesques qu'on pourrait
le craindre. Il y a un étonnant portrait de la marquise de Santa-Cruz
par Carrefio qui montre au centre de cette forteresse une minuscule
et froide petite femelle dont l'affection ne devait pas être de tout repos.
Au milieu du siècle, ces étonnantes poupées eurent l'idée de montrer
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque
leur poitrine. Elles la découvrirent avec une générosité qui indigna
les moralistes et qui produit, à vrai dire, en effet singulier par l'étalage
du joli fruit de chair voluptueusement entrouvert au centre de cette
puissante et infranchissable carapace.
L'AMOUR-PASSION
La réclusion avait produit d'autres effets. Les rendez-vous étant
rares et dangereux, la surveillance des femmes et des filles continuelle,
l'amour était devenu prompt, direct, passionné. Aucune galanterie
à la française. Pas de coquetterie. La coquette, qu'on appelle la coquina,
celle qui agace les hommes, existe bien en Espagne, mais elle n'est
pas un type de femme comme en France. En Espagne, les passions
même fugitives, les caprices eux-mêmes, les passades ont quelque chose
de violent et d'absolu. L'homme le plus inconstant, pendant cette
période, voue à la femme qu'il aime le culte le plus complet, et le plus
sincère. Elle est pour lui une divinité. On ne lui présente rien, si ce
n'est à genoux, on ne reçoit rien de sa part qu'en le couvrant de
baisers. Si la divinité se fait saigner, aucune faveur n'est plus précieuse que de recevoir quelques gouttes de son précieux sang. Le
chirurgien reçoit à cette occasion un cadeau de grande valeur"'.
La passion, sous sa forme la plus brutale, excuse tout. Aucun
hommage ne paraît aux femmes plus sincère, plus glorieux même,
que le soudain désir elu mâle. C'est cet hommage qu'elles recherchent
avec effronterie. « Les plus honnêtes femmes, elit un historien des
mœurs espagnoles, regardaient alors comme un outrage à leur beauté
et comme une sorte de déshonneur de ne pas être interpellées clans la
rue par quelque inconnu pour une proposition audacieuse 66 • »Elles
ramenaient ce butin avec fierté, humant ce grondement de matou
qu'elles avaient inspiré. Mme d'Aulnoy cite un mot de la marquise
d' Alcaiiices, célèbre par sa vertu, lequel est d'une belle femelle. Elle
disait qu'elle se regarderait comme mortellement offensée si un
homme pouvait passer une demi-heure en tête à tête avec elle sans
lui demander ses dernières faveurs. Cela ne force pas à les accorder,
pensait-elle, mais c'est toujours agréable de se l'entendre dire.
On allait vite en besogne avec de pareils tempéraments quand on
avait franchi le mur du jardin. C'est encore Mme d'Aulnoy qui décrit
avec une secrète admiration ces entreprises à la hussarde. « Ils leur
parlent au travers de la jalousie, écrit-elle : mais ils entrent quelquefois
dans le jardin et montent quand ils le peuvent à la chambre. Leur
passion est si forte qu'il n'y a point de périls qu'ils n'affrontent; ils
vont jusque dans le lieu où l'époux dort; et j'ai ouï-dire qu'ils se voient
des années de suite sans oser prononcer une parole de peur d'estre
Histoire des Femmes
entendus. On n'a jamais sceu aimer en France comme on prétend
que ces gens~ci aiment, et sans compter les soins, les en1pressemens,
la délicatesse, le dévouëment même à la mort (car le mari et les parents
ne font point de quartiers) ce que je trouve charmant, c'est la fidélité
et le secret. On ne verra point un Cavalier se vanter d'avoir receu les
faveurs d'une Dame. Ils parlent de leurs maistresses avec tant de
respect et de considération qu'il semble que ce soit leurs Souveraines.
Aussi ces Dames n'ont point envie de vouloir plaire à d'autres qu'à
leurs amans; elles en sont toutes occupées et bien qu'elles ne le voyent
pas le jour, elles trouvent le moïen d'employer plusieurs heures à son
intention, soit en lui écrivant ou en parlant de lui avec une amie qui
est du secret, ou demeurant une journée entière à regarder au travers
d'une jalousie pour le voir passer. En un mot, sur toutes les choses
que l'on m'en a dit, je croirais aisément que l'amour est nai
en Espagne 67.,
Tel était cet amour qu'admirait tant Stendhal et dont il disait qu'il
était " sans cesse environné des plus affreux périls et côtoyant les
précipices "· Mais comme ces Espagnols savaient aimer! Je demande
la permission de citer ici quelques-unes des anecdotes que rapporte
Mme d'Aulnoy dans sa charmante Relation. Un jeune Allemand, le
comte de Koënigsmark, avait été pris à cette contagion. Il voulut
paraître à une corrida en l'honneur d'une femme qu'il aimait. Les
corridas du xvn• siècle étaient admirables, c'étaient des duels entre le
toro et un gentilhomme qu'il avait insulté : il fallait être noble pour
se présenter dans l'arène, les professionnels n'existaient pas, les règles
du duel étaient rigoureusement observées, les cavaliers, accompagnés
de leurs seuls domestiques, se présentaient en l'honneur de leur maitresse, comme au tournoi. Les corridas actuelles ne sont que les caricatures commerciales de ces étonnants défis. Ce comte de Koënigsmark fut gravement blessé à la cuisse, son cheval éventré, sa maîtresse
s'avança précipitamment sur le devant de son balcon, son mouchoir
à la main, apparemment pour lui demander d'interrompre. Mais
lui perdant son sang à ruisseaux, mit l'épée à la main, s'appuya sur
son laquais qui l'accompagnait et frappa l'animal à la tête : " et aussitôt, dit Mme d'Aulnoy, s'estant tourné du côté où estait cette belle
fille pour laquelle il combatoit, il baisa son épée, et se laissa aller sur
ses gens qui l'emportèrent demi-mort 68 " ·
Le courage des femmes n'était pas moindre que celui des hommes.
Un cavalier de mérite, Espagnol celui-là, aimait passionément une
fille de lapidaire. Il voulut lui donner quelque preuve de son amour
en se présentant dans l'arène. Elle le sut, le lui défendit. Il passa outre.
Lorsqu'on leva la barrière du toro, le gentilhomme se présenta sur son
cheval, mais un jeune villageois entra en même temps que lui dans
l'arène, et jeta un dard sur le taureau, qui se précipita furieusement
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 73
vers lui. Cc jeune homme, interdit, voulut se sauver. Mais son bonnet
vint à tomber dans sa fuite et de longs cheveux qui retombèrent
firent reconnaître une fille d'une quinzaine d'années. Le jeune cavalier
fonça sur le taureau, mais ne put empêcher qu'il ne blessât mortellement la jeune fille. Le duel entre l'homme et la bête fut implacable.
Le gentilhomme fut mortellement atteint à son tour. On porta les
amants chez le père de la fille. Ils voulurent être dans la même
chambre et demandèrent en grâce qu'on les mariât sur-le-champ
pour le peu d'heures qui leur restaient à vivre et qu'ils fussent mis
dans le même tombeau 69•
Voici une autre histoire de Mme d'Aulnoy. Une fille de qualité
était amoureuse d'un gentilhomme. Elle ne savait comment Je lui
faire dire. Elle finit par écrire une lettre qu'elle lui remet audacieusement dans son carrosse. Le gentilhomme devint fort amoureux et
les choses ne traînèrent pas. Les deux amants attendaient avec
impatience Je retour du père, alors en voyage pour lui proposer le
mariage sur lequel son agrément ne devait pas faire de difficulté.
Mais la fille était sous la surveillance de son frère. Il découvrit l'intrigue, et dans sa rage, sans en rien témoigner ni faire aucun éclat, il
entra une nuit dans la chambre de la jeune fille, et, comme elle dormait profondément, « il l'étrangla avec toute la barbarie imaginable )).
La justice ne fit aucune poursuite, mais l'amant se vengea ainsi : il
se déguisa en porteur d'eau et passa des heures ainsi grimé sous les
fenêtres du frère qui ne sortait que solidement accompagné. Il le
trouva seul enfin, se dressa devant lui l'épée à la main et le tua avant
que ses domestiques aient pu accourir 70•
«Leur amour est toujours un amour furieux, ajoute Mme d'Aulnoy,
et cependant les femmes y trouvent des agréments. Elles disent qu'au
hasard de tout ce qui peut leur arriver de plus fâcheux, elles ne voudraient pas les voir insensibles à une infidélité, que leur désespoir
est une preuve certaine de leur passion et elles ne sont pas plus modérées qu'eux quand elles aiment. Elles mettent tout en usage pour se
venger de leurs amans s'ils les quittent sans sujet, de sorte que les grands
attachemens finissent d'ordinaire par quelque catastrophe funeste.
Par exemple, il y a peu qu'une femme de qualité, ayant lieu de se
plaindre de son amant, elle trouva le moyen de le faire venir dans
une maison dont elle estait la maîtresse; et après lui avoir fait de
grands reproches dont il se deffendit faiblement, parce qu'illes méritait, elle lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné,
lui laissant seulement la liberté de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un moment pour la toucher de pitié; il vit bien qu'elle
es toit la plus forte en ce lieu, de sorte qu'il prit froidement le chocolat
et n'en laissa pas une goutte. Après l'avoir bu, il lui dit : « Il aurait
été meilleur si vous y aviez mis plus de sucre, souvenez-vous-en pour
Histoire des Femmes
le premier que vous accommoderez. , Les convulsions le prirent
presque aussitôt; c'était un poison très-violent et il ne demeura pas
une heure à mourir. Cette Dame, qui l'aimait encore passionnément,
eut la barbarie de ne pas le quitter qu'il ne fût mort. ,
AVENTURIÈRES ET JEUNES FILLES
On croit difficilement, en lisant ces histoires, à la légèreté et à la
corruption des mœurs que tant de voyageurs ont dénoncées. Il y a dans
ces traits une violence et un respect des engagements de l'amour qui
sont incompatibles avec les complaisances polies de l'immoralité.
Mais l'Espagne était la terre d'élection d'aimables aventurières qui
jouaient à la grande dame et que les étrangers prenaient facilement
pour telles. Un jeune gentilhomme prenait couramment à douze
ou treize ans une amancebade, qui était une 1naîtressc en titre qui
l'aidait à patienter jusqu'à son mariage et en outre lui donnait la vérole.
Dans beaucoup de familles, on mariait les garçons à dix-sept ans avec
des filles qui en avaient quatorze. Cet arrangement convenait fort
aux pères et aux frères des filles. Ces jeunes maris se contentaient de
cloîtrer leurs femmes après leur avoir donné la vérole à leur tour.
Et ils s'occupaient à chercher de nouvelles maîtresses. Le roi Philippe IV, si soucieux de la morale de ses sujets, avait eu trente-deux
maîtresses, chiffre honorable pour un particulier, mais indiscret pour
un roi. L'étagement de ces différentes espèces sociales, prostituées,
aventurières, maîtresses temporaires, maîtresses en titre, donnait
à la société féminine une variété que nous imaginons difficilement
et qui explique sans doute les contradictions dont fourmillent les
rapports des voyageurs. Il est constant que les femmes de bonne
famille sortaient fort peu et très surveillées. Et c'est à elles que j'attribuerais volontiers le privilège de ces passions entières, dramatiques,
absolues.
Les jeunes filles sont, de la part des contemporains, l'objet de commentaires énergiques. On les mariait tôt. Cette sage précaution ne
suffisait pas toujours. Nous les connaissons surtout par Tirso de Molina
qui fut religieux avant d'être homme de théâtre et qui avait été longtemps confesseur. Il avait peu d'illusions. La langue espagnole désigne
prudemment la jeune fille du nom de soltera, qui veut dire célibataire.
Le terme de doncella, a un sens plus technique. Tirso de Molina affirme
sans détours que la doncella est au xvn• siècle un mythe qu'on trouve
rarement incarné. Il la compare à l'introuvable phénix : c'est même
le titre d'une de ses pièces. Quevedo suppose avec impertinence que
la race en est disparue. Salar, Barbadillo, Benavente ne sont pas
plus encourageants. Ce sont là des satiriques. On est plus alarmé
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 75
de voir Deleito y Pinada, historien moderne circonspect, conclure,
après avoir défendu les petites Espagnoles contre les jugements hâtifs
et imprudents : • En règle générale, elles étaient dépourvues de pudeur
et de réserve, de candeur et de mesure et toujours esclaves de leur
vanité comme les ont représentées Calderon et ses émules 71 • »Et quelques lignes plus loin, ce spécialiste d'une grande autorité n'hésite pas
à affirmer qu' « il était assez fréquent que les jeunes filles perdissent
leur virginité sans le secours du mariage ». On accusait les carrosses.
Ils étaient alors munis de rideaux de cuir qu'on baissait. En dépit de
ces facilités, l'ampleur des guardainfantes, larges comme des éventaires,
devait constituer un obstacle non négligeable. De malicieuses allusions semblent confirmer que ces obstacles n'arrêtaient pas les audacieux. Ces constatations sont amères pour ceux qui se plaisent à
opposer à notre temps les exemples du passé.
Ces femmes, si soigneusement protégées, et vainement, de tout
contact impur, parlaient une langue aussi verte que leurs contemporaines des autres pays. Elles étaient élevées par les domestiques qui
leur apprenaient autant de jurons que de sottises. Lope de Vega
raconte dans une de ses lettres que deux dames de grande naissance
donnèrent le spectacle d'un fier pugilat avec accompagnement vocal,
dans l'aristocratique église de San Felipe. Un écho de Barrionuero
montre la marquise de Leganès, qui portait un des plus grands noms
d'Espagne, jurant comme un charretier, parce qu'une femme de la
marquise de Leche avait battu un de ses chiens qu'elle aimait beaucoup : on eut de la peine à arracher de ses mains la coupable. Et le
portugais Pinheiro fut bouleversé lui aussi, dans sa naïveté portugaise,
de cette vigueur castillane.
Les écrivains nous ont laissé quelques exemples de ces viragos
qu'on n'imagine guère parmi tant d'œillades et d'enfantillages. La
Montagnarde de la Vera de Quevedo conduit les hommes à la guerre
et dù·ige les chevaux fougueux sans mors ni éperon avec son seul
étrier. Velez de Guevara prétend qu'elle était assez forte pour arrêter
un char traîné par des bœufs et retenir à elle seule la roue d'un
moulin. Tirso de Molina met en scène une autre conductrice de
bandes qui accouche de deux jumeaux avec une simplicité toute
militaire en parlementant avec l'ennemi. Lope de Vega dans Las dos
Bandoleras imagine deux indomptées qui se sont jurées de venger leur
sexe en précipitant du haut d'un rocher tous les hommes qui leur
tombent sous la main. Et dans une pièce de Cubillo, Anasco, l'homme
de Talavera, on trouve une fille amoureuse de sa cousine, qui souffiette
ses rivaux, les provoque en duel et les tue, non sans les abreuver d'appréciations dépourvues de fadeur. Ces belles aventures ont tout
juste le genre d'importance de nos films. Elles prouvent que la femme
espagnole reste, au moins dans ses rêves, altière, autoritaire et impa-
Histoire des Femmes
tien te à supporter le frein. Cela ne doit pas faire oublier que de telles
héroïnes ne se rencontrent guère dans la vie et que, depuis Isabelle
la Catholique, la femme ne joue aucun rôle dans aucune des sections
de la vie publique espagnole.
FEMMES SAVANTES ET FEMMES DE LETTRES
II y avait pourtant une carrière dans laquelle les Espagnoles se
piquaient d'émulation avec les hommes :c'était celle des belles-lettres.
Ces femmes, qu'on nous dépeint généralement comme fort ignorantes,
ont fourni pourtant à la littérature espagnole un contingent d' « amateurs » et même quelques professionnelles. Perez de Guzman, qui a
étudié spécialement cette production, proclame dans son enthousiasme qu'elle « dépassait le niveau même des sociétés qui passent
aujourd'hui pour les plus cultivées 43 ». Les femmes espagnoles organisaient des Académies féminines, participaient à des concours littéraires dans lesquels elles remportaient des prix dont on accueillait la
proclamation par de galants applaudissements. Elles brillaient surtout dans la poésie et le panégyrique. Elles cultivaient ce dernier
genre avec tant de prédilection qu'elles louaient même par des poèmes
les ouvrages ou les pièces qui venaient de paraître. Ce talent avait
beaucoup d'occasions de s'exercer dans l'Espagne du xvn• siècle. On
félicitait les princes de leur mariage ou de leur naissance, on les louait
d'avoir gagné une bataille, soutenu un siège, conduit une ambassade
et l'on décernait de plus des éloges solennels et copieux aux bienheureux qui venaient d'être béatifiés et plus encore pour les canonisations qui s'accompagnaient de fêtes grandioses. Ces distractions
ont quelque chose d'un peu chorégraphique. II y eut heureusement
des écrivains plus personnels. Les historiens de la littérature espagnole citent Maria de Agreda qui écrivit des lettres au roi Philippe IV,
le groupe de Tolède auquel on rattache Ana de Ayala qui fut louée
par Lope de Vega et Ana de Castro Egas, qui était également historienne. On cite encore Antonia de Mendoza qui fut plus tard comtesse
de Benavente qu'on appelait la divine Antandra, el en faveur de
laquelle le misogyne Quevedo daigna faire une honorable exception.
La plus célèbre de toutes ces poétesses fut assurément Maria de Zayas
qui mérita d'être appelée « la dixième muse du siècle », titre considérable en présence d'une telle concurrence, et qui fut également la
première femme romancière. II faut encore rattacher à cette illustre
phalange une excellente religieuse, Dona Mariana Carabajal, qui
fabriquait d'honnêtes romans pour jeunes filles rangées (on peut donc
conclure qu'il y en avait) et à laquelle les historiens des mœurs ont
voué une solide reconnaissance parce que sa production inoffensive
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque
fourmille en détails précieux sur la vie des femmes au xvuc siècle.
Enfin, il y eut même une femme dramaturge, Felicia Enriquez de
Guzman, qui, à vrai dire, n'eut pas les honneurs de la représentation.
Elle avait fait une pièce de sa propre histoire. Amoureuse d'un étudiant de Salamanque, elle se déguisa en garçon et passa trois ans dans
ces conditions à la célèbre université : elle y réussit à plusieurs concours
difficiles et fut l'objet de récompenses flatteuses. Son idylle se termina
par un mariage, comme dans les romans de Maria Carabajal, et elle
était si satisfaite de sa petite aventure qu'elle en fit imprimer le récit
dramatique en 1627. Ensuite, elle tint salon à Séville, dénouement qui
était dans la nature des choses.
Cette « précieuse " assez dégourdie n'était pas seule de son espèce.
Il y eut vers la même époque des femmes distinguées qui ne se déguisaient pas en hommes, mais qui prétendaient néanmoins parler un
langage recherché et surtout moins vert que celui de leurs contemporaines. Il y eut même des femmes savantes qui savaient le latin
et qui le faisaient dire. Calderon s'est moqué d'elles dans sa pièce
No hay barlas con el amor, dont Molière s'inspira pour ses Femmes
Savantes. Et Quevedo plus durement encore dans une pièce plus bouffonne La cuita latiniparla qui fut publiée en 162g.
Telles étaient les Espagnoles de ce temps. Il faut avouer qu'il y a
dans leurs manières un caractère national tout à fait particulier. On
ne retrouve même pas parmi elles la châtelaine consciencieuse et
affairée qui fleurit sous les autres climats. Il faut croire que, en définitive, les différences de races sont un élément bien important de la
personnalité de chaque peuple.
LES FEMMES DES GRANDES INDES ET DES ILES
Pendant que les femmes obtenaient en Europe un pouvoir substantiel au prix d'une apparente soumission, les voyageurs leur rapportaient des pays lointains d'étonnantes merveilles. Les uns avaient
entendu parler des femmes discrètes enfermées dans les patios de la
Chine profonde où elles trébuchaient sur leurs petits pieds, les autres
avaient contemplé les « longues maisons " des Iroquois où les matrones
décidaient du destin de la tribu, des marins avaient été priés poliment
par les N aïrs de Malabar de daigner prendre la virginité des filles
du canton, des diplomates colportaient des récits singuliers sur le
sérail immense et mystérieux où des sultanes invisibles commandaient. Les missionnaires avaient trouvé sur la côte des Grandes Indes
d'honnêtes sauvages qui leur avaient semblé vivre en dehors de toute
Histoire des Femmes
morale et il leur avait été pénible de noter un état de promiscuité
sur lequel on pense aujourd'hui qu'ils commettaient beaucoup d'erreurs. Le xvu• siècle ne s'intéressa guère à ces révélations qui avaient
rappelé à Montaigne ou à Erasme la diversité de la nature humaine.
Les contemporains de Louis XIV regardaient comme barbares les
civilisations qui ne ressemblaient pas à la leur, il leur semblait absurde
qu'on pût vivre avec d'autres usages que ceux qu'ils connaissaient.
Ils ne se demandèrent jamais s'il était raisonnable d'enfermer les
femmes. Et ils ne s'interrogèrent pas non plus sur les pensées et les
ambitions que pouvaient avoir les hommes dans les pays où il importait peu de plaire puisqu'on pouvait acheter, où l'on pensait à autre
chose qu'à analyser les battements de son cœur et à s'exprimer d'une
manière galante. Cette curiosité pèse encore sur nous qui en sommes
les héritiers. On trouvera peut-être puérile dans quelques siècles une
littérature qui ne s'est occupée que de l'amour. Elle ne doit pas
nous empêcher, en tous cas, de nous souvenir qu'une grande partie
des femmes dans le monde et peut-être la majorité d'entre elles
vivaient tout autrement que les femmes de l'Europe chrétienne.
Au ROYAUME DE BA-KoNGO
Dans le royaume de Ba-Kongo, il y avait des harems comme en
Islam et des chefferies comme en Chine. Le régime féodal combiné
avec la polygamie avait produit des situations que la description des
mœurs chinoises nous a rendues familières. Les souverains prenaient
traditionnellement des femmes dans les familles des grands vassaux
pour matérialiser la reconduction des alliances. Le rouvoir de la
première femme était toutefois immense. Elle règne sur le harem, elle
a une fortune personnelle, une maison civile, elle vit discrètement
dans la partie la plus reculée de la demeure princière bâtie en rondins, on ne l'entrevoit qu'en de rares occasions et son apparition exige
un cérémonial minutieux. La fécondité du couple seigneurial n'est
pas moins importante qu'en Chine; elle est liée dans l'esprit des sujets
à la fécondité de la terre et à la prospérité de la province, c'est un
· grand malheur et un présage funeste quand la première femme du
prince est frappée de stérilité. Au moment de la succession royale
qui est traditionnellement disputée entre les différents fils du souverain, les sœurs jouent un rôle important, elles peuvent avoir un
parti et prendre part aux intrigues. Cette situation éminente n'est pas
réservée à la seule famille du souverain. Dans toutes les chefferies
seigneuriales, la première famille, que les Portugais appelaient la
cc comtesse>>, avait un rang aussi éminent et une influence aussi grande.
Au royaume voisin de Loango, les princesses avaient même le droit de
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 79
choisir des maris roturiers, en aussi grand nombre qu'elles voulaient,
et ces maris n'étaient jamais que de minces personnages que les princesses avaient le droit de faire mettre à mort lorsqu'ils leurs causaient
quelque sujet de mécontentement. Quelques particularités du costume et de l'étiquette étaient assurément surprenants pour les Européens. La plupart des femmes avaient la tête rasée, les jeunes filles
étaient tatouées et les femmes de grande famille avaient le privilège
de porter aux chevilles, aux poignets et autour du cou, d'énormes
bracelets de cuivre, si lourds que les voyageurs leur donnèrent le
nom de " manilles », parce qu'ils leur rappelaient les anneaux de fer
des galériens. Les Portugais regardaient comme une marque de
barbarie cette quincaillerie qui n'était pas plus étrange, en réalité,
que les vertugadins monstrueux de leurs propres femmes qui leurs
inspiraient tant d'admiration. Ils avaient plus de raisons d'être surpris en constatant qu'un des plus grands signes d'attention et de
respect que puisse donner une princesse consistait à se mettre le
doigt dans le nez. On n'a pas trouvé jusqu'à présent d'explication
satisfaisante de cette posture.
Les femmes du peu pie étaient traitées très allègrement. La population masculine du Ba-Kongo considérait toute sorte de travail
comme très au-dessous de sa dignité. Semblables aux anciens Germains, les peuples de ces provinces regardaient la guerre et la chasse
comme les seules occupations convenables à un homme. Les travaux
habituels étaient laissés aux esclaves et aux femmes. Comme tout le
monde ne peut avoir d'esclave, les femmes étaient donc chargées de
cultiver la terre, de semer, de récolter et, d'une façon générale, de
faire tout ce qui était nécessaire pour nourrir leurs maris. Les hommes
daignaient toutefois abattre les arbres dans les territoires à défricher,
exploit sportif qu'ils ne jugeaient pas indigne d'eux. Le reste du
temps, ils fumaient et devisaient. Cette répartition des tâches a vivement intéressé les missionnaires. Il est vrai que les femmes étaient
tout bonnement achetées, mode d'acquisition qui dispose généralement à la modestie. En outre, la polygamie était permise à tous ceux
qui pouvaient s'offrir ce luxe. Les voyageurs portugais rapportent
que les femmes du royaume de Kongo avaient le plus grand respect
pour leur mari et ne manquaient pas une occasion de manifester leur
soumission. La coutume les laissait pourtant maîtresses de tout leur
bien à l'intérieur du ménage et leur assurait l'égalité juridique que
nos féministes réclament avec tant d'obstination. On voit que ce
sont parfois de vaines conquêtes.
Cette société parfaitement virile avait une morale stricte. La
séparation des sexes était rigoureuse chez les jeunes gens. Les garçons
et les filles étaient parqués au village dans des maisons collectives
réservées aux uns ou aux autres. Les fêtes d'initiation et les danses
180 Ilistoire des Femmes
qui ont choqué les voyageurs, étaient soumises à de prudentes limitations. L'adultère était puni de mort : les coupables étaient brûlés
vifs après avoir été empaquetés dans des feuilles sèches de bananier
qui les transformaient en torches. On était moins sévère pour les
dommages subis par les jeunes filles. L'usager abusif s'en tirait avec
une amende qu'il payait à la famille. Le mariage se faisait par achat,
nous l'avons dit, et pouvait être précédé dans le peuple d'une période
d'essai. La cérémonie du mariage n'en était pas moins solennelle :
les fiancés partageaient le vin de palme, mais ils subissaient pendant
toute la semaine une « préparation au mariage " qui consistait pour
chacun d'eux en une période de strict isolement. Les dons qui devaient
assurer la fécondité du couple avait une grande importance. La princesse n'était pas seule à être consternée si les dieux locaux lui refusaient une descendance. Dans toutes les classes de la société, la stérilité était regardée comme un grand malheur.
Les missionnaires comprirent peu de choses à la mentalité de cet
honnête peuple de guerriers. Ils désespérèrent des vassaux fidèles
en les empêchant de briguer pour leur fille le titre de troisième ou de
quatrième épouse dans le harem royal. Ils furent ingrats à l'égard
d'aimables petits dieux locaux qui avaient accepté avec bonne
grâce la construction de leurs églises. Enfin, ils mirent en peu de
temps un grand désordre dans ce royaume qui avait si bien accueilli
leur protection et durent finalement le quitter après une période
d'évangélisation aussi malheureuse que brillante.
LES FEMMES CHEZ LES AzTÈQUES
A l'autre bout du monde, l'admirable civilisation des Aztèques
ressemblait en plusieurs points à celle du royaume de Kongo, car
les mêmes systèmes de valeurs entrainent souvent des mécanismes
sociaux qui se ressemblent. Les Aztèques avaient ressuscité Sparte
sans l'avoir jamais connue. La bravoure et l'endurance étaient parmi
eux les qualités qui classaient les hommes. Tous ceux qui en faisaient
la preuve, quelle que soit leur origine, avaient accès à la classe aristocratique qui était essentiellement militaire. Des majorats accompagnaient cette promotion. Mais aucune famille n'était assurée de leur
possession, car les lois étaient plus exigeantes pour cette élite que pour
le peuple : les fils qui n'étaient pas les premiers au combat perdaient
les privilèges de leur caste et redevenaient gens du commun.
La polygamie était la règle dans les grandes familles. Et naturellement, avec la polygamie avaient fait leur apparition le règne de
la première femme, seule femme légitime, son rôle dynastique et politique, l'autorité des douairières, les drames de la succession lorsqu'il
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque J8J
existait des fils de favorites : si bien que l'histoire des empereurs du
Mexique ressemble en plus d'un endroit à celle des empereurs de
Chine. Ce sont là des conditions habituelles de fonctionnement que
le harem suffit à produire. Mais la ressemblance avec la civilisation
chinoise est bien plus remarquable dans les détails de la cérémonie
des mariages. Bien que la religion des Aztèques ne place aucun vieil
homme dans la lune pour lier les chevilles des fiancés, le mariage des
Aztèques n'en commence pas moins par la consultation d'un astrologue qui décide si les astres sont favorables à l'union projetée. Puis
vient, comme en Chine, le manège des marieuses et le rite des réponses
courtoises. « Nous ne savons pas comment ce jeune homme peut se
tromper à ce point, répond la famille sollicitée, car notre fille n'est
bonne à rien et plutôt sotte. Mais enfin, puisque vous semblez y
tenir avec tant d'insistance ... » Après cette réponse de mandarin,
nouvelle entrée de devins, comme en Chine, pour fixer la date de la
cérémonie. Le cortège nuptial a lieu, de même, à la nuit tombante,
la jeune fille est portée sur une litière qui ressemble beaucoup à un
palanquin, elle est reçue par les parents de son fiancé, elle partage
avec lui, devant les dieux du foyer, la nourriture rituelle que chacun
des époux offre à l'autre de sa propre main. Enfin, comme dans les
familles de dignitaires de l'Empire du Ciel, les jeunes gens sont enfermés dans la chambre nuptiale pendant quatre jours qu'ils passent en
prières, après quoi seulement ils s'approchent l'un de l'autre. Comme
en Chine, également, on ne pouvait se marier qu'une fois et avec une
seule femme et seuls les enfants issus de ce mariage étaient légitimes :
mais on pouvait avoir dans le gynécée autant de concubines qu'on le
souhaitait. Cette similitude des rites est-elle fortuite? Il faudrait une
enquête approfondie pour en décider. Il ne semble pas qu'en d'autres
points les spécialistes aient décelé des rapports entre la civilisation
chinoise et celle des Aztèques.
Les jeunes filles qui étaient destinées à recevoir la qualité de première épouse dans un harem distingué étaient élevées avec soin.
Elles passaient toute leur jeunesse au couvent, sous la direction de
prêtresses âgées qui leur apprenaient à broder, leur enseignaient les
rites et les réveillaient plusieurs fois par nuit pour le service des dieux.
Elles portaient des noms de fleurs ou d'oiseaux gracieux, Fleur de
pluie, Fleur verte, Oiseau des eaux. On leur apprenait qu'une femme
ne doit jamais sortir de sa maison. " Tu dois être dans ta maison
comme le cœur est dans le corps ... tu dois être dans ta maison comme
la cendre du foyer. » Et elles vivaient, comme les petites Chinoises,
dans de jolis patios fleuris auprès d'un canal qui clapotait sous un
ciel tiède.
Les femmes du peuple étaient soumises à un régime moins hautain.
En principe, elles doivent rester à la maison pendant que les hommes
Histoire des Femmes
sont aux champs. Mais souvent elles vont au marché où elles vendent
des galettes, des plats cuisinés, ou encore les légumes et les fruits
dont elles peuvent disposer. Les femmes des artisans travaillent chez
elles dans des ateliers familiaux. On se passe bien souvent pour le
mariage des astrologues et même des marieuses. Beaucoup de mariages
dans le peuple paraissent être des mariages de réparation ou de régularisation. On utilisait dans ce cas à l'égard des parents une formule
peu rassurante. « Je reconnais ma faute ... Vous avez dû être bien
étonnés de ne plus voir votre fille ... Maintenant pardonnez-nous et
donnez-nous votre consentement. » Le législateur semble s'être
contenté de cette excuse. Il est clair que ces mariages plébéiens lui
importaient peu : toute sa rigueur était réservée à la caste des guerriers qui n'avait pas le droit de déchoir.
Deux traits témoignent encore de ce mélange de tolérance et de
fermeté. Les femmes pouvaient sc plaindre de leur mari et obtenir
des juges un divorce qui leur laissait la garde de leurs enfants, une
partie de la fortune et la possibilité de se remarier. Mais l'adultère
chez les grands était puni de peines exemplaires : les deux coupables
avaient la tête broyée entre des pierres, la femme ayant seulement la
faveur d'être étranglée auparavant. Ajoutons un trait qui fait comprendre la mentalité toute militaire de ce peuple de soldats. Les
femmes qui mouraient en couches étaient regardées comme les égales
des guerriers morts au combat et recevaient exactement les mêmes
honneurs funéraires. C'est par cet hommage que les Aztèques affirmaient que la femme est l'égale de l'homme, en dépit du gynécée.
Car c'est dans les tâches graves qu'on pèse le poids de chacun.
LES FEMMES DU ROYAUME INCA
Dans un autre canton de l'Amérique, l'Empire Inca avait montré
ce qu'on peut faire de la population féminine dans un Etat vigoureusement organisé.
Avant le temps où les Incas instituèrent leur socialisme théocratique, les femmes avaient eu une part importante dans les affaires du
pays. Elles étaient gouverneurs de province, dirigeaient les affaires
locales et faisaient la guerre, pendant que les hommes tissaient et
filaient à la maison. Naturellement, les filles héritaient de préférence
aux garçons. On sait peu de choses malheureusement sur cette parfaite réussite du matriarcat : sinon qu'elle aboutit à des lendemains
imprévus.
L'empire socialiste qui lui succéda reposait sur un principe simple. Tout appartenait à l'Inca, fils du Soleil, terre, biens et gens. Au
dessous de cette autocratie de tsar s'étendaient les plaines de l'admi-
Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 183
nistration socialiste. On payait d'abord ce qui revenait à l'Inca, on
gonflait les silos, on exécutait les normes. Et ensuite, à chacun selon
son mérite.
Les femmes, étant propriété socialiste, n'étaient pas traitées autrement que les autres denrées. L'Inca sc servait premièrement. Il
envoyait des inspecteurs dans les kolkhoses de son pays et ces inspecteurs choisissaient parmi les fillettes celles qui leur semblaient les
plus jolies. Elles devenaient aussitôt la propriété de l'État qui prenait
soin de leur assurer dans des couvents une éducation distinguée.
A la fin de ce noviciat, celles qui étaient jugées les plus belles et les
plus accomplies ornaient le harem de l'Inca, ce qui était la ma1ùère
la plus patriotique de servir la communauté. D'autres étaient offertes par l'Inca à des administrateurs éminents que l'Inca souhaitait
remercier des efforts qu'ils procliguaient pour le bien-être du peuple.
Enfin, celles qui restaient devenaient Vierges du Soleil après avoir
prononcé des vœux de perpétuelle continence. Elles étaient enterrées
vives, comme les Vestales, si elles manquaient à leur vœu.
Les filles qui restaient dans les kolkhoses étaient attribuées après
arrangement ou d'autorité. L'arrangement se faisait entre les jeunes
gens eux-mêmes avant la visite de l'inspecteur. Les filles qui n'étaient
pas destinées au service de l'État faisaient peu de cérémonies. L'inspecteur de l'Inca, le jour de sa visite, faisait ranger sur deux rangs les
garçons ct les filles et ratifiait les arrangements déjà conclus. Il attribuait les filles qui restaient aux garçons qui ne s'étaient pas décidés,
en servant d'abord les plus élevés dans la hiérarchie socialiste locale.
Il ressort de certains textes que les maris ainsi pourvus appréciaient
peu la virginité de l'épouse qui leur était offerte, ayant toujours
l'impression de recevoir un « laissé pour compte». L'inspecteur repartait ensuite et tout était terminé, personne n'ayant le droit de prendre
femme en dehors du kolkhose auquel il appartenait.
La polygamie était autorisée. Elle était pratiquée par l'Inca bien
entendu, et par les principaux fonctionnaires. Le nombre des femmes
fixait le standing de chaque fonction. La prenùère femme avait,
comme partout, des privilèges particuliers. Celle de l'Inca était obligatoirement une de ses sœurs, car elle devait apparte1ùr à la famille
du Soleil, de laquelle l'Inca lui-même descendait. L'impératrice ou les
premières femmes des familles princières pouvaient recevoir dans
certains cas une autorité considérable. L'impératrice pouvait gouverner quand l'Inca dirigeait une expédition. Des femmes de fanùlles
princières se conduisirent avec héroïsme : un groupe d'entre elles
joua avec bonheur, lors d'une révolte, le rôle des Bourgeois de Calais.
Les femmes du peuple, de leur côté, participaient sans défaillances
à la construction du socialisme. Il est inutile de elire qu'elles n'étaient
guère encombrées de concubines. Elles filaient et tissaient lorsqu'elles
Histoire des Femmes
étaient à la maison, et elles étaient de parfaites tisseuses dont la perfection n'a jamais été dépassée. Elles accompagnaient leur mari aux
champs et le suivaient pas à pas en l'aidant dans toutes les opérations
agricoles. Elles avaient le privilège de porter les fardeaux les plus
lourds et celui de se relever la nuit pour jouer du tambour afin
d'effrayer les animaux nuisibles. Leur zèle pour augmenter la production socialiste était si grand qu'elles ne cessaient pas de filer et de
tisser même lorsqu'elles cheminaient sur la route entre la ville et les
champs. Elles faisaient tout cela en portant leurs enfants sur leur dos
dans une sorte de hotte rigide sur laquelle elles se penchaient pour
allaiter : car il était prescrit de nourrir au lait maternel et défendu de
prendre les enfants dans les bras, ce qui aurait pu les rendre tendres et
capricieux. L'adultère était puni de mort, bien entendu. L'avortement
criminel également. Il était bien vu qu'une veuve se sacrifiât au
moment du décès de son mari, mais ce sacrifice n'était pas obligatoire.
En récompense, les femmes trouvaient beaucoup de consolation à
la blancheur de leurs dents et à la longueur de leurs tresses. Ces
considérations apportent, en effet, du soulagement à bien d'autres
qu'elles et il faut avouer que leurs cheveux étaient fort beaux : on a
retrouvé une momie qui avait une chevelure de deux mètres.
On n'étonnera personne en révélant que ces courageuses femelles
étaient regardées par leur maître comme un bien précieux. Les veufs
ne se sacrifiaient pas à la mort de leur femme, mais souffraient cruellement de la perte de ce compagnon d'attelage. Quand ils avaient le
malheur de rester seuls, on disait qu'ils avaient offensé le ciel par
quelque péché secret. Dans leur chagrin, il y avait peut-être plus que
l'amertume d'avoir à remplir désormais une double norme. Les temps
difficiles apprennent à bien d'autres qu'eux le prix inestimable d'un
brave et loyal compagnon de la vie, et c'est souvent le titre le plus
beau et le plus touchant que nous puissions donner à celles dont nous
avons pris la main pour toujours.
xv
De l'Europe baroque à l'Europe classique
Dans l'histoire des femmes, les temps modernes commencent avec
le règne de Louis XIV. La femme des temps modernes surgit, souriante, des grandes eaux de Versailles, comme la figure du Printemps
dans le tableau célèbre de Botticelli. Elle règne par son charme, elle
est coquette et prudente, elle a l'œil fixé sur la ligne de cc qui est
convenable. Les hommes qu'elle a autour d'elle sont de très jolis chevaux de cirque dressés à tourner en rond et elle trotte l'amble au
milieu d'eux avec de gracieux mouvements de l'encolure. Ce pimpant
carrousel a favorisé le développement des belles-lettres. L'aimable
créature qui en occupe le centre a toutefois bec et ongles. Sous le
nom de galanterie et d'amour, elle a inventé un ingénieux gâteau de
cire qui lui permet de recueillir le miel que les mâles butinent avec
application. Elle ne se plaint pas trop de ne pas porter des bottes de
gendarme. Elle règne à sa manière qui est douce et insensible sur sa
maison et souvent sur l'État. Ce travail de manège donna finalement
le biscuit de Saxe, la Pompadour, et cette brillante cour de Compiègne
où Mérimée improvisait de chastes charades devant les invités de
l'impératrice Eugénie.
LES FEMMES DU SIÈCLE DE LOUIS XIII
La monarchie française a joué un rôle éminent dans ce travail de
domestication des mâles. Il sera donc surtout question de la France
dans ce chapitre. Comme on a souvent imité les manières françaises
dans l'Europe de ce temps, on pourra donner une portée générale
aux conclusions qu'on en tirera. Il ne faut pas se dissimuler pourtant
que, pour d'autres raisons et par d'autres méthodes, l'Angleterre a une
!86 Histoire des Femmes
grande part de responsabilité dans l'établissement de ce qu'on appelle la
bonne éducation. Et même, comme l'Angleterre était en avance en
politique, on peut soutenir qu'elle a produit plus tôt que la France le
produit féminin qui devait rendre apparemment si vertueuse la vie
mondaine des contemporains du roi Louis-Philippe et de la reine
Victoria.
JEUNES FILLES AU TEMPS DE CORNEILLE
L'âge auquel commence la carrière féminine et en particulier la
vie mondaine se ressent encore de l'exemple charmant des princesses
adolescentes du xvr• siècle. Il n'est pas exceptionnel qu'une jeune
fille fasse son « entrée dans le monde " à douze ou treize ans.
M11 • de Bains, qui fut une des plus fameuses supérieures des Carmélites de la rue Saint-Jacques, avait été présentée à la cour à douze ans
et sa beauté, son charme, lui avaient valu d'éclatants hommages
qu'elle recevait avec modestie. Anne-Geneviève de Bourbon, sœur
du grand Condé, plus tard duchesse de Longueville, parut à son premier bal à treize ou quatorze ans 1 • Elle avait tant d'horreur du monde
et de ses pièges qu'elle portait un cilice sous sa robe de bal, mais sa
merveilleuse et douce beauté blonde, son teint d'enfant, lui valurent
un triomphe qui la rendit folle : adieu cilice et simagrées. Catherine
de Vivonne, qui devint la fameuse marquise de Rambouillet, avait
été fiancée à douze ans. Ces débuts rapides avaient quelquefois des
inconvénients. Nous avons dit que les mariages n'étaient pas toujours
consommés dès leur arrangement. Des familles eurent à s'en repentir.
Marguerite de Sully, mariée à douze ans, attendait en quelque
château de Bretagne que son mari daignât s'occuper d'elle. Elle
n'eut pas autant de patience que sœur Anne. On dut précipiter le
mariage que l'aimable jeune personne avait un peu devancé. On n'est
pas sûr du tout que ce fût avec son mari. Mlle de Menetou, fille du
duc de la Ferté, avait été presque aussi alerte. A quatorze ans, elle
avait tant de succès auprès des jeunes courtisans qu'un impertinent
chansonnier la félicitait d'être déjà à cet âge« plus putain que n'était
sa mère 2 >> . Et c'est encore une princesse de quatorze ans qui fut à
l'origine d'un des coups de théâtre les plus dramatiques de l'histoire
de France : cette Charlotte de Montmorency qui inspira une folle
passion à Henri IV quinquagénaire, qu'il maria précipitamment à
son cousin le prince de Condé, que son mari mit à l'abri à Bruxelles
et que le roi imagina d'aller conquérir en faisant cette expédition
contre les Pays-Bas qui fut si impopulaire et lui valut le coup de
poignard de Ravaillac.
Les exemples de précocité ne sont pas tous aussi inquiétants. Il en
De l'Europe baroque à l'Europe classique
est d'édifiants et bonnement familiaux. On voit, par exemple, Gilberte
Pascal tenir parfaitement le rôle de maîtresse de maison à quatorze ans
auprès de son père qui est veuf. Cette sage petite bourgeoise n'est pas
seule de son espèce. A seize ans, Claude du Chatel, plus tard marquise
de la Moussaye, dirigeait aussi la maison familiale. A dix-sept ans,
Marie-Félice des Ursins, épousant Henri II de Montmorency, se
trouva soudain à la tête d'un mari étourdi et prodigue et d'une maison
princière dont on lui remettait le gouvernement. Elle ne s'étonna pas,
mais prit bravement les rênes du pouvoir, coupa dans le superflu,
mit à pied les pages et redressa les finances de la maison avec la décision d'un jeune ministre 3•
Ces carrières précoces n'entraînaient pas nécessairement un mariage
rapide. Anne-Geneviève de Bourbon, si fraîche à son premier bal,
ne devait se marier qu'à vingt-trois ans avec le duc de Longueville
presque quinquagénaire. Sa belle-fille, Mlle de Longueville, une des
plus riches héritières de France, ne devint duchesse de Nemours
qu'à vingt-six ans. Marguerite de Rohan, d'une famille presque aussi
illustre, a vingt-huit ans lorsqu'elle se marie, malgré l'opposition de
ses parents, au cadet de Chabot. Enfin, tout le monde sait, puisque
c'est le sujet d'un des chapitres les plus célèbres des Mémoires de
Saint-Simon, de quelle impatience était démangée la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, en considérant son amer célibat.
Des familles plus modestes n'étaient pas moins entêtées : PierreHenri de Ghaisne de Classé, écrit clans son livre de raison en parlant
de sa femme : "Je lui ai fait l'amour dix ans après quoy mon père et
ma mère ont bien voulu consentir au mariage 4 • l>
Cette précocité des femmes eut pour résultat d'introduire dans la
vie sociale un personnage peu connu jusqu'alors, ou elu moins fort
discret, celui de la jeune fille. Quelques spécimens de ce jeune animal
pouvaient être rencontrés dès le xVIe siècle. Shakespeare le prouve
suffisamment. Mais sa période d'expansion et d'implantation se
situe principalement sous le règne de Louis XIII et sous la régence
de Marie de Médicis. Les mères les menaient parfois rudement.
La simplicité était la règle. Mme Acadie, de vieille famille bourgeoise,
ne consulte jamais ses filles sur leur toilette, leur interdit la soie, leur
fait balayer la maison, ne tient pas compte de leurs goûts à table.
Mme de Maintenon raconte que, dans son enfance, on l'envoyait
garder les dindons en lui donnant elu pain et elu fromage clans un petit
panier : tout en gardant les dindons, elle elevait apprendre par cœur
un quatrain de Pibrac, aliment de base de son éducation, et garder
sur le nez un petit masque pour ne pas se gâter le teint. Cette désinvolture n'étonnait personne. C'était le temps où les magistrats d'Aix
piochaient leur dossier dans leur grande salle qui servait aussi de
cuisine devant le mouton qui cuisait à la broche. Et le duc de Bour-
188 Histoire des Femmes
gogne, qui fut l'élève de Fénelon, ne mangeait le matin avec les
princes ses frères qu'un bout de pain et de fromage coupé d'un verre
de vin.
Ces jeunes beautés aux manières paysannes n'en étaient pas moins
gaies. Au château de Chantilly, chez les Condé où les garçons étaient
élevés avec nne énergie très militaire, c'est un gracieux paquet
d'adolescentes qui goûte et se promène dans les allées du parc, joue
au volant, plonge dans les fous rires, s'égaille pour les confidences et
se rassemble pour écrire d'ironiques épîtres en vers aux officiers de
dix-sept ans qui leur font la cour. La future duchesse de Longueville
n'est encore qu'une blonde de quinze ans. Auprès d'elle, elle a sa
cousine, Isabelle de Montmorency-Boutteville (c'est la fille du Montmorency décapité à cause de son duel) brune folle qui se fait enlever
à dix-sept ans par Dandelot, cadet de la maison de Coligny, et qui
deviendra, après l'avoir épousé, la fameuse duchesse de Châtillon.
Et, à Chantilly, on peut rencontrer encore cette douce et tendre
Du Vigean qui ressemble à La Vallière et dont Condé était si amoureux que le vainqueur de Rocroi s'évanouit, dit-on, en la quittant
pour aller prendre le commandement de l'armée qu'il devait conduire
à Nordlingen. Celle-là entra en religion, lorsque Condé dut épouser
par ordre la nièce de Mazarin. Dans d'autres jardins, pavanait vers
le même temps la pontifiante julie d'Angennes, fille de la marquise de Rambouillet, future duchesse de Montausier, dragon de
vertu auquel le destin ironique réserva le rôle de duègne complaisante auprès des filles d'honneur sur lesquelles le jeune Louis XIV
exerçait ses ravages.
Ces jeunes Frondeuses adolescentes s'abattent pour la première
fois sur l'histoire de France comme une volée de moineaux, picorant
leurs sucreries et leurs madrigaux tantôt à Chantilly, tantôt dans les
salons du Louvre, tantôt dans la fameuse " chambre bleue » de l'hôtel
de Rambouillet. Elles mettent partout leur grâce et leurs idées un peu
folles. C'est pour elles que Voiture invente ses idées les plus cocasses :
et c'est elles qui font Voiture. Ronde de jeunes filles qui circule
gaiement à travers la jeunesse du xvn• siècle, si fraîche et si imprévue
que la chanson populaire en gardera même le souvenir : trois belles
filles dans un pré, la duchesse de Montbazon. C'est un gai carillon
qu'on entend tout d'un coup dans l'histoire, une fraîche entrée de
rieuses dans les jardins. Comment ce siècle put-il se terminer par
des révérences autour d'une chaise percée?
La situation de ces jeunes filles n'avait pourtant pas beaucoup
changé. La plupart sont toujours mariées d'autorité, surtout dans les
grandes familles. La revue très rapide que nous venons de faire de
quelques jeunes beautés du temps de Mazarin montre toutefois que les
enlèvements et les mariages secrets n'avaient pas complètement dis-
De l'Europe baroque à l'Europe classique 189
paru et, aussi, que l'entêtement des filles finissait parfois par l'emporter
sur la volonté des parents.
On n'était pas moins sévère dans les familles bourgeoises. Les parents
faisaient des variations sur le vers d'Arnolphe : « Le mariage, Agnès,
n'est pas un badinage. » Et presque tous pensaient comme Mm• de
Maintenon qui avait des Agnès à placer : « Quand vos demoiselles
auront passé par le mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire.
Il faut s'accoutumer à en parler sérieusement, chrétiennement et
même tristement. » En dépit de ces admonestations, les candidates
pour « y passer » ne manquaient pas.
AUTORITÉ ET PUISSANCE DES FEMMES
Les lois et la coutume proclament l'autorité maritale. Mais les
conventions passées au moment du mariage protègent efficacement
les intérêts de la femme *. La dot de la femme est inaliénable. La
femme ne peut sacrifier sa dot à personne, même à son mari. Un édit
de 1606 qui avait aboli cette incapacité fut inopérant devant la jurisprudence. Le contrat de mariage fixe les apports de la femme et prévoit
ses droits dans la liquidation de la communauté**. Ce sont des précautions qui ne sont efficaces qu'en partie, puisque le mari reste le
chef de la communauté, prend seul les décisions et que la femme
ne peut l'empêcher de dilapider la part de la fortune commune qui ne
lui appartient pas en propre. Elle a toutefois devant un mari dissipateur la ressource de la séparation de biens. Cette tutelle, plus ou
moins rigoureuse suivant les coutumes locales ***,plus ou moins effective suivant le caractère de la femme et celui du mari, n'est pas diffé-
* En règle ~énéra e, on établit un contrat de mariage. Lorsqu'il n'existe pas de contrat, le rég1me légal est la communauté dans les pays de droit coutumier et le régime dotal dans les pays de droit écrit. ** Ces droits sont le prlcipu.t qui est le droit de prélever sur la succession ce qui est d'usage personnel, le dauaire qui est le droit d'usufruit sur une partie de la fortune
commune, la moitié ou le tiers suivant les pays, pour que la veuve puisse maintenir son train de vie. La loi et la coutume réservent, en outre, à la femme dotée une hypotlùqtlt ligale sur les biens de son mari et lui reconnaissent des paraphernaux, c'est-à-dire des biens propres non compris dans sa dot. Toutes ces notions ont survécu dans notre droit. ••• Il y a des exceptions notables mais étroitement localisées. Par exemple, la coutume de Normandie met la femme totalement sous le pouvoir du mari, exclut le régime de la communauté et n'accorde aucun droit à la femme sur les acquêts du ménage, la réduisant à sa dot et interdisant même les libéralités entre époux.
(Cette rigueur se relâche un peu au cours du xvue siècle.) Au contraire, dans la vallée de Barèges, la coutume établit un régime voisin du matriarcat. La fille aînée hérite de la fortune paternelle, garde son nom en se mariant, le transmet à ses enfants au lieu de celui du mari, et devient le chef de la famille qu'elle fonde et le seul détenteur du patrimoine .
rgo Histoire des Femmes
rente, en somme, de la situation juridique de la femme telle qu'elle
était définie au début du xx• siècle.
Le mari est un seigneur avec lequel on ne plaisante pas. Les formules de respect utilisées dans les correspondances causent un peu
de surprise aux lecteurs de notre temps. Une Italienne lorsqu'elle
écrit à son mari le nomme « signore et consorte osservandissimo ))'
" padro ne osservandissimo » (maître très respecté ) , " signore cordialissimo et carissimo marita >> (monsieur mon bien-aimé et très cher
mari), « consorte et patrone ». Une Française signe : "Votre humble
obéissante fille et amye », elle dit joliment « Monsieur mon amy »,
et, demandant permission, elle le fait sous cette forme : " Si c'estait
vostre plaisir, je yrais volontiers. » Fertiles en bons conseils, les livres
qu'on mettait aux mains des jeunes épouses décrivaient leurs devoirs
dans le même éclairage de déférence et de soumission. « Quatre choses
doit faire la femme à son mari : l'aimer avec plaisirs et patience, ne
lui répondre point quand il est fâché, le tenir en bon régime de vivre,
et le tenir net (c'est-à-dire propre) . » Quant au mariage d'amour, il
est exécuté d'un mot, dans une lettre d'un père qui paraît bien refléter
l'esprit de tous les autres<< Crois-moi, ma chère enfant, je ne vois dans
le monde de mauvais mariage que les mariages d'inclination. »
Malgré les lois et les coutumes, malgré ces formes déférentes,
l'autorité de fait des femmes était considérable dans les familles du
xvue siècle, surtout dans celles qui occupaient un certain rang social.
Nous imaginons mal cette autorité, parce que nous avons quelque
peine à nous représenter la réalité d'une vie familiale au xvrr•
siècle.
Le premier fait à prendre en considération, c'est que le mari, dans
certains milieux, voyage beaucoup et fait de longues absences. Chez
les négociants, ce sont les voyages d'affaires, dans la noblesse les
séjours aux armées ou à la cour. La femme est donc, beaucoup plus
souvent que de nos jours, la véritable maîtresse de la vie familiale.
Dans les familles nobles, en particulier, si le mari est obligé de tenir
un rang, d'exercer un commandement éloigné, c'est la femme qui
a l'intendance de toute la fortune et qui doit faire face aux dépenses
de représentation ou de service du chef de famille. Ces responsabilités
étaient si habituelles que les Ursulines enseignaient à leurs élèves
l'administration d'une maison et d'une fortune. Et elles étaient si
généralement reconnues que la jurisprudence rendait obligatoire
pour le mari le paiement des dettes contractées par sa femme pour
l'administration de ses biens.
« C'est aux femmes, dit un excellent spécialiste, qn'il appartenait
presque toujours de procéder aux recouvrements, de délivrer les quittances, d'apurer les comptes, de faire les emplettes ménagères et même,
à la campagne, les ventes et les achats qui se rapportent à l'exploi-
De l'Europe baroque à l'Europe classique
tation agricole 5• »Et il cite, dans les biographies privées du xvn• siècle
plus d'un exemple de cette autorité. Mm• de Charmoisy, qui a servi
de modèle pour la Philothée de saint François de Sales, se charge du
secrétariat de son mari, classe et annote les factures les papiers d'affaires, prépare tout comme un chef d'état-major. Marie Fabri, fille d'un
trésorier de J'extraordinaire des guerres, qui a épousé le comte Philibert de Pompadour, apporte la fortune du ménage, mais elle se
réserve aussi Je soin de la gérer. Bien qu'elle ait un intendant, c'est
elle qui commande, fixe l'effectif des gens, règle le nombre des prébendiers qui vivent de sa générosité, débrouille et recueille la succession imposante mais compliquée de son père. Le comte, cependant,
chassait et dansait. Il avait si grande confiance en elle qu'ilia chargea
de mettre ses châteaux en état de défense. Mme de Cavoie, jeune
veuve qui formait avec son mari un des couples les plus unis du règne,
s'occupait de tout et lui de rien. Il roucoulait et brillait, c'étaient ses
occupations. La comtesse de Palluau tient Je grand livre de comptes
de la maison où sont consignés les rentes et les revenus des terres,
Mme de Villevêque disposait d'une procuration générale de son
mari, Catherine de Matignon, duchesse de La Roche-Guyon, arrête
les comptes de l'intendant et les signe, et nous avons vu qu'à dix-sept
ans la petite Marie-Félice des Ursins, devenue duchesse de Montmorency, avait pris en main du jour au lendemain les finances
locales•.
Il ne faut pas croire que c'étaient là des sinécures ou amusements
de jolies étourdies, fières de griffer Je parchemin. Anne de Lorraine,
agissant en vertu d'une procuration du duc de Nemours, son mari,
passe contrat en 1620 avec deux fournisseurs pour la fourniture du
fourrage et des vivres de l'hôtel de Nemours qui s'élève à 3 ooo livres
pour le fourrage et 50 ooo livres pour la bouche, lesquels représentent environ 1 million de francs de notre monnaie actuelle : le devis
présenté à la duchesse n'est pas un devis global, il repose sur un détail
minutieux des prix des denrées fournies '. L'examen de ce détail
n'est pas regardé par les grandes dames de ce temps comme une minutie
indigne de leur rang. Mme de Maintenon en r67g, mariant son frère
M. d'Aubigné, lui dresse un projet de budget qui descend jusqu'au
sou pour l'analyse du prix du vin, du bois, des bougies 8• La duchesse
de La Roche-Guyon entretient quatre-vingt-douze personnes et
quarante-cinq chevaux, elle ordonne un budget annuel de 59 ooo livres,
sensiblement égal à celui dont disposait la duchesse de Nemours 9 •
Les bourgeoises, avec un train infiniment plus modeste, n'étaient pas
exemptes de lourdes responsabilités. Un traité classique d'économie
domestique, la Maiso11 réglée d' Audiger, fixe à seize personnes la
maison indispensable à une dame de qualité, à trente personnes
l'effectif d'un train de seigneur 10• Ces chiffres correspondent à des
Histoire des Femmes
budgets de 20 ooo et 40 ooo livres environ. Audiger n'adresse pas son
livre aux hommes : les préceptes qu'il donne sont destinés aux maîtresses de maison qui sont par leurs fonctions à la tête de toute cette
cavalerie.
Elles mettent leur orgueil à bien conduire ces affaires considérables
qu'on leur confie. Leur conscience professionnelle y est intéressée, et
presque toutes les femmes ont une conscience professionnelle admirable. On sent cette confiance chez les écrivains du temps. Quand
ils déposent entre les mains des femmes les responsabilités de l'administration domestique, c'est avec une sorte de solennité. Les plus
graves, les plus réservés, ont un certain accent pour leur remettre
ces fonctions, comme s'ils leur remettaient la clef que les matrones
de Rome portaient à leur ceinture. « Depuis la grande dame jusqu'à
la plus petite femmelette, dit Olivier de Serres, à toutes, la vertu de
mesnager reluit par dessus toute autre comme instrument de nous
conserver vie 11• "C'est le sacrement domestique, c'est leurs épaulettes.
La compétence professionnelle de la dactylo ou de l'agrégée ne me
paraît pas remplacer celle-là : elle ne sera jamais « instrument de nous
conserver vie * ».
Les femmes qui avaient le bonheur d'être veuves possédaient plus
de pouvoirs encore. Presque toujours elles disposaient à leur gré de la
fortune commune et pouvaient même parfois désigner l'héritier. La
coutume de certaines provinces, Bretagne ou Normandie, restreignait
ces pouvoirs et soumettait la gestion de la veuve à la tutelle d'un
conseil de famille. Mais c'était là une exception. La plupart des maris
instituaient leur femme légataire universelle avec dispense d'inventaire et de reddition de compte, disposition qui leur déléguait toute
l'autorité paternelle 12• Cette marque de confiance était si fréquente
que, dans certaines provinces, Orléanais, Touraine, Anjou-Maine,
elle était de droit lorsque le mari ne laissait pas de testament. Un
arrêt de r642 qui faisait jurisprudence avait même statué que la veuve
n'était pas privée de ce privilège par un second mariage. Combiné
avec la possibilité dans certains cas de désigner parmi les enfants
l'héritier de la fortune patrimoniale, ce pouvoir de la mère était, en
vérité, exorbitant. On comprend que Montaigne ait été indigné de
voir un officier de la Couronne, fort à l'aise dans ses biens paternels,
mourir à cinquante ans dans la gêne pendant que sa mère jouissait
confortablement de l'immense fortune qui devait lui revenir. Il combat-
* Nicolas Pasquier donnait à sa fille un autre conseil qu'il n'est pas inutile de citer, pour lui apprendre à exercer cette puissance sans mortifier le mari : « Ne
remuey rien dehors ni dedans que par son advis : c'est le moyen, en obéissant,
d'apprendre à lui commander ... Il faut qu'il apparaisse toujours que ce soit de la
conduite, du conseil et de l'invention de vostre mary, quelque surintendance qu'il
vous abandonne du mesnagement 13, •
France, XVlJJe
siècle. Les sœurs
Mancini, nièces
de Mazarin ( Petit Palais. Giraudon).
Marie de Rohan
Montbazon, dudresse de Chevreuse (Versailles. Girau- don).
La duchesse de la Vallière,
favorite de Louis XIV et
ses enfams (Rennes. Giraudon).
Lcuis XIV et/es dames de
la cour à Versailles
(B. N. Giraudon).
De l'Europe baroque à l'Europe classique 193
tait également comme très dangereuse la faculté de désigner l'héritier
définitif. Et les magistrats ne pensaient sans doute pas autrement que
lui, puisqu'un édit de 1560, dit " édit de secondes noces " avait dû
être pris pour protéger les enfants du premier lit.
Cette puissance de la veuve était d'autant plus redoutable que
l'état de viduité était rarement refusé aux femmes. En parcourant les
vies privées du xvn• siècle, on rencontre continuellement des secondes
et des troisièmes noces. Cette succession de maris ne semblait pas gêner
Je moins du monde les femmes de la noblesse. Elle était plus mal
accueillie dans le peuple qui saluait par des charivaris le remariage
des veuves. Cela n'empêchait rien. Les femmes ne s'en remariaient
pas moins jusqu'à un âge respectable. Elles trouvaient, à vrai dire,
des partenaires intrépides. Nompar de Caumont La Force, maréchal
de France, se faisait suivre dans ses campagnes de sa femme qui lui
avait donné douze enfants et d'une partie de ses belles-filles. Il perdit
sa femme à soixante-quatorze ans. Il en prit une autre : il avait quatre
vingt-deux ans. Il perdit encore cette seconde. Il ne se découragea
pas et se remaria à quatre-vingt-neuf ans. Les femmes lui surent gré
de son obstination qui entraîna par son exemple plusieurs de ses
contemporains.
PROFESSIONNELLES, FEMMES 0' AFFAIRES, INTERMÉDIAIRES
Un grand nombre de femmes, en outre, travaillent, sont associées
aux affaires de leur mari ou dirigent, lorsqu'elles sont veuves, leurs
propres entreprises, comme au xve et au xvre siècle. Néanmoins, à
partir du xvn• siècle et principalement en France, une évolution
importante se produit : Je travail des femmes est lié à la condition
sociale de la famille, les femmes de la bourgeoisie font de l'oisiveté
un trait de caste auquel elles se reconnaissent.
Les femmes du peuple travaillent parce que leur salaire de complément est indispensable à la famille. A la campagne, chez les " brassiers >> ou les manouvriers pauvres, la femme est employée comme son
mari dans les fermes environnantes; rarement à temps complet toutefois, mais selon les travaux qu'on propose ct les saisons. Dans les
régions où il existe une industrie textile, elles filent à domicile pour
un intermédiaire ou un patron qui les paie à la tâche. Les enfants
filent également et sont mis au travail de très bonne heure. On constate cette situation en Angleterre sur une très large échelle, mais aussi
en France où les travaux de Pierre Goubert sur le Beauvaisis ont décrit
une situation analogue à celle des cantons lainiers en Angleterre. Les
salaires sont bas et ne complètent qu'imparfaitement le salaire du
mari.
194 Histoire des Femmes
Les femmes de la bourgeoisie ont leurs propres responsabilités,
mais celles-ci sont domestiques. Les femmes les plus occupées sont
celles des marchands. La maison abrite non seulement la famille et
les serviteurs, mais les apprentis, parfois des manouvriers qui couchent
dans les soupentes aménagées dans les magasins ou dans les locaux
de manutention. C'est tout un équipage à nourrir et à gouverner.
Les femmes d'artisans et de commerçants sont les collaboratrices de
leur mari. Dans certaines provinces, celles du Nord en particulier,
ce sont elles qui tiennent la comptabilité 14• A Paris, elles sont au
comptoir et un pamphlet du temps assure qu'elles n'ont même pas le
loisir de surveiller leurs servantes. Certains métiers, nous l'avons vu,
leur sont réservés. En outre, elles sont acceptées dans beaucoup de
corporations, sinon à Paris, du moins en province, les corporations
mixtes dans lesquelles elles ont les mêmes droits que les hommes,
peuvent accéder à la maîtrise et diriger avec eux les intérêts de la
corporation. Parmi les corporations qui sont ouvertes aux femmes
exclusivement, la plus célèbre fut celle des lingères que les intendants
de police surveillaient tout particulièrement. Enfin, les veuves de
« maîtres » héritent de la maîtrise, qu'elles gèrent par l'intermédiaire
d'un compagnon agréé ou qui constitue leur dot pour un second
mariage.
La liste des métiers accessible aux femmes s'est notablement allongée depuis le xVI• siècle •. A Apt, des femmes sont manœuvres dans
le bâtiment. D'autres font l'usure, sont assermentées pour l'expertise
des propriétés, vendent aux enchères, reçoivent des dépôts 15• Les
regrattières qui ont apparu au xvie siècle dans les foires et marchés
poursuivent leur industrie florissante. Les sages-femmes, astreintes au
xvn• siècle à prendre diplôme au Chatelet, se multiplient.
Dans ce secteur, la situation des femmes se dégrade toutefois progressivement. Le capitalisme naît, bouleverse l'artisanat, les gros
entrepreneurs traitent avec les commis du roi. La grasse et toutepuissante veuve, dans son entreprise artisanale, voit les bonnes
affaires voltiger au-dessus de sa tête. En outre, à la fin du siècle,
beaucoup de femmes sont éliminées peu à peu des communautés
professionnelles. Le salaire féminin baisse sensiblement ••, et les
femmes seules, filles ou veuves, doivent souvent se grouper par deux
ou trois, se contenter même d'une seule pièce commune, pour pouvoir
subsister. Les premiers ateliers apparaissent même en Velay : les
• On trouve maintenant des femmes non seulement dans des métiers propre- ment féminins, mais encore dans le traitement de l'or et de l'argent, la reliure, la boulangerie, le foulage. Un contrat pour la canalisation de-s fontaines de Paris est passé au xvrre siècle entre la municipalité et une plombière 16•
•• Le salaire féminin, qui avait représenté au xive siècle les trois quarts du salaire masculin, n'en représente déjà plus que la moitié au xvie siècle et le tiers à la fin du XVIIe siècle.
De l'Europe baroque à l'Europe classique 1 95
femmes et filles se réunissent pour épargner le feu et la chandelle.
Dans les milieux qui touchent aux affaires et à la distribution des
places, les femmes acquièrent une influence flatteuse. Elles déploient
une activité feutrée, couverte, mais considérable. Avec moins d'envergure que les femmes d'affaires de l'aristocratie anglaise, les femmes
titrées admises à la cour ont découvert sous Louis XIV des moyens
ingénieux de soutenir leur train de vie. Elles ne se piquent pas de créer
ou d'animer : c'est la corruption de l'administration qui leur ouvre
la voie. Tout se vend, emplois, promotions, offices nouveaux. Ce
marché est public, c'est un moyen de remplir les caisses, on ne le
dissimule pas. Mais pour profiter des aubaines, il faut être averti au
bon moment des créations envisagées. Et, au moment de conclure,
il n'est pas mauvais non plus d'avoir auprès du dispensateur des grâces
quelque représentant fidèle. D'où l'apparition d'une profession
fructueuse, propre à l'ancienne monarchie, celle de donneur d'avis,
c'est-à-dire d'informateur sur les affaires qui sont en préparation,
laquelle se combine avec la diligence de l'honnête courtier, chargé de
rappeler aux personnes en place les intérêts des postulants. Les femmes
se taillèrent une bonne part dans ces activités nouvelles. Elles encaissaient en échange une commission qui semble avoir été d'usage courant
pour remercier ceux qui rendaient ce genre de services.
Il n'y a qu'à glaner dans les mémoires du temps pour voir les
femmes à l'œuvre dans des transactions de cc genre. La comtesse de
Fiesque avait procuré à l'un de ses protégés un brevet de capitaine
de frégate : elle demanda 2 ooo livres. La princesse d'Harcourt reçoit,
elle, 2 ooo écus de la duchesse du Lude pour la faire mettre sur la
liste des invités de Marly : c'était apparemment plus difficile. La
maréchale de Noailles fait adjuger à la Compagnie de Saint-Gobain
la redevance des boues et lanternes : le succès lui vaut une jolie
commission de 50 ooo livres, et, l'intervention de sa fille, la duchesse
de Guiche, ayant été jugée indispensable, celle-ci reçoit des honoraires
de 25 ooo écus. Quelquefois, c'est toute une affaire qu'il faut monter
p~mr réaliser un fructueux coup de main. On persuade au roi de créer
dix nouveaux sièges de présidiaux et les chancelleries correspondantes.
Il faut s'assurer d'un financier pour réaliser l'opération et obtenir
deux signatures ministérielles. On met dans le circuit un certain nombre d'irrésistibles collaboratrices et l'on passe un contrat en forme pour
fixer les droits de chacun sur le butin. On trouve au bas de ce contrat
les noms des Rohan, des Noailles, de plusieurs membres de la maison
de Lorraine. On peut penser si les favorites et leurs amis étaient
oubliés. La Vallière contresigne d'innombrables placets : on
admet que ce fut par pure bonté. Mais Mme de Montespan n'était
pas un ange. Elle empocha fort bien 2 ooo livres de d'Aquin pour lui
avoir procuré la place de premier médecin du roi et obtint, concurrem-
Histoire des Femmes
ment avec sa sœur, Mme de Thianges, après d'âpres discussions, une
redevance permanente sur les boucheries de Paris. Quelques grandes
dames s'étaient fait un nom dans ces trafics. On se disputait la protection de la princesse d'Harcourt, «grande et grosse créature, couleur de
soupe au lait "dit Saint-Simon et d'une malpropreté étonnante. " Son
métier, ajoute-t-il, était de faire des affaires depuis un écu jusqu'aux
plus grosses sommes ... Elle courait autant pour cent francs que pour
cent mille 17• >>
Telle était l'activité des femmes. Même celles qui n'avaient pas ces
soucis ne s'endormaient pas dans l'oisiveté. A la campagne, une maîtresse de maison qui n'a pas de responsabilités spéciales et vit auprès
de son mari a de multiples occupations. On fait le pain au logis, on
prépare à la maison toutes sortes de provisions que nous trouvons
aujourd'hui chez les commerçants, non seulement les traditionnelles
confitures, mais les salaisons, les saucisses, le lard, le jambon qu'il faut
fumer. On prépare également chez soi les chandelles qui ne sont mises
dans le commerce qu'à partir du xvm• siècle, le savon qu'on fabrique
avec du suif, lorsqu'il s'agit de savon blanc, et avec de l'huile de baleine,
lorsqu'il s'agit de savon noir, les grandes bougies de cire dont on se
sert pour les réceptions et que les femmes soigneuses coulent ellesmêmes. Enfin il faut présider aux terribles lessives qui exigent une
mobilisation générale.
Les femmes de la bourgeoisie se bornent de plus en plus, en France
du moins, à ces tâches de maîtresse de maison. Les familles de la bourgeoisie française n'ont plus l'esprit d'entreprise que les familles anglaises
ou hollandaises ont conservé : à partir du xvn• siècle, elles ont pris
l'habitude de ne plus courir les risques du commerce, elles placent
leurs capitaux en offices, à la fois pour échapper au fisc et pour se rapprocher subrepticement des charges qui confèrent la noblesse. Cette
orientation de l'épargne en France désespérait Richelieu et plus tard
Colbert qui auraient voulu des investissements et de la matière imposable : mais elle était irréversible. Roland Mousnier qui a étudié ce
phénomène capital du xvue siècle en a bien vu les conséquences
sociales 1•. La femme française joue à la dame, elle devint« Mme la baillive et Mme l'élue », comme dit Molière, et, à Paris, les femmes de
notables se piquèrent d'oisiveté et de vie mondaine, c'est-à-dire qu'elles
souhaitèrent ressembler aux femmes de la cour. La femme française
de la bourgeoisie est née de ce snobisme qui fut sans doute aussi l'un
des principaux canaux de l'étonnant conformisme du « siècle de
Louis XIV"·
Il était une autre manière de vivre « noblement », qui avait de
nombreuses adeptes. Les filles qu'on ne voulait pas mettre sur le marché
conjugal ou qui n'avaient pas trouvé d'acquéreur étaient, on le sait,
déroutées vers les ordres monastiques. La vieille fille, personnage peu
De l'Europe baroque à l'Europe classique 197
connu au moyen âge, avait fait une timide apparition dans la flore
féminine du xm• et du XIv• siècles, sous la forme hybride de la béguine
décrite plus haut. Son existence est constatée plus ouvertement au
xVI• siècle : on rencontre chez Brantôme des « filles anciennes " qu'il
faut ranger dans cette catégorie. Sous le même vocable, mais dans
un milieu différent, on en a trouvé quelques unes occupées à tisser :
ce sont celles qui unissent pour vivre leurs maigres ressources. Enfin,
on en découvre également vers la même époque, dans les comtés
anglais, hébergées dans la maison familiale et désignées comme tantes
célibataires. Il y a peu à dire à cette époque sur l'existence des filles
célibataires qui paraissent mériter le titre de « discrètes personnes "•
que l'usage accorde avec bienveillance à la plupart des membres du
clergé. Il est plus difficile de se faire une idée de la vie des filles cloîtrées en Italie, en Espagne et en France.
MILICES DE DIEU
Les femmes qui avaient un passé très honorable dans les ordres
monastiques en dépit de l'utilisation familiale des vocations, se signalèrent après le Concile de Trente par le zèle que plusieurs d'entre
elles appliquèrent à la réforme de leurs communautés. Thérèse d'A vila
avait été la première à ranimer la ferveur. La part qu'elle prit avec
saint J ean de la Croix à la fondation du Carmel en 1562 marque une
date dans l'histoire des congrégations féminines. D'autres réformes
avaient suivi presque aussitôt. Sous la direction de saint Charles Borromée, les Ursulines avaient été réorganisées et leur ordre était consacré
à l'enseignement. Les Visitandines, société fondée, au début du xVII• siècle par saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, s'étaient
donné pour tâche d'être à la disposition des pauvres : au commencement, elles n'étaient pas cloîtrées, mais on n'osa pas poursuivre l'expérience et la congrégation adopta bientôt une règle et des missions
assez voisines de celles des Ursulines. A la même époque Mme Acarie
introduisait en France les Carmélites de sainte Thérèse ct fondait au
faubourg Saint-Jacques le couvent qui devait recevoir Ève de Lavallières. Les Bénédictines de Port-Royal, dont on avait dû chasser et
excommunier l'abbesse en 1574, étaient prises en charge en 1603
par une abbesse de onze ans qui se fit bientôt une grande idée de sa
fonction. A seize ans, la jeune Mère Angélique entreprit d'imposer
la clôture et la sainteté avec l'énergie des abbesses adolescentes contemporaines de Louis le Pieux. Et elle fit de Port-Royal l'image même
de la règle ct le symbole de la fermeté : avec la rigueur que les garçons et les filles opposent au monde quand ils ont dix-sept ans, âge
de l'héroïsme et de l'absolu.
Histoire des Femmes
Ce fut pourtant un quinquagénaire barbu d'assez pauvre mine qui
conduisit les filles des royaumes chrétiens sur la voie difficile et paisible que devaient emprunter jusqu'à nos jours vingt générations de
femmes qui forment la plus belle et la plus touchante des milices de
Dieu. Saint Vincent de Paul commença à Dombes avec quelques
Servantes des pauvres qui se proposaient le but modeste de faire des potau-feu. On l'aida. A la veille de la Fronde, il pouvait compter sur
deux cents Dames de la Charité parmi lesquelles il y avait toutefois un
peu trop de femmes du monde. Celles-ci se firent remplacer par des
filles de la campagne qui s'occupèrent à leur place des humbles ou
dangereuses besognes des militants de la charité. Pour les distinguer
des « dames » fort respectables, on les appela modestement les Filles
de la Charité. C'est sous cc nom qu'elles ont traversé une partie de
l'histoire avant de prendre le nom plus amical encore et plus touchant de Petites Sœurs des Pauvres sous lequel elles sont connues aujourd'hui. Saint Vincent de Paul abolit pour elles les grilles et la règle,
il leur donna seulement ce beau règlement de soldat : « Vous avez
pour monastère la maison des malades, pour cellule votre chambre de
louage, pour chapelle l'église paroissiale, pour cloître les rues de la
ville, pour clôture l'obéissance, pour grille la crainte de Dieu, pour
voile la sainte modestie. » Pour l'honneur des femmes, il s'est trouvé
d'âge en âge et sans interruption des filles de dix-huit ans pour solliciter
cet uniforme sans éclat. Elles réalisèrent ainsi d'une certaine manière
le destin maternel qui est celui de toute femme. Et elles ont été aussi
dans ces siècles chrétiens qui le furent elfectivement si peu, l'image la
plus touchante ct la plus vraie du christianisme. Réconcilions-nous
ici avec les femmes du monde. Leur supérieure fut Louise de Marillac,
nièce d'un garde des Sceaux, dont la vocation s'était éveillée d'une
manière toute militaire devant un cortège de Capucines qui se rendaient à leur couvent, « pieds nus et couronnées d'épines ». Il y avait
toujours quelque chose d'héroïque dans le christianisme de ce temps-là.
Ces nonnains résolues étaient des filles de soldats, les mêmes dont les
sœurs plus mondaines aimaient tant les tragédies de Corneille.
Cette poussée de vertu de l'époque Louis XIII ne fit pas disparaître
d'un coup les habitudes invétérées. Beaucoup de couvents en France
ct en Italie échappaient aux grâces répandues sur le siècle. A la veille
de la Révolution de 1789, il y avait en France quinze cents communautés religieuses sur lesquelles nous possédons encore assez peu de
renseignements. Il faut y ajouter les filles qui, depuis la fin du xvi• siècle, sous les noms d'oblates ou de chanoinesses, vivaient une partie
de l'année dans leur famille : elles ne prononçaient pas de vœux
définitifs et le titre qu'elles portaient leur donnait simplement une
situation dans le monde, par laquelle elles étaient comparables aux
tantes et belles-sœurs qui fleurissaient dans les familles anglaises.
De l'Europe baroque à l'Europe classique 1 99
Que tout cela ait été à l'origine de désordres, il n'en faut pas douter. Nous en avons des exemples de tous côtés. Stendhal a mis quelque
malice à choisir de préférence pour ses Chroniques italiennes des tragédies qui se déroulent dans des couvents : au couvent de la Visitation à Castro dans la province de Rome en 1572, au couvent de Santa
Riparata à Florence en 1587, au couvent de San Petito à Naples en
1745 19• Mais ces affaires ayant donné lieu à des procès, il n'y a pas
lieu de douter de l'incident lui-même. Au su rplus, Maugain cite,
d'après le journal de Giacinto Gigli publié par Alessandro Ademollo,
des faits divers qui ne sont pas moins inquiétants 20• En 1633, à Rome,
à San Domenico a Monte Magnanapoli, une sœur converse assassine
pendant son sommeil une religieuse noble et en blesse deux autres :
elle avoue, avant d'être suppliciée, qu'elle a agi à l'instigation d'une
Aldobrandini, nièce du pape régnant, religieuse au même couvent,
et l'enquête confirme les faits. En 1648, encore à Rome, une querelle
éclate chez les religieuses de San Silvestro à propos d'un projet de
représentation théâtrale. On finit par jouer du couteau, une sœur
est tuée et jetée dans un puits, une autre meurt de ses blessures. En
1607, une religieuse d'une très grande famille, supérieure du couvent
de Monza à Milan, est impliquée, à la suite d'une liaison, dans une
affaire d'enlèvement de religieuses et de fuite qui se termina par
cinq meurtres 21• La violence propre au tempérament italien rendait
dramatiques des épisodes qui semblent avoir été envisagés ailleurs
avec plus de sérénité.
Eugène Mireaux dans une enquête sur la Brie au xvnc siècle, cite
un Factum pour les religieuses de Sainte-Catherine de Provins de 1665 : les
Cordeliers du pays y sont accusés de puiser très librement dans le
cheptel des religieuses pour les besoins de leur couvent. Cc pamphlet
exagérait peut-être. Mais en 1690, Bossuet, évêque de Meaux, est
obligé de se battre pendant deux ans et d'obtenir un arrêt du Parlement pour se faire ouvrir les portes de l'abbaye de Jouarre qu'il veut
soumettre à une réforme. Et, douze ans plus tard, en 1702, il demande
au roi l'éloignement de deux religieuses « déréglées » dont le dossier
est orné d'actes contraires aux bonnes mœurs, d'impudicité, et de
quatre tentatives d'empoisonnement 22 •
Il serait aussi injuste, bien entendu, d'étayer sur ces scandales une
accusation globale que de tirer des faits divers un réquisitoire contre la
moralité de notre temps. Mais les faits divers, si l'on n'étend pas à
l'excès leur signification, ont une valeur indicative. Les religieuses se
consacrèrent probablement en majorité à des tâches d'éducation et de
charité. Mais les inégalités sociales, les dots, le rang de certaines
d'entre elles, les idées du temps sur les libertés qui leur étaient permises, ont assurément donné à certains couvents << mondains >> des
habitudes qui nous surprendraient beaucoup.
200 Histoire des Femmes
L'ÉNERGIE DES FEMMES : LA FRONDE
Si le pouvoir des femmes restait grand, leur énergie et leur insolence
furent aussi affirmées, au moins dans la première partie du siècle. Les
guerres de religion avaient redonné provisoirement aux femmes Je
rôle qu'elles avaient tenu si brillamment lorsqu'elles étaient détentrices ou dépositaires de fief);. Personne n'était étonné de voir Chrétienne d'Aguerre, comtesse de Sault, lever des gens d'armes, les diriger et disputer la Provence au duc de Savoie. Mme de La Guette ne
faisait rien non plus d'original en mettant en défense son château de
Sussy-en-Brie : c'était son strict devoir de femme d'intérieur. Elle
était, du reste bien préparée à cette tâche, s'étant accoutumée dès
l'âge de douze ans à la pratique de J'escrime et des armes à feu. La
marquise de Rochechouart, décidant en 1653 d'empêcher les mariages
et les réunions à l'église en sa paroisse de Saint-Cloud, faisait sonner
le tocsin et se présentait sur la place entourée de ses hommes en armes
et précédée d'un cor dechasse 23 • La comtesse de Saint-Balmont, vigoureuse amazone, protégeait ses propriétés du Barrois et celles des
gentilshommes voisins contre les gens du roi de France et l'on ne voyait
rien là que de très naturel. Et la baronne de Bonneval était une fidèle
collaboratrice de son mari quand il s'agissait de terroriser les gens
d'Uzerches. La femme d'Henri de Rohan, chef des protestants, cette
Marguerite de Sully qui faisait l'amour si lestement à douze ans, ne
fit pas moins bien son métier de soldat : elle dirigea très bien la défense
de Castres contre le maréchal de Thérnines qui dut se retirer. Dans
la même famille, Catherine de Parthenay et Anne de Rohan, mère et
sœur du même Henri de Rohan, se battirent avec les soldats au siège
de La Rochelle, mangèrent du cheval, refusèrent de profiter de la capitulation qu'on offrait aux civils et défilèrent parmi les prisonniers de
guerre avec les troupes assiégées. Telles étaient en temps de guerre les
tâches du ménage 24 •
La dictature de Richelieu et la Fronde qui la suivit ne surprirent
donc pas toutes les femmes au milieu des travaux d'aiguille. Elles s'étaient
fort habituées à donner leur avis et à le soutenir avec fermeté. Qu'elles
aient tenu un rôle dans les événements n'a rien qui puisse étonner.
Mais qu'elles les aient inspirés, dirigés, qu'elles aient été de véritables chefs de partis et dans plusieurs cas des chefs de famille qui
se substituaient aux mâles ébranlés ou déconcertés, qu'elles aient, en
somme, incarné la révolte plus vigoureusement que les hommes de
leur temps, c'est un mystère qui demande quelque explication.
Ni l'esprit d'intrigue ni les attachements amoureux qu'on a voulu
donner comme ressorts à leur action ne paraissent une explication
suffisante. L'intrigue et l'amour ont eu part aux événements en
De l'Europe baroque à l'Europe classique 20I
d'autres circonstances et l'on ne voit pas qu'ils aient donné aux femmes
ce rôle capital qu'elles prirent à ce moment. Pour qu'elles aient incarné
l'opposition avec tant de force, qu'elles se soient battues avec tant de
vigueur et de haine, ne faut-il pas qu'elles aient été mues par des
raisons qui parlent au cœur, par une indignation sentimentale violente
qui les rendit fougueusement solidaires de leur caste contre ses ennemis? C'est cc que l'histoire telle qu'on nous la conte ne fait point
paraître. Le faux éclairage que jettent sur les événements ceux qui
ne veulent voir en Richelieu qu'un serviteur désintéressé du roi et en
la Fronde qu'une révolte de brouillons ne permet guère de comprendre
la violence des passions et en particulier la fureur qu'y mirent les
femmes de l'aristocratie. Au contraire, on comprend mieux, et même
on comprend bien mielL'<, si l'on a recours à l'explication qui a été
mise en avant constamment par la propagande des Frondeurs, qui a
été reprise plus tard par Saint-Simon, et qui explique aussi bien
l'opposition contre Richelieu que l'opposition contre Mazarin : les
adversaires des deux ministres défendent la constitution fondamentale
de la France, le contrat qui lie solennellement le roi à la noblesse du
royaume, à ses officiers et à son peuple contre deux usurpateurs qui
veulent faire passer entre les mains de nouveaux venus le pouvoir, c'està-dire la propriété du royaume.
Dans un État fondé sur le privilège, les privilégiés de tous ordres
qui sont à la fois les nobles, les détenteurs d'offices et les artisans,
maîtres ou compagnons qui constituent le peuple, deviennent, en
effet, des ayants-droit qui se partagent en vertu d'un contrat antique
les ressources du royaume. L'apparition d'une dasse d'administrateurs qui s'adjugent arbitrairement le pouvoir, soit en créant de
nouvelles ressources à leur profit, soit en s'emparant par acte d'autorité
de celles qui se trouvaient sur le marché, est, en réalité, sous prétexte
de centralisation, un dépouillement illégal, contraire aux lois du
royaume et aux contrats existants, frauduleux et dolosif, qui devait
dresser et qui a dressé contre les nouveaux bénéficiaires tous ceux
qui sc trouvaient violentés et menacés. Que cette politique de centralisation ait été en même temps et en réalité une politique de copropriété du royaume au profit de familles nouvelles qui n'avaient rien,
la fortune personnelle colossale que Richelieu et après lui Mazarin
amassèrent pendant leur passage au pouvoir ainsi que l'établissement
de leur famille, les mariages prodigieux de leurs nièces et neveux,
en témoignent suffiSamment, qui seront suivis du reste des mêmes
procédés d'exploitation et de spoliation de la part de Colbert et de
Louvois, leurs successeurs, et du même débarquement spectaculaire
de leurs enfants dans les familles de haute noblesse. Que ces tentatives
appuyées, l'une sur la faveur et l'indécision d'un roi faible, l'autre
d'une manière encore plus étrange sur les affinités sentimentales d'une
202 Histoire des Femmes
reine espagnole et d'un bellâtre italien, aient provoqué l'indignation
et la colère de toutes les catégories lésées, que les passions aient été
violentes, que la lutte ait été longue et acharnée puisqu'elle mettait
en jeu à la fois des principes et des fortunes privées, on le comprend
dès lors aisément. Comme on comprend aussi qu'à la tête de cette
révolte, on voie les familles princières les plus sévèrement outragées
dans leurs possessions et leurs privilèges et les magistrats des Parlements déchus de leur tradition et, en même temps, sous d'austères
prétextes, volés du prix de leur office.
Dans cette Jacquerie des princes qui défendaient à la fois leur
honneur, au sens nobiliaire du terme, c'est-à-dire leur rang et leurs
privilèges, et aussi leurs gouvernements, leurs terres, leur splendeur
et, en somme, aussi bien leur luxe que leur situation dans le royaume,
il est tout naturel que les femmes et surtout les femmes des familles
princières sc soient jetées avec une passion sans mesure, car ce sont
elles qui justement représentent et incarnent ce luxe et cette situation
qui sont menacés, c'est elles qu'on diminue et qu'on abat en abattant
leurs maisons. Ce n'est pas la duchesse de Longueville et la duchesse de
Chevreuse, ni la princesse de Gonzague qu'il faut s'étonner de voir à
la tête de la Fronde, mais Retz qui n'avait rien d'autre à faire qu'à
s'y ébrouer.
ANNE, DUCHESSE DE CHEVREUSE
Ces femmes de la Fronde sont étonnantes par leur décision, leur
intrépidité et leur fanatisme. La duchesse de Chevreuse a un tempérament d'activiste. Amie personnelle et favorite de la reine Anne
d'Autriche, elle est l'ennemie implacable de Richelieu qui persécute
Anne d'Autriche. On voit très bien sa conviction que contre un
ministre, homme de rien, sorte d'intendant, tout lui est permis. Elle a
été à dix-sept ans, en 1617, la femme du connétable duc de Luynes qui
était arrivé au pouvoir après avoir fait assassiner prestement Concini.
Veuve quatre ans plus tard, elle se remarie avec un prince de la maison
de Lorraine, un des Guise, qui porte le litre de duc de Chevreuse.
C'est cinquante ans après la Ligue. On pense si tout cela la disposait
à avoir quelque respect envers un du Plessis, de piètre extraction,
évêque du misérable diocèse de Luçon. Elle est donc de toutes les
conspirations, ouvertement et sans contrainte. Il s'agit pour elle de
chasser un domestique abusif. Elle est de la conspiration de Chalais
qui voulait enlever le roi pour qu'il ne soit plus chambré par son
ministre. Chalais ayant été décapité, elle conspire avec les Anglais
et leur offre un soulèvement des protestants. L'affaire ayant échoué,
elle séduit le Garde des Sceaux, Châteauneuf, et lui propose une
De l'Europe baroque à l'Europe classique 203
révolution de palais. Ce complot ne réussit pas davantage : alors, elle
s'adressa à l'Espagne à laquelle elle offrit l'appui de la maison de
Lorraine.
L'affaire, cette fois, dépassait l'intrigue et touchait à la haute trahison. Lorsqu'elle fut découverte, l'intrépide duchesse ne s'en remit pas
aux juges du cardinal : se voyant en danger, elle sauta à cheval,
déguisée en homme et gagna les Pyrénées. C'était un exploit sportif
dans lequel il s'agissait de ne pas se laisser rattraper. Mme de Chevreuse
était si bien 6corchée que la selle était tachée de sang. Elle expliqua
à son guide qu'elle avait reçu un coup d'épée dans la cuisse au cours
d'un duel. Elle couchait dans des granges et campait dans des taillis
pour éviter les voleurs ou les gens de Richelieu. Cette randonnée
dura dix jours, elle toujours en homme. Le cardinal faisait courir
après elle, non pour la capturer, mais pour la retenir. Il n'avait pas
tort. A peine arrivée à l'étranger, elle ranima les ennemis du cardinal
qui languissaient. Elle relança une nouvelle conspiration, un putsch
qui faillit être fatal à Richelieu. Elle embrigada Turenne, les princes
de Bouillon et un prince du sang, le comte de Soissons. Les ramifications s'étendaient à Paris et dans presque toute la France. Cinq-Mars
et la reine favorisaient l'entreprise. Les princes de Lorraine avaient
promis leur appui. Mme de Chevreuse négocia l'aide du cabinet
espagnol qui entra dans la combinaison avec joie. Le coup décisif
fut joué sur le champ de bataille de La Marfée, près de Sedan. Les
troupes de Richelieu étaient en déroute, la route de Paris était
ouverte, le cardinal était perdu et, sur la nouvelle du d6sastre,
préparait son exil, quand, à cinq heures du soir une balle perdue
tua le comte de Soissons. Ce coup d'arquebuse déconcerta les
conjurés et sauva le cardinal. Telle était la fureur de ces amazones
qui n'avaient assurément aucune idée de ce que nous appelons l'autoIi té de l'État.
La mort de Richelieu ne lui procura pas le repos. Elle eut la malchance que cette reine qu'elle aimait tant aimât beaucoup Mazarin.
Il fallut recommencer avec Mazarin : le tout au milieu de rivalités
qui divisaient les différentes factions et rendaient les princes indociles,
indécis et à peu près impossibles à conduire. Mme de Chevreuse ne
fut pas au-dessous de son caractère dans ces circonstances difficiles.
Elle trancha le nœud gordien. Elle persuada un des Vendôme, le
prince de Beaufort, petit-fils d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées,
d'enlever le cardinal. Elle n'avait pas de chance, son Beaufort fut
arrêté d'une façon spectaculaire dans l'antichambre du roi au Louvre
et envoyé à Vincennes. Elle ne se découragea pas et, s'étant réfugiée
en Touraine, complota l'assassinat du cardinal que son médecin devait
empoisonner. Cette dernière initiative ayant irrité un peu le ministre
qui lui envoya des exempts, il fallut fuir encore une fois.
204 Histoire des Femmes
C'est en exil qu'elle apprit la journée des Barricades, la fuite de
Mazarin et le triomphe éphémère de la Fronde. Mais la victoire ne
réussit pas à cette fière cavale. Elle était rentrée à Paris en avril r 649,
précédée d'une brochure publicitaire intitulée L'Amazonefranfaise au
secours des Parisiens. Elle touchait au Capitole : elle allait marier sa
fille avec le prince de Conti, deuxième prince du sang. Condé, père
du fiancé, se laissa manœuvrer et rompit sa promesse de mariage.
L'amertume de cette trahison assombrit la vieillesse de Mme de Chevreuse. Sa fin fut triste. Elle avait atteint la cinquantaine qui rend sage,
elle voyait s'établir la puissance de ceux qu'elle avait si obstinément
combattus. Elle alla jusqu'à oublier dans cette vieillesse somnolente
la répugnance qui avait donné un sens à toute sa vie : elle donna son
petit-fils à la fille de Colbert, dont les petits-fils furent ainsi des princes
lorrains. La Fronde était décidément bien vaincue.
Telles étaient les femmes de ce temps qui ne se reposaient guère sur
le mol oreiller de la féminité : ce qui n'empêcha pas la duchesse de
Chevreuse d'avoir une bonne douzaine d'amants, car on peut tout
faire à la fois.
ANNE-GENEVIÈVE DE BOURBON, DUCHESSE DE LONCUEVILLE
L' « Amazone française >l avait une rivale qui ne dut guère contenir
son ironie devant le beau titre du libelle. La duchesse de Longueville
avait défilé encore plus souvent sous les ovations que la fringante
duchesse de Chevreuse. Elle n'était pas moins qu'elle une des têtes
de la Fronde, et, incontestablement, elle fut l'adversaire la plus implacable, la plus acharnée, du cardinal italien qui régnait en France :
plus consciente encore de ce qu'elle défendait que la duchesse de Chevreuse, plus fanatique, plus absolue, magnifique bête de guerre civile,
qui, elle, ne se réconcilia point.
La duchesse de Longueville est l'ange des Condé : leur ange et
leur idole. Elle est la sœur du grand Condé et la nièce de ce
duc de Montmorency que Richelieu fit décapiter sur la grande place
de Toulouse alors qu'elle avait treize ans. Ce souvenir terrible la poursuivit toujours. C'est elle qui voulait se faire carmélite et qui portait
un cilice sous sa robe quand elle dut assister à son premier bal. Et
quelques années plus tard, elle avait eu l'amertume de voir son illustre
frère contraint d'épouser, malgré ses protestations consignées devant
notaire, Mlle de Brézé, nièce du cardinal. Quand on est princesse du
sang, ce genre de dressage contribue assurément à vous donner une
opinion sur les technocrates issus des familles de robe.
C'est un passé que la duchesse de Longueville n'oublia guère et
qui fit d'elle une sorte d'héroïne furieuse. Pendant que son frère tergi-
De l'Europe baroque à l'Europe classique 205
verse, c'est elle qui est l'homme de la famille, prenant les risques,
rachetant les fautes, enflammant les partisans, tenant toujours le drapeau de la révolte. Quand Condé, affolé, choisit la « légitimité », elle,
enceinte de huit mois, refuse de quitter Paris révolté : avec la duchesse
de Bouillon, elle s'installe publiquement à l'Hôtel de Ville avec ses
enfants : le peuple, massé sur la place de Grève, fit une ovation infinie
aux deux princesses, debout sur l'escalier, debout et un peu dépeignées,
tenant sur leurs bras des enfants aussi beaux qu'elles. Les hommes
étaient montés sur les toits, les femmes pleuraient de tendresse. Trois
jours plus tard, la chambre qu'on avait donnée à la duchesse servait
aux briefings de l'État-major et les généraux, bottés et en cuirasse, lui
rapportaient en hâte le succès d'une sortie. Les conseils avaient lieu
tous les jours en sa présence. Il ne lui manquait que des éperons que
son état ne lui permettait pas. L'héroïne accoucha fort bien. Son fils
reçut les prénoms de Charles-Paris, fut acclamé par le peuple. Il
naquit le jour même où, à Londres, Charles rer montait sur l'échafaud,
signe dont peu de gens perçurent la signification.
Un an plus tard, Condé eut la sottise de se laisser arrêter par les
exempts de Mazarin. Mme de Longueville était chez la Princesse Palatine quand elle apprit l'arrestation. Elle sc trouva mal à cette nouvelle.
Mais elle n'était pas de ces femmes qui s'attardent à s'évanouir. Sa
résolution lui revint rapidement. Elle se fait transporter à l'hôtel de
Condé, rassemble ses hommes et, dans la nuit, organise un coup de
main pour enlever les huit nièces de Mazarin qui logeaient au Val-deGrâce. On se croirait au Far-West. La réplique était belle sans l'astuce de Mazarin : il avait déménagé les nièces qui se trouvaient
depuis vingt-quatre heures au palais de Gaston d'Orléans. Son coup
manqué, la duchesse disparaît sur-le-champ et dans la nuit même se
cache dans une « petite maison» que la Palatine possédait au faubourg
Saint-Germain. Elle y convoque aussitôt les chefs de la « résistance »,
distribue les rôles, envoie Turenne à Stenay, la Rochefoucauld en
Poitou, se réserve la Normandie, tandis que la Palatine dirige les
mouvements de l'opposition à Paris.
Les partis ainsi faits, elle part aussitôt en Normandie, déguisée en
écuyer, à la tête d'une petite troupe de cavaliers. Son odyssée fut
presque aussi mouvementée que celle de Mme de Chevreuse. On
échappe aux troupes du cardinal, on arrive à Dieppe, on monte les
canons, on organise la défense. Mais les Dieppois prennent peur et
ne veulent plus se battre. Il faut s'enfuir. On choisit Varengeville,
mauvaise petite grève. Le temps était gros, il fallait gagner le bateau
en barque: la barque fut renversée, c'était la nuit, on partit en croyant
la duchesse noyée. Elle ne l'était pas, monta en croupe derrière un de
ses hommes et se réfugia chez un paysan. Elle y resta quinze jours et
dut ensuite traverser le Pays de Caux, à nouveau déguisée en homme,
zo6 Histoire des Femmes
pour aller s'embarquer au Havre d'où elle passa en Angleterre puis à
Stenay oit elle rejoignit les troupes de Turenne.
A Stenay, c'est elle qui est le véritable chef politique. Elle est en guerre
contre Mazarin. Elle dirige le soulèvement de la Guyenne, traite avec
les Espagnols, agite Paris. Mazarin fait transférer Condé au Havre,
hésite à le faire assassiner, il est perdu. Le 6 février 1651, il est obligé
de quitter Paris sous un déguisement et Condé revient en triomphateur.
Ce triomphe de la Fronde fut court. Condé fut aussi sot que d'habitude. Il se laissa manœuvrer et quelques mois plus tard, Mazarin
était de nouveau tout-puissant, la Fronde divisée, les princes achetés
ou neutralisés, Condé toujours épouvanté par ce fantôme de la « légitimité " qu'on dressait devant lui à chaque démarche. Il fallait se
battre ou se laisser couper les cheveux. C'est la duchesse de Longueville qui eut le réflexe du temps de Frédégonde. Elle obtint de Condé
qu'il défendît l'épée à la main le pouvoir des barons contre les légistes.
Mais il était trop tard.
L'aventure militaire se termina par une catastrophe. Dirigeant à
Bordeaux, avec son jeune frère le prince de Conti qui l'adorait, les
derniers carrés des irréductibles, la duchesse de Longueville connut
toutes les épreuves qui découragent l'héroïsme et surtout celui des
femmes : l'attente, la crainte de la défaite, puis les compagnons habituels de l'incertitude, les tortueux calculateurs du double jeu et les
féroces champions du jusqu'auboutisme. Mme de Longueville, par son
goût du courage, de la décision, se sentait proche de ces " durs " qui
repoussaient toute transaction. Mais leur énergie jacobine l'effraie
et bientôt leurs excès, le règne de la terreur, le tribunal révolutionnaire.
Elle essaie de calmer leurs soupçons, d'apaiser les émeutes, de soustraire à leur fureur ceux que leur colère désigne aveuglément comme
des vendus et des traîtres. Elle reste admirable, aussi résolue, aussi
instinctive que lorsqu'elle allait accoucher à l'Hôtel de Ville sous la
protection du peuple de Paris. Mais elle assiste consternée au déchaînement des dernières semaines, emportée par le flot de boue et de
violence, découragée par les attaques ignobles qui salissent son amitié
avec son frère Conti, dégoûtée aussi bien par ses implacables alliés
que par ses fidèles qui abandonnent un à un devant les promesses, les
bénéfices, les compensations. Mazarin eut l'habileté de laisser s'enfuir
les plus compromis. La Fronde de Bordeaux disparut comme à travers
un tamis. On ne prit qu'un seul coupable, qui avait été honnête et
avait refusé de s'enrichir par quelque fructueux compromis : Mazarin
n'aimait pas cela, il fut roué. Le prince de Conti, après quelques mois
de pénitence, épousa une nièce de Mazarin. Condé ne se réconcilia
qu'au traité des Pyrénées. Ce fut la fin des aventures de Mme de Longueville qui se fit oublier par une vieillesse pieuse et discrète auprès
d'un amant sans éclat.
De l'Europe baroque à l'Europe classique 207
La Fronde fut la dernière phase héroïque dans l'histoire des femmes
en Europe. Désormais elles auront de l'influence, parfois même du pouvoir, mais elles ne seront plus à la tête d'une révolte, elles ne seront
plus les égales des hommes dans l'action, la direction, le courage,
prérogatives qu'elles avaient plus d'une fois au cours de l'histoire
disputées aux hommes avec succès.
Mme de Longueville et Mm• de Chevreuse n'avaient pas été les
seules héroïnes de la Fronde. La belle Anne de Gonzague, princesse
palatine, n'avait pas moins d'autorité et pas moins de relief dans le
caractère. Ou la duchesse de Montbazon, commère haute en couleur,
bâtie comme un dragon, forte en gueule et montrant à l'égard des
hommes un solide appétit de harengère. Ou la Grande Mademoiselle,
fille de Gaston d'Orléans, princesse du sang, hautaine, romanesque,
un peu folle, qui s'était mis en tête d'épouser lejeune roi Louis XIV et
qui eut l'intrépidité de détruire en une heure plusieurs années de
travaux sournois, lorsqu'elle fit tù·er sur les troupes royales le canon
de la Bastille.
Les femmes du peuple ne montraient pas moins d'énergie. Ce sont
les femmes des Halles qui avaient fait à Paris la puissance du duc de
Beaufort et elles étaient les premières à dépaver les rues et à dresser
les barricades. Les femmes de Bordeaux ne furent pas moins violentes
pendant la Fronde de Guyenne, les unes étant les plus furieuses parmi
les extrémistes, les autres trempant dans toutes les conspirations,
hébergeant des émissaires, se déguisant, passant les lignes. Ces rudes
femmes du peuple, promptes à la rue et au danger, la race n'en fut
pas définitivement éteinte et nous les verrons reparaître.
Mais les femmes qui s'étaient révélées indomptables capitaines
n'avaient plus de place dans les États modernes fondés sur la domestication. Elles s'étaient montrées supérieures aux mâles par leur fanatisme et leur fidélité au combat. Or, l'évolution historique se faisait
contre elles. Tant que la famille avait été la base de tout, par le fief
ou la corporation, par l'autorité du chef de famille, la femme avait
eu sa place auprès de lui et même elle avait vigoureusement gouverné
son propre héritage. Quand l'idée abstraite de la centralisation remplaça cette gerbe de force, quand l'essentiel fut d'avoir la faveur du
roi et des ministres, le pouvoir des femmes changea de nature. Elles
se rendirent importantes par l'intrigue, la complicité, les amants.
Elles furent égoïstes, leurs intérêts ne coïncidaient plus avec aucun
grand intérêt national. Désormais, leur métier était de plaire et elles
bornèrent toute leur finesse à persuader tout le monde qu'il n'y avait
rien au-dessus de l'art de plaire, à elles d'abord, et aussi aux grands et
à tous les gens en place de la main desquels pouvait tomber la manne
providentielle. Elles ne furent plus, non seulement en France, mais
dans toute l'Europe, qu'un rouage particulièrement huilé et agréable
208 Histoire des Femmes
de la grande mécanique du conformisme qui faisait entendre son ronronnement rassurant autour de la majesté royale.
NAISSANCE DE LA GALANTERIE : L'ASTRÉE
Il se trouva d'ailleurs que le changement des mœurs les avait préparées à ce rôle nouveau : la domestication des grands par le pouvoir royal eut ainsi pour résultat de leur assurer plusieurs motifs de
satisfaction.
Les femmes avaient renouvelé à la fin du règne d'Henri IV leur
éternelle tentative pour faire croire aux hommes que rien n'est plus
glorieux que de consacrer sa vie à leur service. L'offensive avait eu
lieu sur plusieurs fronts dont l'un, au moins ne nous intéresse guère, à
savoir la recherche de l'élégance et de la personnalité dans le langage
qui s'exprima par le gongorisme en Espagne, l'euphuisme en Angleterre, et la préciosité en France. Un autre est moins important qu'on
ne l'a dit. Le fameux salon de Mme de Rambouillet, pont-aux-ânes
des écoliers, n'est qu'une camarilla littéraire, probablement moins
influente que d'autres qui existaient à la même époque, celle de Boisrobert par exemple qui disposait des grâces de Richelieu, peu considérable pour les intérêts des grands sinon par la présence intermittente
de Condé et de Mm• de Longueville, milieu restreint et isolé qui eut
surtout pour utilité de mettre en application dans une société choisie
le dogme de la soumission complète et de la vénération la plus absolue
(non sans quelque humour parfois) qui étaient dues à la divinité
féminine.
Plus que ce club exemplaire dont l'empreinte fut moins profonde
que ne le disent nos manuels de littérature, c'est le succès prodigieux
de L'As trée qui établit comme un idéal un nouveau système de rapports
entre l'homme et la femme, moins nouveau qu'il n'en avait l' air puisqu'il n'était qu'une transposition des génuflexions de l'amour courtois.
De plus, l'air galant, qui fut à la mode à partir du règne de Louis XIII,
ne venait pas moins de la mine altière des Espagnols et du prestige
qu'avaient à cette époque les capitaines de Philippe II, qu'on regardait
avec autant d'étonnement que nous considérons les hommes d'affaires
américains. La soumission de Céladon, disposition si agréable aux
femmes, fut enjolivée à l'intention des militaires par les romans de
Mlle de Scudéry. L'idéal était décidément un conquérant auquel
l'amour inspire un courage invincible et qui vient mettre aux pieds
de celle qu'il aime ses conquêtes et ses lauriers. Cette fonction tonique
de l'amour reçut de la part des femmes une large approbation. Elle
remplaça l'Amadis, un peu trop chimérique. Beaucoup de grandes
dames y crurent parfaitement.« Elle était persuadée, dit Mme de Mot-
De l'Europe baroque à l'Europe classique 209
teville de la marquise de Sablé, que les hommes pouvaient sans crime
avoir des sentiments tendres pour les femmes et que le désir de leur
plaire les portait aux plus grandes et belles actions, leur donnait de
l'esprit et leur inspirait toutes sortes de vertus 25 .ll
Mme de Sablé, commente à cet endroit M. Gustave Reynier, «n'a
pas été la première en France à avoir cette idée et dans sa génération
elle n'a pas été la seule "· N'était-ce pas en effet tout le théâtre de
Corneille? Ses personnages sont ceux de la Clélie ct de l'Alexandre, de
jeunes princes, de jeunes officiers que le désir de l'exploit anime, mais
qui le rapportent toujours à quelque femme qui les a choisis, dont ils
arborent les couleurs. Les héroïnes de Corneille sont un reflet très
fidèle des grandes dames de la Fronde, intrépides, se mêlant de tout,
héroïques, implacables et en outre parfaitement convaincues qu'un
gentilhomme doit savoir mériter un cœur de femme, par ses actions
autant que par sa respectueuse soumission, et qu'il n'est rien de plus
précieux que d'avoir su le gagner.
On notera cette conséquence que nous avons déjà rencontrée :
bien que les femmes ne manquent pas d'insister sur le caractère
purement platonique des hommages qu'elles agréent, cette doctrine
a toutefois pour effet de rendre honorable et même louable le principe de l'adultère. On joue avec subtilité de la distinction entre le
principe et la pratique. L'hôtel de Rambouillet, d'une parfaite tenue
morale, couvre cette distinction de son autorité. On connaît la convention de base du jeu de la galanterie : " Tous les hommes doivent être
amoureux et toutes les femmes doivent être aimées. , Dans le salon de
Mme de la Suze au début du règne de Louis XIV, on verra repara!tre
les" questions d'amour" du XIlle siècle 26• Sous le nom de galanterie,
les femmes font triompher à l'applaudissement général leur revendication du droit à l'adultère blanc.
Ne nous faisons pas d'illusion sur le bonheur que donnait aux
femmes cette vie mondaine si brillante. Il est bien extraordinaire de
découvrir, dans les Mémoires, dans les lettres, qui nous renseignent
sur les plus belles années du règne de Lows XIV, sur les plaisirs de
l'Ile enchantée, sur tant d'autres feux d'artifice, ce mot d'ennui, qui
vient sous les plumes des plus adulées et des plus belles et qui était
impensable, en tout cas qui est introuvable, dans les témoignages du
temps des Valois. La cour était, en effet, ennuyeuse sous Louis XIII
qui n'aimait pas les fêtes. Sous Louis XIV, le piétinement obligatoire
du Louvre et de Versailles, l'assistance compassée aux ballets et aux
concerts, au jeu du roi, même les jours de bal cérémonieux, composent
un ordinaire assez monotone que les fêtes dans Je parc, les impromptus,
les représentations n'épicent que d'une gaieté très relative. Les parvulos de Marly, sortes de week-ends en petit comité, sont l'aveu que la
cohue fatiguait tout le monde, même le roi. Les salons ne sont guère
210 Histoire des Femmes
plus drôles. A l'hôtel de Rambouillet, les plaisanteries de Voiture et
ses " idées » ingénieuses d'impresario ont une odeur de pédanterie
aussi persistante que celle de la naphtaline. Les salons rivaux de la
comtesse d'Auchy et de Mme de Lorges ont aussi leur vedette littéraire,
Malherbe pour l'un, Balzac pour l'autre, qui ne les rendent pas moins
suspects à cet égard. La Fronde mettra fin à leur carrière. Les salons
qui apparaissent ensuite, celui de la comtesse de la Suze, celui de la
marquise de Sablé, celui de Mme de La Fayette paraissent avoir été
également des « bureaux d'esprit», un peu moins naïfs peut-être que
leurs prédécesseurs, mais dans lesquels on ne s'amusait guère. Les
femmes y comptaient, c'était là l'essentiel. Elles payaient par des
bâillements leurs satisfactions de vanité et leur crédit. On ne s'amuse
pas chez Célimène : Oronte y lit trop souvent des sonnets *.
LES FEMMES SA V ANTES
On ne s'amuse pas, mais on s'instruit. Ce fut dans la vie des
femmes une nouveauté qui devait avoir plus d'une conséquence, et,
au fond, quoi qu'en ait dit Molière, ce fut la véritable" promotion» des
femmes. Il y a'!ait beaucoup à faire en ce domaine au début du siècle.
Les belles années du xVIe siècle où tout le monde savait lire et écrire
dans le peuple étaient bien éloignées. Les guerres de religion avaient
fait disparaître un grand nombre d'écoles paroissiales. Sous le règne
d'Henri IV, les Ursulines et les Augustines, plus tard les Visitandines
commencent à peine à réorganiser l'enseignement des filles. Aussi
l'ignorance des femmes dans la première partie du XVIIe siècle estelle majestueuse, et, dans tous les milieux, beaucoup plus complète
qu'on ne peut l'imaginer. Par exemple, la mère du duc de Rouanez
qui fut l'ami de Pascal, est si ignorante qu'elle est incapable d'apprendre à lire à son fils. Mlle de Brézé, nièce de Richelieu, celle qui épousa
le grand Condé alors duc d'Enghien, dut être renvoyée au couvent
après son mariage pour qu'elle apprenne à lire et à écrire. Mlle de la
Trémouille avoue tranquillement qu'elle est" aussi ignorante qu'on le
saurait être» et la duchesse sa sœur ne fait aucune difficulté à se mettre
sur le même pied. Mlle de Scudéry, qui voit une assez bonne société,
se déclare " épouvantée » de trouver tant de femmes absolument
ignorantes, même parmi les personnes de qualité. Et, à la fin du siècle,
malgré de très louables efforts, une enquête de 16go révèle encore
que, parmi les jeunes femmes du peuple, 14 % seulement sont capables de signer de leur nom à leur contrat de mariage. Or, les salons
décrassèrent les femmes : la curiosité fut à la mode, et cette mode
* Il n'y eut un ton de gaieté et de liberté qu'à la fin du siècle dans l'entourage fort hérétique des Vendôme, et c'est déjà la Régence.
De l'Europe baroque à l'Europe classique 211
dépassa largement les salons et leur clientèle aristocratique. Les
femmes sortirent d'un pied alerte de leur ignorance, elles prétendirent
en savoir aussi long que les hommes et se mettre comme eux en état
de juger des choses et des gens.
Cette mode commença sous le règne de Louis XIII. Il fut de bon
ton pour les femmes d'avoir des précepteurs. Mme de Sévigné et
Mme de La Fayette avaient été dans leur jeunesse les élèves de Ménage,
qui eut des ridicules mais qui n'en était pas moins un homme fort
savant et assez fin. Chapelain, l'ennemi de Boileau, s'occupa tout
particulièrement de la duchesse de Nemours. Moindre gibier, Mme de
Guedeville a plus de maîtres que n'en a M. Jourdain, elle en a même
un qui lui montre la chiromancie. Anne de Rohan, princesse de
Guéménée, en a aussi de toutes sortes. Son mari disait de l'un
d'eux qui lui montrait l'hébreu et dont l'habit était fort délabré :
" Si vous n'y prenez garde, il vous montrera bientôt autre chose. >>
Les conférenciers mondains suivirent les précepteurs. Chapelain,
appuyé par J'hôtel de Rambouillet, Ménage, protégé par le
cardinal de Retz, J'abbé d'Aubignac, causeur agréable, sont les
plus écoutés.
L'affectation s'en mêle et la préciosité. Des femmes se spécialisent
pour se donner une originalité. Mlle Bourlon est savante en géographie. Elle sait même l'art des fortifications. « On lui a montré comment
on attaque les places, dit cruellement Somaize, mais on ne lui a pas
appris l'art de les défendre. " Mlle de Chataignères s'est tournée
vers la chimie : elle a des fourneaux et fait semblant de chercher la
pierre philosophale. Mme du Buisson aime les mathématiques et
invite des savants chez elle pour observer une éclipse. De plus grandes
dames suivent le même chemin. La princesse de Guéménée laisse
savoir discrètement qu'elle lit l'Ancien Testament dans Je texte
hébreu et qu'elle étudie le Talmud. La reine Christine de Suède,
étonnant personnage, polyglotte, sachant tout, curieuse de tout,
invite à sa cour tous les savants de l'époque et finalement Descartes
lui-même qui en revint avec une pneumonie. Anne-Marie de Schurman, à trente ans, est célèbre dans toute l'Europe. Elle vit à Utrecht,
mais elle est l'émule de ces jeunes Espagnoles qui ont des chaires
d'Université ou de cette Novella d'Andrea qui suppléait son père à
Padoue. Elle sait l'hébreu, l'arabe, et, bien entendu, le latin et le
grec, elle peint, grave et sculpte, elle sait la musique. Marie de Gonzague, reine de Pologne, s'est arrêtée à Utrecht pour aller la voir.
L'Université lui permet d'assister dans une tribune aux soutenances
de thèses, auxquelles les femmes n'étaient jamais admises. Descartes
lui écrit et lui rend visite. Balzac, Chapelain, Ménage parlent d'elle
avec enthousiasme. Elle était aussi discrète que savante. Elle avait
écrit un mémoire en latin pour examiner si les filles devaient être
2!2 Ilistoire des Femmes
aussi instruites que les hommes. Un théologien auquel elle avait
soumis ce mémoire n'en ayant pas été fort content, elle s'inclina modestement et s'abstint de soutenir une doctrine imprudente.
Cette mode ne fléchit pas avec le déclin de la préciosité. Le progrès
des sciences étalait des merveilles. Le désir de connaitre ces merveilles
relaya le goût de l'érudition devenu un peu suspect. L'infatigable
Théophraste Renaudot vint, en cette occurrence, au secours des
femmes en imaginant le moyen de répandre sur elles la manne savoureuse des connaissances nouvelles. Dans les bureaux de la Gazette,
il installa en 1632 une société de conférences. On y parla d'abord de
médecine, puis on y parla de tout, du mouvement de la terre, lorsque
le Saint-Siège condamna Galilée, d'astronomie, des atomes et du
vide, du télégraphe même. Pour engager les dames à venir, Renaudot
affichait la liste des maisons à vendre, des bénéfices à échanger, et
des domestiques disponibles. L'entreprise dura dix ans et il est dommage qu'aucun document ne nous renseigne sur J'assiduité du public
féminin. La mode persista après Renaudot. La duchesse d'Aiguillon
n'était plus à l'avant-garde lorsqu'en 1652, elle montrait chez elle le
jeune Pascal et sa machine à calculer. Bientôt après, des cercles privés,
véritables petites académies qui rassemblent les hommes cultivés et
les curieux, font leur apparition: celui d'Habert de Montmort, maitre
des requêtes, protecteur de Gassendi, celui de Melchisedech Thévenot où l'on fait des dissections, celui de M. Salmon où J'on s'occupe
de physique, celui de Mathieu Geoffroy qui organise un laboratoire.
A l'hôtel de Condé, un pavillon est mis à la disposition d'un petit
groupe d'expérimentateurs. Le Journal des Savants commence à paraître
en I 665 et l'Académie des Sciences est créée en I 666.
C'étaient là aventures un peu spéciales. Mais les conférences
réapparurent. L'idée de Renaudot, reprise en I 655 sous le nom de
Palais précieux, eut peu de succès. Les organisateurs, peu sûrs d'eux,
promettaient des bals le lundi, des concerts le mardi, la comédie le
samedi, avec distribution de citrons doux et d'oranges de Portugal :
les femmes distinguées craignirent la cohue. Mais le sieur de Richesource, entrepreneur plus vigoureux, offrait la même année des
Conférences académiques et oratoires, suivies de travaux pratiques et de
débats dirigés, qui attirèrent un public fidèle dans lequel les femmes,
paraît-il, ne manquaient pas. Après lui, et plus sévères que lui sur
la qualité de leur enseignement, on vit à Paris, Lémery de Montpellier
qui traitait de chimie, aux conférences duquel assistait Condé et
dont un ouvrage de vulgarisation se vendait, parait-il, « comme un
ouvrage de galanterie ou de satire ,, Joseph Sauveur qui parlait de
physique et que Mme de La Sablière protégeait, Duverney, professeur
au Jardin du roi, qui familiarisait son auditoire avec l'anatomie. Tous
ces cours libres étaient fort suivis au témoignage des contemporains,
De l'Europe baroque à l'Europe classique 2!3
et les femmes,« entraînées par la mode», raconte Fontenelle, n'étaient
pas les moins assidues 27 •
La philosophie n'attirait pas moins que les sciences. Elle en était,
en ce temps-là, à peu près inséparable et elle avait les attraits de cc
qu'on appelait jadis à l'école communale une « leçon de choses ».
Elle détrompait des erreurs communes, elle donnait l'explication de
tout. Le prestige de Descartes était considérable. Il avait ses vulgarisateurs attitrés, Rohault, Louis de Lcsclache, plus tard Régis, conférenciers patentés par le maître pour distribuer sa doctrine ct que les
grands seigneurs se disputaient. Gassendi avait aussi ses disciples, et
M. de Launay, conseiller du roi et historiographe de France, est son
prophète. Il y avait de belles cartésiennes qui ne cachaient point leur
religion : Mme de Grignan est une des plus fanatiques, nous le savons
par Mme de Sévigné, mais on en connaît d'autres, Mlle de La Vigne,
si jolie et si douce, et qui fut la grande amie de Mlle Descartes, la
nièce du philosophe, Marie Dupré, nièce de l'écrivain Desmarets de
Saint-Sorlin, sérieuse et raisonnable. Il y a aussi des gassenclistes,
non moins décidées, et la plus connue est Mme de La Sablière, l'amie
de La Fontaine, qui réunit autour d'elle tout un cercle de voyageurs
ct de savants, mais aussi cette gracieuse et mélancolique Deshoulières, trop oubliée. Les moralistes même et les théologiens avaient
des lectrices passionnées. Et l'une des choses qui étonnent le plus les
hommes de notre temps, qui ne savent plus guère leur religion, c'est
assurément que tant de femmes se soient jetées avec passion clans la
querelle du jansénisme et que Mme de Sévigné ait pu lire Nicole et
l'indigeste Arnauld comme au temps de l'Action Française on lisait
Maurras ou Daudet.
Quel était le nombre de ces femmes« savantes >>ou du moins« instruites»? C'est ce qu'il est bien difficile de décider. Cette mode séduisit
à coup sûr un certain nombre de femmes de l'aristocratie et même de
la robe : les témoignages contemporains sur le public féminin des
conférences nous persuadent de cela. Mais le goût de s'instruire
toucha-t-il d'autres milieux? On retrouve là cette lacune perpétuelle
de l'histoire des mœurs, l'absence de dénombrements. Molière avait
trouvé des précieuses en province et elles n'ont guère laissé de traces
dans nos monographies. Les « femmes savantes » ont dû essaimer
comme elles. En revanche, l'enseignement féminin, selon ce qu'on
en sait, paraît avoir été inerte, nous ne le voyons s'éveiller que dans la
seconde partie de siècle.
Molière fut presque seul à protester vigoureusement avec ses
Femmes savantes. Les autres interventions furent plus nuancées. La
mode de la curiosité provoquait, en somme, moins d'hostilité que la
préciosité. C'est au début du règne de Louis XIII qu'on avait vu
quelques grincheux reprendre les plaisanteries antiféministes du
214 Histoire des Femmes
xv• siècle. Après 166o, on multiplie, au contraire, les ronds de jambe
devant les femmes. On dresse des palmarès de femmes savantes, on
publie des apologies plus ou moins gauches, on trouve même à la
fin du siècle un recueil des Dames illustres qui, avec plus de bonne
volonté que d'éclat, cherche à renouveler les panégyriques de Boccace
et de Brantôme. Bref, ce qu'on pourrait appeler la promotion culturelle des femmes ne suscite pas d'indignation et ne fait même pas
naître trop d'ironie. En 1673, le petit livre de Poulain de la Barre
De l'égalité des deux sexes peut même articuler les revendications du
féminisme sans soulever d'émotion 28• A la vérité, c'est que l'auteur,
prêtre défroqué, est obscur et sans autorité, el surtout, tout le monde
sent que la question n'est pas là.
Au contraire, les prises de position prudentes, nuancées, des esprits
sérieux nous font sentir quels changements avaient cu lieu dans l'opinion. C'est l'excès, l'affectation, le ridicule qu'on redoute : mais ces
mises en garde sont rarement une condamnation absolue. Balzac dit
rudement qu'il « aimerait mieux une femme qui a de la barbe, qu'une
femme qui fait la savante », mais il admet que les femmes puissent lire
les auteurs latins, si elles n'en font pas étalage. Mlle de Scudéry
pense sagement qu'une femme ne doit jamais être ennuyeuse, il ne
faut donc pas qu'elle soit « incommode par une suffisance impertinente ou par une stupidité ennuyeuse ». La Chétardie, trente ans plus
tard, veut surtout que les femmes aient du bon sens et il fait remarquer
que l'astronomie n'en donne pas toujours. La Bruyère regarde une
femme savante comme« une pièce de collection >l, qu'on montre aux
curieux, mais qui ne sert à rien. Fénelon veut que les femmes aient
« une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qu'inspire l'horreur du vice ''· On sent là un peu d'agacement, comme
dans la rigueur de Mme de Maintenon, qui ne veut pas de changement dans le programme de Saint-Cyr. Mais le principe n'est pas
attaqué en lui-même. Saint-Evremond ne cache pas qu'il préfère à
tout la conversation d'une femme spirituelle. Et Fleury, Rollin,
Fénelon lui-même, lorsqu'ils traitent de l'éducation des filles, n'excluent pas une extension prudente de leurs études, qu'ils préfèrent,
c'est leur principale préoccupation, au romanesque et à la frivolité.
Cette tolérance nouvelle que les écrivains et les gens du monde
enveloppaient de tant de précautions, elle devint très sensible à la
fin du siècle, lorsqu'éclata la querelle des Anciens et des Modernes.
Les femmes furent presque toutes partisans des « modernes », qui leur
rendirent la politesse en les défendant vigoureusement contre la mau·
vaise humeur de Boileau. Ce qui était nouveau dans l'affaire, ce
n'était pas qu'il y eût des écrivains" féministes », c'était surtout cette
révélation qu'il y avait désormais un " public féminin ». A la vérité,
on s'en doutait depuis L'Astrée et la Clélie. Mais ce« public féminin»
De l'Europe baroque à l'Europe classique 215
n'avait jamais encore pris la forme d'une << cabale n, il n'avait pas
montré sa force. On le reconnut à un autre signe : ce fut la carrière
de Fontenelle dont Je succès vint d'avoir compris qu'on pouvait être
savant sans être pour cela ennuyeux. Sa brillante carrière de
vulgarisateur était le triomphe des conférenciers mondains et la préface du xvm• siècle. Et elle faisait comprendre, beaucoup mieux que
toutes les permissions prudemment octroyées, quelle place importante
les femmes avaient conquise et quel rôle elles étaient appelées à jouer
dans la vie intellectuelle des siècles suivants.
L'ENVERS DE LA TAPISSERIE
Il faut avouer, toutefois, avec peine, que parmi tous ces progrès,
les femmes ne parvinrent pas toujours à contraindre les hommes au
respect. Les mines des précieuses, leur système de la dignité de la
femme ne furent pas pris au sérieux. Les manières restaient gaillarde
et même cavalières. Et dans ce siècle qui finit par des dehors si dignes,
les femmes pendant longtemps manquèrent étrangement de dignité.
Il ne faut pas tout prendre dans Tallemant des Réaux : mais enfin
il y a des traits qui ne sont pas de médisance à laquelle il se laissait
peut-être aller (moins qu'on ne l'a dit) mais qui sont simplement de
mœurs et qui sont pour nous bien étranges. En voici quelques-uns
d'abord qui montrent de quelle liberté on usait. Rappelons qu'Antoine de Courtin dans un Traité de civilité, dont les recommandations
prouvent que la tenue à table n'avait pas fait beaucoup de progrès
depuis le xv• siècle, stipule qu'en présence des dames, on doit avoir
soin de ne garder rien d'entr'ouvert « qui doit être clos pour l'honnêteté ». Malgré ce conseil, on prit longtemps quelque liberté à cet
égard. Furetière raconte qu'un genûll10mme donnant la main
à une dame, une envie soudaine Je prit dans la rue Dauphine. Sans
lâcher la main, il s'approche d'un mur et se soulage longuement.
Les gens riaient, mais ils avaient tort. Le duc de Brancas, donnant la
main à la reine dans les salons de Versailles, avait été surpris de la
même incommodité : il fit sur une tapisserie des Gobelins ce que
l'autre avait fait contre le mur, mais il lâcha la main de la reine qui
attendit qu'il eC1t fini"· Le gentilhomme qu'on avait donné pour
guide à Mm• de Chevreuse pendant sa première fuite ne s'embarrassa pas davantage. Ils chevauchaient côte à côte, elle était déguisée en cavalier. Son compagnon ne jugea pas à propos de descendre
et se soulagea vigoureusement par dessus J'encolure de son cheval,
entre les oreilles : il ne fit pas d'autre excuse que d'inviter le cavalier
inconnu à en faire autant 30• D'autres y mettaient de la malice, et ce
n'était pas sur une grand'route. Comment dire avec décence la plai-
216 Histoire des Femmes
santerie à laquelle se livra le séduisant comte de Guiche? C'était au
cercle de la reine où tout le monde se tient debout. « Le comte sentit,
écrit l'indiscret rapporteur, que la main d'une dame, son amie, était
occupée dans un endroit qu'il convient de taire par modestie et qu'il
couvrait de son chapeau 31• " La dame regardant ailleurs, le comte
trouva très amusant de lever son chapeau. Le narrateur ajoute qu'il
faisait chaque jour de pareilles trahisons aux femmes qui les lui
pardonnaient généreusement. Un autre passait au château de
Saint-Germain devant la chambre où était logée Mme de Brégy.
La porte était entr'ouverte ct la dame, le derrière en l'air, attendait
un lavement. Le promeneur entra doucement, donna le lavement,
reposa la seringue et alla aussitôt raconter le bon tour au cercle du roi
qui rit beaucoup 32 •
Il ne faut pas s'étonner de tout cela. Tout comme les grands seigneurs gaillards du xv1• siècle, Combalet qui fut le premier mari de
la duchesse d'Aiguillon, appelait son valet de chambre pour qu'il
fût témoin de ses satisfactions 33• Les laquais qui attendaient leurs
maîtresses aux portes des Tuileries trouvaient plaisant de relever la
jupe, << et même la chemise>>, ajoute le conteur, à des dames qui sortaient du jardin, bien qu'elles fussent accompagnées 34• Lauzun
n'hésitait pas à se cacher sous le lit où Louis XIV et Mme de Montespan prenaient leurs ébats.
Les femmes elles-mêmes ne se ménageaient guère sur la pudeur.
On croit être encore avec les contemporains peu façonniers de Brantôme quand la comtesse de la Suze, en présence de ses femmes,
s'arrangea avec son rideau de manière que son amant pût la voir
toute nue dans son lit 35• La belle duchesse de Montbazon, fort cavalière sur la vertu, veut faire enrager une rivale : elle n'imagine rien
moins que d'obtenir du comte de Soissons, objet de la dispute, qu'il
rajuste ostensiblement ses chausses, comme après besogne faite, au
moment où des dames entrent dans son salon 36• On rapporte de
Bassompierre des dialogues fort raides avec Marie de Médicis, mais
ce ton n'était pas proscrit non plus à la cour de Louis XIV. Au
moment de sa liaison avec Mlle de Fontanges, une dame de la cour
n'hésita pas à réciter devant le roi et sa maîtresse une énigme en
forme de sonnet dont le sens était fort clair ct le mol fort grossier 37•
Mme de Gondran, fille de Bigot de la Hon ville, contrôleur des gabelles,
parente de Tallemant des Réaux, écrivait des couplets bien plus
lestes encore sur un avocat de ses amis. La même n'hésitait pas non
plus à changer de chemise, ayant chaud, devant un homme qu'elle
n'avait jamais vu. Tallemant raconte en outre qu'elle buvait avec
quelques commères ct que toutes les quatre vomissaient comme des
soldats ivres 38•
Cette ivrognesse n'est pas une exception, il y en eut bien d'autres.
De l'Europe baroque à l'Europe classique
Le vin donnait aux femmes des idées drôles. Une Mme de Chambré,
d'une famille de robe, ayant bien dîné et perdu son argent au jeu
offrait son dernier quart d'écu « à celuy de tous les jeunes gens qui
estaient qui aurait le plus beau cû "· Aussitôt, ajoute Tallemant, les
voilà tous chausses bas 39• Les plus grandes princesses n'étaient pas à
l'abri de ces familiarités. C'est à la princesse de Condé, femme elu
grand Condé, que le chevalier de Roquelaure, la trouvant un jour
avec les bras clans son lit, adressait publiquement cette galante gaillardise : "J c pense, Madame, que vous vous congratulez 40• " Tallemant, Bussy-Rabutin sont pleins d'anecdotes de ce genre qui font
présumer qu'en dépit du décorum de Versailles, le ton n'avait pas
beaucoup changé depuis le temps de Brantôme.
A la vérité, la gaillardise et les amours à la hussarde agrémentent
l'histoire de la cour d'un bout à l'autre du siècle. On était encore
sous le règne d'Henri IV lorsque M. de Bellegarde obtint très cavalièrement les faveurs de M11• de Guise, qui devint ensuite princesse
de Conti, dans la chambre même où sa mère faisait la sieste et
en présence d'une suivante. La belle ayant fait << ouf>> en un instant
fort scabreux, la suivante répondit avec sang-froid que mademoiselle
s'était piquée en travaillant 41 • Mais nous sommes sous la Fronde
lorsque Monsieur le Prince (c'est le grand Condé) revenant ivre de
Saint-Cloud ct rencontrant dans le bois de Boulogne une huguenote
assez propre dont le carrosse avait versé, ne trouva rien de plus simple
que de l'emmener clans les fourrés, tandis que les gentilshommes de
sa suite se partageaient les autres voyageuses"· On jugera bien
normal après cela cc mot elu maréchal d'Estrées qui troussait une
demoiselle de compagnie dans un salon oii il attendait ct qu'on surprit dans cette occupation : << Dame! vous m'avez laissé seul avec
mademoiselle : je ne la connais point, je ne savais que lui dire 43 >> .
On voit que les femmes, en ce temps-là, couraient hasard facilement. Une duchesse de Rohan, de vertu peu farouche, n'y échappa
point, paraît-il et ne s'en vanta guère. Elle était en partie carrée à
Gentilly et s'était abritée dans une grotte. Des étudiants passèrent
qui la prirent pour une gourgandine. Le grand seigneur qui s'ébattait,
avec elle eut beau s'époumonner, il fallut, comme elit Tallemant
" passer par les piques "· Cependant la fille de cette duchesse, celle
qui plus tard devait épouser Chabot, ne s'ennuyait pas au logis. A
douze ans, elle avait déjà un amant, qui était Ruvigny, un des gentilshommes de la maison. Lorsque plus tard, Chabot voulut le prendre de haut, Ruvigny les entraîna tous les deux dans l'embrasure
d'une fenêtre et dit tranquillement au galant : « Monsieur, ayez ce
que vous pourrez, n1aîs vous n'aurez que n1on reste : et vous savez
bien, Mademoiselle, que j'ai couché avec vous entre deux draps 44 " ·
Ces indiscrétions étaient courantes à cette époque et même un élé-
218 Histoire des Femmes
gant cavalier eût été fort étonné qu'on le priât de ne rien publier.
Les brutalités des sanctions conjugales, en revanche, furent longtemps aussi arbitraires qu'au xv1e siècle. Le comte de Vertus, sous le
règne d'Henri IV, surprit une correspondance de sa femme avec un
amant dans laquelle il était question de l'assassiner. Il convoque
l'amant et le fait percer de coups d'épée. Sa femme dut assister au
spectacle et passer sur le corps qui barrait la porte. Il est vrai que le
comte de Vertus était de maison souveraine, étant bâtard des ducs de
Bretagne. Mais, un peu plus tard, en 1616, le baron de La TourRéniez, surprenant sa femme avec un amant, les fit tuer l'un et l'autre
par ses valets. La femme couchée sous le lit, hurlant, avec une petite
de trois ans dans les bras, eut les doigts coupés par les épées en se
défendant. Le mari obtint son absolution sans difficultés 45•
Ces exécutions punitives étaient même parfois une obligation. La
mère du jeune marquis de Ruffec, bonne maison d'Angoumois, étant
veuve, se consolait avec son beau-frère, abbé. Le roi Louis XIII dit
à Ruffec qu'il n'oserait pas se débarrasser de son abbé comme lui
s'était défait du maréchal d'Ancre. Le jeune homme eut honte de
sa patience, loua des tueurs et fit étouffer son oncle, l'abbé, avec une
serviette. Encore au début du règne de Louis XIV, vers 1645, le
comte de Grammont, gouverneur de Béarn, soupçonnant sa femme,
la fit très bien enfermer dans une vieille tour pour lui prouver l'étendue de son pouvoir : il avait oublié de lui dire que le plancher était
défoncé en un endroit qui donnait sur une oubliette, elle y tomba,
s'y cassa la jambe et en mourut 46• Vers le même temps, Castelmoron,
fils elu maréchal de La Force, fut moins heureux. Il enferma sa femme
lui aussi << dans un vieux château à chats~huants ». Elle ne voulait
prendre que de l'eau et des œufs à la coque par crainte elu poison.
On décida de miner la pièce où elle se tenait pour s'en débarrasser.
Elle échappa à l'explosion par chance. Le mari, bon huguenot, crut
à un miracle et la délivra " . Elle avait été condamnée par un conseil
de famille, comme dans les maisons princières d'Italie au xv• siècle.
Ces vengeances n'étaient pas réservées aux grands. Un seigneur
impertinent ayant violé sa femme, un paysan le tua chez lui d'un
coup d'arquebuse à travers une fenêtre. Il s'enfuit, mais on n'informa
pas ... C'était sous le règne de Louis XIII. Les femmes de ce temps-là,
à vrai dire, n'étaient pas moins décidées. On ne recevait pas leurs
plaintes en adultère et même on se moquait d'elles si elles en gémissaient. Mais elles vidaient très bien leurs querelles. La fille de Priezac,
académicien, jalouse d'une rivale, la fit prendre par ses gens et lui
fit couper le nez. Tallemant note en cet endroit que la chose n'était
pas nouvelle et qu'une fille ou nièce de Montaigne en avait fait
autant à Bordeaux 49 • La femme de Vervins, premier maitre d'hôtel
du roi Louis XIII, se croyant offensée, se mit à la tête de ses gens et,
De l'Europe baroque à l'Europe classique 219
hallebarde en mains, alla assiéger la maison de son ennemie. Il fallut
l'intervention de la reine pour la calmer 50•
Ces belles manières ne cessèrent pas tout à coup au moment où
rayonna la splendeur du Roi-Soleil. Souvenez-vous de Lauzun
donnant la main à Mme de Montespan au milieu de la haie des courtisans, après avoir surpris sa conversation au lit avec le Roi dans
laquelle elle l'avait desservi, et lui disant tout bas, tout en la conduisant <t qu'elle était une menteuse, une friponne, une putain à chiens >> ,
tandis que Mme de Montespan souriait à la ronde comme si elle
n'entendait rien. C'est aussi des belles années du règne que date
l'anecdote racontée par la Palatine sur la marquise de Richelieu qui
alla se coucher dans le lit du dauphin un peu avant qu'il n'entrât
dans sa chambre. Le dauphin profita de la bonne fortune et, le lendemain matin, ilia contait naturellement à tout le monde. C'est encore
la Palatine qui écrivait tranquillement : « La femme de mon fils est
une dégoûtante créature : elle s'enivre comme un sonneur, trois ou
quatre fois la semaine 51 • " Ce n'était pas là une exception scandaleuse. La duchesse de Lorges (elle était parente de Saint-Simon),
pendant sa dernière grossesse, rentrait toutes les nuits ivre-morte et
couchée en travers de son carrosse, répondant pour toute excuse
qu'elle s'était beaucoup amusée 52 •
Le roi fermait les yeux sur beaucoup de choses qu'il savait, étant
friand des potins de la cour et même de ceux des bourgeois de Paris
qu'il trouvait dans les rapports quotidiens du lieutenant de police
d'Argenson. Mais le scandale était parfois si public qu'il fallait faire
des exemples. Il y en eut de grands. Mlle de Soissons, fille d'un prince
du sang, fut chassée elu royaume pour sa conduite débauchée. Mlle de
Carignan, apparentée à la maison souveraine de Savoie, dut être expédiée clans un couvent pour avoir été publiquement la maîtresse d' un
homme marié 53• La marquise de Richelieu, déjà nommée, fut trouvée
un peu trop voyante, elle aussi, et enfermée clans une retraite d'où on
la laissa s'enfuir. Mme de Montmorency fut transbordée de couvent
en couvent à la demande de son mari qui ne voulait plus la voir en
circulation 54 • Le roi refuse le bâton de Maréchal au duc de Choiseul
qui s'obstine à ne pas se séparer de sa femme dont la conduite est
scandaleuse. Mais à la fin de sa vie, il feint d'ignorer l'ivrognerie
et les amants de la duchesse de Bourbon, sa bâtarde, les aventures de
Mme de Nassau, de la famille de Nesle, avec des palefreniers, et les
« ballets roses " organisés par la marquise de Marival. Le bois de
Boulogne, lieu encore fort sauvage, remplaçait avantageusement les
grottes de Gentilly au profit des grandes dames qui voulaient des
aventures un peu pimentées. On faisait des couplets en 1695 sur ces
« mariages elu bois de Boulogne ''· Et tout cela se passait pendant
cette période du règne où l'on voyait toute la cour assister si scrupu-
220 Histoire des Femmes
leusement à la messe du roi, sous la houlette de Mme de Maintenon.
L'affaire des poisons, avec les effrayantes compromissions qu'elle
avait découvertes, avait montré vingt ans plus tôt la fragilité des
apparences décoratives dans lesquelles le siècle se complaisait.
LE (( TON >> DE VERSAILLES : LA DOMESTICATION
Les femmes qui faisaient partie de la cour ou simplement celles
qui approchaient des puissants du jour n'en étaient pas moins devenues des personnages. La monarchie absolue avait fait naître un
esprit de soumission et de conformisme. Tout ce qui compte est
rassemblé à Versailles et il importe avant tout d'approcher le Roi,
d'en recevoir des grâces, et, par conséquent, d'arranger les intrigues
lilliputiennes propres à amener ces deux résultats. Toutes les circonstances sont donc réunies pour que la puissance des femmes s'étende
et s'établisse fortement.
A la fin du règne, divers changements mineurs renforcèrent encore
l'autorité des femmes. D'abord, l'absence des maris avait assuré leur
liberté. Les campagnes interminables séparent les ménages et retiennent les maris pendant une partie de l'année dans les armées du roi.
La cour est, à certains moments, une ruche de femmes qui attend les
nouvelles, on renonce même à s'y amuser. Puis, la présence continuelle à Versailles imposait une vie d'oisiveté, de bavardages, d'ostentation et aussi d'affairisme et d'intrigues pour laquelle les femmes ont
des sens particuliers. Les conditions même de la vie privée efféminaient et corrompaient. Il n'y avait plus de vie de famille dans la
noblesse de cour, plus d'autorité paternelle que de façade. La plupart
des grandes familles étaient ruinées par la représentation, vivaient
d'expédients, multipliaient les dettes : le jeu engloutissait des fortunes
ou sauvait par miracle, il démoralisait. L'argent règne, il est déjà
la seule clistinction solide : l'impertinence des grands ne parvient pas
à étouffer cette évidence. La faveur du roi elle-même n'est un bonheur
que si elle est monnayée.
Le ton même et les manières changent dans les dernières années
du règne. Les petits soupers du Temple chez les Vendôme, les distractions indiscrètes des bâtardes et de quelques autres grandes dames
démentent l'austérité solennelle de la cour. On sent que les apparences
elles-mêmes perdent chaque jour du terrain et que la liberté des
femmes s'établit peu à peu dans les mœurs, au moins sous la forme
de la désinvolture. « Depuis huit ou dix ans, écrit un correspondant
de Bayle en 1 6g6, il y a bien des choses de changées ... Il semble que les
femmes aient oublié qu'elles sont d'un autre sexe que les hommes,
tant elles cherchent à en prendre les manières ... On vit avec elles sans
De l'Europe baroque à l'Europe classique 221
façon comme d'ami à ami 55 • >> Cette <<camaraderie>> qui contraste si
fort avec les mines dévotes se traduit par des changements bien suggestifs. Les femmes cessent d'être accompagnées de suivantes et de
chaperons, elles sortent seules avec les hommes. Elles ont remplacé
leurs femmes de chambre ou le « petit garçon, petit laquais " des
comédies de Molière par de beaux gaillards nommés valets de chambre
dont la familiarité les incommode peu. Elles n'exigent plus la galanterie cérémonieuse d'autrefois, il faut les traiter comme on traite des
amis : elles paient leur part quand on sort, quand on joue, quand
on organise quelque fête, boivent des liqueurs avec les hommes, prisent comme eux. L'amour même a changé de style. On a désormais
avec les hommes des « amitiés débauchées "• ingénieuse collaboration,
t< mais cela ne va point à la passion >> .
C'est déjà le xvm• siècle qui pointe. Mais il s'annonce encore d'une
autre manière ct bien inattendue : par une extrême timidité sur tout
ce qui porte atteinte à la liberté individuelle, qui entraîne l'abandon
des procédures expéditives et des menaces de toutes sortes par lesquelles la fantaisie des femmes se trouvait encore bridée. C'est ce que
montrent bien à la fin du règne les rapports ct notes d'Argenson,
qui nous révèlent les perplexités du lieutenant de police et les réactions
du roi. On n'accorde plus les lettres de cachet qu'avec parcimonie
et après enquête. Les parents sont invités à s'expliquer, les enfants
qu'on veut contraindre peuvent se défendre. Ces règles ne sont pas
seulement opposées aux familles de la noblesse. La petite bourgeoisie
et le peuple sont protégés par la même jurisprudence et le roi refuse
de faire enfermer par lettre de cachet la maîtresse d'un huissier qui
vit en concubinage avec lui, l'accusation lui paraissant insuffisante.
Quand on obtient une mesure d'éloignement, il arrive souvent que
les femmes qui sont confiées à un couvent s'en évadent avec facilité :
les supérieures refusent de faire le métier de geôlières ct se débarrassent volontiers de leurs pensionnaires, certains couvents irrégulièrement établis ne sont en fait que de discrètes pensions de famille. Les
femmes contre lesquelles une famille demande une mesure d'internement peuvent se soustraire à cette sanction en trouvant un homme
qui offre de les épouser ou simplement si elles ont un procès devant
quelque cour qui exige des soins. Dans les deux cas, l'élargissement
est de droit. Le Parlement n'autorise même plus J'expulsion automatique des prostituées lorsqu'elles reçoivent dans un local loué : il
exige une plainte collective signée des co-locataires. Du reste, l'Hôpital
général et la Salpêtrière, fondés pour détenir les femmes de mauvaise
vie, sont tellement remplis qu'ils peuvent difficilement recevoir de
nouvelles pensionnaires : il est vrai qu'on garde parfois des années
sans examen celles qui ont été enfermées.
Aussi n'entend-on plus parler de ces fières expéditions punitives
222 Histoire des Femmes
que les maris faisaient sous Louis XIII en compagnie de quelques
estafiers : pas davantage de prisons où languissent de tendres victimes.
Au contraire, les maris irrités, la mine assez déconfite, voient filer à
leur barbe les femmes et filles qu'ils convient à la pénitence sous les
grilles des nonnains. M. de Montmorency, après une course à travers
les monastères de France, n'arrive pas à faire interner sa femme; la
marquise de Richelieu disparaît un beau soir du couvent des Filles
anglaises que le roi lui avait assigné, elle s'enfuit à l'étranger, et le
lieutenant de police assiste, impuissant, aux manifestations tapageuses
par lesquelles Mlle de La Ferté réclamait son cocher dont elle était
éperdument éprise et que Pontchartrain avait toutefois prudemment
mis au frais à Bicêtre. On était bien loin en cette fin de siècle de ces
empoignades rudes et cavalières auxquelles au temps de Louis XIII
donnaient lieu les passions. L'arbitraire des grands n'avait pas survécu
non plus au triomphe de la centralisation et du conformisme. Comme
les mœurs ne se sont pas améliorées, ce sont les femmes qui ont finalement les bénéfices de la domestication des hommes. Richelieu ne
croyait pas sans doute avoir travaillé pour elles. A la fin du règne
de Louis XIV, elles sont proprettes et gaillardes, elles ont habitué
les hommes à convenir de quelques égards et elles ont gagné en liberté,
elles font ce qu'elles veulent puisque c'est l'air du temps, on n'est
même pas sûr qu'elles s'en cachent : la trique est tombée des mains
de leurs maîtres et elles abordent avec une notable assurance ce
xvrue siècle qui va être le siècle de leur toute-puissance.
L'ANGLETERRE DE SAMUEL PEPYS
En Angleterre, la même évolution se produisit, avec des moyens
tout différents.
La vigoureuse Angleterre de l'époque des Stuarts n'était pas aussi
pénétrée qu'on pourrait le croire de l'esprit puritain. Pour une fois
nous apercevons le dessous des cartes grâce au Journal de Samuel
Pepys, haut fonctionnaire peu recommandable. On y voit que les
femmes et les filles de la petite bourgeoisie et même de la grande
étaient faciles, que le baiser sur la bouche était toujours en vigueur,
que le langage était salé et n'excluait pas les sujets les plus crus. Les
enh·emetteuses existaient toujours. Elles sont aussi ingénieuses qu'actives *. Les femmes sont pourchassées à la promenade quand elles
sont seules, dans un lieu aussi public que Fox-Hall. Les jeunes élégants ont des fantaisies : ils soupent joyeusement au Vaux-Hall et
* L'une d'entre elles, fort connue et élégante, s'évanouissait devant la boutique d'une modiste qu'elle voulait séduire pour le compte d'un lord de ses amis : on la
secourut, on se revit et l'affaire fut menée à bonne fin.
De l'Europe baroque à l'Europe classique 223
ensuite ils organisent des bals où l'on danse nu 56• Les scandales
étaient fréquents, la vie des princes et celle des femmes de la cour
étaient d'un mauvais exemple.
L'ari~tocratie n'avait pas le monopole des libertés audacieuses. Pepys
est entreprenant et heureux auprès de toute une population féminine
qu'il emprunte généralement à la petite bourgeoisie. Des rencontres
moins sélectives sont également significatives. Pepys au sermon
s'occupe en caressant la main et la taille d'une voisine cc au maintien
modeste ». Il est repoussé, mais passe courageusement à une autre
qui se trouve être une chrétienne d'un caractère accommodant. Dans
le peuple et chez les domestiques, ses affaires sont tout aussi promptes.
La petite Poaker qui est à peine adolescente a déjà attrapé la vérole 57•
Les aventures ancillaires de Pepys ont un dénouement rapide et ses
offensives sur les femmes de ses subalternes sont rarement sans résultats.
Les maisons accueillantes des faubourgs étaient toujours aussi
prospères, bien que périodiquement les vertueux apprentis de la City
fissent contre elles de sévères expéditions punitives. La pègre ne craignait rien de ces initiatives, car elle était bien organisée, ayant ses
repaires, ses règles, sa hiérarchie et ses chefs. L'un d'eux, le fameux
Jonathan Wild fut si célèbre que Daniel de Foe et Fielding sc donnèrent la peine l'un et l'autre de raconter son histoire. On aurait pu
se passer, toutefois, de ces établissements : car les tavernes étaient si
sombres qu'on y pouvait prendre avec de commodes servantes les
plus extrêmes privautés.
L'impudeur des conversations et des manières n'est pas moins
surprenante. Pepys se dispute avec sa femme, lui tire le nez, la bat,
c'était l'usage, et l'appelle «putain »très énergiquement. Pepys invite
des femmes de collègues : on mange bien, on boit sec, et il a avec elles
une longue conversation sur les meilleures méthodes à employer pour
avoir des enfants 68• Lady Sandwich, femme du supérieur ct patron
de Pcpys, lord Sandwich, amiral et ministre, est invitée un jour dans
le ménage Pepys. Le maître de maison se précipite, accourt dans la
salle à manger. Lady Sandwich était assise, elle devient toute rouge :
«Je m'aperçois, dit Pepys, qu'elle était en train de faire quelque chose
sur le pot. »Vous croyez que Pepys se retira : pas du tout, il se met à
parler, « mais sans agrément, ajoute-t-il, tant j'avais de pitié pour
Milady 59• » Ce genre de situation n'était pas exceptionnel. Aux
bains d'Epsom, l'eau est laxative. On en boit deux grands pots. Et
ensuite Pepys s'amuse beaucoup à« voir chacun retrousser ses basques,
l'un ici, l'autre là, derrière les buissons, et les femmes de même de
leur côté 60 ».
La propreté britannique n'était pas plus en honneur que la pudeur
britannique. L'eau est amenée dans quelques maisons, mais la plupart
des habitants doivent l'acheter et n'en font pas une consommation
224 Histoire des Femmes
excessive. Il existe une salle de bains au palais du roi, et la reine
Elisabeth se baignait une fois par mois 61• On en trouve une autre à
Chatsworth chez le duc de Devonshire et l'on signale à Londres
quelques « étuves ,, endroits peu recommandables comme d'habitude.
Mais Pepys, qui enregistre si minutieusement les détails les plus
intimes, ne mentionne chez lui aucune salle de bains : il ne parle non
plus d'aucun bain, sous aucune forme, à l'exception d'une seule fois
où sa femme se rend au bain public, à son grand étonnement, en
raison de sa profonde saleté. Les cabinets particuliers destinés à éviter
la mésaventure de lady Sandwich font timidement leur apparition.
Pepys devenu riche en fait construire un dans sa maison à l'imitation
des grands seigneurs. Mais à Oxford, on trouvait des déjections dans
les cheminées, dans les études, dans les caves et en général dans tous
les endroits peu éclairés 62•
La propreté corporelle se ressentait de ces lacunes. Un jour, Pepys
se gratte : on visite sa chemise, on lui trouve vingt poux, petits
et grands, sans compter ceux qu'il a sur la tête 63• Or, Pepys est haut
fonctionnaire, voit le roi, dîne avec les ministres, il est riche et sa
femme est j eune et jolie. Au théâtre, une femme élégante crache sur
Pepys. Un autre jour, on fait des feux de joie pour la fête du roi :
Pepys se mêle à la foule, boit avec ces inconnus et s'étonne de voir
les femmes se griser complètement.
Il n'est pas moins étrange de noter l'ignorance qui règne dans ce
milieu proche de la haute société. Pepys, qui a un emploi important
dans l'administration de la marine, apprend sa table de multiplication
à trente ans. Quant à sa charmante femme, qui est un peu plus jeune
que lui, elle est au-dessous de ce degré d 'instruction élémentaire. Pepys
doit lui apprendre patiemment à compter. Il constate avec satisfaction qu' « elle arrive maintenant à faire des additions, des soustractions, des multiplications "· On laisse les divisions pour la prochaine
fois, con1me un exercice difficile 64.
PROGRÈS DU CONFOR~flSME ET DE L'ENNUI
Le conformisme s'installa au tournant du siècle, avec le thé et le
tabac. Trente ans après Pepys, le cadre de la vie anglaise avait déjà
beaucoup changé. En 166o, Pepys note qu'il boit du thé pour lft première fois : c'est une boisson chinoise, explique-t-il entre parenthèses.
Il a personnellement beaucoup de vices, mais il ne fume pas : il a vu
des gens fumer, cela lui paraît étrange. Sa femme commence à demander des robes de taffetas, mais lui-même s'habille de drap et de
velours. A la fin du siècle, les importations de la Compagnie des Indes
ont rendu familiers à tous les vêtements de soie, le tabac, le thé qui
Scènes de la vie galante, au XVJJJe siècle : la toilette, la petite loge, fa sortie de l'Opéra et le souper fin, gravures de Moreau le Jeune ( B.N. Giraudon).
Scène de chambre. Gravure du XV/Ile siècle, Moreau le Jeune ( B.N. Giraudon).
De l'Europe baroque à l'Europe classique 225
gagne du terrain progressivement. « Au temps de la reine Anne,
constate G. M. Trevelyan, le commerce avec les Indes Orientales
avait matériellement changé la boisson, les rapports sociaux, les
vêtements, le goût. >>
Les dividendes élevés du commerce des Indes ont, en effet, modifié
l'utilisation des fortunes. On continue à placer son argent en terres,
mais par snobisme : on le place mieux, en réalité, en opérations commerciales ou en actions des compagnies chartées. L'argent circule
davantage et sous des formes nouvelles : les orfèvres de Lombard
Street font la banque, reçoivent des comptes. Le grand capitalisme
naît et, avec lui, les fortunes créées par la spéculation et la classe
sociale des nouveaux riches, toujours plus portée que l'ancienne
noblesse à l'imitation et au snobisme.
Parallèlement, le puritanisme a trouvé des formes d'infiltration
plus efficaces que les méthodes rébarbatives des« Saints"· Les quakers
se multiplient à la suite des idées nouvelles mises en circulation par
George Fox. Mais, résultat plus important que l'existence des quakers
qui restent des excentriques, la prédication de George Fox répand
dans l'opinion cette maxime simple et de profond retentissement
que les qualités chrétiennes importent plus que la simple profession
du dogme. Des sociétés se créent, protégées par la lùérarclùe de la
High Church officielle, pour encourager les particuliers à conformer
leur vie privée aux commandements de l'Église. Ces « Sociétés religieuses " recommandent la vie familiale chrétienne. Elles sont recrutées parmi « les gens sérieux " auxquels le développement du crédit
et la prospérité du commerce donnent progressivement plus de poids.
Elles sont influentes à la campagne, dans les familles de squires modestes qui s'ennuient dans leur gentilhommière : les femmes trouvent
une occupation dans les bonnes œuvres, les visites aux pauvres, l'enseignement du catéchisme. Une sorte de « rousseauisme J) spontané se
répand dans la vie de campagne un demi-siècle avant Jean-Jacques.
Des « sociétés pour la réforme des manières », dont les confidences
de Pepys montrent suffisamment la nécessité, prêchent la sobriété,
la continence, les promenades à pied et prônent les vertus du thé
aux dépens de la bière.
Ce ne fut pas sans résistances. Le peuple regimba, il aimait la bière,
était peu convaincu des bienfaits de la continence ct accusait les zélés
sociétaires de délation. La propagande de ceux-ci fut souvent mal
accueillie, l'un d'eux fut même assommé : les magistrats étaient réticents, le clergé lui-même n'était pas unanime. Néanmoins, l'action
fut profonde à la longue. Le sinistre « dimanche anglais >> fit bientôt
son apparition. En 1710, un voyageur allemand qui traversait l'Angleterre faisait ce piteux compte rendu : « Passé l'après-midi à SaintJames's Park pour voir la foule. Aucune autre distraction n'est
Histoire des Femmes
autorisée le dimanche dont le repos n'est observé nulle part aussi
strictement. Non seulement tout jeu est interdit et les lieux
publics sont fermés, mais même peu de bateaux et de voitures de
louage peuvent circuler. Notre hôtesse ne permettait même pas
aux étrangers de jouer de la viole de gambe et de la flûte de peur
d'être punie 65 • >>
L'ordre moral du temps de la reine Anne était renforcé encore par
l'air de conformisme qui soufflait du continent. Les bonnes manières
mondaines dont le code avait été élaboré par la cour de Versailles
étaient regardées comme un modèle. Il faut dire toutefois que
Louis XIV ne joua pas le premier rôle dans l'instauration des bonnes
manières de la société anglaise. Cette œuvre importante fut réalisée
pour la plus grande part par un particulier dont l'influence fut
éminente et l'autorité incontestée : il s'agit de Beau Nash, le premier en date de ces « élégants »de style britannique, dont le prestige
fut parfois un peu encombrant. Beau Nash régnait sur la station
balnéaire de Bath où la haute société anglaise allait passer l'été. Beau
Nash trouvait Pepys mal élevé. Il n'appréciait pas non plus que le
goût du tabac se fût si vite répandu qu'on voyait les femmes fumer
aussi librement que les hommes. Il eut l'idée géniale de s'appuyer
sur le snobisme des Anglais, en persuadant les habitués de Bath que la
distinction des manières creuserait un abîme entre eux et le commun
et qu'on les reconnaîtrait ainsi du premier coup. Il imposa un code
rigoureux de « respect aux dames », proscrivit comme indécents les
attouchements que Pepys regardait comme des habitudes innocentes,
se déclara l'adversaire de ce baiser sur la bouche qui amusait tant
Érasme et interdit de fumer dans les salons publics de Bath pour ne
pas incommoder les dames. Il défendit encore bien d'autres choses,
comme de porter l'épée dans les salles de jeu, où elle était en effet un
accessoire dangereux, d'assister au bal en bottes, liberté qui devint grossière, d'avoir des conversations inconvenantes ou tonitruantes, etc. Bref,
on peut dire que Beau Nash contribua très efficacement, comme
Louis XIV, à l'émasculation du genre humain : et, sans doute, y eut-il
plus de mérite que le Roi-Soleil puisqu'il n'était qu'un particulier. Son
influence fut peut-être même plus effective, dans la mesure où l'hypocrisie
britannique devint plus tard un élément capital de la vie sociale 66•
L'atonie générale de la vie bourgeoise favorisa, il faut l'avouer, cet
ensemble de tendances nouvelles. La cour peu édifiante des Stuarts
avait disparu après la révolution de x688. La reine Anne n'aimait
pas Londres, elle avait supprimé toute vie de cour et vivait le plus
souvent invisible dans ses châteaux des environs, entourée de ses favorites, et buvant du brandy qu'elle baptisait « cold tea ». Le palais de
Buckingham n'était plus qu'une demeure privée. La vie mondaine,
d'autre part, avait été gravement atteinte par une invention nouvelle,
De l'Europe baroque à l'Europe classique 227
l'apparition des CojJee House, où les hommes se réunissaient pour faire
connaissance avec les breuvages du siècle, le café, le tay, le chocolat
et quelques autres.
Les femmes n'improvisèrent plus, comme au début du siècle, des
réunions où l'on chantait et dansait au petit bonheur. Le decorum avait
envahi la vie. Les grandes distractions féminines étaient la promenade en carrosse ou en chaise, au Mail où l'on se fait admirer des
«Beaux», la saison à Epsom ou à Bath, presque aussi compassée, avec
d'autres « Beaux » et sous la férule de Nash. L'ignorance des femmes
aggravait le vide de cette vie. Non seulement elles ne savaient plus le
grec comme au temps d'Elisabeth et de Jane Gray, mais on aurait
trouvé malséant qu'une fille sache le latin. On rencontrait de temps
en temps des «bas-bleus »qui passaient pour des excentriques. Pepys
avait été très intéressé par la duchesse de Newcastle qui se promenait
dans une sorte de corbillard. Plus tard, il y eut lady Wortley Montagu, moins pittoresque. D'une façon générale, à la fin du siècle,
l'ignorance la plus complète était du meilleur ton. Quelques femmes
trouvaient élégant de lire les poètes italiens. Mais la plupart se conformaient à la description que donnait Swift, lorsqu'il constatait que
« pas une femme de gentilhomme sur mille n'était suffisamment
instruite pour lire sa langue maternelle ou pour juger des livres les
plus faciles rédigés dans cette langue. » Certaines montaient à cheval
et devenaient des cavalières intrépides, comme cette Diana Vernon
que Walter Scott décrivit plus tard dans son roman de Rob Roy. Les
squires permettaient cette distraction qui n'obligeait pas à l'achat
d'un carrosse, ustensile inutile à leurs occupations habituelles, la
chasse et l'ivrognerie. On passait l'hiver à Londres pour produire les
filles sur le marché matrimonial annuel, on revenait aussitôt que
possible à la campagne pour y faire des économies. Les femmes
n'avaient même plus pour se distraire la grande variété des fabrications domestiques qui étaient l'occupation d'une maîtresse de
maison au début du siècle. On pouvait acheter maintenant tous ces
produits sans difficulté chez les marchands. La plupart des femmes
se résignèrent à la préparation des conserves. Ce fut une grande
époque pour les confitures.
Une ennuyeuse atmosphère de bienséance et de vertu s'installait
sournoisement sur l'Angleterre. La relève des grands seigneurs par
les grands marchands n'avaient pas eu sur la vie des femmes des
effets bénéfiques. Les premiers caractères d'une société capitaliste
commençaient d'autre part à être sensibles dans la vie des classes
populaires.
Histoire des Femmes
TRISTES CONSÉQUENCES DE LA PROSPÉRITÉ
La fabrication de la soie qui, cent ans plus tôt, se trouvait entre
les mains de corporations féminines qui distribuaient des tâches aux
familles, était devenue au xvu• siècle, par suite de la concurrence,
une forme désordonnée et élémentaire du capitalisme qui reposait
sur l'exploitation des pauvres. Un édit de 1622 interdit finalement
l'accès de la maîtrise aux femmes dans la soierie. Le filage était exécuté par des femmes à leur domicile, mais les salaires étaient devenus
extrêmement faibles •. Jacques I•r avait fait planter 10 ooo mûriers
en Angleterre pour que les femmes puissent avoir constamment des
possibilités d'emploi. Mais les importations de la Compagnie des
Indes détruisirent l'effet de ces dispositions et la crise du marché
de la soie au xvn• siècle créa une masse permanente de 40 ooo à
50 ooo chômeuses.
Le marché de la laine était mieux défendu. Les salaires étaient
moins bas et certaines femmes pouvaient encore s'établir à leur
compte et devenir les sous-traitantes de collecteurs plus importants.
Mais les crises du marché de la laine étaient toujours dramatiques,
car les foyers pauvres en supportaient tout le poids. En outre, les
conditions de ce travail à domicile entraînaient de plus en plus la
participation des enfants et cette singulière collaboration devint une
des caractéristiques de la vie rurale anglaise. Dans la région drapière
de Taunton, De Foe notait« qu'il n'y avait pas un enfant de cinq ans
ou plus qui ne fût en état de gagner sa vie ••., Il était plus optimiste
encore pour les vallées drapières du West Riding où l'âge du travailleur à domicile descendait jusqu'à quatre ans. La Loi sur les pauvres
venait au secours de beaucoup de femmes. Les familles qui en
bénéficiaient touchaient des allocations très supérieures au salaire
journalier. Le conformisme n'y perdait rien, car ces allocations
étaient distribuées sous la surveillance du juge de paix du comté
qui recevait volontiers les avis de la femme du squire et des dames
patronnesses.
Dans les métiers urbains, les femmes avaient perdu la situation
privilégiée qu'elles avaient occupée au xv• siècle en Angleterre. Progressivement, pendant tout le xVI• siècle, elles avaient été évincées par
* Thomas Firmin qui avait consacré presque toute sa vie à aider les pauvres dans les paroisses de la région de Londres explique que ce travail fourn~ait souvent un salaire d'appoint. Quand il était le seul salaire d'un foyer, il fallait générale- ment que les femmes travaillent 15 ou 16 heures par jour pour gagner leur nour- riture 111 •
•• Ces occupations n'étaient pas réservées exclusivement à l'ext.rême pauvreté.
Déjà Pepys nous parle d'un oncle campagnard dont toute la famille, filles comprises,
teillait le lin. Ce n'étaient pas des paysans misérables : le fils était meunier 68•
De l'Europe baroque à l'Europe classique 229
la modification des règles concernant l'apprentissage. Mais, bientôt,
les corporations elles-mêmes qui assuraient encore aux femmes une
certaine protection disparurent et furent remplacées par des compagnies pour lesquelles les femmes ne furent plus que des salariées.
Il en fut de même dans les domaines qui étaient traditionnellement
réservés aux femmes. Dans la ganterie, la mercerie, dans le commerce de détail, elles gardent encore leurs positions. Mais elles perdent au xvn• siècle deux citadelles importantes du domaine féminin :
la brasserie et la boulangerie. Le commerce de la bière s'était organisé à leur détriment ct en 1622, le monopole en était attribué à un
certain nombre de marchands qui firent interdire la vente des bières
domestiques. La boulangerie artisanale leur échappa de la même
manière. Au milieu du xvn• siècle, les femmes avaient perdu l'indépendance qu'elles avaient trouvée longtemps dans la vic artisanale.
Elles ne travaillaient pas moins qu'autrefois, mais la nouvelle organisation du travail les avait réduites à la condition d'auxiliaires peu
rétribuées.
Il n'est pas sûr que ces fâcheuses transformations dans la condition
de la femme aient été vivement ressenties. L'Angleterre du x vu• siècle, telle qu'on peut la deviner à travers le journal de l'insouciant
Pepys, ne donne pas l'impression d'un pays triste. Londres porte
encore les chancres de la misère. Malgré la reconstruction de la
ville après l'incendie de 1666, il restait encore des « bidonvilles >>
dans les faubourgs, à Saint-Gilles, à Whitechapel, à Cripplegatc, à
Westminster, dans ce qu'on appelait les « franchises >> où la mortalité
infantile sévissait. De Foe constate en 1722 que ces quartiers « étaient
toujours dans le même état qu'auparavant ». La prostitution n'avait
pas diminué non plus. Ni les mariages de convenance qu'on arrangeait toujours aussi tranquillement sans prendre l'avis des intéressés:
ils étaient tempérés toutefois par les enlèvements et mariages secrets
qu'on jugeait blâmables et ridicules. Le divorce était à peu près
inconnu : on ne pouvait divorcer qu'avec l'approbation du Parlement, sanction rarement obtenue.
Il y avait de la gaieté dans le tempérament anglais. Cette vivacité
turbulente du temps de Pepys n'avait pas disparu en quarante ans.
On retrouve maintes preuves de ces retours soudains de vitalité et de
désordre sous le règne des George et plus tard encore. Mais ce que
Beau Nash et les puritains avaient acclimaté, c'était l'affectation de ne
pas être gai, de ne pas être naturel, de ne pas être vivant. Ce système
devait faire plus tard des ravages dans toute l'Europe : il n'était plus
question seulement du respect de la femme, mais d'un stade plus
noble encore de son ascension, celui de la dignité de la femme. Et
cette dignité lui imposait l'impassibilité, l'indifférence, un ennui distingué et d'une façon générale, tous les caractères de l'hypocrisie.
Histoire des Femmes
Beaucoup de voyageurs ont noté ce trait, mais aucun mieux que
Voltaire dans un passage malicieux et charmant de ses Lettres philosophiques. Il se trouvait aux courses de Newmarket avec un courrier
de Danemark qui admirait comme lui la vivacité et la couleur du
spectacle, et qui devait partir le soir même. « Il me paraissait, dit
Voltaire, saisi de joie et d'étonnement: il croyait que toute la nation
était toujours gaie; que toutes les femmes étaient belles et vives et
que le ciel d'Angleterre était toujours pur et serein; qu'on ne songeait
jamais qu'au plaisir; que tous les jours étaient comme le jour qu'il
voyait; et il partit sans être détrompé. Pour moi, plus enchanté encore
que mon Danois, je me fis présenter le soir à quelques dames de la
cour; je ne leur parlai que du spectacle ravissant dont je revenais;
je ne doutais pas qu'elles n'y eussent été et qu'elles ne fussent de ces
dames que j'avais vues galoper de si bonne grâce. Cependant, je
fus un peu surpris de voir qu'elles n'avaient point cet air de vivacité
qu'ont les personnes qui viennent de se réjouir; elles étaient guindées
et froides, prenaient du thé, faisaient un grand bruit avec leurs éventails, ne disaient mot ou criaient toutes à la fois pour médire de leur
prochain; quelques-unes jouaient au quadrille, d'autres lisaient la
gazette; enfin, une plus charitable que les autres, voulut bien m'apprendre que le beau monde ne s'abaissait pas à aller à ces assemblées
populaires qui m'avaient tant charmé; que toutes ces belles personnes
vêtues de toile des Indes étaient des servantes ou des villageoises; que
toute cette brillante jeunesse, si bien montée et caracolant autour de la
carrière, était une troupe d'écoliers et d'apprentis, montés sur des
chevaux de louage. Je me sentis une vraie colère contre la dame qui
me dit tout cela. Je tâchai de n'en rien croire et m'en retournai de
dépit dans la Cité '
0 " ·
LES FEMMES DE LA MOSCOVIE
Les Russes avaient appris des Tartares à enfermer leurs femmes.
Dans la noblesse et les familles riches, les femmes et les filles passaient
leur vie dans un étage de la maison qu'on appelait le terem, nom local
du gynécée. Un recueil de préceptes rédigé par un moine du xVI• siècle, le Domostroï, leur recommandait l'obéissance, le silence, la broderie et la propreté. Le mari était dans sa maison un maitre aussi
absolu que le tsar dans son empire. Les miroirs étaient inconnus, les
meubles étaient un coffre et des bancs. Les femmes élégantes portaient trois robes l'une sur l'autre et elles avaient droit à des botillons rouges dont le bout était relevé. Les filles portaient des tresses,
les femmes un chignon.
Le mariage était précédé d'autant de pourparlers qu'en Chine,
De l'Europe baroque à l'Europe classique
bien que l'astrologue ne fût pas consulté. Le futur mari n'avait pas
le droit d'apercevoir sa fiancée. Pendant les pourparlers, des « observatrices » déléguées par la famille du mari venaient flairer dans le
terem l'objet convoité et faisaient rapport. Il paraît que cet examen
minutieux n'empêchait pas toujours les fraudes ni même les substitutions. Ces fraudes étaient graves, car l'Église orthodoxe accordait
très difficilement le divorce qui était même impossible si la fiancée
était vierge au moment du mariage.
Les noces étaient somptueuses et barbares. Les époux présidaient
le festin sous les icônes, assis sur une gerbe de blé. Les fourrures, les
gâteaux, le sel, le houblon, paraissaient tour à tour pour conjurer le
mauvais sort, comme les idoles redoutables d'un temps très ancien.
L' époux et l'épouse, quel que soit leur rang, étaient salués ce jour-là
des titres de << prince '' et de « princesse ))' on tenait une couronne audessus de leur tête pendant que le prêtre les bénissait. En revanche,
le premier geste de la vie conjugale d'une jeune épouse était de tirer
respectueusement les bottes de son mari. Le mari, lui, assis sur le lit
des noces, avait dans sa botte droite une cravache et dans sa botte
gauche un louis d'or.
Le lendemain des noces le mari, dans les familles nobles, allait
rendre visite au Tsar et remerciait sa belle-mère devant les invités
de l'excellente éducation qu'elle avait donnée à sa fille. Si la fille
n'était pas vierge, la visite au Tsar n'avait pas lieu et le remerciement à la belle-mère était bref.
Dans le peuple, les choses étaient plus simples. Les filles n'ayant
pas l'honneur d'être soigneusement enfermées, le garçon était libre
de choisir sa fiancée parmi les filles du village. Leur avenir de femme
n'en était pas plus gai pour cela. La redoutable belle-mère les guettait comme en Chine. La jeune femme allait lui appartenir après son
mariage et c'était à elle que devait être déléguée la toute-puissance du
mari. Pour se préparer à ce sort funeste, les filles passaient ensemble en
compagnie de leurs amies la dernière veillée de leur liberté : elles
chantaient des chansons tristes qui parlaient surtout de leur bonheur
perdu. On coupait alors les nattes de la jeune épouse et on lui imposait
le respectable chignon de sa nouvelle vie. La couronne, les fourrures,
le houblon, le sel jouaient leur rôle tutélaire pendant la cérémonie.
En sortant de l'église, les jeunes mariés se rendaient à l'isba de l'époux
où les beaux-parents attendaient le nouveau couple l' un avec l'icône
du logis, l'autre avec le pain et le sel de l'hospitalité. Les mariés se
prosternaient trois fois comme en Chine devant les parents qui les
relevaient et ils allaient s'asseoir pour le festin sur la gerbe de blé et les
fourrures prescrites par la tradition.
Tel était le début d'une vie d'obéissance et de travail pour les
uns et de rigoureuse réclusion pour les autres, existence dont nous
Histoire des Femmes
avons rencontré de nombreux exemples et qui ne semble pas avoir
donné dans la sainte Russie des résultats plus édifiants qu'ailleurs.
Les tsars étaient restés fidèles à la tradition de Byzance et
se mariaient en principe avec n'importe laquelle de leurs sujettes
qu'ils choisissaient pour sa beauté : il s'agissait de filles nobles, bien
entendu. Les messagers que l'empereur d'Orient envoyait dans ses
provinces avait été remplacés par une coutume peu courtoise. Le
tsar convoquait à jour fixe dans une salle de son palais, comme dans
les contes de fées, toutes les filles qui pouvaient prétendre à son choix.
L'affaire était moins gracieuse que dans les contes de fées. Les jeunes
filles marinaient quelque temps sous la direction de duègnes. Puis le
tsar les visitait et jetait le mouchoir comme un sultan à celle qui lui
plaisait. Cette coutume était peu agréable aux Grands qui esquivaient, autant qu'ils le pouvaient, ce genre de concours. Elle explique
que plusieurs tsarines aient appartenu à des familles de petite noblesse.
Comme à Byzance également, la tsarine était couronnée avant le
mariage et, par ce couronnement, elle recevait à titre personnel, les
insignes de la souveraineté et devenait capable de régner en cas
d'empêchement ou de mort du tsar. Plusieurs tsarines régnèrent ainsi.
On sait que c'est à une extension imprévue de ce mode de recrutement qu'on doit l'une des plus célèbres souveraines de Russie, Catherine Ire qui fut proclamée impératrice à la mort de Pierre le Grand
malgré l'existence d'un petit-fils du tsar. C'est une carrière évidemment impossible de notre temps. La Grande Catherine qui lui succèda
ne montra pas moins d'énergie, il fallait se débarrasser d'un mari
encombrant et fou. Son amant s'en chargea à l'aide d'un lacet.
Ce dénouement rappelait le style en usage à Constantinople, dans le
sérail du Grand Seigneur. La Grande Catherine régna néanmoins
avec autant d'autorité que la première Catherine et avec plus de
tranquillité.
Ces antiques manières de la Moscovie disparurent peu à peu au
xvn• siècle. Finalement, en Russie comme ailleurs, tout le monde
s'habitua à la fin de la féodalité, c'est-à-dire de l'indépendance. Les
femmes s'accoutumèrent partout à cacher leur bec ct leurs ongles.
Elles vécurent dans de très jolies volières, où de beaux oiseaux, agréablement domestiqués, faisaient des grâces en leur honneur. Elles y
picoraient avec autorité quelques grains qui restaient du pouvoir
féodal. Car chaque famille gardait quelque propriété ou privilège
qui donnait un peu de consistance au pouvoir du père et par conséquent à la puissance dont la maitresse de maison assurait la gérance
selon son bon plaisir.
XVI
Les Femmes du Dix-huitième siècle
LES FEMMES SOUS LA RÉGENCE
Le xvm• siècle qui couvait sourdement depuis vingt ans, se déclara
comme une éruption, au lendemain même de la mort de Louis XIV.
La disparition du vieux couple royal fut une sorte de délivrance. Le
roi était mort le 2 septembre 1715. Dix jours plus tard, la duchesse de
Berry, fille du régent, s'installait au Luxembourg, fermait le jardin et
en faisait masquer les grilles pour pouvoir se livrer librement à quelques jeux défendus. Le 1er octobre, les spectacles recommençaient,
le jeu faisait fureur et quelques semaines après avait lieu le premier
bal masqué de l'Opéra. Le Cours-la-Reine était illuminé toute la
nuit pour les promenades des équipages. Les petits soupers, les orgies
discrètes, les fantaisies les plus libres surgissaient du jour au lendemain
comme si quelque rosée mystérieuse les avait fait soudainement éclore.
Les femmes ne furent pas seulement de bons camarades comme
dans les années précédentes : elles allèrent plus loin avec facilité.
Elles sont parfois un peu promptes à accepter ce qu'elles appellent
des idées nouvelles. On croit que Paris surtout fut contaminé, et principalement la noblesse de Cour, les maîtresses des financiers, celles
des nouveaux riches. La bourgeoisie et la province semblent avoir été
épargnées. Finalement, certaines femmes seulement furent atteintes.
Celles qui le furent, toutefois, le furent bien. Elles ne s'arrêtèrent
pas aux demi-mesures. Tout le monde connaît les « petits soupers »
du Régent, où les invités faisaient la cuisine après avoir congédié les
domestiques, l'entourage des «roués» et des « rouées », les plaisanteries graveleuses à table, les gravures de l'Arétin qu'on passait à la
lanterne magique, et encore les danseuses de l'Opéra qui avaient
quinze ans et qu'on couvrait d'or*. Et l'on sait aussi que les vedettes
de ce temps ne manquèrent pas d'idées originales. Mme de Tencin
* Le Régent allait plus loin. Duclos raconte dans ses Mémoires, que son valet de chambre, Couche, lui fournissait des petites filles de douze ans.
234 Histoire des Femmes
organisait des " tableaux vivants n, le prince de Montbéliard mariait
un de ses fils avec une de ses filles, la princesse de Wurtemberg ne
souffrait pas que son fils, qui avait quinze ans, dormît dans un autre
lit que le sien, Villars recevait des coups de bâton d'un joli prince
allemand qu'il aimait trop tendrement et un certain Morel vendait
des jeunes garçons au bal de l'Opéra. La duchesse du Maine, épouse
d'un des bâtards du vieux roi, avait ses « drôles " et affichait publiquement le cardinal de Polignac, la duchesse de Retz, gracieuse duchesse
de dix-huit ans, petite-fille du maréchal de Villeroy, grave gouverneur du jeune Louis XV, soupait nue avec Richelieu et ses amis.
Les robes étaient devenues si impalpables, si légères, qu'elles ne
pesaient plus que douze onces, ce qui est un peu moins de 400 grammes. " Leur conduite me semble celle des cochons et des truies, grognait la Palatine en parlant de ses contemporains ... Le temps est
venu où, comme dit la Sainte Écriture, sept femmes courront après
un homme... Les femmes sont trop effrontées, surtout celles des
grandes maisons : elles sont pires que celles des mauvais lieux. " Ne
rappelons que pour mémoire que les filles du Régent lui-même
n'illustraient que trop cette remarque. La duchesse de Berry, qui avait
acheté la Muette pour y être plus tranquille qu'au Luxembourg,
arrangeait, elle aussi, des orgies et des " tableaux vivants n, tombait
ivre-morte sous les tables, trompait son mari deux jours après ses
noces et se traînait comme une chienne aux pieds de Riom, neveu de
Lauzun, qu'elle finit par épouser secrètement. Sa sœur, Mlle de
Valois, dut renoncer à épouser le duc de Savoie, parce que personne
n'ignorait qu'elle avait été de très bonne heure la maîtresse de Richelieu. Et son autre sœur, Mlle de Chartres, la plus modérée de toutes,
transformait l'abbaye de Chelles en abbaye de Thélème, y donnait
des concerts et y tirait le pistolet.
LES << MAITRESSES >> ET LEUR « CABINET >>
Laissons ce vent de folie. Le règne des femmes s'installa autrement
et d'une manière plus insidieuse. On vit les femmes être maîtresses
de tout lorsque la vie sociale fut transformée, vivifiée, épanouie par
l'apparition de la « vie mondaine n, laquelle donna naissance à un
produit nouveau de la « nature sociale n, le petit animal tout-puissant, merveilleux, intrépide et redoutable qu'on appelle la «femme
du monde"·
Le xVII• siècle avait connu la cour, planète à part qui gravitait
autour du roi selon les lois de sa mécanique propre, et les « salons n,
espèces d'académies privées qui formaient autour de la cour une
ronde de satellites dont la végétation particulière n'avait aucune
Les Femmes du Dix-huitième siècle 235
importance. La « vie mondaine» fut, daru ce système, une innovation.
On se réunît, mais ailleurs qu'autour de la personne du roi. On
s'amuse, mais ce n'est pas à Versailles ni au Louvre. On rencontre
des ministres autrement qu'en faisant antichambre. On a de l'influence,
du crédit, on a même du pouvoir par le simple fait de pénétrer dans
tel ou tel « milieu » mondain : d'où les aventuriers. Et on adopte
d'autres manières, on découvre d'autres écueils, parce qu'on n'est
plus obligé de s'observer corutamment en fonction de l'étiquette,
mais qu'on s'observe désormais et qu'on se conduit en ménageant des
lois non écrites du monde, infiniment plus subtiles que les prescriptions sommaires du code des préséances.
Cette « vic mondaine » était née de la dispersion de la cour pendant la minorité de Louis XV, des habitudes de la Régence, du transfert du pouvoir des mairu du roi à celles d'un premier ministre. Le
Régent avait pris soin que les jolies invitées de ses « petits soupers »
ne pussent lui parler d'affaires : il se moquait d'elles. Cette discrétion
ne lui survécut pas. C'est dans les dernières années de la Régence
qu'on voit naitre à Paris Je premier de ces « milieux» mondains toutpuissants, où se font les carrières, où sc distribuent les faveurs et les
places et qui prennent la relève de Versailles :Je premier d'entre eux
est le salon de Mme de Tencin, maîtresse du cardinal Dubois. Et,
peu de mois après, le duc de Bourbon ayant succédé à Dubois, c'est
sa maltressc, Mme de Prie, qui décide, distribue, favorise, ct c'est aux
soupers de Mme de Prie qu'il faut aller. La scène changera encore
quand le roi aura pour maîtresses les filles du marquis de Nesle,
elle se transportera plus tard dans les petits appartements de Mme de
Pompadour. Mais, désormais, Je pli est pris, le « monde » existe, il
double la cour, et même lorsque Versailles reprend son lustre et sa
prépondérance, le « monde » et la« cour » ne forment plus qu'un seul
organisme, la circulation du crédit, de l'înfJuencc, des personnes, des
idées surtout passe librement de l'un à l'autre. Versailles, sérail où
règne la favorite du moment, est maintenant prolongé par une « banlieue sociale » qui se déverse chaque jour à Versailles et communique
avec Versailles à tout moment, et cette « banlieue sociale » est gouvernée par les femmes, elle n'existe que par elles, elle est leur domaine
aussi exclusivement que la mode, la coiffure, l'amour.
La vie des femmes ne fut pas changée du jour au lendemain. Les
soupers de la Régence étaient une formule intermédiaire pour ainsi
dire : car c'était le personnel de la cour qu'on y retrouvait. La constitution d'un « milieu mondain » exigeait une société plus diverse, et
même un certain « encanaillement ». Le système de Law aida puissamment à ce recrutement. La mode de l'Opéra et surtout le privilège qui permettait de donner Je titre de « fille d'Opéra » à des figurantes très épisodiques présentées par quelque élégant protecteur
Histoire des Femmes
grossirent également les effectifs. Le nombre des nouveaux venus qu'on
pouvait se laisser présenter, soit à cause de leur soudaine fortune,
soit pour leur bonne mine, augmenta d'autant. Pendant longtemps,
les réceptions, les fêtes, les plaisirs, l'hospitalité large sont encore
réservés aux princes. Puis, la vie mondaine s'épanouit progressivement,
surtout au milieu du siècle, offrant aux femmes des perspectives
toutes nouvelles, car elle leur donnait pour la première fois l'occasion
de briller sans entraves, sans tabourets, sans préséances.
LA VIE MONDAINE ET LES SALONS
Les bals de l'Opéra, au commencement de la Régence, avaient
préludé à cette confusion des rangs que plusieurs trouvaient regrettable : on y allait sous le masque, on s'y parlait librement et c'est sous
ce déguisement qui permettait les fantaisies que Mme Le Normant
d'Étioles, future marquise de Pompadour, put trouver l'occasion d'un
aparté avec le roi. Lorsque les grands salons fleurirent au milieu du
siècle, ce fut partout le bal de l'Opéra, au moins pour les femmes qui
avaient un équipage et un introducteur. Au Palais-Royal, chez la
duchesse de Chartres, fille du duc d'Orléans, il suffisait d'être présentée
pour souper sans invitation les soirs d'Opéra. Au Temple, les salons
du prince de Conti, où trônait Mme de Bouffiers, n'étaient pas d'un
accès plus difficile et, lorsque Mm• de Bouffiers devenue maréchale de
Luxembourg eut ses propres réceptions, la même règle fut continuée.
Devant ce public nouveau où la hiérarchie ne s'exprime plus que par
des nuances, toutes les femmes ont leur chance. Les avenues de la
richesse et de l'amour, de l'influence et du succès ne sont plus barrées
par des Suisses qui ne laissent passer que les duchesses à brevet. On
verra bientôt des danseuses de l'Opéra traitées comme des duchesses,
toutes-puissantes auprès des grands, recevant elles aussi. L'histoire
des « gens du monde " commence. La toute-puissance de la cour
n'est plus qu'un souvenir et une consécration, une sorte d' (( Académie " des grandes familles. Le« Tout-Paris " lui succède avec son
recrutement capricieux et sa roulette aux chances illimitées : au bout,
il y a Casanova, Brummel et d'Orsay. Or, toute femme est Casanova.
Ce n'est pas assez de dire que la vie mondaine offrit à toutes les
femmes une sorte de baptême à partir duquel elles pouvaient prétendre à tout. Par son fonctionnement même, elle les instituait juges et
souveraines de toutes choses. Leur humeur, leur caprice, leur enthousiasme allaient désormais décider des modes et aussi des réputations,
enterrer dans l'obscurité des idées et des systèmes, les rejeter d'un
sourire ou au contraire les exalter et assurer leur succès. Le monde fut
le haut-parleur de leur fantaisie, il servit à répandre et à amplifier
Les Femmes du Dix-huitième siècle 237
leur verdict. En réalité, il substitua la puissance des femmes aux
puissances qui existaient jusqu'alors. Sous Louis XIV, quand le roi
avait envie de s'amuser, toute la noblesse s'amusait : quand il devint
dévot, toute la cour alla à la messe. Cent ans plus tard, quand
Louis XVI se mit à faire des serrures, les nobles ne sc jetèrent pas dans
la quincaillerie. C'est le contraire qui se produit : Marie-Antoinette
foue à la bergère parce que les femmes ont rêvé d'être fermières en
lisant La Nouvelle Héloïse.
Cette gérance de l'opinion a quelquefois sa mécanique. On s'aperçoit alors que certains des salons du xvm• siècle, ceux qu'on a appelés
les " bureaux d'esprit n, correspondent à peu près à ce qu'ont été plus
tard les revues littéraires et politiques. Mme de Lambert, sévère,
distinguée, sélectionne rigoureusement : son aréopage juge des nouveautés littéraires en avant-première et distribue les fauteuils à l'Académie, c'est l'ancienne Revue des Deux Mondes. Mme du Deffand regarde
de haut ces amusements de gens de lettres, son salon a le ton de la
cour et juge d'un mot, c'est l'esprit du Jockey : on n'y admet les écrivains qu'au compte-gouttes et consacrés. Mme Geoffrin administre
les terres grasses du progressisme, son salon est celui de l'Encyclopédie :
on mange mal chez elle, mais elle organise des parties carrées. Cette
cohue fait penser à nos grands hebdomadaires. Chez Mlle de Lespinasse, c'est une chapelle militante, on prépare les carrières en sourdine, on exécute, on exècre, on pousse, on est libre dans les propos
et on ne se contraint ni sur les haines ni sur les enthousiasmes : c'est
déjà le ton des groupuscules et des " clubs n, avec le grand homme,
bien entendu, qui est d'Alembert, et on pousse lejeune Guibert, favori
de la maison. Des salons moins illustres sont encore plus spécialisés.
Mme Marchais, amie de Mme de Pompadour, propage la doctrine
de Quesnay et des physiocrates, le salon de Mm• du Bocage est la
citadelle de l'abbé Mably, chez Mme de V ernage régnent Loménie de
Brienne avant son arrivée au ministère et le charmant Voisenon, un
des hommes les plus spirituels du siècle, chez Mme de Beaumont, on
écoute respectueusement le docte La Harpe, et le salon si gai et si
libre de Mm• Lebrun sert essentiellement à préparer le succès
de Vigée-Lebrun. Sous Louis XVI, le salon de Mme Necker eut la
même fonction : mais la comédie dont il prépara le succès finit mal.
On sait combien les femmes ont été utiles aux grands écrivains du
xvm• siècle. Il n'est pas un nom célèbre qui ne soit accompagné du
nom de quelques protectrices. Pour Montesquieu, c'est Mme de Tencin et Mm• de Lambert, pour Voltaire la duchesse du Maine, Mm• du
Châtelet, pour Rousseau Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, la Maréchale de Luxembourg. De moindres seigneurs, Saint-Lambert,
Voisenon, Bachaumont, doivent aux femmes le plus clair de leur
carrière. Le " public » féminin est désormais une puissance. Il est
Histoire des Femmes
même l'élément décisif du succès : Diderot qui est un « écrivain pour
hommes >> ne sera jamais poussé par ce grand vent qu'on sent derrière
Voltaire et Rousseau.
LES FEMMES ET LES CARRIÈRES
Cette gérance de l'opinion, ce privilège de faire les grands hommes
par dévotion ou caprice remettaient finalement entre les mains des
femmes un pouvoir plus certain et plus solide qu'une faveur toujours
révocable. Mais il n'empêchait pas les modes plus décisifs d'autorité.
Mme de Tencin, mystérieuse et partout présente, a son état-major
comme un ministre. On lui fait des rapports, on lui remet des notes,
elle a ses espions, elle donne des audiences, dicte des instructions,
rédige des mémorandums. Elle a des entretiens avec les ministres
et elle a ses créatures : le brillant duc de Richelieu est un des instruments qu'elle a forgés avec patience, sans réussir à en faire un homme
politique d'envergure. Elle réussit mieux avec son propre frère dont
elle fit un cardinal, bien que le sujet se prêtât peu à soutenir ce caractère. La mort de Dubois ne mit pas fin à ses intrigues. Elle les
poursuivit vingt ans encore et on retrouve sa main dans la chute de
Maurepas.
La ravissante marquise de Prie, femme d'ambassadeur à quinze
ans, fut, sous le ministère du duc de Bourbon, la « maîtresse absolue
du royaume 1 >> . Elle gouvernait littéralement, elle avait même un
premier ministre qui était Pâris-Duvernay et elle décidait tout, à
l'exception des affaires d'Église. Elle faisait enfermer à la Bastille
les secrétaires d'État qui lui déplaisaient, elle renvoya l'infante
d'Espagne fiancée à Louis XV et fit conclure le mariage du roi avec
Marie Leczinska : en outre, prenant à toutes mains, payée par Walpole
pour servir la politique anglaise, ramassant une fortune en spéculant
sur les grains, vendant les faveurs et les privilèges et, comme dit fortement le Président Hénault, " roulant les amants avec les affaires>>.
Elle dura moins que Mme de Tencin : le roi renvoya le duc de Bourbon
à cause d'elle, elle fut expédiée dans ses terres et elle eut la faiblesse
de se suicider.
Le régime matriarcal ne disparut pas pour autant. Le règne des
trois filles du marquis de Nesle fut plus tapageur qu'efficace. Mais
Mme de Pompadour sut retrouver la toute-puissance de Mme de
Maintenon. L'apogée de sa puissance ne fut pas le temps où elle était
la maîtresse du roi. C'est dans les années d' « amitié » qui suivirent
qu'elle se posa en collaboratrice discrète et efficace. Moins active que
Mme de Tencin, moins puissante que Mme de Prie, elle eut pourtant
une part plus décisive dans la politique française à cause de la longueur
us Femrms du Dix-huitième siècle 239
de son règne et des circonstances. Elle avait, elle aussi, ses " clients >>,
ses amis, ses agents, sa politique. Elle fit disgrâcier Maurepas qui avait
l'imprudence de faire des épigrammes, elle poussa Machault, candidat
des « progressistes », elle fit la fortune de Choiseul qu'elle mena d'une
ambassade au poste de _premier ministre, celle de Bernis pour lequel
elle obtint les Affaires Etrangères et, plus malheureusement, celle de
Soubise, auquel elle fit confier un commandement qui fut désastreux.
Elle avait sa conception personnelle de l'équilibre européen. C'est
elle qui lit accepter l'alliance autrichienne qui valut à la France les
déboires de la guerre de Sept Ans et c'est elle encore qui obtint qu'on
y restât fidèle malgré l'opposition de son ami Bernis. Mme de Maintenon s'était tue au conseil où l'on avait délibéré de la succession d'Espagne : elle n'avait opiné en peu de mots que sur l'ordre formel du roi.
Cette manière discrète appartenait au passé. Mme de Pompadour
menait sa guerre avec beaucoup de conscience : elle marquait avec
des mouches la position des bataillons sur les plans que Soubise lui
envoyait. Ce détail amusait Frédéric II, stratège qui se décidait sur
la selle de son cheval :il l'appelait drôlement Cotillon Jer, hommage
peu respectueux à la promotion sociale de la femme.
Les intrigantes de moindre format furent aussi nombreuses qu'au
siècle précédent. L'industrie des donneuses d'avis florissait toujours. Elle
avait ses spécialistes qui ajoutaient souvent à la chasse aux prébendes
la délation fructueuse des abus. La vieille maréchale de Noailles était
citée avec éloges pour son activité. Elle usait des confesseurs et des
maîtresses indifféremment et était toujours levée de bon matin pour
être la première à savoir les morts de la nuit qui ouvraient une intéressante succession. On ne mentionne pas d'entreprise aussi prospère
que celle de la duchesse d'Harcourt au temps de l'ancien roi. Mais la
dispersion du pouvoir favorisait les affaires de moyenne envergure
fondées sur l'intimité d'un ministre ou d'un commis. Beaucoup de
femmes influentes faisaient des rapports avec autant de sérieux que
Mme de Tencin et elles annotaient dans un très joli cabinet de travail
des plans sévères pour réformer des abus. Ce personnage devint si
classique qu'on en trouve des portraits à la manière de La Bruyère
dans les recueils elu temps.
Parfois une donneuse d'avis, supérieurement organisée, se tirait du
commun en obtenant des résultats tout à fait remarquables. La plus
célèbre en ce genre fut une dame Cassini dont les débuts avaient été
difficiles puisque Louis XV refusa sèchement qu'elle lui fût présentée.
Mais elle était chez elle dans les bureaux, ayant pour amant Maillebois qui était petit-neveu de Colbert. Elle poussa son frère qui devint
de son côté l'amant de la princesse de MontbaJTey, amie intime du
ménage Maurepas. La dame eut un salon très influent et son frère
réussit à capter la confiance du jeune roi Louis XVI qu'il conseillait
240 Histoire des Femmes
par une correspondance secrète. Cette affaire, fort bien menée,
entraîna la chute de l'abbé Terray qui était contrôleur général, et
l'avènement du banquier Necker. Le sage Louis XVI aurait eu,
en toute innocence, sa Pompadour, si Maurepas ne s'était pas trouvé
joué dans cette intrigue. La Cassini fut éloignée de la Cour et ne se
releva pas de cette disgrâce.
Mais les femmes avaient inventé d'autres moyens de s'enrichir.
La dévote princesse de Carignan, apparentée aux princes du sang,
obtint, par exemple, le privilège d'ouvrir une maison de jeu dans ses
salons de l'hôtel de Soissons, au moment où les jeux de hasard venaient
d'être défendus 2• Une comtesse de La Motte, modeste locataire d'un
hôtel meublé, dupait des naïfs en leur faisant croire par son accent
allemand qu'elle était une amie personnelle de Marie-Antoinette.
Elle voulut trop prouver et se glissa avec son carrosse dans le cortège
de la reine. C'était une des rares choses qu'on ne pouvait faire sans
danger. Elle fut démasquée et arrêtée, mais on découvrit qu'elle avait
remis beaucoup de placets et non sans succès 3• On sait qu'une autre
comtesse de La Motte devait monter une escroquerie encore plus
retentissante, la reine ayant eu la légèreté de se moquer du cardinal
de Rohan en feignant d'accepter de lui un collier somptueux. MarieAntoinette s'amusa beaucoup de la comédie que donna le cardinal par
ses génuflexions et ses roulements d'yeux adressés à une soubrette
qu'il prenait pour la souveraine. Mais le collier disparut pendant cette
agréable mise en scène et la plainte du joaillier provoqua un effroyable
scandale, en jetant une lumière indiscrète sur le personnel étrange et
les combinaisons suspectes qu'on découvrit autour des personnages les
plus illustres et même parmi ceux qui pouvaient approcher les souverains.
LES cc FEMMES DU MONDE ll
Le « monde » changea la femme elle-même. Le rôle des femmes au
XVIIIe siècle fut si grand, leur influence s'insinua si bien partout que
la société tout entière se féminisa. Les femmes du xvu• siècle étaient
de gros bijoux lourds qui ornaient une société toute masculine par sa
forme, sa raideur, sa tournure d'esprit : pièces rapportées piquées
comme des ornements au milieu des cuirasses, des chevaux gros comme
des muids, des raisonnements solidement harnachés. Elles cherchaient
à ressembler aux hommes, amazones, chasseresses ou conseillères,
mais toujours les yeux sur eux. Au xvnxe siècle, c'est le contraire : ce
sont les hommes qui se mettent à ressembler aux femmes. Et le règne
des femmes est si complet que les hommes copient leur esprit même :
ils sont légers, brise-raisons, capricieux, indolents, ils ont en tout des
grâces de danseuse. Toute la France pirouette.
Les Femmes du Dix-huitième siècle
Les femmes appliquèrent d'abord à leur propre bénéfice leur pouvoir discrétionnaire. Et elles eurent des idées charmantes qui montraient combien elles sont supérieures aux hommes en invention et
en fantaisie. Pour la première fois, on voit la Parisienne qui montre
le bout du nez, imprévue, amusante, gourmande de petits plaisirs.
Elles inventent les boulevards, les promenades nocturnes au Coursla-Reine, les pique-niques à Meudon ou à Saint-Cloud. Elles vont
boire, pour finir la nuit, le ratafia au pont de Neuilly. Elles ont dans
leur manchon des écureuils ou des chiens minuscules, elles s'engouent
des découpages, des estampes, des pantins, des bilboquets, des silhouettes. On ne sait pourquoi elles se mettent soudain à faire des nœuds
et elles y travaillent avec autant d'application que si elles espéraient
gagner six sous par jour. Puis, quelques années plus tard, elles cousent
des galons avec tant de perfection que les brodeuses ne trouvaient plus
à s'employer. Elles ont assez de perversité pour découvrir les «jeux
innocents >Jet assez d'insolence pour imaginer les masques, les dominos,
si commodes au bal, les « petites loges " dans lesquelles on se dissimule
au théâtre. Et elles ont des modes du cœur, tantôt la« délicieuse amie»
dont on ne peut se passer un instant, tantôt le" confident», sexagénaire
sans conséquence mais tout aussi indispensable. Ce sont là des passades
et des amuse-gueule, des modes qui ne durent qu'un moment, mais
qui portent toutes la signature d'un esprit nouveau, primesautier et
original, dont on mesurera toute la fraîcheur si l'on se souvient qu'en
cinquante ans les contemporains de Louis XIV n'avaient rien trouvé
d'autre que la chasse quotidienne et le jeu du roi.
LA LIBERTÉ DANS LE MARIAGE
C'est en amour surtout que leurs idées furent audacieuses et neuves.
Pendant toute la période où elles avaient été un ornement, les femmes
avaient obstinément fait valoir leur droit à cet adultère blanc qu'on
nommait l'amour courtois. C'était un but de guerre modeste qui correspondait à leur situation subalterne. Ce but de guene fut largement
dépassé quand la victoire des femmes devint incontestable. Elles
établirent le droit des femmes à disposer d'elles-mêmes et, ce qui
montre combien leur pouvoir était grand, elles imposèrent cette clause
aux hommes sans aucune difficulté. Il fut de bon ton qu'une femme
eût un amant ct que le mari lui laissât à cet égard une complète
liberté. La fidélité à l'amant était louable, on la trouvait touchante :
le président Lambert de Thorigny donna un exemple qui fut généralement approuvé lorsqu'il s'enferma avec la femme du président Portail, sa maîtresse, qui avait pris la petite vérole et qu'il mourut courageusement à son chevet.
242 Histoire des Femmes
Le mari décourageait chez sa jeune épouse toute tendresse exagérée,
il l'invitait à vivre à sa guise tandis qu'il en ferait autant et parfois
même se refusait impoliment à faire plus ample connaissance avec la
fille qu'il avait épousée : c'est cc qui arriva à la pauvre petite Crozat,
fille de millionnaire, que son mari le comte d'Évreux regardait comme
une lettre de change et qui s'en consola en lui donnant deux enfants
sans se soucier de son concours. Ces ménages séparés étaient généralement agréables. Il était rare qu'un mari fût aussi grossier que le
comte d'Evreux ou qu'une jeune femme impertinente signât un billet
comme la petite comtesse de Maugiron :"Sassenage, très fâchée d'être
Maugiron "· Le mari, la plupart du temps, rencontrait sa femme avec
plaisir dans le monde. Il était parfait avec l'amant qui était en général
un de ses amis. Et il lui arrivait même d'avoir pour sa femme des
caprices passagers, comme le prince de Ligne qui, sortant un matin
de la chambre de sa femme, se précipitait dans les bras de l'amant
et lui disait avec bonne humeur : " Mon cher, je t'ai fait cocu! " On
citait bien quelques maris fâcheux qui avaient fait mettre leur femme
à la Bastille ou au couvent, mais ils étaient blâmés par tous. A la fin
du siècle, on recourut assez souvent à la séparation judiciaire, symptôme d'un retour à la morale qui inquiétait les bons esprits.
L'amour hors du mariage fut laissé à la discrétion des femmes.
Contrairement à ce qu'on croit habituellement, il y eut tout le long
du siècle des ménages heureux et des femmes fidèles qui bravèrent le
ridicule. Les Choiseul, les Maurepas, les Necker, les Vergennes, les
Chauvelin furent des ménages parfaitement unis, et le duc de la Trémouille mourut auprès de sa femme atteinte de la petite vérole, aussi
fidèlement que le président Lambert de Thorigny auprès de sa
maîtresse. Des unions moins légitimes furent tendres et édifiantes,
touchantes par un dévouement total, par une fidélité sans effort. Ce
siècle qu'on accuse de libertinage eut des amants passionnés, Mlle Ai:ssé
qui aima toute sa vie le chevalier d'Aydie et qui ne voulut pas être sa
femme pour ne pas entraver sa carrière, Mlle de Strafford qui aima si
pieusement le poète Crébillon, la princesse de Condé qui garda
longtemps le souvenir d'un jeune inconnu rencontré aux eaux de
Bourbon l'Archambault, et la plus attachante de toutes, M11 • de Lespinasse vouée à Guibert par l'amour fou, la soumission totale, les
délices de l'esclavage pour celui qui est toute la vie. Dans ce tourbillon
de plaisirs et de tentations, une des privilégiées de ces fêtes de la vie,
la princesse de Condé, écrit à son jeune amant ce mot étonnant :
« Contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements, par
les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de
libres que nos sentiments ... " Ce regret des chaînes d'or se place, il
est vrai, en r786 : Rousseau était passé par là. Mais j'aime à croire
que ce soupir fut poussé par d'autres et bien avant. Car les femmes,
Les Femmes du Dix-huitième siècle 243
même à l'heure de leur triomphe, surtout à l'heure de leur triomphe,
ne sont pas toujours libres de choisir la forme de leur liberté.
LE TEMPS DU « LIBERTINAGE »
En tout cas, le bon ton n'encourageait pas les engagements fidèles.
Beaucoup de femmes se laissèrent entraîner vers une conception cavalière de l'amour. Le goût du plaisir les étourdit et plus encore l'affectation de ne prétendre qu'au plaisir. Il y avait encore dans les mœurs
une impudeur ingénue. On ne voyait aucun inconvénient à ce qu'une
fille de douze ans badinât à demi-nue avec des visiteurs, un tailleur
prenait ses mesures sur une jeune femme en chemise, de grands diables
de valets passaient avec impassibilité dans sa chambre et les amis de
la maison venaient lui faire la cour lorsqu'on lui faisait sa toilette du
matin. Les poètes étaient grivois, les estampes étaient lestes, les romans
parlaient de baisers dérobés, de gages mal défendus. Les hardiesses
étaient tolérées avec un sourire pourvu qu'elles fussent élégantes. Le
libertinage était versé aux femmes de tous côtés par des mains complaisantes, il était passé dans les usages, comme le champagne des soupers.
On disait à l'oreille des femmes de "jolies horreurs n, un homme à la
mode était volontiers "polisson "· Chérubin se jetait à leurs pieds bien
avant Beaumarchais. Il n'était pas déplacé qu'un très jeune chevalier
se posât en " attentif " un peu indiscret. La mode permettait les
" passades"· Elles étaient" sans conséquence"· Le choix d'un amant en
titre était une affaire plus grave. A la cour de Vienne, avant Marie-Thérèse, on mesurait les égards qu'on rendait à une femme au rang
de son amant. Une liaison était un acte presque officiel, dont on faisait
part à la société en se montrant avec l'heureux élu dans une loge à
un bal de l'Opéra.
Ces liaisons déclarées n'empêchaient pas des aventures éphémères.
On citait des femmes qui avaient, comme les hommes, leurs cc petites
maisons n. C'était le temps où Chamfort définissait l'amour comme
"l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes "· Ces
excursions sensuelles aboutissaient quelquefois à l'apologie de l'amour
physique, dénouement un peu cynique. Quelques clubs fermés s'en
vantaient. On citait l'Ordre de la Félicité qui était organisé comme une
escadre dans laquelle les matelots ne se refusaient rien. La francmaçonnerie des Aphrodites, qui avait ses mystères et ses initiations, a
sombré avec tous ses secrets. La société du Moment ne nous a laissé que
ses statuts et des signes de reconnaissance qui permettaient d'être
expéditif.
Cette désinvolture avait au moins l'avantage de bannir l'hypocrisie.
Mais les femmes les plus cyniques tiennent aux arabesques. L'amour
244 Histoire des Femmes
physique était souvent supplanté par une variante sophistiquée. On
se plaisait aux tactiques adroites, aux pièges habilement conçus, à la
conduite gourmande d'une séduction. Il était amusant de voir succomber l'innocence, il était piquant de jouer avec une femme comme avec
une proie, de la laisser aller, de la reprendre, de la rendre folle, il
était divin de la voir se rouler aux pieds d'un savant dompteur. Ce
fut le temps de Faublas et des Liaisons dangereuses. Les hommes s'amusaient à la séduction comme à un jeu, il fallait savoir saisir le moment,
il était délicieux de ravoir une femme, de la soumettre au caprice d'un
souvenir. Les femmes eurent la faiblesse d'aimer ces jolis tortionnaires
qu'elles appelaient des méchants. Elles admirèrent les noirceurs dont
elles étaient victimes, elles adoraient ces amants au cœur froid et aux
reins solides qui étaient fiers de leur réputation de scélérats. Bref,
elles se conduisirent avec peu de dignité.
MIGRAINES, VAPEURS ET HAUTE COUTURE
Telle était, du moins, la mode : et elle était un peu triste, au fond,
tout cela étant fort cérébral. Cette cuisine de l'amour était épicée et
légère. Mais on ne se nourrit pas exclusivement de foie gras, de caviar
et de champagne. Les femmes avaient abusé de leur liberté comme les
nouveaux riches de leur fortune. Elles s'étaient précipitées à J'extrême
de la vie mondaine, elles avaient fatigué leurs sens par tous ces jeux,
le libertinage était pour elles une drogue. Leur vie finissait par être un
tissu d'extravagances, et précisément de celles que la vie mondaine,
l'existence même du« Tout-Paris n imposent presque inévitablement.
D'abord la plus grande partie de leur vie est nocturne. Dans ce vocabulaire du xvm• siècle, si riche en termes nouveaux et expressifS, on
les appelle des « lampes n : elles veillent et s'usent. Les corsets les
compriment jusqu'à la limite du supportable, les fards préparés par
des apothicaires ignorants, le rouge, non moins toxique, et que la
cour exige très vif et haut, leur donnent des migraines, leur gâtent les
dents et leur abîment les yeux. L'ambre, la cuisine violemment épicée
leur délabrent l'estomac. Ajoutez les traitements au mercure, fréquents,
car les amants laissent des souvenirs. Ces blondes poupées gracieuses
des estampes, ces potelées de Fragonard vivent sur leurs nerfs et souvent
sont des malades. La figure « chiffonnée n est à la mode. On ne s'en
étonne pas: les grosses joues de Mm• de Sévigné se font à la campagne.
Les « vapeurs n, autre nouveauté, sont encore plus à la mode que le
minois barbouillé. Ces charmantes filles en ont toutes, et parfois jusqu'à l'hystérie comme la princesse de Lamballe qui s'évanouit devant
des violettes, un homard, des écrevisses. Elles respirent des sels, voient
des charlatans, un docteur Pomme leur donne des bains pendant des
Les Femmes du Dix-huitième siècle 245
heures, Tronchin, plus raisonnable, les oblige à se promener à pied 4 •
Aussi l'hystérie les attire. Le siècle commence par les convulsionnaires
de Saint-Médard et se termine sur Messmer et Cagliostro. Les tireuses
de cartes n'eurent pas moins de succès que les fous. Mme de Pompadour
consultait la Bontemps, la princesse de Conti accueillait des bergers
qui interrogeaient des lièvres, les femmes courent aux diables, au sabbat, aux évocations des morts et elles avaient tout juste un petit frisson
quand le fameux comte de Saint-Germain leur contait ses souvenirs
de la cour d'Henri Il.
Les modes de ce temps-là étaient aussi vives que le train de vie.
Les femmes découvrirent la haute couture, elles eurent des bottiers
insolents et elles connurent la terreur de ne pas être informées du
dernier engouement. Mais ce sont les coiffeurs surtout qui les initièrent
à des supplices inconnus des siècles précédents. Legros avait imaginé
vers le milieu du siècle une coiffure «personnalisée " comme disent les
carrossiers de notre temps. Le célèbre Léonard, qui lui avait succédé,
imposa aux femmes la coiffure « sophistiquée ». C'était un pouf de
cheveux, qui formait au-dessus de la tête une superstructure aussi
imposante que le turban du capitan-pacha. Ces poufs étaient si hauts
et si encombrants qu'il fallait se mettre à genoux pour les faire tenir
dans les carrosses. Il y avait aussi l'inconvénient d'avoir à se baisser
pour passer les portes. Un industriel ingénieux inventa un ressort qui
permettait d'incliner cet édifice. On y ajouta des «sujets», qui furent
d'abord des ornements piqués avec fantaisie, puis des allusions à
l'actualité, puis des personnages, puis des allégories, puis des paysages
et des panoramas. Les filles d'Opéra se distinguèrent en portant sur
la tête des mises en scène audacieuses qui firent beaucoup souffrir les
femmes du monde. Il ne faut pas croire que ces extravagances étaient
réservées aux vedettes. Les poufs empêchèrent de dormir les femmes de
tout rang. Les bourgeoises et les marchandes furent aussi folles que les
grandes dames et voulurent être surmontées elles aussi de ces
édifices capillaires. On le voit par les gravures que Restif de la Bretonne
faisait exécuter avec tant de soin pour ses Contemporaùzes: les poufs
sont en bonne place dans les boutiques et les appartements qui ornent
la série que Restif intitulait avec naïveté Les Contemporaines du commun.
Les poufs disparurent comme les autres chars bariolés du cortège
de l'actualité. Mais la frénésie des engouements, le désir du nouveau
et de l'excentrique, l'anxiété perpétuelle de ne pas être au goût du
jour, que l'émulation mondaine avait fait naître, firent désormais
partie du destin des femmes. La dictature de la mode s'éleva sur elles
et courba toutes les têtes, qui ne se sont jamais relevées depuis ce
temps. Après les coiffures, on eut les couleurs, lesquelles, baptisées de
noms imprévus, furent puce, boue de Paris, merde d'oie, cuisse de 'lYmphe
émue, et, avec les couleurs, les étoffes nouvelles qui apparaissent sou-
Histoire des Femmes
dainement, déballées des grands voiliers, indienne, calicot, cachemire.
Les capitales d'Europe attendent avec impatience la poupée de la
rue Saint-Honoré qui porte en Russie ou à Vienne les oukases du" bon
faiseur "· Cette poupée était encombrante et tirée à peu d'exemplaires.
On la remplaça, à la fin du siècle, par les premiers journaux de modes,
qui firent connaître à Venise, à Varsovie, à Berlin, les décrets de la
culture française. Et les femmes, à partir de ce jour et pour l'éternité, sentirent peser sur elles le regard des autres femmes qui avaient lu
la Galerie des Modes ou le Cabinet des Modes et qui décidaient souverainement de leur élégance et de leur distinction.
Tels furent les résultats de la toute-puissance des femmes. Elle
aboutit à l'habitude du libertinage dont on pouvait penser qu'elle serait
éphémère. Mais elle institua aussi le règne de la vanité, qui fut durable,
et l'apparition de la crise de nerfS qui en est la conséquence. La
" femme du monde " sortit de cette épreuve, ravissante, enthousiaste,
versatile, épuisée, mais toujours souriante, languide et pourvue de
nerfs d'acier, et avec elle commença cette gracieuse et vaine comédie
de la représentation et de la bonne grâce, dont personne n'est dupe,
dont personne ne peut se passer et qui est l'émail périssable et précieux qui habille la carrosserie de notre " civilisation occidentale "·
Produits merveilleux obtenus en série, êtres artificiels et délicieux,
aussi étonnants que les courtisanes chinoises, on se demande si, au
milieu de leurs fêtes, elles furent vraiment heureuses : comme si la
nature sociale, pareille à la chimie organique, ne produisait ces spécimens rares et somptueux qu'au prix de mutilations subtiles et de
secrètes maladies de la matière. Cette fièvre de la vanité, cette vie
tou te nerveuse et cérébrale, elle épuise les sources de vie, elle passe
peut-être à côté du vrai bonheur. La plainte timide de la princesse de
Condé rejoint un mot de Mme de Tencin, qui résume peut-être la vie
de toutes ces femmes. Elle montrait son cœur et disait : " C'est de la
cervelle qu'il y a là-dedans. "Je ne trouve pas moins triste le célèbre
dialogue de Mm• du Deffand, une des plus vives de ces femmes si
brillantes, aveugle depuis vingt ans et appelant auprès de son feu
Pont-de-Veyle, son vieil amant, qui, pendant cinquante ans, lui avait
consacré toutes ses soirées. Elle constatait que leur intimité avait été
douce, calme, sans orages, sans amertume : « C'est ce que j'ai toujours
admiré, répondait doucement Pont-de-Veyle. Et la marquise de soupirer : - Mais, Pont-de-Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au
fond nous avons toujours été fort indifférents l'un à l'autre? - Cela
se pourrait bien, madame », répartit Pont-de-Veyle sans s'étonner.
Les Femws du Dix-huitième siècle
LA RÉVOLUTION nE JEAN-JACQUES RoussEAU
Un prophète parut dans la seconde partie du siècle et transforma la
vie des femmes. Le genevois Jean-Jacques Rousseau était le contraire
même d'un homme du monde : il adorait les femmes, mais il avait
peur d'elles. N'ayant pas les reins assez fermes pour se conduire en
" scélérat ,, il entreprit de montrer aux femmes combien il serait doux
ct reposant d'être aimée par un amant affectueux et passionné qui
les emmènerait à la montagne. Plus de soupers : on s'amuserait à faire
les vendanges. Plus d'écrivains et de petits maîtres : on tricoterait
des brassières pour des paysannes vertueuses. Plus de gens du monde,
plus de triomphes de la vanité, plus de cérébral, plus de crises de nerfs,
mais une bonne cure de marche à pied, de bienfaisance, de bonhomie
allemande, partout des rubans roses, des bergères et du sentiment.
La Nouvelle Héloïse, qui exposait cc programme, détermina une de ces
révolutions que les femmes du monde savent seules faire déferler sur
le monde par la vertu de l'engouement. En quelques mois, ce fut un
new look total qui transforma les toilettes, le décor de la vie, les distractions, l'art d'aimer. Les « délices du sentiment», l'attendrissement,
la douceur des larmes, les bonnes promenades apparurent. Les femmes
se mirent à aimer comme des colombes. Elles entraînèrent leurs maris à
la campagne, elles se firent construire des chaumières, elles installèrent
des grottes dans leurs parcs, elles roucoulèrent devant la nature. Les
paniers des robes tombèrent tout d'un coup, des étoffes simples furent
à la mode, des lignes souples et naturelles qui dégageaient la grâce
du corps. Les poufS, toutefois, résistèrent : on montra seulement par
la manière de dresser ses cheveux qu'on était une « femme sensible "·
Cc décor de romance transforma les âmes elles-mêmes. Les femmes
adorèrent la vertu, elles la louèrent avec enthousiasme. Elles continuèrent à prendre des amants, mais en expliquant ce phénomène par
l'enivrement de la passion et la sainte exaltation de la sensibilité. Leur
cœur déborda d'amour pour l'humanité tout entière, les bons sauvages, les petits Savoyards, les jardins anglais, les fêtes de village et
les rosières. Elles allaitèrent leurs enfants et assistèrent aux leçons
pendant lesquelles on leur apprenait la physique amusante. Le comble
de l'élégance consista à jouer à la fermière et l'on sait assez que MarieAntoinette fit construire Trianon pour avoir des étables enrubannées
où aucun homme n'était admis.
Pendant qu'une femme nouvelle, innocente et sensible, affrontait
ainsi l'actualité mondaine, les marquises impertinentes, contemporaines de Fontenoy, marchaient encore bon train. Les Liaisons dar.-
gereuses parurent en I 782, en plein triomphe de la sensibilité, et ce
roman ne fit pas J'effet d'un étrange anachronisme. Crébillon fut
Histoire des Femmes
constamment réédité pendant la même période. Et la célèbre maréchale de Luxembourg, qui était regardée comme la femme la plus
légère et la plus spirituelle de ce temps, vécut fort bien jusqu'en 1787,
et toujours aussi brillante et aussi entourée.
C'est ce mélange des genres qui constituait cet incomparable
« bonheur de vivre » dont parlait Talleyrand, ce ton de " l'ancienne
cour » qu'on évoqua plus tard avec nostalgie. Aux jeunes gens des
romans de Balzac, pendant la Restauration, on montre, comme une
image touchante et merveilleuse, cette marquise de Listomère qui
porte les mouches et les robes " puce >> du temps de Louis XVI, et
qui met encore sur ses cheveux la poudre " à la maréchale "· Elle
passe de nouvelle en nouvelle comme le dernier reflet d'une époque
incomparable et révolue, de ce temps fugitif où les femmes les plus
aimables de l'histoire portèrent un spectre aussi puissant que la
baguette des fées.
BOURGEOISES, PROVINCIALES, << CONTEMPORAINES DU COMMUN >l
Pendant ce règne des femmes du monde, les autres femmes, celles
de la bourgeoisie, du peuple et de la campagne, ces " contemporaines
du commun », comme disait Restif, semblaient appartenir à une autre
humanité. Ces deux races de femmes ne se ressemblaient pas plus
entre elles que la langue vulgaire et la langue poétique. Cette différence avait toujours existé, mais on s'en apercevait pour la première
fois. Le libertinage, les passades, les soupers, les crises de nerfs n'eurent
aucun équivalent dans le reste de la population, mais il n'est pas sûr
que les larmes répandues au nom de la sensibilité, de la bienfaisance
et de l'humanité n'aient pas atteint des femmes dont l'histoire s'occupait peu jusqu'ici. Cette découverte des « femmes du commun » a
pour origine une certaine tendance « bourgeoise » de la littérature
qui fut une nouveauté. Des écrivains présentaient dans leurs œuvres
des femmes qui, jusqu'alors, avaient été rarement mises en scène. Et,
en même temps, il est moins difficile qu'aux siècles précédents de se
faire une idée de la vie dans la bourgeoisie et dans le peuple. Les
démographes gémissent sur le peu de dénombrements et la valeur
incertaine des documents : mais pour un panorama qui ne prétend
pas à la rigueur scientifique, on a des éléments suffisants.
Après les crises cycliques du xvn• siècle, le xvm• siècle apparalt
comme une époque de prospérité et d'aisance dans toute l'Europe.
La population augmente partout, les méthodes de J'agriculture
s'améliorent, la production est abondante. La médecine fait des
progrès pendant tout le siècle : la mortalité infantile diminue notablement et la longévité augmente. Les femmes ne bénéficient pas
Les Femmes du Dix-huitième siècle 249
autant qu'on pourrait le croire de ces progrès. La technique des
accouchements est encore élémentaire, la fièvre puerpérale fait de
nombreuses victimes. Les salaires des femmes, surtout à la campagne,
sont généralement faibles et ne servent encore que d'appoint.
Ce sont des ombres sur l'estampe aimable de L'Accordée de village.
Mais il est vrai que les paysans sont beaucoup plus aisés qu'au
xvn• siècle, que la bourgeoisie, solidement installée dans les offices et
dans le commerce, mène une vie raisonnablement heureuse et
abritée des hasards, que l'on qualifiera volontiers plus tard de
« patriarcale )).
fiLLES DE LA BOURGEOISIE
Et, ce qui est remarquable, en effet, c'est le calme et l'uni des existences bourgeoises dans ce temps où les femmes du monde exploraient avec tant d'allégresse les routes charmantes de la folie. Les
filles de la bourgeoisie, sont constamment auprès de leurs mères et
sont élevées par elles. Elles vont jusqu'à douze ans dans un couvent
dans lequel on leur apprend à tenir une maison : on leur enseigne,
en outre, le dessin, la musique, l'histoire, la mythologie et la géographie. Elles ont aussi un maitre à danser, personnage considérable,
qui les habitue à se tenir droites, à faire la révérence, à marcher sans
gaucherie. *
A la maison, les filles de la bourgeoisie portent à la ceinture des
ciseaux et une pelote qui résument leurs occupations domestiques.
Elles partagent leurs journées entre les arts d'agrément qu'on leur a
enseignés et les tâches de la maison. Manon Phlipon, avant d'être
Mm• Roland, allait acheter 1a salade et le persil : d'autres, en revanche, multipliaient d'horribles éventails et d'affiigeantes bourses ou
pantoufles de tapisserie. Le maître de danse continue ses visites, mais,
après la leçon, Mademoiselle va écosser les petits pois. Quelques
sorties : théâtre de société, concerts, « assemblées » organisées pour
ses élèves par le maitre à danser; aux beaux jours, promenades
au Jardin du Roi (notre Jardin des Plantes) ou au Luxembourg et,
en province, au jardin public. Le dimanche, Meudon, les coteaux
de Saint-Cloud, les près Saint-Gervais où l'on fait pique-nique. Les
provinciaux attellent et vont à quelque métairie. On joue parfois
• Les couvents que fréquentent les filles de l'aristocratie, Penthémont ou l'Abbaye-aux-Bois, n'ont pas d'autre système d'éducation. Leur méthode est même
plus militaire : à l'Abbaye-aux-Bois, les filles des ducs et pairs font le matin la
corvée de pluches et balaient les escaliers. Pour les filles du peuple, il existe des écoles paroissiales. Beaucoup sont mixtes, les filles sont dans une pièce, les garçons
dans l'autre. On y apprend à écrire, à compter et souvent on joint à cela une
formation professionnelle.
Histoire des Femmes
aux «jeux innocents » : toujours sous le regard des mères. Le jeu de
« colin-maillard », celui de « cache-cache Mitoulas » sont des audaces
rarement permises.
Ce genre d'éducation ressemble beaucoup à la culture des laitues
qu'on fait blanchir sous des planches. Il n'était pas absolument
hermétique, si l'on en croit ceux qui en ont parlé, Stendhal dont les
sœurs furent élevées ainsi, Balzac qui avertit les maris de ne jamais
prendre pour femme une fille élevée dans un pensionnat, et George
Sand dont les souvenirs personnels ne sont pas moins édifiants que ces
mises en garde. Ces filles étroitement surveillées n'en sortaient pas
moins avec une amie sous quelque prétexte. C'était une des contradictions de l'éducation bourgeoise. On avait parfois à s'en repentir.
On se plaint encore au xvm• siècle de ces « mariages de conscience »,
que les décrets du roi avaient interdits sans parvenir à les faire cesser.
On les célèbre au xvm• siècle devant un prêtre complaisant, en présence de deux témoins qui signent un acte, mais sans publications,
sans parents, sans contrat, et, généralement, sans cohabitation autrement que secrète. On les rencontre souvent dans les romans : il est
difficile de savoir ce qu'il en fut dans la réalité.
Dans cette bourgeoisie « sage », le mariage est devenu décidément
un mariage d'inclination. Le père a toujours le pouvoir de contraindre,
mais il en use peu. Il est vrai que les filles ne font pas les difficiles :
une sympathie réciproque leur suffit. L'attitude des filles est généralement d'autant plus passive qu'on se rapproche de l'aristocratie.
M11• d' Aquéria, élevée dans un couvent du Vivarais, voit son fiancé
au parloir pour la première fois. Elle se contente de communiquer à
son amie cette réflexion délicieuse et modeste à laquelle nous laissons
sa graphie originelle : «Je vous advoue que l'hair de douceur peint
sur son visage me le fait estimer 5• » On n'en demandait pas plus.
Souvent on ne demandait même pas cela. Les petites pensionnaires
de Saint-Cyr se mariaient encore selon les règles établies par M 01• de
Maintenon. Quand un épouseur se présentait, on faisait venir au
parloir quatre pensionnaires, une de chaque classe, reconnaissables
à la couleur de leur ruban. Le visiteur indiquait la couleur qu'il avait
choisie. On appelait alors la jeune fille et on lui demandait si elle
n'avait pas de répugnance pour le « cavalier " à qui elle avait plu.
Le notaire était là, dressait le contrat, l'épouseur recevait un brevet
de lieutenant dans un régiment du roi et la fille quatre cents louis
dans une cassette. Elles étaient pauvres : beaux mariages de soldats,
qui en valent bien d'autres.
Dans les grandes familles, les mariages de très jeunes époux avaient
continué pendant tout le siècle, et, selon la coutume, on renvoyait
la jeune mariée dans son couvent aussitôt après la cérémonie. C'est
que le mariage avait pris un sens très différent selon que la fille appar-
Les Femmes du Dix-huitième siècle
tenait à la noblesse ou à la bourgeoisie. Dans la noblesse, lorsqu'une
fille se marie, sa vie commence véritablement : le mariage, c'est la
liberté, les fêtes, les toilettes, le monde. Dans la bourgeoisie, au
contraire, c'est l'accès à la vie sérieuse, aux responsabilités, aux
soucis de la vie en commun, c'est la fin de la • vie de jeune fille ».
L'élégante séparation des ménages aristocratiques est inconnue à
la bourgeoisie. Les ménages bourgeois du xvm• siècle sont des ménages
sérieux, solides, soucieux d'amasser. C'est tout le contraire de la
noblesse : ce sont déjà des contemporains de Louis-Philippe. Les
femmes de la haute bourgeoisie sont volontiers raides, perchées
sur leur vertu, passablement hypocrites. Même si l'on ne prend pas
leurs mines pour argent comptant, on les trouve dépaysées dans
cet alerte xvm• siècle. Et l'on évoque avec plus de plaisir ces femmes
d'avocats ou de procureurs ou ces jolies marchandes prestes, insolentes et délurées qu'on rencontre dans les romans de Restif ou les
descriptions de Sébastien Mercier.
Mais, à la fin du siècle, la bourgeoisie sent venir son heure. Le luxe,
les idées nouvelles, la présence marginale du monde qui n'est plus
comme " la Cour » un milieu fermé et séparé de " la Ville », mais
dont le bruit et les tentations grisent les bourgeoises riches, tout cela
tourne les têtes et la réserve traditionnelle parait désuète. Les femmes
de la haute bourgeoisie, celles des marchands qui ont fait fortune
veulent imiter les manières des grandes dames. Elles portent des
bijoux comme elles, elles offrent à leurs filles des parures de noces
éblouissantes, elles donnent des concerts, elles ont des domestiques
stylés et un laquais les suit à la messe, portant des heures de grand
format reliées en riche maroquin. La bonhomie de la vie bourgeoise
ne s'accorde plus avec ces manières nouvelles. Il devient de bon ton
de faire chambre à part et de ménager dans la maison les appartements de Madame. On affecte de courir les fournisseurs avec une femme
de chambre et un laquais, puis de faire envoyer les mémoires au
mari. Enfin, les bourgeoises jouent à la princesse et certaines se donneront même le ridicule de porter les deuils de la cour.
Dans le peuple, il y a plus d'aisance qu'au xvn• siècle. Mais là, les
enquêtes en sont encore à leur début. Comment le déclin des corporations, comment les premiers pas du capitalisme ont-ils affecté la vie
des femmes du peuple? De plus en plus elles sont laissées sans défense
devant leurs employeurs. Les couturières qui travaillent en chambre
reçoivent 10 ou I 2 sous par jour des mal tresses de la profession. Restif
qui nous donne ce renseignement, ajoute que la journée d'une écosseuse de pois est payée moins encore, puisqu'elle ne reçoit que 8 sous
par jour. Or, il en fallait 20 pour se loger, se nourrir et s'habiller. Nous
ne savons pas combien de femmes travaillaient dans ces conditions.
L'apparition de la haute couture, les exigences de la mode, loin de
Histoire des Femmes
favoriser leur sort, les avaient souvent desservies. Les hommes avaient
envahi les cantons réservés de la coiffure féminine, de la couture, de
la chaussure pour femmes. Les brodeuses elles-mêmes n'étaient pas
protégées contre la concurrence que leur faisaient les laquais qui
brodaient dans les antichambres et les grenadiers qui faisaient de la
passementerie dans leur corps de garde. Le travail féminin, essentiellement familial par tradition, était désorganisé par la débâcle du système
corporatif attaqué sur tous les fronts.
Malgré ces conditions économiques précaires, la vie des femmes du
peuple ne semble pas malheureuse. Elle parait au contraire, gaie,
amusante, souvent insouciante, plus libre et plus allègre qu'au xvrr• siècle, si l'on se fie du moins au tableau des romanciers et des chroniqueurs, témoins parfois suspects. Le Tableau de Paris de Sébastien
Mercier ne fait pas soupçonner l'existence d'un prolétariat misérable,
accablé par l'injustice sociale. Il laisse plutôt l'impression que la
population féminine, dont le sort était lié à la prospérité des professions « viles et mécaniques n, comme on disait alors, prenait volontiers
la vie du bon côté. Edmond et Jules de Goncourt trouvent même
ces femelles bien délurées pour les canons d'une saine morale. Les
dimanches à la Courtille avec leur odeur de fricassée, leur canard et
le petit vin blanc leur inspirent de grandes inquiétudes. Et ils ne
rappellent pas non plus sans frémir les «goûters» des petites vendeuses
et des crieuses de salade que Restif a racontés, lors desquels les filles
« bâfraient » ferme à la Glacière ou à la barrière des Gobelins. Leur
indignation est peut-être exagérée. Il faut avouer, toutefois, qu'il y
avait dans la population féminine du xvm• siècle un joli lot de poissardes et de mégères qui devaient avoir, quelques années plus tard,
l'occasion de déployer leur personnalité : elles buvaient ferme, raffolaient de l'eau-de-vie, criaient d'autant, se battaient volontiers. Et il y
avait aussi sur le pavé de Paris beaucoup de jolies filles qui tentaient
volontiers l'aventure. On comptait à Paris à la fin du xvm• siècle
un grand nombre de filles de vertu facile, 40 ooo selon les uns, 6o ooo
selon les autres, et une masse flottante de « débutantes » impossible à
fixer 6• Le lieutenant de police était embarrassé : les unes devenaient
intouchables dès qu'elles étaient enrégimentées par complaisance
parmi les milliers de figurantes de l'Opéra, les autres restaient en
liberté parce que l'Hôpital Général et la Salpétrière étaient depuis
longtemps bien insuffisants pour endiguer cette prospérité.
Il n'est peut-être pas nécessaire d'être aussi pessimiste que les
Goncourt qui voient toutes les petites filles des faubourgs exposées aux
promiscuités et aux dangers de la rue. Il est vrai que les filles du peuple
dans les villes, et aussi les filles des campagnes et même les marchandes
et les petites bourgeoises paraissent avoir été faciles. Ce n'était d'ailleurs pas une nouveauté propre au xvm• siècle. Les mœurs étaient
Les Femmes du Dix-huitième siècle 253
encore brutales en certains endroits. Barbier raconte que, sur une route
de Bretagne, trois jeunes gens ivres violèrent la femme d'un artisan
qu'ils rencontrèrent avec son mari •. C'étaient des gentillesses d'une
province un peu sauvage. Dans le canton de l'Yonne où il passa ses
premières années, Restif n'eut pas à recourir à de pareilles extrémités.
Les filles de Vermanton n'étaient pas farouches puisqu'elles le rendirent père à onze ans. A Sotteville, près de Rouen, les registres paroissiaux révèlent un pourcentage de conceptions prénuptiales très
voisin du nôtre, ce qui est beaucoup 7• Les fragments autobiographiques qu'on trouve si souvent dans les romans de Restif ne laissent pas
non plus beaucoup d'illusions. Les femmes qu'il rencontra à Paris,
marchandes, vendeuses, petites bourgeoises de tout poil, ne firent pas
plus de simagrées que les indigènes de Vermanton. Elles nous rappellent
la gracieuse facilité, l'allégresse si fraîche et si animale avec laquelle
la petite Manon Lescaut se précipite dans le premier lit d'auberge
qu'elle rencontre avec son chevalier de dix-sept ans ... *
LA PROVINCE PATRIARCALE
Il y a, toutefois un «envers» du xvm• siècle, comme on a dit qu'il y
en avait un du xvn•. Mais la révélation est tout autre. Au xVIII• siècle
l' « envers» de l'immoralité est la sagesse et le sérieux de bien des vies.
A Paris, même les duchesses les plus mondaines semblent, à certains moments, aussi sérieuses que des intendants. « J e puis assurer
qu'avant la Révolution, écrit Mme de Genlis, les femmes les plus
riches ct toutes les dames de la Cour comptaient fort régulièrement
tous les matins avec leur maître d'hôtel et qu'en général elles réglaient
parfaitement la dépense de leurs maisons. » La noblesse qui résidait
dans ses terres est spécialement édifiante : elle a laissé beaucoup plus
d'exemples de femmes de tête que de « caillettes » évaporées. Dans
la noblesse de province, c'est le xvn• siècle qui continue. Les historiens qui ont eu entre les mains des papiers de famille de la noblesse
provinciale constatent avec quelque surprise que des transferts d'une
grande importance sont étudiés et décidés par des femmes comme si
le mari n'était qu'en second dans la communauté 8• Dans les papiers
de la famille du Vergier, noblesse du Dauphiné, on voit que la vente
d'une terre seigneuriale, comportant cessions de droits, est débattue
et conclue entre la comtesse de Tournon, femme de l'acheteur, et la
marquise de Saint-Vallier, femme du vendeur. Les maris n'interviennent pas. Un tiers se jugeant lésé adresse sa réclamation à la
* D'Argenson sc plaint dans son Journal que le nombre des avortements à Paris est très élevé ct en constante augmentation.
254 Histoire des Femmes
marquise vendeuse. Une duchesse d'Uzès en 1770 mène, elle aussi,
les pourparlers pour l'achat d'une terre avec le marquis de Tournon.
Mme de Belmont liquide des affaires compliquées dans sa correspondance, signe des billets à ordre, dispose de droits seigneuriaux pour
ses échéances. Dans la famille de Fay-Peyraud, noblesse du Vivarais,
le mari a abdiqué une fois pour toutes et abandonne à sa femme par
accord écrit la direction de ses affaires. Bien entendu, ces robustes campagnardes surveillent elles-mêmes les vendanges et la rentrée des
récoltes, paient les journaliers, réparent les bâtiments, bien avant
que le bon M. de Wolmar de la Nouvelle Héloïse ait mis ces occupations
à la mode. Mme de Longevialle écrit à son mari des comptes rendus
d'ingénieur agronome, Mm• de La Valette vend elle-même ses blés
et discute avec les entrepreneurs. Elle ne veut pas qu'on s'adresse à
son mari. « Il est trop coulant, trop généreux, dit-elle, il n'épluche
pas les comptes. " Et des veuves méticuleuses et obstinées reconstituent
patiemment dans leurs manoirs provinciaux les revenus que leurs fils
dépensent à Paris ou à l'armée.
La vie est patriarcale en province. Les grandes maisons familiales
abritent sous le même toit les parents et les jeunes ménages. Restif
de la Bretonne nous peint son père présidant une table de vingt personnes où sont assis les enfants et les domestiques. Malgré les progrès
du luxe à la fin du siècle, la gentilhommière est encore une demeure
simple et campagnarde. La cuisine est très souvent la pièce la plus
spacieuse et la plus importante. Au château de Maisonneuve, elle
occupe une grande partie du rez-de-chaussée. Le château de l'Espinasse n'est composé que d'une grande salle avec quatre chambres et
deux cabinets. On prend les repas dans la salle, mais la soirée se
passe dans l'immense cuisine devant le feu de la cheminée 9 • Voici
comment Pierre-César de Cadenet de Charleval évoque, sous
Louis XVI, les mœurs du commencement du siècle. « J'ai ouy dire
à mes oncles que mon arrière-grand-père n'était jamais habillé que
de cadis avec du drap de trame et des courroies à ses souliers ... On
mangeait à la cuisine avec les lampes, on n'avoit qu'un feu, on pétrissoit. La maîtresse de maison garnissait elle-même la besace de ses
valets et les faisait partir pour le travail à l'heure qu'il fallait. C'était
l'usage reçu alors : si on vouloit en agir de mesme à présent on se
fairoit montrer au doigt ... On ne connaissait pas les tapisseries ni les
étoffes de soie aux lits : point de chaises rembourrées autrement qu'avec
de la paille. J'ay vu encore la salle à manger d'hiver avec des bars
(dalles) pour pavés ... 1o ,
Beaucoup de familles ont conservé ce décor du bon vieux temps.
C'est encore ainsi que vivent les parents de Lamartine : les domestiques et les maîtres sont réunis, les hommes montent des sacs de
noix et les ouvrent sur le plancher. Le soir, nous dit le livre de raison
Les Femmes du Dix-huitième siècle 255
de M. de Mouzé, provençal, on lit devant tout le monde la vie du
saint du jour u. Les manières sont bourgeoises et empreintes de
bonhomie. On échange des vêtements : Mm• de Severy se félicite
d'avoir acquis une belle robe d'occasion en compensation de quelques hardes. On fait ses robes soi-même. Mm• de La Valette fait
les siennes et celles de ses filles. Mm• de Leyde, qui est de l'illustre
maison de Croy, a une petite couturière de Paris qui l'habille pour
12 livres. Et les femmes regardent avec fierté dans leurs armoires les
piles de linge qui sont l'honneur de la famille : 46 paires de draps
fins et 15 de grosse toile, 35 nappes, 24 douzaines de serviettes, d'après
le livre de raison de Mm• de Viviès en 1741 : arsenal que la bonne
dame juge insullisant, puisqu'elle décide de faire tisser d'autres pièces
au village 12•
On s'amuse pourtant dans ces existences de ménagère. De temps en
temps un vol d'invités s'abat sur la maison. On improvise le logement
de tout le monde et c'est un grand jour pour les fières ruspensatrices
de serviettes et de draps. Il y a aussi la semaine du Carnaval, qu'on
va passer à la ville. A la fin du siècle, beaucoup de familles riches ont
un appartement dans la grande ville voisine pour la période des fêtes.
Dans ces solides gentilhommières, les ma.ximes cyniques n'ont pas
cours. La morale y est tissée de grosse toile comme les draps, elle est
limpide et ferme. En 1734, Pierre de Saboulin, écuyer de la ville de
Marseille, écrit dans son livre de raison à la naissance d'une fille :
" Dieu la conserve toujours dans son innocence baptismale et qu'il
m'enlève de ce monde si elle y manque. » Un autre, sur une fille
également :"Dieu lui fasse la grâce d'observer religieusement tout ce
que j'ay promis pour elle sur les fonts baptismaux et que Dieu l'enlève
plutôt que de faire brèche à sa vertu 13, »
Ainsi une séparation totale et même une antithèse s'établit dans la
vie française entre la minorité mondaine qui gravite autour de la
cour et cette partie de la noblesse et de la bourgeoisie qui vit en province ou simplement à l'écart de la vie tapageuse du " Tout-Paris ».
Si bien que la société du xvm• siècle qui passe pour avoir été si immorale et si audacieuse (et qui le fut en effet dans certain milieu) a été
en même temps pour d'autres le siècle de la sagesse, de la soliruté,
des vertus familiales et d'une sorte de parfait contentement dans la
pratique de la vie privée. Dans ce siècle d'or où les armées ne sont
plus des bandes destructrices et ne sont pas encore des armées nationales, temps de paix perpétuelle pour les peuples au milieu des guerres
de souverains, temps de progrès matériel, d'aisance, de prospérité,
les différentes espèces sociales ont pris la figure qu'elles garderont
jusqu'au xx• siècle : le peuple des villes et des campagnes encore
instinctif, maintenant des mœurs fort peu morales et fort traditionnelles à leur manière, une petite bourgeoisie de praticiens et de
Histoire des Femmes
commerçants, vive, agitée, ambitieuse, frétillant devant la tentation
du luxe, au fond mercantile et avide, prompte à saisir les itinéraires
courts et aventureux de la fortune, une grande noblesse grisée par
la vanité, le modernisme, le snobisme, se jetant dans toutes les nouveautés, spirituelle et folle, à genoux devant le succès, pourrie par
l'argent et le scepticisme, désarticulée par les continuelles jongleries
de la vie mondaine, enfin cette classe robuste et solide qui va de la
noblesse de province à la bourgeoisie d'office et aux propriétaires,
réserve et terreau dans lequel puisera constamment le génie de chaque
nation et qui, obtinée, à l'écart, sourde au bruit du monde, conserve
avec entêtement une sorte de code de la morale bourgeoise et reste
attachée à la modestie des femmes, au respect des parents, à l'observance des pratiques religieuses. Dans cette dernière classe, les femmes
ont conservé le rôle déjà important qu'elles avaient acquis au xvn• siècle et même elles l'ont accru. On sent quelles ont gagné peu à peu
dans la bourgeoisie, mais sourdement, la même indépendance que
dans la noblesse mondaine : seulement elles se servent différemment de
leur pouvoir. Elles ont obtenu dans la famille une grande autorité
morale qui a pour fondement leur propre conduite, leur conscience
dans l'accomplissement de leurs devoirs, leur respect d'elles-mêmes.
La promotion morale de la femme est bien arrivée jusqu'à elles : mais
alors que les femmes de l'aristocratie parisienne s'en étaient servi pour
gouverner la société, elles ne l'ont utilisée que pour gouverner leur
famille. Et sur ce terrain, elles ont gagné la partie définitivement. Car
les événements allaient bientôt détruire l'édifice fragile sur lequel les
femmes du monde avaient fondé leur empire ou du moins lui donner
une tout autre forme : tandis que le pouvoir qu'avait conquis chez
elle, sur son mari et sur ses enfants, la femme de la bourgeoisie était
un pouvoir durable qui ne devait pas être remis en question.
CHANOINESSES
Ne quittons pas ces femmes charmantes sans signaler une spmtuelle institution qui met en lumière ce sens de la vie aimable et
simple qui est, au fond, en dépit des apparences, le vrai génie du
xvm• siècle. Pour les filles qu'on ne pouvait pas doter et qu'on ne
voulait pas non plus condamner au couvent, on avait inventé les chapitres nobles de filles. C'étaient des abbayes sécularisées par le Roi
avec l'autorisation de Rome et dans lesquelles les filles ne prononçaient pas de vœux. Elles renonçaient à leur part d'héritage et
vivaient sous le nom de chanoinesses à peu près comme on vivait autrefois dans les béguinages. Elles pouvaient en sortir à leur gré pour se
marier ou prendre des vacances pour ne pas perdre l'air du monde.
fA marquise de la Fertérmbault, fille de Madame Geoffrin, par Nallier (Veriailles).
Portrail de la duchesse de
Choiseul, par Boucher (Coll.
Part. Giraudon).
Marie Adelaide de France,
fille de Louis XV et de Marie
Leszcynskapar Nauier ( Versailles. Giratulon).
Portrait de la duchesse
de Polignac et de fa
duchesse Alexandra
Alexievna par Ma- dame Vi"gée-Lebrufl
( Molllpellier. Giraudon).
La princesse de Bénévent par Madame Vigée-Lebrun (Valençay. Giraudon).
Les Femmes du Dix-huitième siècle
Elles avaient en outre le droit d'avoir auprès d'elles une nièce qui
était une jeune parente ou quelque protégée qu'elles adoptaient
devant notaire. Ces nièces ornaient le chapitre à partir de l'âge de
douze ans et elles avaient la survivance des prébendes de leurs protectrices. Ces endroits étaient fort peuplés. Des chevaliers de Malte,
pourvu qu'ils ne fussent pas dans toute la pétulance de leur jeunesse,
pouvaient avoir eux aussi une petite maison dans l'enclos. Les frères
des nièces étaient reçus également, mais, regardés comme plus dangereux, ils n'étaient pas admis à résidence. On s'invitait, on invitait
les notables ou les châtelains des environs, on arrangeait des collations, des j eux, des comédies. Cette vie aimable rappelait celle qu'on
menait dans les petites cours italiennes du xvr• siècle qui ont laissé
un si doux souvenir.
Ces chanoinesses font partie de la galerie de petits personnages du
XVIII• siècle avec les chevaliers et les abbés. Mais, comme les vies
insouciantes et heureuses sont rares en ce n1onde, elles étaient peu
nombreuses. Il n'y avait que dix chapitres nobles de filles en 1789
et les conditions exigées étaient sévères. Il fallait seize quartiers de
chevalerie pour être admise à Beaume-les-Dames ou Andlau, deux
cents ans de noblesse d'épée pour Remiremont, huit générations pour
Maubeuge, des preuves depuis 1400 pour Lavesnes. Les chapitres
qui se contentaient des titres demandés par l'Ordre de Malte étaient
regardés comme peu exigeants. Mais aussi, en plusieurs endroits, les
chanoinesses étaient autorisées par lettres patentes à prendre le titre
de comtesse et les abbesses de Remiremont ou d'Andlau étaient
princesses du Saint-Empire. Toutes portaient au cou une croix d'or
émaillée au bout d'un ruban noir, insigne auquel on les reconnaissait.
Ces ermitages aristocratiques où l'on vivait avec la sagesse et la
nonchalance qui étaient à l'honneur dans le même temps dans les
monastères bouddhistes, disparurent avec la Révolution. Après quoi
les chanoinesses ne furent plus que des personnages de comédie.
LES FEMMES ANGLAISES AU XVIII< SIÈCLE
Les mœurs des femmes anglaises ne paraissent pas avoir subi de
changements notables au cours du xvrne siècle, mais au contraire
une évolution insensible, régulière, qui ôte progressivement aux
femmes toute influence et même tout pouvoir. La vie de cour n'était
plus qu'un souvenir. Le mécanisme parlementaire a profondément
changé le rôle des privilégiés qui approchent la personne du souverain. Le Roi règne et ne gouverne pas. Ce n'est donc plus de lui que
dépendent les faveurs et les places. Les favorites et les intrigantes
n'ont plus qu'une influence réduite. Tout se décide entre hommes, les
Histoire des Femmes
carrières dépendent désormais d'appareils nouveaux qui ne sont mis
en mouvement que par une mécanique très étrangère aux femmes et
entretenus par des techniciens, accessibles certes, mais préoccupés
par leurs calculs de spécia listes.
LES HOMMES, LES CLUBS, LES DANDYS
La vie mondaine elle-même est terne. La situation des femmes
anglaises se trouve aggravée par plusieurs particularités des mœurs.
La première est une tendance croissante à la séparation des sexes que
Pepys, notre guide au cours du siècle précédent, avait déjà remarquée.
Les hommes vivent entre eux et ils ont des distractions qui leur sont
réservées. A partir du règne de la reine Anne, au début du xvme siècle, on voit apparaître les clubs où les hommes se retrouvent pour
dîner, jouer et surtout parler politique. Ils boivent beaucoup. L'ivrognerie est une distinction recherchée par toutes les classes sociales.
Le Dr Johnson ne fait aucune difficulté à reconnaître que, dans sa
jeunesse, " tous les gens bien élevés de Lichtfield étaient ivres chaque nuit,, et il ajoute qu'il en était ainsi dans toute l'Angleterre 14 •
Dans les dîners, les hommes quittaient aimablement les femmes après
le dessert et se réunissaient dans une pièce où on leur servait à boire.
Le maître d'hôtel leur attachait leur serviette, de manière que le
domestique de chacun d'entre eux puisse commodément traîner son
maître sur le parquet pour le ramener à son carrosse. Les femmes se
sentaient un peu isolées.
Les salons français n'ont pas d'équivalent en Angleterre. A partir
du mois de juin, toute la noblesse allait dans ses terres, ou, à la rigueur,
aux eaux de Bath, d'Epsom, etc. Des hommes distingués vivaient très
bien en Angleterre sans mettre les pieds à Londres. Les hommes
élégants donnaient dans l'affectation de l'extravagance et toute leur
application allait à des farces nocturnes, à des paris étranges, à des
modes et des coiffures extraordinaires auxquelles se reconnaissaient
les « beaus "· A la fin du siècle, ils ne pensèrent qu'aux chevaux et à
l'agriculture. Et du commencement à la fin, la mode fut au dant!Jsme,
affectation de débauche et de vie désordonnée dont les chefs de file
étaient des hommes parfaitement cultivés et très fins, comme Bolingbroke, Chesterfield, Fox, lord Sandwich.
Peut-être ces grands seigneurs impertinents étaient-ils découragés
par la parfaite ignorance des femmes anglaises et leur totale insignifiance. Le héros du célèbre Vicaire de Wakifleld, qui s'était marié dans
une très bonne famille, décrivait sa jeune femme en ces termes :
" Elle pouvait lire n'importe quel livre anglais sans épeler d'une façon
trop voyante el pour cc qui est des confitures, marmelades, conserves
Les Femmes du Dix-huitième siècle 259
et cuisine, elle était imbattable ». Cette description paraît convenir
à beaucoup de jeunes Anglaises de ce temps. Ainsi, au moment où les
femmes triomphaient en France et obtenaient que rien d'important
ne fût décidé sans elles, les femmes anglaises ne sont rien, ne comptent
pour rien et le nombre des gentlemen qui daignent s'occuper d 'elles
diminue de jour en jour.
La vie à la campagne n'apportait guère de compensation. La femme
du squire continue. Mais les occupations nouvelles des hommes les
éloignaient de plus en plus d'elles. Quand le squirc n'était pas fort
chasseur, grand amateur de chiens et joyeux buveur, il s'adonnait
au perfectionnement de l'agriculture, à l'imitation des propriétaires
terriens les plus éclairés de l'époque. Des manifestations agricoles
égayaient seules la route austère du progrès. Elles consistaient en
distributions de repas offerts aux pauvres, en banquets organisés
pour les fermiers et! es travailleurs de la terre, en comices où l'on primait
des bœufs, des moutons, des chevaux. Les femmes trouvaient peu de
réconfort dans ces cérémonies. Les réceptions qu'on pouvait organiser à
la campagne étaient décevantes. Les plaintes des invitées sont parvenues
jusqu'à nous dans les lettres spirituelles ct charmantes qu'écrivait
Emily Eden au début du x1x• siècle: elle ne nous cache pas son désespoir
d'avoir à répondre périodiquement à des invitations fl atteuses pour son
amour-propre, mais qu'elle esquivait aussi souvent que possible. 15
En somme, la plupart des femmes anglaises en étaient réduites à
une activité strictement domestique ou à une existence chiffonnière et
bavarde à l'écart de tout, à un mince potage conjugal souvent aigre :
point de passions, beaucoup d'ignorance et d 'ennui, ct par-dessus
tout de la décence et même de la décence avant tout, la décence devenant la vertu unique de la femme, la mesure de toute perfection.
DERRIÈRE LE DÉCOR DE LA DÉCENCE
Cette façade louis-philipparde avait pourtant ses lézardes secrètes.
Des anomalies faisaient tache sur ce beau crépi de moralité.
La première source de beaucoup de situations singuli ères, était la
législation du mariage. Les règles prudentes émises par le Concile de
Trente étaient naturellement restées étrangères à l'Angleterre. La
publicité du mariage, la publication des bans, y étaient choses inconnues. A la vérité, la publication était bien exigée par la loi : mais
l'usage, qui est tout-puissant parmi les Anglais, permettait d'acheter
une licence qui dispensait des bans. Une licence coûtait une guinée
et la présen tation d'une licence permettait de contracter mariage
immédiatement et sans délai devant n'importe quel clergyman, en
présence de deux témoins. Ces mariages étaient d'autant plus expédi-
Histoire des Femmes
tifs et discrets qu'il n'était pas indispensable que le mariage eût lieu
à l'église :le pasteur pouvait unir valablement un couple à n'importe
quel domicile privé. Les rois d'Angleterre n'étaient pas mariés autrement que dans leurs appartements privés. Certaines chapelles de Londres (la chapelle Saint-James à Aldgate et Holy Trinity à Majories),
échappant à l'inspection de l'ordinaire, mariaient même sans licence 1'.
Et des chapelles nouvellement installées, qui avaient peu de fidèles,
faisaient savoir par des annonces qu'elles mariaient à tarif réduit ou
même gratuitement, pourvu que le couple prît son repas de noces
dans les jardins de la chapelle.
On devine à quels abus pouvait conduire cet usage extrêmement
souple et si semblable aux " mariages de conscience " qu'on avait vu
fleurir au xve et au xVIe siècles *. Dans le peuple, les familles n'autorisent le mariage que si les jeunes
gens sont capables de s'établir et les autorités paroissiales, de leur
côté, interdisent le mariage si elles estiment que le couple risque de se
* La cérémonie du mariage lui-même est entourée dans tous les cas d'une cer- taine discrétion qui fait contraste avec les festoiements antérieurs. On sent que les usages que nous suivons encore aujourd'hui s'établissent peu à peu. Voici comment un voyageur français décrit cette cérémonie : « Les personnes de la première qualité et beaucoup d'autres qui les imitent, ont pris depuis quelque temps la coutume de se marier le soir fort tard dans leur chambre, et fort souvent dans quelque maison de campagne. On augmente les repas ordinaires pendant quelques jours, on danse, on joue, on se donne un peu à la joye : mais tout cela sans éclat d'ordinaire et entre très proches parens ... • (Il explique qu'on distribue à 500 personnes des faveurs que les gens portent à leur chapeau, quelque-
~~~~~~ ~~;t~~~i::~~\~t~o~~::e&c~~B~es~a/u~! ~i~'o~~.l·~~~':1{~ ;:~[~~;
a;rde~x ~~~:J;_::;:,t~~ d~lLde~i i;ride~~aider;:e~~ ~o~~~~~~ax~i~ &t~~~!râ~ ~~~ séance s'en vont un beau matin la dispense en poche, faire lever Monsieur le Curé & Monsieur son Clerc; lui disent leurs petites raisons; se marient à voix basse & à
huis clos; donnent la Guinée au Ministre, & l'écu au Clerc; échappent doucement
l'un d'un côté, l'autre de l'autre, soit à pied, soit en carrosse; vont par divers chemins dans un Cabaret éloigné de leur quartier, ou dans la Maison de quelque Ami fidèle; se rassemblent ensuite dans quelque autre lieu marqué; font un bon repas, & se rendent le soir sans bruit au logis 18 • »
C'est ici que les choses se gâtent un peu du côté de la discrétion. Car voici com-
&e~~~~J~~~~:esd~eii~~~ ~e~~:a~~~ 1~fd~~:~ ~~~~~~~ ]ar~~;e~n~~~tp~us~ ~~i les avoit dénoûées pour les laisser pendre, & pour empêcher ainsi qu'une main un peu curieuse n'apprôchât trop près du genou. Cela fait, & les Jartières atta- chées au Chapeau des Galants, les Bride-maides emmènent la nouvelle Mariée dans la Chambre du Lit où elles la deshabillent, & la couchent. Le nouveau Marié qui
accompagné de ses Amis, s'est desbabillé près de là, vient au plus vite en robe de Chambre trouver sa Compagne, qui est environnée de Mères, Tantes, Sœurs, & Amies; & sans autre discours il se met au lit. Quelques femmes s'enfuyent, d'au- tres demeurent; & un moment après tout se retrouve ensemble. Les Garçons
prennent les bas de rÉpouse; & les Filles, ceux de l'Époux. Les uns & les autres s'asseyent au pied du lit, & chacun jette les bas par dessus sa tête, tâchant de les faire tomber sur celles des Mariez. Pendant que les uns s'amusent à ces agréables
petites folies, les autres vont préparer un bon Posset, qui est un Chaudeau, une sorte de potion composée de Lait, de vin d'Espagne, de jaunes d'œufs, Sucre, Cannelle,
Les Femmes du Dix-huitième siècle
trouver à la charge de la paroisse. En attendant leur mariage, les
filles travaillent chez leur père ou elles se mettent au service d'une
famille du village. L'âge moyen du mariage chez les jeunes gens est
de vingt-six ans, chez les jeunes filles de vingt-deux ans. Cette attente
n'était pas sans inconvénients. Beaucoup de filles étaient enceintes
avant leur mariage. Les autorités paroissiales n'étaient pas prises en
défaut par cette éventualité. Elles disposaient d'une bonne jurisprudence qui leur permettait de rendre le père responsable de l'entretien
du bâtard afin que celui-ci ne devienne pas une charge pour la municipalité 18• Selon cette jurisprudence, la parole de la fille faisait foi pour
l'attribution de la paternité. Cette législation était sévère pour les
imprudents qui aimaient la vie à la campagne, les archives en ont
gardé de curieux témoignages. La législation de l'adultère n'était pas
plus aimable. Le don Juan était fouetté pour séduction et inconduite,
la femme coupable était traitée de même et le bâtard était, bien
entendu, à la charge du gentleman désigné.
Malgré cette législation, le nombre des prostituées était plus élevé
à Londres qu'en aucune autre capitale d'Europe et les bandes de
voleurs et de voleuses y déployaient une terrible activité. Les femmes
étaient de plus en plus nombreuses dans ce dernier métier qui avait
produit au xvn• siècle tant de sujets remarquables. Mais ce qui est
propre à l'Angleterre, c'est la sauvagerie de la répression. La récidive
du vol était punie de mort, quelle que fût l'importance du délit. Pour
une pièce d'étoffe, quelques couverts, une montre soustraite à un
gousset, une femme était envoyée à l'épouvantable prison de Newgate
et de là à la potence. Le célèbre roman de Daniel Defoe, Mol! Flanders,
nous renseigne sur l'implacable rapidité de ces jugements sommaires
et leur caractère presque automatique. Les exécutions avaient lieu le
vendredi : ce jour-là, le glas sonnait le matin à Newgate et l'on empilait une demi-douzaine de femmes dans le tombereau qui les conduisait au gibet. Celles qui avaient la chance d'échapper à cette destination
définitive étaient expédiées comme convicts en Amérique, et, après six
semaines dans la cale d'un bateau, elles étaient vendues comme esclaves.
L'ARTISANAT RURAL ET LES PREMIERS ATELIERS
Outre le privilège d'être pendues plus que partout ailleurs, les
femmes du peuple en Angleterre avaient la satisfaction de travailler
!v[uscade, & c. On présente cela au jeune Couple, qui se hâte d'en prendre pour
être plutôt délivré de tant d'importuns. Le Marié prie, gronde, sollicite qu'on
s'en aille; & la Mariée qui ne dit mot n'en pense pas moins. Si l'on s'opiniâtre à
~etarder l'accomplissement ~e ~urs désirs, le Marié s~ léve en Chemise; ce qui
CP.Ouvante les fi1ies & les fa1t fuir. Les Hommes les suivent, & l'Époux revient à l'Épouse 17 • »
Histoire des Femmes
avec beaucoup d'application et de ténacité. Mais les conditions du
travail des femmes changèrent profondément à la fin du siècle, lorsque
les machines apparurent et qu'on vit s'installer peu à peu les ateliers
collectifs et les premières usines.
Le travail familial, qui avait prévalu jusqu'alors, avait quelque
chose de naïf et de patriarcal qui le fait paraître comme une forme de
malédiction relativement supportable. L'industrie textile comprenait
deux secteurs principaux, celui du coton et celui de la laine. Les femmes
étaient également engagées dans l'un et dans l'autre. La mode du
coton était récente. Elle avait commencé au début du xvm• siècle,
époque où les femmes se mirent à s'habiller de calicot, puis soudain à
partir des années 1740·1750, tout le monde voulut du coton et la production tripla en vingt ans. Le filage et le tissage étaient faits dans les
fermes des petits cultivateurs et toute la famille y participait : mais cc
n'était qu'une activité de complément, car le père continuait son métier
de laboureur comme autrefois. Le coton brut était épluché par les
enfants, cardé et filé par les filles de la maison sous la direction de la
femme et enfin tissé par le père qui se faisait aider par ses fils. Le père
avait besoin en général que trois femmes filent pour alimenter son
métier. Il y avait en conséquence dans le village des filles et des femmes
qui se bornaient à filer et qui fournissaient du fil à ceux qui en manquaient*, et qui constituaient ainsi une sorte de coopérative villageoise qui se partageait la besogne. Parfois le cultivateur, pour lequel
travaillait cette petite communauté achetait son coton brut et vendait
son produit fini. Le plus souvent, des entrepreneurs fournissaient le
coton et passaient ensuite reprendre les étoffes tissées ••.
• Voici comment le biographe du jeune Crampton décrit, d'après les souvenirs
de son héros, l'atmosphère de l'atelier familial.
u Ma mère passait le coton brut dans tu1 peigne de fer et ensuite on le mettait
dans un grand baquet brun très profond avec beaucoup de lessive. Ma mère me
retroussait alors la robe jusqu'à la poitrine et me mettait dans le baquet pour que
je foule le coton qui était. au fond. Quand un second paquet avait été passé au
peigne, on me retirait du baquet dans lequel on jetait le coton peigné, puis je foulais à nouveau. Cette opération continuait jusqu'à ce que le baquet fût si rempli
que je pouvais plus me tenir debout, même en m'appuyant au dossier d'une chaise
qu'on plaçait près de moi pour mc soutenir. On vidait alors la lessive ct les tampons
de coton étaient pressés avec énergie pour les débarrasser de leur humidité. On les plaçait pour les faire sécher sur un grand ratelier qui était ménagé près de la poutre
du toit. Ma mère et ma grand'mère cardaient ensuite le coton à la main en prenant
des mèches de coton qu'elles mettaient une par une sur le peigne. Quand elles
étaient cardées, on les mettait de côté en petits tas pour la fileuse ~. 11
•• Les statisticiens du xvme siècle, dont il faut parfois se méfier, estiment que
go % des femmes pauvres des paroisses rurales étaient employées dans la production de la laine, du coton ou du lin. Chambers, en 1743, affirme que le traitement
d'un sac de laine brute donne du travail à 63 personnes, dont 28 sont des hommes
ou de jeunes garçons et 35 des femmes ou des filles. Le salaire moyen d'une femme ou d'un enfant de plus de sept ans était de 1 à 3 shillings par semaine avant 1770,
ct il fut de 2 à 3 shillings après cette date : ces chiffres sont confirmés par Arthur
Young. Lorsque le métier mécanique du Kay, à la fin du siècle, permit un rende-
Les Femmes du Dix-huitième siècle
L'apparition des machines changea les conditions de cette activité
quasi-ménagère. Les petits artisans de vill age supportèrent assez bien
l'apparition en 1764 de la j enny de H a rgreave, métier mécanique
actionné à la main qui faisait le trava il de vingt personnes. L'achat
d 'une j enny n'était pas un investissement insurmonta ble, elle donnait
du trava il aux fileuses dont les salaires augmentèrent. Les femmes
saluèrent donc ingénument cette hirondelle du progrès. M ais le
règne de la j enny dura peu. La mule d' Arkwright, puis celle de
Crompton, apparaissent à partir de r 779 : elles sont bientôt actionnées
à la vapeur, elles exigent des install a tions très coûteuses, elles ne
peuvent fonctionner que da ns des locaux spécia ux qui font disparaître
le travail à domicile et le rempl acent par les conditions entièrement
nouvelles du travail à l'atelier Les protesta tions, les émeutes furent
sans effet. A la fin du siècle, vers r8oo, le travail familial à domicile
est en train de disparaître progressivement. La plupart des femmes ne
purent s' habituer à ces nouvelles conditions de travail et préférèrent
abandonner le travail de la laine et du coton.
Cette disparition de l'artisana t rura l fut d'autant plus ressentie
qu'elle se produisait en même temps qu'une transforma tion profonde
de la vie paysanne. L'apparition des clôtures et la suppression des
communaux au milieu du siècle a va ient ruiné les familles de paysans
pauvres, auxquels les communaux fournissaient des compléments
indispensables, l'entretien d'une vache, de q uelques moutons, du bois,
des glands. Les petits fermiers indépendants dispa rurent • et le sala ire
familia l qui avait été longtemps un compl ément devin t pour beaucoup de gens le salaire princi pa l. Les familles paysannes, si heureuses
en r 740, devinrent progressivemen t des familles pauvres. La loi sur
les pauvres instituée pour porter remède à celte situa tion l'aggrava
en réalité : car les pamisses provoquaien t une distorsion des prix en
acceptan t n'importe q uel sala ire pour se débarrasser des indigents
ment plus élevé, une femme travaillant à plein temps parvint à gagner 7 shillings
par semaine 20• Les femmes étaient surtout fileuses et plus rarement tisserandes.
Toutefois Arthur Young a trouvé à Sand bury dans le comté d'Essex en 1767 des
petites filles de sept ans qui gagnaient au tissage 2 shillings et demi par semaine
et également à Manchester. En 1802, un industriel estime que les 2/5e du tissage
sont exécutés par des femmes. Selon Young, leur salaire est à cette date de 6 shillings par semaine. Pour apprécier ces chiffres, il faut savoir qu'un salaire de 5 shillings est regardé comme un bon salaire moyen pour une femme dans la seconde
moitié du xvmc siècle. Eden, cité par Pinchbeck, indique qu'au village de Seend
d'après les comptes paroissiaux, deu.x sœurs, dont l'une, invalide, allocataire de
la paroisse, vivent ensemble avec 3 shillings t/2 par semaine. Il cite également le budget d'une femme seule de soixante et un ans qui vit à Cumberland avec 4 livres
par an environ, soit moins de 2 shillings par semaine. Moll Flanders, l'héroïne de
Defoe, prétend vivre convenablement, comme une dame, dans un comté du Nord,
avec 15 livres par an, soit moins de 6 shillings par semaine n . * JI y avait t8 000 petits fermiers ou;'eomtn dans les comtés ruraux au début du X\"lllc siècle, il n'y en a pratiquement plus à la fin du siècle n.
Histoire des Femmes
et, en particulier, des femmes seules dont elles avaient la charge,
qui constituaient un contingent flottant de pauvresse fâcheux pour
les finances locales. Les villages se dépeuplaient à la fin du siècle avec
une effrayante rapidité. Au début du xrx• siècle, 28 % de la population recevait des allocations des paroisses. On employait les femmes
à des travaux d'enfant plutôt que de les payer sans rien faire. On
leur apprenait à sarcler, à arracher les mauvaises herbes, à enlever
les cailloux. Si la campagne anglaise est propre comme un cabinet de
dentiste, c'est parce que les femmes en ont fait la toilette pour six pence
par jour.
L'industrie textile ne fut pas le seul domaine où l'énergie des
femmes anglaises trouva à s'exercer. On les rencontre encore dans
bien d'autres emplois. Beaucoup de femmes de fermiers partagent
avec leurs maris les travaux les plus pénibles. Beaucoup de filles sont
occupées à la laiterie sous la direction de la fermière. Une laitière a
le droit de se promener à Londres le rer mai avec un très joli chapeau
sur la tête, mais en revanche, son travail quotidien commence à
3 heures et demie du matin. Le salaire d'une laitière est en moyenne
de 3 shillings et demi par semaine en r 77 r. A la fin du siècle, on
trouve des femmes qui s'engagent comme journalières agricoles
au moment de la moisson ou qui font comme les hommes les travaux
du labour ou du hersage. Cette main-d'œuvre féminine fut assez
nombreuse pendant les guerres napoléoniennes. Une femme pouvait
gagner alors jusqu'à 6 shillings par semaine.
Ce n'étaient pas les seuls travaux de force que les femmes aient pris
l'habitude d'accomplir. Elles étaient engagées également dans
l'industrie minière. St:J·inger, qui écrivait en r6gg, affirmait à cette
date que beaucoup de femmes gagnaient leur vie au lavage du minerai.
Dans le district charbonnier de la Tyde, les femmes descendaient dans
les galeries : des noms de femmes figurent plusieurs fois parmi les
victimes des catastrophes minières au xvu• et au xvm• siècle. Elles
étaient employées comme porteuses. C'est seulement à partir de r 780
que les femmes furent relayées par des chevaux, aux puits de Durham
et de Northumberland. Les Écossaises, plus énergiques, résistèrent à
la concurrence des chevaux. On regrette d'avoir à diminuer leur
mérite en précisant que la loi les considérait, en fait, au xvm• siècle
comme de véritables animaux : elles étaient encore attachées à la
mine avec leur mari et vendues avec elle, et cette situation ne prit fin
que lorsque fut signé en '799 l'Acte d'émancipation. Il faut dire,
pour la consolation des cœurs sensibles, que l'Écosse était, au
XVIII0 siècle, une tene à peu près aussi inconnue que la Nouvelle
Zemble et que le prédicateur Wesley qui fut le premier à se présenter
devant ces peuplades sauvages fut épouvanté des conditions de vie
qu'il y trouva.
Les Femmes du Dix-huitième siècle
Dans la partie civilisée du Royaume-U1ù, ces situations extrêmes
étaient rares. Quelques femmes aidaient leur mari à briser le nùnerai
et collaboraient avec lui aux travaux de la forge. Mais elles étaient
peu nombreuses. A Birnùngham, dans l'industrie des métaux légers
et de la bimbeloterie, on retrouve l'organisation artisanale à donùcile de la laine et du coton. Mais on signale aussi, dès 1759, des ateliers de 1 oo à 1 50 ouvrières, dans lesquels des petites filles de sept à
douze ans gagnaient de 1 à 4 shillings par semaine. Naturellement, la
dentelle, la passementerie, la couture, la coiffure, ou quelques fabrications spéciales comme celles des éventails occupaient leur contingent de femmes. Beaucoup d'autres étaient vendeuses, colporteuses,
ou sagement assises dans la boutique du mari. On en désigne quelquesunes qui sont médecins, chirurgiens, dentistes :elles sont, bien entendu,
accoucheuses. Mais, pendant tout le cours du XVIIIe siècle, la participation des femmes de la bourgeoisie à la vie économique n'a pas cessé
de s'amoindrir. A l'exception de quelques veuves qui gèrent le commerce
de feu leur mari, on ne trouve plus de femmes à la tête d'une entreprise. Les nouvelles conditions du commerce leur sont étrangères :
elles ne se sentent pas à l'aise dans les structures du capitalisme naissant. En outre, dès la prenùère moitié du xvme siècle, Defoe remarquait que les femmes d'artisans et de commerçants dans les villes
aspiraient de plus en plus à jouer à la dame et à ne plus paraître dans
les locaux commerciaux 23• En somme, les femmes qui avaient si
brillamment tenu leur place dans la société médiévale s'adaptaient
mal au développement que le monde moderne donnait aux entreprises. Des esprits chagrins pouvaient même se demander si leur
vocation n'était pas de rester attachées, sous une forme ou sous
une autre, à la demeure familiale .
LES FEMMES ALLEMANDES AU XVIIIe SIÈCLE
Pendant que ces tristes transformations se faisaient insensiblement
en Angleterre, les autres pays d'Europe présentaient un spectacle
plus réconfortant. Le pouvoir absolu y sévissait partout, tempéré
par l'influence des jolies femmes. Des reines illustres mettaient en
lunùère les capacités des femmes à gouverner les hommes. Et tous
les souverains avaient pour ambition de ressembler à Louis XIV.
Toutefois, ces circonstances favorables n'établirent pas partout
la puissance des femmes aussi solidement qu'en France. Dans les
États allemands, en Italie, dans la Russie de Pierre-le-Grand, le
tempérament national, aussi bien que les conditions politiques locales
aboutirent à des variantes géographiques de la situation des femmes.
En Allemagne, le grand obstacle à la puissance des femmes fut la
Histoire des Femmes
multiplicité des petits États souverains et la médiocrité des moyens
dont disposaient les princes. Le génie féminin ne put rien contre ces
obstacles naturels. Les femmes furent aussi adulées, aussi capricieuses,
aussi encombrantes dans les petites cours allemandes du xvm• siècle
que sous la Régence ou au tour de Louis XV, mais leur pouvoir
s'exerçait sur des bagatelles.
Il fut grand toutefois. L'Allemagne était sortie de la Guerre de
Trente Ans exsangue, misérable, désarticulée, après une épreuve
sans précédent dans l'histoire de l'Europe et qu'aucune comparaison
ne peut plus nous faire comprendre. Non seulement l'Allemagne
était un désert de ruines, mais trente ans d'occupation avaient arraché
son âme même, ses traditions, sa sensibilité et jusqu'à sa langue.
Les survivants avaient fini par regarder avec hébétude comme une
chose normale la disparition de villes entières, l'assassinat de leur
voisin, le viol de leurs femmes et de leurs filles, le pillage, l'incendie,
les exactions, la délation des autres pour se sauver soi-même, le partage du pillage : la seule chose importante était d'être vivant. La
génération qui arrivait à l'âge d'homme au moment des traités de
Westphalie était une génération de jeunes dévoyés, qui n'avaient
connu que les formes les plus sommaires de la lutte pour la vie,
totalement illettrée, aussi ignorante de sa religion, enfants du pillage
et de l'incendie. La paix amena toutes les folies des après-guerres :
l'appétit de jouissance, la violence, l'adoration de l'argent, une
immoralité effrénée. Partout ce fut une effroyable détente, le lendemain de la fin du monde, à laquelle les pasteurs n'avaient même pas
le courage de s'opposer.
Chez les paysans, la brutalité bestiale fut réprimée par des lansquenets. La bourgeoisie, moralement moins atteinte, perdit ses
libertés, et oublia parfois sa dignité, ses mœurs patriarcales. La
noblesse ne pensa qu'à demander aux princes la compen;ation de ce
qu'elle avait perdu. Et les princes devenus souverains s'appliquèrent
à obtenir des grandes puissances le moyen de soutenir leur titre avec
dignité. La plasticité allemande au lendemain des catastrophes fit le
reste. La splendeur du Roi Soleil éblouit toute l'Allemagne et les
Allemands prirent les manières françaises avec autant d'ardeur que,
trois siècles plus tard, ils devaient adopter les méthodes américaines.
Le goût de briller, la vanité, la gloire, ils disaient la « réputation n,
les an1ena à se ruiner en fêtes, en vêtements, à se parer de titres, à
exiger une étiquette et à égaler les Français dans leur ostentation de
légèreté et de supériorité. Malgré les efforts de Leibniz, de Wolf,
de Thomasius, l'Allemagne était encore au milieu de ces décombres
de toutes ses valeurs morales lorsqu'elle aborda le xvm• siècle.
Les Femmes du Dix-huitième siècle
LES COURS ET LES MAITRESSES DES PRINCES
Dans le luxe et l'égoïsme de tous, une grande idée guidait l'aristocratie allemande : c'était le désir d'imiter ce qui se faisait à Versailles.
Chez les princes, cette aspiration générale se traduisit par la décision
de ressembler à Louis XIV. Une des particularités de ce grand roi
parut aux princes allemands spécialement digne d'attention. Ils
crurent indispensable de rehausser leur règne par la présence d'une
maîtresse aussi étincelante que Mme de Montespan. La maîtresse
officielle devint donc une institution dans les cours allemandes.
Malgré la bonne volonté des souverains, cette institution ne put
assurer aux femmes un pouvoir comparable à celui de Mme de Pompadour. Même lorsque les maîtresses princières étaient extravagantes,
et elles le furent souvent, leurs entreprises étaient limitées. Elles usur·
paient le rôle de la princesse, présidaient insolemment les fêtes et
usaient de leur influence auprès de la personne ducale ou royale pour
distribuer des charges de chambellan ou de conseiller. Ce n'étaient
là que distractions et paillettes. L'éclat que répandirent autour
d'elles quelques-unes de ces figurantes ne peut nous le faire oublier.
Wilhemine de Gravenitz auprès d'Everard, duc de Wurtemberg, la
comtesse d'Esterlé ou Aurore de Konigsmark auprès de FrédéricAuguste IV de Saxe, contemporain du roi de Suède Charles XII,
éblouirent dans ce rôle leurs contemporains. Mais, à part les favorites
de Saxe, les maîtresses des petits princes allemands durent se résoudre
à des entreprises de peu d'envergure. La plupart des États allemands
étaient minuscules, leurs ressources étaient précaires, leurs armées
se réduisaient à un bataillon de parade : l'essentiel des affaires était
d'ordre municipal et l'on vit un jour le conseil d'un prince s'occuper
gravement du recensement des chiens. Ce n'était pas là de bons sujets
d'intrigues.
Un aspect attristant de la splendeur allemande ternissait d'autre
part cet éclat emprunté. Les mœurs furent longtemps grossières et
certaines particularités de la cour assez bouffonnes. En dépit de
l'imitation de Louis XIV, les princes allemands étaient restés de grands
buveurs, et plusieurs se piquaient de se faire transporter ivres-morts
clans leur lit, après des beuveries héroïques auxquelles leurs hôtes
et leurs courtisans étaient contraints à participer. Le comte de Pollnitz,
pique-assiette tenu à la prudence et à la courtoisie, n'hésite pas,
pourtant, à raconter dans ses Mémoires les soùleries de FrédéricAuguste de Saxe, qui appelait auprès de lui une de ses maîtresses,
la comtesse de Donhoff, quand il était complètement ivre, et lui disait
des obscénités d'une voix douce et pénétrée d'ivrogne. Les
femmes ne surent pas toujours se tenir à l'écart de ces réjouissances.
Histoire des Femmes
Lorsqu'elles assistent à des banquets, elles ont devant elles, tout
comme les hommes, des hanaps d'une contenance remarquable
qu'elles vident pour les santés au commandement de l'échanson.
Elles suivent les hommes à la chasse, assistent avec eux au jeu traditionnel, renouvelé du xv• siècle, dans lequel un ours dévore un âne,
et plusieurs d'entre elles, à l'imitation d'Anne-Marie, duchesse de
Weimar, fument la pipe. Elles ont des brutalités atroces, encore très
médiévales. Une margrave de Bayreuth, femme de Georges-Guillaume,
détestant sa fille, et ayant essayé en vain de la faire séduire, la fait
violer par un domestique du margrave à qui elle promet 4 ooo ducats
si la fille est enceinte. L'affaire se fait la nuit, la victime hurlant, dans
la chambre de la jeune fille où la margrave l'avait enfermée avec
l'homme 24 • Ce sont là des accidents dont les contemporains ne
s'émeuvent pas trop. A son retour de France en 1717, le tsar Pierrele-Grand est reçu à Magdebourg par sa nièce, la duchesse de Mecklembourg, qui vient au-devant de lui avec son mari ct le rencontre
dans une auberge. Le tsar trouve la nièce jolie, s'enferme avec elle
dans une pièce et la viole sur Je canapé, pendant que les autres attendaient respectueusement dans l'antichambre 25 • Les incestes ne sont
pas inconnus non plus, principalement à cette cour de Saxe, si pittoresque, plus tard transportée en Pologne. La princesse Anna-Caroline
Orzelska, qui fut mariée en 1730 au prince d'Holstein-Beek, était une
fille d'Auguste de Saxe qui avait été notoirement sa maîtresse et aussi
celle de son demi-frère, le comte Rutowsky. La margrave de Bayreuth,
Frédérique-Sophie-Caroline, qui raconte cette histoire, a, du reste,
laissé des Mémoires écrits en français qui donnent une idée du ton
employé par les femmes dans les cours allemandes de ce temps.
Dans les palais qu'ils s'étaient fait construire, énormes jouets allemands qui sont parfois d'une grâce singulière, margraves et ducs
s'ennuyaient. Quelques-uns avaient des fantaisies dont les femmes
faisaient les frais. Le margrave de Baden-Dombach s'était installé à
Karlsruhe un sérail au milieu des jardins, où il n'était servi que par
des femmes : c'est à savoir soixante femmes de chambre qui servaient
par fournées de huit changées chaque jour, lesquelles dansaient et
chantaient, et d'autres déguisées en hussards qui le suivaient à cheval
à sa promenade. Tout le monde n'avait pas la sagesse de cet épicurien. L'infatigable Frédéric-Auguste avait des danseuses nues, spectacle plus original que de nos jours. D'autres offraient des redoutes
travesties et, au temps du Carnaval, des repas costumés. Les festins
d'Évrard de Wurtemberg étaient fastueux, ceux d'Heidelberg et de
Fulda étaient singuliers : un personnage déguisé en Trimalcion était
suivi partout d'un pot de chambre énorme, particularité qui répandait une saine gaieté. Les petits souverains qui n'étaient pas assez
riches pour offrir ces divertissements, essayaient d'avoir auprès d'eux
Les Femmes du Dix-huitième siècle
des nains, ou prenaient comme souffre-douleurs des conseillers qui
devenaient les fous de la cour et qui pleuraient des humiliations princières que ce rôle leur valait. Stendhal a décrit ces petites cours allemandes dans la Chartreuse de Parme où son modèle ne fut pas seulement, comme on le dit, la cour du prince de Modène, mais les cours
des princes allemands. Le désir de paraître et l'ennui étaient les deux
fléaux des principautés les plus petites où le souverain avait toujours
peur que son train de vie ne rappelât pas assez la cour de Versailles.
Ce faste souvent lugubre, ces excès ne relevaient pas beaucoup
le caractère des femmes. Aussi, le souvenir que les femmes de la
noblesse allemande du xvm• siècle ont laissé n'est-il pas brillant. Les
voyageurs et les Allemands eux-mêmes les ont décrites avec sévérité.
A Vienne, sous le règne de Charles VI, père de l'impératrice MarieThérèse, les Viennoises qui sont présentées à la Cour n'ont pas meilleure réputation que leurs contemporaines françaises de la Régence.
C'est d'elles que lady Montaigu rapporte qu'elles sont considérées
d'après le rang de leurs amants plus que d'après celui de leur mari 26 •
D'autres voyageurs de la même époque assurent qu'à Vienne, on ne
rencontre plus nulle part le goût de la vie domestique ct que l'atmosphère familiale n'existe plus. Le règne de l'impératrice Marie-Thérèse
fut marqué par une vigoureuse réaction. La morale régna par ordre
du Palais, des commissaires aux bonnes mœurs furent institués, on
fit des visites domiciliaires, on encouragea la délation. Ces initiatives
de la vertu n'eurent pas tout le succès qu'on en attendait, en raison
de l'exemple peu édifiant que la famille impériale donnait pendant
le même temps.
La facilité des femmes devint si contagieuse qu'elle contamina des
peuples qui paraissaient avoir un tempérament tranquille. Les paisibles Suissesses ne furent pas à l'abri de la médisance. Bien qu'elles ne
fussent pas dépravées par la monarchie absolue, elles donnaient aux
voyageurs une excellente idée de l'hospitalité suisse. Casanova, qui
avait trouvé les Allemandes frigides et maladroites, eut à Solothurn
une agréable partie carrée et rencontra dans la haute société de Berne
une petite Sarah, âgée de treize ans, qui lui prouva que certains
aspects du génie helvétique sont parfois méconnus. Le poète Wieland
ne fut pas mécontent non plus des jeunes filles de Zürich et il parle
avec impertinence dans une lettre de 1757, du « sérail n qu'il yrecruta 27 •
On s'étonnera moins de ces jugements favorables, si 1' on se souvient
des délicieuses « veillées n que Stendhal décrivait trente ans plus tard
comme un excellent vestige de la tradition. Les amoureux y écoutaient
des histoires du bon vieux temps dans une ombre propice et ils étaient
autorisés ensuite à passer le reste de la nuit dans la chambre de la
jeune fille située au premier étage, où ils s'étendaient bien gentiment
côte à côte sur le lit. Stendhal appréciait particulièrement la bonhomie
Histoire des Femmes
de la mère de famille qui « donnait permission " à sa fille avec cette
recommandation : <( Au moins, sois bien sage, n'enlève pas ta robe. >l
Il y a là, me semble t-il, une confiance touchante, toute suisse et même,
selon quelques observateurs, toute autrichienne, qui rend douce la
période des fiançailles et la dépouille de toute hypocrisie. Mais, bien
sûr, cela prête à commentaires et quelquefois on court des hasards.
A Berlin, la situation était pire encore. L'influence française avait
triomphé sans peine du premier roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Jer,
et elle se développa brillamment sous le règne de son successeur, Frédéric II. Les femmes titrées et les grandes bourgeoises s'appliquèrent
avec beaucoup de bonne grâce à être encore plus parisiennes que les
Françaises. L'ambassadeur d'Angleterre, Malmesbury, résumait
la situation en 1772 par ce jugement déplorablement net : «Il n'y a
à Berlin ni homme de cœur ni femme chaste ... Une immoralité totale
règne sur les deux sexes de toutes classes, et elle a engendré l'indigence.
Les femmes sont devenues des harpies effrayantes par leur manque de
pudeur autant que par le manque de tout le reste. Elles se donnent
à celui qui paie le mieux, la tendresse et le véritable amour sont chez
elles des sentiments inconnus. " L'opinion de cet Anglais désagréable
est malheureusement confirmée par l'Allemand Georg Forster qui
écrit à jacobi en 1779 qu'il règne à Berlin« un cynisme affiché et une
insolente licence. Les femmes sont toutes à vendre ... 28 >>. Mirabeau
disait non moins lestement du Berlin de Frédéric II : « C'est la pourriture avant Ja gelée. >>
Il y eut peu d'amélioration sous le règne de Frédéric-Guillaume II
qui succéda au grand Frédéric. Voici le témoignage de l'auteur anonyme des Lettres confidentielles sur l'état de la cour de Prusse apres la mort de
Frédéric II, publiées en 1807. Il écrit dans une lettre datée de Berlin en
1799 :"Les femmes sont tombées dans une telle licence que certaines,
appartenant aux plus grandes familles de la noblesse, sont devenues
de véritables entremetteuses : elles attirent à elles des jeunes femmes
et des jeunes filles de bonne famille et les séduisent en leur assurant
qu'elles ont des moyens sûrs pour les guérir si elles attrapent des
maladies et qu'elles peuvent aussi leur procurer des préservatifs
infaillibles pour leur éviter d'être enceintes. Partout se forment de
petits cercles de femmes débauchées qui s'entendent entre elles pour
louer en quelque quartier désert une petite maison propre à recevoir
des amants et aussi à abriter les réunions et les orgies qu'elles organisent avec eux. Les filles publiques sont de vraies vestales en comparaison des femmes du monde qui, à Berlin, donnent le ton à la meilleure
compagnie. Certaines n'hésitent pas à s'asseoir au théâtre dans les
loges qu'occupent ordinairement les prostituées pour être plus commodément abordées par des hommes ... 29• >>
Les Femmes du Dix-huitième siècle 271
fEMMES DE LA BOURGEOISIE
Comme en France, cette immoralité des milieux proches de la
cour ne s'étendait pas au reste de la population. Plus encore qu'en
France, la séparation entre la noblesse et la bourgeoisie était totale,
en raison de la morgue des familles titrées et des formes toujours un
peu raides de la politesse germanique. «Ils n'ont en commun que l'air
qu'ils respirent», remarquait Pollnitz. Cette distance entre la noblesse
et la bourgeoisie est présentée très vivement dans la comédie de
Schiller Kabale und Liebe. Mais ce n'était pas seulement un thème
littéraire. Encore en 18oo, et à Weimar, la ville de Goethe, lorsque la
femme du poète Herder eut l'idée de donner un bal où seraient invitées à la fois des femmes nobles et des femmes de la bourgeoisie, cette
initiative fut regardée comme un événement extraordinaire. Ce partipris de dignité donnait aux femmes des affectations de provinciales.
Dans une comédie de Grossmann Nicht mehr ais sechs Schüsseln, la femme
noble du conseiller Reinhard exige d'être appelée Votre Grâce par son
mari en présence de ses invités. Beaucoup de femmes se distinguent
du commun en ne s'adressant la parole qu'en français. D'autres
affectent de ne pas connaître les noms de leurs domestiques qui sont
trop nombreux.
Ces marques de supériorité faisaient enrager les bourgeoises qui
se vengeaient en dépensant beaucoup d'argent. Toutefois, malgré
leurs efforts pour participer à la sottise générale, la bourgeoisie garda
tout le long du siècle une sorte de retenue et de convenance. Les
anciennes habitudes allemandes étaient pour quelque chose dans cette
relative sagesse. En 1725, un élégant voyageur français sc plaint que
les femmes de Hambourg ne sortent pas, qu'elles n'ouvrent pas leurs
maisons aux inconnus, qu'elles ne se promènent qu'avec leur mari.
En fait, sous l'influence de traditions que la guerre de Trente Ans
avait affaiblies mais non pas abolies, il y eut encore dans l'Allemagne
du xvrn• siècle une sorte de séparation des sexes que les progrès de la
débauche favorisèrent au lieu de la supprimer. Car les hommes se
réunissaient pour boire entre eux dans des associations dont les femmes
ne pouvaient faire partie. L'ivrognerie générale contraignit les femmes
de la bourgeoisie à rester chez elles : comme le voyageur français
qui avait été si mécontent à Hambourg, la plupart des visiteurs de
l'Allemagne constatent avec étonnement que, dans la classe moyenne,
la femme est presque exclue de la vie sociale 30• Cette situation était
surtout remarquable dans les villes qui ne servaient pas de « résidence >> à un souverain. Car alors, il n'y avait ni mascarades, ni
concerts, ni réunions auxquelles les femmes pouvaient participer.
Cela n'empêchait pas la grossièreté. Les femmes de la bourgeoisie
272 Histoire des Femmes
ayant peu d'occasions de s'amuser, participaient volontiers aux
réunions de famille, lesquelles consistaient essentiellement en banquets
où l'on s'empiffrait en faisant bruyamment des plaisanteries scatologiques 31• La littérature contemporaine nous fournit malheureusement le même témoignage. La vulgarité des romans grivois qui étaient
à la mode, le succès des comédies bouffonnes et obscènes de Stranitzky, sont des signes inquiétants. Les avertissements de Wolf ou de
Thomasius, les réflexions acerbes qu'on rencontre dans les « hebdomadaires moraux » publiés par les petites communautés protestantes,
les plaintes des piétistes nous avertissent que ces bourgeoises cadenassées réussissaient très bien à organiser quelques pique-niques qui
rompaient la monotonie de l'ordinaire conjugal.
A la vérité, la vie des femmes de la bourgeoisie, qui n'a jamais
été étudiée sérieusement, par faute de documents, semble avoir varié
assez sensiblement selon les latitudes et les États 32• A Vienne, on
s'amuse. Les bourgeois et les négociants sont riches. Les fêtes sont
traditionnelles. Malgré les inspecteurs de Marie-Thérèse, la bourgeoisie paraît bien participer à la gaieté générale. On s'amuse aussi
dans les grandes villes de l'Allemagne du Sud qui ont depuis longtemps une tradition de fêtes locales où toutes les classes sont mélangées. On y imitait même Venise, modèle non moins dangereux que
Paris. A Nuremberg, à Augsbourg, à Ulm, on voit se multiplier les
bals, les redoutes, les cavalcades en traîneaux. La redoutable « walse »
fait même son apparition en 1760. Les femmes y ont comme à Paris
des coiffures monumentales, elles portent des souliers qui rendent la
marche impossible et elles sont si serrées dans leur corset qu'elles
étouffent et s'évanouissent. Les grands bourgeois se ruinent à ces
jeux distingués. A Francfort, on est obligé de remettre en vigueur une
loi de 1571 qui obligeait les faillis à porter un chapeau jaune 33•
Ailleurs, les souverains multiplient les lois somptuaires. Tout cela est
sans effet. La bourgeoisie, malgré sa solidité, se laissait entraîner par
l'exemple que donnaient ces nobles si hautains avec lesquels elle
rêvait d'être confondue.
La bourgeoisie de Prusse résista mieux. Sa bonhomie et sa simplicité
font contraste avec les manières lestes de la cour de Berlin. Le sérieux
prussien a laissé sa marque sur les mœurs. L'ivrognerie et la goinfrerie
y sont moins répandues qu'ailleurs. Les lieux de plaisir sont peu fréquentés pendant la semaine. Le dimanche, les bourgeois de Berlin
sortent volontiers avec leur famille. Les manières françaises y sont
moins imitées que dans les provinces, bien qu'elles règnent à la cour 34•
Vers la fin du siècle " l'isolement des femmes, constate Bidermann,
disparut peu à peu. Les femmes et les jeunes filles s'habituèrent à
paraître dans la société et se mêlèrent aux conversations des hommes 35• ''
Le ton de la conversation fut plus poli et plus varié. On adopta les
Les Femmes du Dix-huitième siècle 273
jeux de société, agrémentés d'innocentes plaisanteries un peu étonnantes pour des Français. Les femmes conquirent enfin une place à
table dans les banquets, marque de confiance que la bourgeoisie leur
avait toujours refusée : elles furent assises au côté des hommes au lieu
d'avoir une table séparée et elles furent même autorisées à embrasser
leur voisin toutes ensemble au commandement du maître de maison *.
L'ALLEMAGNE ROMANTIQUE
Le succès de Jean-Jacques Rousseau, la mode de la vertu et des
« âmes sensibles » révélèrent aux jeunes Allemandes leur véritable
génie. Un apôtre des temps nouveaux se leva pour elles. Klopstock
découvrit la poésie, l'idéalisme, l'amour pur, les anges. Ce fut merveilleux : ses lectrices se sentirent pousser des ailes et se jurèrent de
connaître ce « grand amour » qui élève l'âme, baigne dans la pureté,
etc. Klopstock fit presque autant de ravages que Rousseau. Et,
après lui, Miller mit à la mode la pleurnicherie, la romance, les initiales gravées sur les arbres. L'Allemande devint désormais un objet
poétique. Enfin, Werther se tira un coup de pistolet dans la tête en
son honneur. Il y avait très longtemps que les femmes n'avaient pas
eu cette satisfaction. Le coup de pistolet du jeune Werther retentit longuement à travers toute l'Europe. L'amour romantique venait
de naître et, à l'autre bout des terres civilisées, sur une grève de
Bretagne, il éveillait l'écho français de Gœthe, le jeune vicomte
de Chateaubriand.
Les femmes allemandes prirent alors l'habitude d'assaisonner leur
amour de beaucoup de larmes, de se promener au clair de lune et de
multiplier les objets tricotés. Bien avant Werther, en 1771, Caroline
Fleschland écrivait déjà à Herder, son fiancé, des lettres aussi parfaitement délirantes qu'on pouvait le souhaiter. Mme de Ziegler, dame
d'honneur de la comtesse de Hesse-Hombourg, prend Rousseau
* L'éducation des filles est aussi sommaire que celle des jeunes Anglaises. La lecture des romans était interdite, l'obé'issancc au.x parents était stricte, la Bible tenait lieu de toute instruction. Sophie de la Roche, amie d'enfance de Wieland, filJe d'un médecin d'Augsbourg, avait lu toute la Bible à l'âge de cinq ans. Aux jeunes filles bien élevées, on enseignait le français, le clavecin, la danse, les airs italiens, quelques arts d'agrément. Dans les familles cultivées, spécialement dans les familles de pasteurs ou d'universitaires, il y eut parfois des exceptions. La femme du poète Gottsched savait l'anglais, le français, le grec et lisait couramment les écrivains latins, elle était aussi excellente pianiste et .interprétait Dach pour son fiancé . Gœthe raconte que sa sœur Cornélia assistait atLx leçons que lui donnait son père. D'autres exemples, celui de la femme de l'érudit Pütter, celui de la fiancée du poète Semlcr, font penser que l'ignorance des fùles restait grande. Un texte contemporain cité par Biedermann constate que les femmes allemandes, après un enseignement scolaire très réduit, n'ouvrent plus jamais un livre pendant toute
leur existence "·
274 Histoire des Femmes
au sérieux et va s'installer dans un châlet de montagne avec un
agneau enrubanné. Lavater propage un mysticisme larmoyant et
distille avec onction un christianisme poétique et sensible, qui plaît
aux femmes, répand la douceur et l'attendrissement et qui est comme
un nuage de parfum répandu par une âme toute fondante de bonne
volon té. La fameuse " sensibilité allemande » déborde de tou tes parts
et menace de colorer en rose bonbon tout ce qui prend naissance
au-delà du Rhin. Mais ce n'est qu'une mode qui habille à la manière
du siècle les solides qualités allemandes du temps de Dürer. Sous la
sensiblerie des fiancés, on découvre assez vite une bonne Allemande
casanière et sérieuse qui aspire aux joies du mariage. Lessing hausse
les épaules devant Werther. Gœthe, après avoir revendiqué les droits
de la passion, épouse une femme fort raisonnable qui J'ennuie. La
tonalité allemande typique est donnée par un jeune ménage, beaucoup moins illustre, mais bien touchant, celui du savant Poss qui fut
le traducteur d'Homère. C'est un ménage pauvre et sérieux, presque
un ménage d'étudiants. Ils s'adorent et sont passionnés tous les deux
par les travaux du mari qu'ils poursuivent en commun. Ils s'achètent
des livres, ils travaillent et économisent, et, quand ils ont un peu
d'argent, ils montent leur ménage avec une joie d'enfants et un gentil
courage devant la vie qui est tout pareil à celui que montrait, bien des
siècles avant eux et à l'autre bout du monde, ce ménage d'érudits
chinois dont j'ai conté plus haut J'histoire et qui fuyait devant les
Mongols en protégeant son trésor de porcelaines et d'inscriptions.
Les femmes allemandes gagnèrent quelque chose à cette promotion.
A la fin du siècle, elles jouent un rôle non seulement dans la société,
mais dans la vie intellectuelle et dans la littérature. Angelica Kaufmann est un peintre célèbre, la chanteuse Henriette Sontag est connue
dans toute l'Europe, Dorothée Schlôzer, fille d'un écrivain, devient
en r 787, docteur en philosophie de l'Université de Gôttinguen. Plusieurs femmes sont des écrivains connus. Louise Karsch écrivit des
poésies, mais elle eut le destin amer des précurseurs : Frédéric II se
moqua d'elle et lui fit donner deux thalers par dérision. Helmina
von Checy écrivit plus sagement des romans et elle fut imitée avec
succès par Sophie de Laroche que le jeune Wieland avait tant aimée
quand elle avait quinze ans, et qui fut la première grande romancière
allemande. Les salons littéraires fleurirent enfin. Ils n'étaient pas tous
amusants : celui d'Adelgonde Kulmur, femme d'un professeur, qui
ouvrit la voie, était sévère, celui de la princesse Galitizne fut mystique,
celui d'Élise von den Recke fut plus original, l'ornement principal en
étant le mage Cagliostro. L'Allemande la plus étrange de ce temps
fut toutefois cette extraordinaire baronne de Krüdener qui fut à la
fois mystique, intrigante, confidente du tsar, romancière célèbre,
probablement agent de renseignements et dont la vie est un roman.
Les Femmes du Dix-huitième siècle
LA REINE LOUISE DE PRUSSE
C'est un bruit de bottes qui donna naissance à l'Allemagne moderne.
Après Austerlitz et Iéna, les petites cours dissolues de l'Allemagne
du xvm• siècle s'abandonnèrent avec assez de complaisance aux douceurs de l'occupation. La vie y était raisonnablement heureuse pour
tout le monde et les femmes se plaignaient surtout que le décolleté
des modes impériales ne s'accordât pas au climat allemand. Mais
l'apparition de l'esprit national en Prusse changea tout cela : la
nation allemande, sous la conduite d'une femme, faisait son entrée
dans l'histoire. Quelques petits souverains avaient montré de la
fermeté. Amélie de Brunswick, duchesse de Saxe-Weimar, avait
séduit Napoléon en venant défendre devant lui la cause de ses sujets.
«Votre duchesse est une fière femme, dit l'empereur, elle n'a pas peur
de mes deux cents canons. » C'était encore le style monarchique.
En Prusse, ce fut autre chose. Les femmes de Berlin donnèrent leur
argent, offrirent leurs bijoux, s'engagèrent comme infirmières. On les
vit porter des munitions au combat et ramasser sur le champ de
bataille les sabres et les carabines. Rückert écrivait la légende de cette
Prohaska et de ses camarades, déguisées en hommes, qui combattirent avec le corps franc de Lützow et dont on ne connut le sexe
qu'en les ramassant mourantes parmi les blessés. Mais l'héroïne, le
symbole de la résistance, celle dont les combattants avaient le portrait en médaillon sur leur poitrine, c'est l'image la plus touchante et
la plus moderne de la femme allemande, la reine Louise de Prusse.
Elle formait avec son mari un couple de souverains qui était en avance
d'un siècle. C'était un ménage uni, simple, d'une vie privée irréprochable et qui donnait chaque jour à la bourgeoisie de Berlin le
modèle de cette vie de famille qui touche si profondément les cœurs
allemands. Le couple royal était le symbole même du sérieux allemand, de la morale, de la conscience. Il incarnait, sans avoir besoin
de dire un seul mot, le triomphe de cette bourgeoisie qui se battait,
sur l'aristocratie qui n'avait pas su empêcher l'invasion. La reine
Louise était jeune, elle était très belle : elle avait montré dans l'adversité un courage et une simplicité qui lui avaient gagné l'amour du
peuple. Le destin fut généreux pour elle et contribua à sa légende.
Elle eut le bonheur de mourir avant d'avoir vu le triomphe des siens.
Elle ne déçut pas.
Ce n'est pourtant pas l'énergie qu'on remarquait dans les femmes
allemandes, mais un mélange de sentimentalité, de simplicité, de
confiance, qui paraît caractériser aux yeux des étrangers ce triomphe
de la bourgeoisie et de la bonhomie allemande. Voici cc qu'écrivait
un « occupant » des jeunes filles allemandes qu'il avait vues. Le frag-
Histoire des Femmes
ment est de Stendhal, qui parle d'après ses souvenirs d'administrateur du duché de Brunswick. « Presque tous les mariages s'y font
par amour. Pendant des années entières ces demoiselles font la conversation dans un coin du salon à trois pas de leur mère avec l'homme
qui espère les épouser. Et si cet homme, chose inusitée, venait à cesser
ses visites, il serait complètement déshonoré. Au reste, ce temps est
peut-être le plus aimable de la vie pour l'un comme pour l'autre.
Une conséquence terrible de cette honnête liberté, c'est que fort
souvent un jeune homme riche épouse une jeune fille pauvre sous le
vain prétexte qu'elle est jolie et qu'il en est amoureux fou, ce qui
porte un notable préjuclice à la classe respectable des demoiselles
maussades dépourvues d'esprit et de beauté. Tandis qu'en France la
base de toute notre législation non écrite relative au mariage, c'est
de protéger les demoiselles laides et riches ... J'aimerais assez ces deux
ou trois ans de bonheur un peu niais et d'illusions charmantes que les
usages de son pays donnent à un jeune Allemand •7 • " Telle était la
douceur des fiançailles allemandes.
PAROISSES DE CAMPAGNE
Les habitudes des gens du peuple et des paysans sont si mal connues
à cette date que le savant Biedermann lui-même estime qu'il est
tout à fait impossible de les décrire. Nous possédons pourtant, pour
les dernières années du xvrn• siècle et le début du XIX0 siècle, un
précieux document qui est une monographie publiée en I83o par
J. Kaser, pasteur de campagne en Bavière, qui expose l'état moral
des paroisses paysannes entre I 770 et I 82o as. Ce genre d'enquête a
été, malheureusement, très rare à cette date. Il nous fait connaître le
pourcentage des naissances illégitimes dans les deux diocèses de
Munich-Freising et de Passau, peuplés de 260 ooo habitants et expose
les raisons pour lesquelles ce pourcentage s'est considérablement accru
en cinquante ans. Nous donnons en note le détail de cette enquête
dont nous n'exposons ici que les résultats généraux.
Dans le décanat de Munich-Freising, le pourcentage des naissances
illégitimes passe de 8,3% en I770·I780 à II et I2% de I790 à I810
et de là à 19% en I82o et 27,5% entre I82o et I83o. Dans le décanat
de Passau, ce pourcentage est de I4,5 % en 1770-I780, il passe à
2I,5 % entre I790 et 18Io,puis à 37 % entre I810 et 1820 et, enfin,
s'établit à 48 % entre 1820 et I83o. L'enquête est menée dans des
paroisses rurales de goo à 3 ooo habitants. On peut constater que
les chiffres présentés dépassent sensiblement les pourcentages relevés
à Sotteville-lès-Rouen à la fin du xvrn• siècle, que l'enquêteur expliquait par la présence d'une population industrielle. Ils confirment,
Les Femmes du Dix-huitième siècle 277
en revanche, les rares indications générales que nous avons pu mentionner sur la population rurale en Angleterre ou en Allemagne, et
aussi en France, dans les chapitres précédents. II faut en conclure,
comme précédemment, que les mariages relativement tardifs à la
campagne étaient fréquemment précédés d'explorations prénuptiales
et que nous pouvons suivre les auteurs qui nous indiquent, pour
l'Angleterre et l'Allemagne notamment, qu'un grand nombre de
mariages étaient conclus par nécessité.
L'enquête de Kaser ne permet pas de distinguer les conceptions
prénuptiales et les naissances illégitimes non suivies de « réparation ».
Les causes qu'il incrimine sont intéressantes. Une des explications
qu'il avance est le stationnement de troupes étrangères sur le territoire allemand entre les années 1794 et 1815. Cette explication est
certainement valable, notre propre expérience nous permet de l'affirmer. Mais elle est insuffisante puisque le pourcentage des naissances
illégitimes a augmenté sensiblement après 1820. Kaser accuse, en
outre, les progrès de l'athéisme, qui ont accompagné l'influence
française, l'insuffisance des mesures répressives et, surtout, les danses,
assemblées, foires et l'habitude des sorties nocturnes. Les précisions
données sous cette dernière rubrique nous renseignent sur les libertés que
les filles avaient prises à la campagne. On apprend que les garçons se
rendaient la nuit à la maison des filles, s'installaient sous la fenêtre
de leur chambre et obtenaient plus d'une fois qu'on leur ouvre la
porte 39• Les compagnons et les apprentis ne dormaient plus, comme
autrefois, sous l'œil du maitre. Ils disposaient souvent de chambrettes
individuelles dans lesquelles ils étaient beaucoup plus libres '
0• On se
souviendra à propos qu'en Suisse les« veillées » décrites par Stendhal
n'étaient pas moins favorables à des expériences précoces. En
somme, on serait tenté de conclure, d'après ces renseignements, que
les relations prénuptiales étaient envisagées avec une certaine patience
par les familles : peut-être celles-ci n'étaient-elles pas éloignées de les
regarder comme une étape habituelle sur la route du mariage, du
moins lorsqu'il s'agissait de jeunes gens du village qu'on connaissait
et à la bonne foi desquels on pouvait se fier.
Tels sont les renseignements que les pasteurs courroucés nous
donnent sur cette « bonne Allemagne » dont les voyageurs aimaient
tant les paysans tranquilles, les grosses chambrières et les jeunes filles
rieuses qui rendaient si avenantes les auberges d'outre-Rhin.
L'ITALIE ET L'ESPAGNE : LE « SIGISBÉE »
En Italie et en Espagne, la manière de vivre des femmes avait
peu changé. A la veille de la révolution, les filles étaient encore
étroitement cloîtrées avant leur mariage et leur ignorance était
Histoire des Femmes
inimaginable. Si l'on remarquait encore quelques jeunes prodiges
et quelques femmes savantes, en revanche en Sicile un voyageur pouvait rencontrer dans un salon aristocratique deux jeunes filles ravissantes et fort bien élevées qui avouaient tranquillement qu'elles ne
savaient pas lire. Beaucoup de filles auxquelles on ne pouvait assurer une dot restaient au couvent où leur vie n'était pas désagréable :
on y organisait encore des (( parloirs l>, des sauteries, on y recevait des
visites, la vie y était aussi libre que dans les couvents du xvn• siècle.
Une particularité de la vie espagnole et italienne mérite pourtant
d'être signalée, c'est l'existence du sigisbée. Ces pauvres jeunes femmes
ignorantes ennuyaient tellement leurs maris que ceux-ci avaient
renoncé à sortir dans le monde avec elles. Pour se dispenser de cette
corvée autant que par vanité, ils avaient adopté une coutume empruntée à la vie espagnole. Nous avons déjà dit qu'en Espagne un cavalier
d'un certain âge pouvait accompagner une femme de bonne famille
dans ses visites, au théâtre, dans le monde : il lui servait de chaperon. Ce cavalier-servant ou sigisbée fut adopté en Italie. Il fut
d'abord convenable qu'il portât barbe grise, puis on fit des concessions. L'emploi de cavalier-servant devint finalement un emploi de
cadet de famille. Il consistait à accompagner la dame pas à pas, à
dîner avec elle, à causer avec elle, à broder avec elle, à figurer auprès
d'elle en toute visite et toute distraction. Ce menin était parfaitement
supporté par le mari qui eût au contraire trouvé très mauvais que
sa femme ne fût pas accompagnée comme tous les autres femmes de la
société.
Le choix du cavalier-servant était une affaire d'importance, il
devait être agréé par les deux familles, il était souvent établi statutairement dans sa charge par le contrat de mariage, comme le sont nos
gérants de sociétés. Cet homme aimable ne faisait valoir qu'une partie
de ses droits, il eût été très déplacé qu'un cavalier-servant fût en
même temps un amant. De pareils cas étaient cités avec horreur.
Cette mission de sacrifice était accompagnée de douces privautés.
Le cavalier-servant assistait à la toilette, baisait la main, était abondamment payé en sourires. C'était en somme la réalisation d'une
partie du programme de l'amour courtois.
Au surplus, les Espagnoles n'avaient pas moins d'amants qu'au
siècle précédent. Les Italiennes, plus réservées, se contentaient d'un
soupirant que le confesseur permettait. La langue italienne le désignant par le terme d'amant, il est difficile de savoir jusqu'où allait
son pouvoir. Les voyageurs étaient en général très choqués de cet
"attentif» dont la position n'était pas moins officielle que celle du cavalier-servant, mais ils reconnaissent, en général, que les Italiennes prenaient peu d'amants. Elles étaient simplement parvenues à réunir toutes
les conditions de cet adultère blanc qui tient tant au cœur des femmes.
Les Femmes du Dix-huitième siècle 279
LES FEMMES DE L'ILE D'OTAÏTI
C'est vers ce temps que les femmes d'Europe apprirent des voyageurs que d'autres femmes, leurs contemporaines, vivaient tout
autrement qu'elles. Ces révélations eurent peu d'influence sur le destin des femmes européennes, et même, en général, elles en conclurent
faussement qu'on tom bail dans la barbarie ct la promiscuité, dès qu'on
s'affranchissait des préjugés qui avaient cours en Europe sur les rapports des hommes et des femmes.
Bougainville, en arrivant à Tahiti, avait vu une jeune fille s'installer sur le gaillard d'arrière de la Boudeuse qu'il commandait ct laisser
glisser son pagne en signe de bienvenue. Les indigènes avaient porté
à son bord des bananes, du cochon rôti et de jeunes personnes du sexe
qu'ils offraient aux étrangers en indiquant par gestes la manière de
s'en servir. " Vénus, continuait-il, est ici la déesse de l'hospitalité »
et il constatait avec quelque embarras que ce genre de politesses
s'accomplissait publiquement et sous les applaudissements de
l'assistance". Les notables prêtaientunedeleursfemmes comme ailleurs
on met des chevaux à la disposition des invités.
Le Gentil avait vu à Manille des femmes qui fumaient le cigare et
auxquelles il était poli de demander du feu. Les femmes et les hommes
s'y baignaient ensemble, non pas tout à fait nus, mais gardant une
chemise de très fine toile qui lui parut répréhensible. Les familles
qui avaient des filles hébergeaient sous leur toit le fiancé de la fille
jusqu'à ce que celui-ci pût payer la dot et les filles évitaient de lui
imposer une attente pénible. Enfin, gémissait-il, « la virginité était
regardée comme une opprobre et il y avait des femmes d'office ct à
salaire pour faire perdre aux filles leur virginité », solution que Le Gentil aurait dû trouver préférable au recours à quelque brahmane
que les Naïrs de Malabar employaient non loin de là"·
Les voyageurs en conclurent un peu rapidement que tout était
permis dans les îles du Pacifique et les philosophes s'empressèrent
d'affirmer que les peuples qui n'avaient pas eu la visite des Pères
Jésuites vivaient dans un état d'innocence et de parfait bonheur. En
vérité, la Polynésie, plus diverse que ne l'imaginaient les premiers
voyageurs, avait ses usages et ses règles tout comme la société européenne et c'étaient seulement les apparences qui avaient un air d'anarchie. Les jeunes filles si accueillantes aux matelots étaient, disent
aujourd'hui les sociologues, des " hôtesses » déléguées par la tribu et,
pour ainsi dire, des cc professionnelles )l, Les femmes qu'on offrait
en gage d'hospitalité étaient des sous-produits de la polygamie qu'un
homme bien élevé se devait d'offrir, comme on offre un fauteuil ou
un verre de whisky. Je ne sais ce qu'il faut penser de ces mises au
280 Histoire des Femmes
point. Les sociologues me paraissent un peu péremptoires en cette
affaire. En tout cas, ces politesses étaient agréables et faites avec une
bonne grâce à laquelle notre société mercantile nous a peu habitués.
Les usages des peuples de Polynésie n'étaient pas déraisonnables
et, en somme, ils n'ont rien de très surprenant. Comme chez la plupart
des peuples primitifs, l'amour n'était ni défendu ni coupable et il
n'était pas entouré non plus des sophistications dont nous l'avons
orné. Le mot qui désignait l'amour était le même mot qui désignait
les jeux. L'amour, dit un spécialiste, n'était pour eux qu'une" bonne
volonté mutuelle ». Et qu'est-il d'autre, en effet, malgré tous les
discours? Les filles ne se privaient pas de se disposer au bonheur.
On leur apprenait des danses lascives et l'on ne trouvait pas déplacé
qu'elles fissent des avances aux garçons. Chez les Arapesh, elles
étaient achetées à l'âge de sept ans par la famille du mari. Cette sage
disposition leur permettait de se réjouir dès qu'elles étaient nubiles.
Les tribus moins prudentes couraient plus de hasards. Les filles
s'arrangeaient pour recevoir la nuit dans la hutte de leurs parents le
visiteur clandestin qui leur avait témoigné quelque intérêt. Ce clandestin ne portait aucun vêtement et se frottait d'huile pour échapper
aux parents en cas de surprise. Les filles ne manquaient pas de pousser des cris, naturellement, si l'affaire tournait mal. Cette hypocrisie
est, en somme, un signe de moralité. Avec un peu d'adresse, tout le
monde se tenait pour satisfait. Cette liberté des filles n'existait pas
dans les grandes familles. Dans cette aristocratie, au contraire, les
filles étaient rigoureusement surveillées, elles ne sortaient qu'avec une
duègne, le séducteur était puni de mort, leur mariage fastueux était
précédé d'une scène de défloration solennelle devant la population
rassemblée. Les femmes du xvm• siècle ne connurent pas cette distinction que les indigènes des îles Samoa faisaient entre les filles du
peuple et celles de la noblesse présentée : peut-être leur aurait-elle
paru assez naturelle.
Les femmes étaient tenues, au contraire, au devoir de fidélité. En
quittant le nom de fille, elles en quittaient aussi la liberté. Le mariage
en Polynésie était essentiellement une alliance entre deux familles,
il était soumis, en outre, à des règles strictes qui fixaient le groupe
parfois très étroit dans lequel on pouvait choisir une épouse. Il arrivait qu'on n'eût le choix qu'entre quelques familles et même entre
quelques épouses. Il n'était donc pas question de « mariages d'inclination >> . Les familles contractantes fixaient elles-mêmes les ressources
qui étaient attribuées au jeune ménage et leurs moyens de pression
étaient si étendus qu'un couple qui se refusait à l'obéissance se condamnait non seulement au déclassement, mais à la misère la plus complète.
La résidence était chez les parents de la femme en Polynésie, chez
ceux du garçon en Nouvelle-Guinée, elle était alternée aux iles
Les Femmes du Dix-neuvième siècle
Marshall. Ce traitement semble indiquer que le gendre était un
personnage peu considéré. L'adultère, plus accessible aux femmes
qu'aux maris dans ces conditions, était sévèrement jugé. Le divorce,
au contraire, était relativement facile à condition que le mari puisse
rembourser le « prix de la fiancée ».
Les hommes se consolaient par la polygamie qui était en Polynésie,
tantôt le droit de contracter plusieurs mariages, tantôt le droit d'avoir
des concubines. La première formule avait des inconvénients, parce
qu'elle entraînait des rivalités. Dans la seconde, la première épouse est
chargée comme d'habitude du maintien de l'ordre. La possession
d'une écurie de jeunes femmes était un signe de succès social. Elle
était réservée à des notables d'un certain âge. Plusieurs tribus des
îles de l'Amirauté ou de la Nouvelle-Guinée fixaient au nombre
de huit femmes le standing de l'homme arrivé. D'autres tribus s'en
tenaient bourgeoisement à la monogamie, estimant honorable toutefois de recueillir et de réconforter les femmes d'un frère décédé.
Enfin, de minables indigènes des iles Marquise s'arrangeaient de
la polyandrie.
Le vocabulaire des tribus de Polynésie était inquiétant. Plusieurs
langues ignoraient le féminin. D'autres confondaient les cousins et les
frères. C'était par précaution, parait-il :car, dans ces tribus, les garçons n'avaient le droit d'adresser la parole ni à leurs sœurs ni à leurs
cousines. Le mot de vahiné dans la langue de Tahiti, désignait à la
fois une femme quelconque, une épouse, une maîtresse, une concubine : mais notre langue familière est-elle plus précise? Plusieurs
peuples de Polynésie parlaient des femmes avec beaucoup d'affection
et de douceur et non autrement que les familles d'Europe. Les bons
Arapesh, qui s'achetaient comme Arnolphe des petites filles de sept ans,
comparaient leurs femmes à « la douce petite chauve-souris qui se
tient douillettement au creux des arbres et veille sur la vie de ses
petits 43 " · Ce goût de la vie domestique se manifestait par la préférence pour les femmes grasses et blanches dont l'embonpoint évoque
la complaisance et la sécurité. Les femmes de Polynésie regardaient
comme un malheur d'avoir la peau bronzée par le soleil. Elles protégeaient la blancheur de leur teint, se faisaient épiler, masser, parfumer, se baignaient plusieurs fois par jour et recouraient aux soins d'un
<< engraisseur >> pour être sûres d'être dodues. Avant l'arrivée des
missionnaires, ces femelles grassouillettes n'avaient pour vêtement
qu'un bouquet de feuilles ou un pagne très sommaire. Les colliers de
fleurs qu'elles portaient servaient autant à les parfumer qu'à les orner :
elles regardaient l'odeur de la sueur comme dégoûtante.
Les peuples d'Océanie avaient sur la polarisation des choses et des
êtres les mêmes idées que leurs voisins les Chinois. En Nouvelle-Guinée
la lune, les patates douces, les porcs, les fleuves, tout ce qui est sombre,
Histoire des Femmes
tout ce qui est humide se rattache au principe féminin. Le soleil,
le gibier, la canne à sucre, le jour, le taro, tout ce qui est lumineux,
tout ce qui est fort se rattache au principe mâle. Cette prédestination
fixe les tâches. Les Polynésiens reconnaissent volontiers que les femmes
peuvent faire les mêmes travaux que les hommes : mais elles font
ceux qui leur sont destinés. Cette répartition n'est pas restrictive. Les
hommes d'Océanie ont tendance à se représenter la plupart des travaux courants comme spécifiquement féminins. Ils se réservent la
chasse, le défrichement, les expéditions. Cette noble discrimination
a pour résultat de remettre entre les mains des femmes la plupart des
tâches habituelles, mais aussi les responsabilités de gestion. Ce secteur tertiaire avait fini par recouvrir la plupart des activités.
Ces grosses matrones dirigeaient tout et elles envoyaient les hommes
faire les courses.
Le caractère du mariage renforçait encore le pouvoir des femmes.
Comme il était un pacte d'entr'aide entre deux familles, la femme
représentait un des groupes d'associés. La résidence de la femme, la
propriété des enfants accroissaient en certaines villes son autorité.
Presque partout, c'était la mère qui recherchait une épouse pour ses
fils, souvent les chefs locaux prenaient conseil de leur mère dans les
circonstances graves, des procès délicats leur étaient soumis. De
vieilles femmes, grand-mères ou tantes d' un chef de famille important, étaient regardées dans certaines tribus comme des sorcières
redoutables et l'on craignait leur malédiction. Dans quelques îles,
les filles aînées étaient héritières ct elles pouvaient détenir l'autorité.
Dans d'autres îles, leur autorité de mère leur permettait de substituer
leur pouvoir à celui de leur fils. Le capitaine Cook, touchant Tahiti
quelques années après Bougainville, trouva l'île dominée par une
princesse ambitieuse qui avait usurpé l'autorité de son mari.
Ces carrières féminines étaient sensiblement différentes de celles
qui étaient ouvertes dans le même temps aux femmes d'Europe.
Finalement, les femmes n'avaient pas moins d'autorité dans ces deux
systèmes assez opposés. Elles règnaient par l'art de plaire ou par
l'intrigue à la cour de Louis XV. Elles commandaient dans la belle
île d 'Otaïti où l'on suivait si nonchalamment les prescriptions de la
nature. Elles obtenaient tout naturellement cette puissance qui coûtait tant de soins aux contemporaines de la comtesse Du Barry et elles
n'avaient ni migraines ni crises de nerfs. Peut·être que la civilisation
ne réussit pas aux femmes autant qu'elles le croient.
TROISIBME EPISODE
Les Fourmis
XVII
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
On ne s'avcise pas tout de suite que le =• siècle est une période
triste pour les femmes. Les apparences démentent cette opinion.
Des écrivains plaident pour elles, proclament les droits de l'amour,
revendiquent l'égalité des sexes. Et, en effet, plusieurs femmes fument
la pipe, quelques-unes s'inscrivent aux cours des Facultés et le siècle
est fertile en romancières et en Égéries. Une reine d'Angleterre donne
son nom à la prospérité britannique et une reine de Hollande sourit
aux dernières années de la paix. Rachel, Sarah Bernhardt, la Duse
sont les premiers noms féminins que le succès inscrira dans la mémoire
populaire. Mais ce n'est là qu'une façade. Les dieux nouveaux qui
apparaissent au ciel, la presse, le gouvernement parlementaire, la
bourgeoisie, sont des dieux sévères auxquels les amours ne font pas
cortège. Des hommes noirs et barbus se réservent les affaires sérieuses
et se réunissent en conseils. Ce n'est plus la fantaisie qui règne, ni la
personnalité, ni l'imprévu, mais la sévère pensée, et les écrivains,
les poètes eux-mêmes, pensent avec conviction et ressemblent à des
athlètes qui font rouler leurs biceps. De nouveaux venus s'installent
parmi les gens du monde, aussi nombreux et aussi inconnus que les
touristes dans un hôtel de vacances. Au lieu de s'amuser, on est
méfiant. Le nouveau personnel féminin devant lequel s'ouvrent les
avenues du grand monde est à la fois arrogant et timide. Les femmes
du xrx• siècle exigent beaucoup d'égards et vivent dans des appartements encombrés et, con1me elles disent, « cossus ))' n1ais, en même
temps, elles traversent le siècle sur la pointe des pieds, terrifiées par les
convenances; elles sont paralysées par l'idée du respect qui leur est
dû et par les choses qui leur sont défendues, et les choses qui leur sont
défendues sont en nombre infini; elles se protègent de l'imprévu et
de l'originalité comme d'une catastrophe, elles ne sortent qu'accompagnées de chaperons et elles redoutent le fumeur qui s'introduit dans
un compartiment de dames seules.
Histoire des Femmes
Ainsi empaillées, elles s'ennuient. C'est la première fois qu'on
s'ennuie aussi unanimement dans toute l'Europe, depuis les Tuileries
où l'Impératrice fait des réussites jusqu'aux sous-préfectures où les
jeunes filles répètent leur leçon de piano. C'est seulement sur le
mamelon qui prolonge le siècle, un peu avant la guerre mondiale,
qu'un air de jeunesse et de liberté se lève comme pour une journée
nouvelle. Les femmes se mettent à jouer au tennis dans de longues
jupes grises, elles montent à bicyclette en pantalons bouffants, leurs
canotiers égaient les rives de la Marne et celles de la Sprée. Sur la
Néva, on patine en toque de fourrure. Les amies d'Albertine sur la
plage de Bal bec sautent à pieds joints par-dessus la tête d'un vieux
monsieur. Les joues sont roses comme si le xxe siècle apportait l'air
frais elu matin.
Au moment où la bombe de Sarajevo donne le vrai départ au siècle
nouveau, ]cs femmes commençaient justement à s'habituer à la vie
moderne, comme on s'habitue à un nouvel appartement. Elles s'étaient
familiarisées avec son matériel, les chemins de fer, l'éclairage au gaz,
les trains, le téléphone. Elles avaient adopté, d'un bout de l'Europe
à l'autre, les coutumes de la vie bourgeoise. L'étiquette de la cour de
Vienne ou celle de Saint-Pétersbourg avaient été des îlots de résistance
très isolés elu reste elu monde. A la fin elu siècle, toutes les vies
privées se ressemblaient, avec quelques différences notables clans le
degré de luxe, et seuls échappaient à cette métamorphose quelques
spécimens de l'espèce humaine qu'un naturaliste patient pouvait
découvrir en Biélorussie, en Bretagne, en Irlande.
Le décor de la vie avait peu changé, bien qu'on eût percé quelques
avenues et rasé d'anciennes murailles. La province de 1913 est encore
la province du temps de Balzac, laquelle ressemblait beaucoup à la
province de l'ancien régime. C'étaient les hommes qui avaient changé,
pas les choses.
La société du xvm• siècle montrait une volière magnifique dont
les oiseaux multicolores encombraient le ciel : on ne voyait que les
femmes de l'aristocratie, elles tourbillonnaient partout. Au-dessous
s'étendait une grisaille féminine au plumage sérieux dont les contours
apparaissaient mal et dont les occupations étaient peu définies :
quelques audacieuses se mêlaient à la volée brillante des femmes du
grand monde, mais on sentait bien qu'elles étaient des transfuges.
Le xrx• siècle abolit, pour les femmes comme pour les hommes, cette
quarantaine elu tiers état. Les femmes se présentèrent en foule à
l'abreuvoir de la vie élégante. Elles eurent un «jour », un domestique
mâle, elles donnèrent un bal pendant l'hiver et elles protégèrent un
ami de la maison, jeune et spécialement méritant. Le bal de César
Birotteau est impossible sous Louis XV : à l'autre bout elu siècle,
indiquant le progrès immense accompli par les femmes de la bour-
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
gcoisic, J'équivalent du bal de Birottcau est le salon de Mme Vcrdurin
et les di ners de la Raspelière. L'aristocratie bouda; plus tard, elle
snoba. Son pouvoir de freinage fut divers selon les nations : en tout
cas, il fut peu efficace. Cette mauvaise humeur aboutit toutefois à un
cloisonnement de la société. Les femmes s'approchèrent plus ou moins
du foyer de la vie élégante. Elles se classèrent d'après cette plus ou
moins grande proximité en especes sociales qui curent des plumages,
des coloris ct des habitats divers et qu'on pouvait reconnaître également à leur manière de porter la tête et à leur mode de roucoulement.
LES FEMMES ET LA RÉVOLUTION
De l'histoire abondante des femmes au xrx• siècle, nous ne retiendrons que les faits qui permettent de voir se dégager leur visage ou
plutôt leurs multiples visages.
Les femmes ne reconnurent pas tout de suite que la Révolution
française serait un événement fatal à leur prestige et à leur pouvoir.
Elles accueillirent les premiers signes de l'ouragan comme une agréable
nouveauté. Il y eut même au commencement un snobisme de la
Révolution dans lequel on reconnaîtra sans peine la légèreté habituelle aux femmes du monde et leur crainte de ne pas être en bonne
place dans la dernière contredanse de la sottise. On vit les femmes
de la Cour renoncer au théâtre et à l'Opéra pour assister aux séances
de l'Assemblée Nationale. Elles admirèrent Necker qui était pourtant
fort ennuyeux, et adorèrent La Fayette, qui était pontifiant ct sot.
Elles acclamèrent les bourgeois habillés en gardes nationaux, portèrent des robes « patriotiques " et des bouquets tricolores. Elles eurent
un mobilier cc romain n, des tabatières« constitutionnelles>> et offrirent
leurs bracelets et leurs boucles d'oreilles pour combler le déficit de
la nation.
Cet enthousiasme fut singulièrement refroidi quand l'Assemblée
Nationale décida J'abolition des titres. Les duchesses de Saint-Simon
et de Montmorency voulaient bien porter du linon à petites raies tricolores, mais elles trouvèrent amer de devenir la dame Rouvroy et la
dame Bouchard. L'émigration des couturières leur révéla l'étendue
du désastre : Je départ de Mlle Bertin pour Londres fut ressenti
comme une catastTophe qui désorganisait la société. En outre, d'étranges figures apparaissaient dans les cortèges. Des femelles vigoureuses,
hirsutes, vociférantes, que Paris recélait mystérieusement dans des faubourgs inconnus, sc produisirent au grand jour pour réclamer énergiquement du pain, apportant une contribution imprévue à l'histoire
de la faiblesse et de la grâce féminines. Les femmes élégantes commencèrent à douter des vertus de la Révolution. Elles portèrent dis-
288 Histoire des Femmes
crètement des cocardes blanches et ne dansèrent plus qu'avec les
jeunes gens qui parlaient avec impertinence de la municipalité de
M. Bailly.
La vente des biens du clergé, décidée par l'Assemblée Nationale
au début de l'automne de 1790, éloigna définitivement de la Révolution les femmes de l'aristocratie et même celles de la bourgeoisie.
Elles formèrent dès lors une armée clandestine de la contre-révolution.
C'est elles qui faisaient installer dans leurs appartements la " cachette
du prêtre », qui dirigeaient le soir la prière familiale " pour la bonne
cause », qui portaient secrètement les hosties aux malades et à ceux
qui se cachaient. Et tandis que l'abbé Fauchet, Fénelon girondin,
prêchait en vain d'une voix onctueuse le ralliement à la Révolution
et l'ouverture vers les Jacobins, c'est une femme, Mme de Cm·cados,
qui faisait rédiger et distribuer par des filières féminines les brochures
interdites par lesquelles l'Église du silence faisait entendre sa voix.
Lorsque la violence des passions s'accrut, les femmes se sentirent
de plus en plus mises à l'écart des événements et de la société ellemême. La vie était fort gaie, comme il sied dans les périodes de crise,
qui ont leurs profiteurs : mais c'était une vie faite pour les célibataires.
Les premiers restaurants célèbres apparaissaient, les maisons de jeu
pullulaient dans ce Palais-Royal que le duc d'Orléans avait ouvert
au public. On y ramassait des fortunes. Les Galeries de bois, installées provisoirement dans cette partie du jardin qu'on appelait le
Camp des Tartares, étaient devenues un carrefour étonnant de la
prostitution. Des débutantes de douze à quatorze ans, fraîches, insolentes et parfaitement pourries, étaient le principal ornement de ces
lieux. Les prostituées de trente ans paradaient comme des reines,
flanquées de duègnes, ayant leur appartement au-dessus des galeries
et leur loge au théâtre. Elles étaient célèbres et les Parisiens citaient
leurs noms, lorsque leur équipage apparaissait dans les quatre rangs
de voitures qu'on voyait défiler chaque soir sur les boulevards. Les
agioteurs les affichaient et dépensaient avec insolence les fortunes
qu'ils gagnaient sur la chute des assignats. Les Jacobins, furieux,
accumulaient les décrets. Restif de la Bretonne proposait pour ces
indiscrètes, des internats municipaux ornés de bosquets, dont les pensionnaii·es feraient de la broderie; Sébastien Mercier suggérait des
maisons signalées par un gros numéro : on se moqua de ces réformateurs. Les filles du peuple regardaient les prostituées avec envie.
Elles se précipitaient au Châtelet à un procès pour viol. D'autres,
condamnées au pilori, se troussaient les jupes et on était obligé de leur
attacher les mains 1• L'hystérie des temps de catastrophe sc répandait
comme une contagion, l'Éros des désastres jouait auprès de la guillotine. Et les femmes, étonnées et muettes, regardaient ce carnaval
terrible auquel elles n'osaient pas se mêler.
Portrait de Mademoiselle Rivière par Ingres (Louvre. Bulloz).
Page précédeme, Madame Récamier, par Gérard (Camavalel. Bulloz}.
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
Les nouveaux détenteurs du pouvoir n'étaient pas encourageants.
C'était un corps de doctrinaires que les femmes dérangeaient. La
Révolution devenait une bataille d'hommes, nourrie de motions,
d'exclusions, d'ordres du jour. Quelques femmes d'esprit missionnaire avaient paru un moment, prenant les députés pour des philosophes législateurs. Ce fut le premier contact des femmes avec la vie
politique militante. Il fut bref, décevant, mais les femmes parurent
à leur avantage, touchantes de naïveté, inspirées par un idéalisme aussi
zélé qu'illusoire.
Il y avait de la femme de lettres ou de l'actrice en presque toutes.
Ne citons que pour mémoire Mme de Genlis, qui figura en bonne
place parmi les précieuses de la Révolution et qui émigra opportunément. Une autre, Olympe de Gouges, veuve d'un riche gargotier
qui s'appelait Aubry, se frotta également de littérature et de snobisme
progressiste. Elle rédigeait des pamphlets et des projets de constitution. Elle se croyait écoutée. Elle vit bien qu'elle ne l'était pas
quand elle entreprit généreusement de défendre Louis XVI. Au
moment du procès du roi, elle adressa à Robespierre une belle
lettre où elle lui proposait de se jeter dans la Seine avec elle. Robespierre la fit enfermer, précaution bien naturelle, et plus tard elle fut
guillotinée.
La belle et romanesque Manon Roland n'eut pas plus de chance.
Elle avait fait Je rêve de se servir à son gré de la terrible machine à
motions et à proscriptions. Elle régna et se croyait l'inspiratrice des
" durs ,, mêlant confusément son grand amour pour le girondin Buzot
et les rêves d'égalité qui devaient venger des aristocrates toutes les
jeunes femmes intelligentes et belles qu'ils avaient dédaignées. Cet
ange de la vengeance trouva plus " dur , qu'elle. Elle découvrit un
peu tard qu'on commettait des crimes au nom de la liberté. Elle
était de ces idéalistes, plus répandus qu'on ne pense, qui ne voient les
crimes que lorsque le couteau est sur eux.
Une folle joua un rôle presque aussi grand que le sien. Elle était
belge, elle était jeune et très belle, elle avait été séduite et abandonnée
par un aristocrate. On ne pouvait rêver mieux pour une héroïne.
Elle s'appelait Terwagne et prit le nom majestueux de Théroigne de
Méricourt. Elle se prenait pour une héroïne de la Fronde et ne paraissait qu'en chapeau à plumes et en amazone rouge. Les poissardes
l'adoraient comme elles avaient adoré jadis le duc de Beaufort,
petit-fils d'Remi IV. Elle était de toutes les émeutes et on l'appelait
l'Amazone de la Liberté. Elle voulait que les femmes aient le droit de
vote dans les clubs et elle offrit ses bijoux à la Constituante. Elle avait
quelque chose de féroce dans le caractère. Lors de la journée du
10 août, elle fit lyncher sous ses yeux le journaliste Suleau qui se
moquait d 'elle dans ses articles. Elle se croyait l'inspiratrice de la
Histoire des Femmes
Montagne. Elle eut le malheur d'être affolée par les lois de prairial.
Les poissardes ne pardonnèrent pas son hésitation à leur idole et la
fouettèrent publiquement sur la terrasse des Feuillants. Cet outrage
la rendit folle de rage et d'humiliation. On l'enferma à la Salpêtrière
d'où elle ne sortit plus.
La mêlée implacable des doctrinaires ne se prêtait pas décidément
aux inspirations passionnelles des femmes, ni même à leurs colères.
Les tricoteuses elles-mêmes l'apprirent à leurs dépens. Elles devenaient
encombrantes : elles formaient des clubs, exigeaient, menaçaient, se
proclamaient « chevalières du poignard n et se déclaraient prêtes à
transformer en eunuques les ministres indociles. Elles finirent par
demander le droit de visiter les prisons, d'interroger les détenus et de
les relâcher s'ils n'étaient pas coupables. Cette dernière prétention
parut intolérable. La Convention interdit aux femmes d'assister à ses
séances dans les tribunes et elle finit par exclure les femmes des
assemblées politiques. C'était le temps où Saint-Just organisait des
repas communautaires pour les locataires de chaque immeuble et
rêvait d'un brouet spartiate sur lequel il était préférable, sans doute,
de ne pas solliciter l'opinion des ménagères.
LE DIVORCE, LES MARIAGES DU DÉCADI, LE DIABLE AU CORPS
Les femmes, décidément, étaient mal reçues dans ces grands débats
où s'affrontent les hommes. C'était, au moins, ce qu'on pouvait
conclure de ces débuts difficiles. Les doctrinaires de la Révolution
avaient pourtant pris, en leur faveur, croyaient-ils, une mesure radicale qui aurait dû transformer l'existence des femmes. Ils avaient
institué le divorce, qu'on pouvait obtenir par des formalités simples
et pour les causes habituelles y compris l'incompatibilité d'humeur.
Comme le mariage religieux n'existait plus et que l'engagement du
mariage, devenu simple déclaration civile, pouvait être renouvelé
autant de fois qu'on le souhaitait, les femmes étaient donc libres de
leur personne pour la première fois depuis le règne de l'empereur
Constantin.
Cette liberté ne fut pas utilisée aussi largement qu'on pourrait le
croire. Pour une population de Boo ooo ha bi tan ts, il y eut, à Paris,
en 1795, 6 ooo divorces en quinze mois, soit un pourcentage de 7,5
pour mille habitants. Parmi ces divorces, 1 145 seulement, c'est-àdire 1,4 pour mille habitants, furent demandés pour incompatibilité
d'humeur 2• Les moralistes n'en furent pas moins bouleversés. La
presse d'opposition sous le Directoire affecta de croire au règne de
l'union libre. En fait, les dégâts sont difficiles à apprécier. A Nancy,
à Metz, des soldats cantonnés pour la campagne d'hiver se mariaient
Les Femmes au Dix~neuvième siècle
pour la saison, en convenant d'avance qu'ils divorceraient à leur
départ 3• A Paris, des femmes élégantes faisaient scandale en donnant
le titre de mari à des hommes qui auraient pu être leurs amants sans
choquer personne.
C'était surtout les apparences qui étaient fâcheuses. On mariait
lestement le décadi, dans une salle basse de l'Hôtel de ville, le paquet
des couples de la semaine qui criaient oui collectivement au milieu
du vacarme et des plaisanteries des assistants. Ce baptême conjugal
par fournées était peu imposant. Mais ce n'était pas la faute de la
Convention qui continuait à faire tourner majestueusement son
moulin à morale. Elle s'adressait avec émotion aux jeunes mères en
leur demandant des citoyens, proposait de frapper les célibataires
d'un impôt infamant et même de les obliger à porter un costume
spécial qui les « désignerait à la risée du public " 4 : et elle poussa la
bonne volonté jusqu'à insérer dans la Constitution de l'An III une
clause qui excluait les célibataires des fonctions de représentant du
peuple. La Convention, comme on le sait, alla même beaucoup plus
loin que la simple bonne volonté. Avec Robespierre et Saint-Ju8t, la
vertu devint obligatoire. Et la terrible loi de prairial, dans l'esprit
de ses auteurs, devait frapper l'immoralité et la spéculation tout
autant que les ennemis politiques de la Révolution.
On ne surprendra que des âmes naïves en ajoutant que, pour
beaucoup de femmes, même parmi celles qui étaient violemment
opposées à la République, les années terribles de la Révolution furent
plus d'une fois des années de bonheur. Dans les phases dramatiques
de l'histoire, il y a souvent quelque chose de juvénile et d'imprévu
qui monte à la tête. Les habitudes brisées, les parents éloignés ou
sans pouvoir, la présence du danger, les détours bizarres que font à ce
moment les destins, multiplient les occasions : des friandises naissent
pour quelques-uns du malheur du plus grand nombre. Une excitation
se répand qui permet tout, parce que rien n'est sûr, parce que rien
n'est en place, parce qu'il n'y a plus de lendemain. Les femmes sont
plus sensibles encore que les hommes à cette vapeur qui monte des
désastres comme d'une cuve où fermente le vin. Toutes et même les
plus sages, elles jouent plus ou moins Le Diable au corps. Je ne pense
pas seulement aux passions qui naissaient dans les prisons, si douces, si
libres, images si parfaites de l'amour que menace toujours le couteau
du temps, dons si sensuels, si paisibles, précisément à cause de la
présence tutélaire de la mort. Comme elles devaient être parfaitement tendres et confiantes, ces étreintes furtives dont chacune pouvait
être la dernière : la duplicité des amants disparaît, ils n'ont plus de
secrets, il n'y a plus qu'un apaisement très doux, très affectueux, jeux
d'esclaves.
Est-ce cela que cherchaient celles qui étaient libres encore et qui
Histoire des Femmes
ont parlé si étrangement de ces jours que nous croyons si dramatiques et que l'égoïsme habituel aux hommes rendit si simples pour la
plupart? L'été de 1793 fut un été doux et tiède comme on n'en avait
pas vu depuis longtemps. Les Tuileries étaient pleines de promeneuses,
des voitures élégantes passaient dans les Champs-Élysées. A la fin du
jour les Parisiens voyaient avec indifférence dans la rue Saint-Honoré
la charrette qui emmenait les « traîtres " vers la place de la Révolution. Les massacres de septembre n'émurent même pas, ces prisonniers des Carmes étant des « ennemis du peuple " qui méditaient
d'égorger les patriotes. Nous avons le journal d'une famille bourgeoise
pendant les derniers mois de 1 793· C'est une vie calme et sans événements, dont le personnage principal est une jolie petite fille de treize
ans qui apprend le piano et qui pense surtout à aller au théâtre. Rien
n'est aussi facile à supporter que le malheur des autres. Tant qu'on
trouve du sucre chez l'épicier, la Révolution, c'est ce qu'on lit dans
le journal. Mlle de Som brenil sauva son père à la prison de l'Abbaye
en buvant un verre de sang qu'un sans-culotte lui tendait. La Restauration fit d'elle une héroïne. Mais il n'est pas douteux que, pour les
Parisiens de septembre 1792, ce n'était là qu'un fait divers qui montrait surtout que le peuple avait bon cœur même dans ses pires
colères.
LE RÈGNE DES FEMMES APRÈS THERMIDOR
Après le 9 thermidor, les femmes prouvèrent que les périodes de
profonde immoralité politique ne leur sont pas moins favorables que
les règnes des monarques absolus. Tout le monde sait quelle explosion
de plaisirs, quelle folie collective suivit la brusque délivrance, et les
bals et les femmes demi-nues sous des robes de mousseline et de gaze,
et les cothurnes lacés sur le mollet et les perruques de cheveux courts,
de boucles plates, montées en forme de hérisson. La folie était partout
et voisine de la misère. Le louis s'échangea un jour à 25 ooo livres,
les rentiers étaient stupéfaits d'être devenus des mendiants, les spéculateurs non moins étonnés de se trouver millionnaires. Le grand vent
de la banqueroute avait balayé la société bien plus complètement que
la Convention. On ne voyait que des têtes nouvelles, députés inconnus
la veille, Crésus qui sortaient de l'épicerie, fournisseurs aux armées.
Les femmes, du jour au lendemain, s'étaient toutes trouvées engagées
dans le " marché noir"· On les rencontrait les poches bourrées d'échantillons, portant des paquets de mousseline ou de sucre et toujours
proposant quelque affaire, à mi-chemin entre la prostitution et la
spéculation. D'autres procuraient des places, des indemnités, des
Les Femmes au Dix-neuuième siècle 293
contrats. Celles qui ne pouvaient pas se greffer sur un circuit de distribution tâchaient d'accrocher quelque bribe dans la loterie générale.
On vit même des femmes« fonctionnaires», toute la famille de Rivarol
par e.xemple.
Les femmes se ruaient avec délices dans cette vie active. Elle leur
donnait des couleurs. Elles mangeaient comme des dragons, ayant
inventé un « thé consistant » qu'elles dévoraient au milieu de l'aprèsmidi. Elles avaient des tournures de fermières, de grosses joues rouges
et les médecins étaient obligés de les saigner continuellement. Tout
leur était permis. La nouvelle société n'ayant aucune assise, aucune
tradition, vivait dans la rue. Les bals avaient lieu en plein air,
à l'Élysée, à Tivoli qui était près de l'actuelle gare Saint-Lazare, ou
à la campagne, à la sortie de Paris, et ils attiraient tant de monde
qu'à 6 heures du soir Paris était un désert; les affaires se traitaient
partout, principalement sur les boulevards et l'on accrochait déjà les
enseignes qui seront célèbres sous la Restauration, Frascati, le pavillon
de Hanovre, le petit Coblentz où l'on s'écrasait comme plus tard chez
Maxim. Et, au Palais-Royal, c'était toujours la même cohue et
la même fourmilière de courtisanes, de joueurs, d'agioteurs et de
badauds.
Cette vie nouvelle avait institué l'indépendance des femmes plus
sûrement que tous les décrets. La rue leur appartenait, les jardins aussi,
les promenades, les bals. Si elles étaient curieuses d'un homme, comme
on disait alors, elles pouvaient le suivre, le harceler, lui donner la
chasse. On sentit le besoin de régler cette importante conquête. On
inventa l'indicateur des mariages qu'il suffisait de consulter pour connaître
l'état du marché. Un entrepreneur trouva un moyen plus prompt.
Il imagina un bal où l'on reconnaîtrait les cœurs disponibles à quelque
ruban. Il n'y avait plus qu'à s'inscrire ensuite pour la fournée de
mariages du décadi.
Une Espagnole symbolisa la royauté des femmes sur cette joyeuse
braderie, mais aussi le singulier pouvoir, qui est dévolu à leurs faibles
mains, d'arrêter parfois la lourde mécanique du destin. De cette
Thérésia Cabarrus, ci-devant marquise de Fontenay, maîtresse et
femme du citoyen Tallien, puis maîtresse du tout-puissant Barras,
le plus étonnant n'est pas ses caprices, ni son pouvoir, ni ses triomphes
qui ne sont que ceux d'une autre Poppée, mais ce hasard qui fit dépendre d'elle le sort de cet empire de Sparte que Robespierre cl SaintJust étaient en train d'édifier. Aucune favorite royale ne fut peutêtre plus somptueuse qu'elle, aucune en tout cas ne fut plus acclamée.
Cette capiteuse et splendide femelle émerveille les hommes partout
où elle paraît, la foule l'applaudit lorsqu'elle passe, il lui suffit d'un
geste, d'une idée pour créer une mode, d'un caprice pour sauver de
la ruine la Manufacture de Sèvres, d'un mot pour imposer un succès :
294 Histoire des Femmes
elle distribue les grades, les commandements, décide des fortunes,
sauve les têtes. Jamais impératrice n'a eu un pouvoir si complet. Mais
ce n'est rien à côté de ce qu'elle a réussi Je 9 thermidor. Elle, emprisonnée, convaincue d'avoir sauvé à Bordeaux ses amis aristocrates,
Tallien compromis, mais fou de peur et de rage, organisant avec une
poignée de députés l'incident de séance du 9 thermidor, et, pour
sauver la belle captive, hurlant au pied de la tribune ct menaçant
de poignarder sur-le-champ l'intouchable autocrate si ses collègues
ne Je mettent pas en accusation : quel étrange incendie allumé dans
le sanctuaire des hommes par la faible main d'une captive! Le nez
de Cléopâtre changeait pour la deuxième fois le cours de J'histoire des
nations. Quel roman d'espionnage offre un tel coup de théâtre!
LES FEMMES sous LE CONSULAT
Les femmes perdirent brusquement le r8 brumaire la royauté
qu'elles avaient usurpée. Sous le Directoire, elles conduisaient la
fête et les hommes ne semblaient être tolérés dans leur joyeux empire
que comme exécuteurs de leurs volontés. Avec Napoléon, au contraire,
il y a un coq dans la volière : il se promène d'un air soupçonneux et
surveille une classe d'écolières indisciplinées, la fougueuse Pauline,
l'ondoyante Joséphine, et Laure d'Abrantès et la bruyante maréchale
Lefebvre et Juliette Récamier et la grosse baronne de Staël, personnel
encombrant, dont les initiatives provoquent chez le maitre des froncements de sourcils.
On fait Je bilan du tremblement de terre et l'empereur essaie de
reconstituer une classe dirigeante. Cette tentative ressemble beaucoup
à une opération de chirurgie esthétique : le résultat fait penser à un
visage dont on aurait refait le nez. L'ancienne noblesse sc tient à l'écart
malgré les avances de l'empereur, la noblesse impériale traite de haut
les parvenus de la finance, les militaires sont impertinents avec les
civils. Talleyrand essaie en vain de ressusciter la vie mondaine parscs
galas de Neuilly. Le « monde " n'en reste pas moins pareil à un serpent
coupé en tronçons. L'aristocratie ancienne se réunit à petit bruit dans
quelques salons modestes et strictement fermés, qui commencent à
constituer Je bastion inexpugnable du Faubourg Saint-Germain. Les
réceptions des Tuileries sont somptueuses et guindées. Trois rangées
d 'aigrettes et de diamants disposés en bon ordre dans la salle des
Maréchaux, des uniformes chargés d'or, l'empereur passant devant
les rangs avec Joséphine : en somme, disait Saint-Aulaire «une revue
où il y aurait des dames ''· Mme de Baigne, assistant à une de ces parades où Napoléon est en culotte blanche ct en manteau de cour,
trouve qu'il a l'air d' un roi de carreau. Les salons sont mal chauffés, on
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
y gèle; la danse n'est permise qu'à certaines catégories d'invités, ainsi
que le buffet.
Ces manifestations collectives étaient peu favorables aux cheminements de la séduction. On se réunissait donc le plus souvent en petits
cercles mondains qui se recrutaient par affinité. L'empereur exigeait
de ses dignitaires qu'ils mènent grand train. C'était dans ces maisons
de grands bourgeois ou de nouveaux princes qu'on s'amusait le mieux.
Il s'y développa une vie mondaine réduite à un milieu de hauts fonctionnaires et d'officiers. Mais la proportion d'anciennes femmes de
chambre et de matrones peu dégrossies était parfois un peu forte. Le
ton de cette société nouvelle s'en ressentait. Chez Lucien Bonaparte,
au Plessis-Chamant, on faisait partir des pétards sous les pieds
des invités, on les arrosait d'eau, plaisanterie un peu abandonnée
depuis les ducs de Bourgogne, on mettait du poil à gratter dans les
lits. Chez Grimod de la Reynière, à Villiers-sur-Marne, on trouvait
des trappes, des armoires truquées, on avait droit à des fantômes, à
des bruits de chaînes et à des orages artificiels. Chez les hôtes moins
bien organisés, on avait pris l'habitude d'inviter aux soirées des
« mystificateurs " patentés propres à réjouir la compagnie : l'un
d'eux, le fameux Musson, fut une vedette très recherchée. Ces
amusements, d'une franchise bien militaire, disent assez que les
femmes ne suffiSaient pas à occuper tous les instants dans cette nouvelle vic de société.
La morale n'en était pas plus respectée. Les mémorialistes les plus
prudents laissent entendre que les femmes de l'Empire acceptaient
des idylles conduites rondement. Les jeunes colonels n'étaient souvent
que des passagers qui s'attardaient peu dans les salons parisiens. Et
beaucoup de jeunes femmes avaient un goût décidé pour l'uniforme,
elles furent bonnes filles. L'exemple venait d'en-haut. Pourquoi se
serait-on montré plus difficile que la jolie Pauline Bonaparte? Les
aventures étaient souvent piquantes : Balzac en raconte dans sa Plrysiologie du mariage qui sont lestes. Elles étaient fréquentes en tout cas.
Malgré le rigorisme de l'empereur qui aimait les honnêtes femmes,
la société impériale fut presque aussi dissolue que la société de la
Régence. Cela alla même une fois jusqu'au scandale. On découvrit
rue de Vaugirard une maison spécialisée dans les partozu:es entre gens
du monde. On était admis sur présentation, on payait douze francs,
personne ne se connaissait, on éteignait les lumières. Et le lendemain
matin, chacun s'en allait de son côté. Une descente de police surprit
dans cette maison quelques hauts fonctionnaires et avec eux de cidevant marquis. Cette maison hospitalière fut, en somme, le seul
terrain de rencontre entre l'ancienne noblesse et la nouvelle.
Histoire des Femmes
LEs FEMMES sous L'EMPIRE
Le régime avait pourtant fait d'honnêtes efforts en faveur de la
morale. Les fournées de mariage du décadi avaient été supprimées,
on pouvait se marier plus décemment sur rendez-vous chaque jour
de la semaine. Puis le mariage religieux reparut, discrètement d'abord,
puis officiellement après la signature du Concordat. L'imitation de
l'Angleterre qui régentait les harnais, les voitures et les habits
d'hommes, introduisit la mode des mariages à minuit qui dura pendant
tout l'Empire. La situation juridique des femmes fut précisée par le
Code civil en des articles qui durèrent jusqu'au début du xxe siècle.
Ces articles n'innovaient guère et l'on se borna à codifier les coutumes
les plus répandues.
Ce retour au calme ne précipita pas tout le monde sous les saintes
lois du mariage. Les célibataires, très satisfaits de leur état, n'éprouvaient pas Je besoin d'en changer. Le recensement de r8o5 montre
qu'il y avait à Paris 275 ooo célibataires et 170 ooo couples. Ce
chiffre s'appliquant aux deux sexes est difficile à interpréter, car il
comprend une part inconnue de célibataires involontaires, puis des
domestiques, des membres du clergé, etc. Il enregistre toutefois un
pourcentage de célibataires très supérieur à celui qui est relevé à
notre époque. Un recensement de l'an X souligne avec plus de précision le délabrement de la morale quand il constate que le nombre
des enfants nés de filles mères pendant l'année atteint le tiers des
naissances légitimes déclarées pendant le même temps 5• Les habitants de la campagne n'étaient pas épargnés par cette fatalité. Mme de
Chateaubriand, voyant accoucher sa jeune bonne sans raison apparente, constate avec philosophie que « depuis longtemps on n'avait
pas l'idée à Châtenay d'une fille qui le fût le jour de ses noces 6 ».
Mgr Le Coz ne parlait pas autrement de ses paroissiennes de Bretagne
et Dupin, préfet de Vendée, n'avaient pas d'illusions non plus sur ses
administrées du Bocage. Stendhal trouve à chaque auberge de ses
voyages des servantes singulièrement faciles qui ne sont pas toutes des
professionnelles. Même les femmes et les filles de la bourgeoisie semblent avoir oublié leur sagesse routinière. Le même Stendhal trouve
à Toulon beaucoup de faux ménages, les jeunes filles de Grenoble
permettent des caresses indiscrètes, les Balzac à Tours ou à Versailles
vivent au milieu d'un parterre de cocus.
Ces résultats affligeaient l'empereur qui manquait sur ce sujet
d'humour et même de patience. La vertu des épouses faisait partie
de sa vision spartiate et militaire du gouvernement. Ses réflexions sur
les femmes pendant les séances de préparation du Code Civil au Conseil
d'État étaient pittoresques et sommaires. Il avait des idées d'éleveur.
Lts Femmes au Dix-neuvième siècle 297
Et il fit de son Code Civil un instrument de l'autorité du mari.
«L'homme sc bat et conseille» (c'est-à-dire décide) : la vieille devise
du Droit franc inspira ses légistes. La femme aborda le siècle fringante,
mais mineure. Napoléon, qui songeait à tout, voulut même un élevage-pilote. Il inventa Ecouen qu'il donna à Mme Campan, la
grande éducatrice du temps. Les six cents pensionnaires de la Maison
de la Légion d'Honneur mangeaient peu, portaient l'uniforme,
balayaient le dortoir et allumaient le feu. Ces futures femmes de
soldats étaient soumises à une discipline rigide, celle-la même, en
somme, que Mme de Maintenon avait imposée à Saint-Cyr aux futures
fiancées des Cadets du Roi. Cette idée virile traversa le siècle et fut
plus forte que les sottises qu'il engendra. Disons à l'honneur de la
célèbre institution qu'on y élevait encore les filles en 1914 comme au
temps de Mme Campan. Cette écurie de pouliches était une belle
pensée. Mais Napoléon lui-même ne pouvait empêcher que, dans son
système, la maladresse de l'homme risquàt de gâter ce que l'éleveur
avait fait.
En fait, loin de la brillante immoralité de Paris où les jeunes colonels en prenaient à leur aise, dans les provinces solitaires, la petite
bourgeoisie ou la noblesse pauvre paraissent avoir seules gardé les
traditions. L'Occitanienne de Chateaubriand, dans sa gentilhommière
du Quercy, mène avec sa famille ruinée une existence toute pareille
à celles qu'on rencontrait au xvme siècle. Les filles n'ont que des robes
d'indienne et de gros souliers, elles couchent dans des chambres sans
feu, elles ont les restes du dessert : à l'automne, on leur permet par
exception de griller des châtaignes dans le grand four de la cuisine.
J 'imagine que Laurence de Cinq-Cygne, l'héroïne énergique d'Une
Ténébreuse affaire, ne dut pas être élevée autrement. Cette sagesse de
la province sous l'Empire, on la retrouve encore dans la jeunesse de
la Véronique Graslin du Curé de Village, dans la sévérité de Saumur
pendant ces années où le père Grandet fait sa fortune. Et cette impression, confirmée par d'autres monographies et quelques enquêtes des
démographes, invite à penser que, comme d'habitude, la petite bourgeoisie et la petite noblesse sont les catégories les moins atteintes par
les événements et par l'évolution des mœurs.
DUCHESSES ET BOURGEOISES DE LA RESTAURATION
Le romantisme nous brouille un peu la vue quand il est question
de la Restauration. Nous voyons les femmes de cette époque à travers
un nimbe poétique, les silhouettes vaporeuses de Graziella, de Mimi
Pinson et des duchesses de Balzac s'imposent à notre imagination. La
réalité est plus prosaïque. La Restauration est surtout une période de
Histoire des Femmes
foisonnement des femmes. Cette abondante moisson qu'on pressentait sous le Directoire et sous l'Empire arrive à la floraison. Les
femmes sont partout et se mêlent de tout. Elles sont dans les rues,
elles transforment en bals les jardins publics, on les peint et on les
repeint de toutes les manières et à tous les âges, elles sont le public
et elles sont aussi l'objet qui passionne le public. Bref, la littérature
et la vie sont envahies par les femmes, par les femmes de tout pelage
et de toute origine. Charles X règne, M•r de Frayssinous prêche la
modestie et l'obéissance et c'est le moment que les femmes choisissent
pour faire leur nuit du Quatre-Août.
LA << PETITE ROBE n ET LE ROMANTISME
Quels sont les signes redoutables auxquels le sociologue reconnaît
cette évolution? Il y en a trois. D'abord, les femmes se précipitent au
mélodrame et dévorent des romans, ensuite elles découvrent la « petite
robe n, enfin elles soupirent et rêvent d'éprouver des « sentiments ».
On aura reconnu dans ce programme tous les caractères de la vulgarisation. C'est la « camelote » sous toutes ses formes qui envahit le
siècle. Les premiers signes de la " société industrielle >> apparaissent
dans cette multiplication des offres et dans cet abaissement de la
qualité. Et, en même temps, on voit se dégager l'instrument grâce
auquel la " société industrielle » va exercer ses ravages, sa victime de
prédilection, son alouette hypnotisée par tous les miroirs, le public
féminin.
Les historiens diront que tout cela n'était pas bien neuf, qu'on avait
couru au mélodrame bien avant l'Empire, qu'on avait eu la passion
des romans depuis Jean-Jacques Rousseau, que la robe d'indienne
avait été à la mode sous Louis XVI et qu'on connaissait les " cœurs
sensibles » depuis le même temps. Mais c'est la soudaine extension
de ce public et surtout les goûts qu'il fit naître, la courbure qu'il donna
à la convoitise et à la sensibilité féminine qui sont déjà une annonciation. Les femmes dévorèrent les romans, les t< cabinets de lecture n
les mettaient à la portée de toutes les bourses, Mimi Pinson se fit
emmener au mélodrame, la petite robe « d'indienne» était bon marché
et d'ingénieux industriels avaient trouvé mieux encore, le châle Ternaux, habile imitation des « schalls » de Cachemire dont s'enveloppaient les élégantes, qui permettait des ondulations aristocratiques
aux plus minces bourgeoises, et les soques à bon marché qui faisaient
un pied presque aussi fin que les brodequins de peau du bon faiseur.
Ainsi toutes les femmes étaient " élégantes ». L'étoffe de la robe, l'escarpin, le chapeau, n'étaient plus les signes extérieurs dont l'absence
reléguait dans une classe subalterne et excluait toute aventure flat-
Les Femmes au Dix-neuvième siècle 299
teuse. On avait des ersatz de tout. Toute femme était l'ersatz de la
<<femme».
C'est à ce moment-là qu'un produit à bon marché de l'industrie
littéraire permit aux femmes de se familiariser avec ce qui leur parut
être un extrême raffinement de leur panoplie sentimentale. Les
romanciers et les poètes leur apprirent à roucouler. C'était un progrès
sur les romans du siècle précédent, car cet apprentissage était à la
portée de chacune, au lieu qu'il fallait un concours de circonstances
pour être séquestrée par des brigands ou enlevée par un jeune comte.
Les femmes apprirent avec plaisir qu'elles avaient toutes un cœur,
que ce cœur avait des droits et qu'en s'abonnant à un cabinet de
lecture on pouvait se procurer sans complications les émotions les
plus douces. Le sentiment fut dès lors aussi largement répandu que
les cotonnades. Et les femmes de tous les milieux prirent l'habitude
de considérer qu'elles avaient droit à une « vie sentimentale» et que
c'était un grand malheur que d'en être frustrée.
Dès lors, l'imagination des femmes fut enflammée par l'acquisition
de ces divers objets de pacotille. Il était aussi indispensable d'avoir
<<un sentiment n que d'avoir un châle. On n'était vraiment une femme
que lorsqu'on était ornée de ces divers plumages, lorsqu'on avait goûté
à ces émotions, à ces rêveries, à ces ivresses qui constituaient la vie.
Comme des milliers de moineaux pépiant, les femmes prirent l'habitude d'avoir le bec tendu vers tous ces beaux produits accessibles,
vers tous ces beaux produits " bon marché », qui leur promettaient à
toutes qu'elles seraient de plus en plus « femmes "• qu'il importait
qu'elles fussent de plus en plus " femmes », en sc conformant à une défi·
nition que les fabricants de châles, les modistes, les littérateurs leur
répétaient à satiété. Ainsi fut mis en circulation le joli petit animal à
cervelle farcie de tous les désir utiles au commerce qu'on appelle la
femme moderne.
LES (( ESPtCES SOCIALES »
Cette apparition de la camelote est une date importante dans la
vic des femmes. Elle eut un contre-coup. C'est à ce moment que se
forment ces fameux cercles concentriques qui maintiennent subrepticement, mais fermement, une distance infranchissable entre les
femmes << du commun >> , comme disait lestement Restif, et les femmes
«de la société». Parce que les signes extérieurs disparaissaient, des signes
invisibles et désespérants distinguèrent désormais les femmes d'extractions différentes. C'est à cette date qu'on vit fleurir dans les capitales
d'Europe le personnage mystérieux appelé par Balzac la " femme
comme il faut » : cette femme, qui ressemble apparemment à toutes
300 Histoire des Femmes
celles qui marchent auprès d'elle sur le même trottoir, qui n'est pas
suivie inévitablement par un valet de pied, qui porte une robe qui
paraît très simple et un châle que rien ne rend remarquable, et qui,
pourtant, par sa façon de marcher, de regarder, par la coupe de sa
jupe, par la façon de son chapeau ou de ses brodequins, par mille
nuances imperceptibles affirme qu'elle est d'une autre essence et
qu'elle mérite une tout autre attention que les femmes ordinaires
auxquelles elle daigne un instant se mêler.
De semblables mesures de défense affectent alors la situation de
toutes les femmes. Elles instituent même une sorte d'invisible planisphère social, dont les constellations se suivent mais ne se confondent pas. Des séparations ingénieuses se substituent aux privilèges.
Il y en a pour tout le monde et nul n'est épargné. L'aristocratie s'enferme dans la citadelle de la vie élégante et se constitue en milieu
" fermé , et inaccessible. Elle répond aux millions par le pédigree.
Et elle désespère les millionnaires en les forçant à constater qu'ils ne
sont pas " nés "· Les barons de la bourgeoisie se consolent en se constituant en caste à leur tour et en vexant les parvenus moins riches
qu'eux, et ceux-ci cherchent aussi quelque catégorie inférieure à
humilier. Si bien que le caractère principal de la société à l'époque de
Louis-Philippe est son cloisonnement ou plutôt sa répartition en cercles concentriques plus ou moins éloignés du foyer de la vie élégante.
Cette hiérarchie était si sensible que Balzac la transposa en une zoologie de la société et prétendit montrer que les différents échelons de la
réussite sociale créent de véritables " variétés , de l'espèce humaine
qui diffèrent entre elles aussi profondément que les " variétés " des
espèces animales *.
Ces barrières invisibles maintenaient l'ordre. Mais il fallait aussi
qu'il y eût quelque différence de qualité dans les soupirs. Le
faubourg Saint-Germain hésita entre deux méthodes qui devaient
prouver l'éloignement de l'aristocratie pour les produits de bazar. Au
début de la Restauration, les jeunes femmes de la société la plus
fermée affectèrent de revenir aux habitudes du xvm• siècle. " Avec
Louis XVIII revinrent les mœurs de l'ancienne Cour 7 », affirmaient
les écrivains de l'opposition libérale, qui se plaisaient à voir en
Mme du Cayla une autre Pompadour et accusaient de " légèreté , les
* Cette situation n'étant pas particulière à la France, on la retrouve en Angleterre, en Allemagne. Elle est spécialement nette en Angleterre où les castes sont
presque officielles : on y trouve l'aristocratie, puis la gentry et les gentlemen, puis une bourgeoisie divisée en upper middle class ou grande bourgeoisie, middle class ou bour- geoisie moyenne, lower middle class ou petite bourgeoisie, puis gms fermiers, artisans, gens du peuple. En Allemagne, ce classement se manifeste par la séparation
entre officiers nobles, officiers non nobles, hauts fonctionnaires, industriels et gros
négoci~nts, moyenne et petite bourgeoisie : cette division dura pendant tout le XIXe Siècle.
Les Femmes au Dix-neuvième siècle 301
jeunes duchesses du faubourg Saint-Germain. Stendhal dans Armance,
Balzac dans un grand nombre de ses romans ou de ses nouvelles, ne
se privent pas de montrer des « maréchales " ou des duchesses peu
réservées dans leur vie privée. Des ménages de l'aristocratie trouvaient
dans la tradition du xvm• siècle des exemples de haute tenue conjugale, c'est-à-dire de tolérance réciproque. On trouve chez les romanciers qui ont prétendu peindre les mœurs du temps quelques jeunes
ducs « parfaits " pour leurs femmes ct très absorbés par le corps de
ballet de l'Opéra. Ce fut toutefois un autre ton qui l'emporta. On
prêta une oreille complaisante aux esprits sérieux qui soutenaient que
la légèreté, le cynisme et l'irréligion avaient été la cause des malheurs
de la royauté. Sous leur influence, on affecta le moralisme, la piété,
l'exactitude dans les devoirs. On blâma les duchesses imprudentes et
spirituelles et l'on suivit les processions. C'est encore Stendhal qui
nous apprend que les bals commençaient par une pieuse exhortation
d'un élégant jésuite, et tous les romanciers contemporains se sont
moqués de la messe élégante de onze heures à Saint-Thomas d'Aquin.
La cour elle-même était discrète et n'était plus qu'un cercle d'un
accès très difficile. Elle n'avait, du reste, aucune influence et on s'y
ennuyait. « Le roi est incapable de réunir plus de vingt personnes dans
son salon "' affirmait gravement Stendhal à ses lecteurs anglais. Cette
phrase n'est peut-être pas à prendre à la lettre. Mais enfin, on était
loin de Versailles. Les réunions privées avaient elles-mêmes beaucoup
changé. Ce changement était dû à une habitude qui avait été prise
sous l'Empire. Les maris s'étaient accoutumés à accompagner leur
femme dans le monde et ils passaient leur soirée dans un salon voisin
où ils jouaient à l'écarté. Stendhal prétend que cette innovation porta
un coup mortel à l'art de la conversation. « Rien n'est plus commun
dans la meilleure société française, expliquait-il, que de voir huit ou
dix belles jeunes femmes bien habillées, tristement assises en groupe
et qui échangent de temps à autre un froid monosyllabe sans jamais
attirer, même un instant, l'attention d'un homme 8•
DE L'ADULTÈRE ET DES KEEPSAKES
Les femmes qui n'avaient pas le moyen de choisir entre la légèreté
et la haute dévotion broutaient sournoisement le picotin des sentiments
que les revues élégantes et les journaux de mode leur présentaient
comme une ambroisie indispensable. Une importante figuration
féminine, nombreuse certes mais mal préparée à son rôle, prit la
relève des femmes de l'aristocratie dans la revendication des formes
élevées et décentes de l'adultère, revendication qui, dans les diverses
couches de la bourgeoisie, s'était heurtée jusqu'alors à un solide bar-
Histoire des Femmes
rage d'incompréhension. Il n'en fut pas de même du goût pour le
roucoulement qui ne s'accompagnait d'aucune revendication explicite, mais qui aboutissait inévitablement à constater l'insuffisance du
mari en ce domaine. D'où une situation critique qui paraît avoir
été assez répandue dans les ménages bourgeois de la Restauration et
qui n'avait guère d'issue dans une société qui affectait des dehors de
moralité. Les maris de la bourgeoisie, qui n'avaient pas, comme
les jeunes ducs bien élevés, l'habitude de la vie élégante, se montraient
soupçonneux et embarrassés. Ils avaient fait un mariage de convenance, leur femme prétendait aller dans le monde comme les grandes
dames, recevoir comme elles librement à son <<jour )), accueillir les
hommages des hommes, et les maris voyaient avec déplaisir les suites
éventuelles d'une pareille situation. La Physiologie du mariage de Balzac
expose indiscrètement ces difficultés. Sans que l'auteur le dise expressément, on voit bien qu'elle s'adresse à ces ménages de la bourgeoisie,
nouveaux venus sur la scène mondaine. D'où l'on peut conclure que
l'adultère se répandit dans la bourgeoisie avec l'aisance, l'usage des
immeubles de rapport et la mode des keepsakes élégants qui racontaient
des entreprises peu convenables.
On ne sait pas très bien jusqu'à quel point ce mal se répandit. Si
l'on en croit les romanciers de la bourgeoisie, en dépit des poètes, la
bourgeoisie resta timide et sage, et produisit d'honnêtes ménages
commerçants, comme les Birotteau ou les Guillaume qu'on trouve
chez Balzac, ou de vertueuses et solides dynasties. Il est difficile d'être
plus précis sans tomber dans l'arbitraire. Le romantisme parait, en
somme, avoir été un poison littéraire que l'organisme social tolèra
assez bien. Ce ne fut pas la fantaisie et la liberté qui triomphèrent,
en dépit de quelques vedettes :au contraire, la respectabilité, et sa conséquence inévitable, l'hypocrisie, devinrent des ingrédients essentiels
dans l'éducation et la conduite d'une jeune femme. Finalement, les
Jésuites gagnaient : même en roucoulant, il fallait garder les apparences. Les écrivains libéraux ne s'y trompaient pas, et, à la fin de la
Restauration, ils accusaient la Congrégation d'avoir gagné en influence
ce que les femmes avaient perdu. L'admiration béate devant les manières anglaises confirma cette orientation. Les hommes importèrent
de Londres l'air ennuyé des gentlemen les plus distingués et les femmes
répliquèrent par le cant, la froideur britannique, et elles eurent à partir
de ce jour le don, inconnu avant cette date, de ne pas voir les hommes qui
ne leur avaient pas été présentés. Celles qui ont enfreint la loi non
écrite de la respectabilité, on les cite, mais on fait le désert autour
d'elles. Ce qui triomphe, ce qui se multiplie, c'est la femme empaillée:
par les bons principes, par l'éducation religieuse, par l'image nouvelle qu'on se fait de la femme, toute roucoulante, et languide, et
intéressante, et surtout, surtout, par l'effroyable consommation de
Les Femmes au Dix-neuuième siècle
respect que la femme exige depuis que tant de candidates ont été
promues au rang de femme et qu'on ne peut plus se distinguer que
par une cylindrée de respect de plus en plus imposante. Cette femme
empaillée, c'est elle que nous allons voir voguer majestueusement
sur les eaux agitées du XIX• siècle et c'est elle qui devait nous imposer
finalement une idée fausse de la femme qui explique une bonne partie
de nos contresens d'aujourd'hui.
LE TRIOMPHE DE LA BOURGEOISIE
La révolution de 1 Bgo amena un changement encore plus sensible.
L'installation définitive de la bourgeoisie dans son rôl e de classe dominante eut pour conséquence d'accélérer le mimétisme qui s'était pro:
duit spontanément dans les autres groupes sociaux et de leur imposer
une optique bourgeoise de la vie. Après 18go, c'est décidément la
vertu qui triomphe et avec elle un train de vie décent et peu bruyant
et le succès de ces «coteaux modérés » de la vie privée s'affirma davantage à mesure que le siècle s'avançait.
LA VIE PRIVÉE DES << ROYAUTÉS BOURGEOISES >>
Les familles princières furent le plus durement touchées et on les
voit toutes glisser peu à peu au cours du XIX• siècle vers le silence de
la vie domestique. Le roi Louis-Philippe montrait volontiers le grand
lit conjugal dans lequel il reposait aux côtés d e la reine, son épouse.
Nous allons retrouver ce meuble symbolique dans toutes les cours
d'Europe. En France, la cour, sous Louis-Philippe, a disparu entièrement. Le roi n'est plus qu'un haut magistrat logé aux Tuileries, il
passe ses soirées auprès de sa cheminée, et, quand les invités du
duc d'Orléans font trop de bruit à l'étage au-dessus, il frappe avec sa
canne sur le manteau du foyer pour obtenir un peu de silence. En
Angleterre, l'esprit de la R estauration se maintint quelque temps avec
le pittoresque duc de Melbourne qui plaisait tant à la jeune reine
Victoria, mais le mariage de la reine avec le prince Albert changea
cela. Le principal personnage mâle de la cour était tenu par ses fonctions à une conduite privée exemplaire et il y réussissait d'autant mieux
qu'il avait la tournure d'esprit d'un pasteur méthodiste. Le prince
consort faisait des enfants à la reine avec beaucoup de régularité et
sous son influence la cour d 'Angleterre devint un endroit fort calme
que les gens du monde fréquentaient avec parcimonie. La cour de
Berlin végétait de son côté sous un prince qui arriva jusqu'à l'âge
vénérable de quatre-vingt-dix ans sans penser à changer son entou-
Histoire des Femmes
rage. La reine de Prusse, plus tard impératrice, recevait à ses thés
quotidiens cinq ou six amies intimes et, une fois par semaine, elle
donnait un concert. Les hommes qui participaient à ces festivités
étaient d'élégants septuagénaires qui réparaient en somnolant les
fatigues de l'existence et les grands officiers du palais étaient les
contemporains de l'empereur. Seule, les cours de Vienne et de SaintPétersbourg organisaient des réceptions qui ranimaient les splendeurs
d'autrefois. Napoléon III essaya d'un mélange qui unirait le faste
à la bonhomie démocratique. Les petits lundis de l'impératrice
rappelaient la cheminée de Louis-Philippe et les raouts sompn1eux
maintenaient l'idée de la majesté royale. Mais la sauce insipide
de haute décence et de respectabilité rendait ces friandises un peu
fades. L'Empereur en était réduit à composer des patiences, il faisait
des lectures à haute voix qui endormaient les auditeurs, l'impératrice
organisait des "petits jeux» ct des "charades». Enfin, malgré tous les
efforts, la vie de cour était soporifique d'un bout à l'autre de l'Europe.
La " maitresse du roi >>, dernier vestige du pouvoir que les femmes
avaient eu jadis, avait été courageusement sacrifiée. Le dernier spécimen en avait été Mme du Cayla, maîtresse officielle de Louis XVIII,
dont Stendhal dit avec beaucoup d'exagération que toutes les jeunes
personnes de France murmuraient le nom avec envie. Il faut noter
toutefois que Mme du Cayla n'avait pas le pouvoir de faire nommer
un sous-préfet. Ni Louis-Philippe, j adis fort coureur, ni le chaste prince
Albert, ni le digne Guillaume Ier n'alimentèrent beaucoup la chronique. Napoléon III eut beaucoup d'aventures, mais changeantes et
subalternes, c'étaient surtout des liaisons de viveur, et il en fut de même
pour Guillaume II. C'est le règne de François-Joseph en Autriche
qui permit de mesurer la chute profonde de celle qu'on appelait jadis
" la favorite ». François-Joseph eut pour " amie de cœur » pendant
vingt ans l'actrice Catherine Shratt, protégée par l'impératrice qui affectait de la traiter comme une tendre amie. Cette liaison était publique.
Or, Catherine Shratt, pendant tout cc temps, non seulement n'eut
aucune influence politique, ni aucune (( clientèle >> autour d'elle, mais
elle continua à jouer chaque soir sur la scène, et même l'amitié de
l'empereur fut incapable de la défendre contre la malveillance du
directeur de l'Hofburgtheater auquel elle appartenait, et elle dut
donner sa démission sans que l'empereur pût intervenir. Il est impossible d'imaginer alignement plus complet sur les normes de la vie
privée. Catherine Shratt n'est plus que la maîtresse d'un homme fort
en vue, mais qui ne paraît pas avoir un pouvoir particulier. Or, cette
abdication du caprice royal a lieu dans la cour qui passe pour avoir
conservé le plus tard tout l'extérieur de la souveraineté.
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
ÜOMBAT EN RETRAITE DES ARISTOCRATIES
Les grands n'avaient pas effectué une retraite aussi spectaculaire,
mais ils avaient discrètement cargué beaucoup de voile. Les manières
de la Restauration se sont toutefois maintenues à l'étranger plus
longtemps qu'en France.
L'aristocratie anglaise, en avance sur l'évolution, avait déjà pris le
tournant pendant le long règne de George III. Cela lui permit de garder fière allure pendant quelque temps dans le repli général. Dans les
années qui suivirent l'avènement de Victoria, en 1853, on vit encore
quelques spécimens du xvm• siècle se soutenir victorieusement.
Lord Melbourne, alors chancelier, avait les manières du comte de
Maurepas, et le vieux lord Hertford entretenait publiquement
une sorte de harem, fantaisie qui rappelait les princes allemands du
siècle précédent. Mais la plupart de leurs collègues s'adonnaient à
l'économie politique, leurs femmes présidaient des ligues de bienfaisance, et les uns et les autres se réfugiaient dans les splendeurs de la vie
de château. Pückler-Muskau, diplomate allemand, considérait avec
stupeur ces derniers restes des fastes passés. A Gordon, le duc de
Richmond reçoit normalement quatre-vingt-dix invités, à Belvoir,
chez le duc de Rutland, il y a tous les jours cent couverts dans le hall
réservé aux domestiques, à Hatfield, lord Salisbury nourrit cinq cents
pauvres deux fois par semaine. Ce train de grand seigneur n'empêche
pas l'ennui. La matinée se passe assez bien parce qu'on a quartier
libre, l'après-midi est consacrée à une cavalcade en grand équipage,
déjà plus difficile à supporter, mais la soirée comporte un dîner où
l'habit est obligatoire et souvent un bal aussi cérémonieux que le dîner.
Ces réjouissances de haute tenue se déroulent sous la direction de
vieilles dames portées à l'austérité. Lady Blessington, qui vit publiquement avec le beau comte d'Orsay, le plus fameux des dandies, est
exclue de la société. Byron, convaincu d'immoralité, avait été obligé
cie s'exiler. Les joyeuses beuveries instituées après le dessert sont ellesmêmes sévèrement réglementées : les nobles participants ont l'obligation de rejoindre les dames après trois quarts d'heure de récréation. L'aristocratie a remplacé sa vie turbulente du xvm• siècle par
une perpétuelle représentation. Les femmes n'ont rien gagné à ce
changement : elles sont toujours aussi délaissées et elles ont l'obligation de jouer à la princesse. Aussi les femmes de l'aristocratie
anglaise viennent-elles volontiers se détendre sur le continent où on
les accnse de se permettre des distractions avec des personnages sans
conséquence, qui n'appartiennent pas à la catégorie des gentlemen.
En Allemagne où l'ascension économique de la bourgeoisie a eu
so6 Histoire des Femmes
lieu avec un certain retard, les privautés aristocratiques se sont maintenues plus longtemps. Pendant presque tout le siècle, la noblesse
allemande réussit à rester une caste très fermée, qui affecte de regarder
de très haut les parvenus et se ruine en conscience selon des méthodes
éprouvées. Les princes médiatisés qui sont à la tête de l'aristocratie
allemande vivent presque toute l'année dans leurs terres et essaient
de garder autour d'eux le décorum d'autrefois. En fait, on assiste en
Allemagne jusqu'à la fin du règne de Guillaume Jer à une survivance
curieuse dans certains milieux des mœurs du xvute siècle. Les expressions dont se sert la princesse Catherine Radziwill dans un livre qu'elle
fait paraître quinze ans après la guerre de 1870, sous le nom du comte
Paul Vasili, rappellent singulièrement le langage des voyageurs qui
visitaient l'Allemagne après la mort de Frédéric II. " Les mœurs ne
sont ni vicieuses ni dégénérées, écrit-elle : elles sont simplement ce
qu'étaient les mœurs de nos ancêtres avant que la signification du mot
convenances eût été inventée ... A Berlin, l'adultère fleurit comme une
fleur dans sa terre de prédilection, il mûrit au grand jour, cueille et
goûte ses fruits sans scrupules ... La plupart des femmes mariées ont
un amant ou rêvent d'en avoir. .. La vertu est au nombre des choses
réputées inutiles : quant à l'amour, on le rencontre rarement, les
liaisons se forment selon le caprice des sens ... On satisfait aux besoins
de sa nature amoureuse avec le même calme qu'aux besoins de son
appétit 9 "· Ce jugement sévère est complété par un trait qui rappelle
encore d'une autre manière une particularité des cours allemandes
du xvm• siècle. « En général, la femme berlinoise des hautes classes
ne lit pas, ne travaille pas, ne s'occupe pas : elle passe son existence à
babiller, s'habiller et se déshabiller et à chercher quelqu'un qui peut
l'y aider de toutes façons 10., Il y a certainement quelque exagération
dans cette description perfide. Mais, au fond, on sent bien un style de
vie d'Ancien Régime, qui était, du reste, un anachronisme dont
« l'américanisation , brutale de l'Allemagne à la fin du siècle révéla
brusquement le caractère.
LES FEMMES ou MONDE ou SECOND EMPIRE
En France, la société des dignitaires du Second Empire, traitée de
haut par l'aristocratie, est une société de parvenus et de grands
affairistes. Ce mélange est tout l'opposé du système de castes qui
s'organise à Londres ou à Berlin. Cette nouvelle société est contrainte
à n'être qu'un milieu ploutocratique et, précisément à cause de cela,
elle dégage plus promptement les caractères qui seront ceux de la
société mondaine à la fin du siècle. Sous de brillantes apparences, le
déclin de la royauté féminine en est un trait essentiel. L'insolent cor-
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
tège des courtisanes, apparition qui accompagne presque toujours la
relégation des femmes du monde, annonçait déjà ce diagnostic. Une
autre particularité de la société du Second Empire se confirme. Elle
est une société officielle : les réceptions les plus remarquées ne sont
plus celles que donnent des familles connues depuis longtemps par
leur rang dans le monde, mais celles qui ont lieu chez de hauts fonctionnaires que l'empereur veut voir mener une vie en rapport avec
leurs fonctions. Autre signe : l'endroit le plus distingué de Paris est
l'ambassade d'Autriche où se trouve en poste le prince de Metternich. Les invitations des ambassades d'Angleterre et de Russie sont
également très recherchées. Ce rôle tout nouveau des ambassades,
qui avait commencé sous Louis-Philippe, avoue le néant de la vie
mondaine privée.
L'extérieur de cette vie mondaine est très décoratif. Il atteint même
sous le second Empire des sommets qui ne seront dépassés que par le
music-hall. La duchesse de Bassano donne un quadrille hyperboréen
où les figures sont constituées par des femmes en traîneaux poussées
par leurs cavaliers sur une piste qui simule la neige; le duc d'Albe,
beau-frère de l'impératrice, imagine un quadrille des Quatre Éléments
où la Terre, la Mer, l'Air et l'Onde sont représentées par des vedettes
de la haute société; le ministre de la Marine réplique par un quadrille
des Quatre Continents; la comtesse Tascher de la Pagerie fait paraître
un défilé de gigantesques bouteilles dont les bouchons sautent au
commandement et libèrent un flot de gracieux matelots; la princesse
Korsakoff s'exhibe en mer agitée, déroulant des flots de gaze glauque,
et une autre fois en Vérité, déguisement sobre, le duc de Di no est costumé en arbre et produit des madrigaux, la comtesse de Castiglione
en Salammbô.
C'était somptueux, assurément, mais ces belles fêtes ne remplacent pas plus la véritable vie de société que les Folies Bergère ne remplacent le théâtre. Ces mises en scène avaient, toutefois, l'avantage de
narguer la parcimonie bourgeoise et son horreur du décolleté. S'amusait-on dans ce carton-pâte? La conduite des femmes dans cette
société mixte semble avoir été moins libre qu'à Berlin, mais moins
rigoriste qu'à Londres. Mais il faut bien convenir que, tout le long de
ce brillant itinéraire, les femmes sont menées sous une pluie de fl eurs
vers une situation très diminuée. Leur part n'est plus de direction et
de création, elle est surtout de figuration. Dans le meilleur des cas,
elles se bornent à soutenir le titre de " maîtresses de maison "· Revêtue de cette dignité, la femme a droit au baise-main à l'entrée des
salons et elle préside à la circulation des rafraîclùssements.
goB Histoire des Femmes
LE RÈGNE DES DEMI-MONDA.INES
Cette relégation des femmes du monde dans un rôle de représentation s'accompagna d'une relève. Un personnage féminin inédit
va règner sur les grands pendant près d'un demi-siècle et occuper avec
éclat le devant de la scène : la "denù-mondaine », éclatante, mordorée,
somptueuse, mais ersatz comme tout le reste, ersatz de la femme du
monde comme le tapageur Morny est l'ersatz du grand seigneur,
étincelant produit de bazar qui convenait parfaitement à cette société
de rastaquouères et de faisans.
A l'origine, ce nom de demi-mondaines avait été donné à des femmes du
monde déclassées après un divorce, une séparation ou quelque scandale, que le monde avait exclues, mais chez qui l'on pouvait aller.
Assez vite, cette quarantaine amena ces femmes à ne pouvoir rencontrer que d'autres femmes déclassées comme elles, ou des actrices, ou des
intrigantes, ou des compagnes de plaisir de leurs amants qui ne pouvaient être que l'état-major le plus distingué de la galanterie. Ce
mélange particulier comprit bientôt en majorité des femmes appartenant à ces deux dernières catégories et ce furent elles qui constituèrent
finalement ce qu'on appela sous le Second Empire le "demi-monde "•
L'importance prise par le " demi-monde» après 1850 fut, probablement, le résLÙtat de la nouvelle sévérité des mœurs. Les demi-mondaines recueillaient naturellement la succession des filles d'Opéra du
XVIIIe siècle, mais en même temps elles recueillaient la succession
des femmes du monde qui s'étaient repliées sur un mode de vie
excluant le scandale. Avec ce cru féminin qui est resté célèbre, quelques boursiers heureux essayaient de retrouver le cc ton Régence >>.
Cette prétention n'était pas neuve. Des boutiquiers enrichis que nous
présente Balzac, qui se donnaient le nom de négociants, l'avaient
eu avant les cc nouveaux messieurs n arrivés avec le coup d'État.
Mais les " viveurs » du Second Empire avaient le goût du faste. La
demi-mondaine faisait partie d'un palais des illusions qui comportait
beaucoup d'autres merveilles. Le clinquant, autour d'eux, tintait de
toutes parts. Leur vie était étincelante, mais à la manière des chevaux
de bois où tiennent tant de place les tiges dorées, les anges en stuc,
les faux marbres et les pendeloques de cristal. Ces" viveurs» inventèrent
toutes les formes de l'enrichissement qui sont suspectes et toutes les
formes de la vie mondaine qui n'exigent pas la présentation. Cette
pacotille comprenait les champs de courses, Longchamp, le Grand
Prix de Paris, le V éfour, Deauville, toutes inventions de l'ingénieux
duc de Morny, qui ont ce trait commun d'être une foire. Les demimondaines furent les houris de ce paradis artificiel.
Ces « demi-mondaines " étaient si célèbres que leur nom est resté
Les Femmes au Dix-neuvième siècle gog
dans la mémoire des hommes, exemple singulier de persistance des
lampions éteints. Elles n'étaient pourtant que des « femmes entretenues >> et presque toutes, si l'on peut dire, << de carrière >> . Céleste
Mogador, qui finit comtesse de Chabrillant et par là petite-fille du
comte de Choiseul-Gouffier, est une ancienne pensionnaire de maison,
parvenue par le cirque; Cora Pearl est une de ces fraîches petites
Anglaises importées à quatorze ans pour la joie des messieurs âgés
et qui a un peu traîné dans les coulisses; la somptueuse Païva, comtesse de Donnersmark, est une juive polonaise qui a été remorquée
d'amants en amants jusqu'aux rastaquouères les plus somptueux;
Jeanne Destourbey, qui devint vite la baronne de Tourbet, fut une des
maîtresses de Napoléon III, ce qui n'est pas une merveilleuse référence. On peut s'interroger davantage sur Mme Sabatier, qu'on
appelait la Présidente, et qui fut admirée par Baudelaire; sur Hortense
Schneider, Anna Deslions, actrices et courtisanes, qui furent aussi
célèbres que nos vedettes les plus admirées. L'existence de ces femmes
était somptueuse, elles étaient entourées d'un prestige que le cinéma
n'a qu'imparfaitement reconstitué autour de quelques étoiles de
notre temps : elles ont reçu chez elles les hommes les plus remarquables de leur temps, elles ont joué un rôle de premier plan dans la
vie mondaine. Il est à peu près sûr que la plupart d'entre elles (saufla
Présidente), n'avaient ni esprit, ni influence. Leur vie brillante leur
suffisait et on ne voit pas qu'elles aient fait autre chose que de dépenser beaucoup d'argent et, quelquefois, d'en amasser.
Le « ton Régence n, se bornait souvent à la promiscuité. Morny,
qui avait la tournure d'un maître de danse, se prenait pour le duc
d'Orléans parce qu'il avait la même maîtresse qu'un de ses enfants
naturels et aussi parce qu'il couchait avec Rachel qui couchait
avec tout Paris. Cette forme supérieure de la prostitution éblouissait
cet illustre niais. En fait, ces femmes avaient pour principal mérite
d'être fort chères, ce qui était en effet le seul moyen qu'il leur restât
pour se faire distinguer. En dehors de cela, elles paraissent avoir été
aussi ennuyeuses qu'elles étaient célèbres. On reste rêveur devant
les splendides réceptions de la Païva ou de la Castiglione. C'est
aussi somptueux que réfrigérant. On se ruinait pourtant en conscience
pour figurer à ces folles soirées ou se montrer dans l'état de propriétaire passager d'une de ces illustres sous-maîtresses. Par un étrange
abus des mots, on appelait cela s'amuser. Il y a assurément peu de
périodes où l'on éprouve autant de pitié pour les malheureux qui
n'ont pas connu d'autre forme de bonheur que ces orgies qui sc
terminaient par les travaux d'une professionnelle. Et rien n'accuse
plus la déréliction des pauvres jeunes femmes de ce temps que la
constatation que les hommes les plus éminents de l'époque ne
trouvèrent aucun autre moyen de passer leurs soirées.
gro Histoire des Femmes
LES SALONS POLITIQUES
Les femmes les plus intelligentes et les plus actives se replièrent
parfois sur les satisfactions sérieuses du salon littéraire. Mais là encore,
il suffit de comparer le panorama des salons au xrx• siècle avec le brillant déploiement de la cavalerie littéraire du xvm• pour constater
le recul de l'influence féminine. On avait déjà pu noter sous la Restauration le phénomène assez singulier du salon littéraire à direction
masculine. On passe la soirée chez Victor Hugo, chez le peintre
Gérard, chez Nodier. En Allemagne, autre nuance restrictive, différente, mais non moins significative. Le grand salon littéraire de la
première partie du siècle est celui de Rachel Lievin, salon juif : la
maîtresse de maison est intelligente, pondérée, efficace, elle adore
Gœthe, mais son origine la place absolument en dehors de la haute
société. En Angleterre, où les femmes comptent peu, on ne peut parler
de déclin. Mais l'orientation des grands salons confirme que la participation des femmes y est de pure forme : ce sont des salons politiques,
celui de lady Holland pour les Whigs, celui de lady Jersey pour les
Tories. Le seul salon littéraire important, celui de lady Blessington,
est une simple boutique de gens de lettres, les femmes de la noblesse
anglaise refusant de se rendre chez lady Blessington en raison de sa
vie privée.
En France, deux fortes personnalités féminines paraissent faire
exception à la règle, ce sont la princesse Mathilde et la princesse
de Metternich. L'importance de leur salon a toutefois pour origine
leur situation officielle : l'une appartient à la famille impériale,
l'autre reçoit à l'ambassade d'Autriche. C'est ensuite leur goût personnel, leur décision, leur tempérament qui ont fait la célébrité de
leur salon. Tout ce qui a un nom dans tous les milieux est reçu chez
la princesse Mathilde, une légende a fini par l'entourer, et, à la fin
du siècle, le petit Marcel Proust était profondément ému en se trouvant en présence de la vieille dame chargée d'un passé si illustre. La
princesse de Metternich dont la gloire fut plus fugitive, était un petit
singe spirituel, gracieux, dégagé, qu'on reconnaissait comme l'arbitre
de l'élégance féminine : elle se battit courageusement pour Wagner
sans parvenir à l'imposer.
Ces deux exceptions ne doivent pas faire illusion. Quand la lumière
ne descend pas sur elles de quelque trône, l'éclat que les femmes se
confèrent par elles·mêmes, n'est qu'un reflet assez fade de leur autorité d'autrefois. Le salon de la princesse de Lieven et celui de la
comtesse de Kalergis sont des salons politiques à la manière anglaise.
Le salon de la comtesse d'Agoult, isolé comme celui de lady Blessington et pour la même raison, est en réalité un salon d'hommes. Les
Les Femmes au Dix-neuvième siècle 3"
circonstances lui prêtèrent une influence inattendue lorsqu'Émile
Ollivier, oracle du lieu, devint premier ministre. Mais ensuite, le
salon de Mme Ancelot, celui de Mme de Charnacé, et même celui de
Juliette Adam, ont plus de prestige dans les «souvenirs » des contemporains qu'ils n'curent d'influence en réalité. Le pouvoir d'inspirer
et de diriger l'opinion publique était passé des femmes aux journalistes. Et les femmes n'avaient d'influence que lorsqu'elles avaient
réussi à c< se brancher )) sur cc circuit nouveau, c'cst·à-dirc lorsque leur
salon servait à soutenir un groupe politique ou littéraire ct en devenait
en quelque sorte la salle de rédaction. C'était cc qu'avait réussi Marie
d'Agoult avec le groupe Ollivier, ce que réussit Juliette Adam avec
le groupe Gambetta. Et certes, certaines femmes ont pu ainsi échapper à la nullité à laquelle les réduisait la vie mondaine. Elles purent
avoir l'illusion de jouer un rôle. Mais ce n'était plus la toute-puissance
d'autrefois qui disposait des places, des réputations, des carrières. A
la fin du siècle, quelques femmes eurent une réelle influence dans
l'attribution des fauteuils académiques. Ce droit d'intrigue était ce
qui leur restait de leur pouvoir.
LES FEMMES DE LA BOURGEOISIE
Le véritable personnage nouveau dans l'histoire des femmes au
xrxe siècle, c'est la femme de la grande et de la moyenne bourgeoisie.
L'objet empaillé que la première moitié du siècle avait placé en
vitrine n'avait fait que se racornir avec le temps. La vie bourgeoise
l'avait définitivement raidi et empoussiéré et le produit féminin présenté par le siècle était en général assez décourageant. Un estimable
effort avait été tenté, un moment, après l'euphorie de 1830. On
avait vu paraître des lionnes, éperonnées, fumant le cigare, déguisées
en hommes, capiteuses et tapageuses, s'affirmant. Ces cantinières
durèrent peu. Leur excentricité ne fut qu' une mode qui donna lieu, il
faut en convenir, à une abondante exposition de poitrines et de
croupes dont Gavarni nous a transmis J'agréable souvenir. Mais
enfin, ces amusants masques, fort peu empaillés, furent emportés
par la puissante vague bourgeoise et" l'épouse irréprochable » régna.
Elles furent tendres assurément, elles eurent des robes claires ct
des poitrines émues, et de doux, de reposants sourires, de confiants
sourires, et de jolies capotes de paille tressée : tout cela est vrai. Et
l'idée qu'on leur donna de la femme ne détruisit pas cette grâce.
C'est plutôt moralement qu'elles étaient empaillées. Car il fallait
être convenable. Cet adjectif essentiel supposait plus de baleines morales
qu'il n'y en avait jamais eu autour des pires corsets. Cette armature
se composait de l'inquiétude devant toute audace ct tout imprévu,
312 Histoire des Femmes
d'une horreur soigneusement cultivée de tout ce qui n'était pas
inscrit dans les rites, d'une timidité préservée comme un teint virginal,
présentée sur écrin, impalpable, immatérielle, d'une ignorance totale;
d'un fond de soumission sérieuse, parfois hypocrite, qu'on pouvait
piquer de moues et de petites mutineries, mais qu'on ressentait comme
une obligation d'état, car elle était fondée sur l'incapacité notoire
de la femme; d'une existence ombratile qui, sans exiger autant de
tuteurs que Rome ou la Grèce, n'en plaçait pas moins la femme sous
quelque protection qu'elle s'affolait elle-même de ne pas sentir planer
sur elle; de travaux d'aiguille, de broderie, de tâches futiles qu'on
rattachait par euphémisme aux arts d'agrément, de confitures, de
lectures sans danger; enfin de maternités décentes et furtives qu'on
cachait sous des langueurs et dont les fruits étaient escamotés par des
nourrices et engloutis dans des chambres d'enfants aussi éloignées
qu'une métairie.
Ces allures soigneusement apprises dans le manège de l'éducation
avaient pour objet de suggérer à la femme qu'elle était un être gracieux et fragile, non pas tout à fait impotent, mais démuni devant
toutes les circonstances de la vie, faible, infiniment faible, dont la
faiblesse faisait tout le prix, du reste, et qui, au nom de cette faiblesse,
pouvait requérir et exiger et même ne se priver d'aucun caprice. La
galanterie des hommes, leurs prévenances, leur air important et protecteur quand ils offraient l'accoudoir de leur bras, tout rappelait aux
femmes cette condition qu'on leur apprenait à nommer leur pouvoir.
Leurs fautes mêmes avaient leur origine et aussi leur excuse dans cette
faiblesse congénitale. On en arrivait à douter que les plus vertueuses
pûssent rester seules impunément avec un officier de cavalerie. Il
était intéressant d'être pâle, de ne pouvoir supporter certains spectacles sans s'évanouir. On fit des femmes des bibelots, elles souhaitèrent
d'être aussi embarrassées sur leurs frêles bottines que les petites
Chinoises sur leurs pieds titubants, et si par hasard quelque santé de
fermière gonflait leur corsage ou arrondissait leur bassin, ces formes
vigoureuses étaient si remplies de vertu et de conscience professionnelle qu'elles paraissaient bourrées de foin. Elles l'étaient en effet,
même quand elles étaient fort sveltes, car il n'y avait pas plus de
consistance dans l'idée qu'elles se faisaient d'elles-mêmes qu'il n'y
en a dans une poupée de son. La bourgeoisie avait construit pour
elles une idée parfaitement factice de la femme, à laquelle elles se conformaient docilement. Et cette idée, il faut bien l'avouer, nous valut
beaucoup de mauvaise littérature, et aussi des préjugés dont nous
ne sommes pas complètement revenus.
Ce bonheur bourgeois était complété par une vie stéréotypée dont
les divers épisodes quotidiens étaient semblables d'un bout à l'autre
de l'Europe. Les différents cercles du nouvel empyrée que constitue
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
la bourgeoisie ont tous un trait commun : le mari travaille. C'est une
différence fondamentale avec la noblesse, qui, par réaction, impose
de plus en plus strictement l'obligation de l'oisiveté. Cette constatation
a une conséquence immédiate : la vie mondaine, qui est l'occupation
essentielle de l'aristocratie, n'est plus qu'une occupation de complément dans la bourgeoisie. Les femmes de la bourgeoisie ne disposent
plus à toute heure de la présence des hommes, les hommes ne sont plus
à leur disposition que pendant le temps qu'ils accordent à leurs
loisirs : l' empire des femmes rétrécit comme une peau de chagrin.
Leur vie est réglée, en outre, par un code des convenances qui
impose à toutes les femmes, selon leur rang, des signes extérieurs de la
splendeur bourgeoise. Sévèrement sanglées dans cc protocole, les
femmes n'avaient plus guère d'initiatives à prendre que de cinq à
sept, portion de leur horaire journalier souvent calomniée par les
romanciers. Finalement, leur vie privée était réglée par des rites
presque aussi sévères et minutieux que ceux des familles chinoises.
Les femmes de la bourgeoisie se consolent par des fonctions d'administration familiale qui les occupent et leur confèrent de l'autorité.
Le rôle de la femme est devenu à peu près nul dans les affaires publiques : la bourgeoisie trouve l'intervention des femmes déplacée et
choquante en cc domaine. Sa collaboration aux affaires du mari a
cessé, parce que celles-ci sont trop spéciales et trop étendues. Mais, en
revanche, il n'est pas douteux que son autorité domestique a augmenté. Précisément parce que le mari n'est pas là, que son attention est fixée ailleurs, par ses fonctions, par ses intérêts : il délègue
donc son pouvoir encore plus largement qu'autrefois. Et beaucoup de femmes du x1x0 siècle ont accédé à cette toute-puissance
domestique qui était, cent ans plus tôt, le privilège des femmes de la
noblesse provinciale.
C'est cette liberté et cette assurance toutes nouvelles des femmes
dans leur empire domestique qui est à l'origine de l'équilibre et de la
solidité de la vie familiale à cette époque. Les femmes du xrx• siècle
ne souffrent pas de ne pas exercer un métier, de ne pas avoir d'influence parmi les hommes. Leur domaine féminin leur suffit. Elles sont
même si satisfaites de l'exercice du pouvoir qu'il remplace pour la
plupart d'entre elles une vie sentimentale qui est souvent courte et
d'un parcours un peu monotone. Mais elles acceptent sans étonnement ce paysage peu accidenté, en se disant qu'il y a dans la vie des
choses plus importantes. On peut même se demander, malgré
Madame Bovary, malgré George Sand, si les femmes de la bourgeoisie
moyenne n'échappaient pas généralement à l'influence des écrivains.
La presse familiale qui fut un des pactoles du Second Empire avec
le Musée des Familles, le Magasin Pittoresque, Bonnes Lectures, etc., la
presse féminine qui fait son apparition avec le Journal des Femmes, le
Histoire des Femmes
Journal des Dames et des Demoiselles le Moniteur des Dames et des Demoiselles, s'en tiennent au conformisme le plus strict, à la prudence la
plus méticuleuse et paraissent tout ignorer de la littérature contemporaine. George Sand déclame « en faveur de l'égalité dans l'amour »,
formule noble qui ne semble pas revendiquer autre chose que la
liberté de coucher; Juliette Lamber s'indigne contre l'exaltation de
la<< poule couveuse J>, veut que les femmes soient avocates ou écrivains,
imagine d'avance les << assistantes sociales )) et les « mairesses )) ;
Mme d'Agoult, qui signe Daniel Stern, prêche la liberté, puis cette
liberté lui ayant coûté un peu cher, le dévouement et le sacerdoce
laïque; Hortense Allart traverse glorieusement le siècle, toute fière
d'avoir été la maîtresse de Chateaubriand, ct jette le pot-au-feu à la
tête des malheureuses qui n'ont affolé aucun académicien. Mais tous
ces diables qui refusent d'être ermites impressionnent peu les industriels de la presse familiale et féminine. Ceux-ci se gardent bien de propager les exploits et les thèses de ces héroïnes. La flambée de féminisme
de 1848 ne peut faire illusion. Il est clair qu'elle est l'affaire d'un petit
groupe d'avant-garde que le grand public suit fort peu. On découvre
sans peine à la même époque un assez grand nombre de " femmesauteurs». C'est même le titre que Balzac voulait donner à un roman
dont il écrivit quelques pages. Mais cette variété féminine qu'on avait
vu fleurir abondamment sous le Premier Empire n'était pas toujours
de tempérament revendicatif : beaucoup de ces « femmes de lettres»
n'étaient que d'honnêtes fabricantes de romans, d'estimables vieilles
dames qui se cantonnaient dans les châteaux de brigands ct qui se
contentèrent plus tard de peindre des aventures sentimentales très
incolores. Que Madame Bovary, que les Lionnes pauvres d'Émile Augier
ne nous fassent pas oublier la distance qu' il y a souvent entre les
grands écrivains d'une époque et le public inerte devant lequel ils sont
bien souvent des acteurs solitaires. Les femmes de la bourgeoisie
moyenne au xrx• siècle semblent avoir été confortablement indifférentes. Pour une Zulma Carraud, l'amie de Balzac, qui« connaît un
écrivain », fierté naïve qui indique l'exception, il y a dix familles
Thuillier, les personnages des Petits Bourgeois, qui n'ont jamais lu que
leur journal. Le << bovarysme >> , tous comptes faits, n'était qu'une mala~
die de la femme : il ne semble pas avoir été plus fréquent que les
autres accidents gynécologiques.
C'est, au contraire, leur inertie littéraire ct sentimentale qu'H faudrait reprocher aux filles de bonne famille du XIX0 siècle. Car leur
indifférence en matière de beaux-arts a eu des résultats fâcheux.
Ne pensons pas seulement aux encouragements qu'elles ont donnés
à une littérature insipide qui va de Jules Sandeau à René Bazin,
et qu'elles se sont obstinées, quand elles lisaient, à préférer à toute
autre. Mais ces gérantes raisonnables de la vie domestique ont semé
Les Femmes au Dix-neuvième siècle
le poncif autour d'elles en le répartissant harmonieusement dans
tous les secteurs de leur domaine. Le caractère sentencieux et prudhommesque de leurs maris s'exprimait chez elles, en vertu d'une alchimie mystérieuse, en tentures affreuses, en poufs, en pompons, en
rideaux, en dessus de cheminée, en pendules. Les horribles travaux
d'aiguille, en apparence inoffensifs, auxquels leur âme sérieuse et
calme se plaisait, aboutissent par une pente insensible aux opérettes
d'Offenbach, à la peinture de Meissonier et aux bronzes de Barbedienne. Les baronnes millionnaires que le siècle produisait portent
assurément une responsabilité toute spéciale dans cette vulgarité et
cette perversion du goût. Mais il faut avouer que la bonne bourgeoisie a acheté sans discernement et que les femmes n'ont pas toujours fait un excellent usage des pouvoirs financiers qu'elles détenaient
pour la première fois.
La femme de la moyenne et de la petite bourgeoisie n'est pas seulement un personnage typique du XIX" siècle. Les circonstances firent
d'elle, en outre, un personnage important et, peut-être même, pour
quelque temps au moins, le personnage le plus important parmi les
diverses « espèces " sociales que le siècle a produites. Car, du rang de
" femme du commun " où Restif la reléguait, elle est passée au rang
éminent de<< cliente ll, et, non seulement elle est une « bonne cliente ,,,
mais elle devient même, parce qu'elle est légion, la cliente-type.
Cette promotion est consacrée à Paris par un événement considérable
dans la vic des femmes, la création des « grands magasins "· En 1 855,
Chauchard et son associé Hériot invitent tout Paris à l'inauguration
solennelle des magasins du Louvre. L'année suivante, en 1856, la
Belle Jardiniere s'installe orgueilleusement au débouché du PontNeuf. En 1857, Boucicaut commence à développer le Bon Marché,
dont il devient seul propriétaire en 1863 et qui quadruple son chiffre
d'affaires dans les six années suivantes, passant de sept à vingthuit millions. En 1 86g, Félix Potin ouvre son épicerie installée sur le
boulevard de Sébastopol, nouvellement percé par Haussmann et,
en 1870, Ernest Cognacq, quelques semaines avant la déclaration de
guerre, passe avec un cafetier de la rue de Rivoli l'accord qui lui
permet d'installer ses premiers rayons de mercerie. Les maisons de
rapport qui se multiplient après 1850, les transports en commun, les
compagnies de fiacres, sont autant d'instruments destinés à cette
petite bourgeoisie, dans laquelle les spéculateurs aussi bien que les
politiciens pressentent le centre de gravité futur de la nation. Deux
inventions nouvelles offraient en même temps aux femmes des classes
moyennes, dans les très grandes villes du moins, des promesses de
confort qui semblaient alors fabuleuses : l'une était le réchaud à gaz
qui se répand à partir de 1857, l'autre la machine à coudre que
Singer met en vente en 1854. La littérature enregistre cette promotion.
Histoire des Femmes
La petite bourgeoisie, à peu près entièrement reléguée en province
par Balzac, est le personnage principal de Zola et de Maupassant.
Et, plus sensibles encore que toutes les mises en scène littéraires, des
ascensions spectaculaires montraient l'énergie de la classe moyenne,
son entêtement, sa vigueur de plante saine, découverte qui
ne s'appliquait pas moins aux femmes qu'aux hommes de ce
groupe.
LE COUPLE CONJUGAL
Le couple conjugal est devenu dans cette classe moyenne une
unité si solide, si parfaitement adaptée aux difficultés de l'ascension
sociale que ce sont des carrières familiales et non plus des carrières
individuelles qui illustrent le mieux la nouvelle position des femmes.
Contrairement à ce qui se passe dans les couches supérieures de la
bourgeoisie où il ne faut que conserver, affaire d'homme, il faut ici
acquérir, gravir les échelons un à un, épargner et travailler à chaque
heure, renoncer aux plaisirs pour la joie de construire, penser ensemble
aux plus petites choses, besogne patiente qui exige que le mari et la
femme soient accouplés en effet sous le même joug et même qu'ils
aient choisi ce joug, qu'ils le portent avec allégresse.
Félix Potin, fils de cultivateurs, renonce à grossoyer comme clerc,
engage ses économies dans une petite épicerie, se marie, achète avec
la dot de sa femme un fonds plus important : les voilà réalisant ce
rêve du commerçant moyen, dont l'affaire va bien, qui peut offrir
un châle à sa femme et l'emmener dîner au Rocher de Cancale. Ils
ne font rien de tout cela. Ils ne veulent pas même d'appartement,
ils n'ont pas même l'armoire à glace qui sanctionne la réussite la
plus modeste. Ils couchent dans une soupente, ils transforment en
chocolaterie le local qui aurait pu servir à l'habitation, ils engagent
tout ce qu'ils ont dans le pari qu'ils ont fait d'agrandir, de vendre bon
marché, d'être leurs propres fabricants. Quelques années plus tard,
à la fin de l'Empire, le magasin du boulevard de Sébastopol fait
presque le même chiffre d'affaires que le Bon Marché à ses débuts.
Un autre exemple n'est pas moins connu, celui du ménage Cognacq.
Un parapluie au bout du Pont-Neuf pour commencer, près de l'endroit
où avait fonctionné jadis cette fameuse pompe de la Samaritaine
qu'on avait démolie sous la Restauration. La patience des Auvergnats,
le goutte à goutte des économies obstinées, héroïques, pour acquérir
un fonds et, un jour, le hasard, la chance : un café dont les locaux
sont trop grands et qui consent à sous-louer de quoi installer une
boutique, une pépite dans ce quartier neuf. Et là, pendant vingt ans,
un courage de chaque jour, une vigilance et des soins et une intelli-
us Femmes au Dix-neuvième siècle
gence de tous les instants, en face d'un concurrent riche et prestigieux,
la Belle Jardiniere, voisin écrasant et altier. Et de là cet empire construit chaque jour, agrandi morceau par morceau avec une âpreté
paysanne, une prodigieuse obstination de la volonté, qui ne doit
rien aux banques, à la spéculation, au débarquement en lorce des
capitaux et des moyens, mais qui doit tout à l'exactitude, à l'effort
personnel, à l'acharnement 12• C'est aussi étonnant que l'histoire de
la Prusse. Balzac avait bien raison de dire qu'il y a des batailles de
la vie privée qui exigent autant de courage et de caractère que les
épisodes les plus émouvants de l'histoire.
Or, le signe auquel on reconnaît la classe moyenne, c'est que ces
fardeaux sont portés à deux. Dans l'histoire du commerce parisien,
que de maisons ont grandi ainsi! Que de noms ont été inscrits jadis,
sur les frontons où nous les lisons en lettres d'or, par de petites mains
obstinées! Car la femme, par tout ce qu'elle sacrifie volontairement à
la réussite commune, par tout ce qu'elle engage de sa propre vie,
n'est pas seulement une collaboratrice, elle est, au même titre que son
mari, l'artisan de la victoire. Ce fut là, au cœur du XIX0 siècle, et dans
la classe même qui modelait le siècle à son image, la véritable libération de la femme. Au xrv• siècle, il fallait se battre et des femmes
avaient gagné à cheval et en défendant leurs fiefs au milieu des gens
de guerre le droit de se dire les égales des hommes; au xtx• siècle, il
fallait construire et les femmes qui ont édifié auprès de leurs maris
et en partageant leurs peines les nouveaux fiefs de la cité industrielle
ont été les égales des hommes en caractère et en énergie. Cette égalité
qu'on gagne dans le rang est plus sûre que celle que confère un chiffon
de papier à la suite duquel on reçoit l'offre d'être sténo-dactylo.
Finalement, cette image de la femme de la petite bourgeoisie au
XIX0 siècle contredit l'image factice de la femme que le XIx• siècle
avait élaborée. Et il n'est pas étonnant qu'elle la contredise. L'image
que les mœurs et les convenances avait construite était un mythe.
La créature gracile que les contemporains manipulaient avec des
manières parfaites ne convenait qu'aux salons d'essayage ct aux loges
de l'Opéra. Elle ne pouvait vivre qu'au milieu des capitonnages : la
parfaite insignifiance des pensées, la frivolité la plus climatisée ne lui
étaient pas moins nécessaires que les prévenances. Toutes les femmes
essayaient, autant que possible, de se conformer à cc programme, qui
n'écœurait que celles d'entre elles qui avaient de la personnalité.
Mais à celles qui ne vivaient pas dans l'air confiné de cette sene bien
tiède, à celles qui se frottaient aux tâches rudes et fortes de la vie, ce
reflet de la femme ne pouvait plus convenir. Elles redevenaient cette
femelle patiente, obstinée, courageuse qu'il y a en toute femme dont
on ne s'applique pas à faire une poupée. C'est pourquoi les femmes que
formaient l'ambition, l'esprit d'économie, l'instinct de fourmi si
Histoire des Femmes
répandu dans la petite bourgeoisie, démentent continuellement l'image
de la sylphide que le siècle prodiguait avec complaisance. Et, par là,
elles nous rappellent ce que sont véritablement les femmes, au lieu
de se conformer au contresens poli que Je XIX" siècle se plaisait à
faire sur elles.
XVIII
Les Femmes de la Société industrielle
LES FEMMES ET LES USINES
Lorsque l'Europe devint un ensemble de nations industrielles, elle
prit un nouveau visage dont les traits s'accentuèrent de plus en plus
vite. Un insecte aux élytres bruyantes naissait partout du cocon dans
lequel l'Europe avait pendant des siècles, en dépit des apparences,
assez paisiblement dormi. Les femmes tirèrent de cette métamorphose
des motifs de satisfaction. Mais dans les commencements, elles n'eurent
pas toujours, et surtout elles n'eurent pas toutes, à s'en féliciter.
L'ANGLETERRE ET LE PROGRÈS
L'Angleterre, alors en tête du progrès, illustrait d'une manière
assez décourageante, les premiers effets de la promotion technique
sur les classes laborieuses. Les femmes que la loi sur les pauvres mettait
à la charge des paroisses étaient employées sans discrimination à
tous les travaux qui étaient offerts. L'ingénieur James Mac Adam
déposa en 1824 qu'on avait mis à sa disposition des familles de dix
enfants pour faire ses routes 1• Les femmes étaient généralement
préférées aux hommes pour ces travaux énergiques parce qu'on
leur payait un salaire plus bas. Le chômage était endémique dans
certaines paroisses et les femmes devaient s'y contenter de la
mince allocation qu'on leur donnait à contrecœur. Ailleurs, des paroisses plus adroites envoyaient aux travaux forcés la plupart de leurs
allocataires.
Le fonctionnement de la loi sur les pauvres eut des résultats inattendus et peu moraux. Cette loi avantageait les ménages. Cette honorable disposition eut pour effet que les filles et les femmes seules se
firent engrosser à l'envi pour avoir un pénitent à faire entrer dans la
voie réparatrice du mariage. Nous avons déjà dit que la plupart des
320 Histoire des Femmes
mariages dans les paroisses rurales avaient déjà lieu sous l'empire de
cette nécessité. La nouvelle législation ne fit qu'encourager cette procédure. « La mauvaise conduite, écrit un spécialiste anglais, devint
un passeport habituel pour le mariage 2• " Les candidats à ce bonheur
regimbaient. Les autorités paroissiales leur facilitaient les choses en
les dispensant des droits à payer ct le constable prêtait son concours
en conduisant le futur au moyen d'une paire de menottes. Des paroisses peu scrupuleuses payaient des primes si le nouveau ménage s'installait sur un autre territoire et l'on vit même plusieurs cas de vente
au marché 3•
Le système de la loi sur les pauvres fut modifié en 1834, les allocations furent supprimées après une période de transition. Cette mesure
n'améliora ni le sort des journalières ni leur morale. De nombreuses
femmes furent recrutées comme manœuvres rurales, car elles s'offraient
à n'importe quel prix. Elles travaillaient comme en Chine en portant
leurs enfants dans une hotte qu'elles avaient au dos. On donnait aux
enfants du Gregory's Cordial, sorte d'opiat tranquillisant pour qu'ils
ne troublent pas le travail. Souvent, les journaliers agricoles
s'organisaient en bandes pour trouver du travail plus facilement. Ces
bandes étaient mixtes et dirigées par un chef de bande qui fixait le
salaire et traitait avec les paroisses qui voulaient bien les héberger.
Il y avait parmi ces bandes des enfants et souvent des fillettes. On
logeait pêle-mêle où l'on pouvait, et les mots de prostitution et de
promiscuité sont des expressions de littérateur qui ne représentent
que très faiblement les conditions d'existence qui furent décrites aux
enquêteurs. Malgré les protestations des bonnes âmes, on ne parvint
à réglementer ces bandes qu'en 1868. Après cette date, il y eut un peu
plus d'ordre et surtout on obtint des paroisses que des logements
fussent mis à la disposition des groupes de journaliers.
La situation des femmes fut très variable selon les comtés dans la
seconde partie du siècle. On vit souvent des femmes de cinquante à
soixante ans, parfois même de soixante-dix ans employées aux travaux
agricoles les plus pénibles. Un grand nombre, dans les cantons industriels, continuèrent longtemps à pratiquer l'artisanat rural magré le
développement des usines. Malgré la diversité des cantons, on admet
en général que près de la moitié des femmes qui travaillent en Angleterre sont encore employées à des travaux agricoles. Cette proportion
paraît diminuer après 1870.
La misère des femmes de paysans est encore pire en Irlande. Des
familles de six ou sept personnes vivent pendant tout l'hiver dans des
tanières de boue, couvertes de branchages ct de mottes de gazon, sur
un sol spongieux et perpétuellement humide, sans fenêtres, avec quelques planches pour porte, dorment sur des lits d'herbe ou de paille
pourrie. Il est vrai qu'ils y vivent comme des marmottes, la culture
La hiérarchie sociale de la femme dans l'imagerie
du XJXe siècle ( l.P.N.
Snark).
Ouvrières parisiennes, fin
du siècle dernier. Lithographie de Steinlen (Arts
Décoratifs. Giraudon).
Page précédente, image
de la Commune de Paris :
jeune mamfestante ou- vrière avec son drapeau
rouge. Aquarelle de Rai- fer fils (B.N.).
Les Femmes de la Société industrielle 321
de leurs pommes de terre demandant peu de soins pendant cette
saison : en revanche, s'il ne paie pas ponctuellement le loyer de sa
tanière, le paysan peut être expulsé sans préavis. Les femmes et les
enfants mangent les pommes de terre de la récolte qui constituent la
seule alimentation qu'ils connaissent, ils boivent de l'eau additionnée
de poivre : beaucoup de femmes et d'enfants mendient, c'est leur seul
métier.
Ce niveau d'existence sommaire ne semblait pas pouvoir être
réduit. Ille fut pourtant. Une maladie détruisit en 1845 les pommes
de terre de la récolte et la famine s'installa. Elle fut effroyable dans
cette population sous-alimentée. Le choléra rendit cette misère encore
plus dramatique. Dans l'hiver de cette famine, il mourut parfois
r 5 ooo Irlandais par jour : dans certains villages, tous les habitants
sans exception, moururent de faim ou de maladie. On empila les
Irlandais par paroisses entières dans des « bateaux-cercueils » qui les
transportaient vers l'Amérique ou l'Australie. Au total, il mourut
en deux ans un million d'habitants sur les 6 500 ooo que l'île possédait. Cette catastrophe décida le gouvernement anglais à construire
quelques routes et à diriger vers l'Irlande un certain nombre de
bateaux de blé qui n'arrivèrent pas tous aussi tôt qu'il aurait fallu.
C'est également dans la première moitié du xrx6 siècle qu'on enregistre la prolifération de l'ouvrière d'usine, variété féminine qui
devait acquérir rapidement une grande importance numérique.
Quelques spécimens de cette variété avaient fait leur apparition à la
fin du xvm• siècle en Angleterre et en France dans des conditions peu
enviables que nous avons déjà indiquées sommairement. Leur multiplication ne fut pas très rapide : les femmes avaient peu de goût pour
l'existence nouvelle qu'on leur proposait. Mais les circonstances les
contraignirent à adopter ce mode de vie qui fut presque toujours
aggravé par un effroyable entassement dans les taudis urbains.
La tisserande, divinité mécanique fermement installée au pays,
essaya d'abord de résister dans sa citadelle. Les résultats furent inégaux. En Angleterre, l'écrasement vint du nombre des postulants. La
crise agricole multipliait les équipes familiales. Les femmes acceptaient des salaires réduits, cette concession faisait baisser le salaire
moyen, d'après lequel on fixait de nouveaux salaires réduits et ainsi
de suite. De 1815 à r8gg, les salaires baissèrent de 6o %. Les fileuses
se défendaient en se mariant, ce qui leur assurait un double salaire,
et en faisant des enfants qui recevaient le beau titre de travailleur à
partir de l'âge de quatre ans. Cette main-d'œuvre pléthorique ne
contribuait pas à maintenir les prix. Les métiers étaient installés dans
des masures en ruines et les enfants couchaient dans les pièces empoussiérées où l'on travaillait. Finalement, beaucoup de familles durent
renoncer au travail artisanal et émigrer vers les villes, moins à cause
322 Histoire des Femmes
de l'invention de la vapeur qu'en raison de la concurrence démentielle qui avait provoqué l'écroulement des salaires *.
En France, l'artisanat rural put se maintenir plus longtemps parce
qu'il n'était pas soumis à la pression d'une crise agricole. Il y eut
pendant près d'un demi-siècle une distribution des tâches entre l'usine
et l'exploitation familiale. Une enquête menée par Villermé en 1837
décrit ce partage. Dans le Haut-Rhin, on file le coton dans les manufactures, mais on le tisse à domicile. A Saint-Quentin, le filage
lui-même se fait dans les campagnes et occupe 75 ooo personnes. A
Tulle, l'artisanat domestique emploie 50 ooo travailleurs dont les deux
tiers sont des femmes et des enfants. A Tarare, Je travail de la mousseline est également partagé entre hommes et femmes et les brodeuses
travaillent chez elles tandis que le travail préparatoire est effectué
en ateliers. A Lyon, il y a une seule manufacture de soierie en 1834.
Les ouvriers étaient très attachés à ce système de collaboration familiale et ils ne montraient guère d'empressement à voir leur femme
enrichir la catégorie peu enviée des ouvrières d'usine.
MANUFACTURES, INTERNATS, TAUDIS
Ces réticences n'empêchèrent pas le développement du travail en
usine, principalement parmi les femmes qui formèrent d'abord avec
les enfants la première population des manufactures. On trouvait normal, en effet, de les employer de préférence aux hommes, puisque les
machines assurèrent d'abord Je filage qui était leur spécialité et que
l'intervention des machines supprimait les travaux pénibles qui exigeaient la présence des hommes. En outre, on les payait beaucoup
moins et bientôt il apparut qu'elles constituaient un personnel
obéissant et facile à intimider. Lord Ashley citait en 1844, pendant les
débats sur la loi de dix heures, une réflexion pertinente qu'on lui
avait confiée : « Un industriel me dit qu'il n'emploie que des femmes
dans son usine de tissage et qu'il donne la préférence aux femmes
mariées soutiens de famille, car elles sont beaucoup plus attentives
et obéissantes que les femmes célibataires et n'hésitent pas à aller
jusqu'au bout de leurs forces pour assurer leur subsistance et celle de
leurs enfants 5• » Cette réflexion de négrier ne doit pas nous faire
prendre tous les industriels pour des tortionnaires. Car, en dépit de
* C'est du moins la conclusion de Pinchbeck dans sa longue et consciencieuse
étude Women workers in Industrial Revolution., p. 1 79· Sur ce point, Pinchbeck attache une certaine importante au fait que, que dans les comtés où l'artisanat a pu sc
maintenir, ceux qui ont le mieux résisté sont ceux où, depuis cent ans, on refusait
d'apprendre le tissage aux femmes par crainte de leur concurrence. Ces comtés,
dit-il, parvinrent à défendre leurs salaires.
Les Femmes de la Société industrielle
cette préférence machiavélique, c'étaient surtout des filles qui travaillaient en usine. Les rapports de la Factory Commission en 1833 et
1837 constatent, en effet, que la majorité des ouvrières du textile ont
de seize à vingt et un ans et que le nombre des ouvrières diminue
très sensiblement à l'époque du mariage. On estimait à 50 % le
nombre des défections à cc moment. Et le docteur Mitchel, rapporteur de cette commission, n'hésitait pas à conclure : « Très peu de
femmes travaillent en usine après le mariage. " Dans l'industrie
anglaise du textile, on estime qu'au milieu du siècle, il n'y a pas plus
de 10 à 20 %de femmes mariées parmi les ouvrières 6•
Nous n 'avons pas de chiffres aussi précis pour la France, mais certaines dispositions témoignent que la plupart des ouvrières du textile
étaient célibataires. L'enquête de Villermé, déjà citée, nous apprend
qu'en 1837 les fabricants du Sud-Est logeaient à l'usine les ouvrières
étrangères à la localité : elles vivaient en dortoir, ayant un lit pour
deux et faisant leur cuisine en commun. Plus tard, il y eut de véritables
internats d'ouvrières. L'un d'eux, établi près de la filature de soie de
Jujurieux dans l'Ain, a été décrit par Louis Reybaud en 1859: maison
dirigée par des religieuses, internat strict, chapelle particulière, sortie
sous la conduite des sœurs, aucun contact avec les ouvriers qui ne
doivent pas adresser la parole aux ouvrières lorsqu'il leur arrive d'avoir
affaire exceptionnellement dans l'atelier où elles travaillent 7 • Ces
internats ne furent pas une solution passagère. On les voit se multiplier au contraire. On estime qu'en 186o, il y a 40 ooo ouvrières vivant
en internat dans les départements du Midi. On signale également des
internats à Lyon, à Saint-Étienne, dans le Da uphiné, et l'un d'eux
qui existait à Paris rue de la Glacière-Saint-Marcel était très connu et
groupait deux cent quarante ouvrières 8• En l' absence de statistique
concernant les âges, ces mesures semblent bien indiquer qu'en France
comme en Angleterre, les ouvrières étaient surtout des jeunes filles ou
des filles célibataires et que les ouvriers continuaient à se montrer peu
disposés à voir leur femme travailler dans les manufactures.
Les conditions de travail, il est vrai, étaient répugnantes. Les
femmes qui dévidaient les cocons de soie avaient les mains déformées
et le bout des doigts macéré, parce qu'elles traitaient les cocons dans
une eau à peu près bouillante :une odeur infecte régnait dans l'atelier,
s'attachait à elles, leur aspect était misérable. Dans les ateliers d'apprêt
des manufactures d 'indiennes, la température était de 39 ou 40 degrés,
les ouvrières ruisselantes travaillaient pieds nus, ne gardant sur elles
qu'une sorte de chemise. Le battage du coton se faisait les fenêtres
fermées, dans des ateliers sans aération et soulevait une poussière irritante et un duvet qui pénétrait dans la bouche, les narines, la gorge.
Les cardeuses de bourre respiraient dix heures par jour une poussière
âcre et épaisse el les maladies pulmonaires les décimaient. Le travail
Histoire des Femmes
commençait au petit jour et pouvait durer dix ou douze heures selon
les cas, parfois plus. La loi anglaise de r 844, qui limitait à dix heures la
durée du travail, fut regardée comme une « conquête >> sociale et le
Parlement français ne l'adopta partiellement qu'en r88g.
Les ouvrières qui n'étaient pas logées à l'usine venaient de fort loin
parfois, en un misérable cortège. Villermé décrit ces candidates aux
travaux forcés « pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la
boue, portant, renversé sur la tête, lorsqu'il pleut, leur tablier ou leur
jupon et avec elles un nombre encore plus considérable de jeunes
enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, tout gras
d'huile des métiers tombée sur eux pendant qu'ils travaillaient» 9 • Ce
spectacle n'était pas un monopole de l'industrie française. La célèbre
enquête de Frédéric Engels, publiée en 1845 et fondée en grande
partie sur les rapports des commissions parlementaires britanniques,
faisait de l'Angleterre une peinture encore plus sombre 10• Ces descriptions pessimistes n'ont pas été constamment confirmées, toutefois,
par les recherches menées au xx• siècle sur les mêmes procès-verbaux.
Le travail le plus récent, celui de Pinchbeck, indique au contraire
d'après les renseignements fournis à la Fartory Commission que les
femmes et les jeunes filles étaient employées surtout à des travaux peu
fatigants et à des besognes secondaires, ce qui explique leur faible
salaire, variable d'ailleurs selon leurs connaissances techniques "· Son
enquête lui a laissé l'impression que, la plupart du temps, c'étaient les
conditions de vie dans les quartiers ouvriers qui étaient atroces, et non
la vie à l'usine même *. Il est curieux de constater, en tout cas, que,
douze ans avant l'enquête d'Engels, au moment où commençaient dans
la presse les discussions qui devaient aboutir à la loi de dix heures,
l'Examiner ayant proposé dans une série d'articles que les femmes et
les enfants de moins de quatorze ans fussent progressivement exclus
du travail en usine, ce journal reçut une vigoureuse protestation collective des ouvrières de Todmorden qui n'étaient pas du tout d'accord
avec cette proposition 12.
Ce qui était pire que le travail en usine, c'était dans les grandes villes
les taudis des quartiers ouvriers. Les éléments les plus impressionnants
de l'enquête d'Engels concernaient cet aspect de la condition ouvrière.
Une enquête un peu antérieure d'Eugène Buret, publiée en France
et récompensée par l'Institut 13, dénonçait les mêmes faits. Dans certaines grandes villes surtout, à Londres, à Manchester, un incroyable
* Le rapport de la Faclory Commission en 1837 ne retient pas Ja responsabilité des manufacturiers. Le rapporteur conclut ainsi :«Que les cas de cruauté et d'oppression soient communs ou que les manufacturiers aient en général un tempérament
inhumain, c'est ce qu'on peut nier en toute sécurité :je ne connais pas, au contraire,
de catégorie professionnelle qui se soit engagée davantage dans des initiatives
généreuses et des sacrifices pécuniaires pour le bien-être de ses employés, je pourrais
donner de cela d'innombrables témoignages 14 ».
Les Femmes de la Société industrielle
entassement de familles misérables faisait d 'anciens quartiers, depuis
longtemps sordides, des espèces de cloaques humains putrides et désespérants. La saleté y était effroyable, les familles vivaient la plupart
du temps dans une pièce unique dont les fenêtres étaient bouchées par
du papier et du carton, les maladies, les épidémies, la misère physiologique étaient le destin habituel : la prostitution, les vices elles dégradations de toutes sortes étaient regardés comme des inconvénients naturels et inévitables de cette vie de misère.
Cc n'était pas toujours les femmes qui supportaient, comme on
pourrait le croire, le poids principal de cette détresse. L'usine, telle
qu'elle était, était parfois pour elles un moyen d'échapper à ces tanières
nauséabondes. Les hommes souvent retenus à ce qu'ils appelaient leur
domicile par un chômage qui les touchait plus durement que les
femmes, les remplaçaient dans les travaux du ménage. Mais les
dégâts moraux et physiologiques que causèrent les débuts anarchiques
de la civilisation industrielle, furent effroyables. Elle fit naître en
Europe un genre de misère inconnu avant elle, plus amère, plus infamante, plus dégradante pour l'être humain que celle qui provenait
autrefois des famines et des guerres. Même si l'on prend garde de ne
pas systématiser les résultats d'enquêtes incomplètes, il est grave de
constater qu'au début du siècle, dans bien des cas et surtout dans les
grandes villes surpeuplées, le travail en usine imposa aux ouvrières,
non par lui-même, mais par les conclitions dont il était inséparable,
une sorte de stigmate de la misère et de la déchéance qui les mettait
comme à part du reste de l'humanité*.
A la fin du siècle, cette situation avait changé. Engels lui-même
dans la dernière réédition de son livre, reconnaissait cette évolution.
Les taudis les plus scandaleusement ignobles avaient été détruits, des
égouts avaient été installés. C'est, elit Engels, parce que la bourgeoisie
craignait le choléra. Les banlieues ouvrières qui remplaçaient peu à
peu les masures mauclites n'étaient pas un séjour beaucoup plus gai.
Mais enfin les salaires avaient été augmentés, le niveau de vie s'était
élevé, les conditions de travail étaient réglées par des lois. Engels
en arrivait à présenter les cc ouvriers d'usine )) comme une partie
protégée et favorisée de la population ouvrière qu'il opposait aux
autres cc travailleurs 15 >J,
* L'expression se trouve dans la récente étude de Madeleine Guilbert, Lts Fonctions des femmts dans l'industrie, thèse de l'Université de Paris, tg66 : a: L'ou- vrière des premières fabriques est un être misérable et accablé. Sa déchéance, à
cause de la promiscuité des ateliers, est considérée comme presque inévitable. Pour les contemporains, le travail industriel marque les femmes qui s'y livrent d'une sorte de stigmate » (p. 40).
Histoire des Femmes
LE TRAVAIL DES FEMMES À LA FIN DU SIÈCLE
L'ouvrière d'usine n'est plus, en tout cas, à la fin du siècle ce paria,
ce rebut humain, qui semblait annoncer une renaissance, sous une
forme monstrueuse, de l'antique esclavage. Elle est un personnage
nouveau dans la vie sociale. On la considère avec quelque embarras,
parce que cette fille ou cette femme qui passe la journée loin de son
domicile dans un lieu où elle côtoie librement des hommes, qui participe par son salaire à l'entretien du ménage tout comme le mari on
le père dont elle dépend, s'écarte de l'image qu'on se fait habituellement de la femme. Beaucoup avaient protesté. Michelet, le premier,
dans une apostrophe furieuse maudissait ce nom d'ouvrière, << mot
impie et sordide " qui défiait la nature, le bonheur, la civilisation 16•
Proud'hon, presque aussi violent que Michelet, condamnait le travail
des femmes au nom de la fonction de justice et d'amour qu'illeur assignait dans la société. Et la plupart des syndicalistes, aussi bien pour
défendre leurs salaires que pour revendiquer leurs responsabilités
d'hommes, renvoyaient les femmes aux tâches du foyer qu'ils lui désignaient comme sa fonction naturelle. Certains même ne se contentaient pas de ces recommandations. La fougueuse Fédération du
Livre, en 1883 encore, demandait à ses sections de déclencher une
grève chaque fois qu'on prétendrait introduire une femme dans un
atelier 17•
Ces discours ne prévalurent pas contre l'amère nécessité. Le travail
des femmes à l'extérieur du domicile ne fit que s'accentuer pendant
tout le xiX• siècle. En 1 goo, les statistiques nous font savoir que près
de la moitié des femmes (45 %), travaillent hors de chez elles, en
France, en Angleterre et en Allemagne *. La moitié d'entre elles,
à peu près (20 %) sont recensées dans l'agriculture. Un contingent
plus faible (13,5 %), relève de l'industrie, principalement du textile
et du vêtement. Les autres sont employées dans le commerce ou
travaillent comme domestiques. Vers 1900, des industries nouvelles
offrirent aux femmes des débouchés à la mesure de leurs dispositions
et de leurs forces : l'industrie des produits chimiques, celle des allumettes, celle de la chaussure, celle de l'alimentation, celle de la bimbeloterie, celle de la petite mécanique. En revanche, la métallurgie
* Voici les chiffres cités en Igoo par une statistique du min. français du travail
(dans L. Schirmacher. Le travail des jemmes en France, Musée Social, 1902) :
Ménagères 7·728.854 Service domestique 737·941 Fonctionnaires 104.648
Agriculture 2-754·593 Commerce 57I.079 Spectacles 12.645 Industrie L888.g47 Transports 160.760 Soins 6-418
(dont 1.598 770 pour Professions libérales tg8.460 Pêche 5.236 confection et textile) (dont 12o.ooo pour Mines et carles ordres religieux) rières 4· 759
Les Femmes de la Société industrielle
n'employait presque plus de femmes, l'industrie betteravière avait
renoncé à utiliser leur souplesse et leur aptitude à porter des fardeaux
et les propriétaires de mines leur avaient préféré la traction équine
pour la manutention des wagonnets.
Cette mise en ordre fut complétée dans les années qui précédèrent
1914 par l'apparition d'un vaste secteur tertiaire, banque, commerce,
administrations, dans lequel s'engouffrèrent les jeunes fiUes qui sortaient des écoles créées par Jules Ferry. Les troupeaux lugubres que
Villermé avait vu trotter pieds nus dans les chemins froids d'Alsace
n'étaient plus qu'un cauchemar du passé. Les parapluies n'étaient
plus réservés aux pachas et les chaussures étaient devenues un produit
accessible à tout le monde. Une ouvrière, ce n'était plus désormais
qu'une femme qui travaillait loin de chez elle et qui revenait en
prenant à Londres le tube et à Paris le métro.
A la veille de la guerre de 1914, la civilisation industrieUe a si profondément pénétré dans les cavernes les plus reculées de chaque nation,
dans ses cellules les plus engourdies que les types humains qui, sous
l'Empire, vivaient encore à l'état de nature ou dans une sorte d'enfer
qui les excluait de l'humanité ont à peu près disparu. Les paysans
ne sont plus ces brutes bestiales que décrivait Zola cinquante ans plus
tôt. Les costumes locaux sont devenus des curiosités. Les paysannes
ne sont plus reconnaissables qu'au bonnet de leur province et encore
les jeunes se refusent déjà à le porter. On va à pied au marché, la
« louée » rassemble encore pour la Saint-] ean les garçons et les filles
qui se présentent pour être domestiques ou manœuvres, on voit
encore, en tête des cortèges de noces dans le Berry ou l'Auvergne, la
vielle et la cornemuse, en Bretagne le biniou. Dans le bocage poitevin,
les jeunes couples s'installent dans un coin discret du marais, sous un
grand parapluie rouge, pour ces mariages à l'essai qui font partie
de la coutume et qu'on appelle le « maraichinage ». Ce même parapluie rouge, déployé au-dessus de la carriole familiale, est, avec la
blouse qu'on porte encore dans certaines provinces, le dernier symbole
de l'originalité paysanne. Mais tout le monde a des souliers, même
les vachères, les filles des fermiers n'ont plus le jour de leur noce le
beau costume qu'elles garderont toute leur vie, les jeunes paysannes
ne sont plus reconnaissables quand elles font leurs achats à la ville
qu'à leurs joues rouges, à leur air un peu lourd, à leur timidité. On
retrouvait, même dans les provinces les plus arriérées, cette uniformité
que Balzac avait déjà remarquée dans les villes et qui alignait tout le
monde sur un modèle unique.
Malgré cette amélioration, la vie à la campagne est encore brutale,
dure pour les filles et les femmes, mais plus diverse qu'on ne l'imagine
d'après les romanciers et les mémorialistes. A défaut d'autres symptômes, ce qu 'on peut savoir de la conduite des filles souligne cette
Histoire des Femmes
diversité. Déjà, à la fin du xVlll• siècle, à deux pas de Sotteville-lèsRouen où les débuts du développement industriel avaient sérieusement écorné la morale villageoise, la paroisse de Crulai se signalait
par des chiffres tout différents qui faisaient la fierté du curé"· Goubert,
dans le Beauvoisis, trouve une population tranquille, qui ne se signale
pas par ses excès 19• E. G. Léonard dans les Cévennes a la même
impression. Les plaintes du pasteur Johannes Kaser que nous avons
citées plus haut font une large place à l'influence de l'athéisme révolutionnaire et au mauvais effet du stationnement des troupes en
opération 20• On se gardera donc de toute affirmation trop absolue
qui risquerait de se trouver fausse, car les provinces, les coutmnes,
le climat, l'influence du clergé, ont créé des situations très dissemblables. Les filles et les femmes en Italie ou en Espagne, ou encore
dans Je midi de la France, n'ont pas la même vie, ni la même conduite
que les filles ou les femmes qui vivent dans les provinces du centre
ou du nord, ou en Allemagne, en Angleterre. En général, les renseignements dont on peut disposer nous invitent à conclure que les préjugés
sur la virginité des filles, dont la classe bourgeoise s'encombrait,
paraissent avoir été souvent ignorés des paysans français ou allemands
ainsi que des habitants des paroisses rurales d'Angleterre. A la veille
de la guerre de 1914, un rapport d'un médecin allemand évalue en
Saxe à g8 % Je nombre des filles qui ont été mères pour la première
fois avant Je mariage et à 45 % Je nombre global de celles qui étaient
enceintes sans être mariées *.
* Voici les passages principaux de ce rapport du Prof. Klumker : « Jusqu'à
présent on n'a guère considéré l'importance des relations sexuelles hors du mariage
qu'en s'interrogeant sur les hommes, mais nous possédons quelques données intéressantes qui éclairent le problème du côté des femmes. Si nous nous demandons
combien de femmes ont eu des relations sexuelles avant le mariage, il est possible
que nous parvenions à des conclusions tout à fait surprenantes. Cette question ne
coïncide nullement avec le pourcentage des naissances légitimes ou illégitimes,
car le nombre des naissances ne reproduit nullement de part et d'autre la situation
des mères. Si donc, on veut savoir combien de femmes ont conçu hors du mariage, ce sont les premières naissances qu'on doit examiner. Or, pendant les 10 années
1875 à 1885, dans le royaume de Saxe, le nombre des premiers nés s'éleva à 304 078
parmi lesquels 180 ooo (68 %) à la suite de mariage et 116 067 (38 %) hors mariage. On voit par là qu'il y a eu un bien plus grand nombre de naissances hors mariage
qu'on ne pourrait le supposer d'après le pourcentage des enfants naturels en Saxe,
qui est de 12 à 13 %. Parmi les mères de ces prem1ers nés, 41 476 avaient moins de vingt ans et, au nombre de ces dernières, 30 339 soit 72 % n'étaient pas mariées ... »
Continuant son raisonnement, Klumker s'appuie sur une enquête de Geissler qui,
enquêtant dans un canton rural, est arrivé à la conclusion que parmi les femmes
dont le premier né avait été conçu après le mariage, 45% avaient été enceintes
avant le mariage. Même en réduisant ce chiffre pour l'ensemble de l'Allemagne,
il faut admettre un pourcentage important de conceptions prénuptiales d'après
lequel on doit conclure que • 50 % environ des premières naissances ont été précé·
dées de relations extra·conjugales qui entraînèrent des conséquences ». Et Klumker termine son article en rappelant qu'en outre « il faut tenir compte de tous les cas
que nous ne pouvons pas atteindre où ces relations préconjugales n'ont pas eu
de conséquences 21 JJ,
Les Femmes de la Société industrielle
L'ÉCOLE PRIMAIRE ET LES CATALOGUES DES GRANDS MAGASINS
Deux institutions avaient contribué à donner aux femmes et aux
filles des régions les plus reculées une mentalité moins sommaire.
Elles répandirent par des moyens différents ce modèle unique auquel
toutes les femmes devaient désormais se conformer.
L'une est l'enseignement primaire qui fut une véritable << mission ))
permanente de la civilisation dans des cantons presque indigènes :
elle imposa un moule, des coutumes, des règles morales élémentaires
et elle établit par la lecture le contact permanent avec tous les organes
de pénétration de la civilisation industrielle. C'est assurément une
grande erreur de croire que l'école laïque a échoué dans sa mission
morale: elle a atteint son objectif essentiel qui était d'étendrejusqu'aux
dernières extrémités de l'organisme social le réseau nouveau de la
civilisation.
La seconde de ces institutions fut une initiative privée. Il y a certainement de l'impertinence à la rapprocher de l'enseignement
primaire, mais ses effets furent considérables : c'est les catalogues des
Grands Magasins. Cette Bible qui périodiquement répandait sur les
campagnes la bonne parole du progrès matériel, qui inondait les
hameaux les plus rétifs en déversant partout l'image de ce qu'il fallait
être et des choses qu'on devait posséder, je crois qu'on peut dire qu'elle
fut avant 1914 l'équivalent du cinéma et de la radio. Le catalogue
n'était pas seulement une tentation, une exposition permanente :
c'était l'antenne qui reliait au monde moderne les secteurs lointains
que l'enseignement primaire avait éveillés et qu'il fallait alimenter
en nourriture fraîche, en excitations constantes. Dans les cam pagnes,
chez les paysans où les journaux de modes étaient inconnus, ils installèrent cette idée nouvelle qui allait commander tout le destin de la
femme au xx.e siècle, qu'il n'y a une gamme infinie de femmes, qui
commence à la plus petite vachère qui peut consacrer quarante sous
à une robe de confection et qui finit à la cliente du grand couturier,
et que, par conséquent, nulle femme n'est exclue de la gamme féminine
si elle a de quoi acheter toutes les belles choses annoncées par la
publicité.
Mais cet alignement est encore précaire pendant tout le XIx• siècle.
Il reste des « signes extérieurs >> , le chapeau qui distingue la
bourgeoisie des femmes " en cheveux >> , le tablier, équivalent féminin de la " blouse >> de l'ouvrier. Jusqu'en 1914, les " femmes du
peuple >>constituent encore une catégorie facilement identifiable de
la population féminine. En dépit des grands magasins, on ne passe
330 Histoire des Femmes
pas aussi facilement que de nos jours du prolétariat à la petite
bourgeoisie.
Le grand événement de la fin du siècle fut en vérité, le développement de la petite bourgeoisie. L'accélération de la croissance industrielle vidait les campagnes au profit des villes. Une population
ouvrière naissait dont le poids allait devenir de plus en plus décisif
dans le destin des nations. Mais, en même temps, se développait un
secteur d'aspirants à la bourgeoisie que la prospérité industrielle et
l'extension du commerce faisaient grouiller de tous côtés. On reconnaissait ces candidats à l'évasion au port du faux-col qui indiquait
une vie préservée de la disgrâce des travaux manuels. Cette classe
l'emportait par sa masse, par son adaptation naturelle aux produits de
la civilisation industrielle et même par une sorte de prédestination qui
la vouait par avance aux appels et aux illusions de la démocratie.
C'était avant tout sur les foyers surmontés par cette enseigne qu'on
dirigeait la manne des bonnes manières et des produits fabriqués en
série. C'était pour ces millions de petites bourgeoises que les grands
magasins imprimaient leurs catalogues, que l'industrie multipliait les
objets en simili à la fois brillants et bon marché, pour lesquels elles
avaient une prédilection inaltérable, que les manufactures lançaient
sur le marché d'horribles calicots inusables et des coloris « premier
choix))' que ]a presse inventait des magazines passionnants qui disaient
tout sur la mode, les confitures et la culture des pois« mange-tout n. La
classe moyenne qui n'était avant 1870 que la majorité de la classe
bourgeoise devient à la fin du siècle le pays lui-même. Quand on dit
une cc Allemande ))' une « Anglaise », une cc Française », c'est une
Allemande, une Anglaise ou une Française de la classe moyenne qu'on
se représente.
CosMOPOLITISME DE LA cc HAUTE sociÉTÉ >J
Les circonstances allaient même charger ce prototype d'une signification plus profonde encore en lui donnant le monopole de la représentation morale. La civilisation industrielle, par les fortunes formidables qu'elle crée, éloigne de plus en plus les uns des autres les
divers secteurs de la bourgeoisie. Le tableau social qui était vrai en
1850 ne l'est plus en 1890 : dans une société ploutocratique l'argent
fixe les rangs. Les barrières forgées par la noblesse craquent sous la
poussée des barons millionnaires. Il se forme alors au sommet de la
société un groupe nouveau, celui qu'on appelle à Paris « le ToutParis », ailleurs, la cc haute société », et qui est, dans la plupart des
cas, une société cosmopolite évoluant d'une capitale à l'autre, se rencontrant dans les villes d'eau, se recrutant, pour ainsi dire,
Les Femmes de la Société industrielle 331
par cooptation, en tenant compte de considérations diverses, mais
en tout cas privé par son caractère même de représentativité
nationale.
La nouvelle élite mondaine qui se constitue à la fin du siècle mérite
une parenthèse. Les femmes de l'aristocratie y gardent leur rang,
elles sont d'autant plus indispensables dans ce nouveau cénacle qu'elles
en constituent, en fait, la seule garantie morale. L'agrégation se fait
en fonction de la fortune, bien entendu, mais pas de n'importe quelle
fortune. L'empereur Guillaume II en 1907 rend visite à l'impromptu
à Mme Hériot sur son yacht qui croise près du sien en mer du Nord :
Mme Hériot est la femme de l'associé du richissime Chauchard à la
tête des magasins du Louvre. Les marquis de Dion, constructeurs
de la grande marque d'automobile, les Panhard, les Georges Menier,
célèbres chocolatiers, sont cités dans les principales réunions mondaines. Mais on ne trouve jamais mentionnés dans les chroniques
mondaines les Félix Potin, les Ernest Cognacq, les Louis Renault,
petites gens sur lesquelles n'a pas encore passé la savonnette à vilains.
On voit que l'assimilation est chaque fois un cas d'espèce. Les Rothschild font partie de cette société à cause de leur ancienne puissance
bancaire, et aussi les Neuflize, les Mirabaud, les Fould, acclimatés
depuis le Second Empire. Et la noblesse est mise complaisamment en
vedette, parce qu'elle porte la croix et la bannière dans cette procession. On ne manquera pas de nous apprendre, dans la liste des
salons « bien parisiens », que « la princesse de Faucigny-Lucinge a
reçu et reçoit au milieu de ses merveilleuses collections d'art des
xvu• et xvm• siècle, tout ce que Paris, a compté de grands personnages du monde des lettres et des arts », que « madame la duchesse de
Rohan, le délicat poète, reçoit en son magnifique salon tous les amis
de la Muse 22• >> Nous saurons aussi que la jeune duchesse de Sutherland est un des principaux ornements de la season à Londres, avec la
duchesse de Westminster, la marquise d'Hautpoul qui a épousé un
Français, la comtesse d' Annerley célèbre à Dublin, la comtesse Dudley,
fille d'un banquier fameux, et que ces jeunes femmes appartiennent à
des familles richissimes. Mais, en même temps, le passage à Paris
de Mrs Vanderbilt, femme du «magnat » américain, est célébré comme
un événement mondain, et la richissime Mrs Russel Sage qui a hérité
une des plus grosses fortunes des États-Unis est regardée comme
une vieille dame infiniment respectable ct très importante dont
les soucis philanthropiques intéressent grandement la société européenne. Les hobereaux allemands eux-mêmes se départissent de
leur morgue : les Krupp, les Ballin, les comtes Zeppelin, de noblesse
récente, sont admis dans les salons obstinément fermés vingt ans plus
tôt à qui ne pouvait prouver ses quartiers. Quant à la noblesse anglaise,
elle engloutissait depuis fort longtemps, avec mauvaise humeur, il
332 Histoire des Femmes
est vrai, des fournées de lords qui ravitaillaient périodiquement
l'aristocratie britannique en sang frais et plébéien.
Cette société nouvelle avait ses hauts lieux et ses grands jours, la
contre-allée d'Hyde Park, le club de tennis de Puteaux, les courses
d'Ascot, la journée des Drags à Auteuil. Et quand la duchesse de
Noailles recevait, ou la comtesse Gre!fulhe, ou la comtesse de Béarn,
quand Letellier à Deauville ouvrait ses salons du .Normandy, c'était
la même société internationale qu'on y retrouvait, créant un type de
femme qui n'a finalement plus aucun caractère national et qui n'a
plus, en réalité, qu'une seule patrie, les lieux où J'on rencontre
les personnalités « véritablement riches " qui font partie du
«monde >J .
Faut-il croire les romanciers et les dramaturges quand ils affirment
que les nouvelles recrues de la parade mondaine eurent non seulement
des équipages de marquises, mais encore la légèreté qu'elles croyaient
inséparables de leur nouveau rôle? L'adultère mondain est un sujet qui
fait recette. Mais on ne sait pas s'il faut s'en prendre à la médiocrité
de cette société mêlée ou à la médiocrité des écrivains en place. La
faillite intellectuelle de cette société cosmopolite est malheureusement
plus facile à prouver. La génération des parents avait beaucoup ri
devant les toiles de Cézanne et de Manet. Celle-ci méconnut Van
Gogh et Utrillo, et, chez les écrivains, adora Marcel Prévost et Henry
Bataille, en ignorant Gide et Claudel, publiés à compte d'auteur.
En revanche, le snobisme de l'avant-garde la poussait à accepter les
yeux fermés les mises en scène inégales de Piscator à Berlin et
les fantaisies des futuristes à Rome. Les femmes, organes du goût
dans l'appareil social, portent une bonne part de responsabilité
dans ces erreurs, qui sont peut-être plus graves que les fameux
adultères mondains. Mais sans doute faut-il accuser surtout
un métissage social dont elles n'étaient pas responsables et qui
finalement frappa de stérilité toute cette élite mondaine de la fin du
siècle.
LES MÉNAGES DE LA BOURGEOISIE
La petite bourgeoisie évoluait, au contraire, vers un type de plus
en plus représentatif. C'était d'elle que sortaient les hommes qui
imposaient leurs travaux et leurs noms, Pasteur, Roentgen, Marconi,
Kipling, Nietzsche, Renan. C'était elle qui fournissait les cadres de
la société industrielle et les boursiers qui devaient en assurer la relève.
Et c'est elle surtout qui créait ce type de vie moyen, médiocre par
plusieurs de ses apparences, mais par des apparences surtout, en
réalité fort et grenu par ce qu'il apportait de courage, d'obstination,
Les Femmes de la Société industrielle 333
de sérieux et de dévouement, qui n'était pas seulement un dévouement
familial, mais une sorte de certitude vigoureuse et sereine que l'avenir
appartenait au mérite.
On ne trouve pas de femme qui incarne et représente cette société
riche à laquelle tous les biens du monde appartenaient. Mais on trouve
sans peine la femme ou plutôt le couple qui symbolise et qui incarne
sous sa forme la plus forte les vertus que portait la petite bourgeoisie.
L'instituteur allemand avait été, disait-on, à l'origine de la victoire
allemande. L'instituteur français prit la relève. Pendant soixantedix ans, ce qu'il y a de plus fort et de plus sain en Europe est représenté
par le ménage d'instituteurs, avec ses défauts et ses adntirables qualités. C'était un peu les chrétiens des premiers âges dans la république.
Ils étaient naïfs ct croyaient fermement au nouveau credo du
siècle, à la science, au progrès, à l'humanité. Et ils pensaient un peu
trop facilement qu'il n'y avait rien de plus beau sur la terre que ces
merveilles qu'on découvrait dans le catalogue du Louvre ou celui
de la Mamifacture de Saint-Étienne ct qu'un ménage d'instituteurs
pouvait acquérir à force d'économies. Mais ils croyaient aussi au
travail, à l'honnêteté, à la conscience, et ils étaient eux-mêmes, à
tous les instants de leur vie, le travail, l'honnêteté et la conscience
même. Presque tous accomplissaient leur métier avec le sérieux des
croyants et ils voyaient au-delà de ce métier même, ils plantaient
comme des paysans, car ils savaient qu'ils préparaient les contrôleurs
et surveillants de cette belle machinerie moderne qui leur dispensait
tant de merveilles dont ils étaient éblouis. Ils vivaient avec les yeux
fixés sur la génération prochaine, comme dans les champs on a les
yeux fixés sur l'horizon. Et pour eux, cet espoir, c'était leur fils, toujours excellent élève, toujours boursier, toujours engagé d'un pas
ferme sur la radieuse échelle de l'ascension sociale, dont ils pensaient
qu'on gravit infailliblement les échelons à force de travail et en réussissant à ses examens.
Et le plus étrange, c'est que ce fut souvent vrai, ils imposèrent que
ce fût vrai. Ils avaient la foi du charbonnier, la foi profonde dans la
vertu de l'obstination, de l'acharnement, des réussites scolaires, et
cette foi, ils finirent par l'élever au rang d'un dogme officiel auquel
on dut faire d'apparentes concessions. Les femmes se privaient, elles
ne mangeaient pas de viande, elles ne buvaient pas de vin, elles se
nourrissaient des légumes du jardin (qu'on faisait cultiver par les
élèves) pour que leur fils pût préparer Centrale ou Polytechnique et
leur fils finissait par entrer à Centrale ou Polytechnique. Nous ne
savons plus cc que c'est que se priver, ces femmes-là le savaient. J'ai
connu une mère qui pleurait parce que son fils avait été reçu à SaintCyr et qu'il n'y avait pas assez d'argent à la maison pour payer son
voyage de Perpignan à Paris. La vie de ce temps-là exigeait des
334 Histoire des Femmes
économies âpres, constantes, elle imposait à chaque instant des choix
microscopiques, mais dramatiques, dont la femme supportait la plus
lourde charge. Mais la solidité des nations d'Europe était faite de la
trame serrée, de cette attention continue, de cette volonté et de cette
foi sans défaillance. Les femmes, sur ce plan, eurent le premier rôle,
non pas seules, mais elles furent l'âme de cette obstination.
Encore un mot sur les instituteurs. La guerre de 1914 fut un symbole. Elle était conduite du côté allemand par l'aristocratie, ce fut
la dernière sortie, dans l'histoire du monde, des hommes qui avaient
deux cents ans de noblesse militaire dans le sang. Elle fut prise en
charge de part et d'autre par les sergents de réserve, devenus officiers
de réserve, qui tinrent dans les régiments la place des officiers décimés.
Les femmes d'instituteurs et un certain nombre d'autres de la même
classe moyenne devinrent par ce moyen des << veuves de guerre })'
catégorie nouvelle dans l'histoire des femmes. C'est généralement le
prix qu'il faut payer pour s'inscrire dans ce qu'on appelle l'élite d'un
peuple.
SIGNES NOUVEAUX : LA BICYCLETTE, LES VOYAGES, LES SPORTS
Un air nouveau avait fini par se répandre à la fin du siècle. Quelque
chose change dans le train habituel de la vie des femmes autour de
1900. La civilisation industrielle fait une vaste distribution de plaisirs
nouveaux. Les femmes en reçoivent une part inégale suivant leur
rang. Mais cette distribution arbitraire s'accompagne d'un esprit
de liberté qui soufRe pour tout le monde. Dans une existence ménagère ou mondaine dont les variantes n'avaient été que de détail
depuis trois cents ans, les innovations du siècle, petites en apparence,
sont des brèches qui s'ouvrent de toutes parts dans la vieille citadelle
d'autrefois.
Les innovations les plus remarquables étaient venues, au début du
siècle, de l'industrie textile qui avait rendu l'élégance extérieure
accessible à toutes les femmes. Mais le calicot n'avait rien changé
d'essentiel : il avait seulement élargi le marché féminin proposé aux
hommes et amélioré pour les femmes ce qu'on pourrait appeler les
perspectives de carrière. L'entrée en scène des produits de la métallurgie, au contraire, touchait aux mœurs. L'automobile et surtout la
bicyclette, la redoutable bicyclette, offraient aux femmes pour la
première fois la liberté de circuler sans surveillance : les filles pouvaient
désormais gagner par leurs propres moyens des lieux discrets et peu
habités. On ne mesure l'incidence de cette circonstance sur la
morale qu'en se souvenant du fameux principe que les séducteurs
citaient en soupirant : « Ce qu'il y a de difficile avec une femme
Les Femmes de la Société industrielle 335
honnête, ce n'est pas de la séduire, c'est de l'emmener dans un endroit
clos.»
Cette vilaine parole est cynique : mais le proverbe sur l'occasion
ct le larron rappelle qu'elle contient une part de vérité. Les précautions qu'il fallait prendre atténuèrent sensiblement cette liberté :
on n'affrontait l'automobile qu'avec un attirail imposant de voilettes
et de cache-poussière et l'emploi de la bicyclette exigeait une jupeculotte aussi encombrante que disgracieuse. Mais grâce à ces nouveaux
instruments, les femmes découvraient la campagne et le plein air.
Le canotage, cher à Maupassant, suivit la bicyclette, les guinguettes
accompagnèrent le canotage. Dans un milieu social un peu différent,
le patinage eut le même succès que le canotage, et avec le patinage,
le tennis qu'on pratiqua après rgoo. Cinq ou six ans après cette date
fatale, les distractions de plein air avaient pris une telle place dans la
société parisienne que les lieux les plus élégants de Paris étaient le
Palais de Glace et le club de tennis de Puteaux. En Angleterre, le
match d'aviron d'Oxford contre Cambridge est déjà pour la société
élégante un événement aussi important que les grandes épreuves
d'Ascot.
Pour les nouvelles classes riches, le chemin de fer agrandissait le
champ de ces expériences. L'Orient-Express circule à partir de r883,
le Sud-Express à partir de r887, le Calais-Rome à la même date.
M. Perrichon était dépassé depuis longtemps. La mode était à l'Engadine et aux lacs italiens, à Florence, à Naples, à la Sicile, pour de
plus audacieux, à la Tunisie ou à l'Égypte. Les « palaces »faisaient
leur apparition. Paul Bourget intitulait un de ses romans Voyageuses.
Ces facilités provoquaient aux exploits. Ils ne manquèrent pas. La
princesse Lucien Murat allait aux Indes, Mm• Bayeux, femme d'un
médecin, réussissait l'ascension du Cervin : elle portait la jupe-culotte
des cyclistes. Mm• Vassé, femme d'un explorateur, chassait le
grand fauve le long du Mozambique, en bandes molletières et
chapeau quaker, Mmes Carton et Silberer s'élevaient en ballon à
Saint-Cloud, sous un ciel d'orage : elles avaient de gros nœuds bouffants à leur chapeau 23• Ces hauts-faits étaient regardés comme excentriques : mais les femmes les citaient à bon droit avec fierté, c'étaient
les premiers gages de leur affranchissement.
L'air de liberté ne soufRait pas seulement sur les conjointes des millionnaires. Il avait fait naître partout des initiatives singulièrement
proches des manières que nous présentons comme des signes de notre
temps. La plus signHicativc est sans doute celle des wanderviigel qui
sillonnaient après rgoo les routes d'Allemagne. Le mouvement, créé
à Berlin en r8g6, se développa surtout à partir de rgor. Les garçons
ct les filles, sac tyrolien au dos, col ouvert, en groupe mixte, l'un d'eux
avec une guitare, tous avec leur gobelet pour boire à la fontaine,
Histoire des Femmes
parcourent la campagne allemande en chantant des chansons : ils
marchent à pied et ne prennent pas le train, couchent dans des granges,
mangent ce qu'ils trouvent, ils ne boivent pas d'alcool et ne fument
pas. Les filles, qui n'ont pas le droit de sortir en jupes courtes, ont des
rallonges à leurs jupes qu'elles portent dans les villes, et, aussitôt
qu'on est dans la campagne et dans les bois, elles enlèvent cette
rallonge et marchent en jupes courtes, les genoux nus. La règle entre
garçons et filles est la camaraderie. L'origine sociale est sans importance : les troupes comprennent des enfants d'ouvriers et des enfants
de bourgeois qui ne font aucune différence entre eux. Ce mouvement
ne cessa de se développer jusqu'en 1914. Il était à la fois une protestation contre la civilisation urbaine et l'affirmation chez les filles d'une
manière toute nouvelle d'entrevoir leur destin.
LEs ÉTUDIANTEs o'U PSALA, LE FÉMINISME
Cet air sournois de liberté se manifestait par bien d'autres signes.
Le développement de la presse établissait entre les femmes des différents pays une émulation contagieuse. En Europe, on s'interrogeait
avec curiosité sur les mœurs singulières des femmes américaines que
les magazines faisaient connaître. Il n'y avait pas besoin d'aller chercher
si loin. La vieille Europe fournissait son contingent d'étranges merveilles. On les dénombrait avec une sorte de stupeur. Les lectrices de
Londres ou de Paris faisaient connaissance avec le visage des femmesdéputés de la diète de Finlande. Elles étaient ornées de lorgnons
redoutables ct leur biographie semblait les ranger dans une espèce
inconnue. On apprenait que, depuis quarante ans, les jeunes Finlandaises pouvaient se marier sans l'autorisation de leurs parents,
qu'elles faisaient des études comme les hommes, qu'elles pratiquaient
la plupart des métiers masculins. La diète de Finlande présentait
dix-neuf de ces spécimens, et l'on annonçait tranquillement que l'une
d'elles avait son brevet de capitaine au long cours. La Finlande
n'avait pas de privilège de ces prodiges. Les autres pays nordiques
paraissaient renouveler à l'envi l'image traditionnelle de la femme.
Un livre de Marc Hélys faisait connaître les étudiantes d'Upsala. On
apprenait qu'elles logeaient dans des chambres en ville comme les
étudiants, qu'elles étaient aussi libres qu'eux et qu'elles portaient
comme eux la casquette blanche de leur Université. Elles vivaient
en « camarades " avec les garçons et paraissaient plus préoccupées
de leur doctorat que de flirt. Les étudiantes russes étaient l'objet d'une
Jégende. On ne connaissait guère leur existence qu'à travers les romans,
mais il était généralement admis qu'elles étaient d' une rare extravagance. La plupart des lectrices européennes croyaient sérieusement
Les Femmes de la Société industrielle 337
qu'une bonne partie d'entre elles étaient engagées dans des groupes
révolutionnaires et qu'elles rêvaient de tirer sur le tsar à un bal de la
cour avec un revolver de nacre caché dans leur manchon. C'était
ainsi du moins, qu'elles apparaissaient dans les Lectures pour tous.
On ne pouvait se débarrasser de ces exemples en les taxant d'excentricités nordiques, ou en rappelant Louise Michel et Rosa Luxembourg, de mémoire peu édifiante pour la bourgeoisie. A la seconde
conférence de la paix qui se tint à La Haye en 1907, une délégation
féminine obtint d'être reçue en séance. Elle avait recueilli le chiffre
imposant de douze millions de signatures. Elle était présidée par
lady Aberdeen, femme du vice-roi d'Irlande, qu'il était difficile de
présenter comme une exaltée originale, et la ligue était cautionnée
par la princesse Barcse pour l'Italie, par la marquise del Mérito pour
l'Espagne.
C'est par cette entrée en scène majestueuse que le grand public
faisait connaissance avec le féminisme. Ce n'était pas une nouveauté
en Amérique où les premières ligues féminines s'étaient constituées
après la guerre de Sécession et, dès cette date, réclamaient le vote
des femmes. Ce n'était pas non plus une nouveauté en Russie, où
le parti socialiste s'était fait le champion des revendications féminines,
ni, comme nous venons de le voir, en Finlande et en Suède. Mais
dans les vieux pays d'Europe, le féminisme avait longtemps senti
le fagot. L'onde de choc américaine avait mis une dizaine d'années
pour traverser l'Atlantique. Elle ne se propagea guère en Angleterre
et en France avant 1876. Les féministes anglaises étaient énergiques
et têtues : elles profitaient d'un contingent de vieilles misses puritaines,
qui avaient toutefois l'inconvénient de regarder uniformément les
hommes comme des « monstres ,, préjugé qui les rendait un peu
ridicules. Les féministes françaises s'exposaient courageusement à
l'ironie de leurs contemporains qui les épargnaient peu. Le féminisme
avait fait une brillante sortie lors du centenaire de la Révolution de
1789. Deux beaux Congrès internationaux s'étaient tenus à Paris.
Il faut avouer qu'ils ne bouleversèrent pas l'opinion. L'Église restait
très réticente *, la presse féminine dont l'organe le plus puissant en
France était le redoutable Petit Eclzo de la Mode était résolument
traditionnaliste, et surtout, pour la plus grande partie de l'opinion,
la figure la plus remarquable du féminisme était cette courageuse et
pittoresque Louise Michel, que les bourgeois évoquaient avec horreur
comme une nouvelle incarnation des « tricoteuses "· Lady Aberdeen
ct son aréopage de marquises rassurèrent.
"' Le P. Rôsler avait pris une position hostile dans les dernières années du XIXe siècle (cf. La (}Jlt.rlion Fémù1iste, trad. franç. de son livre en 18gg) et le P. de Guiber- gues prêchant le Carême en 1903 à Saint-Philippe du Roule ct à Saint-Augustin, n'était pas plus encourageant 24•
Histoire des Femmes
C'est pourtant par un ensemble de manifestations du plus mauvais
goût que le féminisme s'imposa. Les Américaines, peu reconnaissantes de l'accueil poli que ces messieurs de la Conférence de la Paix
avaient fait à leurs collègues, se conduisirent très grossièrement à
Chicago en 1904, pour réclamer le droit de vote. Le ménage Pankhurst,
en Angleterre, vivement intéressé par les méthodes de Chicago, organisa aussi des démonstrations dont les unes furent pittoresques et dont
les autres se terminèrent par des violences et des voies de fait. On
voyait passer avec étonnement sur un cheval blanc l'estimable
Mrs Despard, sœur du général French que nous devions bientôt
connaître : elle conduisait ses troupes avec un manteau d'imperator
qui était vert et surmontée d'une casquette plate. Des manifestations
de masse, à Manchester en 1905, à l'Albert Hall en 1908 se déroulèrent au milieu des vociférations et des coups de parapluie, un certain
nombre de manifestantes furent arrêtées et firent courageusement la
grève de la faim. L'Angleterre suivait avec passion cette agitation
intrépide : il y eut un demi-million de participantes à un meeting
monstre qui eut lieu en 191 1. La« suffragette" devint un personnage
légendaire, mais qui suscitait en France plus de scènes de revue que
de vocations. Le vote des femmes fit peu de progrès. Il ne fut accordé
qu'en Finlande en 1906, et produisit la floraison que nous avons
évoquée et en Australie en 1908 : c'étaient des succès partiels bien
éloignés du théâtre des opérations.
Cette agitation un peu vaine, qui avait le tort de dépenser tant
d'énergie pour des problèmes qui devaient se résoudre tout seuls,
était toutefois un témoignage significatif du changement qui se faisait
dans les esprits. A la vérité, dans beaucoup de pays, personne ne
ressentait impérieusement le besoin que les femmes fussent électrices
ou avocates, mais tout le monde percevait qu'un changement important et à peu près inéluctable s'annonçait. On le pressentait par les
exemples étranges qui venaient d'Amérique ou de Russie. Ces audaces n'étaient pas toutes connues et pourtant les pays d'Europe occidentale s'interrogeaient déjà avec inquiétude sur ces nouveautés.
Marc Hélys, dans son reportage sur la Suède, avait appris aux Françaises que la Suédoise Helen Key réclamait pour les femmes la liberté
de la conception. Brieux faisait écho à cette idée originale dans son
drame Maternité. Une sage-femme américaine Margaret Sanger s'était
attiré un procès en se faisant la propagandiste du contrôle des naissances. On faisait campagne en Europe occidentale contre la sévérité
des lois qui réprimaient l'avortement. Lénine préparait sa brochure
célèbre sur l'Emancipation de la femme. Léon Blum, plus discrètement,
dans son livre sur Le Mariage, soulignait les dangers de l'ignorance
dans un choix si grave pour toute la vie et, en formules enveloppées
et prudentes, qui n'en firent pas moins scandale, il demandait si l'on
Les Femmes de la Société industrielle 339
ne ferait pas bien de permettre aux jeunes filles d'acquérir quelque
expérience avant le moment où elles allaient s'engager.
C'était à peu près le temps où lajlirtation était très à la mode dans
la jeunesse américaine. Un voyageur avait rapporté qu'un industriel
de Long Beach louait des parasols sur la plage aux jeunes gens qui
souhaitaient s'abriter des regards indiscrets. On n'en était pas là en
Europe, mais le flirt était évoqué par les romanciers et on n'était pas
certain qu'il fût réprouvé avec indignation par les jeunes filles. En
somme, on agitait beaucoup de nouveautés qui n'étaient pas toutes
très rassurantes. Il était clair que le parapluie de Louis-Philippe et
le bonnet à coques de la reine Victoria évoquaient pour la jeunesse
une civilisation dépassée.
LA (( JEUNE FILLE ))
Ces nouveautés, en réalité, déconcertèrent plus ou moins les femmes.
Elles ne furent pas assimilées sans résistance, il y eut des compromis
entre les idées nouvelles et la tradition et ces compromis suscitèrent
divers produits caractéristiques de la faune féminine qu'il est bon
d'énumérer.
Le premier de ces produits nouveaux est la jeune fille. Nous avons
expliqué plus haut que la jeune fille, dont on pouvait rencontrer,
depuis le règne de Louis XIII, quelques spécimens peu évolués et mal
caractérisés, est en réalité une création du xrx• siècle. La jeune fille,
telle qu'on la rencontre à cette époque, exige en effet pour son éclosion des doses importantes de respectabilité. C'est, en somme, un
objet de consommation qu'on présente aux consommateurs en leur
interdisant d'y toucher. Il fallait, naturellement, tout un appareil
de conventions et de dissuasion pour imposer cette situation paradoxale. La protection des jeunes filles était assurée d'abord par des
mesures de simple police. Elles n'allaient « dans le monde "• c'est-àdire sur le lieu du danger, qu'accompagnées d'un « chaperon », qui
était habituellement une personne d'un certain âge citée pour la
sévérité de ses moeurs : on a reconnu là l'ancienne duègne de la coutume espagnole. Dans la rue, parcours moins exposé mais soumis à
des hasards, la jeune fille de bonne bourgeoisie est toutjours accompagnée d'une domestique qui la suit à quelques pas.
Ces mesures de police étaient utiles : l'exemple de l'Espagne montrait qu'elles n'étaient pas sûres. Les conventions bourgeoises furent
d'un autre pouvoir. Au moyen d'une éducation qui rendait les jeunes
filles parfaitement idiotes, on parvint à faire croire aux hommes
qu'elles étaient parfaitement innocentes. On suggéra alors aux hommes
que leur honneur était intéressé à respecter en toutes circonstances
340 Histoire des Fem11Us
ces créatures ignorantes et désarmées. Cette prétention aurait bien
fait rire les hommes du xvm• siècle qui ne se payaient pas de mots :
mais la bourgeoisie du XIX• siècle vivait de conventions ct d'idées
toutes faites, c'était sa nourriture habituelle. Les hommes acceptèrent
donc, sans l'examiner davantage, cette notion très suspecte de << l'oie
blanche » et ils convinrent de regarder comme un misérable celui
d'entre eux qui porterait la main sur l'être inoffensif et sacré qu'on
mettait en circulation. Ce « tabou », dont on ne trouve l'équivalent
que chez les nègres d'Australie, allait fort loin. Dans un manuel de
civilité de r8g3, rapporte Jean Burnand, il était interdit à un homme
du monde « sous peine de forfaiture », de s'asseoir sur le même canapé
qu'une jeune fille 25 : les sièges de l'un et de l'autre devaient toujours
demeurer distincts.
Cc n'est là qu'une des marques entre beaucoup d'autres du respect,
on pourrait presque dire de "l'horreur sacrée" que la jeune fille devait
inspirer. Lectures, spectacles, conversations n'étaient pas moins surveillés devant elle. On la conservait dans un voile de gaze immaculée
que le moindre souffle pouvait ternir et qu'il était même criminel
d'approcher. Quand on avait le malheur de « compromettre » une
jeune fille, même par hasard, situation étrange qui suppose que
l'homme a été parfaitement correct, mais que personne n'en croit
rien, il n'y a qu'une solution connue : on épouse dans les plus brefs
délais. Cette conception bouffonne, qui illustre admirablement
l'hypocrisie du siècle, est le ressort de nombreux romans, à commencer par l'étrange Armance de Stendhal, dans lequel un polytechnicien
impuissant se tire une balle dans la tête pour sortir d'un imbroglio
qu'une société habituée à la bonne foi aurait débrouillé sans difficultés.
Cet ensemble de coutumes aboutit donc à cette situation parfaitement contraire à la nature : on promenait au milieu des hommes
pendant plusieurs années des jeunes femmes en pleine santé, dont on
sentait la sueur douce et l'haleine pendant la valse et qui cependant
étaient censées être de purs esprits, et on exigeait que leur danseur vint
les replacer après usage entre leur mère et leur verre d'orangeade,
sans qu'il fût permis d'éprouver la moindre tentation qui ne pût être
assortie aussitôt d'une proposition matrimoniale.
Cette situation devînt d'autant plus habituelle que la prudente
bourgeoisie avait imposé sa circonspection en fait de mariage.
Le temps des mariages précoces est révolu et il fut décidé que les
hommes devaient négliger les femmes au moment où elles sont le plus
délicieuses et que les femmes devaient se passer des hommes au
moment où elles ont le plus envie de les connaître. Bien que les alliances politiques ou financières n'aient nullement disparu, la plupart des
mariages, quelle que fût la réalité, étaient présentés comme des
« mariages d'inclination >>, et, par conséquent, ils supposaient un stage
us Femmes de la Société industrielle 341
plus ou moins prolongé dans l'état de jeune fille, pendant lequel il
était convenu que la jeune personne <( laissait parler son cœur JJ. D'où
la prolifération de ces êtres hybrides, si typiques de ce siècle d'hypocrisie, qui marchaient les yeux baissés et qui pourtant voyaient tout,
qu'on ne touchait qu'avec des gants et qui pourtant frémissaient
comme sous des caresses, qu'on empêchait de vivre au nom des sacrasaintes convenances et qui faisaient semblant de ne pas respirer.
LE C( BREVET Jl, LES ÉTUDIANTES, LE SECTEUR TERTIAIRE
On sent bien, toutefois, à la veille de 1914, qu'il se passe quelque
chose de nouveau dans la paroisse des jeunes filles. Elles pointent
vers les lumières de l'enseignement primaire supérieur un museau
affolé : par milliers, au milieu des crises de nerfs, elles se précipitent
sur le breuet, épreuve innocente qui correspondait bien à leur position
sociale puisqu'elle ne menait à rien, sinon au subalterne. Le rush vers
le brevet s'explique, en effet, par une raison pratique. Il ouvre ces
carrières du secteur tertiaire vers lesquelles les jeunes filles s'infiltrent
en nombre toujours croissant. Il y a déjà 63 ooo emplois féminins en
1906 dans les banques, les assurances et la comptabilité, et on peut
présumer d'après les exemples étrangers que ces emplois sont occupés
en majorité par des jeunes filles 26• Ce n'est rien auprès des chiffres américains à la même époque ct cela prouve combien les familles sont encore
timides et prudentes. On vérifie cette prudence lorsqu'il s'agit des
lycées ct collèges de filles. Le nombre des élèves était de 10 ooo environ
en 1882, deux ans après l'organisation de l'enseignement secondaire.
Il n'était encore que de 21 200, vingt ans plus tard en 1900, contre
84 500 garçons à la même date. Mais il n'y a plus que 18 ooo jeunes
filles dans les lycées et collèges à la veille de la guerre en 19 1 1- 191 2
contre 97 500 garçons 27 • On n'appréciera ces chiffres que si l'on sait
qu'à la même époque, aux États-Unis, le nombre des filles dans les
highschools et les colleges est supérieur à celui des garçons. Il est clair
qu'en Europe occidentale, la petite bourgeoisie et la bourgeoise gardent leurs filles à la maison. La circulation des femmes n'est pas encore
entrée dans les mœurs.
Le nombre des étudiantes dégage, en fait, la même leçon. Peu de
jeunes filles se sont inscrites à l'Université de Paris, bien que les
obstacles légaux qui écartaient la femme de certaines professions
aient été levés partout. Il y avait 4 étudiantes en droit à Paris en 1900,
on en trouve 61 en 1912, 154 étudiantes en médecine, on en trouve 357
en 1912. En sciences et en lettres, l'enseignement offrant un débouché
accepté par l'opinion, la progression a été beaucoup plus sensible.
De 36 en 1900, les étudiantes en sciences passent à 357 en 1912, et de
342 Histoire des Femmes
139 les étudiantes en lettres passent à 1 1 94· Ces derniers chiffres ne
doivent pas faire illusion. Car on découvre qu'il y a, selon les disciplines, presque autant d'étudiantes étrangères inscrites que d'étudiantes françaises 28• Au total sur 41 200 étudiants inscrits à l'Université de Paris en 1912, il y a en tout 3 910jeunes filles, parmi lesquelles
2 114 seulement sont des Françaises. Aux États-Unis, à la même
époque, le nombre des étudiantes est presque égal à celui des étudiants et l'enseignement est déjà presque entièrement confié aux
femmes. On ne trouve en France qu'une seule profession intellectuelle
où les jeunes filles, rassurées, se sont engagées en grand nombre. C'est
l'enseignement primaire où l'on dénombre, dès 1889, 6o ooo institutrices et près de 70 ooo en 1912, ce dernier chiffre étant supérieur
de 15 % à celui des instituteurs.
Il ne faut donc pas s'étonner si la part des femmes dans les professions libérales est encore minime en 1900, et presque inexistante.
Une statistique que nous utilisons pour la France classe 15 500 femmes
dans les professions libérales, chiffre considérable : mais elle comprend
sous cette dénomination les chanteuses de cabaret et les professeurs de
musique. Si nous mettons à part ces deux groupes professionnels,
le détail indique 82 femmes-médecins dont 69 exercent à Paris,
18 femmes-dentistes, et 1 femme oculiste, chiffre inférieur à celui
du xv• siècle. On recense encore 94 femmes qui prennent le titre de
journalistes, 189 femmes écrivains inscrites à la Société des Gens de
Lettres, 2 188 femmes peintres et graveurs, catégories qui semblent
gonflées par un important contingent d'amateurs. Les femmes sont
donc, à cette date, à peu près exclues des études supérieures et des
qualifications professionnelles spécialisées. Le prix Nobel de Marie
Curie en 1909 est une exception : le prix fut, en fait, décerné à une
équipe et l'on sait suffisamment tout ce que la carrière scientifique
de Marie Curie dut à son entourage. En revanche, aucune femme en
1900 n'occupe une chaire d'enseignement supérieur. A Paris, la
Faculté de Médecine accepte les femmes comme auditrices depuis
1888, la Faculté de Droit également. Mais le nombre des étudiantes
et des diplômées est très faible et l'utilisation des diplômes soulève
parfois des difficultés. Mme Madeleine Brès avait pris dès 1875 son
grade de docteur en médecine :elle fut longtemps seule de son espèce.
En 1897, lorsque Jeanne Chauvin voulut s'inscrire au barreau de
Paris, le Conseil de l'Ordre refusa sa prestation de serment et la Cour
d'appel confirma cette décision. On écrivit beaucoup de sottises à
cette occasion et il fallut trois ans de pourparlers, l'intervention de
Poincaré et de Viviani, pour que Jeanne Chauvin pût porter la toge.
Elle fut longtemps, avec Maria Vérone, la seule avocate du barreau
de Paris. On ne laissa les femmes prendre pied que dans des occupations secondaires et dans des postes sans responsabilités. La statis-
Les Femmes de la Société industrielle 343
tique que nous utilisons plus haut note qu'une seule femme est chef
d'entreprise dans l'industrie métallurgique : mais elle relève entre 300
et 400 femmes chefs d'entreprises dans de petites affaires diverses,
métaux fins, pierres précieuses, livres et reliures, crins et plumes et
3 6oo dans les petites industries du fer et de l'acier, probablement
coutellerie et bimbeloterie. En revanche, près de 20 ooo femmes
dirigent de petites affaires de confection. Cette participation réduite
des femmes aux responsabilités de direction est le dernier stade d'une
décadence qui s'est poursuivie depuis la fin du moyen âge et qui n'a
fait que s'accentuer avec le déclin des entreprises artisanales.
Telle est la réalité. Elle témoigne de la solidité de la résistance.
Et pourtant, on sent sous cette pusillanimité, tantôt un timide esprit
d'initiative, peu éclairé, tantôt des poussées un peu brouillonnes, mais
significatives. Pour ces jeunes filles dont on ne sait pas quoi faire et
qu'on voudrait tout de même occuper, on multiplie les cours de coupe,
les cours de cuisine, les cours d'infirmières, on les photographie, on
les exalte, comme si << l'enseignement féminin >> était la panacée qui
allait sortir tout le monde d'embarras. Des esprits plus inventifs projettent des images audacieuses qui semblent des anticipations aussi
hardies que les romans de Jules Verne : Marcelle Tinayre dans La
Rebelle peint le milieu des femmes-journalistes, Colette Yver dans
Princesses de Science, imagine une femme-médecin aux prises avec les
problèmes de sa « féminité "·
La réalité ratifie quelquefois ces rêves prodigieux. On voit en 1gro
la baronne de Laroche passer son brevet de pilote et c'est pour les
féministes l'occasion d'une grande joie. Les jeunes filles, plus réalistes, se mettent à prendre des leçons de natation, lorsqu'elles apprennent que miss Kellermann, Australienne de dix-neuf ans, a gagné,
seule concurrente, la traversée de Londres à la nage. Elles voient
apparaître comme un signe des temps nouveaux les étudiantes russes
de Paris, qui vivent, dit un journal de 1 gog, dans « de misérables
hôtels et de sordides maisons meublées du boulevard de Port-Royal et
de la rue Claude Bernard 29 ». Dans les familles d'universitaires, les
jeunes filles lisent tout ce qui était encore interdit quelques années
auparavant : elles lisent Ibsen, les romans russes, elles vont aux cours
publics et elles épousent des professeurs à lorgnons. Proust les représente bien hardies dans ses Jeunes filles en fleurs, et, dans La Prisonnière,
elles semblent mener une vie que personne ne surveille et que rien ne
réglemente. Marcel Prévost, « pour lequel les cœurs de femme n'ont
aucun secret , jette un cri d'alarme : dès 1 8g4, il publie ses DemiVierges qui annoncent d'étranges météores. Et, en 1gog, Daniel Lesueur,
romancier aujourd'hui oublié, publie Nietzschéenne, étude au titre peu
rassurant. Les premiers coktails font leur apparition la même année
sous le nom de « boissons américaines >>. On sent que l'univers factice
344 Histoire des Femmes
des jeunes filles commence à craqueler de plusieurs côtés. Il était
temps. Avec des âmes sans doute charmantes, jamais ce produit
bourgeois n'avait été plus décourageant. Un « jury blanc" de 1909
représente quelques jeunes filles de la société la plus élégante : noires,
fessues et pléthoriques, elles ressemblent sous leurs grands chapeaux à des
cuisinières quadragénaires. On comprend qu'elles se soient demandé ce
qu'elles pourraient faire pour ressembler enfin à des jeunes filles.
FILLES ET FEMMES D'AMÉRIQUE
Pendant que les femmes d'Europe se risquaient à petits pas dans des
directions nouvelles, sur l'antre rive del' Atlantique les femmes s'adaptaient beaucoup plus vite et beaucoup plus librement à la civilisation
industrielle.
LES AMÉRICAINES AVANT LINCOLN
L'histoire des femmes américaines commence de l'autre côté des
<( westerns », dans une aurore discrète de r Amérique dont le cinéma
et la littérature essaient aujourd'hui de reconstituer les couleurs avec
ravissement. Il y avait des porcs dans les rues de New-York et ils se
chargeaient seuls de l'enlèvement des ordures, Chicago était un
village de 3 ooo habitants et Boston passait pour la seule ville civilisée
du continent américain. Tout le monde habitait dans des cottages et
des maisons basses d'une propreté hollandaise : sur le devant de la
maison, on installait toujours une terrasse sur laquelle le père de la
famille se prélassait le soir dans un rock.ing-chair. Les États-Unis
étaient encore un pays de fermiers. En 185o, il n'y avait que 44 villes
de plus de 8 ooo habitants.
Les femmes américaines ne ressemblaient pas du tout à ce que fut
plus tard « la femme américaine "· Les États-Unis étaient un pays
d'hommes, et même essentiellement, malgré l'indépendance, un pays
colonial. Les femmes n'y étaient que de" chères gracieuses créatureS>,.
Leur apparence ne démentait pas cette situation. Elles étaient discrètes et leur tenue était foncièrement modeste . Leurs cheveux plats
étaient divisés en deux par une raie centrale et rassemblés en arrière
par le sage chignon de nos aïeules. Elles avaient des bonnets qu'elles
plaçaient crânement en arrière, et portaient sous leurs jupes de longs
pantalons retenus à la taille par un cordonnet, qui avaient parfois
l'impertinence de s'affaisser sans avertissement sur leurs talons. Leur
Les Femmes de la Société industrielle 345
buste était rigide, emboîté de baleines et strict comme une carapace.
Il était convenable qu'elles eussent un air languissant, doux ct résigné. Leur visage était enfoui sous de profondes capotes qui décourageaient toute inititativc. La familiarité avec ces objets précieux était
du reste strictement interdite. Les Américaines se hasardèrent à porter
des crinolines à l'époque du Second Empire. C'est à peu près vers ce
moment qu'elles commencèrent à montrer une inquiétante personnalité. Les femmes du Sud étaient douces, coquettes, elles charmaient
par leur faiblesse et leur grâce. L'élégance des femmes de Boston était
discrète et sobre. Et l'on se plaignait qu'à New-York, les femmes
eussent parfois des robes tapageuses : on remarquait en elles une tendance à l'émancipation.
Ces fragil es personnes bénéficiaient de soins yjgilants et d'une éducation sévère. Nous avons le journal d'une jeune fille de 1852, appartenant à une famille puritaine. Elle commença à le tenir à l'âge de
dix ans. On lui faisait lire tous les matins trois chapitres de la Bible,
et trois autres dans l'après-midi, elle en lisait cinq le dimanche.
C'était l'essentiel de son instruction. Le père commentait les événements du jour à l'aide de citations du livre des Prophètes, et l'aprèsmidi du dimanche, on ne devait ni rire ni jouer. Les filles se mariaient
tôt, à treize ou quatorze ans dans le Sud, à peine plus tard dans les
autres États. L'âge légal était fixé à douze ans dans la plupart des États
sous réserve du consentement des parents. A la campagne, les familles
ayant peu de relations, les jeunes gens faisaient connaissance au
moment de l'épluchage du maïs qui se faisait en commun entre plusieurs villages et qui était suivi d'une fête.
Les familles d'Amérique avaient conservé cette bonhomie qu'on
pouvait observer encore dans quelques pays d'Europe qui avaient cu
la chance d'échapper à l'hypocrisie bourgeoise. Par exemple, quand
un jeune homme faisait la cour à une jeune fille, comme on était forcé
de le retenir à la maison à cause des longues distances, le fiancé avait
le droit de passer la nuit avec la jeune fille, dans le même lit, pourvu
qu'ils fussent habillés et séparés par une planche de bois. C'était une
transposition américaine de la coutume suisse des veillées. On appelait cela le hundling. Les longues promenades en voiture offraient des
occasions aussi agréables. On laissait les jeunes gens partir seuls pour
des randonnées, à condition qu'ils fussent solidement empaquetés
l'un et l' autre dans d'épaisses couvertures. Ces promenades nommées
buggyride étaient devenues un rite inséparable des fiançailles ou de leur
préparation.
On voit que ces jeunes filles si impalpables, si féminines, si sévèrement élevées n'avaient pas une jeunesse dépourvue de toute satisfaction. De savants auteurs voient dans ces pratiques l'origine de lajlirtation américaine qui surprenait tant les Européens à l'époque du général
Histoire des Femmes
Boulanger. Dans les villes, les jeunes Américaines n'étaient pas plus
indolentes quand il s'agissait de se procurer un mari. On prétendait
qu'elles étaient aussi décidées que charmeuses et que leur air languissant et doux était un piège qui fonctionnait parfaitement. Il faut
ajouter que dans les régions un peu sauvages, les pères et les frères
avaient parfois recours à des moyens énergiques pour protéger l'honneur de la jeune fille de la maison. Chez ces petits êtres si séduisants ct
apparemment si faibles, il y avait donc plus d'énergie et de résolution
qu'on ne pouvait s'y attendre. Nous ne savons pas si beaucoup de
jeunes Américaines furent semblables à cette Scarlett O'Hara que
Margaret Mitchell a décrite, en s'inspirant de Mrs Trollope, dans son
roman Gone with the wind: mais son personnage n'est pas invraisemblable et il fut peut-être plus répandu que nous ne le pensons.
Ces jeunes filles décidées faisaient des femmes essentiellement obéissantes. La règle de vie patriarcale ne leur accordait pas beaucoup plus
de droits qu'aux héroïnes de la Bible. Un adage résumait leur
situation : << The wije is dead in law >l, << la femme n'existe pas au regard
de la loi ». Le mariage était une union de style antique. Les jeunes
Américaines n'avaient pas de dot. La coutume voulait qu'en entrant
en ménage, elles apportent leur trousseau, quelques meubles usuels et
une vache. Le garçon fournissait la maison, son cheval, les outils. On
se serait cru au temps de Frédéric Barberousse. La puissance maritale
s'étendait à tout sans exception. Un prédicateur résumait bibliquement
cette situation simple : " La maison est le palais du mari et du père :
il est le monarque de cet empire.» On verra plus loin que ces filles fragiles conquirent fort bien la Prairie aux côtés des jeunes patriarches
qu'elles avaient épousés et que, malgré leur air languide et leur corsage
étroit, elles surent gouverner des fermes de soixante hommes et faire
des saucisses avec trois cents cochons.
Dans les grandes villes, le type sylphide était plus cultivé. Les jeunes
Américaines des grandes villes étaient tenues par convention de mener
une vie d'oisiveté presque orientale. Comme on avait des difficultés
à trouver des domestiques, les jeunes femmes tnaintenaient la sacra~
sainte oisiveté en s'installant avec leur mari dans des pensions de
famille. Ces pensions de famille étaient une parfaite école de conformisme et d'insignifiance. Les jeunes femmes ne trouvaient rien dans
leur vie pour les distraire de cette uniformité. Le code des convenances
féminines était rigoureux. Les sujets de conversation permis à une femme
étaient prescrits, de même que sa conduite en toute circonstance. Les
liaisons étaient impossibles : les maris trompaient leurs femmes avec
des prostituées bruyantes et rapaces, mais l'adultère était inconnu.
Le respect dû aux << personnes du sexe >> était une institution natio~
nale à laquelle on était d'autant plus attaché qu'elle était la seule
forme de politesse dans un monde passablement brutal. Les femmes et
Les Femmes de la Société industrielle 347
les hommes étaient séparés à table dans les réceptions : les hommes à
un bout, les femmes à l'autre. Les danses étaient soumises à un protocole. On ne devait pas toucher sa cavalière. Dans « l'impudique »
valse, on se contentait de lui toucher légèrement les épaules pour la
faire tournoyer : cette familiarité choquait. On ne devait jamais
adresser la parole à une femme inconnue, il était suspect de l'aider
à mettre son manteau ou chausser ses galoches pour la neige. Il
était interdit d'employer certains mots devant une jeune fille : on
disait « le cou >> pour désigner la poitrine, on disait «la poitrine >> pour
ne pas prononcer les mots de << ventre >> et d' << estomac n, on ne devait
jamais parler des «jambes >> . Dans les États du Sud, il était même jugé
peu convenable de parler d'une jeune fille et de prononcer son nom.
Tous ces beaux exemples de bégueulisme se rencontraient dans un
pays où les hommes ignoraient l'usage de la fourchette et se nettoyaient
les dents avec leur couteau et à une époque où l'on ménageait dans
les bateaux et les wagons de chemin de fer des dortoirs mixtes dans
lesquels les hommes et les femmes n'étaient séparés que par un rideau.
Ajoutez qu'après r84o, date où commença l'immigration allemande
et surtout après 1847, date de l'arrivée des Irlandais faméliques, on
vit des femmes travailler dans les ateliers et accepter n'importe quelle
besogne pour recevoir un salaire.
LES (( MARRlED '\VOMEN ACTS ))
Ces disparates dans la société américaine troublaient quelques
femmes plus personnelles que les autres. Sous leur frêle apparence, les
petits anges des grandes villes secrétaient sournoisement la même
énergie que les petites fermières dociles qui allaient faire leurs visites
en croupe derrière leurs maris. On n'avait pas prêté beaucoup d'attention à la Vindication of the Rights of women que Mary Wollstonecraft
avait publiée en 1792 dans le sillage de la Révolution Française. On ne
prit guère plus au sérieux l'Écossaise Frances Wright qui avait accompagné La Fayette en r824 et fait des conférences sur l'émancipation
des femmes et la limitation des naissances. Mais en 1848, les femmes
américaines s'étaient déj à affirmées davantage. Les unes dirigeaient
dans le Sud les immenses plantations de leurs familles, d'autres avaient
pris de l'autorité dans la rude conquête de l'Ouest qu'elles faisaient
avec les pionniers, d'autres se mêlaient aux campagnes libérales qui
commençaient dans le Nord pour la libération des esclaves. En 1848,
un petit groupe d'Américaines se réunirent en congrès à Seneca FaU
dans l'État de New York pour y adopter une Déclaration calquée sur
la Déclaration d'Indépendance. Ce fut le premier Congrès féministe dans
le monde. Quelques adeptes enthousiastes se promenèrent ensuite
Histoire des Femmes
parmi les hommes en portant un large chapeau de paille, une crinoline qui s'arrêtait aux genoux et des pantalons de zouave, attirail
inspiré de l'uniforme des cantinières du général Bugeaud. Cette exhibition fut jugée parfaitement ridicule. Mais l'échec de Seneca Fall
annonçait des temps nouveaux. L'arrivée de trois tnillions et demi
d'immigrants entre 1840 et t86o, puis la Guerre de Sécession précipitèrent les événements. Au lendemain de la défaite du Sud, des temps
nouveaux allaient venir pour les femmes d'Amérique.
Déjà sous la poussée de l'immigration, la situation des femmes avait
changé insensiblement. Les immigrants arrivant souvent seuls, le
nombre des femmes se trouva inférieur à celui des hommes. Que ce
soit pour cette raison ou par imitation de ce qu'on faisait en Europe,
le terrible droit coutumier qui reconnaissait au mari tous les pouvoirs
du pater familias antique avait été mitigé. En t8tg, l'État de Connecticut avait reconnu aux femmes le droit de posséder en propre les
biens qui leur venaient de dons ou d'héritages. Treize États avaient
adopté avant la Guerre de Sécession cette législation bienveillante,
mais qu'on ne peut qualifier de progressiste. La Guerre de Sécession,
menée au nom d'un puritanisme humanitaire, eut une répercussion
sur le sort des femmes. Celles-ci demandèrent à jouir des droits qu'on
accordait, en principe, aux esclaves émancipées. Il fut difficile de
s'opposer à une demande aussi logique et l'ensemble des married
women acts votés au Congrès dans les années suivantes plaça les
femmes américaines en tête de toutes celles qui revendiquaient leur
indépendance : on reconnut aux femmes mariées le droit de posséder
des biens à titre personnel, de choisir leur travail librement et de
disposer de ce qu'elles gagnaient.
Ces victoires eurent peu d'effet sur la vie que menaient les femmes.
La plupart des Américains vivant dans des fermes, dans ces fermes que
leurs femmes avaient conquises avec eux sur la Prairie, la génération
des filles n'était pas remarquable par sa sensiblerie. On faisait à peu
près tout dans ces fermes qui ressemblaient aux villas du temps de
Charlemagne : tissus, vêtements, matelas, fabrication des chandelles,
des lessives et du savon, enfin le paysage artisanal que nous avons
rencontré bien des fois ct qui laisse aux femmes peu d'occasions de
chômage. Mais on pouvait observer des variantes spécifiquement
américaines. Dans les bonnes fermes du Mississipi, il y avait souvent
trente personnes à nourrir en service ordinaire. Dans les régions
d 'élevage du porc, les femmes avaient la prérogative de laver les
boyaux, de fabriquer les saucisses, de lever le lard, de conserver le
jambon : dans une bonne ferme, ces petits travaux de ménage s'appliquaient à deux cents porcs par an.
Ces obligations n'intimidaient personne. A la veille de la Guerre
de Sécession, on comptait aux États-Unis entre 200 ooo et 250 ooo
Les Femmes de la Société industrielle 349
femmes ou veuves qui étaient chefs d'entreprise et qui dirigeaient ces
fermes antiques. Les " fiefs » que l'État distribuait aux pionniers
avaient donné aux femmes américaines l'autorité que les femmes
d'Europe avaient eue au XIV" siècle, malgré les dispositions de la
législation. En 1886 encore, des femmes seules demandaient l'attribution de concessions à mettre en valeur dans le Dakota 30• A mesure
que les bourgs se développèrent et que l'autarcie familiale devint
moins rigoureuse, les filles ne furent pas autorisées à en profiter
pour montrer des penchants fàcheux à la paresse. Dans le Kansas,
nous savons que les filles de fermiers aisés s'engageaient dans les autres
fermes pour faire les travaux agricoles 31• Dans le Sud, elles travaillaient aux ateliers de filage de coton. Elles ne devaient pas se placer
comme domestiques, ces fonctions étant réservées aux femmes noires.
Telle était la race énergique qui se précipita vers les villes nouvelles aux
environs des années 188o.
LE TRAVAIL ET LA LIBERTÉ DES FILLES
A cette époque, plus des deux tiers de la population des ÉtatsUnis est agricole, et la moitié des familles tirent leurs ressources en totalité de l'agriculture. A partir de 188o, ce pays rural se transforme
progressivement en pays urbain : .New York a un million ct demi
d'habitants en 1890, Chicago et Philadelphie dépassent un million
d'habitants. Les agriculteurs américains ne sc transformèrent pas
brusquement en citadins. Dans beaucoup de villes, ils habitaient
en banlieue des cottages où l'on avait un bout de jardin et où l'on
élevait des volailles, des lapins, etc. Une enquête faite en 1890 dans
le district des aciéries montre que près de 30 % des familles vivaient
encore des produits de leur jardinage et de leur élevage 32• Les nouveaux
citadins aimaient cette vie. Autour de Philadelphie, les ouvriers
employés dans les mines habitent encore en 1900 dans de petites
fermes, Brooklyn est semi-rural en 18go, des cochons et des oies se
promènent à Manhattan. Le Bureau du Travail interrogeant
7 ooo familles ouvrières en 1889 et 1892 découvre que la moitié
d'entre elles n'achètent pas de pain, qu'elles pétrissent leur propre
farine ou en achètent, qu'on fait encore les vêtements à la maison,
industrie que l'invention de la machine à coudre en 188o facilite
grandement 33• En outre, beaucoup de familles prennent des pensionnaires et complètent leur revenu par une petite activité artisanale
à domicile : la fabrication des cols et des manchettes, la confection
des cigares sont les plus habituelles. Ainsi l'artisanat familial, si vivace
en Europe, s'implante tout naturellement aux États-Unis. Les femmes
participent par leur salaire complémentaire aux dépenses du ménage,
Histoire des Femmes
cet appoint est d'autant plus précieux qu'il y a peu de dépenses, il
représente une marge de sécurité. Il devient parfois un recours essentiel dans certaines périodes de crise, comme dans la dépression de 1893
où les ouvriers furent en chômage et où l'on vit les femmes et les filles,
souvent des filles de quatorze ou quinze ans, assurer seules la vie de
la famille par un travail de seize ou dix-huit heures par jour.
Les femmes américaines commencèrent à travailler hors de chez
elles à partir des années 188o-18go. Comme en Europe, ce sont certains
secteurs qui les attirent de préférence et, comme en Europe, elles
préférèrent pendant très longtemps le travail à domicile. Le change·
ment fut lent et progressif. En 18go, il y a toutefois aux États-Unis
un million de femmes qui travaillent en usine. Mais une enquête
de 1887 portant sur 17 ooo ouvrières permet de constater que 75 %
ont au-dessous de vingt-cinq ans et que 4 %seulement sont mariées 34•
Plus encore qu'en Europe, l'épouse américaine répugne alors à abandonner son foyer et quand les femmes mariées contribuent aux frais
du ménage, c'est presque toujours par un travail à domicile.
En revanche, ce qui est caractéristique des États-Unis, c'est la
liberté précoce des jeunes filles. Presque toutes les ouvrières d'usine
ou les employées de commerce et de bureau vers 18go sont des jeunes
filles. Elles n'ont aucune répugnance à rechercher un travail salarié.
Les enquêtes du Bureau du Travail prouvent qu'elles le font presque
toutes sans nécessité, mais pour être mieux habillées et avoir de
l'argent qui leur appartienne. Cette liberté des jeunes filles n'est pas
une particularité des milieux populaires. La petite bourgeoisie ne fait
pas d'objection au travail des jeunes filles et c'est là une différence
essentielle avec la mentalité européenne. Aussi l'enseignement est-il
envahi de très bonne heure, dès les années 1 830-1840, par les filles
de la classe moyenne. En 18go, alors que les institutricesse multiplient
timidement en Europe, il y a aux États-Unis 250 ooo maîtresses d'école,
deux fois plus que de maîtres, et presque toutes sont des jeunes filles :
il y a seulement 4 % de femmes mariées.
La bonhomie de recrutement facilitait les vocations, mais les
conditions de l'enseignement nous renseignent sur le petit animal
décidé et presque héroïque qu'était une jeune fille américaine de ce
temps-là. On n'avait pas comme chez nous la manie des diplômes.
L'État d'Indiana fut le premier à émettre en 1907 la prétention
bizarre d'exiger une licence d'enseignement. En 18gr, ro % seulement des enseignants présentaient ce parchemin peu demandé. En
revanche, on traitait directement avec les municipalités qui offraient
un contrat, une résidence sommaire et une salle de classe unique où
l'on entassait les filles et les garçons de tous âges sous la direction d'une
seule maîtresse. En 1910, 8o % des écoles primaires des États-Unis
fonctionnaient encore dans ce simple appareil. Une bonne partie de
Les Femmes de la Société industrielle 35 1
ces écoles étaient situées dans ces bourgs à demi-sauvages de l'Ouest
où les routes étaient à peine tracées. On envoyait dans ce désert des
maîtresses d'école dont la moitié avaient moins de vingt-cinq ans.
Elles y allaient sans s'étonner. On expédia ainsi une jeune fille de seize
ans dans une bourgade du Middle West près de la frontière, à dixhuit kilomètres de la ville la plus proche. Elle avait à gouverner une
horde de garçons de douze à dix-neuf ans etl'on avait oublié delui dire
que toutes les maîtresses d'école qui l'avaient précédée dans ce poste
avaient été« sorties» par leur vigoureux auditoire. Elle s'en tira en leur
apprenant le base-bali et remplit son office à la satisfaction générale 35•
D'autres filles de la bourgeoisie envahissaient les emplois de bureau.
Les secrétaires et employées n'étaient que 100 ooo en 18go contre
500 ooo hommes, chiffre très supérieur aux contingents européens
correspondants. Mais l'invention de la machine à écrire en 18go
rendit les femmes maîtresses du marché. En quelques années, elles
régnèrent sur le secrétariat, comme elles régnaient sur l'enseignement.
En revanche, les métiers qui exigeaient des études longues ct difficiles étaient peu recherchés, bien que la loi ne mit aucun obstacle à
l'activité des Américaines. Les réticences devaient être attribuées
sans doute aux familles bourgeoises aisées qui avaient encore sur
l'emploi des filles des préjugés « européens ». Les jeunes Américaines
n'étaient donc guère plus avancées que les jeunes filles d'Europe dans
les études médicales et les études de droit. Trois écoles médicales
étaient réservées aux femmes, trois autres étaient nùxtcs, les cours qui
portaient sur des matières « délicates » étant donnés séparément.
Malgré ces facilités, il n'y avait encore que 360 étudiantes en médecine aux États-Unis en 18go. De même, bien que les jeunes filles fussent
admises depuis 1870 au barreau et à toutes les professions du droit, 200
d'entre elles seulement occupaient en 18go des emplois de lawyers 36•
Ce tableau dégage un type de jeune Américaine décidée, remuante
et, nous allons le voir, souvent cupide, qui fait un contraste très
remarquable avec l'oie blanche européenne de la même époque. Il était
déjà assez singulier, au moins pour cette époque, que les jeunes filles
se fîssent embaucher dans une usine pour le plaisir d'être bien habillées.
Cette idée moderne surprit beaucoup Mrs Van Vorst, femme journaliste qui s'était engagée en 1895 dans une usine près de Buffalo pour
se documenter sur la vic des ouvrières. Le Bureau of Labor avait
fait la même constatation après une enquête de 1887. Ces filles avaient
d'autant plus de mérite qu'elles habitaient chez leurs parents qui
écornaient largement leur salaire de la semaine en leur faisant payer le
prix de leur pension. Mais, dans les familles récemment installées,
le désir de gagner de l'argent était si grand que les parents eux-mêmes
poussaient leurs enfants à travailler le plus tôt possible pour avoir un
salaire de complément. Beaucoup de filles travaillaient à partir de
352 Histoire des Femmes
treize ans, et dans les régions cotonnières, on envoyait des enfants
de six ans et de huit ans aux filatures. Mais ce n'était pas, comme
en Europe, sous la contrainte de la misère. Le Bureau of Labor
découvrit avec surprise que ces enfants appartenaient souvent à des
familles d'ouvriers aisés : l'enquête décrit le logement de la famille
comme un logement « convenable " dans go % des cas 37• Dans les
petites villes, les deux tiers des petites filles de plus de dix ans travaillaient et recevaient un salaire. Les lois qu'on avait faites pour empêcher le travail des enfants restaient sans effet devant la complicité
des parents et des employeurs. L'âpreté au gain était extraordinaire
dans les familles d'immigrants récemment installées. Les familles se
précipitaient avec boulimie sur toutes les occasions de gagner quelques cents. Quand une nouvelle usine s'ouvrait, les jeunes filles,
principalement celles de la campagne, affluaient pour profiter de
l'aubaine. Avec la réunion de tous ces salaires, des familles d'immigrants arrivaient à gagner 25 dollars par semaine, pactole qui correspondait au gain hebdomadaire d'un très bon ouvrier qualifié ou d'un
petit commerçant. Or, à New York, Chicago, Detroit, les trois-quarts
de la population étaient formés d'immigrants ou de fils d'immigrants.
Cette avidité était combattue au seuil de la vie bourgeoise par les
préjugés du standing. On les tournait en sélectionnant le travail qu'une
fille de la bourgeoisie pouvait accepter sans blesser les convenances.
Tout d'abord, il n'y eut que l'enseignement. Mais l'invention de la
machine à écrire et de la sténographie ouvrit les carrières du secrétariat *. Les filles de la bourgeoisie moyenne furent donc aussi disposées à travailler que les filles des ouvriers. Aussi l'Amérique était-elle
un pays étonnant où déjà, avant 1goo, presque toutes les jeunes filles
travaillaient entre leur sortie de classe ct le moment de leur mariage,
tandis que les femmes mariées, même lorsqu'elles gagnaient leur vie,
restaient en général à la maison **.
Dans les familles de vieille bourgeoisie, en revanche, les filles
doivent rester à la maison : c'est une marque extérieure de respectabilité. Dans les familles« véritablement riches,, l'éducation au collège
est même regardée comme inconvenante. Un grade universitaire est
encore considéré parmi elles en 1 goa comme une particularité excentrique pour une jeune fille, dont on s'excuse***.
* Une enquête de 1911 montre, que, dans les familles dont les filles avaient choisi cette profession, le gain moyen des parents était de Boo dollars par an 38 • ** Les femmes mariées qui travaillent entre 1910 et t9I4SOnt uniquement celles qui sont tombées accidentellement dans la misère : veuves, femmes d'infirmes ou
d'ivrognes, femmes abandonnées (résultat d'une enquête de 1908) auxquelles les
États n'accordèrent de secours qu'à partir de 1910. Une enquête de 1893 du Bureau
of Labor montre que, même dans les milieux ouvriers pauvres, la femme mariée ne travaille pas (5% à New York, 2 % à Chicago) 3t.
••• Ut;l mot d'une femme du monde vers t8g6 :cIl y a des femmes qui ont des grades uruversitaires et il ne faut pas les regarder comme des phénomènes "0• »
Éloile du mu~
sic-hall des an~
nées 20 : Joséphine Baker
(Viol/et}.
Nouvelle vague 1920
garçonne et fat a fe ( B.N.
Grégory - Snark).
L'avènement des idoles de
cinéma Mary Pickford, vedeue du muet ( Vio/Jet}.
Image des années 30
Marlène Dietrich (Viollet).
Lu Femmu de la Société industrielle 353
Ces jeunes filles énergiques n'étaient pas mieux traitées qu'en
Europe, toutes les filatures de ce temps-là et les fabriques d'allumettes
ou de chaussures se ressemblant d'un bout à l'autre du monde. Les
particularités de la vie américaine étaient même souvent propres à
les dégoflter à jamais. Les bureaux de placement percevaient sur elles
des impôts exorbitants. Dans certains d'entre eux, elles étaient hébergées, logées en dortoir, nourries en commun et devaient reconnaître
ces prévenances en abandonnant une part substantielle de leur futur
salaire en échange de leur liberté 41• Les secrétaires, en ces temps
vigoureux, travaillaient dans des antres enfumés, sombres et sales,
tanières viriles dont le principal ornement était une série de gigantesques crachoirs de cuivre, aussi vastes que des urnes. Les infirmières,
endoctrinées selon les sévères principes de Florence Nightingale,
étaient invitées à regarder leur travail comme un sacerdoce, bien
qu'il consistât en beaucoup de cas à servir de bonne à des gens âgés.
Lorsqu'elles réclamèrent timidement le droit de ne travailler que
douze heures par jour, on leur répondit vertement au nom de leur
vocation. Dans les hôpitaux, leur service était pourtant très dur, car
l'hygiène était encore rudimentaire et l'on n'hésitait pas à faire les
opérations dans la salle de dissection qui servait en même temps de
morgue ••. Les accidents du travail n'étaient pas rares et les incendies
étaient fréquents : cent jeunes filles furent brfllées vives en 1911
dans l'incendie de la manufacture de chemiserie du Triangle 43•
La vertu n'était pas moins encombrante. Les jeunes maîtresses
d'école étaient invitées à fournir un modèle permanent de bonne
conduite. Elles étaient surveillées par des paroissiennes jalouses de
l'honneur local et certaines municipalités n'acceptaient que des
célibataires et stipulaient le renvoi de celles qui cèderaient aux douces
faiblesses du mariage. On ne signale pas d'usines-pensions aux ÉtatsUnis, mais des compagnies puissantes avaient créé des villes résidentielles pour leur personnel, dans lesquelles tout appartenait à la compagnie depuis l'épicerie jusqu'au bureau de poste. La direction se
regardait comme obligée de veiller à la tenue morale de ces grands
ensembles. Elle y faisait régner une vertu pasteurisée et parfaitement
hygiénique. Les filatures Willimantic qui florissaient au Connecticut
vers 1 88o avaient poussé ce soin très loin. Dans leur village modèle,
les ouvrières habitaient des cottages ravissants, le village avait
des pelouses, des jardins, des jets d'eau, des assistantes sociales, et le
directeur vivait dans une maison située au centre du village. Les
ouvrières portaient un uniforme. On ne dit pas si elles s'amusaient 44•
En revanche, dans beaucoup d'usines, la vie était souvent rude et les
façons grossières. Des ouvriers ne parlaient pas encore l'anglais.
La plupart traitaient les filles avec fermeté. Les filles, aussi peu
dégrossies ,qu'eux, trouvaient cela tout naturel. On accusa les usines
354 Histoire des Femmes
d'être un réservoir de prostituées. Le Bureau of Labor, toujours
impavide, fit établir des statistiques et prouva qu'il n'en était rien"·
LA FEMME AMÉRICAINE À LA FIN DU SIÈCLE
La vie des femmes américaines ne changea pas de façon spectaculaire dans les années postérieures à 1900, mais elle suivit une évolution
lente, sournoise, inéluctable vers un mode d'existence nouveau.
L'instruction qui se répandait de plus en plus, les Universités mixtes,
l'augmentation de la population avaient multiplié les carrières féminines. Au lendemain de la guerre de 1914, en examinant 572 types
d'emplois, on trouve que les femmes sont représentées dans 537 d'entre
eux. Cette ouverture vers des carrières plus nombreuses et plus stables eut un effet sur l'attitude des femmes mariées. Elles s'habituent
elles aussi à travailler hors de chez elle. Mais l'acclimatation se fait
doucement, par une progression continue et constante. En 1890, un
peu plus de 4% d'entre elles travaillent, en 1900, plus de 5 %, en 1910
plus de 10 %, chiffre qui se stabilise et même descend un peu après la
guerre"· Il est remarquable que la fréquence des divorces suit une
courbe à peu près analogue : 5 % pour roo mariages en r887, 8 %
en 1908, 1 1 à r 2 % après la guerre 47 • On ne prétend pas tirer de
conclusions de ce parallélisme, bien entendu.
Dans ce pays où presque toutes les jeunes filles travaillent hors de
chez elles jusqu'à leur mariage, souvent auprès des hommes, des
qualités inhabituelles pour l'époque se développèrent chez les jeunes
filles. Elles avaient de l'assurance, de la confiance en elles, elles ne se
regardaient pas comme des oiseaux tombés du nid lorsque la présence
tutélaire d'un homme ne leur était pas assurée. Beaucoup, surtout
parmi celles qui avaient des diplômes, choisissaient délibérément le
célibat. En 1900, la moitié environ des jeunes filles qui faisaient
carrière dans l'enseignement renonçaient, plus ou moins volontairement, au mariage; il en était de même de celles qui faisaient des études
de médecine ou de droit. Ces femmes seules, et aussi les autres, se
groupaient volontiers en clubs et en associations. Il y avait déjà en
1896, 495 associations féminines groupées dans la Fédération des
Clubs 48• Ces associations militaient avec ardeur pour affirmer « l'indépendance " de « la femme " et revendiquaient pour les femmes des
droits égaux à ceux des hommes. Elles prirent une grande part au
mouvement suffragiste qui demandait le droit de vote pour les femmes.
Après le Wyoming, qui l'accorda presque tout de suite après la Guerre
de Sécession, le Colorado l'accepta en 1893, puis l'Utah et l'Idaho
en 1896. La campagne s'accentua entre 1900 et 1910 et 15 États
avaient déjà établi le vote des femmes lorsque, en 1918, fut proposé
Les Femmes de la Société industrielle 355
le 19• amendement à la Constitution qui étendit le vote des femmes à
l'ensemble de la Confédération et fut approuvé en 1920.
Ainsi croissait en Amérique une variété curieuse de la femme européenne, variété plus forte, plus libre, plus vivace. Ce n'étaient pas
encore des femmes autoritaires, mais déjà elles n'avaient plus ce qu'on
appelait poliment en Europe « la timidité de leur sexe ». En réalité,
elles prenaient goût à l'indépendance, elles apprenaient à se conduire
seules, à sc suffire à elles-mêmes, elles y mettaient même un point
d'honneur. Pour la première fois, on entrevoyait, au bout de cette
évolution, une société où les femmes n'auraient plus besoin des
hommes. On n'en était pas encore là et quelques obstacles pouvaient
surgir sur cette route. Mais c'était une orientation nouvelle, une des
plus neuves peut-être parmi toutes les idées étranges qui nous venaient
de cc Nouveau Monde.
On ne prenait pas trop garde en Europe à l'importance de cc changement et même, à vrai dire, on ne le percevait pas. La littérature
européenne ne connaissait pas les ouvrières d'Amérique, ni ses légions
d'institutrices, de secrétaires ct d'infirmières. Elle ne daignait apercevoir que les originalités de quelques filles de milliardaires qui étaient
regardées comme des particularités excentriques ct amusantes de
jeunes personnes que leur dot autorisait à tout sc permettre. Les gens
du monde n'étaient pas mieux renseignés. L'Américaine était essentiellement pour eux une « héritière ». On la traitait comme telle,
c'est-à-dire avec une extraordinaire muflerie. Lorsque Boni de Castellane épousa la fille de Gould, roi des chemins de fer, on vint regarder ce jeune coffre-fort comme on aurait regardé la reine Pomaré.
On racontait que son père s'était battu en duel en lançant une locomotive contre celle de son adversaire : on s'attendait à ce qu'elle
fît des choses analogues. Son mari poussa loin l'indélicatesse et une
impertinence qu'il jugeait très élégante. Sa jeune femme se conduisit
en vraie jeune fille américaine : elle fut longtemps patiente, puis un
jour fit jeter sur le trottoir la valise de son mari, qui contenait sa fortune personnelle consistant en lingerie et en cravates, et elle ne
voulut plus jamais le revoir. Personne en Europe ne comprit la
signification de ce geste qu'on aurait dû méditer.
C'est par d'autres voies que se faisait l'américanisation de la femme
européenne. Elle commençait comme on a pu le voir. Mais l'imitation n'y était pour rien. C'était seulement la civilisation industrielle,
qui, plus lentement, par des voies douces, insinuantes, continuelles,
commençait à produire de ce côté de l'Atlantique quelques fruits
analogues à ceux qu'elle produisait de l'autre côté.
XIX
Les Femmes du Vingtième siècle
Tant de choses ont changé au xxe siècle, du moins en apparence,
dans la vie des femmes qu'il faudrait un livre et non pas un chapitre
pour rendre compte de ce qui semble, à tant d'égards, une révolution.
Mais, beaucoup de lecteurs connaissant déjà cette histoire qui est
leur propre histoire, il est possible peut-être de dégager, sans trop
s'encombrer de documentation, les grandes lignes de ce parcours
aussi spectaculaire que décevant.
LES FEMMES DE " L'ENTRE-DEUX-GUERRES ,,
La guerre de 1914 parait séparer deux univers différents : et elle
les sépare en effet. Ce n'est pas un jeu d'optique qui nous trompe.
Mais prenons garde, toutefois, qu'une bonne partie des nouveautés
qu'on attribue à la guerre avaient fait leur apparition avant la guerre,
que les inventions qui allaient changer la vie, les monstres qui allaient
l'occuper, étaient des inventions et des monstres de l'avant-guerre
et que la guerre de 1914 fut, en somme, essentiellement, un accélérateur de l'histoire.
LA MOBILISATION DES FEMMES
Lorsque le décret de mobilisation eut fait disparaltre comme dans
une trappe tous les mâles adultes qu'on pouvait rencontrer de la Bretagne à l'Oural, les femmes se trouvèrent soudain dans une situation
que l'histoire leur offrait pour la première fois. Dans le désert ainsi
créé, ces impotentes se trouvèrent brusquement en face des tâches des
hommes, des instruments des hommes, des fauteuils vides laissés par
les hommes : comme des enfants dans l'appartement des parents. Ce
coup de théâtre arrivait au moment de la moisson. Le premier geste de
Histoire des Femmes
tous les ministres de l'Intérieur d'Europe fut de faire une proclamation pour inviter les femmes à aller faucher les blés. Nous avons déjà vu
que ce n'était pas une besogne inconnue pour un bon nombre d'entre
elles. Ce fut le cas, du jour au lendemain, pour d'autres charges. Pour
les unes, l'habitude jouait, pour d'autres on innovait. Institutrices,
beaucoup de femmes l'étaient déjà, infirmières, elles furent légion,
dactylos, comptables, secrétaires, elles furent brillantes, c'était seulement une extension du marché. On fut plus étonné d'avoir à en faire
des conductrices de tramways, des manutentionnaires, ou à les ren~
voyer dans les mines dont elles avaient jadis poussé les wagonnets.
Mais la stabilisation du front fit apparaître bien d'autres nécessités.
Il fallut s'habituer à l'idée que les femmes devaient remplacer les
hommes dans la plupart des métiers et notamment dans cette industrie
de l'armement indispensable à la guerre. D'un bout à l'autre de l'Europe, elles eurent donc à tourner des obus et à charger des grenades,
à couler l'acier, à fabriquer des explosifs, à calibrer, à mettre en
caisse, enfin elles furent cette armée de l'intérieur qui ravitaillait
inlassablement en matériel l'insatiable a rmée du front. Elles durent
aussi assurer le maintien de la vie quotidienne et pour cela envahir
toutes les autres professions. On en vit en Allemagne dans l'industrie du
verre et de la porcelaine, dans les mines, dans le bâtiment. En Angleterre, elles remplaçaient les agents de police, assuraient les liaisons,
administraient, et même, vêtues de l'uniforme kaki, géraient les services de l'arrière. Il était plus significatif encore de les voir occuper ces
postes de direction de la vie professionnelle qui exigeaient une formation de spécialiste. Elles devenaient chimistes, ingénieurs, médecinsmajors, chefs de service, secrétaires de mairie, mairesses ou femmesbourgmestres. La Russie nommait des femmes professeurs d'Université, d'autres architectes. L'Allemagne envoyait les femmes de son aristocratie diriger la reconstruction de la Prusse orientale. L'Angleterre
avait des usines dans lesquelles tout le personnel était féminin y compris la directrice elle-même, elle les mettait à la tête de départements
administratifs et, bien que les femmes ne fussent ni électrices ni éligibles, on voyait une femme, Miss Stevenson, siéger parmi les ministres
avec le titre de sous-secrétaire d'État 1•
Cette prodigieuse promotion des femmes se faisait sans contrôle,
sans plan, c'était de la génération spontanée. On ne trouve presque
pas de chiffres pour cette période. Or, cette entrée massive des femmes
dans la vie nationale ne fut accompagnée nulle part des signes ni
même de la revendication de l'affranchissement. Les gouvernements
avaient bien pris des mesures provisoires pour permettre aux femmes de
gérer les biens des mineurs, de recevoir des délégations de solde, ou
d'accomplir un certain nombre d'actes judiciaires sans l'autorisation
de leur mari. Mais cela n'intéressait personne. Les femmes n'avaient
Les Femmes du Vingtième siècle 359
nullement conscience d'entrer dans une condition nouvelle en assurant la relève des hommes. Et peut-être n'en avaient-elles pas
conscience parce qu'en fait, elles ne faisaient rien d'essentiellement
nouveau. Ce rôle d'auxiliaire, elles l'avaient toujours tenu dans les
moments graves. Elles ne faisaient pas autre chose, dans des proportions beaucoup plus vastes, que les femmes des villes assiégées qui,
autrefois, portaient des gabions sur le rempart et mettaient des fagots
sous les cuves de poix. Elles paraissaient dans leur rôle naturel d'aides
et même de subordonnées. Et elles voyaient sans amertume la presse
faire l'éloge du « guerrier ))' tout sacrifier au « poilu )), et, en somme,
par cette terminologie, leur signifier très clairement que l'époque était
celle de la suprématie de l'homme et des hiérarchies naturelles. Cc
changement matériel capital dans la condition des femmes ne fut
donc pas senti au moment où il avait lieu. On ne vit pas les femmes
sortir de la guerre, arrogantes et casquées, disant aux hommes
« Et maintenant? >>
Des changements moraux insensibles, moins connus, difficiles à
saisir, furent peut-être plus graves. La guerre, par ses migration(dc
population, par ses changements complets d'habitudes, par l'ébranlement nerveux qu'elle provoque et qu'elle entretient en permanence,
est, par elle-même, un facteur de déséquilibre et de trouble. En 1914,
la raréfaction soudaine des mâles était un phénomène sans précédent.
Cette nouveauté dangereuse se combina avec les fonctions nouvelles dévolues aux femmes qui les mettaient en contact continuel
avec les hommes : la règle sociale de la séparation des sexes, sous
l'empire de laquelle on vivait encore en 1913, fut abolie en fait.
Des circonstances particulières ajoutaient un élément d'excitation,
parfois inconscient, mais qui entretenait cette mousse qui montait
à la tête : toutes les formes du dévouement féminin, la Croix-Rouge,
les marraines de guerre, la joie des permissions, les camps de rassemblement à l'arrière du front, les unités au repos. Un médecin signalait
dans les villes situées dans la zone d'opérations « je ne sais quelles
toxines aphrodisiaques qui troublent les femmes et les embrasent
d'ardeurs exaspérées » ct il rappelait l'émeute des femmes de Reims
qui ne voulaient pas qu'on leur enlevât une division cantonnée dans
la ville 2• D'autres villes aimaient beaucoup les Anglais. Et ce fut bien
autre chose quand les Américains arrivèrent en France. On apprit
que ces grands transferts d'hommes qui laissent seules des milliers
de femelles tout en débarquant à proximité d'elles des cargaisons de
mâles frais, ne sc font pas sans dégâts.
Histoire des Femmes
LA (( GARÇONNE )) D'APRÈS-GUERRE
La démobilisation des femmes fut aussi spontanée et mystérieuse
que l'avait été leur mobilisation. Les femmes avaient pris leur place
dans le rang sans tapage : elles rentrèrent aussi tranquillement à la
maison. On n'a même pas de chiffres. Et les comparaisons qu'on peut
faire sont déconcertantes. Il y avait en France 6 328 ooo femmes
qui travaillaient en 1900 : on en trouve 8 393 ooo en 1921 3 • C'est
une augmentation notable, mais ce n'est pas l'invasion massive à
laquelle on pouvait s'attendre. La situation de beaucoup de femmes
est pourtant dramatique dans toute l'Europe. La mort de nombreux
jeunes hommes les a privées de leur avenir normal. En France seulement, le recensement de 1921 indique qu'il y a 2 millions de femmes
en surplus, alors qu'en 1911, le nombre des femmes ne dépassait
que de 700 ooo celui des hommes. Ces chiffres parlent peu. Mais
voici ce que cela voulait dire. Dans certains villages de Bretagne ou
du Centre dont les garçons avaient servi dans l'infanterie, il y avait
parfois 50 filles pour 8 ou 10 garçons survivants. Or, on se déplace
encore peu dans les campagnes à cette époque. Aller à la ville est pour
une fille une aventure et presque un programme de perdition. Ces
« veuves blanches " que la vie rejetait sans leur laisser même les droits
et les souvenirs des veuves n'encombrèrent pas trop longtemps les
consciences. On les classa avec les << veuves de guerre JJ sous le nom
de " femmes seules " parmi les profits et pertes de la guerre, avec les
mutilés, les orphelins, les gazés, déchets de la grande fusion des temps
nouveaux, dont on parlait beaucoup mais dont on ne s'occupait guère.
L'indifférence fut décente, sans rien d'excessif et il y eut même
des preuves de bonne volonté. L'Allemagne devenue une démocratie
s'empressa d'accorder le droit de vote aux femmes, la Pologne devenue
une nation en fit autant. L'Angleterre avait cédé devant ses suffragettes, imitée bientôt par le Danemark et la Norvège. Les États-Unis
suivirent cet exemple peu après en 1920. En France, la Chambre des
Députés accorda le droit de vote aux femmes en 1919, mais le projet
de loi fut repoussé par le Sénat. A la vérité, l'opinion n'était pas passionnée par cette requête.
Ce que les femmes avaient gagné pendant les quatre années de la
guerre était beaucoup plus important que le droit de vote, mais on
ne s'en aperçut pas tout de suite. C'était tout ce qui était passé dans les
mœurs, toutes ces nouveautés auxquelles on ne faisait plus attention :
s_ue la bourgeoisie, toujours maîtresse de l'opinion moyenne, ait
renoncé à un grand nombre de ses préjugés, qu'elle ait admis que
les femmes aient une liberté de mouvement presque totale, qu'elles
us Femmes du Vingtième siècle g6r
puissent sortir seules et vivre seules, qu'elles puissent être les collègues
des hommes dans des bureaux ou des travaux mixtes, qu'il n'y ait
rien d'étonnant à ce qu'elles gagnent leur vie, enfin que la totalité
des professions, y compris les plus techniques, leur ait été désormais
ouverte et que leur désir d'y faire carrière ne soit plus regardé comme
une prétention excentrique et presque scandaleuse. En somme, la
nouveauté capitale que la guerre de 1914 introduisit dans l'histoire
des femmes, ce ne fut pas, comme on l'a cru, la relève des hommes par
les femmes, ce fut la conquête, bien autrement importante par ses
conséquences, de la liberté totale de circulation et de communication
avec les hommes, l'apparition, pour la première fois dans l'histoire de
l'Europe, d'une société mixte dans laquelle les femmes coudoyaient
librement les hommes, sans précautions, sans chaperons, vertugadins,
cris d'effroi et joues empourprées. Cet écroulement total, définitif,
de la vieille barrière catholique et romaine qui séparait les sexes,
barrière que certaines époques avaient été jadis tout près de faire
craquer, mais qui finalement s'était reconstituée toujours comme une
haie vivace, ce fut cela la nouveauté décisive, irréparable, le commencement d'une ère nouvelle dans la vie des femelles de race blanche.
La femme moderne allait sortir de cette nouvelle vision de la femme
qui mettait fin à la séparation des sexes et à la sujétion féminine beaucoup
plus efficacement que n'importe quel texte de loi.
On ne s'aperçut pas tout de suite de l'étendue de cette révolution.
Elle fut même pendant assez longtemps presque invisible. Le Conseil
National des Femmes françaises, qui s'obstinait à exiger le bulletin de
vote, ne voyait pas qu'une victoire bien plus grande, mais silencieuse,
venait d'être obtenue, non pas dans le petit coin d'Europe où il s'agitait, mais dans le monde entier, lorsque tous les gouvernements
modifièrent l'orientation des études secondaires féminines pour que
les jeunes filles puissent accéder aux études supérieures, lorsqu'ils
leur ouvrirent largement l'accès à tous les concours, lorsqu'ils les
acceptèrent sans discrimination dans les administrations centrales
des Ministères. Les femmes entraient ainsi insensiblement et par la
nature des choses dans le tissu même de la vic moderne. Elles avaient,
comme disent les familles, « le pied à l'étrier ''·
En revanche, l'égout secret dont on devinait la présence sous l'apparente solidité des nations en armes, qu'on reconnaissait aux bouffées
qu'on percevait par moments, déboucha soudain en plein air dès le
lendemain de l'armistice. Tout arriva à la fois : le jazz, les nègres, les
partouzes, les cheveux courts, les robes courtes, les bas de soie, les
cocktails, les cigarettes, le flirt, le dancing, et en même temps l'opium,
le cubisme, le dadaïsme, l'homosexualité, la garçonne, la femme fatale,
signes qui scintillaient et se remplaçaient dans la nuit comme sur les
enseignes lumineuses de Montmartre et que les moralistes mettaient
Histoire des Femmes
tous sur le même plan. Les métaphysiciens voyaient là un rut immense
de la nature pressée de réparer ses pertes, les psychologues y reconnaissaient des instincts comprimés par la discipline et par l'angoisse
et qui se libèrent tout d'un coup. D'autres accusaient les nouveaux
riches, aussi nombreux en effet qu'au temps du Directoire et ils leur
faisaient l'honneur de cette sarabande folle, de ces orgies au goût un
peu barbare, explication qui paraît être un hommage excessif à leur
imagination. A la vérité, il y avait de tout dans cette fièvre : de la
délivrance, o'cst certain, et cette folie de vivre qui suit toujours les
catastrophes, ct aussi des résurgences d'une nocivité inégale, bruyantes
mais reconnaissables (le flirt, les cocktails, l'homosexualité et même
les vamps de cinéma), des curiosités qui n'étaient pas nouvelles non
plus (le cubisme, le dadaïsme, l'avant-garde), les explorations intellectuelles par lesquelles les gens intelligents remplacent la pensée, exercice qui fatigue. Il y avait aussi dans ce carnaval un bon nombre de
jongleries qui n'intéressaient que le Tout-Paris et les étoiles filantes
de la société cosmopolite, portion intéressante de l'espèce féminine,
mais peu représentative. En somme, l'après-guerre, c'est d'abord des
gens du monde qui font la fête.
Le poison se répandit pourtant et c'est cette contagion qui appartient à l'histoire des femmes. Il n'est pas facile de circonscrire cette
poussée de • libération sexuelle » qui suivit la guerre. Les moralistes
l'ont probablement exagérée, mais on a peu de documents pour rectifier leur jugement. Géographiquement, les pays les plus atteints sont
l'Allemagne ct la France, et, dans ces deux pays, les très grandes villes
ct les ports sont plus atteints que les villes moyennes et la campagne.
C'est à Berlin qu'on rencontre les images les plus provocantes de la
liberté sexuelle totale, les femmes à cravache pour masochistes, les
jeunes gens qui se prostituent; et c'est à Paris qu'on trouve les« boîtes
de nuit • célèbres de Montmartre et de Montparnasse. Pour les autres
adresses, voir Paul Morand, Ouvert la Nuit et Fermé la Nuit. Socialement, c'est la bourgeoisie riche, bien entendu, qui fournit les plus beaux
spécimens de « l'immoralité de l'après-guerre >> . Mais il est toujours
difficile de dire jusqu'où se répand la nappe de convoitise que l'exemple
des riches crée. Un roman décrivit ces expériences nouvelles : c'est
La Garyonne de Victor Margueritte, qui fit scandale. Or, l'héroïne,
fille d'un de ces industriels qui avaient été des « profiteurs de guerre >>,
appartient au milieu des nouveaux riches et c'est essentiellement ce
milieu que le romancier dépeint. Le succès du roman, dont on vendit
en un an près de 200 ooo exemplaires, ne prouve pas que 200 ooo
femmes se reconnurent dans ce portrait : c'est le scandale qui avait
fait le succès, les sanctions sottement prises contre l'auteur, les discussions, etc.
L'implantation des dancings et du jazz nègre fut plus lente qu'on
Les Femmes du Vingtième siècle
ne Je croit. Elle fut presque nulle dans la province qui sc contenta
pendant fort longtemps d'honnêtes bals à clarinettes. L'amour libre
resta une exception et la petite bourgeoisie le condamna avec obstination. Les jeunes officiers d'aviation eurent assurément des maîtresses : on peut se demander si c'était vraiment une innovation. Les
éléments de documentation qu'on peut se procurer sont peu explicites, mais semblent autoriser la même impression. Le chiffre des
conceptions prénuptiales ou celui des avortements, dans la mesure
où ils peuvent être fixés, ne présentent pas une hausse anormale,
et même, vérité peu connue, ils sont inférieurs à certains de ceux qu'on
a pu citer dans Je milieu rural pendant Je chaste xiX• siècle. Les
hommes qui ont passé leur jeunesse en province pendant ces fatales
années n'ont pas gardé le souvenir d'une période de stupre inoui. C'est
probablement l'extension de l'enseignement primaire et du conformisme qu'il entra!nait qui explique ce recul, à première vue, singulier.
En revanche, il faut avoir le courage de dire que l'extension de l'instruction secondaire parmi les filles fut un des véhicules de l'immoralité :
c'est dans les rangs des lycéennes, des élèves de l'enseignement technique et des écoles normales de jeunes filles que les garçons trouvaient
facilement des âmes complaisantes disposées par leurs lectures à faire
avec eux quelques expériences. C'est par là que le nouveau mal du
siècle se répandit dans la petite bourgeoisie que son ignorance et ses
préjugés avaient protégée jusqu'alors.
Cette infiltration devait être plus durable et sournoise qu'on ne
croit. Quelques années plus tard, un fait divers célèbre devait montrer un produit typique de cette infiltration dans la petite bourgeoisie :
ce fut cette Violette Nozières, lycéenne de Fénelon, fille de petits
employés, qui donna du poison à ses parents pour être libre de « vivre
sa vie ». Or, il y eut, pendant les années qui séparent La Garçonne
de Violette Nozièrcs, des arrière-salles de café, discrètes et sombres,
qui abritaient des couples adolescents dont les filles aux cheveux très
courts étaient habillées en garçons, se prostituaient à l'occasion, et
qui, avec vingt ans d'avance, avaient inventé très exactement ce
style • Saint-Germain-des-Prés » dont on fut si étonné en 1 945· Par
des canaux invisibles et dont la description sociologique est encore
à faire, la petite bourgeoisie avait donc été touchée, au moins dans
certaines de ses parties, plus profondément que son caractère et son
moralisme foncier ne permettaient de le supposer.
Mais ce qui bouleversait bien plus que la dépravation, c'étaient les
changements physiques que les femmes adoptaient et qui semblaient
annoncer un siècle nouveau et une humanité différente. Les robes
courtes, les cheveux courts, la cigarette, le maillot de bain qui moulait
Je corps étaient cités comme les marques les plus agressives d'un exhibitionnisme scandaleux. Ce style effronté se manifestait encore par
Histoire des Femmes
bien d'autres détails déconcertants qu'on remarquait moins, mais qui
tous affirmaient l'autorité des femmes : une poignée de mains hardie
et ferme, un regard direct et même brutal, qui jaugeait, la parole
brève, la camaraderie avec les hommes, et même la disparition de
ces signes encombrants mais rassurants de la féminité, les crises de
nerfS, les évanouissements, les larmes, les bouderies sans cause. Le
corps des femmes semblait même avoir subi une métamorphose. Les
hanches étaient devenues étroites, les jambes s'étaient allongées, les
épaules étaient carrées, les seins se faisaient oublier, la peau avait
bruni : les jeunes femmes ressemblaient à des garçons sportifS comme
si elles avaient voulu prendre la carrure des hommes en même temps
qu'elles parlaient leur langage. Il est inutile de dire que ces changements consternaient. La femme, telle qu'on l'avait connue ou du
moins telle qu'on croyait la connaître, semblait en voie de disparition
et l'on voyait, sous le même nom de femme, un être nouveau, aussi
étrange par son pelage que par ses mœurs, prendre place à la droite
de l'homme.
Ces prodiges n'étaient rien d'autre, on ne s'en aperçut que beaucoup plus tard, que les conséquences de la liberté de circulation des
femmes et de l'instauration de cette société mixte qui remplaçait la
société de la séparation des sexes. Ce que les femmes répudiaient,
sans en avoir conscience, instinctivement, c'était la définition ancienne
de la femme. Fait capital, monstrueux, révolution sans précédent,
elles s'interrogeaient sur le signe même de la féminité, le tabou auquel
depuis le commencement des siècles on reconnaissait les femmes
d'Occident : elles portaient une main sacrilège sur la robe, palladium
de la femme, symbole de sa faiblesse, gage de son inviolabilité. Elles
considéraient la robe, elles la reniflaient, la raccourcissaient, la
dénaturaient. Elles n'osaient pas le dire, elles n'osaient pas le faire,
mais elles voulaient se débarrasser de la robe. On s'hypnotisait sur la
cigarette, les cocktails, l'automobile, qui n'étaient que des attributs,
des clips qu'on essayait sur la nouvelle présentation de la femme.
En fait, avec la robe, c'était la « faible femme » que l'on répudiait,
la femme craintive, effarouchée, peureusement réfugiée dans le
compartiment des << dames seules », l'image hypocrite et rassurante
que le xrx• siècle nous avait léguée.
C'était une ère nouvelle, en effet, dans l'histoire des femmes. Mais
non pas au sens que donnaient à ce mot les moralistes. L'amour libre,
le jazz, les amants nègres, Dada, les partouzes n'étaient que des
épisodes de la vie mondaine; ces épisodes n'avaient marqué profondément aucune nation, ils étaient destinés à être oubliés plus ou
moins vite, ils faisaient partie d'un décor qui fut très vite désuet. Mais
la transformation de la femme fut durable parce qu'elle correspondait
à un affranchissement que la mobilisation des hommes avait rendu
Les Femmes du Vingtième siècle g6s
inévitable et auquel les progrès du machinisme offraient désormais
un avenir. Il restait maintenant aux femmes à réconcilier avec la
féminité ce jeune animal décidé qu'elles avaient voulu être: car enfin,
avec tout cela, elles continuaient à faire des enfants.
LA CRISE ET LE REFLUX
La crise américaine de 1929 fut le signal de la fin du carnaval.
Les nègres et le cubisme tournoyèrent un instant, puis disparurent
dans une sorte de gouffre. L'exhibition de Joséphine Baker dans la
Revue Negre fut le dernier sursaut. Tous les décors de l'après-guerre
furent démontés toul d'un coup, comme ceux d'un cirque qui déménage avant le jour. Les robes et les cheveux s'allongèrent, les seins
et les hanches reparurent, on ferma les boîtes de Montparnasse, le
surréalisme et l'avant-garde, empaquetés dans la naphtaline, furent
envoyés au magasin d'habillement. Puis les femmes firent leurs
comptes. Elles trouvèrent l'amour libre décevant : il donnait le
droit de les « plaquer », c'était le principal résultat. Le roman de
Lawrence, L'Amant de lady Chatterley, ne les avait pas convaincues :
c'était une idée d'homme. C'était d'ailleurs ce qu'elles trouvaient
partout, des idées d'hommes qui ne leur « allaient» pas. Elles battirent
en retraite vers la presse du cœur, à travers les paysages vallonnés
des romans anglais. Rosamond Lehmann, Katherine Mansfield,
Mary Webb, Margaret Kennedy leur préparèrent une pharmacopée
reposante à base de simples et discrètement vitaminée : un peu de
larmes, du bonheur, de la mélancolie, pas trop de résistance et un
excipient composé de cottages et de pelouses bien entretenues. L'héroïne de Poussiere, voilà comment il fallait être : un harmonieux équilibre entre la santé morale et le droit de prendre un amant. Des milliers d'étudiantes en Angleterre, aux États-Unis, en France, se déclarèrent enchantées de ce programme, dans lequel le clergé reconnut
avec satisfaction un retour à la monogamie. L'excursion dangereuse
était terminée.
Le bilan était, en apparence, triomphal. Dans tous les pays d'Occident les femmes barbotaient à l'envi dans l'assiette au beurre des
plaisirs. Elles étaient libres, elles avaient le cinéma, les «petites robes »
étaient pour rien et la charcuterie était accessible à tous. La « civilisation industrielle » paraissait avoir largement répandu le progrès,
la liberté, la prospérité. Les femmes semblaient être les principales
bénéficiaires de cette marche joyeuse vers l'avenir. L'américanisation
de l'Occident était, en apparence, un succès et, tout particulièrement,
l'américanisation des femmes qui leur permettait de toucher à tous les
plats.
g66 Histoire des Femmes
Cet optimisme était amplement justifié si l'on comparait le sort des
femmes dans les pays« occidentaux» au sort des femmes qui vivaient
sous le régime soviétique ou dans les pays sous-développés. Il l'était
un peu moins, mais il l'était encore si cette comparaison s'appliquait
au changement qui s'était produit en cinquante ans dans les pays
occidentaux eux-mêmes. La crise de 1929 avait montré que des
épidémies de misère pouvaient se répandre tout d'un coup dans
ces zones apparemment si prospères. Les femmes en subissaient les
conséquences aussi durement qu'autrefois. Le chômage endémique
qui suivit la crise atteignit les femmes autant que les hommes. Cela
prouvait seulement que les femmes n'avaient pas de situation privilégiée dans la civilisation industrielle. La protection que leur assurait
de timides lois d'assistance était illusoire. En réalité, elles payaient
leur liberté en courant les mêmes risques sociaux ct économiques
que les hommes. Ce n'était pas là une novation, mais cette constatation rappelait que la société industrielle est, par nature, indifférente
et aveugle. Néanmoins, il était certain que, parmi les paysans, dans
le peuple, et même dans la petite bourgeoisie, les femmes avaient infiniment plus de bien-être dans cette société américanisée qu'au début
de la Troisième République.
Ce n'était pas non plus parce que les femmes travaillaient que ce
bilan risquait de dissimuler des éléments négatifs. Le nombre des
femmes qui travaillaient n'avait pas sensiblement augmenté par rapport au siècle précédent et cette augmentation semble surtout traduire
l'entrée des femmes de la bourgeoisie dans la vie professionnelle. Le
travail en usine était devenu beaucoup moins pénible, il était réglementé, la durée du travail était limitée. Les filles ne voulaient plus
être employées comme domestiques. L'appauvrissement de la bourgeoisie n'est pas la seule explication de ce changement : il est clair
qu'il est aussi le résultat d'un choix. Le secteur tertiaire est en plein
développement ct il offre une grande variété de débouchés. Les
emplois de fonctionnaires proposés aux femmes sont de plus en plus
nombreux. Enfin les préjugés qui se sont maintenus si longtemps
dans les professions libérales, cèdent peu à peu : il n'est plus question
de juger scandaleux qu'une femme prétende être avocate ou médecin.
La bourgeoisie, ayant accepté les conditions de la société mixte,
n'élève plus d'objections : l'activité professionnelle est regardée comme
une des destinées qu'une femme peut choisir. Elle est une garantie
d'indépendance. Dans beaucoup de familles bourgeoises, elle remplace la dot, dont les dévaluations et les incertitudes économiques
ont démontré la fragilité. Elle est si bien entrée dans les mœurs que
le nombre des filles qui font des études secondaires atteint près de
6o% du nombre des garçons. Les féministes disent volontiers que cette
situation nouvelle est une « conquête>> des femmes. En tout cas, c'est
Les Femmes du Vingtième siècle
un fait largement admis par l'opinion et qui entraîne peu de récriminations.
Les aspects négatifs du bilan sont plus subtils et l'opinion n'en a
guère conscience. II faut une certaine attention pour percevoir qu'en
bien des cas, certaines « conquêtes " de la femme sont illusoires. Les
emplois qu'elles peuvent occuper sont un premier sujet de déception.
Elles ne sont plus réduites aux fonctions de secrétariat comme en 1913,
mais leur pouvoir n'en est pas moins subalterne dans tous les domaines.
Elles ne sont pour l'instant ni chefs d'entreprise ni chargées officiellement d'importantes responsabilités. Les exceptions qu'on peut
rencontrer sont inquiétantes ou mettent en relief l'impuissance de
l'immense majorité. Des succès en parfumerie sont aussi particuliers
que des succès au théâtre ou au cinéma. Mme Hanau, qui eut son heure
de célébrité un peu avant l'affaire Stavisky, fait penser à Thérèse
Humbert: ce n'est qu'un destin d'aventurière. En revanche, l'influence
personnelle que les femmes exerçaient autrefois est paralysée par les
mécanismes du monde moderne. Les grandes places se donnent en
conseil, les décisions sont examinées par des commissions ou des syndicats. Enfin l'arbitraire, instrument du pouvoir des femmes, s'exerce
par des canalisations qu'elles ne commandent pas : même dans les
affaires privées, les favoris ne sont plus choisis par caprice. Les femmes
ont donc échangé l'immense pouvoir dévolu à quelques-unes contre
une monnaie de maigres possibilités réparties sur une multitude. Le
pouvoir social des femmes a disparu. Malgré leurs grades et leurs
titres, elles ne sont plus que les femmes de ménage de la société
moderne : vouées au classement, à la paperasse, à la préparation,
jamais maîtresses.
La déchéance du pouvoir des femmes se manifeste à cette époque
par l'effritement de l'influence des femmes du monde. II y avait
toujours des salons. C'était une tradition. II y avait toujours des
femmes intelligentes, curieuses, fines, promptes à s'enthousiasmer
et à aider tous ceux qui semblaient avoir du talent ou simplement
de l'originalité, et peut-être ces femmes étaient-elles plus nombreuses,
plus alertes que cinquante ans plus tôt. Cette société cosmopolite
qu'on avait vu s'affirmer et s'imposer après 1900 prenait brillamment
la relève du faubourg Saint-Germain. Elle était spirituelle, hardie,
un peu folle, rappelant par certains traits le xvm• siècle. L'écueil
était le snobisme. Mais cette légère mousse de bêtise était, en somme,
plus supportable que la sottise granitique des ducs. II est difficile
d'assurer que ces femmes charmantes et agitées n'eurent pas d'influence. Elles protégeaient, elles suggéraient, elles imposaient parfois
- ou plutôt leur caprice en imposait. Mais comme cc pouvoir était
précaire et limité! En politique, celles qu'on appelait les « précieuses
de Genève ,, papotant autour de la Société des Nations, ne furent que
g68 Histoire des Femmes
des mouches du coche. En littérature, elles furent plus heureuses :
c'était le petit canton dans lequel elles pouvaient encore quelque
chose. Elles favorisèrent une littérature précieuse, ingénieuse, fragile,
qui fit quelque temps illusion. Ce fut leur dernier feu. Et encore qui
pourrait dire ce que représentait cette poussée initiale qu'elles donnaient, dans la balistique composite de la presse, de la publicité, des
intérêts des marchands de tableaux, des spéculations des éditeurs?
Qui arrivait par les femmes à une époque où toute réputation exigeait
un lancement, c'est-à-dire une opération combinée dans laquelle il
fallait engager de l'artillerie? N'était-il pas plus efficace d'être soutenu
par certaines salles de rédaction ou par la clientèle des partis?
LES {( CONQ.UÊTES n DES FEMMES
En revanche, un secret malaise commençait à être perceptible.
Ces « conquêtes , de la femme, dont les journaux étaient si fiers,
n'étaient pas ratifiées aussi unanimement qu'on peut le croire en
lisant la presse de ce temps. Les statistiques du B.l. T. (Bureau International du Travail) prouvent en particulier que le travail des femmes
n'était pas admis partout avec un égal enthousiasme. On constate
qu'il s'était implanté surtout dans les pays qui avaient été accoutumés
au travail des femmes par les nécessités de la guerre, mais qu'il était
adopté beaucoup plus lentement par les autres pays. Les femmes
représentaient près de 40 % de la population active en France, près
de g6 %en Allemagne. Ce pourcentage tombait à 29 %en Angleterre,
à 28 % en Italie, pays latin, à 25 % en Belgique, pays occupé pendant
les hostilités : on n'osait pas donner de chiffres pour l'Espagne. Aux
États-Unis, contrairement à tout ce qu'on imaginait en Europe, les
femmes ne représentaient en 1926 que 20 %de la population active *.
Ces disparates expliquent peut-être les appréciations peu favorables
au travail des femmes qu'on rencontrait quelquefois et qu'on attribuait généralement à une mentalité« réactionnaire"· Ce courant d'opinion, qui reprenait les thèses de Proud'hon et de Michelet, est difficile à mesurer. Il dut être assez important, toutefois, puisque les pays
à direction autoritaire, l'Allemagne, l'Italie, ou les pays traditionnalistes, l'Espagne, Je Portugal, firent de l'image de la « femme au
foyer , un de leurs thèmes de propagande. Et quelques années plus
tard, c'est encore à cette image traditionnelle que devait se référer
la politique « familiale , du maréchal Pétain.
* L'Organisation Internationale du Travail el le travail des femmes, brochure, Genève,
1926, p. 6. Voici les chiffres donnés (il s'agit de la proportion des femmes dans la
population active en rg26) : Allemagne: 35,8 %; Belgique: 25 %; U.S.~.: 20,5 %; France : 39,6%; Grande-Bretagne (Angleterre et Galles) : 29,4%; Itahe : 28,6%;
Suède ; 29,8%; Suisse : 33,9%; Tchécoslovaquie : 30,2 %-
us Femmes du Vingtième siècle 369
Il est difficile de savoir ce qu'en pensaient les femmes. Nous ne
connaissons pas d'enquête qui puisse guider notre opinion sur ce
point. Il est certain que les médecins, aussi bien que les spécialistes
du B.I.T. exprimaient des réserves. Une brochure du B.I.T. en 1926
constate que la mortalité est plus élevée chez les ouvrières que chez
les autres femmes, qu'elles sont plus souvent malades, que leur fécondité est diminuée, que les avortements, les enfants morts-nés ou débiles
sont plus fréquents chez elles que dans les autres milieux •. L'Union
Textile en Allemagne, dont les deux tiers des adhérents sont des
femmes, trouve sur 1 1 1 o grossesses venues à terme 309 accouchements
normaux contre 8or accouchements pathologiques représentant
72 % des cas observés 5• Malgré cette situation, les associations féministes repoussaient les mesures de protection spéciales qu'on proposait pour les ouvrières, pour faire respecter le principe de l' égalité
dans les conditions de travail et le salaire. Même lorsqu'il ne s'agissait pas du travail en usine, un certain nombre de femmes blâmaient
les occupations qui leur paraissaient une désertion des tâches naturelles de la femme. Quelques-unes avaient une large audience :c'était
le cas en France de Rachilde, de Colette Yver. D'autres avaient une
autorité qu'elles avaient gagnée dans les mouvements féministes. Le
livre de Gina Lombroso, L'Ame de la femme, publié en 1937, importante
mise au point des problèmes posés par le féminisme, rappelait les
constantes de la vocation féminine et concluait dans le même sens. Enfin,
comment ne pas mentionner qu'en France, les romans de Delly,
vendus à des centaines de milliers d'exemplaires, répandaient imperturbablement, à la veille de 1940, une image de la jeune fille qui eût
parfaitement convenu à l'année 1912 et qui correspondait, semblait-il,
aux aspirations d'une grande partie de la clientèle provinciale? A
quoi les partisans du féminisme répondaient par des enquêtes-sondages qui prouvaient que la cause principale du travail des femmes
était l'insuffisance des gains du mari : ce qui, en somme, ne constitue
pas une approbation enthousiaste du travail des femmes 6•
Dans une tout autre direction, on pouvait discerner dans l'expansion de la civilisation industrielle non pas un inconvénient, personne
ne le ressentait ainsi, mais plutôt une menace : c'est qu'elle devenait
de plus en plus envahissante, absorbante, presque obsédante, empiétant sur la vie privée et sur la personnalité même, non seulement par
les heures de travail qu'elle imposait et qu'elle retirait ainsi à la vie
familiale, mais encore par une indiscrétion permanente, par une
infiltration continuelle qui ne laissait plus personne être soi-même
ni choisir soi-même, mais qui suggérait continuellement des choix,
des préférences, des manières d'être, insidieuse emprise sur la liberté
la plus intime, dont les femmes étaient les victimes les plus constamment traquées.
370 Histoire des Femmes
LES FEMMES, LE CINÉMA ET LA PUBLICITÉ
Le cinéma, qui avait déjà commencé avant la guerre son éclatante
carrière, avait d'abord présenté de la femme un certain nombre
d'images dramatiques et somptueuses qui étaient sans danger. Les
femmes fatales, belles et perverses, pour lesquelles les hommes se
tuaient, n'étant pas des modèles faciles à imiter, leur influence ne fut
pas grande. Les aventures de Pearl White et de ses émules exaltèrent
la bonne opinion que les femmes avaient d'elles-mêmes sans provoquer
de vocations à l'acrobatie. Les choses changèrent quand le cinéma
s'éloigna de son enfance épique et prétendit offrir un miroir de la
vie. Cette évolution coïncidait avec la multiplication des lieux de
projection, grâce à laquelle le cinéma pénétra dans les localités les
plus reculées. Dès lors, la civilisation industrielle disposa d'un prodigieux instrument de propagande, infiniment plus puissant que les
catalogues des grands magasins. Cet appareil de pénétration qui s'insinuait partout, qui s'adressait à la curiosité, à l'intérêt dramatique,
au sentiment, autour duquel on s'empressait, était d'autant plus efficace qu'il était universel : il fournissait des modèles de tout, qu'on
imitait sans le savoir. Il montrait les robes, les chapeaux, les coiffures
qu'il fallait avoir, et aussi la figure, le "genre, qu'on pouvait prendre :
toutes les femmes se choisirent secrètement une vedette préférée avec
laquelle elles se trouvaient quelque ressemblance et qu'elles copiaient.
Le cinéma apprenait aussi tous ces secrets dont le maître à danser des
familles riches était autrefois le détenteur : comment marcher, comment sourire, comment entrer dans un restaurant, dans un bal,
comment affronter les difficultés du baise-main et de la consommation
des spaghetti. Le cinéma était plus impératif encore : il vous enseignait quel était l'homme qu'on pouvait aimer, selon quel code il
devait se conduire, quelles règles une femme devait elle-même observer, quel était l'itinéraire touristique de << l'amour ))' ce qui était
permis et ce qui ne l'était pas. Le cinéma exprimait ainsi, sans sc
donner la peine de prêcher, toute une philosophie de la vie : il instituait des << tabous >> - ce qui ne se faisait pas au cinéma ou ce qui
était blâmé au cinéma - et, au contraire, il aiguillait la sympathie
vers des choix ou des personnages-types qu'il savait rendre populaires.
Ainsi la nourriture qu'on recevait était complète : elle satisfaisait
l'information aussi bien que le goût de l'idéal. Les femmes qui absorbaient ces vitamines morales si soigneusement dosées se ressemblaient toutes et elles devaient finalement en présence des mêmes
circonstances avoir toutes des réactions analogues.
Ce qui est étrange, c'est qu'on ait accusé si longtemps le cinéma
d'immoralité. On était en droit de lui faire bien des reproches, mais
Les Femmes du Vingtième siècle 371
ce reproche-là était fort injuste. Le cinéma était, au contraire, imperturbablement moral : il concluait toujours au mariage et ne manquait
jamais de punir par des malheurs exemplaires les femmes qui s'écartaient de cette voie. Mais surtout, le cinéma fut moral indirectement,
par l'énorme courant de conformisme et de bêtise qu'il créa et alimenta. Par les modèles qu'il fournissait, le cinéma propagea en effet
jusque dans les ténèbres les plus méphitiques le système de la dignité
de la femme. Les dames patronnesses gémissaient de ce qui se passait
dans l'obscurité. Elles n'avaient pas tort : le rapport Kinsey devait
le prouver plus tard par des chiffres. Mais, en contrepartie, toutes les
femmes se persuadaient de cette idée, si évidente dans les films, que
le don de leur personne était d'un prix infini. On ne comprendra bien
la portée sociale de cette conviction que si l'on songe que, peu d'années
auparavant, les ftlles de la campagne se conduisaient encore comme
elles le font dans les romans de Zola avec tous les galopins du pays
et qu'on n'est pas bien sûr que la situation ait été sensiblement différente dans les faubourgs industriels. Ces repères sont en dehors de
l'enquête de Kinsey. Ils sont essentiels pourtant pour savoir si le
déchet provoqué par un attendrissement temporaire l'emporte sur
la suffisance durable que les femmes puisaient dans leur glorification.
Cette autosatisfaction nourrie de flatteuses comparaisons eut, certes,
un résultat qu'on pouvait regarder comme dangereux. Toutes les
femmes, se croyant aimables, se laissèrent persuader facilement que
« l'amour " était un événement essentiel, hors duquel la vie n'avait pas
de sens. Beaucoup de jeunes filles qui, avant 1914, auraient regardé
comme tout à fait satisfaisant un honnête mariage « d'inclination , ,
se figuraient en 1925 qu'elles avaient gâché leur vie quand elles
n'avaient pas << rencontré l'amour )). Cette disposition n'était pas
moins dangereuse que l'extinction des lumières du plafond. Elle était
aggravée par la liberté des femmes et leurs possibilités d'indépendance
qui leur faisaient croire qu'elles pouvaient choisir et risquer. Mais le
contrepoison était tout à côté du mal. Cet amour indispensable était
offert à la consommation dans un conditionnement strictement
conventionnel et les femmes ne s'en apercevaient pas. On les habituait à exiger pour le précieux don de leur personne autant de circuits
et de haltes respectueuses qu'en contenait la fameuse « Carte du
Tendre " et, ainsi, les simagrées de la courtoisie, puissant appareil de
freinage, diminuaient notablement l'important pourcentage de chutes
qu'on pouvait attendre de la divinisation unanime de « l'Amour "·
Cette version édulcorée de l'amour aida les femmes à s'avancer
dans la vie avec beaucoup d'assurance. Munies du carnet de tickets
duquel on détachait les plaisirs permis, elles furent désormais en mesure
de discerner le blâmable et de faire ingurgiter à leur partenaire une
nourriture abondante, saine et peu variée. A seize ans, pénétrées de
Histoire des Femmes
leur dignité, elles marchaient toutes comme si elles portaient le saint
sacrement. Le naturel, avec lequel le XIX0 siècle n'avait déjà pas fait
bon ménage, fut décidément banni : on ne le rencontrait que chez des
petites filles élevées dans des pensionnats très sévères ou chez quelques
jeunes femmes trop spirituelles pour ailer au cinéma.
L'influence du cinéma fut d'autant plus complète que les progrès
industriels permettaient aux femmes de se maintenir dans le royaume
d'illusions que le cinéma leur ouvrait. Les femmes eurent à se féliciter
une fois de plus des progrès de l'industrie textile. L'invention de la soie
artificielle leur permit de se prendre pour des princesses. Leur démarche, qui pouvait causer quelque inquiétude, fut aussi élégante que
leurs robes quand apparurent les bas de soie et les chaussures à talons.
L'industrie chimique, à son tour, of!i·ait ses bienfaits : les teintures à
bon marché et le rouge à lèvres, innovation quelque temps scandaleuse,
permirent de ressembler à ces vedettes qui enchaînaient les coeurs.
La démocratisation de la femme, commencée sous Louis-Philippe,
s'achevait paradoxalement sous la présidence de l'élégant Deschanel.
Toutes les femmes avaient accès également à la vie, à l'élégance, à
l'amour. Mais la vie, l'élégance, l'amour leur étaient fournis tout
préparés. La publicité imposait par ses sollicitations continuelles
ce que le cinéma avait fait miroiter. Plus précise, elle était plus indiscrète et ne laissait aucun domaine inexploré. Elle guidait l'imagination, elle la rendait audacieuse. Elle prit en charge l'intimité que le
cinéma ne pouvait pas atteindre. Elle déclara la guerre au corset,
elle imposa le soutien-gorge, les gaines, le harnachement des jarretelles. Plus besoin de modèles, pas même de confidences. Le placard
publicitaire expliquait tout. Les varices, le retour d'âge, la constipation entraient dans le domaine public et devenaient en même temps
sujets de conversation. La femme fut essentiellement cliente, harcelée,
pétrie, pour qu'elle entre de force dans les circuits de consommation.
On lui fabriquait des besoins, on l'obsédait par la répétition. Elle se
croyait libre et elle était télécommandée par des milliers de rayons
invisibles. On lui répétait qu'elle était la fantaisie même, qu'elle était
la reine d'un empire merveilleux et elle était assourdie, assommée,
elle passait de mains en mains, jusqu'à ce qu'on l'ait dépouillée de
ses derniers dollars et de ses dernières idées personnelles. C'est à ce
moment-là que les femmes élégantes se découvrirent du goût pour les
grands couturiers : on trouvait chez eux des tapis épais et parfois un
peu de silence.
Tel était le résultat de la civilisation industrielle. Avec elle, la
femme entrait au Paradis : elle pouvait toucher à tout. C'était même
mieux que cela : elle comptait. Des millions de postulantes, que l'histoire avait reléguées jusqu'alors dans une obscurité presque animale,
entraient dans le glorieux fleuve de l'air du temps, qui porte et qui en
Les Femmes du Vingtième siècle 373
même temps étoulfe les hommes, qui fait d'eux ce qu'ils sont et qui
les empêche d'être ce qu'ils pourraient être. Mais il fallait payer le
prix. Ce prix, elles le payaient, non seulement par le travail qui éloignait les femmes des doux travaux de la maternité ct du foyer que la
nature leur avait réservés, non seulement par le perpétuel tournoiement des tentations et des diversions trompeuses, qui les menait
bruyamment jusqu'à la vieillesse sans leur avoir laissé le temps d'être
elles-mêmes ct de vivre : mais elles le payaient autrement encore, par
une déception qu'elles ne percevaient pas tout de suite, par une
tromperie qui est la tromperie même de la fausse richesse, de la fausse
liberté, de la fausse civilisation. Car, en même temps qu'elles atteignaient la lumière comme des plantes longtemps étouffées sous la
mousse qui finissent par la percer, les femmes ne gagnaient qu'une
fausse liberté, elles n'abordaient qu'à un faux printemps : elles n'atteignaient pas cette lumière pour être elles-mêmes, mais pour être ce
qu'on leur imposait d'être. Elles n'écoutaient plus leur instinct, elles
se conformaient inconsciemment à un modèle. Et plus elles étaient
nombreuses à entrer dans ce paradis qui fabriquait l'illusion du luxe
et l'illusion du bonheur, paradis semblable à ces Monoprix éblouissants
et fallacieux qui allaient bientôt s'ouvrir dans les villes, plus elles
devenaient elles-mêmes des objets fabriqués en série, comme les parfums qu'elles achetaient qui étaient un peu trop forts, comme les
étoffes qu'elles portaient qui étaient un peu trop brillantes. La démocratisation du luxe était un fait capital dans l'histoire des femmes.
Mais cette promotion avait une contrepartie qui était un changement capital également. Tout ce qui était offert aux femmes si abondamment par la civilisation industrielle n'était plus qu'une série
d'ersatz, ersatz du luxe, ersatz des sentiments, ersatz du bonheur. Et
peut-être la femme elle même n'était-elle plus à son insu qu'un objet
de série qui remplaçait la variété animale des femmes que les hommes
avaient connue autrefois.
Une réaction se produisit dans les dernières années de l'entre-deuxguerres. Cette réaction n'est pas seulement un épisode de l'histoire
des femmes : elle exprimait toute une conception de l'homme et de la
vie.
STYLES o' ALLEMAGNE ET n'ITALIE
Cette réaction prit des formes diverses selon les pays, mais presque
toujours chaque nation chercha dans sa propre histoire l'image de
l'homme - et par conséquent l'image de la femme - qui lui paraissait illustrer le plus vigoureusement le génie national. Et les divers
gouvernements s'appliquèrent à favoriser des formes de la vie féminine
374 Histoire des Femmes
qui s'inspiraient de l'image, en général assez conventionnelle,
dans laquelle les hommes au pouvoir reconnaissaient leur rêve. Ces
variantes de la femme du xx• siècle furent très inégalement originales
mais, toutes, elles expriment à la fois le désir d'opposer la vie à l'échelle
humaine, la vie solide, calme, du passé, accordée aux lois naturelles,
à la vie factice, assourdissante, déracinante, du présent, et, en même
temps, d'imaginer une femme moderne qui serait une incarnation dynamique et neuve des forces vives de chaque peuple.
L'Italie rêvait des matrones romaines, celles d'avant la loi Oppia
bien entendu. Des femmes opulentes, respectueusement écoutées au
foyer, mères de bambini vigoureux et décidés, allaient jeter leurs
alliances dans les casques des légionnaires pour permettre à Rome de
conquérir un empire. Elles sortaient peu. Les fiancées étaient fidèles
et sages. Lafamiglia était l'orgueil du bon militant fasciste. Les femmes
s'inscrivaient modérément aux organisations féminines du parti.
L'image d'une femme moderne se dégageait mal dans cette affaire.
L'Espagne, autre pays latin, n'était pas plus audacieuse. C'est l'épouse
chrétienne qui servait de référence. Fiançailles précoces (beaucoup
de jeunes Espagnoles sont fiancées à quinze ans), surveillance stricte,
mais tempérée de libertés avec le novio (ou les novios successifs), vêtements modestes, mais relevés de coquetterie, citadelle familiale infranchissable, mais promenades des filles en bandes tous les soirs au paseo,
observance exacte, fidélité des épouses, mais gaîté et charme dans un
petit cercle où l'on se connaît, peu de lectures, peu de culture, peu
d'idées, en ce temps-là pas d'industrie : enfin une plate-bande du
xrx• siècle transférée intacte dans notre temps. L'Espagne en guerre
avait eu un Auxilio social et l'Espagne d'après-guerre avait les organisations féminines de la Phalange: ces institutions, au lendemain de la
guerre civile, étaient une version très moderne du service de la femme
dans la cité et une conception audacieuse et neuve, mais elles devaient
s'endormir plus tard dans une routine qui leur retira une partie de
leur caractère. Une inspiration analogue, mais moins vigoureuse,
amena l'État français pendant la régence du Maréchal Pétain à favoriser la vie familiale, les familles nombreuses, la femme au foyer.
L'image idéale se référait à la vie des femmes de la bourgeoisie au
XVIIIe et au xrx• siècle, elle était morale, sérieuse, un peu paternaliste,
à la ressemblance du régime lui-même fort peu moderne et même se
refusant à l'être.
Deux pays proposaient des formules plus hardies. L'Allemagne
hitlérienne, mêlant, comme en plusieurs autres de ses mythes, l'inspiration médiévale et l'inspiration germanique, rêvait à la fois de
fiancées blondes aux longues nattes qui ressembleraient à la mère
d'Albert Dürer et des fùles altières des Cimbres debout sur les chariots
de Verceil. Dans cette image composite, l'astiquage, les entremets,
Les Femmes du Vingtième siècle 375
la vertu avaient leur place à côté des fêtes nocturnes dans lesquelles
des milliers de jeunes gens célébraient les dieux solaires qui protègent
les peuples et les héros. La femme allemande était dirigée d'une main
ferme vers le maintien des traditions. La solide morale puritaine lui
fixait ses devoirs : Kinder, Kirche, Küche (les enfants, l'église, la maison)
ces mots clés étaient les balises de son univers, lui rappelant que, si
le monde change, il importe que la mère et l'épouse ne changent
point. Les jeunes filles avaient droit aux croisières, aux longues randonnées des organisations féminines, aux uniformes, au service civique,
aux nuits du solstice qu'elles passaient à chanter sur la montagne
avec les garçons. Elles aspiraient à plein poumon l'air du xx• siècle,
libres plus que dans aucune autre nation sans doute à cette époque,
habillées en garçon quinze ans avant toutes les autres filles d'Europe,
sportives, audacieuses, jeunes Spartiates qui avaient rompu l'amarre
définitivement avec la faiblesse gracieuse du XIX0 siècle : image vigoureuse et neuve de la femme qui avait fait table rase des conventions
tout en maintenant plus fermement que partout ce qui paraissait
essentiel.
LES FEMMES AU jAPON
Le Japon, à l'autre bout du monde, avait fait la même transposition. Il était célèbre par ses geishas, variété folklorique de la courtisane chinoise qui faisait grande impression sur les touristes. En fait,
ce Japon que Lafcadio Hearn et Chamberlain avaient tant aimé était
une version virile de la civilisation chinoise. Même après la guerre
de 1914, dans les familles japonaises qui avaient gardé quelque tenue,
les femmes ne parlaient à leur mari qu'avec un profond respect, ne
mangeaient pas à la même table que lui, les jeunes filles acceptaient
le fiancé qu'on avait choisi pour elles, et la concubine était un droit
indiscuté. Les Japonais relâchèrent quelque chose de ces manières
rigides. On vit des étudiantes, les femmes purent sortir de chez elles,
elles exercèrent des professions, les jeunes filles purent rencontrer des
jeunes gens et les présenter respectueusement à leurs parents. Le Japon
s'américanisa avec prudence, avec originalité, et surtout en gardant
sa courtoisie parfaite, ses révérences, ces manières de seigneur qui
font qu'auprès d'un Oriental un Européen a toujours plus ou moins
l'air d'un rustre. Mais il conserva son âme ancienne à travers cette
métamorphose. Le stoïcisme du bushido, inaltérable comme une table
de granit, persistait sous le terreau aimable de la civilisation occidentale : les usines, les ports, les trusts, végétation moderne, poussaient
sur cette terre meuble qu'on avait apportée, mais l'âme des femmes
japonaises était encore pareille à celles de l'époque féodale. Elles
Histoire des Femmes
apprenaient à leurs fils les légendes des samouraïs, elles se prosternaient au passage de l'empereur, prêtes, comme autrefois, à sacrifier
leur propre enfant pour sauver celui du suzerain, comme c'était le
devoir d'un loyal serviteur, elles vénéraient les généraux archaïques
qui préféraient le suicide au déshonneur ou simplement à la déconsidération. Elles allaient au cinéma, elles écoutaient la radio, elles achetaient des soutiens-gorge et des bas de soie comme toutes les autres
femmes des pays civilisés et leurs maris inondaient le monde de produits très bon marché : mais cette lèpre qui rongeait le monde moderne
n'avait pas réussi à attaquer leur âme, elles n'avaient pas eu besoin
de révolution et de chants de guerre et elles donnaient cet exemple
unique d'un organisme clliturel assez vivace, assez robuste pour
traverser avec une inocuité totale ces épidémies mondiales qui donnaient la fièvre et le délire à toutes les autres nations.
Ainsi, tandis que l'apparition de la société mixte obligeait à réviser
l'idée qu'on avait de la femme, des corrections instinctives se faisaient
d'elles-mêmes, mais sous des inspirations différentes. On mitigeait, on
amendait, on adoucissait la saveur un peu âpre de la femme nouvelle
du xx• siècle, jeune vigne sauvage. Tout en voulant renoncer à
l'embarrassante robe, les femmes ne voulaient pas y renoncer tout à
fait. Elles cherchaient en elles-mêmes quelque accord entre la dénaturation que le siècle leur imposait et leur instinct qui les poussait à
rester féminines, c'est-à-dire à rester ce fruit juteux, tendre, sucré et
mystérieu;'< que le plant viril ne produit pas. Parfois, elles espéraient
obtenir comme en série ces fruits plus doux. L'américanisation de la
femme par le cinéma et la publicité les invitait à se montrer agressivement féminines, en absorbant des sortes d'hormones de féminité, en
compensant par beaucoup de féminité tapageuse, des fards, des bas
de soie, du rouge à lèvres, des dessous« excitants))' par une conception
«érogène" de la femme, ce qu'elles perdaient de leur propre caractère
en imitant les hommes et en se mêlant constamment à leurs jeux.
D'autres fois, au contraire, elles laissaient la sève féminine monter
doucement en elles et elles cherchaient à préserver en elles la femme
d'autrefois, la femme éternelle, contre les grands vents desséchants
que le siècle soufflait : et leurs robes courtes, leurs cheveux courts,
leur air décidé ne leur servaient qu'à camoufler la tendre épouse et la
tendre mère qu'elles auraient pu être cent ou deux cents ans plus tôt,
mais en sortant de ce cocon sous lequel le xrx• siècle les avait enveloppées et travesties. Et ainsi, d'une manière ou d'une autre, elles se
posaient déjà la question qui est encore celle des jeunes femmes de
notre temps : comment rester des femmes tout en étant pareilles aux
hommes et parmi eux? Question que se posent les sociologues et à
laquelle on voit bien que les femmes répondent, en somme, avec
assez de facilité.
Les Femmes du Vingtième siècle 377
FOURMILIÈRES ET COSMONAUTES
Dans la guerre totale qui eut lieu de 1940 à 1945, la participation des
femmes fut bien plus complète encore que pendant la guerre de 1914-
1918, mais elle fut le plus souvent involontaire. Par le caractère même
de la guerre les femmes ne furent plus relativement protégées contre
les effets des hostilités, mais elles se trouvèrent engagées dans la guerre
de la même manière que les hommes. Elles assumèrent comme en
1914, et même plus largement qu'en 1914, une grande partie des
activités économiques de l'arrière, mais, en outre, les bombardements
massifs des villes, les privations, l'occupation, reportant sur les populations civiles une grande partie des souffrances de la guerre, elles furent
inévitablement enveloppées dans les opérations de guerre comme si
elles avaient combattu. Elles ne furent plus seulement les remplaçantes des hommes, mais elles eurent souvent l'occasion, bien involontairement, d'être les égales des hommes devant les souffrances et les
responsabilités que la guerre entraina. II leur arriva même de porter
l'uniforme et d'être groupées en formations qui furent parfois des
formations combattantes (ce fut le cas en Russie), le plus souvent des
formations auxiliaires : d'autres fois, elles furent employées dans la
guerre de partisans ou dans les activités clandestines. Ainsi retrouvèrent-elles, dans la lutte à mort que se livraient les États modernes,
la vocation militaire qu'elles avaient eue au moyen âge ou à d'autres
époques que nous appelons d'ignorance et que trois siècles de civilisation raffinée ct chevaleresque nous avaient fait, à tort, oublier.
La participation des femmes à la guerre est un épisode curieux de
leur histoire parce qu'il nous rappelle ce qu'elles sont en réalité et ce
qu'elles peuvent être ct que la civilisation nous cache généralement.
Mais cette expérience capitale, au;si instructive que celle de la première guerre mondiale, laissa peu de traces dans l'après-guerre.
L'orgueilleuse science elle-même, qui transforme les modes de la puissance parmi les hommes, n'eut pas davantage le pouvoir d'améliorer
notablement les conditions de la vie privée. Un abîme ne sépare pas les
femmes de 1930 de celles qui vécurent trente ans après.
FEMMES n' APRÈS~GUERRE
Cc n'est pas, en effet, des femmes bottées que nous vîmes entrer
dans notre vie après 1945, mais exactement le contraire. Ce qui a été
changé par la guerre, ce ne sont pas les femmes qui ont participé à
Histoire des Femmes
cette guerre, mais les jeunes filles qui vinrent après elles. Pour les
femmes qui avaient plus de vingt-cinq ans en 1945, on s'aperçoit
qu'il n'y a pas eu d'innovation capitale qu'on puisse faire remonter
à cette date : elles ont repris l'histoire des femmes au point où elle en
était en 1940, et elles l'ont simplement continuée. Elles travaillaient
et elles ont continué à travailler. Le chiffre des femmes « actives ,,
s'il a considérablement augmenté aux États-Unis et dans la Fédération
soviétique, pays que nous décrirons à part, est resté stationnaire en
Europe. Le travail des femmes, qui fait si souvent illusion, est même un
phénomène social d'une telle stabilité que la proportion des femmes
«actives, n'a pas changé de 1906 à 1954. Elle atteint partout le même
niveau parce que les économies nationales se ressemblent toutes :
environ 1/ 3 de la « population active , est composé de femmes *.
Ce qui a changé, c'est l'application de ce travail. Mais, dans tous
les secteurs, on voit seulement s'affirmer l'évolution commencée entre
les deux guerres. Le nombre des domestiques diminue régulièrement
ainsi que celui des femmes employées dans l'agriculture : dans ces
deux secteurs, les effectifs ont diminué d'un tiers entre 1926 et '954·
Le chiffre des femmes employées dans le textile et dans la confection,
industries réservées aux femmes depuis si longtemps, a baissé dans
les mêmes proportions et même davantage en raison de l'apparition
de nouveaux matériels. Les femmes fournissent encore une contribution notable à des activités qui exigent de l'énergie et de la résistance : mais cette participation a tendance à diminuer et elle est
diverse suivant l'économie de chaque pays et ses traditions **.Les
femmes sont encore nombreuses dans les différentes branches de
l'industrie qu'on appelle manufacturière, où elles représentent de go
à 32 % de l'effectif suivant les pays, et surtout, elles ont une grande
place dans le commerce et le secteur tertiaire dans lesquels elles
* Voici les chiffres pour la France :en 1906, 7 628 ooo; en 1926, 7 763 ooo; en
1936, 7 o81 ooo; en 1946, 7 853 ooo en 1954, 7 456 ooo, sur un chiffre global de travailleurs oscillant de 19 à 21 millions. Voici maintenant les pourcentages de
femmes « actives 1 dans les pays européens : Allemagne, g6,8 %; Danemark, 37 %; France 34,8 %; Grande-Bretagne 33,7 %; Belgique 31,6 %; Italie 27,5 %. Le pourcentage des États-Unis à la même date est de 33,8% 7•
** En Angleterre, on ne trouve presque plus de femmes dans l'agriculture ( 10% des travailleurs agricoles), parce que l'Angleterre est devenue un pays importateur, tandis qu'en Allemagne, les femmes fournissent encore plus de la moitié des travailleurs agricoles (54%). Au Japon, le chiffre est presque semblable (50%). La France se maintient encore en 1954 dans sa moyenne traditionnelle (35 %). On ne trouve presque plus de femmes employées dans les industries extractives
(de 2 à 5 % des effectifs, sauf au Japon où le chiffre s'élève à g %), ni dans le bâti- ment et les travaux publics (de 3 à 4 %, sauf au japon où le chiffre s'élève à 6,5 %) : les statistiques ne permettent pas de savoir quelles tâches elles accomplissent exac· tement dans ces derniers secteurs.
Nous établissons ces chiffres d'après les données de l'Annuaire statistique rllro~pectif
de la France (éd. 1961) partie internationale, p. 45 et suivantes. Voici le détatl des pourcentages que nous avons calculés :
Les Femmes du Vingtième siècle 379
représentent près de la moitié de la « population active » et parfois
davantage *.
Ce sont là des situations subalternes * *. On confie peu de responsabilités aux femmes. Et elles-mêmes ne les revendiquent qu'avec
timidité. Leur participation aux professions libérales est encore satellite et précaire. Il en est de même de leur intervention dans la vie
politique. Après 1945, les quelques pays européens qui n'avaient pas
accordé le droit de vote aux femmes, ct notamment la France, sc
décidèrent à cette mesure. Les partis prirent aussitôt l'habitude
d'inscrire des femmes sur leurs listes de candidats pour attirer ces
nouveaux suffrages. Les femmes désignées pour des mandats mirent
presque toujours beaucoup d'application à les remplir. Elles réussirent tout particulièrement dans les assemblées municipales où elles
retrouvaient les fonctions qui leur avaient été confiées au xiv• et au
xv• siècle dans les jurandes et les corporations. Elles eurent un rôle
plus effacé dans les Parlements. Des postes ministériels leur furent
parfois attribués. Elles n'y furent pas plus médiocres que les hommes.
On peut remarquer, toutefois, qu'aucune femme n'a été jusqu'à
présent, dans les grandes nations occidentales, un orateur éminent
ou un chef de gouvernement ou de parti. Malgré la mntation qui leur
a permis de pénétrer dans la chambre des machines jusque là réservée
aux hommes, elles sont vouées encore une fois à des tâches secondaires : leurs dons naturels ne semblent pas les disposer tout spécialement à la conduite des grands ensembles démocratiqnes. Elles n'ont
retrouvé nulle part, en tout cas, l'influence qu'elles avaient pu avoir
dans les régimes monarchiques, sur la conduite de l'État et le choix
des hommes.
Cette revue de l'activité féminine est, en somme, décevante. La
Agriculture, chasse, pêche . . .
Industries extractives . ..... .
U.S.A.
(•gso)
8%
2,5%
25%
2,6%
12%
Allemagne
(•gsS)
54%
s%
32,S%
4,5%
Angleterre
(•gs •) JOo/o
I,S % 31%
3%
g,s%
Japon
(•951)
50%
g%
30%
6,5% Industries manufacturières . .
Bâtiments, Travaux publics ..
Électricité, gaz, sanitaire ....
Commerce, banque, assurances . . . . . . . . . 32% 52,5% 41,5% 42% 40% Transports, communications. 15% 15 % 12,5% q% 12%
Services . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50 % 50 % 4 7 % 59 40,5 % Divers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33% - 33% 31% - (Ces pourcentages sont indiqués par rapport au to tal des travailleurs de chaque
secteur.)
• Les chiffres varient légèrement suivant les pays. mais toujours autour des
m~~e~~tdéd~~tf~n àe~2
c!~Kr:ée ~~k:Od~~~é~~ ~!~~ ;~/1!:7~:~:s .chefs d'entreprises ou travailleurs indépendants. Celles-ci sont peu nombreuses, sauf en France, pays de petits commerçants, par rapport au chiffre des femmes qui travail~
lent : 5.8 % aux États~Unis. 8% en Allemagne. 4% en Angleterre. 11 % en
Italie. 11.5 % au Japon et 14.5 % en France'·
g8o Histoire des Femmes
civilisation industrielle a changé profondément la vie de la plupart
des femmes, qui sont devenues plus libres, plus riches, plus comblées;
mais les « conquêtes » des femmes n'ont guère changé leur destin.
D'après les derniers recensements, le nombre de filles qui font des
études secondaires est égal et parfois supérieur à celui des garçons •.
Dans les Universités et les instituts d'études supérieures, les filles
figurent avec un pourcentage important qu'il est difficile de fixer
avec précision en raison des définitions diverses qui sont données des
études supérieures dans les différents pays : en France, par exemple,
l'effectif des étudiantes est de 37% 10• Néanmoins, la place des femmes
parmi les cadres supérieurs dans les grands pays occidentaux ne correspond pas à leurs études. On a l'impression que leur activité est incomplètement utilisée, qu'une quantité importante d'énergie et de connaissances est perdue, parce que les grandes démocraties n'ont pas
su dégager un équilibre entre les aspirations naturelles des femmes
qui les poussent à être mères et à aimer leur foyer et les services
qu'elles peuvent rendre en raison de leurs qualités et de leur formation. La seconde guerre mondiale ne semble pas, en tout cas, avoir
été pour les femmes un événement décisif qui ouvre pour elle une ère
nouvelle.
Les transformations de la vie quotidienne ne sont pas dues non
plus à la guerre, mais à l'expansion économique. Après la période
dramatique qui a suivi immédiatement la fin des hostilités, les femmes
ont repris le cours de leur existence domestique et si celle-ci a été
sensiblement améliorée, on Je doit à l'apparition des machines à laver,
des machines à faire la vaisselle, des « mixers », et à la multiplication
des frigidaires et des aspirateurs. De même, les facilités ou les plaisirs
que leur procurent l'auto, la télévision, les sports divers, les vacances,
proviennent seulement d'une répartition plus étendue de l'équipement
et des loisirs et de tout le développement d'une prospérité matérielle
dont le mécanisme était mis en place depuis de longues années.
Répétons-le : la société industrielle a été généreuse pour les femmes.
Elles ont l'impression qu'elles vivent un rêve que leurs grands-mères
n'auraient pas osé faire. Le monde moderne leur offre à l'infini des
tours de chevaux de bois. Mais les farandoles dans les prés, les mais
où les filles tressaient des chapeaux de fleurs, les veillées, les joyeux
dimanches et cette impression d'éternelles vacances que laissent les
soirs du xv16 siècle dans les campagnes heureuses, est-ce que ce n'était
pas aussi une autre version du bonheur?
Notre prospérité a même fait naître des causes d'inquiétude et
de malaise, souvent graves, qui n'ont pas non plus pour origine la
guerre, mais le développement même de la civilisation industrielle
et des grandes concentrations urbaines qu'elle entraîne. Ces problèmes
étaient inconnus il y a quarante ans : leur apparition est la véritable
Les Femmes du Vingtième siècle 381
nouveauté de la vie domestique. Avant laguerre, les femmes payaient
la prospérité matérielle par l'emprise qui s'exerçait sur elles et qui
aboutissait à une sorte d'aliénation de leur personnalité. Ces processus
d'emprise se sont diversifiés. L'aliénation de la personnalité se poursuit sous des formes plus habiles. Mais elle se double maintenant d'une
sorte de soustraction physique des heures de vie, des pauses réservées
au bonheur, d'une contrainte qui pèse sur les habitudes, le librearbitre, la libre disposition que chacun devrait se réserver de son
propre temps et de sa propre existence. La croissance démographique
et les difficultés qui en sont la conséquence, l'éloignement du lieu de
travail, la vie collective dans les grands ensembles d'habitation,
même l'accroissement de la longévité, sont les véritables problèmes
de la vie domestique moderne. Non seulement ces difficultés qui ont
surgi de la civilisation elle-même, rendent souvent la vie des femmes
épuisante, mais il arrive qu'il ne leur reste plus pour elles-mêmes
que des effilochures de leur vie : laquelle se passe en métro, en train
de banlieue, en encombrements, en files d'attente, en démarches, en
mécontentements de toutes sortes pour l'auto, pour l'appartement,
pour la salle de bains, pour l'éducation des enfants, pour les fréquentations des enfants, à cause des voisins, à cause delaradioetc.-Causes
lilliputiennes de soucis, qui, ajoutées au travail de la femme ou à ses
occupations propres, la vieillissent prématurément, l'énervent, l'usent,
dissipent sa journée en mécomptes et en courses inutiles et finalement
lui font penser que sa grand'mère était heureuse qu'elle avec son âne
et sa lessive.
Est-il indispensable que les femmes travaillent? L'histoire nous
répond, hélas, qu'une bonne partie d'entre elles ont toujours travaillé.
Cette fatalité est-elle inéluctable? Ne peut-on pas imaginer que la
société industrielle, qui utilise moins de main d'œuvre depuis l'automation, pourrait un jour se passer définitivement de la main d'œuvre
féminine tout en payant des salaires suffisants pour faire vivre un
ménage? Mais si cette solution était quelque jour possible, ferait-elle le
bonheur des femmes? C'est la femme qui paie l'auto du ménage. Il y
aura toujours quelque auto à entretenir qui exigera un double salaire.
Puis, osons dire la vérité : beaucoup de femmes s'ennuient chez elles et
l'atelier, l'usine, le bureau sont devenues pour certaines d'entre elles un
lieu amusant oi1 l'on se frotte aux hommes. Elles tiennent à cette
«vie sociale "que la société mixte leur offre gratuitement. Le plus sage
est de leur trouver des solutions pratiques qui allègent cette double
vie, dont elles se plaignent toutes, mais dont beaucoup seraient bien
fâchées de se passer.
Le féminisme stipule surtout pour des intellectuelles et des femmes
seules, secteurs secondaires. Les femmes ont moins besoin d'être banquières ou préfètes que d'échapper à la vie épuisante et décourageante
Histoire des Femmes
qu'ungrand nombred'entreellessontcondamnées à mener. Le travail à
temps partiel, la linlitation des naissances, sont aujourd'hui les questions qui passionnent les femmes dans le monde entier, parce qu'elles
aperçoivent dans les solutions qu'on leur propose une espérance de
soulagement. Ces solutions se rapprochent en fait des modes de travail
qui avaient été particuliers aux femmes dans le passé. Elles tiennent
compte de cet instinct qui les attache à leurs enfants et à leur demeure,
qui les pousse à être, assises sur les graines comme les Chinoises d'autrefois, celle autour de qui se groupe la fanlille parce que la famille est
sortie d'elle-même. Mais il faut bien reconnaitre aussi que ces mêmes
solutions sont à l'opposé de cette égalité à laquelle le féminisme s'est
complu, au nom de laquelle il a eu parfois des exigences si étranges,
et qui n'a finalement pour aboutissement dans une société industrielle
qu'une fournlilière divisée en reproductrices et en ouvrières, cheminant côte à côte comme deux variétés biologiques définitivement
séparées.
La seconde guerre mondiale n'a donc pas imposé une image
nouvelle de la femme, en dépit des efforts de la presse féminine pour
nous le faire croire. Les femmes ont seulement accentué de plus en
plus leur ressemblance avec les hommes, elles empiètent chaque
jour davantage sur des prérogatives qui paraissaient réservés à ceux-ci,
conduire des autos, faire du ski, boire de l'alcool, avoir des diplômes.
Mais en somme, tout cela est marginal. Ce sont des audaces de jeune
fille que les femmes ont incorporées à leur vie. Autrefois, la vie d'une
femme commençait après son mariage, sa vie de jeune fille était une
enfance prolongée : aujourd'hui la vie de jeune fille est l'apprentissage
de la vie et les femmes sont, après le mariage, les jeunes filles qu'elles
ont été. La personnalité de la femme ne se révèle plus soudainement,
comme si l'on ouvrait une porte devant elle, comme si l'on opérait
un aveugle de la cataracte. La femme a donc, plus tôt qu'autrefois,
une certaine connaissance d'elle-même et une certaine responsabilité sur elle-même. C'est le résultat de cinquante ans d'évolution et,
en particulier, du caractère mixte de la société contemporaine et de
l'éducation mixte. Mais cela ne change rien d'essentiel. Car, la femme
n'est pas plus qu'autrefois maltresse de son destin. Finalement, c'est
son mariage qui fixera son rang, c'est la carrière du mari qui limitera
sa course, c'est un autre qu'elle qui commandera son avenir. Tout ce
qu'elle peut faire, c'est d'avoir la carte sur ses genoux pour indiquer
l'itinéraire.
C'est sans doute ce caractère illusoire de l'égalité obtenue par les
femmes qui explique qu'aucun type féminin ne se soit dégagé dans
notre temps sinon des types illusoires. Car, chaque image de la femme
moderne, l'intellectuelle, la vedette, la femme d'affaires n'est qu'une
ombre qu'un souffle défait.
Les Femmes du Vingtième siècle
L'intellectuelle marche d'un pas ferme dans le cortège des hommes,
elle a pris l'égalité au sérieux. Elle voudrait avoir une voix d'homme,
des poils d'homme, une fureur d'homme. Mais elle s'égosille et sa voix
s'éraille. On écoute, et tout ce qu'on n'entend n'est qu'une confidence.
«Je couche» ou «je ne couche pas». La littérature féminine conjugue
ce verbe depuis Mme de Staël, et les lorgnons, les parchemins, les
moustaches ne changent rien à l'affaire. Quelle intellectuelle a
justifié la prétention d'égalité avec les hommes par une œuvre
d'homme?
La vedette n'est qu'un produit commercial. Elle est une compensation
fournie par des industriels ingénieux. Ces industriels ont deviné que
les hommes avaient besoin de ces froufrous que le siècle a fait disparaitre, de cette odeur, de ces croupes, de cette moue animale,
de ces coups de rein, que la vie fonctionnelle nous dispense peu, de
ce luxe et de cette inaccessibilité utiles pour engraisser leurs rêves,
que les femmes elles-mêmes en avaient la nostalgie. Et ils fabriquen t
Cléopâtre, ils vendent Cléopâtre, ils vendent du rêve, ils vendent
de l'orchidée, ils la mettent même en rayons sous la forme commercialisée de la starlett : et tout le monde sait que cela n'existe pas, que
c'est simplement une drogue qu'on nous vend, une vitamine destinée
à compléter notre alimentation sexuelle, en certains domaines déficiente.
Les femmes d'affaires elles-mêmes n'ont pas beaucoup plus de consistance. Elles gouvernent de petits empires, elles vivotent : parfois
fières de prendre l'avion pour visiter quelque succursale lointaine.
Mais à qui font-elles peur? Où leur poing s'est-il jamais abattu pour
anéantir quelque tremblante fourmilière? Elles jouent à être des
hommes, comme toutes les autres. Ombres des hommes, c'est ce
qu'elles sont. La société mixte a remis entre les mains des femmes
une liberté et une égalité dont elles se demandent ce qu'elles doivent
faire. Elles sont devenues des hommes et, en même temps, elles ne
sont pas des hommes. Elles sont devenues des hommes et il n'est pas
sûr qu'elles en soient plus heureuses pour cela.
Les destins qui échappent à cette insignifiance sont tous plus ou
moins des destins d'un autre temps transplantés dans le nôtre. Evita
Peron est une favorite des siècles monarchiques, elle a eu l'autorité
et le pouvoir d'une grande favorite, elle en a usé avec intelligence
et générosité : c'est évidemment une destinée d'un autre temps,
celle d'une Marie-Thérèse ou d'une Catherine II. Anna Pauker,
déléguée par Staline pour contrôler le parti communiste en Roumanie,
est une Sultane Validé dans un Etat moderne. Mrs. Roosevelt a géré
comme douanière une féodalité morale, comme elle aurait été autrefois
baillistre d'un fief.
Rien de cela ne nous sort du royaume des ombres. Rien ne nous
1 1
Histoire des Femmes
invite à admirer le pouvoir d'une femme, créé par une femme,
maintenu par elle. Celles que je viens de citer ont porté par hasard
le gantelet de fer d'une ancienne armure. Autour d'elles on ne voit
à l'infini que des millions de fourmis s'acharnant sur ces machines
à écrire qui semblent symboliser toute l'activité des femmes de notre
temps.
Nos découvertes et nos progrès, je crains qu'ils soient peu de choses
pour les femmes. Nous dressons la carte de la lune ct nous savons
réduire en poudre les cités : qu'est-ce que cela change à leur vie?
Les cosmonautes passent dans notre siècle sans lui ajouter une heure
de soleil ou de joie. Ce firmament nouveau que nos savants dessinent,
quelle femme n'y renoncerait pour quelques étés de bonheur et
de paix? Il est amer que, de toutes nos découvertes, les femmes ne
puissent saluer aujourd'hui que celle qui leur permet d'échapper à
une fécondité qui fut autrefois leur orgueil et leur gloire. Triste ambition que ces flancs secs sur lesquels Rachel pleurait!
FILLES n'APRÈS-GUERRE
Tandis que la guerre ne changeait rien à l'étage des femmes et des
mères, elle faisait naltre, en revanche, chez les filles une espèce entièrement nouvelle, que les hommes regardèrent avec autant d'étonnement que si un troisième sexe venait d'être créé. Cette espèce
nouvelle s'isolait des autres, s'opposait à elles, avait son habitat et ses
mœurs propres, elle avait ses jeux, ses rites, elle était un corps étranger dans l'organisme social et elle voulait l'être, se défendant contre
le débarquement des autres dans ses îles. Dans ce peuple nouveau,
les femmes cessaient définitivement de porter les attributs des femmes,
robes et cheveux longs, et elles cessaient aussi de se comporter comme
des femmes ou du moins de se comporter comme on imaginait généralement que les femmes devaient le faire. Les hommes ne reconnurent
pas dans ces nouveaux produits féminins Je stade final de l'évolution
qui avait commencé vingt ans auparavant. Les jeunes filles de
1945 rompaient définitivement avec tout ce qu'on avait enseigné
autrefois que la femme devait être. Elles n'étaient plus de « faibles
femmes », elles n'étaient plus des êtres « protégés » dans la vie, il
n'y avait plus désormais que des « compartiments de fumeurs ».
Et puisque l'être fragile appelé femme était désormais un fossile
du passé, il valait mieux accepter et incarner tout de suite l'idée qu'il
n'y avait plus maintenant que des « camarades » de sexe différent,
voués aux mêmes tâches, portant les mêmes responsabilités, se livrant
aux mêmes jeux et qu'il n'y avait pas de raison de distinguer, par
conséquent, au moyen de ces signes extérieurs désuets qu'étaient la
~~ Rêl-•es américains : Rita Hayworth
{§' -~, er Marily11 Monroe (Violier. Snark}.
~w·
De son temps, et toujours indétrônée : Brigitte Bardot (Ghislain-Dussart. Rapho}.
Dernière venue des imagesmodèles d'aujourd'hui: la caver- girl. Jean Shrimpton (DavidHum. Magnum).
Les Femmes du Vingtième siècle sss
robe et les cheveux. Restait cette fâcheuse particularité de la grossesse,
qui posait encore quelques problèmes.
On ne s'avisa pas tout de suite de cette fi]jation parce qu'on s'hypnotisa sur quelques particularités de la faune de Saint-Germaindes Prés qui fournissait les exemples les plus caractéristiques de cette
évolution. Or, les jeunes filles n'étaient pas toutes ces créatures
hybrides, solidement installées dans l'égoïsme et l'indifférence, volontiers sales, paresseuses, faciles ct molles, qu'on voyait écroulées pendant
des heures au-dessus d'un « café-crème , triste. La déclaration de
guerre à la bourgeoisie, à la société, à la morale était particuHère
à une secte : mais la déclaration de guerre à la robe et aux cheveux
longs était le programme de toute une génération et elle ne s'accompagnait, en somme, d'aucune révolte systématique, d'aucun refus
global, d'aucune vision du monde. Des familles produisirent comme
des fiancées très convenables de jeunes personnes dont les pantalons
étaient parfaitement coupés : ces dernières faisaient gravement de
courtes révérences aux vieilles dames dans l'uniforme d'un sous-lieutenant de chasseurs à pied. C'était seulement toute une partie de
la population féminine qui s'était résolument installée, en compagnie
des garçons du même âge, dans une citadelle à elle réservée où
régnaient les blue-jeans, les cheveux courts, la camaraderie, la vespa
et le rock and roll.
Car le phénomène qu'il fallut très vite constater, c'est que cette
j eunesse formait un monde à part, autonome, un monde clos, une île
escarpée sur laquelle les autres n'abordaient pas. Cette autonomie
de la jeunesse avait bien des causes diverses : aussi bien l'expérience
des pays autoritaires qui avait fait des « organisations de jeunesse ,
un Etat dans l'État que les méthodes d'éducation américaines qui
conféraient aux jeunes de très bonne heure une indépendance presque
totale. C'est même probablement, à notre insu, une projection
de l'american way of !ife, qui amena les parents à abdiquer toute
une part de leur pouvoir de contrôle et les enfants à revendiquer
des responsabilités contestées auparavant. L'habitude se répandit
très vite, en tout cas, d'une part d'accorder aux filles une ]jberté
analogue à celle des garçons, d'autre part de laisser les uns et les autres
constituer leur propre « étage social , sur lequel les parents exerçaient
difficilement leur droit de ueto et que souvent même ils ignoraient
entièrement.
Des circonstances pratiques, en apparence secondaires, curent
comme toujours un effet très important. Les danses mouvementées
qui exigeaient beaucoup de contorsions, les rythmes inhabituels de
la Nouvelle-Orléans, dépaysaient les cé]jbataires de trente ans et les
femmes « encore très jeunes >> qui se seraient volontiers mêlées à ces
jeux. Presque tout de suite l'apparition des blue-jeans, devenus du jour
g86 Histoire des Femmes
au lendemain l'uniforme de la jeunesse, mit la distance énorme des
signes extérieurs entre ceux qui avaient vingt ans et ceux qui ne les
avaient plus. Des appareils insolents comme les vespa aggravèrent un
peu plus tard cette situation. Enfin les jeunes eurent leurs cérémonies,
leurs rites et leurs églises. Ils inventèrent les surprise-party, autre imitation américaine à l'occasion desquelles les parents eurent l'inconscience de prêter leurs appartements; ils introduisirent le boy-friend,
qui prenait en charge la vie privée de la jeune fille; ils se groupèrent
en bandes dont les activités mystérieuses nécessitaient de temps en
temps l'intervention de la police; ils eurent leurs lieux de réunion et
leurs clubs, officines parfois semi-publiques où les autres étaient regardés avec suspicion, et d'autres fois retraites privées. Toutes ces pratiques constituèrent finalement la jeunesse en un « étage social » autonome qui avait son uniforme, ses manières, ses règles, sa mentalité
et aussi ses moyens de locomotion, ses ressources et ses lieux de réunion
particuliers.
Cette séparation de la jeunesse eut finalement plus d'importance
que ses idées sur le monde. Ce qui paraissait essentiel aux jeunes,
c'était d'être entre eux, et ce qui était important, en effet, c'était
qu'ils fûssent entre eux. Ce n'était pas une déclaration de guerre
aux adultes, ni même aux parents : au contraire, l'indépendance
une fois acquise, la jeunesse était prête à considérer ceux-ci avec
bienveillance et à les juger avec sérénité. Elle était « décolonisée ».
Cet isolement provoquait, d'autre part, des phénomènes singuliers
que les ethnologues devraient étudier. La constitution des « bandes »
est sans doute le plus symptômatique. Ces bandes étaient liées,
en général, aux « grands ensembles » qu'on venait de construire
à la périphérie des villes ou dans les banlieues. C'était le " clan » qui
se reconstituait dans une nouvelle brousse née de la surpopulation :
mais ce« clan» n'était pas parental, il était géographique et réunissait
les garçons d'une rue ou d'un bloc. Le « clan » avait vocation naturellement sur les lilles de l'aire géographique correspondante, les filles
de la rue ou les filles du bloc. La transgression de cette règle d'appartenance entraînait des bagarres entre bandes. Il est difficile de dire
jusqu'où allait cette «appropriation ». Les caves, séjours peu surveillés,
étaient un lieu de réunion dangereux. Dans certains grands ensembles
urbains, il est à présumer que la liberté des filles fut grande. Mais,
comme les sociologues, lorsqu'ils parlent des Papous, nous devons nous
garder d'accepter comme une règle ce qui ne fut peut-être qu'une
exception locale.
Néanmoins, quelle que soit la prudence des naturalistes qui examinent des échantillons de " jeunes », il faut conclure sans hésitation
que la « jeune fille », telle qu'on l'imaginait en 1913, a disparu du
catalogue des produits féminins. Les filles ont cessé d'être faibles,
Les Femmes du Vingtième siècle
d'exiger des soins constants et une lumière tamisée, elles sont sportives,
décidées, aussi libres que les garçons. Leur ignorance a cessé, leurs
hésitations ont diminué. Non seulement le flirt s'est répandu mais il
est devenu un élément normal de l'éducation de la jeune fille au
même titre que la natation ou la sténo-dactylo. Des études consciencieuses ont établi que la moitié environ des jeunes filles ont des relations coupables, plus ou moins tolérées par les parents, avec de jeunes
mâles de leur âge qu'elles finissent généralement par épouser. On
nous explique gravement que c'est là le prix dont il faut payer l'apparition d'une société mixte et la disparition des complexes qui accompagnent la séparation des sexes : et on nous invite, en même tctnps,
à nous consoler par l'idée que ce résultat a été obtenu après une
longue et sage évolution qui avait commencée dès 1920 *.
L'exploration de la faune appelée « jeunesse » invite le sociologue
à une comparaison fructueuse avec les sociétés primitives. Non seulement la jeunesse est de plus en plus attirée par la nudité, les villages
de paillotes, la vie en plein air et aussi le tarn-tarn ct les danses nègres,
mais elle retrouve instinctivement les règles pratiquées par les tribus
du Queensland et de la Polynésie : la division en classes d'âge qui ne
communiquent pas, la dévolution des filles suivant les clans, leur
appartenance collective dans certains cas, parfois les phases de défoulement en certaines occasions. La liberté des filles s'opposant à l'exclusivité dont jouit l'époux sur la femme qui lui a été définitivement
attribuée n'est qu'un trait particulier parmi tant d'autres qui tous
indiquent un retour instinctif de la jeunesse dans tous les pays vers
les formes de la vie naturelle.
Ce mouvement mériterait d'amples considérations qui ne seraient
pas à leur place ici. Il n'est pas douteux que la jeunesse rejette, comme
une greffe qui ne prend pas, les modes de vie ct la mentalité que la
société industrielle a engendrés dans ses deux présentations opposées,
• Voici sur cette question, les éléments dont nous disposons. Le rapport Kinsey,
publié en 1953, conclut à l'universalité du flirt, mais limite à 50% la proportion
des filles qui ont eu un amant avant le mariage, en notant que très souvent cet
amant était le futur mari. Les chiffres cités par Kinsey (pour les femmes nées entre
1910 et 1929) sont les suivants : c Avec le fiancé: 42%- Avec le fiancé et d'autres :
16 % - Avec d'autres exclusivement : 12% •· Dans le même tableau, Kinsey
précise que sur 100 jeunes filles ayant eu des amants avant le mariage, 38 avaient
eu de 1 à 5 partenaires, tandis que 48 n'avaient eu pour amant que leur fiancé.
Cette enquête, conduite exclusivement aux États-Unis ct limitée aux femmes nées
avant 1929, ne peut avoir qu'une valeur indicative pour les pays d'Europe et, en
outre, exclut la génération qui a eu quinze ans en 1945, qui est précisément celle
qui nous intéresse. En l'absence d'un document analogue au rapport Kinsey pour
l'Europe occidentale, nous pouvons now référer au chiffre des conceptions prénuptiales qui est connu. Un rapport adressé par l'Institut ,zatio1UZl d'études démographiques au Mimstère des AffaLres Soc.ales en 1964, constate 70 000 concept1ons prénuptiales sur 324 000 naissances, so1t une proportiOn de 21,5% 11 • Ce n'est là qu'un
mdtce : toutes les filles ne sont pas malchanceuses. On peut hardiment doubler le chiffre. On trouve alors le pourcentage de Kinsey.
g88 Histoire des Femmes
celle du capitalisme libéral et celle du communisme marxiste. Plus
proche que nous des impulsions de la nature, elle compense les contraintes
que la société industrielle fait peser sur elle en inventant des formes
originales et subreptices d'évasion et de refus. Nous prenons peut-être
pour une dangereuse baisse de la moralité ce phénomène de rejet
dont nous ne comprenons pas le sens et qui n'est pas nécessairement
malsain.
Quelques comparaisons et retours en arrière nous avertissent aussi
que la condamnation d'immoralité qu'on porte généralement sur la
jeunesse d'après-guerre pourrait être mitigée. A ceux qui se plaignent
que les relations entre jeunes gens ressemblent bien souvent à des
<< mariages à l'essai >> que nos mœurs réprouvent, rappelons que, sous
le nom de cc fiançailles))' le<< mariage à l'essai>> a été en usage pendant
plusieurs siècles dans la paysannerie et les milieux populaires de la
plupart des pays d'Europe où les mariages n'étaient très souvent que
la confirmation plus ou moins inévitable d'une liaison ancienne . En
fait, dans le peuple et à la campagne, les relations prénuptiales qui
nous paraissent une innovation révolutionnaire, parce que nous
sommes encore imprégnés de la mentalité du XIx• siècle, sont moins
étonnantes qu'on ne croit lorsqu'on se réfère à la perspective de l'histoire des femmes. Les témoignages que nous avons fournis ailleurs, celui
de J. Kas er sur la Bavière, celui de Klumker, ceux de plusieurs autres,
les renseignements que nous avons donnés sur les paroisses anglaises,
prouvent que dans ce XIxe siècle auquel on se réfère comme à une
période de haute moralité, les conceptions prénuptiales étaient au
moins aussi fréquentes qu'à notre époque *. On tirerait la même
conclusion de la comparaison qu'on peut faire avec l'enquête menée
à Sotteville-lès-Rouen à la fin du xvm• siècle 12• Même en faisant la
* Une enquête allemande de l'année 1959 nous apprend que le chiffre des
conceptions prénuptiales varie de 20% en Bade-Wurtemberg (chiffre recueilli
dans les villes de plus de roo ooo habitants) à 34% dans la Basse-Saxe (chiffre recueilli dans les villes de moins de roo ooo habitants) 13. Aux États-Unis, une enquête
menée à Philadelphie en 1g6o fixe ce pourcentage à 20 % en ajoutant que les
grandes villes et les milieux populaires présentent un pourcentage propre nettement
supérieur 14 • Ces pourcentages doivent être appréciés en tenant compte du recours
aux pratiques contraceptives beaucoup plus répandu depuis 1945 et aussi des avor- tements, incidences qui sont l'une et l'autre impossibles à fixer, même approximativement. En outre, deux séries d'éléments statistiques peuvent nous aider à nous
faire une opinion bien qu'ils ne fournissent que des indices. L'un est l'abaissement
« spectaculaire», de l'âge du mariage, spécialement constaté aux États-Unis où le
moyenne s'établit à vingt ans pou.r les femmes, chiffre qui remonte à l'année 1956,
ce qui suppose un grand nombre de jeunes femmes de moins de vingt ans. L'autre
est ce que les démographes appellent le« comportement nataliste>> des jeune~ mén~ges
auquel les Américains ont donné le nom expressif de « baby-boom )), qw soultgne la fécondité rapide de ces nouveaux couples. Ces deux derniers éléments peuvent
être interprétés assurément comme des signes d'une excellente moralité, mais en
les rapprochant d'autres circonstances, on peut soutenir aussi qu'ils masquent des
conceptions prénuptiales dissimulées par un mariage promptement décidé.
us Femmes du Vingtième siècle ssg
part du « progrès des lumières » en matière sexuelle, on peut admettre
que l'espèce nouvelle qui a remplacé les jeunes filles d'autrefois ne se
signale pas toujours, comme on voudrait nous le faire croire, par un
effroyable relâchement des mœurs.
Beaucoup de gens la condamnent sur des apparences qui choquent
parce que ce sont des nouveautés. Nous devrions nous habituer à
l'idée que la longueur des jupes n'est pas nécessairement une mesure
de la vertu. Quelques observateurs sont impressionnés par des cas
particuliers qu'ils ont rencontrés, à partir desquels ils infèrent d'autant
plus imprudemment que les renseignements certains sont difficiles
à rassembler. En fait, nous n'avons pour l'instant ni un panorama
complet ni un jugement sans préventions. Ce sont là beaucoup de
motifs d'erreurs et de bonnes raisons de circonspection.
Les règles qui se sont établies entre les jeunes gens, on peut même se
demander si, au fond, elles ne représentent pas une conquête des
jeunes filles qui ont acquis, en même temps que leur liberté, une
sorte de droit d'initiative qu'elles n'avaient jamais connu jusqu'ici.
On connaît la jurisprudence qui semble régir dans cette génération
les rapports des garçons et des filles: l'amant imprudent dont la tendresse a eu des conséquences visibles doit épouser et, en général, il
épouse. Cette convention commande de qu'on appelait jadis" l'empire amoureux » et elle explique la liberté dont tant de jeunes gens se
réjouissent. On doit la mentionner assurément comme une des
conquêtes les plus importantes de la femme, bien qu'elle soit peu
visible et peu célébrée. Car elle consacre la soumission du mâle qui
doit payer bien souvent du don de sa personne un égarement d'un
moment et la véritable égalité de la femme qui n'est plus seule à
supporter les conséquences d'une faiblesse. Cette convention enlève
même à l'homme en réalité l'initiative du choix, puisque l'homme suit
avec plus de fougue son désir, tandis que la femme réfléchit davantage
avant de se donner : c'est donc elle qui décide en réalité et qui peut
acquérir ainsi dans l'entraînement d'un caprice une alliance qui lui
aurait été refusée dans la délibération d' un mariage. Cette facilité
fallacieuse a pour résultat de faire de toutes les liaisons un piège, non
pas (( piège à filles ))' comme disent les garçons, mais, au contraire, un
" piège à maris >> ct bien plus dangereux que le fameux « fil à la patte >>
qui inquiétait nos grands-parents. Rien n'illustre mieux peut-être
l'empire qu'ont pris finalement les femmes dans une société où leurs
" conquêtes >> visibles sont superficielles et leurs progrès invisibles
infiniment plus sérieux.
L'attachement à la virginité des filles dans le mariage est une notion
à la fois aristocratique et chrétienne qui a été autrefois assez allégrement ignorée par la paysannerie et le peuple dans plusieurs nations.
Son affaiblissement est lié à la disparition progressive de toute aristo-
390 Histoire des Femmes
cratie consciente de son rôle, de son rang, de ce qui la distingue du
peuple : et, en même temps, au déclin général du christianisme qui,
cherchant à s'aligner sur le peuple, doit renoncer inévitablement
- et renonce en effet - à lui imposer les exigences morales qui sont
le propre d'une élite. Sur ce point, notre jeunesse ne suit pas l'instinct des sociétés primitives. Dans certaines peuplades, avant l'arrivée
des Européens, on faisait peu de cas de la virginité des filles du village
qui n'intéressait personne : mais dans les familles qui prétendaient à
un certain rang, la virginité des filles était jalousement gardée et
c'était un grand malheur et un grand déshonneur pour la tribu
toute entière que ces filles ne la perdissent point en grande cérémonie
au profit d'un attributaire légitime. Nous semblons nous montrer
moins difficiles en cette affaire. Mais, encore faudrait-il voir clair
avant de juger : les coutumes de notre temps sont, en ce domaine,
plus diverses qu'on ne l'imagine *.
Ce qui est nouveau, c'est qu'une telle évolution ait pu de nos jours
atteindre ces familles bourgeoises dont la vie privée avait été de
tous temps relativement protégée contre les épidémies morales que
propageait l'air du temps. La mécanique de la vie moderne qui entraîne
l'absence des parents, et, par suite, leur démission, n'est sans doute
pas étrangère à ce résultat : dans les appartements vides, personne
n'affiche plus, comme autrefois, la cote de ce qui est convenable et
de ce qui ne l'est pas. Mais le snobisme et la légèreté de la bourgeoisie
riche, et même son indifférence foncière à toute morale et son ignorance de toute hiérarchie véritable, ont aggravé ces conditions nouvelles de la vie privée. La bourgeoisie de parvenus qui est entrée en
scène après la guerre efface et relègue dans tous les pays la bourgeoisie
de tradition. C'est elle qui impose ses goûts et ses fantaisies parce
qu'elle est riche. Or, elle oublie, elle n'a même j amais soupçonné
un seul instant, qu'une position sociale supérieure se mérite par les
services rendus et par l'exigence qu'on a pour soi et pour les siens.
Elle défend son portefeuille, c'est ce qui lui importe. Mais elle ne
défend pas ses filles, car elle ne songe même pas que cela puisse
* On trouvera quelques indications curieuses, sur ce sujet, dans un livre de Gabriella Parca, Les Italiennes se confessent (Gauthier, tg66, copyright italien de I 959), recueil de lettres de jeunes lectrices adressées à la rédactrice du 1 Courrier du cœur • dans deux grands hebdomadaires italiens. Ces lettres témoignent, de la part des filles, à la fois d'une grande facilité el d'un grand attachement à la virginité dans le mariage. Les correspondantes appartiennent presque toutes au milieu populaire. Beaucoup d'entre elles admettent une liaison avec le r fiancé ))
qu'elles regardent comme à peu près inévitable, mais presque toutes sont effrayées d'avoir ou d'avoir eu des rapports avec d'autres que leur fiancé et cette situation leur paraît grave et même dramatique. On retire de cette documentation à peu près le même enseignement que du rapport Kinsey, d'une date voisine. Les son- dages que nous avons pu faire dans le r Courrier du Cœur • des magazines français laissent la même impression.
Les Femmes du Vingtième siècle 391
importer. Qu'a-t-on le droit d'exiger d'une fùle quand sa mère est
prête à l'accompagner et l'accompagne en effet à Genève pour un
avortement clandestin? Qu'est-ce qui peut retenir une jeune fille
devant l'amour, ou simplement devant le plaisir, ou simplement
devant la curiosité, quand elle ne croit plus qu'elle risque son salut
éternel si elle fait l'amour en dehors du mariage? Il faut que la nature
ait donné aux filles bien nées un profond sentiment du respect d'ellesmêmes et une profonde loyauté pour qu'on voie encore des jeunes
filles atteindre intactes le temps de leurs justes noces malgré la déroute
de notre morale et la profonde niaiserie de cc que nous appelons
nos idées.
Paradoxalement, c'est la jeunesse même qu'il faudrait louer de se
montrer plus sérieuse, plus réfléchie que la génération démissionnaire
de ses parents. Il résulte des chiffres mêmes sur lesquels nous fondons
nos raisonnements qu'un très grand nombre de jeunes filles- près de
la moitié des jeunes filles « modernes » - restent fidèles à la définition traditionnelle de la jeune fille et du mariage. Cette constatation
prouve une fois de plus que les mœurs évoluent toujours assez lentement et elle consolera peut-être ceux qui pensent que l'engagement
de se consacrer définitivement l'un à l'autre pour toute la vie mérite
bien qu'on montre quelque patience et quelque respect. Il n'est pas
sûr que la liberté des garçons et des filles n'ait pas eu d'autres effets,
dans de nombreux cas, que de permettre une camaraderie confiante
et une amitié sans arrière-pensée. C'est cc que beaucoup de parents
espèrent, et avec raison sans doute, du caractère et de la propreté de
leurs enfants. Ne nous laissons pas aller à croire avec quelques-uns
que le sexe est le soleil vers lequel les regards de tous les hommes
doivent se tourner. Et ne faisons pas à la jeunesse l'injure de croire
qu'elle n'a pas d'autre pensée dont elle puisse s'occuper.
Une comparaison d'une autre nature est encore à l'avantage de la
jeunesse. Et elle grossit également le dossier de la grande bourgeoisie
de notre temps. Les médecins consultants qui, après une carrière assez
longue, ont reçu nécessairement un grand nombre de confidences,
sont unanimes pour constater que l'immoralité des femmes dans la
bourgeoisie riche nous permet de prétendre à un rang très convenable parmi les siècles qui se sont fait remarquer par le relâchement
des mœurs. Aussi répandu que la sodomie dans la littérature, le
théâtre et le cinéma, l'adultère est aujourd'hui considéré, à partir
d'un certain niveau de fortune, comme une situation conjugale
très ordinaire. Il est seulement plus hypocrite, il intéresse les littérateurs
d'aujourd'hui moins vivement que ceux d'avant-guerre. C'est la
littérature de l'adultère mondain qui a perdu du terrain, non l'adultère lui-même qui est même plus fréquent et surtout plus habituel
qu'au temps d'Henri Bataille et de Paul Hervieu. Les femmes du
392 Histoire des Femmes
monde viennent consulter pour avortement, suites d'avortement,
maladies vénériennes : la jeunesse dorée abonde en bâtards, les
jolis garçons que nous voyons faire tant de bruit sur leur T riumph
sont souvent les fils d'un barman ou simplement d'un jardinier.
Les médecins dont nous avons pu recueillir les confidences sont,
bien entendu, moins précis que Kinsey : la plupart d'entre eux
fixent à 70 % environ le nombre des femmes du monde appartenant
à la très riche bourgeoisie parisienne, qui sont peu intéressées par
l'idée de la fidélité conjugale. *.
LA t< NOUVELLE VAGUE ))
La « nouvelle vague " apparue depuis quelques années n'a pas
renoncé à l'attirail de ses aînés, elle l'a même rendu plus excentrique
encore. Toutefois, elle nous a prouvé beaucoup mieux que la génération précédente qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparences.
En cela, la génération d'après-guerre l'a aidée. Les jeunes filles si
étranges des années 1945-1948 ont donné des jeunes femmes et des
teunes mères parfaitement supportables et il ne s'est pas produit
cet effondrement de la moralité que de tels commencements autorisaient à prévoir.
La « nouvelle vague " sous des costumes encore plus fantaisistes
aborde la vie avec sérieux et même avec beaucoup de sérieux. L'âge
du mariage ne cesse pas, néanmoins, de s'abaisser inexorablement, et
de plus, on continue à constater chez les jeunes couples la même
obstination dans le « comportement nataliste "· En dépit des classes
creuses, de l'absence d'une partie des jeunes gens envoyés en Corée
ou en Algérie, le baby-boom continue. En revanche, l'érotisme, spécialité métaphysique et littéraire très demandée à Saint-Germain des
Prés vers 1948, perd du terrain. La liberté sexuelle ne semble pas non
plus revendiquée avec beaucoup d'âpreté. Une enquête, à échantillonnage réduit, il est vrai, menée en 1962 au Danemark et dans deux
* Nous ne donnons là qu'un échantillon. Il n'est pas possible, bien entendu,
d'étendre cette enquête à d'autres pays dans les limites de notre étude . Nous avons laissé de côté également les diverses manifestations de la perversion sexelle féminine,
qui paraissent plus nombreuses, ou du moins plus indiscrètes, à notre époque.
On se réfère, en particulier, aux cabarets et bars spécialisés dans la clientèle des
lesbiennes, qui ont eu grand succès depuis deux ou trois ans et dans lesquels on
voit défiler, sous prétexte de curiosité, les personnalités les plus connues du Tout- Paris. Ces descriptions se situent, à notre avis, en dehors du sujet de notre livre.
Les perversions auxquelles nous faisons allusion font, du reste, l'objet d'une abondante littérature médicale. Bornons-nous à signaler aux lecteur intéressés par
ces anomalies qu'ils trouveront une documentation dans les ouvrages français
facilement accessibles du Dr Hélène-Michèle Wolfram, Gynécologie psychosomatique
(Masson, 1966) et du même auteur, dans l'Encyclopédie médico-chirurgicale, supplément de 1965, Les Troubles sexuels de la femme.
Les Femmes du Vingtième siècle 393
Universités des États-Unis, révèle que les jeunes filles condamnent
les relations sexuelles prénuptiales avec une impressionnante majorité 16• La « presse du cœur » en Europe occidentale et aux ÉtatsUnis propage un honnête conformisme qui déconseille avec modération, mais avec fermeté les expériences inconsidérées. L'analyse du
« courrier du cœur» prouve clairement que la principale préoccupation des jeunes filles << modernes li est de trouver un mari, tout comme
les jeunes fi ll es d'autrefois. Le vénérable psychanalyste C. G. J ung,
après vingt ans de recherches, découvre gravement d u haut de sa
chaire professorale cette vérité première qui l'attendait, gracieusement
assise sur la margelle d'un puits : «Le désir de toutes les femmes n'est
pas d'avoir des aventures amoureuses, c'est de se faire épouser. ,,
Une partie de l'opinion mondiale fut soulagée d'entendre ce
diagnostic.
Toutefois, quelques particularités de la « nouvelle vague » qui ne
sont pas absolument aussi rassurantes, méritent d'être signalées.
L'une d'entre elles et l'abaissement de l'âge à partir duquel les
jeunes filles revendiquent le droit d'avoir une vie privée. Après 1945,
un grand nombre de jeunes filles américaines avaient fait accepter
par leurs parents qu'elles sortent chaque soir avec un garçon de leur
choix : le personnage affecté à cette fonction portait le nom de boyfriend et les filles avaient un boy-friend à partir de quinze ans. Les droits
du boy-friend étaient nettement limités par le code amoureux des
jeunes Américaines et sa situation rappelle en fait celle du sigisbée
d'autrefois. Dans la« nouvelle vague», le droit au boy-friend commence
à treize ans, parfois à douze. Les jeunes personnes de cet âge portent
du fard, se noircissent les paupières et les correspondants des journaux
français prétendent même qu'une industrie nouvelle a dû mettre sur
le marché des produits destinés à venir au secours des appâts quelquefois insuffisants de leur jeune coquetterie. Les Américaines ne
sont pas seules à avoir renversé le préjugé qui exigeait qu'une fille
eût quinze ans pour faire des pirouettes tout à son aise. Les jeunes
Anglaises les ont promptement imitées et les observateurs de la population suburbaine dans les autres pays ont remarqué que les jeunes filles
commençaient à faire partie de très bonne heure des « bandes » qui
se font remarquer par leur gaieté : beaucoup d'entre elles ont en
effet treize ou quatorze ans. Il est intéressant de voir cette génération, libérée sur tant de points des préjugés, revenir également
en cette affaire à la nature et à la tradition. Pourquoi nos petites
filles de quatorze ans s'ennuieraient-elles à faire des dictées alors
q ue Béatrice était célèbre à cet âge parce qu'elle était aimée de
Dante?
Une autre tendance des filles d'aujourd'hui n'est pas moins remarquable : c'est la ressemblance qu'elles recherchent avec les garçons
394 Histoire des Femmes
et que les garçons recherchent avec elles. Cette copie était déjà sensible après 1945. Elle a évolué avec le succès des « beattles ». On a
proposé de cette soudaine folie de belles explications psychanalytiques.
En vérité, on peut se demander aussi bien si cette transformation n'a
pas pour origine la même désinvolture à l'égard des préjugés de notre
génération et de celles qui l'ont précédée. Pourquoi les jeunes filles
se condamneraient-elles à vivre en compagnie de tristes insectes noirs
aux cheveux ras, alors que pendant des siècles leurs grands-mères ont
aimé de gentils chevaliers qui avaient de longs cheveux bouclés et
des pourpoints étincelants? Il n'y a rien d'étrange à préférer Bayard
ou Gaston de Foix au majestueux Félix Faure.
Ce changement a eu pour résultat de rendre moins abordable
encore l'île enchantée de la jeunesse qui l'était déjà fort peu. C'est
peut-être le résultat psychologique le plus important de cette expérience. Les adultes ont vaguement conscience qu'un monde de rapports entièrement nouveaux s'établit dans ce continent inconnu. La
camaraderie, l'égalité entre garçons ct filles, l'amour même y ont leurs
lois. Ce << nouveau monde )) qui s'établit en marge du nôtre, aussi
étrange pour notre conformisme que les Iles des Grandes Indes
l'étaient pour les navigateurs d'autrefois, sommes-nous sûrs qu'il
ne nous apportera pas un rajeunissement dont nous avons besoin?
Il nous tire de la léthargie de nos idées toutes faites et de nos images
si banales. Il nous rappelle qu'il peut exister autre chose que l'opéra
dont nous sommes les figurants et dont le livret nous fait souvent
bâiller.
VICTOIRE DE L'AMITIÉ
Un essayiste contemporain, Mme Geneviève Gennari, termine un
livre récent consacré aux femmes d'aujourd'hui 16 en constatant le
déclin du féminisme et la revanche de la féminité. En vérité, la féminité n'avait pas de revanche à prendre, elle n'avait jamais été bien
menacée. Mais il ne parait pas faux, en effet, d'affirmer que le féminisme a perdu, mais que la femme a gagné. Car elle a imposé, non
par la << conquête n et par la loi, mais par l'affection et l'estime, instruments de règne infiniment plus sûrs, cette égalité que les préjugés
lui avaient en apparence refusée pendant si longtemps et qu'elle avait
si souvent acquise malgré tout. Pour la génération la plus récente,
cette égalité est aujourd'hui dans les mœurs, ct non seulement dans les
mœurs mais dans les gestes et les attentions de chaque jour, elle est
inscrite dans les moindres détails de la vie. Le spectacle, inconcevable
autrefois et si commun aujourd'hui, d'un jeune père qui donne le
biberon ou promène le landau, ne s'explique pas seulement par la
Les Femmes du Vingtième siècle 395
capitulation de l'orgueil marital et le désir de l'homme de prendre
sa part des tâches de la maison puisque la femme prend sa part du
travail au dehors. Ces sentiments y sont certainement pour quelque
chose. Mais aussi il y a une autre disposition, que traduit peut-être
inconsciemment l'instinct de ressemblance des garçons aux filles.
Cette disposition nouvelle, inconnue aux hommes du passé, est une
disposition du cœur fondée sur la reconnaissance et la camaraderie :
c'est un alignement instinctif dans lequel l'homme renonce à la
dignité ct aux prérogatives, aux attitudes mêmes de l'homme et adopte
en face de la femme un comportement qu'on pourrait appeler démocratique, parce qu'il admet aussi bien l'égalité dans la discussion, la
liberté dans la disposition du salaire, la collaboration sans supériorité
enfin dans tous les domaines. Cette égalité de consentement n'a pas
besoin de la contrainte des lois, elle s'étend tout naturellement à la
gestion et au gouvernement du ménage, comme bien souvent dans le
passé, et elle s'applique de la même manière aux activités de chaque
moment de la journée. Et ainsi dans cette déclaration d'amitié, dans
cette attitude spontanée d'amitié, la femme trouve, sans la revendiquer,
l'égalité véritable et complète, et non superficiellement et sous des
masques puérils, mais réellement, dans le cœur et les habitudes de
pensée de son jeune mari lui-même. Et cette défaite du féminisme,
ces mariages conclus dans l'amitié, je ne sais pas si c'est le triomphe
de la féminité, car je n'ai pas trop d'opinion sur la belle chose appelée
féminité : mais il me semble que cela peut être un des secrets du
bonheur. Ce secret n'est pas si neuf après tout. Beaucoup de mariages
d'autrefois étaient fondés ainsi sur l'amitié et sur l'égalité qu'elle
comporte quand elle est bien sentie. Il y a peut-être plus longtemps
que nous le pensons que la femme est véritablement l'égale de l'homme
quand ils se sont loyalement unis pour toute leur vie.
Finalement, les réactions de la génération d'après-guerre paraissent
inspirées presque toutes par un instinct qui porte les jeunes à secouer
la carrosserie pesante de la civilisation industrielle et à leur préférer
inconsciemment des formes de vie plus proches de l'ordre naturel.
En quarante ans, le xx• siècle a effacé la plupart des traits de l'image
factice de la femme que le XIx• siècle avait fabriquée. On se débarrasse des corsets et de falbalas. Cet allègement a paru raisonnable
tant qu'il s'agissait de mercerie : il nous trouble maintenant, parce
que ce sont nos préjugés et nos usages qu'il faut abandonner. La
fausse pudeur des femmes, leur fausse timidité, leur fausse faiblesse,
les mensonges et les conventions que nous conservions pieusement
dans l'armoire naphtalinée des convenances, faut-il les regretter?
Pour ma part, je ne pleurerai pas sur les faux cheveux de nos grandmères. Que les jeunes femmes montrent leurs cuisses comme à Sparte,
si elles le veulent, qu'elles ressemblent à des garçons : ces jeunes
(
Histoire des Femmes
animaux produits par Je siècle, qu'importe le nombre de leurs
jupons, s'ils sont libres, sains et vigoureux. Qu'ils soient la belle
« plante humaine " que Stendhal aimait. Notre métier d'homme
au xx• siècle, c'est d'échapper à cette fLle monotone de robots en veston
qui se ressemblent tous et détachent à la même heure Je ticket qui
leur donne droit à la même ration. Que les jeunes femmes coupent
la file avec leurs cheveux courts et leur bébé sur les bras, je ne vois là
finalement qu'un signe de force et de santé.
xx
Les Femmes du Vingtième siècle (suite)
LA FEMME AMÉRICAINE
Lorsque les voyageurs, qui se multipliaient, découvrirent J'Amérique
de J'entre-deux guerres, ce qui les surprit entre autres choses, cc fut
J'autorité de la femme américaine. La femme américaine avait surgi
au milieu de l'Amérique, elle s'était instaJJée au centre de l'Amérique,
eJJe était devenue J'Amérique eJJe-même, sans qu'on perçût comment
elle avait pris le pouvoir. Cette ascension se confond tellement avec
l'histoire morale des États-Unis que personne n'a eu l'idée d'en
écrire particulièrement l'histoire. Ce silence, comme s'il s'agissait
d'un sujet tabou, est un symptôme embarrassant.
Voici les rares traces qu'on peut trouver sur cette piste. En 1920,
l'histoire «juridique " de la femme américaine est terminée. Elle est
électrice et éligible, elle a les mêmes droits que les hommes, elle peut
avoir une fortune séparée et la gérer. Depuis 1923 dans l'État de
New York et progressivement dans d'autres États, la femme a le droit
de monter une affaire, de contracter et d'être responsable, sans aucune
autorisation du mari, et même de monter une affaire concurrente des
entreprises de son mari. Rien de nouveau dans les autres domaines
de la législation. En revanche, les changements qui se sont produits
dans l'équipement industriel des États-Unis ont eu une influence sur les
mœurs et ils expliquent en partie l'évolution de la femme américaine.
LE TRAVAIL DES J EUNES FILLES
En 1930, le travail féminin est moins répandu aux États-Unis qu'en
Europe : nous avons déjà eu l'occasion de signaler la statistique peu
connue qui montre que 20 % seulement des femmes américaines sont
398 Histoire des Femmes
salariées à cette date, alors que 35 % à 39 % des femmes travaillent
dans les grands pays européens. Cette situation change à mesure
que l'industrie américaine grandit. La croissance industrielle se fait
au détriment de l'agriculture : en 1956, sur 43 millions de familles
américaines, 4 millions seulement vivent de l'agriculture *. D'autre
part, l'amélioration des services pris en charge par des maisons spécialisées (blanchisseries, entreprises de nettoyage, etc.), l'apparition de
l'équipement domestique ont changé les conditions de la vie ménagère. En outre, les enfants sont plus faciles à élever, l'hygiène familiale a fait des progrès, les jeunes mères ne sont plus accablées par les
fausses-couches, la nourriture, les maladies. Les femmes ont donc des
loisirs parce que leur vie domestique a été allégée. Enfin, les travaux
qu'on leur offre (secrétariat, conditionnement, vérification) sont
faciles et parfois séduisants, et la guerre, comme partout, a créé des
habitudes nouvelles et des débouchés imprévus. Aujourd'hui la proportion des femmes qui travaillent est presque aussi importante aux
États-Unis qu'en Europe et leur répartition dans les divers secteurs
d'activité est à peu près analogue • *. Beaucoup de femmes mariées
travaillent pour apporter un second salaire à la maison ***. Les
jeunes filles américaines sont restées fidèles à la tradition de travailler
avant le mariage. Les filles qui sortent des high schools (écoles primaires
supérieures) choisissent des carrières de secrétariat dans les 3/5•
des cas. Les filles qui sortent des colleges préfèrent dans les mêmes
proportions les carrières de l'enseignement où les femmes ont conservé
la même suprématie qu'autrefois.
Il n'y a rien dans ce tableau qui soit de nature à provoquer l'étonnement. Retenons seulement comme une particularité de l'Amérique
* Dans ces 4 millions de familles agricoles, un bon nombre de femmes ou de
filles travaillent hors de la maison, puisque 3 millions d'entre elles déclarent des
salaires complémentaires.
** Une enquête de 1956 a montré que 1 1 millions de femmes mariées travaillent
et que, parmi celles-ci, 7 millions ont un mari qui travaille de son côté. Ces salaires
~~~~i~~e~u~~~~~~::~e~~~~~~~~ à à5 ~ g,~~~~ ~~~L:~:~c dcen~~ê~eé~afa~~ ressortir que dans les ménages dont le revenu s'établit entre 7 ooo ct 15 ooo dollars,
ce revenu est dû, pour les 3/4 des cas, à un double salaire. Même dans les familles
où le mari à lui seul gagne de 7 ooo à 10 ooo dollars, la femme travaille dans la
moitié des cas si elles n'ont pas d'enfants.
*** Emploi des femmes aux U.S.A. (Armuaire statistique du Nations Unies, chiffres
de 1950) :
~ngd~~f~:e~x~~~i~J~chc · · . 7 g~~ = travaill.:_urs dont 6 ~~ ~ femmes
Indwtries manufacturières. . . 16 t 13 ooo 3 898 000
Bâttment, travaux pubhcs 3 743 ooo 103 000
Élect.rtCité, gaz, secteur sanitaire. 790 ooo 96 6oo Commerce, banque, assurances.. 11 o82 ooo 3 570 ooo
Transports ct télécommunications 4 184 000 651 ooo Services. 1 4221 ooo 6 992 000
Divers. 1 596 000 549 000
Les Femmes du Vingtième siècle 399
que les femmes de la bourgeoisie prennent un emploi salarié plus
fréquemment qu'en Europe et aussi que c'est presque une règle dans
tous les milieux qu'une jeune fille ait une activité professionnelle
entre la fin de ses études et son mariage. Depuis quelques années, les
Américaines ont mis en pratique des solutions dont nous devrions
nous inspirer en Europe pour adapter leur vie professionnelle aux
nécessités de la vie familiale. La plupart des femmes mariées interrompent leur activité professionnelle pendant les années où leurs enfants
sont encore très jeunes. Celles qui ne peuvent pas les interrompre
complètement les poursuivent à temps partiel pendant une dizaine
d'années, puis elles les reprennent ensuite à temps complet, en général
vers l'âge de trente-cinq ans *. Récemment, le travail à temps partiel
s'est encore développé aux États-Unis. Ces dispositions ingénieuses
prouvent qu'une solution peut être trouvée aux difficultés qui
naissent dans le monde moderne du travail des femmes hors de
chez elles.
VEUVES, FEMMES SEULES, DIVORCÉES
Ainsi, les femmes américaines entre leur mariage et leur trentecinquième année ont plus de temps libre que les femmes européennes
grâce au travail temporaire ou à temps partiel, et, d'autre part, les
Américaines de la bourgeoisie ont, grâce à leur travail, un budget
important dont elles disposent en grande partie. Enfin, les statistiques
nous apprennent que sur II millions d'Américaines mariées, 7 millions ont un mari qui travaille, ce qui suppose que 4 millions n'ont
plus de mari, par divorce ou veuvage, masse énorme de « femmes
seules » qu'on retrouve dans les clubs de femmes, institution
typiquement américaine, qui groupent actuellement 5 millions
d'adhérentes.
II en résulte que l'analyse du travail féminin en Amérique nous
amène à constater la présence dans la société américaine, comme un
« corps étranger )) pour ainsi dire, tout au moins comme un élément
remarquable de la sociologie américaine, d'une masse féminine motorisée, riche, remuante et disposant de loisirs. Une Américaine s'alarmait du progrès industriel en I 924 et assurait qu'il était une ca tas-
• La statistique de 1956 que now citions tout à l'heute montre que sur t 1 millions de femmes mariées qui travaillaient, 2 millions seulement avaient un enfant
de moins de six ans, tandis que 8 millions étaient des femmes de plus de 35 ans.
Parmi les 2 millions de mères de jeunes enfants, So % travaillaient à temps partiel
ou seulement une partie de l'année si elles étaient mères d'enfants en bas âge,
6o% lorsqu'elles étaient mères d'enfants d'âge scolaire : el même parmi les femmes
qui n'avaient pas d'enfant à la maison, on en trouvait encore 50% dont l'emploi
était partiel ou temporaire 1•
400 Histoire des Femmes
trophe, car les femmes « ne savaient plus quoi faire 2 >>. Cette vue
pessimiste est peut-être exagérée. Toutefois, elle annonçait déjà d'une
manière curieuse, l'apparition de cette masse féminine<< en suspension>>
dans le milieu social américain et dont les occupations « para-féminines >> sont peut-être un des éléments à prendre en considération
pour expliquer l'évolution des mœurs aux États-Unis.
Le travail des jeunes filles, généralisé et devenu un fait social, eut
peut-être des conséquences plus importantes encore. En gagnant leur
vie, les jeunes filles s'affranchissent non seulement matériellement,
mais aussi moralement, de la tutelle de leur famille. Elles s'habituent
à assumer des responsabilités. Elles ont plus de personnalité, plus de
confiance en elles, elles acquièrent même par la fréquentation habituelle des hommes, une maitrise de soi que les jeunes filles ignoraient
jadis. En conséquence de tout cela, elles ont sur le mariage des idées
nouvelles. Le mariage n'est plus le port hors duquel il n'y a point de
salut. Beaucoup de jeunes filles acceptent sans répugnance l'idée de
rester célibataires, quelques-unes préfèrent même le célibat au mariage.
Pour les jeunes Américaines, le mariage n'est donc plus comme en
Europe la barque qui conduit toute femme vers les rives de sa destinée :
celles que le nocher repousse ne se sentent plus clouées sur le rivage
des morts. Le mariage devient une option. La jeune fille en pèse les
avantages et en stipule les conditions. Elle ne s'en remet plus à un
homme pour lui assurer dans la vie protection et bonheur : elle entre
librement, de son plein gré, dans une association. Elle se regarde
comme un partenaire à droits égaux. Elle sait qu'elle devra faire des
concessions, mais elle prétend qu'on lui en fasse en retour.
L'instinct de sujétion qui est en toute femme trouvait peu de satisfaction dans le partnership ainsi constitué. Beaucoup de femmes sentaient confusément que leur destinée était manquée. C'était leur
destinée de douce esclave qui, en effet, était manquée. Elles trouvaient
dans le mariage toute la vie conjugale saufle mariage, lequel est l'union
charnelle, confiante, absolue, de deux êtres à chacun desquels la nature
a donné son instinct animal. Et elles se vengèrent de cette déception
en « affirmant leur personnalité ». Quand une femme « affirme sa personnalité », c'est généralement un signe qu'elle n'est pas tout à fait
heureuse. En tout cas, cette réaction a pour résultat de rendre l'association plus difficile à supporter et elle a souvent pour issue le divorce.
Le pourcentage anormal des divorces est donc devenu une caractéristique de la société américaine 3• La proportion des divorces qui
était d'un peu plus de 5 % des mariages en 1887 est passée à 8% en 1906,
à 1 3 % en 1 922, à 1 7 % en 1930. Ce chiffre est un record mondial
que les États-Unis ont amélioré ensuite. On notera que cette progression des divorces suit la progression du travail des femmes. Selon les
spécialistes, le « développement de l'individualité » de la femme
Les Femmes du Vingtième siècle 401
moderne est la cause principale des divorces *. Comme cette phrase
ne signifie pas nécessairement que les femmes américaines ont plus
mauvais caractère qu'autrefois, il faut en conclure que c'est leur
prétention à l'égalité dans le mariage qui est la cause générale des
divorces. On nous dit que « la femme américaine ne supporte pas chez
son mari beaucoup de choses que les femmes des autres pays sont
habituées à supporter ou sur lesquelles elles ferment les yeux • ». Cette
phrase sibylline semble avoir à peu près le même sens. On peut même
en conclure que la femme américaine appelle égalité l'abdication
de son mari.
La statistique des divorces donne un renseignement complémentaire
qui est inquiéta nt. Pour l'année 1930, par exemple, 37 % des divorces
ont été prononcés avant cinq ans de mariage, et un pourcentage
analogue sc retrouve dans les statistiques des années suivantes. Cette
importante proportion « de mariages courts » ne peut être imputée
qu'à une légèreté, dont nous nous refusons à accuser les femmes
américaines sans preuve supplémentaire, ou à leur conception aggressive de la vie conjugale. Mais cette disposition a finalement sur le
mariage les mêmes conséquences que la légèreté. Car la communauté
de destin disparaît. Cette phrase émouvante que le prêtre ou le pasteur
prononce sur les mains qu'ils unissent et qui avertit les époux qu'ils
sont unis désormais elevant Dieu pour le meilleur et pour le pire, cet engagement de soldats et d'époux qu'ils prennent solennellement pour
toute leur vie, que devient-il? Et alors, que reste-t-il du mariage,
dans cette association où l'on n'a plus ni une femme, remplacée par
une partenaire, ni un serment remplacé par un contrat de travail?
Cette conception individualiste du mariage a des effets dissolvants
sur les enfants eux-mêmes. Ils revendjquent, eux aussi, leur droit au
titre d'êtres libres et indépendants. On leur accorde ce droit, puisqu'il
est le principe de la vie en commun. Le résultat, c'est que l'exercice
de ce droit fait des enfants des citoyens à part entière au sein de la
famille, qui mènent leur existence à leur guise, avec lesquels les parents
ont peu de contact et sur lesquels il leur est impossible, bien entendu,
d'exercer un contrôle. Les familles américaines, loin de déplorer cette
situation, encouragent au contraire les enfants à montrer de bonne
heure de l'indépendance et de la personnalité, cela fait partie de
l'american way of life. Les enfants participent clone à la discussion des
décisions prises en commun, ils ont un droit de suffrage clans la petite
république familiale. Et la monarchie paternelle est remplacée par
* Voici un élément de comparaison. En Angleterre, le nombre des divorces était
de 366 divorces par an pour 245 000 mariages en r88o, chiffre qui était passé à
823 divorces pour 330 ooo mariages en rg 10. Après la guerre, le chiffre de 188o
est décuplé et en rggo, on compte 4 032 divorces pour 356 ooo mariages, soit r,t %
(Unittd Kingdom statistical abstracts, 1933, p. 22-23).
402 Histoire des Femmes
un régime démocratique dans lequel l'individualisme se donne libre
cours, ce qui ne peut avoir d'autre résultat que l'émancipation précoce des enfants, que les moralistes dénoncent avec affolement après
l'avoir rendue inévitable par les principes qu'ils proclament.
LE MATRIARCAT AMÉRICAIN
Cc rabougrissement des pouvoirs de l'homme dans son propre
domaine a été accompagné aux États-Unis par une expansion euphorique de l'autorité des femmes dans beaucoup d'autres directions.
C'est ici un autre aspect de l'american way rif life qui intervient. Le
respect de la femme, qui se manifestait dans les premiers temps de la
société américaine par des marques extérieures de déférence d'une
raideur presque prussienne n'a pas cessé d'être une attitude remarquable des Américains, mais il s'exprime d'une autre manière. Il a conféré
à la femme une autorité morale éminente qui est un des traits les
plus curieux de la psychologie américaine. Mais ne croyons pas tout
bonnement que l'admiration est la seule cause de cette sorte de béatification. Il n'est pas difficile de constater que c'est la publicité qui a
été le véhicule principal de cette autorité que l'Amérique reconnaît
si pieusement. Ce sont les firmes de publicité qui ont fait depuis
trente ans une cour assidue à la femme américaine et qui ont popularisé la fameuse formule, A woman said it, qui sert de passeport à tous
les slogans commerciaux. Cette infaillibilité de la femme -A woman
said it, c'est une femme qui l'a dit, donc c'est un jugement autorisé- a
pour origine une préoccupation mercantile. La femme américaine,
grâce à ses loisirs, grâce à son budget personnel, grâce au budget familial dont elle dispose, est la principale acheteuse du marché américain.
En lui conférant une infaillible sûreté de jugement, les spécialistes
de la vente flattent une cliente précieuse et en même temps lui font
confirmer une délégation financière qui les satisfait pleinement.
Mais aussi, cette respectueuse constatation, à force d'être répétée
par les haut-parleurs de la publicité, devient une vérité première
dans l'ordre moral. Comme les Italiens écrivaient sur les murs que
Mussolini avait toujours raison, l'Amérique écrit partout que la femme
a toujours raison. Et, en effet, elle a raison dans tous les domaines, par
ses associations toutes puissantes, par ses clubs, par l'appui des Églises,
par l'hommage que toute la nation lui adresse. Elle a même raison
quand les apparences semblent lui donner tort. Car il est clair qu'elle
est alors la victime de la brutalité des hommes. Cette intéressante
position est vérifiable dans le dialogue qui s'établit à propos de la
fidélité du mari. Si le mari prend des libertés, la femme a droit aux
mêmes libertés : c'est ce qu'on appelle dans le mariage américain la
Les Femmes du Vingtième siècle
fifty fifty proposition (droits égaux des deux associés). Il est clair que la
femme insultée par l'impudicité habituelle aux mâles, ne saurait avoir
tort si elle répond par des mesures de réciprocité.
La puissance des femmes aux États-Unis est faite de tout cela et
mille détails de la vie américaine rappellent leur suprématie. Par
exemple, le divorce, en application des règles non écrites mentionnées
plus haut, est généralement accordé au profit de la femme (72 % des
cas). Il est sanctionné par une importante pension alimentaire dont
les lois permettent Je recouvrement par des moyens énergiques : si
bien qu'on voit aux États-Unis un nombre respectable de maris malheureux accablés sous la charge d'une série de pensions alimentaires
que leurs déceptions ont entraînées, tandis qu'un nombre correspondant de gracieuses divorcées vivent très convenablement des rentes
que leur font leurs précédents maris. Autre exemple : J'autorité effarante qui est accordée à la parole de la moindre pécore quand elle
accuse un homme d'entreprises à son égard. La déclaration He annoys
me, « ce monsieur me poursuit ))' peut très bien amener un honnête
passant au commissariat et de là devant un juge qui lui inflige une
copieuse amende. Les salles de bains sont parfois communes à deux
chambres dans certains hôtels et il arrive qu'on oublie de fermer la
porte de communication : si un homme ouvre cette porte par mégarde
et aperçoit une femme dans son bain ou à sa toilette, un cri de la victime l'expose aux mêmes aventures. Dans d'autres hôtels, la porte
doit rester ouverte si un homme pénètre dans la chambre d'une
femme : si cette porte est fermée par inadvertance, si la femme élève
la voix, l'homme est supposé avoir eu d'horribles intentions et le
dénouement risque d'avoir lieu également devant un fonctionnaire
de la police. Ces aventures sont exceptionnelles, bien entendu, mais il
suffit qu'elles puissent avoir lieu, que la femme soit toujours crue sur
parole, pour que ce soient là des détails symptomatiques. L'Amérique
avec ses veuves innombrables et pourvues de bons revenus, avec ses
célibataires énergiques qui protestent, pétitionnent, interviennent,
avec ses dames patronnesses envahissantes qui contrôlent la vie sociale,
gouvernent et conseillent, avec ses clubs de femmes, avec ses surveillantes de tout acabit postées à tous les carrefours de la vie par la police,
la morale ou la religion, donne l'impression d'un pays qui est soumis
à une sorte de matriarcat officieux qu'aucun texte n'établit mais que
les mœurs reconnaissent.
Cette solution matriarcale est tout à fait intéressante dans un régime
démocratique dont le fonctionnement élimine à peu près complètement l'influence des femmes. On peut vérifier facilement que, dans le
domaine politique, les résultats obtenus partout par les mécanismes
démocratiques ont été obtenus également aux États-Unis. Il n'y a pas
de femme ministre, il n'y a pas de femme sénateur, il n'y a pas de
Histoire des Femmes
femme gouverneur. Quand une exception apparaît, c'est précisément
parce que la femme représente autre chose qu'elle-même qu'elle
acquiert une autorité *.L'influence politique ou d'intrigue des femmes
est aussi limitée aux États-Unis que dans les autres États modernes.
Les femmes d'affaires, en dépit des apparences, y sont aussi rares. A
l'exception d'Helena Rubinstein et d'Élisabeth Arden à la tête de productions spéciales qui sont de la compétence exclusive des femmes, on
ne trouve pas de femme américaine qui ait créé ou simplement animé
une grande entreprise. Celles qu'on voit à la tête d'affaires importantes
ont reçu ces empires par héritage et elles ne les gouvernent pas plus que
la reine Élisabeth ne gouverne l'Angleterre. Le matriarcat américain
qui ne s'inscrit pas dans les hiérarchies et dans les structures, n'est donc
qu'un phénomène purement moral qui est lié à la mentalité américaine.
Il a entraîné paradoxalement un relâchement et même une dégradation de la vie familiale, à cause de la liberté individuelle qu'il stipule
pour chacun. A-t-il rendu les femmes heureuses? On voit qu'il les
expose à une instabilité conjugale anormale et qu'il ne paraît leur
apporter qu'une forme toute intellectuelle, toute dogmatique du
bonheur, dans laquelle elles ne trouvent pas un équilibre complet.
A-t-il augmenté l'influence réelle des femmes? On n'en sait rien. Leur
autorité politique ne paraît pas plus grande qu'ailleurs. Mais leur
autorité morale ne risque-t-elle pas de leur conférer un jour une
influence contre laquelle on ne s'est pas prémuni?
LA FEMME SOVIÉTIQUE
Dans l'autre nation géante qui étend son influence sur l'hémisphère
que les États-Unis ne contrôlent pas, est apparue également une
variété de l'espèce féminine non moins singulière à nos yeux.
Le gouvernement bolchevik, qui entendait détruire les préjugés
bourgeois, institua dès son installation une nouvelle législation du
mariage. Les mesures énumérées par le Code du 17 octobre 1918 sont
propres à nous faire réfléchir sur la fragilité de nos institutions conjugales. Car le mariage bourgeois fut réduit en poudre par des dispositions qui n'ont rien de révolutionnaire et qui ne sont en somme que la
réalisation de ce que revendiquaient les mouvements féministes.
On décréta que le mariage religieux était dépourvu de toute valeur
* Ce fut le cas de Mrs Roosevelt après la mort du président Franklin D. Roosevelt, son mari; c'est aujourd'hui le cas de Jackie Kennedy, veuve du président John F. Kennedy. Sur le plan électoral, c'est en tant que représentante de son mari
que Mrs Wallace a pu être élue gouverneur.
Lt.s Femrrw du Vingtième siècle
juridique, situation semblable à celle qui existe depuis longtemps en
France, aux États-Unis et dans bien d'autres pays*. On proclama
l'égalité de droits entre l'homme et la femme, on supprima la communauté des biens : c'était ce que les féministes réclamaient depuis longtemps. On permit à la femme de choisir librement son propre domicile,
et on décida que le divorce serait une formalité simple qui n'exigerait
pas plus de démarches que Je mariage. Ces deux derniers articles, qui
consacraient l'indépendance de la femme, n'étaient au fond qu'une
déduction logique des principes féministes : on mit peu de temps à
s'apercevoir qu'ils étaient plus dangereux qu'on avait cru.
LÉNINE, ALEXANDRA KoLLONTAI, LE couPLE
Dans J'esprit de Lénine, ces dispositions n'étaient qu'une satisfaction accordée aux âmes courageuses qui s'efforçaient depuis trente ans
de faire reconnaître les droits des femmes. Celles-ci cessaient d'être
esclaves. Elles obtenaient enfin ce que Lénine lui-même dans un opuscule avait appelé leur « émancipation''· Ladite émancipation ne devait
rien changer d'essentiel à la vie du couple, elle assurait au contraire
son bonheur grâce à la liberté et par la destruction de quelques préjugés. Lénine donnait J'exemple de l'existence bourgeoise qu'on pouvait mener à l'ombre des nouvelles institutions. Il vivait en (( union
libre ))' mais les «unions libres >> étaient reconnues par la loi comJne une
situation de fait, ct son honnête ménage avec la Kroupskaïa était aussi
édifiant que la vic de Robespierre chez le menuisier Duplay. Il est
probable qu'un bon nombre de ménages russes l'imitèrent sans être
troublés par l'idée qu'on pouvait divorcer aussi facilement qu'on
prenait le métro. Mais il n'en fut pas de même de quelques esprits
agités. Il apparut des théoriciens qui ne regardèrent pas le ménage
petit-bourgeois de Lénine et de la Kroupskaïa comme le modèle d'une
existence socialiste. Ils expliquèrent que la famille n'avait aucune place
dans la construction de l'État socialiste. Constituant par elle-même
une structure dépourvue de caractère socialiste, favorisant des sentiments particularistes et même des instincts de propriété, retirant les
enfants du circuit de l'éducation communautaire pour leur inculquer
des préférences grégaires ou des superstitions incontrôlées, la famille
était un milieu dangereux, peu révolutionnaire et même un frein à
tout avenir de progrès. Il importait au contraire que les enfants fussent
la propriété de J'État qui devait subvenir à la fois à leur entretien et
à leur éducation, que la famille disparût en tant qu'unité alimentaire
et lieu de réunion, qu'elle fût remplacée par le couple, qui n'était pas
• Dans la législation tsariste, au contraire, c'est l'Église qui avait le monopole du mariage ct il n'existait pas de mariage civil.
Histoire des FemTIU!s
autre chose que l'union de deux personnes humaines libres et égales,
procréant ou ne procréant pas, vivant chacune de leur côté et se retrouvant uniquement pour leur satisfaction en dehors des heures de travail,
association à laquelle leur volonté pouvait mettre fin à tout moment.
Cette vision socialiste de la vie conjugale fut exposée par Alexandra
Kollontaï qui la résuma en quelques formules : la femme est l'égale de
l' homme, les éléments du couple sont indépendants, l'amour n'est pas
autre chose que la satisfaction de l'instinct génésique, on fait l'amour
comme on boit un verre d'eau quand on a soif et ensuite on n'y pense
pas plus que le buveur ne pense à l'eau qu'il a avalée.
Cette conception n'est pas aussi originale qu'elle en a l'air. On la
retrouve, en réalité, dans la perspective finale de tout féminisme cohérent et complet et c'est la voie dans laquelle risque de s'engager la
femme américaine, avec un tout autre vocabulaire qui lui fait illusion
et qui lui masque la vérité. On croit généralement que les formules
d'Alexandra Kollontaï appartiennent à une phase de la construction
communiste dépassée depuis longtemps. C'est une erreur. Remplacez
le vocabulaire brutal de Kollontaï par les mots d'association, de camaraderie pour la réalisation d'un idéal commun, d'enthousiasme pour
la construction du socialisme et vous trouvez un type de couple qui
existe encore en Russie soviétique, une conception de l'amour où il
n'y a plus de« verre d'eau n, mais où il n'y a pas non plus de famille,
ct qui n'est, en somme, qu'une société morale de deux personnes. Et
remplacez encore ces mots nouveaux que vous venez de lire par des
mots plus vagues comme l'association pour le bonheur, pour une
éclosion plus complète de la personnalité, et vous trouvez un type
d'union qui est envisagée en Occident aussi bien qu'en Russie soviétique. Ce que la législation soviétique de rgr8 apportait, c'était la
substitution du couple à la famille. Il ne faut pas croire que ce soit un
plan auquel on ait renoncé.
Les disciples de Mme Kollontaï furent nombreux en Russie soviétique. L'ivrognerie et l'instabilité y étaient pour quelque chose. Pour
beaucoup de citoyens soviétiques, le mariage ne fut plus guère que
l'enregistrement d'une rencontre qu'on dénouait par l'enregistrement
tout aussi facile de la séparation. Le code de rgr8 avait bien prévu un
frein : il instituait la pension alimentaire après le divorce. Mais les
usagers répondirent par l'habitude de ne pas payer la pension alimentaire. Les« crimes sexuels" avaient été abrogés par la loi. Cette mesure
était sage, quand on pense à la place encombrante que les infractions
à la chasteté occupent dans nos codes. Les mots de bigamie et d'inceste
disparurent donc du vocabulaire juridique. L'avortement fut permis
sans restrictions. Le résultat fut une anarchie sexuelle généralisée, des
abandons de famille multiples, des bandes d'enfants sans parents sur
les routes, vrais gangs de jeunes rats qui détruisaient tout sur leur
Les Femmes du Vingtième siècle
passage, des divorces innombrables, une infinité d'unions passagères
et un nombre incalculable d'avortements. La construction du socialisme ne semblait pas favorisée autant qu'on aurait pu le croire par
cette contagion de l'anarchie. En 1935, les statistiques prouvèrent que
44,3 %des mariages se dénouaient par un divorce rapide, que 3 % des
pères et maris disparaissaient dans les vastes steppes de l'industrie
soviétique quand on leur parlait de leur famille et que le chiffre des
avortements était trois fois supérieur à celui des naissances •. En présence de ces résultats spectaculaires, Staline opéra un vigoureux retour
en arrière. Un nouveau code de la famille fut promulgué en mai 1936.
Il était aussi draconien que le précédent était libéral. L'avortement fut
interdit et entraîna des peines de prison, le divorce devint difficile, les
divorcés furent fi·appés d'un impôt spécial, les« pères déserteurs " qui
fuyaient devant les pensions alimentaires furent recherchés et punis par
la loi. Cette législation petit-bourgeoise eut uneffetimmérliat: en quelques mois, il y eut quinze à vingt fois moins d'avortements que dans les
années précédentes, les divorces se raréfièrent et la natalité augmenta'.
PoLITIQ.UE sTALINlENNE DE LA FMnLLE
En 1945, pour réparer les pertes de la guerre, Staline s'engagea
même dans une politique de protection de la famille que n'auraient pas
désavouée les gouvernements les plus réactionnaires. On combattit les
liaisons irrégulières avec une énergie toute cléricale. Les femmes
n'eurent plus désormais la possibilité de faire reconnaître les « unions
libres " et de réclamer des pensions pour les enfants illégitimes. Tout ce
qui n'était pas enregistré à l'état-civil fut ignoré - et réprouvé - par
l'administration. La législation sur le divorce fut renforcée, la procédure fut compliquée, les tribunaux furent invités à refuser la plupart
des séparations. L'impôt sur les célibataires devint vexatoire, les
familles restreintes furent exposées à des pénalités. Des allocations
familiales furent instituées et des médailles furent décernées pour
encourager la maternité. Après quinze ans de cette politique traditionaliste, on découvrit avec joie en 1959 que la Russie était le pays où
où l'on se mariait le plus, où l'on divorçait le moins, et qu'il y avait sur
le territoire de la Fédération 62 ooo mères de dix enfants ••.
• Une enquête de 1935 montre que moins de 40% des ouvriers payaient les pensions alimentaires qu'ils devaient (J;:,vtstia, 10 avril 1935). Il y avait à la même
époque 200 000 enfants totalement abandonnés (Prauda, 4 avril 1935). A Moscou en
1934, 57 ooo naissances et 154 000 avortements ( lbid.). •• Statistique établie par le recensement de janvier 1959: 12 mariages en URSS
pour 1 ooo hab. contre 8,3 aux USA, 7,6 en Angleterre, 7 en France. En URSS,
697 hommes de 21 à 34 ans sur 1 ooo sont mariés, contre 678 en USA. Le taux des
divorces, selon la même source, serait de 7 pour 10000 hab. contre 24 pour 10000 hab.
aux USA (référence : 7 pour 10 ooo hab. en France à la même époque). Cf. Con- quitts du pouvoir soviétique tn quarante ans, éd. par Direction générale de la statistique.
Histoire des Femmes
Cette orientation vers un « ordre moral >> n'a cessé de se confirmer
ensuite. Le mariage n'est plus le simple enregistrement de la décision
de prendre une chambre en commun. On a voulu qu'il devienne un
acte solennel. Dans les premières années de l'égalité entre les hommes
et les femmes, le nouveau couple se contentait de venir devant un
guichet, assez semblable à un guichet postal, pour notifier sa décision. On faisait cela comme on expédie une lettre recommandée.
Lorsque la politique familiale évolua, on s'efforça d'instaurer une
« cérémonie socialiste " du mariage. « Les deux fiancés sont assis
sur une estrade drapée de rouge, entourés des membres de leur cellule
syndicale et des délégués des groupements féminins. Le chef du comité
d'entreprise remplit les fonctions d'officiant. Le couple se promet
mutuellement de travailler de manière à accroître la production de
l'usine 6• " Cette sobre cérémonie ne faisait pas battre tous les cœurs.
Les grands-mères et les « babas " regrettaient les icônes et parlaient
avec des soupirs de la couronne qu'on tenait au-dessus de la tête des
mariés pendant que le pope les unissait. On rendit plus majestueuse
l'inscription à l'état-civil. Elle ressemble beaucoup aujourd'hui à un
mariage à la mairie en Occident, ce qui ne donne pas encore une
cérémonie inoubliable. Des artistes ont proposé des idées ingénieuses.
On souhaita un « palais des mariages " orné de niches avec des statues
de la fidélité et de l'affection socialistes, des actes de mariage sur papier
rose, un ruban rouge en sautoir portant des devises encourageantes,
ou proposa même un lâcher de pigeons. Ces efforts n'ont pas fait
oublier le pope. Mais, il y a maintenant à Moscou un « Palais
du Bonheur >> consacré aux unions conjugales, qu'on montre avec
autant de fierté que le fameux métro.
L'esprit réactionnaire continue à régner et s'exprime par des initiatives que les féministes intégrales n'attendaient pas d'un grand pays
progressiste. On a renoncé à l'enseignement mixte, les écoles de garçons et les écoles de filles sont maintenant séparées. Les jeunes filles
sont studieuses et on les encourage à avoir une tenue modeste et des
sentiments exemplaires. L'enseignement de l'art ménager est obligatoire. En somme, à quelques détails près, les écoles de filles soviétiques
pourraient être dirigées par des Sœurs de l'Assomption. Cela n'a pas
supprimé définitivement quelques inconvénients propres à la société
soviétique. Les pères bigames n'ont pas disparu, on ne les poursuit
qu'avec négligence, dans certains États de la Fédération habités en
majorité par des musulmans, la polygamie est presque tolérée, les
enfants naturels sont devenus nombreux dans les campagnes et les
maris ont profité de la nouvelle législation sur le divorce pour devenir
des maris coureurs 7 • Les jeunes filles se plaignent de la grossièreté des
garçons d de leur ivrognerie. « L'amour n'existe pas, disent des étudiantes désabusées, c'est une invention des écrivains. " Elles semblent
Les Femmes du Vingtième siècle
étonnées de découvrir cette évidence et peu consolées quand Valérie
Guérassimova leur décrit le couple idéal, en leur montrant deux camarades de combat qui ont poursuivi les Allemands jusque sur le Reichstag en ruines et qui se promettent ensuite d'édifier ensemble la société
communiste. Elles ont peut-être tort. Il n'y a pas que cela dans la
vie, mais c'est déjà beaucoup que de vouloir édifier quelque chose
ensemble, la société communiste ou n'importe quel autre monument.
Ne nous méprenons pas, en effet, sur le sens de cette évolution.
Tout en essayant de donner au mariage plus de stabilité, les dirigeants
soviétiques ne cessent pas de le considérer comme une association entre
deux êtres indépendants qui placent l'intérêt de leur vie ailleurs que
dans l'union conjugale. L'amour, tel que le définit la littérature occidentale, n'est en effet qu'un ornement dans la société socialiste, les
enfants également. L'allocution du délégué d'usine peut nous paraître
comique, elle n'en traduit pas moins, avec quelque naïveté, un sentiment typiquement communiste. Il y a, en effet, des tâches plus importantes que la réussite de la vie privée, des tâches que la femme peut
se proposer aussi bien que l'homme, et dans lesquelles elle peut être
son égale. Ce sont souvent ces tâches qui donnent son sens à une vie :
pas seulement dans les républiques socialistes. Et la variante que peut
apporter à cela la civilisation occidentale, c'est que le bonheur, la
famille, les enfants, ne sont pas moins importants que ces grandes
tâches et peuvent très bien s'harmoniser avec elles. Dans la société
socialiste, quelle que soit la solennité qu'on donne au mariage, le
bonheur privé reste subordonné aux tâches à accomplir, il n'est qu'un
accident, au sens où les philosophes opposent ce mot à celui de substance.
Ce qui est la substance proposée à tous, c'est la réussi te de la communauté socialiste :le bonheur privé est rationné comme le beurre quand
on choisit entre le beurre et les canons.
Il est rationné en effet, et plus sévèrement qu'on ne pourrait le
croire. Car ce sont les femmes qui supportent tout le poids de la désinvolture avec laquelle l'économie socialiste traite ce qu'on appelle pudiquement les " biens de consommation "· On connaît le résultat. Lénine
voulait décharger les femmes du fardeau domestique : en fait, il est
plus lourd en Russie soviétique que dans tous les autres pays. On voit
partout des files d'attente. Ce spectacle, que les pays occupés ont connu
pendant la guerre, est permanent et quotidien dans les grandes villes
de l'Union soviétique. On prend la file dans les magasins, bien sûr,
mais aussi à la poste, aux bains, dans les gares, aux restaurants, à la
cantine, etc. Après avoir longuement attendu pour être servi, il faut
attendre encore pour payer : et, en outre, supporter la mauvaise
humeur du personnel commercial, généralement très impopulaire.
Ce sont les femmes, naturellement, qui ont à subir la plupart de ces
410 Histoire des Femmes
inconvénients, en dépit de l'égalité qui ne les affranchit pas des besognes
ménagères.
L'effroyable crise du logement dans les grandes villes est une autre
cause de fatigue et d'énervement. En principe, chaque habitant a
droit à 7 mètres carrés (cette moyenne est de 25 mètres carrés en
France) *.En fait, à Moscou, une famille de quatre personnes dispose
en moyenne d'une seule pièce de 14 mètres carrés et un ménage sans
enfant doit se contenter de 5 mètres carrés. Ces chiffres sont de 1957 8•
La plupart des habitants sont logés dans des immeubles vétustes,
construits bien avant la Révolution, dont les appartements ont été
lotis entre plusieurs familles. Un Américain, qui a visité la Russie
en 1950, rapporte qu'à cette date, les deux tiers des habitants de Moscou vivaient dans des logements misérables, que beaucoup d'entre
eux dormaient dans des sous-sols où s'entassaient deux ou trois lits,
que très souvent il fallait pour entrer chez soi traverser des parties de
l'appartement occupées par d'autres familles 9 • La cuisine est commune, les compteurs d'électricité et de gaz sont communs, la plupart
des familles préparent leurs repas sur un petit réchaud de type Primus
qui est l'appareil de cuisine habituel. Les incidents de voisinage, les
discussions d'intérêt, les complications sentimentales, sont constantes
ct une bonne partie de l'activité des tribunaux de première instance
est consacrée à régler ces incidents domestiques. On devine ce que
peut être la vie d'une femme dans ces conditions. Précisons que ces
descriptions faites en 1957-1959 ne sont plus tout à fait valables aujourd'hui. Certains détails donnés par les voyageurs remontent même aux
années immédiatement postérieures à la guerre et s'appliquent à des
villes dont on relevait les ruines. Ces circonstances atténuantes n'empêchent pas que la vie des femmes soviétiques fut pendant longtemps
celle qu'on a dépeinte ainsi.
Il existe, bien entendu, en U.R.S.S. une classe bourgeoise ou, si
l'on trouve le terme impropre, une classe de privilégiées, qui mènent
une vie comparable à celle des femmes de la société capitaliste. Ces
ménages privilégiés sont, en général, ceux des travailleurs scientifiques,
des médecins, des intellectuels. Ils ont des appartements où ils habitent
seuls dans des maisons quï leur sont destinées. Les femmes ont à leur
disposition des domestiques qu'on appelle " ouvrières de maison »,
passent leurs vacances dans d'agréables dachas et constituent une
clientèle nouvelle qui commence à avoir le goût des étoffes et des objets
élégants. Cette classe est encore très peu nombreuse, et ses mœurs ne
• Il faut ajouter que le prolétariat russe a toujours connu cette situation. A l'épo- que tsariste, les paysans qui s'installaient dans les villes avec leur famille étaient
loin de disposer de cinq mètres carrés par ménage. Ils s'entassaient dans des cba~
bres collectives, dans des dortoirs organisés par l'usine, parfois même au miheu des machines dans les ateliers.
Les Femmes du Vingtième siècle 4"
s'éloignent pas suffisamment des mœurs des femmes occidentales pour
mériter une description particulière. C'est à ces familles privilégiées
qu'appartiennent les « blousons dorés » dont la présence en U.R.S.S.
a surpris certains observateurs. Les jeunes filles de ce milieu imitent
les jeunes filles de l'Occident et elles ne semblent pas non plus présenter une originalité qui les rende remarquables.
LES FEMMES, LE PARTI, LES SOVIETS
Lénine voulait que " chaque cuisinière apprît à diriger l'État >> . Cette
formule était ambitieuse dans un pays où le régime communiste trouvait 14 millions de femmes illettrées, qui, de plus, n'avaient pas d'autre
opinion que l'opinion du pope. On commença par les envoyer à l'école.
Mais la formule de Lénine resta longtemps un vœu chimérique. Les
femmes furent admises dans le parti lentement et avec prudence. Le
parti comptait 8 % des femmes en 1924, 15 % en 1941. La plupart
étaient des employées. Ce pourcentage s'améliora après la guerre en
raison des pertes en hommes. En 1959, il y avait 20% de femmes dans
le parti communiste. Or, les femmes représentaient à cette date près
de 6o % de la population soviétique. Dans les instances supérieures
du parti, cette proportion est encore moindre et devient presque insignifiante •.
Dans l'appareil administratif, leur part n'est pas plus importante.
Dans les Soviets urbains, sortes de conseils municipaux, on rencontrait
en 1920 à peine 8 % de femmes, dans les soviets ruraux en 1922, on
n'en recensait que 1 %. Peu à peu, cependant, les femmes gagnèrent
dans les soviets une position plus solide que dans le parti. En 1957,
il y avait 37 % de femmes dans les soviets locaux. Au Soviet suprême,
assemblée qui ne joue aucun rôle politique, elles occupaient alors
deux sièges sur trente-deux, ce qui n'est pas encore un grand sujet
d'émerveillement. Dans le gouvernement, sur soixante postes ministériels, un seul, le ministère de la Santé, fut temporairement octroyé
à une femme. Plus tard, Fourtseva occupa le siège féminin lorsqu'on
lui confia la direction de la culture. Quelques femmes sont ministres
dans les gouvernements locaux de l'Union. On voit que le programme
de Lénine est loin d'être pleinement réalisé.
Cette quasi-élimination des femmes de la direction politique du pays
est un résultat étrange. Car, en fait, les femmes ont une place très
importante dans tous les secteurs de la production et elles s'y sont
• Au 20e Congrès, on trouve 14 % de femmes parmi les délégués : au Comité central, il y avait à la même date 2 femmes sur 125 titulaires, en 1956, 4 femmes
~~q~~T"o~uyP~~:l~~~~~=·n eut aucune jusqu'à Khrouchtchev sur les instances
412 Histoire des Femmes
engagées avec une énergie et un courage admirables. L'exemple des
femmes soviétiques prouve qu'on peut concevoir pour les femmes un
destin tout autre que celui que leur confère la civilisation occidentale,
et, en tout cas, il montre que nous laissons inemployées d'immenses
ressources d'énergie et de talent.
KOLKHOSIENNES, OUVRIÈRES STAKHANOVISTES, BATELIÈRES
C'est la guerre qui mit en lumière les capacités innombrables des
femmes. La seconde guerre mondiale entraîna, en effet, en U.R.S.S.
une mobilisation générale de la main-d'œuvre féminine beaucoup
plus complète encore que celle qui avait eu lieu en France et en Allemagne entre 1914 et 1918. Mais, en outre, au lendemain de la guerre,
les pertes soviétiques avaient été si élevées que Je nombre des femmes
était en U.R.S.S. supérieur de 20 millions à celui des hommes. Au
recensement de I 959, qui est le premier recensement qui ait eu lieu
après la guerre, sur une population totale de 208 Boo ooo habitants,
il y avait en U.R.S.S. I 14 8oo ooo de femmes et filles contre
94 ooo ooo d'hommes et de garçons. Ce sont ces chiffres, parmi d'autres
éléments, qui expliquent la répartition singulière de J'activité en
U.R.S.S. entre les hommes et les femmes.
Dès avant la guerre, et pour plusieurs raisons, les femmes avaient
déjà une part notable dans la production soviétique. Leur vocation
avait commencé dans les kolkhoses. Elles furent moins rebelles que
les hommes à la collectivisation, elles aimaient monter sur les tracteurs,
admiraient les machines qu'on leur envoyait. Leur salaire fut bientôt
plus élevé que celui de leurs maris. La persécution des koulaks, qui
entraîna le transfert en Sibérie des paysans récalcitrants, renforça leur
prédominance. Les femmes redoublèrent d'ardeur : on ne sait s'il
faut attribuer ce zèle à l'éloignement de leurs moujiks ou à leur sens
des responsabilités. La presse eut la joie de signaler des stakhanovistes
de la betterave et des championnes tractoristes. Elles constituaient
des brigades de choc entièrement féminines qui conduisaient l'élevage
des betteraves comme une partie de volley-bali. Les journaux publièrent leur photographie, Staline les félicita, elles furent nommées
«héroïnes du travail" et déléguées comme députés au Soviet suprême,
tâche peu absorbante. La guerre se traduisit dans les campagnes par
une véritable clictature des femmes. Il ne restait plus qu'elles dans les
kolkhoses. Un voyageur américain visitant l'U.R.S.S. en 1943 déclare
que dans les villages on trouvait huit femmes pour un homme. Elles
assumèrent avec énergie la responsabilité de tous les travaux.
Ce matriarcat rural aboutit à des produits humains singuliers. Le
public occidental ne connaît guère ces héroïnes paysannes que par les
Les Femmes du Vingtième siècle
films soviétiques. Elles sont invariablement fraîches et gaies, elles ont
des joues rondes et des yeux rieurs, de bonnes grosses poitrines et
portent sur la tête un fichu bariolé. Elles chantent, sont heureuses,
et leur santé morale est aussi péremptoire que leur santé physique. Ce
n'est pas tout à fait ainsi que les ont vues les soldats qui les ont connues
en occupation. Des réflexions étranges des recrues soviétiques étaient
déjà de nature à éveiller l'attention. Les jeunes soldats étaient peu
satisfaits de laisser leurs femmes seules : ils prétendaient que leurs
pères n'en épargneraient pas une. Tel est le résultat de la fâcheuse
habitude de faire coucher des familles entières sur le poêle de l'isba,
comme dans les fermes de Poméranie que nous avons mentionnées
plus haut. Les dispositions bienveillantes de ces épouses n'étaient pas
limitées au père du mari . Les paysannes des régions occupées envisagèrent avec réalisme les nécessités d'une longue cohabitation. Il résulte
des souvenirs publiés qu'elles utilisèrent sans vergogne la serviabilité
naturelle du soldat allemand et qu'en échange elles furent convenablement complaisantes. Ce sont là des conséquences fréquentes du
matriarcat. Il se développait évidemment dans les régions rurales de
l'Union un type féminin à peu près inconnu aux nations occidentales
et qui comportait à la fois une grande désinvolture et une forte
animalité.
Quelques variétés spéciales de cette nouvelle espèce féminine méritent d'être signalées. Dans les années d'après-guerre, une hiérarchie
s'établit dans ce matriarcat. Certaines spécialités comme l'élevage,
la traite des vaches, furent confiées à des jeunes filles qui avaient fait
des études complètes et qui possédaient des diplômes de l'enseignement
secondaire. C'était le cas, notamment, d'une « trayeuse d'élite " que
Khrouchtchev signala à la presse et félicita personnellement. Mais
cet exemple est loin d'être unique. La Prauda pouvait s'en louer dans
un article d'hommage aux paysannes soviétiques publié en mars 1960:
« La jeune paysanne qui a son certificat de maturité, qui possède le
diplôme d'un institut, n'est plus une exception. Parmi les agronomes,
les zootechniciens, les vétérinaires, il y a maintenant 40 % de
femmes 10• » A côté du prolétariat rural féminin de type assez viril,
aussi bien dans ses mœurs que dans son caractère, il se dégage donc
progressivement un encadrement technique féminin qui donne au
règne des femmes dans les campagnes soviétiques une physionomie
nouvelle. Il faut noter aussi que cette suprématie a maintenant tendance à s'atténuer. Il y avait, en 1g6o, 50 ooo femmes présidentes de
kolkhoses, chefs de brigade ou directrices de fermes d'élevage ll, ce
qui est un chiffre considérable, mais qui n'exprime pas l'omniprésence
des femmes dans la vie rurale telle qu'on la décrivait pendant la guerre
ou dans les années immédiatement postérieures.
C'est à l'usine et dans les emplois les plus pénibles de la production
Histoire des Femmes
industrielle que les femmes soviétiques donnèrent la mesure des travaux que la nature a permis aux femmes : elles montrèrent de façon
éclatante quelle erreur d'appréciation le XIx• siècle avait commis à
leur sujet.
Le régime soviétique avait trouvé peu d'ouvrières dans les usines.
La Russie tsariste était en retard à cet égard sur les autres pays
d'Europe : 13 % des jeunes filles et femmes russes étaient employées
dans des manufactures, alors que 55 % se prélassaient dans les douceurs de la domesticité. Pendant les premières années du nouveau
régime, le nombre des ouvrières n'augmenta pas beaucoup. A partir
de 1925, on lança des campagnes pour faire appel à la main-d'œuvre
féminine, mais c'est seulement vers 1930 qu'on commence à trouver
un pourcentage important de femmes dans les secteurs industriels.
Elles représentent 28 % de la main-d'œuvre en 1929, ce chiffre grimpe
à 41 % à la veille de la guerre, et, à la fin des hostilités, il y a plus de
femmes que d'hommes dans l'industrie soviétique (51 %). Quinze ans
après la guerre, en 1960, ce pourcentage avait un peu fléchi : les femmes
représentaient alors 45 % de la main-d'œuvre industrielle.
Comme dans les régions rurales, la guerre contribua à mettre en
lumière les qualités physiques des femmes. Par patriotisme, des femmes
s'acharnèrent à battre les records des stakhanovistes dans les spécialités
autrefois réservées aux hommes: on citait des monteuses qui accomplissaient 500 % des normes dans des usines de chaudronnerie, des bobineuses et des affûteuses qui atteignaient 1 ooo et même 1 450 %- On
exaltait ces championnes dans la presse, bien entendu. Mais ce qui
était plus impressionnant que ces records spectaculaires, c'est que
l'idée même de « travaux réservés aux hommes >l avait disparu pour
tout le monde. Dans cette mobilisation générale, les femmes firent
tout : extraction du minerai de fer et de la houille, travail en galeries,
coulage et fonte dans la métallurgie lourde, alimentation de marteaux-pilons, conduite des locomotives, réparation des voies. On les
vit même conduire les trains de bois sur les grands fleuves, travail qui
exige une grande endurance et des muscles solides. D'autres furent
batelières de la Volga ou de l'Ienisséi, marinières et souvent capitaines
sur les transports fluviaux, 40 ooo étaient devenues cheminotes. Dans
les usines, elles dormaient sur des couchettes près des ateliers pour ne
pas perdre de temps.
LES FEMMES DANS L'ÉCONOME ET LA SCIENCE SOVIÉTIQUES
Cette leçon ne fut pas perdue, on peut même trouver qu'on en
abusa. Après la guerre, on accepta comme une idée bien établie que
les femmes étaient propres à toutes les tâches et on les engagea avec
Les Femmes du Vingtième siècle 415
vigueur dans la reconstruction. Les voyageurs qui visitèrent l'U.R.S.S.
après la guerre virent non seulement les femmes en pleine action dans
les hauts-lieux de la métallurgie, mais ils les rencontrèrent aussi dans
des chantiers de plein air où elles étaient manœuvres, maçonnes,
cantonnières, graisseuses de loco. Elles dégageaient les voies de chemin
de fer obstruées par la neige, elles balayaient les rues boueuses et glacées en plein hiver, elles étaient dockers dans les ports et déchargeaient
des transports de grains au milieu d'un nuage de poussière qui les
forçait à avoir des masques, elles portaient des rails, elles réparaient
des routes en équipes sous la surveillance d'un homme qui siffiotait en
les regardant faire. Les voyageurs s'aperçurent alors que ce déploiement d'énergie virile s'accompagne parfois chez les femmes d'une
transformation physique désavantageuse. Des esprits chagrins parlèrent à propos de ces forçats femelles d'un sous-prolétariat féminin.
Ils firent remarquer que beaucoup de femmes, en raison de leurs obligations familiales, ne pouvaient assister aux cours de promotion
ouvrière et qu'elles étaient ainsi bloquées dans des professions de
manœuvres non qualifiés où leur salaire était dérisoire et leur existence
misérable. D'autres rappelaient les passages où Bebel et Marx avaient
durement condamné cette dénaturation de la femme qu'ils accusaient
la société industrielle capitaliste de provoquer dans le prolétariat. Des
écrivains soviétiques firent campagne pour dénoncer cet esclavage
d'un type nouveau que la société communiste fait peser sur les femmes
des classes pauvres. Il ne semble pas que ces protestations aient changé
la situation des femmes, ni même qu'elles leur aient inspiré de la répugnance pour les travaux qui leur sont imposés. Il est clair que, dans les
sociétés socialistes, les femmes sont prêtes à accepter n'importe quoi
pour apporter à la maison un complément de salaire indispensable.
Certaines n'hésitent pas à sc présenter comme volontaires pour les
mines où la police tsariste déportait, parce qu'on y gagne 1 700 roubles
par mois.
Les témoignages que nous utilisons remontent à l'année 1960. Il
est possible que certains de ces faits soient les séquelles de la dure époque de la guerre et de la reconstruction. Mais aucun témoignage plus
récent ne permet d'affirmer qu'ils ont disparu. Et l'on ne peut s'empêcher de constater que ces excès ont leur principe dans le système luimême, qui ne fait aucune différence entre les hommes et les femmes et
qui rejette dans une sorte de piétaille du travail manuel tous ceux qui
ne parviennent pas à accéder au rang d'ouvrier qualifié.
Beaucoup de femmes néanmoins parviennent à sortir du rang et il
faut reconnaltre que le régime fait ce qu'il peut pour les y aider. C'est
même l'énorme proportion de femmes qu'on voit à des postes de responsabilité qui est une des originalités de la Russie soviétique par
rapport aux pays d'Occident. Les Soviétiques sont fiers de citer les
Histoire des Femmes
femmes qui, sans quitter leur usine, ont pu compléter leur instruction
professionnelle et gagner leurs grades sur place. Cela fait contrepoids
au prolétariat féminin dont nous signalons plus haut l'existence. Elles
sont nombreuses dans l'industrie légère et le textile : le numéro déjà
cité de la Pravda rapporte qu'au complexe textile d'lsanova,
1 400 femmes sont contremaîtres ou ingénieurs et que plusieurs
dirigent des usines. En 1958, il y avait en U.R.S.S. 480 ooo femmes
occupant des postes d'ingénieurs ou de techniciens 12• Presque toutes
avaient fait des études secondaires, 200 ooo d'entre elles avaient des
diplômes de l'enseignement supérieur, mais un certain nombre sortaient du rang et avaient suivi la filière de la promotion ouvrière. Cette
vocation pour la mécanique semble une particularité des peuples
slaves puisqu'à l'époque tsariste, la Russie avait, parait-il, six cents
femmes ingénieurs, originalité remarquable à cette date 13• D'autres
femmes sont architectes et à plusieurs d'entre elles ont été confiés de
grands travaux, usines ou ensembles d'habitations. D'autres sont
régleuses d'avions, pilotes-adjointes, l'une d'elles, Valentina Chokourova, fut même pilote de guerre et elle est aussi célèbre en U .R.S.S.
qu'Anna Reitsch en Allemagne. D'autres sont mécaniciennes, et même,
comme cette Suédoise qui étonnait les contemporaines de Poincaré,
capitaines au long cours, certaines servent sur les baleinières de
l'Antarctique, où il était impensable, croyait-on, qu'une femme pût
jamais mettre le pied.
Les femmes soviétiques ont deux citadelles : l'enseignement comme
aux États-Unis et la médecine. En 1956, les femmes occupaient 67 %
des postes de l'enseignement et il est probable que leur contribution
s'est améliorée depuis cette date. Quant à la médecine, en 1g6o, les
femmes détenaient 76 % des postes médicaux, record mondial qui
permet à l'U.R.S.S. d'avoir 18 médecins pour 1 ooo habitants, proportion qu'on ne retrouve ni aux U.S.A. ni dans les pays occidentaux.
La femme médecin de campagne et l'institutrice de village sont devenues deux «types » soviétiques caractéristiques, dont le cinéma et la
littérature ont fourni d'innombrables reproductions. Enfin,
11 o ooo femmes sont classées comme « travailleuses scientifiques »
en 1g6o, et, à cette date, 700 ont des chaires de professeur dans l'enseignement supérieur et 5 ooo des postes de docent qui correspondent à
nos postes d'assistants. De nombreuses femmes sont également responsables des 400 ooo bibliothèques fixes ou circulantes qui existent
en U.R.S.S., elles fournissent près de la moitié des juges et des assesseurs des tribunaux de première instance. Enfin, le nombre des étudiantes, aux recensements récents, était supérieur à celui des garçons
et représentait 51 % des effectifs des universités.
Ces proportions si différentes de celles que nous connaissons, cet
engagement massif des femmes dans l'économie, dans la science, et
Les Femmes du Vingtième siècle 41 7
même dans tous les emplois (presque tous les facteurs et les coiffeurs
pour hommes en U.R.S.S. sont des femmes) composent une société
toute nouvelle, mais dont les perspectives ne sont pas très rassurantes.
La contrepartie de ces conquêtes, quelle que soit la « politique familiale >> qu'on mette en avant, est la disparition de la famille. L'homme
et la femme ne sont plus que deux travailleurs associés. Les enfants
sont confiés à des crèches, puis à des cantines, leur instruction est prise
en charge par l'État, mais aussi leur éducation, leurs jeux et pour
finir leur âme. Et l'âme des parents eux-mêmes, leur ambition, leur
rêve, la puissance de leur imagination, on les réclame aussi, on les
mobilise pour leur travail, au service de la collectivité. Leur vie privée
n'est plus qu'une marge qui fait partie de ce qu'on appelle les loisirs.
Le communisme ne répugne pas à cette aliénation de la vie privée, il
la favorise au contraire et même, tacitement, il l'exige. C'est peut-être
en cela, beaucoup plus que par le mécanisme de l'appropriation capitaliste, qu'il s'oppose à l'Occident: c'est contre ce résultat, en tout cas,
que l'Occident, plus ou moins consciemment, se défend. Car le régime
soviétique réalise, sous la pression des circonstances, ce que les théoriciens avaient voulu et qu'ils n'avaient pu imposer. C'est finalement un
écho des idées d'Alexandra Kollontaï qu'on perçoit dans cette vie
que la tendresse a désertée. Ils se retrouvent et ils ont le même enthousiasme, ils ont la même pensée. Bien sûr, c'est précieux. Mais est-ce
assez? Est-ce assez? Est-ce qu'on peut faire vivre des millions de
ménages sous l'uniforme de l'Armée du Salut?
LES FEMMES ET L'AMOUR DANS LA CHINE DE MAO
L'U.R.S.S. s'interroge et hésite devant ce chemin qui mène à la
caserne. La Chine n'hésite plus, elle a choisi. Les demi-mesures, les
atermoiments, les concessions faites à la structure conjugale, la Chine
les supprime radicalement sous la double pression du puritanisme
révolutionnaire et du péril démographique. Car le pullulement
humain, s'il n'est pas contrôlé, peut conduire la Chine à une catastrophe et le repliement familial détourne de la vocation révolutionnaire
et risque de créer un moment d'inattention chez le lecteur de Mao Tsé
Toung. D"ans les deux cas, c'est le mariage qui est l'ennemi, c'est la
«vie privée >> qu'il faut détruire et remplacer par la « vie collective>>.
Il faut reconnaître que les Chinois ont accepté sans faiblesse cette
conséquence extrême de l'évolution du monde moderne. L'U.R.S.S.
engageait le citoyen soviétique à placer l'intérêt de sa vie ailleurs que
dans le bonheur privé : la Chine communiste regarde le bonheur privé
Histoire des Femmes
comme un luxe égoïste et rétrograde qui n'a aucune place dans une
société collective, il faudrait presque dire comme une manie dégoûtante indigne des moines voués à la construction du socialisme.
La création d'une cellule familiale est peu encouragée par le
régime. En 1957, puis en 1962, le gouvernement considéra avec bienveillance un mouvement" spontané" qui se développa chez les jeunes
pour retarder l'âge du mariage. Ce mouvement " conseillait " aux
jeunes gens de ne pas se marier avant trente ans et aux jeunes filles
de ne pas se décider avant vingt-cinq ans. Le gouvernement facilita
cette campagne en prenant des mesures ingénieuses : les couples en
formation étaient séparés par l'attribution de postes dans des provinces éloignées, les jeunes gens enclins à la sensibilité étaient soumis
â des périodes de travail manuel qui calmaient leur pétulance, enfin
l'entêtement stupide exigeait des stages de rééducation desquels on
revenait persuadé de l'utilité des fiançailles de quelque durée. Ces
mesures n'étaient pas seulement appliquées aux fiancés précoces :
les jeunes couples pouvaient en bénéficier également, pour qu'ils puissent découvrir à leur tour les bienfaits de l'abstinence.
Cette mise en place fut complétée postérieurement par une campagne pour la chasteté. L'exercice de cette vertu devait être, dit un
observateur, " aussi complet et aussi prolongé que possible ». Cette
recommandation était adressée à cent millions de Chinois et elle n'était
pas, comme dans l'Église catholique, une simple exhortation. Préconisée dans des conférences collectives, adoptée par acclamations lors
des sessions syndicales, imposée par un encadrement spontané qui
surveillait les contrevenants, la chasteté fut, en outre, établie d'une
façon efficace par la pratique de la délation et la vie en communauté.
Un blâme politique, qui peut être accompagné de sanctions, frappe
les jeunes gens qui commettent la faute de s'abandonner à leurs
instincts sans autorisation officielle ct même les époux qui laissent
voir qu'ils le sont. On leur explique que l'amour passe après les
nécessités économiques, qu'il est un " facteur " inutile à la production,
nuisible même, car il diminue l'énergie, rend irrégulier, affaiblit
les normes et distrait le zèle.
La vie communautaire est un moyen spécialement efficace pour
contraindre à l'abstinence, comme l'avait bien vu saint Benoit. Les
jeunes gens et les jeunes filles sont donc parqués séparément en dortoirs, dans lesquels chacun peut surveiller aisément son voisin et faire
rapport à l'activiste de service s'il lui découvre de mauvais penchants.
Ces dortoirs ne sont pas réservés aux étudiants, race agitée : les célibataires vivent également en dortoir dans les usines, dans les administrations, dans les communes rurales. Ils consacrent leurs soirées à des
lectures collectives de Mao Tsé Toung, récréation qui évoque celle
que permet au réfectoire le supérieur d'une communauté lorsqu'il
Les Femmes du Vingtième siècle
autorise la lecture de la vie des saints. On se tromperait grandement
si l'on estimait que ce puritanisme est ressenti comme une contrainte
insupportable. L'atmosphère est parfois assez étouffante et l'on sait
qu'il y a eu un certain nombre de suicides : mais, dans l'ensemble, ces
réactions extrêmes ne sont pas celles de la majorité des jeunes Chinois.
Ceux-ci sont assez fiers, au contraire, d'être les séminaristes du socialisme et ils semblent accepter avec docilüé de devenir une race
asexuée.
C'est cette mutation vers l'état asexué qui retient le plus vivement
l'attention des voyageurs européens en Chine. Décrivant ce qu'il
appelle le « climat de répression an ti-sexuelle " de la Chine moderne,
Robert Guillain note que les étudiants, filles et garçons, vivent dans les
mêmes communautés dans une parfaite atonie sexuelle et proscrivent
entre eux, comme un penchant décadent et bourgeois, presque comme
un vice, toute idée d'attirance et de désir. C'est le contraire absolu de
l'obsession sexuelle des jeunes Américains. Un bon citoyen, jusqu'à
trente ou trente-cinq ans, conclut Robert Guillain, « ne connaît pas
l'amour, n'en parle pas et s'efforce d'y penser le moins possible 14 ».
Ajoutons que la population chinoise a accepté sans récriminations
les mesures de freinage démographique qui lui ont été conseillées ou
imposées. Ce contrôle est encouragé sous le nom de " planification
familiale >>. Une puissante campagne de contraception par réunions,
brochures, manuels, tracts, création de centres anticonceptionnels,
distribution ou vente libre de drogues anticonceptionnelles, propage
l'idée que les enfants ne sont pas autre chose qu'un produit de la
collectivité dont le tonnage doit être réglé comme celui des autres
matières premières. Cette campagne est, toutefois, centrée sur le thème
de la " famille heureuse " laquelle se limite à deux enfants. Cette
" famille heureuse " est singulière dans cette gendarmerie. On obtient
cet élément social standardisé par l'avortement, qui est légal en Chine
et pratiqué par le médecin sans formalités spéciales, et aussi par la
stérilisation, qui est vivement recommandée par les autorités pour
ramener à la norme les individus dangereusement prolifiques. Ces
mesures n'ont pas été toujours bien comprises dans les campagnes.
Mais les Chinois, toujours sérieux, ont constitué méthodiquement
un réseau d'agents et de propagandistes qui visitent les villages (il y a
trois mille centres de cette catégorie autour de Shangaï) et qui habituent la population aux avantages de la chasteté et de la planification
familiale. Le réglage et l'entretien de la production démographique
cause autant de soucis aux Chinois que l'entretien des routes aux
Conseils Généraux de nos départements. L'agent démographique
est en Chine un personnage aussi familier que chez nous l'agentvoyer.
Est-ce une esquisse de la société future? Les féministes constateront
420 Histoire des FemTTU!s
assurément avec plaisir que l'égalité de l'homme et de la femme
est complète dans ce laboratoire. La femme n'y est plus une « poule
couveuse » comme on l'a souhaité parfois, elle y est peu embarrassée
par les tâches du ménage et elle n'est pas alanguie non plus par les
faiblesses perfides de la tendresse. Pour finir, elle n'est même plus
une femme du tout. Est-ce le résultat que des esprits éclairés nous
invitent à appeler de nos vœux et à précipiter autant que nous le
pouvons? Pour ma part, je ne suis pas pressé de saluer un jour du poing
ou de la main levée le cortège où Macbeth et Desdémone, en bleu
de chauffe, marcheront au pas, dans les rangs des laborantines
et des secrétaires bilingues, en scandant quelque slogan relatif à la
production.
Conclusion
Nous nous représentons presque tous la femme d'après une image
qui nous a été léguée par le xrx• siècle. La femme est pour nous un
être faible et gracieux qui a besoin de la protection des hommes et
que les hommes protègent en effet à condition qu'ils puissent en même
temps l'opprimer. L'histoire des femmes ne confirme pas cette image
que nous acceptons sans discussion.
Beaucoup d'exemples du passé nous montrent que la femme est,
au contraire, un être vigoureux, énergique, volontiers combatif,
propre aux tâches de direction et spécialement doué pour porter
les fardeaux. A plusieurs époques, les femmes se sont fort bien passées
de la protection des hommes, elles ont assuré elles-mêmes leur propre
protection et celle des biens qui leur étaient confiés. Elles ont même
commandé aux hommes qui ont accepté leur domination, elles
ont gouverné des empires, dirigé des armées, elles ont participé
aux combats et ne se sont montrées inférieures aux hommes ni en
intelligence, ni en décision, ni en courage. On a cu plusieurs fois la
preuve, et notamment à notre époque, que leurs capacités étaient
égales à celles des hommes dans tous les domaines et qu'il n'existait pas detâche qu'elles ne fussent capables d'accomplir aussi bien
qu'eux.
C'est notre civilisation qui a amolli les femmes, qui a fait croire à la
plupart d'entre elles qu'elles étaient de délicats objets de luxe incapables de rien d'autre que de plaire, et qui les a reléguées en conséquence, vers des fonctions subalternes. Nous ne savons ni apprécier les
qualités des femmes ni les utiliser. C'est ce qui résulte d'abord de ce
tour d'horizon sur les collines de l'histoire.
Après avoir fait cette constatation, il faut néanmoins noter une
constante de l'histoire. Les sociétés ne s'organisent qu'en se hiérarchisant, et toute hiérarchie fait naltre un type de femmes réservé aux
puissants dont le but est de plaire et par là de vivre dans le luxe et
422 Histoire des Femmes
l'oisiveté. Tous les hommes qui peuvent le faire cherchent alors à
imiter les grands et à sélectionner comme eux un certain nombre de
femelles réservées à leur plaisir et le but d'un grand nombre de femmes
est de mener cette vie anormale, mais agréable. Les qualités originelles
de la femme et sa place naturelle dans la société sont donc constamment dénaturées par un mouvement inévitable qui crée une classe
de privilégiées et produit ainsi deux catégories de femmes, les femmes
de luxe chez lesquelles se développent la faiblesse et la grâce, instruments nouveaux de leur puissance, et les femmes qui continuent à
mener la vie courageuse et virile que la nature a prévue pour les
femelles de l'espèce humaine. Malheureusement, il n'est pas de
femme qui ne se croie douée pour faire partie de la première catégorie
et qui ne considère comme une disgrâce d'être maintenue dans la
seconde.
En réalité, cette ventilation apparaît mal dans l'histoire. Ce qui nous
est transmis, c'est toujours les changements qui affectent la première
catégorie. La seconde échappe la plupart du temps aux historiens,
elle est censée être immuable, elle est anonyme. Quand il nous est
permis de l'apercevoir, ou plutôt de l'entrevoir, on découvre qu'elle
change peu en effet chez les peuples les plus divers. Elle échappe aux
structures, aux préjugés et peut-être même aux législations. Dans
les pays où la réclusion des femmes est la règle, en Chine ou en Islam,
par exemple, on voit que cette règle n'est pas toujours appliquée
dans les familles du peuple et chez les paysans. Les femmes de classes
pauvres mènent une vie qui paraît être la même dans des civilisations
dont les coutumes sont très dissemblables, en Chine et en Égypte,
à Rome ou à Bagdad. La conception générale qu'un peuple se fait
des rapports des hommes et des femmes se projette assurément sur
leur vie, mais faiblement. Le paysan chinois considère que sa femme
lui doit l'obéissance, le paysan arabe la fait marcher voilée sur
le chemin, le Romain souhaite qu'elle reste au foyer, l'Égyptien
lui laisse probablement plus de liberté. Mais, que signifient l'obéissance, le voile, le foyer, la liberté même, quand la pauvreté impose
des modes de vie et des travaux qui dictent les conditions de vie et
même les rapports entre les sexes? Une culture est une certaine idée
de la vie acceptée par tout un peuple; mais s'exprime-t-elle autrement que par des croyances et une certaine tournure d'esprit quand
les travaux de chaque jour sont implacablement les mêmes et entraînent les mêmes obligations? Une première conclusion que nous soumettons au lecteur est que, parmi les pauvres, la condition des femmes
a peu changé à travers les siècles : une paysanne chinoise, une paysanne
chrétienne, une paysanne de Rome ont d'abord vécu comme une
paysanne. Leurs mœurs, celles de leurs filles, sont pareilles d'un bout
de la terre à l'autre, d'un bout de l'histoire à l'autre. Toutes les
Conclusion
filles de la campagne vont cueillir des jonquilles à treize ans avec les
garçons dans la plaine du fleuve Wei. C'était vrai au temps de Confucius, c'est vrai au temps de Zola. Ce qui change, cc sont leurs espoirs,
leur manière d'accepter la vie, les raisons de leur patience, qui sont
aussi les raisons de leur bonheur. Une culture, une civilisation, c'est
une certaine courbure de toutes les âmes dans le même sens, une certaine disposition de l'imagination, une certaine manière de prendre
le bonheur ou le malheur, comme une voile prend le vent. Et c'est
ce que les hommes finalement retiennent comme l'essentiel. C'est la
marque d'un siècle ou d'une nation dans l'uniformité du paysage
humain.
* * *
L'histoire que nous pouvons décrire est donc seulement celle des
privilégiés. Seuls, leurs modes d'existence ont été véritablement
diversifiés par les différentes civilisations. Ces modes d'existence
expriment l'idée que chaque peuple se faisait de la femme et aussi de
la vie, du bonheur; et cette idée, parce qu'elle a été acceptée ct
adoptée par le peuple tout entier, éclaire aussi les traces presque
invisibles que les masses anonymes ont laissées de place en place.
Mais, entre ces privilégiés eux-mêmes, il peut exister une grande
diversité. L'histoire éclaire inégalement la vie des grands et celle des
notables. L'historien risque constamment de substituer les accidents
de la carrière des grands à la description de la vie privée, beaucoup
moins soigneusement décrite par les contemporains que les ascensions
et les chutes des puissants. Dans beaucoup de cas, il faut même
regarder la vie qu'on mène dans l'entourage du souverain comme une
vie anormale qui donne une idée fausse des moeurs du pays. Cette
remarque est vérifiée notamment lorsque certaines formes ou certaines
traditions du mariage sont propres aux familles princières; par exemple
la polygamie sororale en Chine, les mariages consanguins chez les
Pharaons, les mariages politiques dans les familles royales d'Europe.
Elle s'étend à des exigences fixées par les coutumes ou à des formes de
vie privée établies par l'étiquette, lesquelles vont du sacrifice des
veuves et des concubines dans l'Inde, au registre du harem à la Cour
de Chine et au cérémonial de la cour de Louis XIV. Enfin, la vie de
cour développe des traits spéciaux, la ruse, l'esprit d'intrigue, l'adresse,
le sang-froid, qui n'ont pas toujours leur emploi dans la vie privée.
Finalement, toutes les femmes de cour se ressemblent, leur fonction
fixe leur type. Les familles moins proches du trône, au contraire, et
qui appartiennent à ce qu'il est convenu d'appeler l'élite d'une nation,
nous donnent sans doute une idée plus exacte de chaque civilisation.
Le rôle des femmes dans la tenue morale de cette élite est grand :
Histoire des Femmes
mais il n'est pas toujours facile à déceler. Faire l'histoire des femmes,
c'est essayer de fixer dans chaque peuple l'étendue et les modes de
vie de cette élite qui représente le type d'existence que chaque civilisation a regardé comme le plus convenable.
On s'aperçoit alors que le statut politique sous lequel chaque
nation a vécu a eu une grande importance sur la vie et le pouvoir des
femmes.
La féodalité est un type d'organisation très fréquemment rencontré
et par lequel presque toutes les grandes civilisations semblent avoir
passé. C'est une forme typique d'organisation patriarcale qui a pourtant abouti presque toujours à remettre aux femmes des responsabilités et des pouvoirs que les autres formes de structure sociale leur
refusent généralement. Bien que la féodalité entraîne la sujétion des
femmes, et souvent leur réclusion, la transmission des fiefs, la minorité
des héritiers, la constitution des douaires ont fait naître presque
automatiquement des situations qui ont conféré aux femmes, au
moins provisoirement, des pouvoirs de tutelle. Même dans une situation normale, l'épouse est liée par son mariage à la personne même
du détenteur du fief et, par conséquent, il retombe sur elle quelque
chose de la souveraineté, qu'on lui voit tnême exercer quand la guerre
éloigne le seigneur féodal. Finalement, dans la féodalité, toute femme
légitime est reine. En outre, on oublie bien souvent de remarquer
que la féodalité entraîne généralement une conception de la propriété
qui ne se limite pas aux fiefs territoriaux, mais qui organise à l'image
du modèle féodal la société toute entière. Les privilèges corporatifs,
les maîtrises, les bénéfices, plus tard les offices ne sont pas autre
chose que des fiefs personnels sans dotation territoriale. Le maitre
artisan, le boutiquier, plus tard le procureur, le notaire, le receveur,
le greffier, disposent d'une charge garantie comme le fief, soumise
à des prestations, héréditairement transmissible. La société féodale
est une société de propriétaires et une hiérarchie de privilégiés qui
unit le plus humble bénéficiaire, le compagnon lui-même auquel
telle franchise particulière a été accordée, au seigneur qui les cumule.
Les femmes de la classe moyenne participent donc toutes aux conjonctures que font naître la vacance ou la transmission de la charge
de chef de famille et il leur arrive de se trouver, dans leur domaine,
pourvues de la même autorité que la femme du seigneur. En outre,
la féodalité a favorisé le cloisonnement du pays en petites unités
familiales, dans lesquelles la femme est à l'aise et acquiert tout naturellement le pouvoir qui lui est dévolu dans la famille . Toutes ces
circonstances ont fait de la féodalité, dans presque tous les pays,
un régime particulièrement favorable aux femmes et qui a été marqué
aussi bien par le pouvoir considérable des douairières, des mères,
des régentes, dans les grands fiefs, que par l'initiative et le rôle impor-
Conclusion
tant des femmes dans l'artisanat, le commerce, et même les affaires.
Les monarchies absolues ont fourni aux femmes de nombreuses
occasions de faire carrière. Mais la situation des femmes dans ce type
de régime est beaucoup moins solide que clans le système féodal, car
leur pouvoir n'est plus fondé sur le fonctionnement du système luimême. Les monarques cherchant tous, plus ou moins ouvertetnent, à
détruire les privilèges qui limitent leur pouvoir, l'autorité que les
femmes tenaient de la gérance des fiefs ou des privilèges des corporations disparaît ou s'affaiblit en même temps que les fiefs ou les corpo·
rations. En Europe occidentale, l'apparition dans la vie économique
des premières filières capitalistes aggrava encore cette situation. Les
femmes perdent l'une après l'autre les positions qu'elles occupaient
dans le commerce ou l'industrie artisanale : on ne leur laissa que des
places de second rang. En revanche, les occasions de faire fortune
sont nombreuses pour les intrigantes, les entremetteuses, les intermédiaires et pour toutes celles qui ont quelque liaison solide avec les
personnes en place. Les femmes de la cour, les parentes ou les maîtresses des princes ou des ministres, les femmes qui appartiennent à
leur coterie, ont même souvent un pouvoir plus grand que celui des
dignitaires de l'État. Ce pouvoir va des adjudications et des grâces
fructueuses à la nomination des ministres. Suivant la forme et le
fonctionnement de l'absolutisme, ce pouvoir rencontre des freins qui
le limitent et les femmes ont alors le type de puissance que peut avoir
un favori ou un ministre et elles ont à vaincre les mêmes cliflicultés,
ou bien il n'est limité par rien et la toute-puissance du souverain
peut se trouver remise entre les mains de femmes et être exercée par
celles-ci de manière à annihiler le souverain lui-même : c'est ce qui
s'est passé avec les sultans de Constantinople. De toutes manières, ces
fortunes éclatantes fondées sur le caprice ou l'intrigue représentent des
itinéraires monstrueux du destin, elles ne peuvent être présentées comme
des perspectives ouvertes à toutes les femmes. Ce qui fonde plus solidement le pouvoir des femmes clans les monarchies absolues, c'est le pouvoir que le système lui-même reconnaît au père de famille dans son
domaine propre, où il règne comme le roi sur son royaume, souvenir de
l'organisation féodale. La famille garde clone encore sous les monarchies traditionnelles quelques traits de la féodalité : la femme est soumise mais associée au pouvoir souverain, comme la Reine est sujette du
Roi mais assise sur le trône auprès de lui. Elle partage l'autorité du
père de famille et souvent même elle l'exerce à sa place, lorsque
celui-ci est éloigné par ses affaires, par son devoir ou par sa présence
à la cour.
Dans les régimes parlementaires et les démocraties, tout est conjugué
pour que les femmes n'aient plus qu'un rôle subalterne. Les actes du
gouvernement sont soumis au contrôle de la presse et des délégués
Histoire des Femmes
de la population, la manipulation de l'opinion publique exige des
appareils lourds et compliqués, les décisions sont prises et les places
sont distribuées en conseil, le capitalisme s'empare de tous les secteurs
de l'économie et les soumet à la gestion de ses techniciens. Les femmes
perdent le pouvoir qu'elles avaient sous les régimes précédents sans
recevoir aucune compensation. Elles sont traitées en inférieures,
dans tous les domaines, on les relègue dans la vie familiale, et, en
revanche, on prend l'habitude d'exalter leur faiblesse, leur grâce,
leur inutilité, on leur suggère qu'elles sont à la fois précieuses et incapables. C'est cette image de la femme qu'à développée le xiX• siècle.
On comprend alors pourquoi un certain nombre de femmes protestèrent. Elles sentaient que beaucoup de leurs qualités étaient inemployées, que leur destin était abusivement restreint. Le sentiment qui
provoqua le féminisme était justifié, mais l'orientation qu'on lui donna
fut malheureuse. Les féministes accusèrent les hommes et revendiquèrent de nouvelles lois, sans comprendre que les lois ne suffisent
pas à changer les mœurs. Elles s'obstinèrent à réclamer une égalité
purement formelle; elles voulurent obtenir le droit de vote et l'éligibilité, conquêtes qui sont au fond très indifférentes aux femmes et qui
ne changent pas leur sort. Elles ont obtenu tout celà, mais, c'est par
une autre voie que les femmes ont acquis leur indépendance. C'est
le développement de la société industrielle et la nécessité de pourvoir
à une infinité de nouveaux emplois, les changements dramatiques
provoqués par les guerres, enfin, les besoins urgents de la production
ou la pression de la concurrence qui ont changé la vie des femmes
et qui en ont fait en de nombreux secteurs les remplaçantes des hommes.
Aujourd'hui, ce qui préoccupe le plus les femmes, ce n'est pas de se
poser inutilement en rivales des hommes, mais de faire face à leur
double tâche professionnelle et domestique, situation que le féminisme
n'avait pas prévue à et laquelle il ne s'est pas préparé.
Le nouveau type de femme que la société industrielle a fait naître
est assurément moins factice que celui que le XIx• siècle avait élaboré.
Il restitue à la femme une partie de ses qualités naturelles. Mais il
lui en restitue une partie seulement. Les femmes représentent encore,
dans la plupart des États modernes, une source d'énergie el de talents
mal employée. Elles sont trop souvent maintenues dans les tâches
secondaires ou subalternes. Nous manquons d'imagination, nous
vivons encore sous l'impression des préjugés. Mais, en même temps,
nous apprécions mal le danger qui met en péril la part qui est la
plus précieuse dans l'existence des hommes et dans celle des femmes.
L'individualisme chez les uns, le totalitarisme chez les autres ont le
même résultat : ils menacent la solidité et la chaleur, la vie même de la
famille, sur lesquelles sont fondés, depuis le commencement, le bonheur
et l'épanouissement des hommes et desquelles, depuis le commen-
Conclusion
cement, la femme est gardienne. Nous allons vers un monde d'hommes
seuls et de femmes seules, univers monstrueux. Et nous oublions que
la fonction de la femme, sa définition même, en tous temps ct en tous
lieu.x, est d'être une mère, assise au milieu de ses enfants.
* * *
Telles nous ont paru être, dans l'histoire des femmes les répercussions de l'histoire des hommes. Mais ce ne sont pas finalement ces
courbures diverses imposées par l'histoire qui ont modelé l'existence
des femmes dans Je passé et qui la commandent aujourd'hui. Elles
n'ont été que des circonstances. L'attitude des hommes à l'égard des
femmes exprime trop profondément leur personnalité et leur tempérament pour que la forme de la cité suffise à la déterminer. En réalité,
l'existence que les femmes ont menée à chaque époque de l'histoire
dépend de l'idée que les hommes se sont faits de la femme et surtout
d'eux-mêmes.
Les hommes ont imaginé pour les femmes trois états qui sont la
réclusion, la liberté, l'égalité. Rien ne prouve que ces trois états
aient été successifs. Ils semblent, au contraire, correspondre à une
vocation particulière à chaque peuple, les uns ayant imposé la réclusion aux femmes pendant toute leur histoire, les autres ne l'ayant
jamais pratiquée. Nous estimons donc qu'on peut les traiter comme des
choix instinctifs propres à certains tempéraments nationaux et indépendants des contingences historiques.
La réclusion des femmes exprime essentiellement l'autorité du
mâle. Elle n'est pas liée à une préoccupation de sécurité, puisqu'elle
existe dans des États parfaitement policés, ni à des raisons économiques,
puisqu'elle va du harem féodal au gynécée chinois ou héllénique, ni
à un régime politique, puisqu'on la rencontre dans les monarchies
absolues, dans les États féodaux et dans la démocratie athénienne, ni
à la religion puisqu'elle s'accommode de l'Islam, du confucianisme,
du paganisme grec, ni à une certaine forme du mariage, puisqu'elle en
admet de très différentes, polygamie en Islam et en Chine, monogamie à Athènes ou en Espagne. Mais elle repose partout sur l'idée
qu'il existe des tâches propres aux mâles, auxquelles la femme ne doit
jamais être mêlée, et des fonctions propres aux femmes, essentiellement la maternité, qui exigent des conditions de sécurité particulières.
Cette définition de la femme est, pour ainsi dire, vétérinaire. C'est
pourquoi sans doute elle nous choque. Mais c'est aussi pourquoi elle
s'est maintenue si longtemps. Elle repose sur les fonctions que la
nature a attribuées à chacun des deux sexes, elle assure en principe
l'exclusivité de la possession et la sécurité de la descendance, elle
maintient aussi une hiérarchie que les faits proclament à chaque
Histoire des Femmes
instant. C'est l'état dans lequel les femmes sont le plus profondément
femmes et dans lequel les hommes sont le plus véritablement hommes.
Nos préjugés nous écartent de ce mode de vie, ils nous empêchent
même de le comprendre. Une vie consacrée au gouvernement domestique, à la maternité, cloîtrée dans le mariage et dans la vie privée
peut nous paraître sans horizon, mais elle n'est pas sans bonheur.
N'a-t-elle pas été la vie de presque toutes les femmes dans le passé,
même de celles qui n'étaient pas enfermées dans la maison des femmes?
La soumission même a ses plaisirs : elle est la démission, mais elle
apporte la paix. Les inconvénients de cette vie sont ceux des cloîtres :
elle est menacée par l'ignorance, la gourmandise et la paresse. Mais
les tâches de la maison étaient assez nombreuses dans le passé pour
qu'on puisse supposer que cette complaisance ne s'est pas toujours
satisfaite. La femme trône dans ce petit royaume qui est tout à elle.
C'est peut-être de ce côté que viennent les inconvénients. Le pouvoir
souverain des belles-mères et des douairières n'était pas sans épines
dans cette vie conventuelle. Cette paix était payée parfois d'une
certaine langueur. Les hommes s'habituaient si bien à trouver leur
lit tout fait et confit et diversement fourni à domicile qu'ils allaient
chercher l'amour ailleurs, Chinois aux maisons de thé, Arabes chez
les danseuses, grecs avec leurs garçons. Mais, là encore, notre imagination va peut-être trop vite. Qui nous dit que les captives s'en souciaient?
Nous ne concevons pas une vie de femme dans laquelle Je mot« amour"
n'aurait pas de sens. De telles vies ont pourtant existé par millions et
plus près de nous que nous ne pensons. Nous devrions nous dire qu'un
régime qui a duré pendant de longs siècles sur beaucoup plus de la
moitié du monde civilisé ne devait pas être insupportable. Il développait chez les femmes de la paresse, de la crainte, de la sottise, de petits
sentiments de nonnes infantiles. C'est cette mutilation qu'on peut lui
reprocher le plus. Encore n'avait-elle pas toujours lieu : l'exemple de
l'Espagne nous en avertit et aussi l'histoire des harems de la Chine et
de l'Islam.
Il n'y a pas si loin qu'on le croit de la réclusion aux formes prudentes de la liberté. On ne sait trop comment classer certaines formes
hybrides. Nous avons compté tout à l'beure parmi les modes de réclusion la vie des femmes en Espagne et à Athènes. Il serait plus exact
de parler de semi-réclusion, imposée par l'usage, assortie de tolérances.
On peut placer dans une catégorie très voisine la vie des Romaines
sous la République, c'est une semi-réclusion volontaire. Et l'on doit
convenir alors que beaucoup d'épouses chrétiennes ont mené une vie
de « matrone >> , également acceptée. Il y a donc, en fait, une gamme
de nuances entre la réclusion des femmes et la liberté des femmes, de
laquelle on pourrait conclure que les deux formules ne s'opposent
peut-être pas autant que nous le pensons.
Conclusion
Une différence capitale réside pourtant dans cette particularité
que la liberté des femmes est presque toujours associée à la monogamie.
C'est une première et grave limitation du pouvoir de l'homme. Mais
on remarquera aussi que cette limitation n'est pas contraire aux inten·
tions d e la nature, si l'on admet, du moins, avec Westermarck et Malinowski, que la monogamie est la forme d'union sélective des mammifères supérieurs. La semi-réclusion de Rome et de l'Espagne devient,
dans celle perspective, une formule très suggestive. La réclusion n'est
pas établie par la contrainte ni « matérialisée " par une clôture :
c'est la femme qui consent et stipule. Or, on voit qu'à Rome et en
Espagne, c'est la dignité des femmes qui leur impose la réclusion.
L'homme met son honneur à ce que sa femme soit peu visible, cette
soumission volontaire étant un signe de son autorité, plus manifeste
même que la séquestration. Les femmes acceptent cette vie retirée,
elles en font même étalage pour attester l'autorité virile de leur mari et
en même temps leur propre bonheur. Dans ces formes restreintes de la
liberté, il n'y a donc pas adbication de l'homme, mais, au contraire,
exhibition de son prestige. La captive respecte, accepte et le montre.
Tout est donc dans la liberté, qui peut tout ce que peut la contrainte:
c'est la leçon de l'histoire de Rome. Mais il arrive que la liberté se
dégrade. Le luxe des grands, la vie de cour, l'exhibitionnisme du
mâle qui prétend montrer que « la femme de César ne peut pas être
soupçonnée "• tout invite à une existence de parade qui établit un
équilibre nouveau. La liberté des femmes aboutit donc à une
gamme de vies privées très étendue qui va de la matrone romaine à
l'indépendance des Égyptiennes du Bas-Empire et à la licence du
xvm• siècle. Selon les cas, l'existence de la femme peut·être consacrée
à l'administration domestique et ce fut l'état habituel des femmes dans
les classes moyennes, dans la bourgeoisie, dans la noblesse résidante,
ou bien elle est principalement orientée vers la vie sociale, la représentation et ce qu'on appellera finalement les « devoirs " de la vie mondaine : d'un côté le trousseau de clefs, les confitures, la paix et l'ordre
du foyer, de l'autre l'éventail, les mouches, la joie du plaisir, les succès.
Cette liberté des femmes devient un thermomètre. On mesure à chaque
moment l'idée que les hommes se font d'eux-mêmes, et de ce qui
importe. Parfois, les deux tendances sont mitigées ct les femmes prennent de l'une et de l'autre, couveuses à leurs heures, faisanes en d'autres
temps. Elles peuvent même être hommes si elles veulent. On les voit
administrer leurs biens, commander, combiner, êlre marchandes,
ouvrières, employées, femmes d'affaires, en d'autres temps intrigantes
et toutes-puissantes, et aussi on les trouve à cheval, elles se battent,
participent aux sièges, conduisent des compagnies. Leur personnalité
s'épanouit sous la protection de ce statut flexible. Et elles inspirent à
la fois l'admiration et la crainte, pouvant faire des héroïnes ou des
430 Histoire des Femmes
saintes, comme elles le sont parfois, mais aussi de dangereuses et
perfides commères.
Avec la liberté des femmes, chaque siècle apporte donc son témoignage sur lui-même. La vie qu'elles adoptent ou qu'on leur permet
d'adopter définit la forme des relations sociales, l'évolution des coutumes
et finalement la morale. La liberté des femmes fait quelque chose de
plus que de leur permettre de développer leurs dons. Elle repose
sur la confiance. L'homme remet à la femme les clefs de son propre
bonheur. Il sait qu'il y a toujours quelque part le cabinet de BarbeBleue. Mais il pense que la responsabilité qu'il lui remet de se conduire
la protégera contre ce qu'il y a de faible en elle-même. Ce pari était
celui-là même que faisait la religion chrétienne, en le fondant sur
l'universalité de la Rédemption. C'est l'engagement qui donne son
sens au mariage, contrat de loyauté. Et c'est ce serment mutuel, accepté
non seulement par les deux participants, mais encore par les tiers qui
sont témoins et spectateurs de cet engagement, qui nous a valu ce
spectacle de paix que la réclusion rendait impossible, que la vie animale
offrait si rarement et qui témoigne pour la civilisation, celui d'une
jeune mère marchant paisiblement au milieu des hommes, sans défense,
mais aussi sans inquiétude, et tenant à la main son petit enfant.
Telles étaient la paix et la sûreté que l'homme gagna par son désistement. La liberté développa chez les femmes le sérieux, le sens des
responsabilités, l'esprit d'initiative, la tendresse même, qui a souvent
besoin d'autre chose que de la dévotion. Elle fit d'elles des adultes,
au lieu des éternels enfants qu'elles étaient, et elle leur donna les joies,
mais aussi les souffrances de l'état d'adulte, au lieu de la paix profonde
de l'enfantine soumission. On ne peut pas savoir si les femmes y ont
gagné. Car c'est un bel état que d'être prisonnière si l'on ne connaît
rien d'autre que les clématites du jardin. Elles ont connu le grand air
de Ja vie, et, avec lui, la tentation, les passions, les autres hommes, les
désirs qui naissent du monde. C'est véritablement une autre femme
que ce versant de l'lùstoire oppose au précédent. Mais on dit que les
moines prennent pitié de ceux qui vivent dans le siècle.
Il y eut des déchets assurément. Peut-être pas autant que nous
l'imaginons. Les dépositions qu'on peut recueillir sont inégales et
nous avons dû souvent constater qu'elles sont aussi contradictoires.
A la vérité, la liberté des femmes a affecté diversement les différentes
couches de la population. Celles qui reçoivent toute la lumière de
l'lùstoire, le milieu des princes, des grands, des cours, présentent en
général des exemples peu édifiants de l'usage que firent les femmes
de leur liberté. Sur le peuple et sur les paysans, les documents sont
rares, mais ils sont inquiétants. En somme, ce sont les femmes de la
bourgeoisie, celles de la classe moyenne et celles de la noblesse provinciale qui nous ont offert les résultats les plus satisfaisants du régime de
Conclusion 43 1
la liberté et de la confiance. Elles ont été le plus souvent des collaboratrices dévouées, fidèles, sages, des compagnes solides pour rencontrer
l'adversité ou seulement l'usure de la vie. On aura pu voir notamment
que les lois qui limitaient sévèrement leur pouvoir ne les ont jamais
gênées beaucoup pour exercer leur autorité.
En réalité, le danger, dans ce régime, venait de l'homme lui-même.
La liberté des femmes pouvait être aussi bien, nous l'avons remarqué,
un hommage à son autorité qu'un constat de sa déchéance. C'est
l'homme qui accepte lui-même une position subalterne. Il ne sut pas
toujours défendre son autorité et ses prérogatives de maître contre les
empiètements de la monarchie absolue, ni contre les entreprises de
J'idéologie, ni contre Je pouvoir anonyme. Il laissa accrocher chez lui
toutes sortes de portraits devant lesquels il fallait faire la révérence.
Après avoir été un sujet sur lequel brillait encore un reflet de la puissance royale, il devint un employé. II est difficile d'éprouver beaucoup
de respect devant un employé, même si l'on y met de la bonne volonté.
Ce n'est donc pas les femmes qu'il faut accuser de la déchéance des
hommes. Si elles finirent par obtenir dans Je ménage une autorité
parfois indiscrète, c'est que les hommes s'étaient laissé émasculer. Ils
n'avaient plus une pensée de maîtres ni même une position d'hommes
libres. Dans le contrat qui les liait à leur femme, cette déchéance du
père de famille était une novation. Et ce changement explique peutêtre que la liberté des femmes soit devenue progressivement une égalité
des femmes, conquise aux dépens de l'autorité du mari.
* * *
Néanmoins, cette égalité qui naît et s'épanouit sous l'autorité du
mari n'est pas véritablement l'état d'égalité de la femme et de l'homme,
qui est le troisième statut sous lequel une femme peut vivre. Celui-ci
est reconnaissable à ce qu'il repose sur une égalité proclamée par les
lois, installée dans les mœurs, matérialisée par les faits. Dans ce
système, la femme doit pouvoir faire tout ce que fait l'homme. Et,
notamment, elle doit pouvoir disposer de ce qui est le signe même de
l'autonomie, un domicile propre dont elle soit maîtresse absolue et où
elle n'admette que qui elle veut bien. Car la cohabitation, même
acceptée, même débattue en commun, comporte toujours dépendance.
II n'y a règne que là où il y a terre. Il n'y a indépendance que là où
il y a frontière. Tout le reste est illusoire et consiste à masquer une
subordination de fait sous des stipulations d'égalité qui ne sont que
des apparences. Or, nous avons pu voir sur de nombreux exemples
quels sont les effets de la résidence propre de la femme. L'homme
devenu« visiteur" n'a plus que des droits formels. Il n'est admis auprès
de sa femme que si celle-ci y consent. II ne dispose pas des enfants
Histoire des Femmes
qui restent la propriété de la femme, puisqu'ils sont nés dans la maison
de celle-ci, puisqu'ils sont nourris et élevés par elle. Il a moins d'influence sur sa femme que la famille naturelle qu'elle a toujours vue
auprès d'elle, toujours consultée et qui reste son conseil habituel et dans
l'urgences et son secours. Finalement, le mari est un (( étranger ))' son
contrat de visite est précaire et toujours révocable, la famille se constitue
autour de la femme détentrice des enfants et elle devient une famille
matriarcale. La protection de cette famille matriarcale est assurée
par le mâle le plus proche qui n'est pas le mari, mais le frère de la
femme, l'oncle maternel.
Cette situation est si peu paradoxale qu'elle est celle dans laquelle
ont vécu de nombreuses sociétés. Elle existe encore dans plusieurs
tribus africaines. Elle est inconnue dans les nations occidentales et, pour
l'instant, personne ne la revendique, les fémiuistes les plus décidées
se bornant à réclamer des mesures de pure forme qui n'abolissent
nullement la sujétion de la femme. Mais l'évolution de nos mœurs
nous entraîne peu à peu vers des formes atténuées de ce régime. Le
travail des deux époux fait de la résidence familiale un « dortoir ,
anonyme, les séparations de longue durée font de la femme la maîtresse
de cette résidence : déjà certains métiers transforment les maris
en « passagers >> qui ne font que des haltes au domicile conjugal. La
loi seule protège leur pouvoir et leur remet la direction nominale
de cette famille qu'ils dirigent fort peu. On voit s'amorcer en Chine
des périodes de longue absence durant parfois plusieurs années et
pendant lesq uelles le mari n'est plus que l'attributaire nominal d'une
épouse et d'un lot d'enfants. L'U.R.S.S. et les États-Unis n'en sont pas
encore là, mais ils sont sur cette voie. Dans ces deux pays, on s'accoutume par des canaux différents à faire de la résidence familiale un
simple domicile, à réduire la vie de famille au minimum, à substituer
à l'autorité du père le libre-arbitre de chacun ou l'autorité administrative, enfin à mettre certaines préoccupations de carrière ou de
service, d'ambition ou d'idéal, bien au-dessus des considérations qui
touchent à la vie privée. Ce qui nous menace, ce n'est pas la renaissance de la famille matriarcale, qui n'est après tout qu'une forme
particulière de la famille : c'est la dispersion même de la famille et la
gestion administrative de notre vie privée, la distribution d'une
« ration » de bonheur individuel établie selon des normes administratives et comportant l'attribution d'une << ration » de femme et d'une
« ration >> d'enfants compatibles avec les nécessités de l'économie.
Ce qui est exprimé dans ces trois états de la femme, c'est en réalité
l'idée que l'homme se fait de lui-même. Dans le premier, elle est
Conclusion 433
toute animale, pour ainsi dire, dégageant l'essentiel, la primauté du
mâle, l'orgueil de sa puissance, ses domaines réservés. La mort ellemême s'insère dans cette vision biologique : le culte des ancêtres
représente l'arbre de vie que chaque génération prolonge et dont la
femme porte la responsabilité. Le paradis est un reflet des puissances
de la terre : c'est le mâle qu'on y retrouve, sultan au milieu de ses
houris. L'homme est un étalon. Dans le second, c'est la vie sociale qui
l'emporte, les autres comptent. L'homme accepte le mors et le harnais.
On les lui met au nom de l'État, ou au nom du Roi, au nom de la
civilisation, au nom de la religion. Il y a toujours une raison suprême
et infiniment respectable pour trotter l'amble et suivre la musique. Et
dans le troisième, cette raison finalement l'emporte. L'homme appartient à une collectivité. Ce poids qui pèse sur lui règle toutes ses
actions ct le rend timide. Il n'est plus un fauve même domestiqué, il
n'est même plus un mammifère. Il suit les galeries de la termitière,
il prend sa place dans la file des insectes qui portent aveuglément
leurs grains. Il approche comme les insectes de la femelle pondeuse
qui ne le dévore pas encore, mais qui fait peu de cas de lui.
C'est notre pensée qui nous fait ce que nous sommes et la femme,
exprimant notre pensée sur nous-mêmes, est notre révélateur. Comme,
dans la vie privée, la femme permet de juger le mari, dans la vie
sociale, le statut de la femme indique quelle est la qualité de l'homme.
L'affaiblissement de la petite souveraineté privée que constituait
chaque famille n'est que le dernier stade de l'effacement de ce qu'il
restait d'autorité et même de personnalité dans l'homme moderne. Il
annonce l'avènement d'une société d'attributaires qui ne seront plus
maîtres de leurs actions et de leur vie, qui n'auront plus le loisir d'avoir
une volonté, qui ne suivront plus qu'une seule règle :faire comme tout
le monde.
La menace même qui pèse sur notre avenir n'est pas imparable.
Il appartient à l'homme d'imposer ses propres lois à la civilisation
industrielle ou aux formes de la vie collective. C'est l'avidité du gain
et la concurrence qui nous rendent les esclaves d'une vie économique
orientée tout entière vers le rendement. Le jour où l'homme proclamera qu'il existe des valeurs plus importantes que les richesses matérielles, il pourra maîtriser la balistique de la production dont les conséquences commandent aujourd'hui sa vie privée. Aucune mutation
de l'espèce ne nous condamne à accepter une existence d'insectes.
Nous pouvons rester des hommes si nous en avons la volonté. Alors,
nos femmes resteront des femmes, et ne risqueront pas d'être simplement des collègues avec lesquelles on se met au lit.
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RÉFÉRENCES
Chapitre xt
1. Motwmenta Gennaniae, Cap . Reg. Franc. I, XV, § 13, 17 et XVI, § 2, ro, 1.
2. Boretius. Mormmenta Gennaniae, I, g8 (§ 35). 3· Cité par Baluze, Miscellanea, I, 402. 4· a. Esmein. U mariage en droit canonique, Paris 1929 et Salviati, Lajurisdi<.âont
patrimoniale e lajuridk;ione dell'eclesia in Italia ame del mille. Modène, 1884. 5· F. Lot, La fin du monde antique et le dlbut du Moyen Age, Collection • L'Évolution de l'Humanité •, Paris, 1928, AJbin Michel, p. 204. 6. Acta Sanctorum, novembre II, r8o.
7· Acta Sam:torum,juillet V, 631. B. Acta Sanctorum, mars II, 447·
g. Acta Sanctorum, août IV, 653. 10. Acta Sanctorum, mai III, 84. 11. Ermold le Noir, Poime sur LI:Juis le PitlL'( et Épftre au Roi Pipin, éd. et traduction
E. Faral, Les Belles Lettres, 1932, p. 11 1.
12. Richer, Histoire de France, éd. et trad. R. Latouche, II, p. III, H. Champion,
1950· 13. Richer, 1, 137, 293· 14. Richer, 1, 217 et 275· 15. Nithard, Histoire tksfils Je Louis le Pieux, éd. et trad. Ph. Lauer, H. Champion,
1926, p. 97· 16. Acta Sam;torum, mars II, 448. J 7· R. Bezzola, Les Origines el la formation de la litt/rature courtoise en Occident de
soo à 1200, Paris, Champion, 1944-1963, t. 1, p. 285. 18. Bezzola, op. cit., t. 1, p. 289. tg. Orderic Vital, Histoire de Normandie, li v. VIII, to, éd. Le Prévost, lll, p. 323. 20. Bezzola, op. cit., t. II, p. 73· 21. Ibid., t. 1, p. 257 et 271. 22. Chr. Gorzecenser, Monummta Germaniae, S.S., X, 148.
~!: ~zfu~d:.;n~:··~·li:!t;t/e iJhuoda, Paris, 1887.
25. Bczzola, op. cit., t. II, p. 229 d'aprè5 S. Renzi, L'École de Salerne, 5 vol. in-8°,
1852-1859· 26. Bezzola, op. cit., t. 1, p. 217. 27. Schultz (Alwin), Das hQusliche Leben der europaeischm KulturuOlker vom Mittelalter bis t_Ur t.wtiten Htilfte tks XVIII Jahrhunderls, Munich, Oldenbourg, 1903, citant Perceval, 5178, Perceval 5o6, Perceval 5 75 et sui v. 28. Floor, 670, Aiol 803 1, Hugues Capet 2421 Aubery, p. 147-148, Gaufrey, 7405- 7411 , Garin II, p. 12 et 13.
Histoire des Femmes
29. Aiol, 6721, Mort de Garin, 1647, Bueves, 497, Aliscamps, 4226 Girberg de Metz, 52 1, Gaufrey, 728 et sui v.
go. Aubery, p. 252.
31. Bezzola, op. cit., t. III, p. 384. 32. De la Damoisele fJbÏ n'at parler de foutre qui n'aut mal au cuer.
33· Latouche, Origines de l'iconomie occidentale, collection a L'Évolution de l'Huma- nité», Paris, 1956, Albin Michel, p. 4· 34· La Grue, L'Écureuil, De la pucele qui abevra le Polain, cf. Bédier, p. 322.
35· Revue des Deux Mondes, 15juin 1879· g6. Guibert de Nogent. Histoire de ma vie, éd . Bourgin, I, ch. xn. 37· Orderic Vital, liv. VIII, ch. x. g8. Gesta regum Anglorum, éd. Stubbe, li v. IV, § 314, cité Bezzola, op. cit., t. II,
p. 466.
39· Ch. Petit-Dutaillis, La monarchie féodale en France et en Angleterre, x6 -xrue siècles, collection «L'Évolution de l'Humanité, >> Paris, 1933, Albin Michel, p. 95·
40. A. Schultz, op. cit., p. 456. 41. J ean de Salisbury, liv. III, ch. xm, cité par Alwin Schultz.
42. Roman de la Charette, 1302 sqq.
43· Schultz, p. 459, n. 5· 44· Huizinga, Le déclin du Moyen Age, Payot, 1961, p. 96.
45· Ibid., p. 97· 46. Schultz, op. cît., p. 467. 47· Establissement de Saint-Louis, liv. 1, ch. xn. 48. Joinville, J7I. 49· Chronica Hierosolymita, III, 57· 50. Exemples tirés de références empruntées à Schultz, op. cit., p. 170-r72. 51. Références empruntées à Schultz, op. cit., t. II, 227. 52. Cf. P. Villot: Histoire des institutions ... II, IV, ch. r; Lepage, Journal, II; Bobeau, Le village sous l'ancien régime, p. 156; Bonvalot, le Tiers État d'après la Charte de Beau- mont, Paris, 1884.
Chapitre xn
1. Heaton (Herbert), 'Yorkshire Woolen lndustry, Oxford, 1920, p. 38. 2. Lipson (E.), The &onomic Histo1y of England, Londres, 1949, t. 1, p. 359· 3· M . K . Dale, The London Silkwomen in the 1 5th cmtury dans The Ecorwmic History
Review, IV, oct. I933· 4· A. Pinchbeck, Women Workers in lndustrial Revolution, 1936, p. 240. Signale
qu'on trouve une femme parmi les victimes d'une catastrophe minière dans le
Derbyshire en 1322. 5· Janssen, L'Allemagne ;et la Réforme, trad. de l'allemand, Paris, 1887, 8 vol.,
in-8°, t. I, 304. 6. Janssen, op. cit., t. 1, p. 293. 7· Janssen, op. cit., t. 1, p . 301. 8. Sismondi, Histoire des ripubliques italiennes, ch. XCI et Hallam, View of the state
of Europe during the period of Middle Ages, Londres, r8I8, II, IX.
9· K. Marx, Das Kapital, 2e éd., p. 742-751. 10. P. Champion, Splendeurs et Misères de Paris, Cal mann-Lévy, 1934, p. 67 et sui v.
II. M. Thibault, Isabeau de Bavière, Paris, Perrin, 1903, p. 403. 12. M. Thibault, La Jeunesse de Louis Xl, Paris, Perrin, 1907. 13. Le Roux de Lincy, Vie d'Anne de Bretagne, Paris, L. Curmer, 186o. 14. Gemeiner (Carl-Theodor), Chronik von Regenburg, III, 679 et 684. Regensburg,
1785. 15. G. L. von Maurer, Geschichte der Stiidterverfassung, in Deutschland, Erlangen,
t86g-I87I, t. III, p. 81, 86 et J. Janssen, ojJ. cit., t. 1, p. 194·
r6. Janssen, Ibid., t. I, 365-466. 17. Zimmerische, Chronik, I, 396, 397· 18. Cité par Janssen, t. VIII, 371. tg. Cité dans Desfourneaux, La Vie quotidieruze au temps de Jeanne d'Arc, Paris,
Hachette, p. 100 et suiv.
1
Références 437
20. ] . Huizinga, op. cit., p. I49·
21. Eustache Deschamps, Œuvres, I, vu, p. 43· 22. Huizinga, op. cit., p. 143. 23. P. Chérot, La société au commencement du XVIe siècle d'après les omélies de Josse
Clichtone, dans Revue des Questions historiques, avril t8gs, p. 538. 24. Louis de Laval, frère des compagnons d'armes de Jeanne d'Arc avait ordonné à son chapelain Sébastien Mornerot d'écrire une histoire des neuf preux et d'y
joindre Du Guesclin et Jeanne d'Arc. Ces deux noms manquent toutefois dans le manuscrit qui nous a transmis l'œuvre de Mamerot et qui a été publié par
M. Lecourt dans Romania, 37, Igo8, p. 529-539 (Huizinga, op. cit., p. 86). 25. Chastellain, La mort du roy Charles VII, dans Georges Chastellain, Œuvres,
éd. Kervyn de Letéenhove, Bruxelles, 1863-1866, t. VI, p. 440.
Chapitre xrn
1. Brandileone, Saggi sulla storia della celebra.{.iotze del matrimonio in Italia, 19o6,
p. 492·
2 . Il désigne probablement par ces mots l'engagement des fiançailles, premier acte du mariage.
3· Esmein, Le Mariage en droit canonique, 1929. 4· Tamassia, La Famiglia italiana, nei secoli XV a XVI, Milano, Sandron, 191 o, p. 178.
5· Cité dans Taroassia, ibid., p. 193. 6. Maulde La Clavière, Les Femmes de la Renaissance, Paris, 18g8, p. 199.
7· Cité par Trevelyan, Histoire sociale de l'Angleterre, Paris, Payot, 1949, p . 67. 8. Ibid.
9· Maulde La Clavière, op. cil., p. 40. 10. Cité par Huizinga. Le Déclin du mq}'en âge, Paris, Payot, 1961.
1 1. Tamassia, op. cil., p. 176 n.
12. Cf. sur ces différents points, Tamassia, op. cit., p. 166 à 182.
13. Trevelyan, op. cit., p. 275· 14. Tamassia, op. cit., p. 175.
15. Maulde La Clavière, op. cit., p. 45· 16. Trevelyan, op. cit., p. 71.
1 7· Tamassia, op. cit., p. 220 à 225.
t8. Cité par Maulde La Clavière, op. cit., p. 40.
tg. Cité par Janssen, op. cit., t. VIII, p . 345· 20. G. Fagniez, La Femme et la sociétéfranyaise pendant la première moitit du XVIIe siècle, Paris Librairie Universitaire, J. Gamber, 1929, p. 59· 21. Ibid., p. 6o.
22. Ibid.
23. Tamassia, op. cit., p. 199. 24. Maulde La Clavtère, op ctt, p 155
25. S Pepys, Journal, t. I, p 88 de la traduction frança1se patue à la 1\'RF ( 1938). 26. Ct té dans C. G Coulton, Medzeval Panoram.a, Mend1an Books, New Ymk,
1958, p. 622.
27. Cité dans G. R. Owst, Literature and Pulpit in lvfedieual England, Londres,
'953. p . 378. 28. John Knox, DeclaraJ,ion to Queen Elizabeth, ed. E. Arber, Londres, 1 88o, p. 30. 29. Cité dans Mildred Campbell, The English Teoman Under Elizabeth, Yale,
1942, p. 259· 30. Firenzuela, Ragionamento, Venise, 1548. 3 r. Castiglione, il Corteggiano, p. 447· 32. Marguerite de Navarre, Heptamérorz, 306 nouvelle, éd. M . François, Garnier, 5' éd. (1g6o), p. 234. 33· Maulde La Clavière, Les fimmes de la Renaissance, p. 231, d'après Guevara,
Il, 215.
34· Jean Bouchet, Epistres Morales et familières, Poitiers, 1545, p. 75-76, cité par Maulde La Clavière, op. cit., p. 394·
Histoire des Femmes
35· Maulde La Clavière, op. cit., p. 557, n. 2.
36. Ibid., p. 132, d'après E. Rodocanachi, Laftmme italienne à l'ipoque de la &nais·
sana, Paris, Hachette, 1907. 37· Bembo, Epistolae, p. 219. 38. Maulde La Clavière, op. cit., p. 559, 526.
39· Ibid., p. 559, 550. 40. Abel Lefranc, La vie quotidienne au temps de la Renaissance, Hachette, IggB, p. sB.
Chapitre xrv
1. Concile de Bâle, canon Convivalium Sermonum, cité par Maulde La Clavière,
op. cit., p. 349· 2. Hippolyte Guarinoni Die Grewel der Verwüstung menschlichen Guchlechts ... Ingolstadt, t6to, cité par Janssen, op. cit., t. VIII, p. 42 r.
3· F. Gregorovius, Lrlcre:ôa Borgia, Stuugart, Cotta, 1874, t. 1, p. 28. 4· Brantôme, Les Dames galantes, éd. M. Rat, Garnier éd. ( 196o), Sixième discours, p. 2g8.
5· Ibid., p. 299. 6. Ibid., p. 254.
~: ~::~: ; ~: 8t5
·
9· Ibid., p. '39· 10. Ibid. , p. 43· tt. Ibid., p. 171 et 175.
12. Ibid., p. '77· 13. Ibid. , p. 26, 122, 125, q6. 14. Ibid. , p. t66, 167. 15. Ibid. , p. 302.
16. Ibid., p. 349· 17. Ibid., p. 436 et encore 207, 216 pour d'autres exemples. t8. Ibid. , p. 28.
19. Ibid., p. 257. 20. Ibid. , p. 262. 21. Ibid.
22. Ibid., p. 263. 23. Ibid. , p. 287. 24. Eilen Power, Medieval Socie~ et Stonor Lttters, Publications de la Camden Society, t. II. 25. H. T. Stephenson, The Elizabethan People, Henry Holt, New York, 1910,
p. 297•302.
26. Ibid. , p. 305. 27. Cité dans Treve1yan, op. cil., p. 121. 28. Featlt.erstom's Dialogue agayn.st light, lewde and lasciuious dancing, 1582, cité par N. Drake, ShalusjJtare and his tinu, Londres, 1817, t. I, p. 161. 29. Janssen, op. cit., t. VIII, p. 161 n, 166, r6g, 215. go. Ibid., p. 251 et 252. 31. Ibid., p. 265 d'après Jean Mathesius, prédicant de Joachimsthal en 1557, et p. 287 d'après Sébastien Franck, 1531. 32. Guarinoni, op. cil., p. 288.
33· Janssen, op. cil., p. 257 et suiv. et 273· 34· Ibid., p. 279. 35· Ibid., p. 463 et 381 et suiv. g6. Ibid., p . 461 et suiv. et 389 et suiv.
~é: t:~:; ~: !~~ ~~ns':.t~.'547l· 39· Steinhausen, Geschichle der deut.schen Briefis, t. I, p. 100, cité par Janssen, op. cit., t. VIII, p. 368 n. 40. Cité par Ancel :La di.sgr&e et le procès des Carafa dans Reuue btnldictine, t. XXVI,
p. 93· Extrait d'un mémoire écrit pour ce procès.
Références 439
41. Cité par G. Maugain, Mœurs italiennes de la Renaissance: la vengeance, Paris,
1935, publications de la Faculté des Lettres de Strasbourg d'après Gaspare Nadi, Diario bolog1use, p. p. Corrado Ricci et Bachi della Lega, Bologne, 1886, p. 133 (1502)
et Arienti, Novelliero italiano, Venise, 1754, 1, p. 153· 42. Voir en particulier l'article d' Ancel dans la Revue Bénédictine, cité plus haut.
43· Stendhal, Chroniques italimnes, éd. Martineau, 1, p. 48 (aanée 1559). 44· Benedetto Croce, dans Critica, 1929, p. 12 et suiv. (année 1528).
45· Ancel, art. cité, p . 242 et suiv.
46. Graziani, Cronaca, p. 62g. 47· Cité par Maugain, op. cit., p. 76. 48. Chroniques italiennes, éd. citée, 1, p. 202.
49· E. Rodocanachi, Le Mariage en Italie à l'époque de la Renaissmzce dans Revue des Questions historiques, juillet 1904, p. 3 d'après, La Haye, La Politique civile et
militaire des Vinitiens, Paris, t66g. 50. L. B. Alberti, 1 primi tre libri della famiglia, éd. Pellegrini, Florence, Sansoni, rgrr, p. 449 et 458- Antonio lvani, Gouvernement de la famille (1458) - Saint Ber- nardin cité par P. Monnier, Le Quattrocento, Paris, Perrin, 1924, t. Il, p. 198. sr. F. Guicciardini, Opere inedite,ed. Canestrini, Florence, Cellini, 1867, t. X, p. 37· 52. E. Rodocanachi, La Femme italienne à l'époque de la Renaissance, Paris, Hachette,
1907, p. 46. 53· E. Rodocanachi, art. cit, p . 7·
54· Ibid., p . 22. 55· Traduclion de Belleforest, Histoires extraordinaires, éd. en 7 vol. de 1604.
56. Cité par Tamassia, op. cit., p. 321. 57· E. Rodocanachi, op. cit., p. 235 d'après Novagero, évêque de Vérone en
1565. 58. Ibid. , p. 239· 59· D'après G . Giacosa, La vila privata ne' Castelli, p. gr el suiv. dans le volume
collectif La vila italiana nel Renascimento, Milan, Treves, 1931. 6o. Caroline E. Bourland. Aspectos de la vida dû hogar en el siglo XVII, segun Las Nouelas de Dona Mariana Carabajas dans Homenaje a Menendez. Pidal, II, 331, 368. 61. Deleito y Piùuela, La Mujer, la Casa y la Moda, Madrid, Espasa Calpe, 1954,
P·6254M:"" d'Aulnoy, Relation du V'!)'age d'Espagn<, Paris, 1693, p. 136. 63. Deleito y Pii\uela, op. cit., p . 269.
64. Ibid., p. 69, notes 2 et 3· 65. Ibid., p. 59· 66. Ibid., p. 61. 67. Mme d'Aulnoy, op. cit., p. 482.
68. Ibid. , p. 404. 6g. Ibid., p. 408.
70. Ibid. , p. 443· 71. Deleito y Pinuela, op. cit., p. sr. 72. Juan Perez de Guzman y Gallo, La mujer espaiiola bajo los Austrias dans La Minerva literaria castellana, Madrid, 1923, p. 105.
Chapitre xv.
1. Victor Cousin, Lajeurlesse de Madame de Longueville, p. g8 et 124. 2. Félix Gaiffe, L'Envers du Grand Siècle, Paris, A. Michel, 1924, p . 261. 3· G. Fagniez, La femme et la société française pendant la première moitié du XVJie siècle, Paris, Librairie Universitaire]. Gamber, 1929, p. 191 et suiv.
4· G. Fagniez, op. cil., p. 147 et suiv.
5· Ibid., p. 191. 6. Ibid., p. 192 et suiv. 7· E. Magne, La Vie quotidienne au temps de Louis Xlii, Paris, Hachette, 1942,
d'après des documents appartenant à l'auteur. 8. G. Mongrédien, La vie quotidienne sous Louis XIV, Paris, Hachette, 1948,
p. 6o.
440 Histoire des Femmes
g. C. Fagnez, op. ât., p. 200.
ro. G. Mongrédien, op. cit., p. 57·
I 1. Cité par Ch. de Rib be, Les Familles et la Société en France avant la Rivolution,
Paris, J. Albane!, 1873, p. 375· 12 . G. Fagnez, op. cit., p. r82-183.
13. Ribbe, op. cit., p . 379 d'après N. Pasquier, Lettres, V, p. g. 14. G. Fagnez, op. cit., p. 97· 15. Ibid., p. I 15.
r6. Ibid., p. 100 et suiv.
r 7. Saint-Simon, Mémoires, t. X, année 170'2.
r8. Roland Mousnier, Paris au XVII' siècle, fasc. multigr., Paris, Centre de docu- mentation universitaire, rg6r.
rg. Stendhal, Chroniques italiennes: Trop defaveur tue, Suora Scolastica, etc., éd. Ma.r- tineau, citée supra. 20. Maugain, Mœurs italiennes de la Renaisso.n.ce, p. 297 et sui v. 21. A. Renzi, La signora di Monza et son procès, Paris, Dentu, r862 .
22. E. Mireaux, Une province française au temps du Grand Roi, La Brie, Paris, Hachette,
1958, p. 292 et suiv.
23. M. Dumoulin, Figures du temps passé, Paris, Alcan, 1907, p. 28. 24. G. Fagniez, op. cit., p. 192. et suiv. 25. Cité par G. Reynier, La femme au XVIIe siècle, Paris,J. Tallandier, 1929, p. 21 . 26. Mongrédien, op. cit., p . 181.
27. Of. G. Reynier, op. cit., p. 124 et 157, 165. 28. Cf. G. Reynier, op. cit., p. 180 et suiv. 29. Fureteriana, année 1696. go. Tallemant des Réall.'<, Historiettes, éd. Mongrédien, Paris, Garnier, t. I, p. 252. 31. Primi-Visconti, Mémoires de la Gourde Louis XIV. p. p.J. Lemoine, Paris, rgog. 32. Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, 29 avril 1688.
33· Tallemant, II, p . !05. 34· Lettres historiques et anecdotiques, 1er juil. 1682, B.N., ms. fr. to 265.
35· Tallemant, IV, p. 164. 36. Ibid., III, p . 322. 37· Bussy-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules. g8. Tallemant, V, p. 3 I 3· 39· Ibid., V, p. 8o. 40. Ibid., V, p. 253. 41. Ibid., I, p. 54· 42 . Ibid., V, p. 83. 43· Ibid., I, p. 240. 44· Ibid., III, p. 248-260.
45· Ibid., I, p. 291. 46. Ibid., III, p. 97· 47· Ibid., VI, p. 91. 48. Ibid., IV, p. 200.
49· Ibid., VI, p . 32. 50. Ibid., VI, p. wB. 51. Correspandance de la Princesse palatine, 7 mars t6g6 et pour l'anecdote précédente, 23 décembre 1701. 52. Saint-Simon, Mémoires, année 1714. 53· Annales de la Cour et de Paris pour les années r697 et r6g8. 54· Jacques Saint-Germain, La vie quotidienne etl France à la fitt du Grand Siècle,
Paris, Hachette, p . 8g, d'après des dossiers inédits des Archives et de la Bibliothèque Nationale.
55· Du Bos (abbé]. B.), Corresprmdance, lettre du 19 nov. 16g6. 56. Samuel Pepys,Joumal, Paris, Gallimard, 2 vol. t. II, augfév. 1662 et 3omai 1668.
57· Ibid., au 18 août r667 et 24 fév. 1667. sa. Ibid., au 26 juill. I664. 59· Ibid., au 21 avril1664. 6o. Ibid., au 26 juillet 1663. 61. Élisabeth Burton, Jacobeans at home, p. 164.
Riférences 441
62. Ibid., p. 163.
63. Samuel Pepys, Journal, au 23 janvier t66g. 64. Ibid., au 6 décembre 1663.
65. Cité par J. Trevelyan, Histoire sociale de l'Angleterre, Paris, Payot, 1949, p. 288. 66. Sur ce point et sur les détails qui suivent, voir H.S. Tu berville, English men and women in the 18th Century, Oxford, ~ 963. 67. Cité par A. Clark, Working lije ofwomen in qth century, Londres, 1919, p. 142. 68. Samuel Pepys au 17 septembre 1663. 6g. Voltaire, Uttres philosophiques, Supplément, éd. G. Lanson, t. II, p. 26o·26r.
Chapitre XVI
1. Duclos (Charles-Pinot), Mimoirts secrets, Paris, t82g, t. II, p. 27. 2. Ibid., t. 1, p. 346. 3· Jacques Levron, La vie quotidietme à Versailles au XVlle tl au XVIII 8 sitcle, Paris, Hachette, 1_965, p. 233.
4· E. et J. de Goncourt, La femme au XV/J/8 sück, Paris, Charpentier, 1877, p. 417 ct suiv.
5· E. Pilon, La uiedefamilk au XVIIJ9 siicle, Paris, Albin Michel, 1941, p. 71. 6. Barbier, Journal d'un bourgeois de Paris, en juin 1723. 7· Étude sur les conceptions prénuptiales dans la paroisse de Sotteville·lès·
Rouen à la fin du xvme siècle, dans Population, 1959, p. 491 et suiv. 8. Humbert de Gallier, Les Mœurs et la vie privée d'autrejois, III. Filks nobles et magi·
ciennes, Paris, Calmann·Lévy, 1914, p. 235 et suiv. pour les exemples qui sont cités à cet endroit.
g. Ibid., p. 277. 1 o. Ch. de Ribbe, Les familles et la sociiti en France avant la Révolution, d'après des
documents originaux, Paris, J. Albanel, 1873, p. 404· Il. Ibid., p. 232 . 12 . Humbert de Gallicr, op. cil., p. 285 et 297.
13. Ribbe, op. cit., p. 47· 14. H. S. Tubervillc, l:."'nglish men and women in 18th century, p. 88. 15. Ashton, Social Lift in the ReigJJ of Queen Anne, p. 28. 16. Misson de Valbourg (Henry) Mémoires et observations faites par un voyageur en Angleterre (p.p Maximilien Misson) La Haye, H. van Bulderen, 16g8, p. 296 et 297· 17. Ibid., p. 316 et suiv. 18. M. Ashley, Life in Stuart England (English /ife serils dirigé par P. Quenne!)
Londres, B.T. Batsford, et New York, Putnam, 1964, p . 29. tg. French, Life of Campton, p. 56 et 57, cité par A. Pinchbeck, Womtn workers in industrial revolution, Londres, Routledge, 1930 que nous suivons principalement dans les pages qui suivent. 20. Eden (Sir Frederic Morton) The State of the poor, London, Davis, 1797, t. III, p. 796, cité par Pinchteck, op. cit., p . 141. 21. A. Pinchbeck, op. cit., p. 140. 22. H.S. Tuberville, op. cit., p. 136. 23. A. Pinchbeck, op. cit., p. 243· 24. Johannes Scherr, Geschichle der Deutschen Frautn, Leipzig, Verlag von Otto Wigand, t86o, p . 4o6. 25. Ibid., p. 405, d'après Pôllnitz, Lettres et mbnoires, Amsterdam, 1737· 26. Ibid., p. 296.
27. Ibid., p. 399· 28. Ibid., p. 4o8. 29. Lellres conjidentUlles, etc., 18o7, t. I, p. 109. 30. K. Biedermann, Deutschland in 18ten Jahrhundert, Leipzig, J. ] . Weber, 1854,
1785, t. II, Geistige sittliche und gesselige Z,ustiùtde, p. 529. 31. K. Biedermann, op. cil., p. 519 et 530 etj. Scherr, op. cit., p. 388. 32. K. Biedermann, op. cit., p. 517·
33· Ibid., p. 5o8.
34· Ibid., p. 539· 35· Ibid., p. 541.
442 Histoire des Femmes
36. Semler, Ltben, I, 156, cité par K. Biedermann, op. cit., p. 526. Ibid. et pages suivantes pour les détails mentionnés dans cette note.
37· Stendhal, Mina Wanghen ou le chasseur vert, fragment ébauché dans Romans et Nouvelles, éd. Martineau, Paris, Le Divan, in~t2, t. I, p. 22.
38. Bemerkungen über die Unzut;ht und die unehelicken Geburten ... von johannes Kaser, Pfarrer und Dechant zu Altwaching, München, Michel Lindauer, t830. 39· ]. Kaser, op. cit., p. 30. 40. Ibid., p. 32.
41. Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi • la Boudeuse u et la flûte« l'Étoile» en 1766, Paris, IJJI. 42. Le Gentil, Nouveau Voyage autour du monde, Paris, 1727.
43· M. Mead, &x and Temperammt in three Primitive Societies, New York, 1935, p. 102 .
Chapitre xvu
1 . E. etj. de Goncourt, La Société française pendant la Révolution, Paris, Didier, 1864, p. 236.
2. Le Divorce et la Révolution dans Population, 1953, p. 332. 3· D'! vernois (Francis), Tableau historique et politique des pertes que la Révolution et la guure ont causées au peuple français dtmS sa population, son agriculture, ses colonies, ses manufactures et son commerce, Londres, impr., de Baylis, 1799, cité par Goncourt, op. cit.
4· Le Divorce et la Révolution, art. cité. 5· D'après le Journal des Débats, II pluviose, an Xl, à Paris en l'an X, il y avait eu t8 257 naissances légitimes et 5 6og naissances hors mariage. Cité dans]. Robi- quet, La vie quotidienne au lemps de Napoléon, Paris, Hachette, 1942, p . 186. 6. Pailhès, Clw.teaubriand, sa femme et ses amis, Bordeaux, Féret, t8g6, p . 442. 7· Stendhal, art. du New Monthly magazine, février 1825, recueilli dans Courrier anglais, éd. Martineau, Le Divan, in-12, t. II, p. 257· 8. Stendhal, article du London magazine, nov. 1824, dans Courrier anglais, t. IV, p. 21. 9· Comte Paul Vasili, La Société de Berlin, Paris, la Nouvelle Revue, 1884, p. I 72.
10. Ibid. , p . 175·
Chapitre xvm
1. A. Pinchbeck, op. cit., p. 72. 2. Ibid., p. 81.
3· Plusieurs exemples sont cités pour les années 1815 à 1825 dans The sales of wives in England in 1823 par N.W.V. Temperley in History teacher's Miscellany, 1925, p . 66, mentionné par Pinchbeck, op. cit., p. 83. 4· Villermé. Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manu- factures de coton, de laine et de soie, Paris 1840, 2 vol. in-8°.
5· Cité par Pinchbeck, op. cit., p. I94· 6. Ibid., p. 197. 7· Louis Reybaud, Études sur le réjime des manufactures, Paris, M . Lévy, 1859, cité par M. Guilbert, Les fonctions cks jemmes dans l'irulustrie, Paris, tg66, p. 18, note.
8. M. Guilbert, op. cit., p. 44· g. Villermé, op. cit. t . 1, p. 40. 10. F. Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre d'aprts les observations de l'auteur et des tkcuments authentiques, trad. G. Badia et J. Frédéric, Paris, Éditions
Sociales, I g61 . t 1. Pinchbeck, op. cit., p. I go. 12. Lettre publiée dans l'Examiner du 2gjanv. 1832, citée par Pinchbeck, op. cit., p. tgg.
13. Eugène Buret, De la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, Paris,
Paulin, 1840.
~t ~~;e~~~~~c~f.: é!ii'ti~~ 1
J:·1892, Préface (Œuvres complètes aux Éditions Sociales,
p. 394)·
Références
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Universitaires de France, 1941. 20. Cf. G. Kâser, op. cit.
21. Prof. Dr Klumker, Der Umfang der Unehelichk.eit, in Umschau, 12 au 15 mars 1913, Francfort et Leipzig, p . 239 et suiv., cité par Dr E. F. W. Eberhard, Die Frauen Eman.tipation und ihre erotischen Grunden, Leipzig, BraümüUcr, 1924, p. 405. 22. Femina, ,er avril 1907.
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p. ;l2
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27. Annuaire statistique de la France p.p Ministère du Commerce, Direction du Tra·
vail, années 1901 et 1913. 28. Ibid.
29. Fimina, avril 1 gog. . 30. Emma Haddock, Women as lmul-owners in the WtSt, communication au 148
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38. Ibid., p . 49· 39· Ibid. , p. 52 . 40. Cité par Christ. Franklin dans Meyer, op. cit. 41. La désinvolture avec laquelle on embauchait ou renvoyait les ouvrières était remarquable. Dorothy Richardson a raconté ces diverses expériences dans un petit livre instructif et amusant, The long day, the true story of a New York Working girl as
told by herself, New York, 1905. 42. Cf. Adélaïde M. Nutting et Lavinia L. Docks, A history of nursing, New York,
1917.
43· Cf. Smuts, op. cit., p. 78. 44· D. Pidgeon, Old work questions and new world answers, Londres, Kegan Paul,
1884, p. 231 et suiv. 45· Enquête de 1887, analysée dans Robert W. Smuts, op. cit., p . Bg. 46. Ruth Suya Das, La femme amiricaine dans le mariage moderne, Paris, Giard, 1934,
p. 108. 47· Ibid. , p. 85. 48. Robert W. Smuts, op. cit., p. 50 et 65.
Chapitre XIX
1. L. Abensour, Histoire génirale du.fiminisme, Paris,Delagrave, 1921, p. 309· 2. Article du Dr Huot dans le Mercure de France, 1er mars 1918, cité dans G. Gennari,
Le dossier de la femme, p. 179. 3· Ces chiffres sont empruntés, le premier à L. Schirmackcr, op. cit., cf. supra p. 326. le second à G. Gennari, op. cit., p. 181.
444 Histoire des Femmes
4· L'Organisation Internationale du Travail et le travail des femmes, brochure, pp. B.I.T., Genève, 1926, p. 8.
5· Ibid.
6. Enquête de l'Union Féminine Civique et Sociale portant sur un échantillonnage étroit de 35 cas. Les gains insuffisants du mari représentent 51 % des motivations. G. Gen- nari, citant cette enquête, ajoute que« les rapports parvenus d'Allemagne et d' Autri- che sont à peu près similaires ». (op. cit., p. 244.)
7· Annuaire rétrospectif de la France, pp. INSEE, 1961, p. 144. 8. Ibid., p. 86.
9· Ibid., p . 45· 10. Pourcentage établi d'après la même source. 11. Kinsey etc, Sexual Behauior in the humanfemale, W. B. Saunders, Philadelphie
et Londres, 1953, p. 336. 12. Population, 1959, p. 491. 13. K . Horstmann, Schwangerschaft und Eheschliessung, 1959. 14. P. Thomas Monahan, Premarital Pregnancy in US, dans Euguzies Quaterley,
sept. 196o, p. 133-147· 15. Enquête publiée dans l'American Sociological Review, février 1962. 16. G. Gennari, Le Dossier de la femme, Paris, Librairie Académique Perrin, 1965.
Chapitre xx
1. Smuts (Robert W.), Women al work 1'n America, 1959, p. 36 et 6o. 2. Lesine P. Fryer, Women and Leisure, New York, 1924, cité par Smuts, op. cit.,
p. 29.
3· Ruth Suya Da.s, op. cit., p. 8?:-
4· Ibid., p. 89. 5· Cité par André Pierre, Les fimmes en Union Soviétique, 1g6o, p. 30. 6. André Pierre, op. cit., p. 58.
7· Ibid., p. 45 à 55· l3 . Chiffres cités par André Pierre, op. cit., p. 142. g. H . E. Salisbury, Un Américain en Russie, Paris, 1955 (copyright de 1950). 10. Pravda, 8 mars rg6o, à propos de la Journée internationale de la femme. r 1. Ibid.
12. André Pierre, op. cit., p . rgo. 13. Ce chiffre est donné par Véra Bilchaï dans une étude sur les femmes en URSS et il est reproduit par André Pierre, op. cit., p. 190, note. 14- Robert Guillain, Dans trente ans la Chine, Paris, Editions du Seuil, 1965, p. 182. Voir aussi Robert Guillain, Six cents millions de Chinois, Paris, Julliard, 1956.
TABLE
INTRODUCTION
DEUXIÈME ÉPISODE
LES FAISANES
ll. Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois.
Splendeurs des CarolinjSiens, 15. -Capitulaires sur le mariage et les
bonnes mœurs, 17.- L'Eglise et le mariage, rg.- Vies privées sous les
Car9lingiens, 21.- Occupations des femmes, 21.- Divorces royaux, 23. -Energie des héritières et des épouses, 25.-Jeunes saintes décidées, 26.
-La reine Judith, 27.- La<< dépravation>> du xre siècle, 29.- Savantes
abbesses, go. -Les femmes des chansons de geste, gr. - L'amour courtois, 39· - Les n cours d'amour )), 41. - Les fabliaux, 43· - Mœurs et
grandes dames du xue siècle, 46.- Soins de beauté et bonnes manières, 47·
-Ombres au tableau, 49·-Femmes de barons, 52.- Robert d'Arbrissel,
54· - Gaillardes et commères, 56. - Les femmes dans les fiefs, 59· - Femmes du peuple et de la bourgeoisie, 6o. - Bertrade de Montfor~,
Aliénor d'Aquitaine, 6r. - Conclusion : la marche de la dame sur l'échiquier, 63.
12. Du Quattrocento à la Renaissance.
Splendeurs et décadence de <( l'amour courtois ))' 65. - Le nouveau
(( Roman de la Rose)), 65.- Tow·nois et vœux, 67.- <( Petit Jehan de
Saintré », 6g. - Boccace, 70. - Vie et travail des femmes, 72. - Professions féminines, 72. - Communautés, veuves, béguinages, 75· - Campagnes et faubourgs, 77· - Ribaudes et chambrières, 8o. - Les nouveaux riches, 81. -Grands bourgeois d'Italie et d'Allemagne, 83. - Les soirées
de Serifontaine, 85. -Jeunes filles, 87. -Les dernières héroïnes, 91. - Jeanne d'Arc, 92. - Catherine Sforza, comtesse de Forli, 94· - Les
neuf preuses, g6.
13. Du Quattrocento à la Renaissance (suite).
Le Concile de Trente et le mariage, 98· -La pratique du mariage, 103.
-Vie conjugale au xvre siècle, roB.- Italiennes de la Renaissance, r ro.
Histoire des Femmes
- L' « amour platonique », 1 11. - Le bonheur de vivre, 114. - La cour
des Valois, 11 7·-Femmes savantes et premiers salons, 118.
14. Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque.
Les femmes en France au xvre siècle, 125. -Villes d'cau et vacances,
125. - Les femmes de Brantôme, 126. - Les femmes de l'Angleterre
élisabéthaine, 132. - Les mariages anglais, 132. - La femme du squire
à la campagne, rg6. - Londres et les marchands, 1 g8. - Les « épouses
selon Dieu >l, 140. - Femmes d'affaire du temps des Stuarts, 141. - L'Alle- magne de Luther, 144. - L'anarchie joyeuse du xvie siècle, 146. - Liberté sexuelle de l'Allemagne, 149. -Les procès de sorcellerie, 153. -
Les femmes italiennes, 155· - Maris et frères : chroniques italiennes, 155· - La vie familiale en Italie : les filles, 1 59· - Veillées, coureurs de dot,
couvents, 162. - Femmes espagnoles du<< siècle d'or ))1 166. - Le« Pasco n,
le << Tapado ll, les visites, 167. - L'amour-passion, 171.- Aventurières et jeunes folles, 174. - Femmes savantes et femmes de lettres, 176. - Les femmes des Grandes Indes et des îles, 1 77· - Au royaume de Ba- Kongo, 178. - Les femmes chez les Aztèques, 180. - Les femmes du royaume Inca, 182.
15. De l'Europe baroque à l'Europe classique.
Les femmes du siècle de Louis XIII, 185. - Jeunes filles au temps de
Corneille, 186. - Autorité et puissance des femmes, 189. - Professionnelles, femmes d'affaires, intermédiaires, 193. - Milices de Dieu, 197. - Anne, duchesse de Chevreuse, 202. - Anne-Geneviève de Bourbon,
duchesse de Longueville, 204.- Naissance de la galanterie : l'Astrée, 208. - Les femmes savantes, 210. - L'envers de la tapisserie, 215. - Le (( Ton 11 de Versailles : la domestication, 220. - L'Angleterre de Samuel
Pepys, 222. - Progrès du conformisme et de l'ennui, 224. - Tristes
conséquences de la prospérité, 228. - Les femmes de la Moscovie, 230.
16. Les Femmes du XVIII• siècle.
Les femmes sous la Régence, 233.- Les u Maîtresses)) et leur << cabinet», 234. - La vie mondaine et les salons, 236. - Les femmes et les carrières, 238. - Les <<femmes du monde », 240. - La liberté dans le mariage, 241. - Le temps du << libertinage », 243. - Migraines, vapeurs et haute couture, 244.- La révolution de Jean-Jacques Rousseau, 247. - Bourgeoises, provinciales, « contemporaines du commun n, 248. - Filles de la bourgeoisie, 249· - La province patriarcale, 253· - Chanoinesses, 256. - Les femmes anglaises au xvrne siècle, 257. - Les hommes, les clubs, les
dandys, 258. - Derrière le décor de la décence, 259· - L'artisanat rural et les premiers ateliers, 261.- Les femmes allemandes au xvur6 siècle, 265. -Les cours et les maîtresses des princes, 267.- Femmes de la bourgeoisie,
271. -L'Allemagne romantique, 273. -La reine Louise de Prusse, 275· - Paroisses de campagne, 276. - L'Italie et l'Espagne : le « sigisbée n,
2 77. - Les femmes de l'île d'Otaïti, 2 79·
447
TROISIÈME ÉPISODE
LES FOURMIS
17. Les Femmes au XIX• siècle.
Les femmes et la Révolution, 287.- Le divorce, les mariages du décadi,
le diable au corps, 290. - Le règne des femmes après Thermidor, 292. -
Les femmes sous le Consulat, 294. - Les femmes sous l'Empire, 296. - Duchesses et bourgeoises, de la Restauration, 297· - La « petite robe 11
et le romantisme, 2g8. - Les « espèces sociales », 299· - De l'adultère
et des keepsakes, 301. - Le triomphe de la bourgeoisie, 303. - La vie
privée des <c royautés bourgeoises >> , 303. - Combat en retraite des aristocraties, 305. - Les femmes du monde du Second Empire, 306. - Le
règne des derrti-mondaines, 308. - Les salons politiques, 310. - Les
femmes de la bourgeoisie, 31 1. - Le couple conjugal, 316.
18. Les Femmes de la société industrielle.
Les femmes et les usines, 3 1 9· - L'Angleterre et le progrès, 31 9· - I\1anufactures, internats, taudis, 322. - Le travail des femmes à la fin
du siècle, 326.- Filles et femmes de la campagne, 328.- L'école primaire
et les grands magasins, 329. - Femmes de la " haute société », 330. - Les
ménages de la bourgeoisie, 332. - Signes nouveaux : la bicyclette, les
voyages, les sports, 334· - Les étudiantes d'U psala, le férrtinisme, 336. - La« jeune fille ))' 339· -Le << brevet >J, les étudiantes, le secteur tertiaire, 341.
- Filles et femmes d'Amérique, 344· - Les Américaines avant Lincoln,
344· - Les « Married women acts », 347· -Le travail et la liberté des
filles, 349· - La femme américaine à la fin du siècle, 354·
19. Les Femmes du XX• siècle.
« Les femmes de l'entre-deux-guerres n, 357· - La mobilisation des
femmes, 357·-La « garçonne » d'après-guerre, g6o. - La crise et le reAux,
364.- Les • conquêtes » des femmes, 367. - Les femmes, le cinéma et la
publicité, 369. - Styles d'Allemagne et d'Italie, 373· - Les femmes au Japon, 375·-Fourmilières et cosmonautes, 376. - Femmes d'après-guerre
384. - Filles d'après-guerre 388. - La « nouvelle vague », 391. -
Victoire de l'arrtitié, 393·
20. Les Femmes du XX• siècle (suite).
La femme américaine, 397· - Le travail des jeunes filles, 397·-Veuves, femmes seules, divorcées, 399· - Le matriarcat américain, 402. - La
femme soviétique, 404. - Lénine, Alexandra Kollontaï, le couple, 405. - Politique stalinienne de la famille, 407. - Les femmes, le parti, les
soviets, 411. - Kolkhosiennes, ouvrières stakhanovistes, batelières, 412.
- Les femmes dans l'économie et la science soviétiques, 414. - Les
femmes et l'amour dans la Chine de Mao, 417.
CONCLUSION ....... . 421
Imprimé en France -----,-.,-=,-- ŒI'RUŒRIE FIRll!N·DIDOT PAIU.S - lŒSNIL • IVRY • 1967 788
DéiJôt léa-al: 4• trimestre 1968.
t;• d'tdition : 1931
très bien leurs griffes et leurs ergots. Puis, vient le temps
des fourmis, où des millions de femmes toutes pareilles,
de Hong-Kong à Saùzt-1Vazaire, tapent sur la mime machine
à écrire. Elles ne dirigent plus comme autrefois des empires,
des firmes glorieuses, des fiefs de famille. Elles ont gagné leur
liberté, elles piétinent tranquillement au milieu des hommes :
mais elles ont perdu leur pouvoir et leur splendeur d'autrefois.
Les hommes aussi du reste, qui se sont transformés
d'étalons en usagers.
Les femmes, heureusement, sont restées féroces, altières,
vindicatives: elles u souviennent qu'elles appartiennent
à la branche des mammifères, alors que les hommes l'ont
presque oublié. La variété douce et tendre a tendance à
disparaitre. On en trouve encore quelques spécimens, prltmd
l'auteur de ce livre, dam des endroits bien abrités,
particulièrement dans quelques maisons de gris rou au bord
de la mer méditerran
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