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11/17/25

HISTOIRE DES FEMMES


**

Stock

'' Les femmes sont généralement des êtres énergiques

méchants que la nature a faits pour porter sur la tête

fardeaux dt poids moyen. On en rencontre parfois

une variété douce et tendre qui est peu répandue, hien qu'elle

puisse vivre sous tous les climats. Contrairement à ce qu'on

pourrait croire, la civilisation ne favorise pas le développement

de cette variétl ".

C'est par ces phrases que Maurice Bardèche répondait à

une interview d'un grand magazine américain. Après avoir

montré dans le premier tome de son Histoire des femmes

les terri hies captives qui gouvernaient d'une main ferme

le monde antique, Maurice Bardtche dtcrit les faisanes autour

dnquelles les beaux mâles emplumés des époques monarchiques

· · leurs mantges m roucoulant. Elles ont déjà moins

de pouvoir que dans les ténthres du sérail, mais on sent encore

Tous droits de reproduction, traduction, adaptation,

réservés pour tous pays

© r g68, Stock et Maurice Bardèche

INTRODUCTION

L'histoire des femmes ne se superpose pas à l'histoire de l'humanité

comme un vêtement épouse un corps. Des événements qui furent

capitaux pour les hommes n'ont apporté aucun changement à la vie

des femmes : et inversement des affaissements progressifS ou des modifications insensibles qui nous apparaissent à peine comme des événements de l'histoire ont été pour elle~ lourds de conséquences. La prise

de la Bastille n'est pas une date de l'histoire des femmes tandis que

l'invention de la machine à écrire en est une. Enfin, certains changements transforment profondément l'histoire des hommes et celle des

femmes : par exemple l'apparition de la société industrielle. En général, l'histoire des femmes est un assez bon révélateur parce qu'elle retient

surtout les modifications qui touchent les structures. La femme est

indifférente aux fanfares : elle ne réagit qu'à l'essentiel, le ravitaillement, le porte-monnaie, la sécurité du domicile, la paix. Avec elle, on

est débarrassé non seulement de Fontenoy et d'Austerlitz, de l'histoirebataille et de l'histoire-discours, mais aussi de l'histoire-cortège, de

l'histoire-penseur, de l'histoire-chapelle, de l'histoire- procès. On voit

les grands étages du panorama qui représente l'histoire des hommes.

Or, voici ce qu'on aperçoit. Le monde moderne est né d'une double

défaite ou si l'on préfère d'une double destruction. Pas celles que l'on

croit, du christianisme et du capitalisme. Mais de destructions plus

graves, plus essentielles, plus profondes, d'effondrements qui expliquent peut-être la crise actuelle de l'humanité. Je ne sais ce qu'il faut

penser du « poème » de Bachofen, de ce règne universel des femelles à

l'origine de l'histoire des hommes. Cette magnifique fresque biologique n'est peut-êtTe qu'une rêverie. Mais ce que nous montre la carte

du monde aux temps que nous pouvons connaître, ce sont deux

immenses masses patriarcales, deux grands océans de puissance et

d'ordre, deux continents de civilisation, aujourd'hui également

engloutis ou, du moins, submergés.

8 Histoire des Femmes

L'Occident, à l'origine des civilisations, est couvert par la grande

inondation aryenne. Je demande ici qu'on ne donne aucun sens politique à cette constatation, qu'on retire à ce mot, si c'est possible, toutes

les altérations qu'on y a ajoutées. Je veux dire seulement que la forme

aryenne de la famille, caractérisée par la toute-puissance du mâle,

et les formes de vie parfois très diverses que ce primat de la famille a

entraînées, fournirent la base physique et morale sur laquelle les peuples d'Occident ont fondé leur vie privée : on en suit le sillage dans

l'Inde, en Perse, en Grèce, en Germanie, à Rome, à Byzance, elle a

inspiré les lois de toutes les grandes civilisations et on la retrouve

même dans les modes de vie et les législations des peuples étrangers

au tronc aryen comme les Hébreux ou les Arabes. Cette conception

aryenne était toute instinctive et pour ainsi dire animale. C'étaient

de grands éléphants régnant sur leurs troupeaux. Ils recherchaient

la protection des forces inconnues que le soleil représentait, ils croyaient

à l'unité de la tribu que le feu du foyer symbolisait. Ils ne connaissaient

rien d'autre qu'eux-mêmes et le feu-lumière, qui échappe aux hommes,

mais ne les commande point. Ce furent des peuples étrangers à leur

génie qui leur parlèrent les premiers d'une arche d'alliance ct d'un

dieu chargé du gouvernement des hommes.

Dans l'Asie inaccessible, un autre ordre s'était développé. La Chine

-avait perçu les forces mystérieuses de la terre et du ciel. Elle tremblait

devant les puissances de la terre, les fleuves, les vents, les cyclones,

les monstres. Elle cherchait la paix dans le respect du mouvement

céleste et la soumission à l'horloge immense qui règle les heures et les

siècles. Et elle institua une concordance merveilleuse entre cet ordre

et les désirs de l'homme, entre le planisphère de l'ordre terrestre et

le planisphère de pensée et d'instinct qui est en chacun de nous, et

elle appela cette concordance la sagesse. L'ordre patriarcal de la

Chine fut plus complet, plus solide, plus absolu que l'instinct aryen :

précisément parce qu'il était un ordre. Ce que les Achéens blonds,

les princes de Perse, les patriarches, imposaient aux femmes parce

qu'il étaient les plus braves et les plus forts, les Chinois le leur infligeaient par raison et avec une grande bienveillance, parce qu'elles

étaient parentes de la lune, du flexible, du soyeux, de l'onde.

Ces deux formes absolues du patriarcat, d'inspiration et de

signification très différentes, ont été les régimes sous lesquels les

hommes vécurent pendant les siècles que nous connaissons. Les femmes,

on l'a vu, en tirèrent plus d'un avantage. La puissance de la famille

fut partout la source de leur pouvoir : le sérail même fut souvent

l'instrument de leur domination. Mais surtout les hommes ct les femmes

trouvaient dans la famille même le terreau sur lequel ils poussaient

tout naturellement. Qu'ils fussent accordés aux puissances du ciel ou

à celles de la lune, ou, plus simplement, bien installés chacun dans

lntroducti011 9

le rôle que la nature leur avait dévolu, c'était dans cette bonne terre

nourricière du nid, dans cette mission naturelle de la reproduction

et de l'élevage, dans cette paix profonde du dévouement et de l'affection qu'ils se gonflaient de sève et s'épanouissaient et, pour ainsi dire,

se prélassaient.

L'histoire des femmes, c'est J'histoire de l'humanité lue dans l'évolution de la vie privée. Lorsqu'on la lit ainsi, on s'aperçoit que l'histoire de l'humanité n'a pas connu de changement fondamental

jusqu'à l'ère de la société industrielle. On vit encore sous Charles X

comme on vivait sous Charles VII, dans la Turquie d'Abd-ul-Aziz

comme au temps du Califat, dans la Chine de Tseu-hi comme à l'époque où Confucius rédigeait ses maximes. Le travail " mécanique et

servile "• étant le même partout, impose partout les mêmes habitudes

à ceux qui n'ont rien d'autre à vendre que leurs bras. Le génie de

chaque peuple ct la religion dominante ont institué des coutumes et

usages propres à chaque civilisation. Mais ces coutumes et usages

n'expriment jamais que la révérence qu'on doit au seigneur homme,

maître du harem, du fief ou de la famille, dépositaire de toute autorité, de toute sagesse, vase d'élection de toute vertu. Et l'histoire des

femmes n'est, en somme, que la description des accommodements et

échappatoires, des poternes et passages secrets que la partie opprimée

découvrit constamment dans chacune de ces forteresses et qui lui

permirent de n'en fairequ'àsa tête et de gouvernerla maison et parfois

tout Je canton, à condition de faire pour la forme une révérence

convenable au potentat du logis. Moyennant quoi, la vie privée ne

soulevait que des difficultés contraventionnelles. Le code de la route

pouvait varier d'un continent à l'autre et même d'un versant à l'autre

d'une même montagne, mais les vérités essentielles étaient proclamées partout par le même propriétaire moustachu et botté, qui ne

parlait aux femmes qu'un seul langage qu'on reconnaît sous toutes

les latitudes. Et rien ne prouve que les femmes aient été épouvantablement malheureuses d'accomplir loyalement leur destin de femelle,

qui est de faire des enfants dans un endroit tranquille et d'avoir des

griffes pour les défendre quand l'occasion l'exigeait.

C'est cette sagesse des nations que l'ère industrielle a réduite en

poudre. Non sans quelques signes prémonitoires pourtant. L'individualisme chrétien fut le premier assaut lancé contre le pouvoir des

vieilles citadelles. La volonté sauvage de faire son salut n'était pas

moins menaçante pour l'autorité du mari et du père que pour celle

de l'État. Mais elle resta pour presque tous une sorte de clause de

style. Cc que nous appelons l'Occident chrétien ne fut au fond qu'un

habillage chrétien d'une société toute romaine par sa structure et par

ses lois. La féodalité, d'inspiration germanique, stérilisa pendant des

siècles le ferment d'indiscipline et d'incivisme que le christianisme

10 Histoire des Femmes

contenait. Mais celui-ci réapparut avec la Réforme, quand Luther

remit à chacun la clé de son propre salut. Dès lors l'idée de la liberté

individuelle, pensée sournoise ct obsédante, rongea les digues que le

monde féodal avait patiemment établies sous la double forme des allégeances et des privilèges. Les ministres centralisateurs encouragèrent et

accélérèrent ce patient travail de mine :ils trouvaient avantageux qu'il

n'y eût plus que des sujets dont nous avons fait plus tard des assujettis. Le pouvoir des pères de famille et avec lui celui des mères et

des veuves disparut en même temps que les fiefs.

Quand la société industrielle s'établit en Europe, elle trouva un

désert législatif. Chacun était libre : on comprit plus tard que cela

voulait dire libre d'opprimer, libre de pressurer, libre d'exploiter.

Guizot donna le feu vert en disant : enrichissez-vous. Les derniers

vestiges des structures naturelles disparurent l'un après l'autre.

L'histoire des femmes entrait alors dans une phase entièrement nouvelle. Auparavant, il y avait eu des femmes qui avaient eu à se faire

leur place et à établir leur puissance dans une société toute virile :

désormais il y eut surtout, il y eut de plus en plus, au lieu de femmes,

un personnel féminin.

L'Islam et la Chine furent attaqués beaucoup plus soudainement

que les pays d'Europe et sans qu'on puisse déceler dans leur histoire

les signes prémonitoires qui ne nous avaient pas manqué. Leur civilisation s'était maintenue intacte derrière des murailles. Cc fut peutêtre ce qui les rendit si fragiles au moment de l'épreuve. On les croyait

protégées de la corruption, elles étaient seulement momifiées. Leurs

murailles tombèrent tard, mais lorsqu'elles tombèrent le monde

moderne souffla sur leurs cités comme un ouragan. Les lignes de repli

que l'Europe avait établies en cent cinquante ans, les étapes et les

repos qu'elle avait ménagés manquaient en Islam et en Chine. Mais

la certitude manquait plus encore. Confucius avait établi un ordre

et non une religion. Cet ordre supposait la muraille de Chine ct rien

au-delà de cette muraille, sinon la barbarie. La révélation d'un autre

monde détruisit la certitude chinoise comme la révélation de Copernic

avait détruit la certitude chrétienne. La Chine se trouva au milieu

des cendres d'un pays frappé par quelque Vésuve moral, désert

bien pire que le nôtre, car il ne laissait plus que des souvenirs et des

courbettes, poudre informe à perte de vue sur laquelle s'installa un

monde nouveau.

L'Islam a mieux résisté parce qu'il porte une définition de l'homme.

Mais nons ne savons pas jusqu'à quel point l'Islam a résisté ct encore

moins jusqu'à quel point l'Islam peut résister. Les solutions qu'il

trouve en face du monde moderne sont diverses, précaires, contradictoires, souvent inspirées par la résistance et le refus, d'autres fois

entachées d'imitation et de singerie. Mais surtout, aucun pays d'Islam

Introduction II

n'a reçu de front et de plein fouet la lame de fond de la civilisation

industrielle. Abrités par la colonisation ou respectés dans leur sommeil

par les pompistes précautionneux de l'exploitation, ailleurs protégés

par leur pauvreté et leur sous-développement, les pays islamiques

n'ont pas encore affronté véritablement la civilisation de masse,

ce sont des îles qui n'ont connu que la frange du cyclone, on ne sait

pas trop comment elles se comporteraient dans l'ouragan.

La vie privée, l'instinct familial, c'est donc à la fois ce qu'il y

a de plus opiniâtre dans l'être humain et ce qui est le plus menacé

dans ce qu'on peut appeler la décivilisation de notre temps. La femme

est au centre de toute civilisation, parce que la reproduction est une

fonction inéluctable. La famille est le milieu naturel dans lequel

se sont effectués de tous temps la reproduction et l'élevage. Il y a eu

des types de famille différents et, par conséquent, des destins différents de la femme, mais il n'y a eu en aucun temps de société sans

famille. Si la famille disparaît, la femme n'est plus qu'un producteurconsommateur qui a la particularité d'accoucher. Est-ce à cet avenir

que nous conduit le progrès? Cette solution n'est pas acceptée sans

murmures, comme la société soviétique en a fait l'expérience. Mais

finalement le fonctionnalisme démocratique nous offre-t-il des perspectives bien différentes? Quand les vies se ressemblent toutes, quand le

mari et la femme sont également des salariés et des assujettis, que les

enfants sont confiés au.x crèches, que la maison paternelle a disparu,

qu'elle n'est plus qu'un « domicile ,, un dortoir, que les salaires, les

dépenses, les besoins, les plaisirs sont automatiques, qu'est-ce que la

femme sinon une associée injustement obérée par la propriété encombrante d'avoir à assurer la survie de l'espèce? Qu'on lui facilite cette

tâche supplémentaire, qu'on l'escamote, qu'elle ne soit plus qu'une

particularité médicale « prise en charge " par la collectivité. Que la

femme, enfin semblable à l'homme, ayant subi enfin l'ablation de la

maternité, soit l'égale, la non-discriminée, la trotteuse auprès de lui,

aussi libre, aussi légère. Voilà ce qu'on !,ni offre. Est-ce l'avenir?

Est-ce cette solitude à deux qui devient l'espoir des hommes? Le

couple, le triste couple, est-ce tout ce qui nous restera de la belle aventure qu'on appelait de cette expression prudhommesque et touchante :

« fonder un foyer »? L'histoire des femmes se terminera-t-elle en notre

siècle avec la disparition de la « vie privée »?

Je n'arrive pas à m'en persuader. Les féministes qui revendiquent

si âprement une égalité juridique se font de la femme une idée bien

modeste. L'histoire des femmes prouve abondamment que la femelle

n'est pas inférieure au mâle quand on lui confie des tâches viriles.

Ce n'est pas le propre de notre espèce : il n'est pas plus agréable

de rencontrer une lionne en colère qu'un lion rugissant, la louve se

bat aussi bien que le loup. Les femmes, plus proches de la nature que

12 Histoire des Femmes

les hommes dans leurs fonctions essentielles, serviront éternellement à

nous rappeler notre destinée et obligation animale que nos polytechniciens ont un peu perdues de vue. Elles sont notre lien avec la vérité

et avec la terre. Elles ne sont pas seulement l'avenir de l'espèce,

elles en sont la force et la plus solide inspiration. Nous autres, benêts

de bonne volonté, nous nous laisserions volontiers ranger en boîte

comme des petits pois en nous consolant avec des photographies

de la lune. Mais elles, l'odeur de l'écurie, elles ne l'oublieront pas,

ni ce trou dans le foin pour faire leurs petits et les lécher, blottis

dans leur pelage, ni cette paix dont elles ont besoin, cette paix tiède

qu'il leur faut pour accomplir leur mission sacrée, leur sainte mission

de bêtes et à cause de laquelle les hommes leur ont construit des

tanières et des cités. Car, ce n'est pas pour produire qu'ils ont planté les

pieux de leurs premières enceintes, mais pour cette tâche que la nature

leur avait assignée. Les femmes le savent et cette vérité est inscrite

dans leurs flancs. Et elles sont maintenant, précisément parce qu'elles

représentent cette part animale qui est en nous frustrée, elles sont

notre recours. A cause d'elles, il ne sera pas facile de nous enfermer

définitivement dans ces fourmilières et termitières du monde futur

à l'entrée desquelles de beaux musiciens nous proposent un destin

d,insecte.

DEUXIËME EPISODE

Les Faisanes


XI

Les Femmes des chansons de geste

et de l'amour courtois

SPLENDEURS DES CAROLINGIENS

Le moyen âge qui devait se terminer pour la femme par les triomphes de l'amour courtois ne commença pas d'une manière bien encourageante. Mais, à la vérité, lorsqu'on exige un peu de précision, on

s'aperçoit que notre information sur la vie privée des contemporains

de Charlemagne et de Louis le Pieux et après eux sur ceux des premiers Capétiens est singulièrement pauvre. Entre les rois fainéants et

Saint Louis, il s'étend une sorte de no man's land historique couvert

de brumes où l'on ne distingue que les crêtes lointaines du paysage,

des traités, des partages, des alliances, des serments, des trahisons,

des rois continuellement en patrouille entre le Rhin et le Poitou,

des papes affolés ou cauteleux, des ducs grondant comme des dogues

dans leurs proconsulats et de temps en temps, au-dessus de ce panorama

chaotique, un personnage déguisé en empereur et portant gravement

la toge romaine sur sa cotte de mailles. Des capitulaires peu rassurants sont plantés çà et là comme d'énigmatiques bornes miliaires.

Ils sont donnés à Attigny, à Quierzy près de Laon, à Verberie près

de Compiègne : ce sont les grandes villas mérovingiennes d'Austrasie,

escales de cette royauté itinérante, et comme autrefois magasins,

citadelles, manufactures et sans doute aussi réserves de gibier féminin.

Peu de villes et dans ces villes peu d'habitants.

Rien ne paraît, en somme, avoir changé dans les mœurs sous les

rois de la deuxième race. On devine pourtant une évolution sous ces

contours imprécis. Dans l'anarchie générale, l'impossibilité d'administrer a fmi par conférer aux évêques des pouvoirs étendus. On les

rencontre partout auprès des comtes, représentants officiels du roi,

pour juger, diriger, décider. Les missi dominici eux-mêmes marchent

par deux: un comte, un évêque. L'Église prend en main de plus en plus

la responsabilité de l'ordre et particulièrement celle des bonnes mœurs.

Histoire des Femmes

Quand un rayon de soleil perce cette brume, nous apercevons un

instant des dorures byzantines et des uniformes aussi chamarrés que

ceux du premier Empire. Il y a une sorte de splendeur et même de

pourriture carolingienne qui est bien curieuse. Richer, historien des

derniers carolingiens rapporte ainsi les plaintes d'un synode qui eut

lieu, croit-on, vers 977· Il s'agissait de la tenue des moines dans leurs

couvents. On voit qu'ils portent des bonnets à oreilles en fourrure

exotique, des tuniques d'étoffe somptueuse serrées comme des dolmans par des lacets de côté, qu'ils ont des tailles coquettement sanglées

«si bien qu'avec leurs fesses tendues, dit l'orateur, ils ressemblent de

derrière à des prostituées plutôt qu'à des moines ». L'abbé Raoul,

du monastère de saint Remi, homme de sainte mémoire, qui articulait ces reproches, n'hésita pas devant des détails encore plus

indiscrets. Il mit en accusation des « hauts-de-chausse inconvenants »

qu'il décrivait ainsi : " Les braies en sont prodigieusement larges ct

la finesse de l'étamine ne cache pas les parties honteuses à la vue ».

Tel était le vêtement des moines au temps de Louis le Bègue. On

peut penser à quoi ressemblait un page ou un jeune seigneur qui

n'avaient pas fait profession de modestie.

Eginhard nous apprend que Charlemagne ne savait pas écrire.

Il avait une ardoise à la tête de son lit sur laquelle il s'exerçait à

faire des lettres comme les enfants peu doués. Mais, de son temps,

Ermold le Noir adressait à Louis le Pieux un long poème élégiaque

en pentamètres; un autre poète, Angilbert, vivait à la cour de Charlemagne ct avec tant de considération qu'il était aux yeux de tous

l'amant de Berthe, fille de l'empereur, dont il eut plusieurs enfants; et,

dans une génération suivante, le récit le plus précieux que nous possédions sur le siège de Paris par les Normands est un poème du moine

Abbon, imité de Virgile. Eginhard, clerc sans naissance, devint à

cause de son savoir conseiller de Charlemagne; Alcuin aussi humble

que lui fut à l'origine du renouveau des études au 1x• siècle; Hincmar,

archevêque de Reims, fut un très puissant personnage de son temps à

cause de sa science et de sa subtilité. C'est un temps de mandarins et de

ducs somptueux, comme en Chine, un monde chatoyant ct barbare,

beaucoup plus proche de Byzance que nous ne l'imaginons, cruel et

raffiné : Charlemagne applique aux Saxons une féroce politique

d'extermination, il crève les yeux des barons qui le gênent par un scrupule d'humanité, et en même temps les moines s'habillent comme des

sous-lieutenants de hussards et font de jolis vers latins.

Si l'on s'en tient aux manières de Charlemagne, la situation des

femmes ne semble pas avoir beaucoup changé depuis Clotaire. Tout

comme les rois mérovingiens, Charlemagne a des concubines : Eginhard nous parle de l'une d'elles qu'il eut en même temps que la

reine Fastrade. Une concubine, c'était de la modération, et même

1

Les Femmes des chansorzs de geste et de l'amour courtois 17

une grande preuve de tendresse conjugale. On le voit par la suite.

Charlemagne, devenu veuf, ne se croit plus tenu à des égards : il a

quatre concubines et la phrase du chroniqueur ne permet pas d'ajouter ici l'adverbe successivement. Il avait, d'autre part, répudié une

première épouse après un an de mariage sans que son historien puisse

alléguer le moindre motif en cette affaire. Cette smala l'accompagnait

à cheval dans ses déplacements, flanquée de solides gardes du corps,

et, quand on était arrivé au gîte, toute la volière impériale édifiait

la cour en déployant ses broches, ses quenouilles et ses fuseaux. Le

bon empereur aimait tellement son cheptel de filles qu'il refusa de les

donner en mariage à qui que ce fût, obstination qui lui procura un

certain nombre de bâtards qu'il supporta avec patience.

Ces détails invitent à penser que les femmes de l'Occident chrétien

ne gagnèrent pas aussi facilement qu'on pourrait le croire le port

bien abrité de la monogamie. Il est difficile de savoir si cette situation

équivoque dura longtemps. On trouve encore, dans une chanson de

geste du xu• siècle, une expression singulière. C'est dans Floovant, où

l'héroïne Maugalie évoque avec mélancolie

Ce soudoiers de France qui prou;;. est et loiaus,

Qui m'eut prise à Jamme, à moilier principe/ ...

Mais cette Maugalie est une Sarrasine qui se souvient peut-être un peu

trop des usages musulmans. Finalement, on ne sait pas trop pendant

combien de temps les femmes durent supporter encore d'avoir des

associées.

CAPITULAIRES SUR LE MARIAGE ET LES BONNES MŒURS

L'Église travaillait pour elles. Son influence a été considérable sur

la législation. Mais, justement, les Capitulaires ne sont pas toujours

rassurants. Dans les deux Capitulaires qui sont spécialement consacrés

au mariage, celui de Compiègne en 757 et celui de Verberie qu'on

croit de 758, le législateur prévoit encore des cas qui ressemblent

beaucoup à ceux qu'évoquaient les coutumes germaniques. On

blâme le père qui a abusé de la fiancée de son fils, l'homme qui s'est

intéressé à la fois à la mère et à la fille, celui qui s'est intéressé à deux

sœurs en même temps, celui qui a trop d'affection pour sa bellefille, celui qui en a trop pour sa belle-mère ... 1 Bref, les liens familiaux entraînaient manifestement de dangereuses tentations et on a la

fâcheuse impression que les contemporains de Charlemagne ou de Pépin

se regardaient comme seigneurs naturels de toute la population féminine de leurs demeures. La sanction prévue est bizarre. Les coupables

étaient privés du droit de mariage entre eux, ou, d'autres fois,

18 Histoire des Femmes

ils étaient privés de mariage à perpétuité *. Il y a d'autres obscurités.

Par exemple, il n'est défendu nulle part d'avoir plusieurs femmes.

Ce qui est interdit, c'est l'adultère et les unions incestueuses. Il est

clair, pourtant, que ces Capitulaires légifèrent sur un système d'unions

monogamiques**. Il faut regarder, apparemment, comme un caprice

royal les quatre concubines de Charlemagne.

On redoutait avant tout l'inceste et spécialement la fâcheuse propension du mâle nubile à s'adresser à la femelle qui se tTOuve à portée

de sa main. C'est la préoccupation dominante des décrets de Compiègne et de Verberie. Elle explique la décision radicale que Charlemagne prit en 802 dans le Capitulaire dit Missorum generale qui remettait

à l'Église les pouvoirs de police les plus étendus, sur la vie conjugale

des sujets de l'Empereur. « Que les évêques et les prêtres ne contractent pas d'unions incestueuses, dit ce rescrit redoutable, et qu'ils ne

permettent pas aux autres d'en contracter : qu'ils ne prennent pas

l'initiative de faire des unions avant que les évêques et les prêtres

assistés des anciens n'aient mené une enquête sérieuse sur les liens de

consanguinité et que les époux ne soient unis avec une bénédiction

qu'ensuite 2 ».

Cette décision est d'autant plus révolutionnaire dans l'histoire du

mariage qu'elle semble instituer un mariage religieux assorti de la

bénédiction nuptiale. Or, on se mariait encore, selon la loi romaine,

par un engagement devant témoins, ou, selon la loi franque, par un

contrat d'achat, et la bénédiction nuptiale, quand elle a lieu, n'est

qu'une démarche facultative des époux chrétiens qui n'a pas plus

d'importance juridique que le repas de noces : ils achètent un grisgris et voilà tout. En apparence, le Capitulaire de 802 semble instituer

une autorisation de mariage dépendant des autorités ecclésiastiques

et une légitimité du mariage liée à la bénédiction nuptiale. En fait,

ce décret si décisif ne change rien du tout, car il ne prévoit aucune

sanction contre ceux qui ne sollicitent pas la bénédiction du prêtre.

Le caractère illusoire du décret de 802 dut se manifester rapidement,

* Des Capitulaires antérieurs sont beaucoup plus rigoureux. L'un d'entre eux,

donné en 596 par Childebert Il, disait : « Celui qui prend la femme de son père encourt la peine de mort », sanction tout à fait aberrante dans la loi germanique. Les unions incestueuses avec une belle-sœur ou une belle-mère étaient déférées à

l'évêque qui infligeait la pénitence convenable. En revanche, dans le Capitulaire de Bavière donné en 810 par Charlemagne, les adultères et les incestueux. sont punis « conformément à la coutume de Bavière ». ** Le § IO du Capitulaire de Compiègne ne peut se comprendre autrement. 1< Si quelqu'un, s'étant marié, découvre que sa femme a été souillée par un tiers, il a le droit de la renvoyer et de prendre une autre femme . Mais s'il trouve cette dernière souilkl.e, elle est toutefois sa femme légitime parce qu'il n'était pas vierge au moment du mariage. • C'est une conception absolue et tout ecclésiastique de la monogamie. Mais on ajoute : « S'il a épousé une troisième femme, il doit reprendre la seconde et la troisième a le droit de prendre un autre mari. » On pouvait donc épouser trois femmes en quelques mois avec les meilleures intentions du monde.

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 19

car on trouve dans le rv• supplément des Capitulaires de Charlemagne,

une disposition énergique destinée à persuader les réfractaires : elle

menaçait d'une amende de cent sous, ou, au choix, de cent coups de

fouet, les chrétiens qui contracteront mariage sans bénédiction nuptiale. Ce mariage à coups de trique dut se heurter, lui-même, à quelques difficultés d'application, puisqu'on voit ensuite les synodes et les

papes reconnaître avec beaucoup de bonne grâce la légitimité des

mariages purement civils.

L'ÉGLISE ET LE MARIAGE

On se marie donc sous les Carolingiens à peu près comme on se

mariait dans les siècles précédents. C'est l'engagement civil, selon les

personnes et peut-être selon les provinces, conformément à la loi

romaine ou conformément à la loi franque qui constitue le mariage.

Certains évêques et tout particulièrement Hincmar, archevêque de

Reims, qui avaient soutenu en s'appuyant sur les Capitulaires que la

validité du mariage était subordonnée à la bénédiction nuptiale, ne

furent pas suivis par les Conciles et par les Papes. Nicolas Jer, qui

fut pape de 858 à 867, écrivit aux Bulgares qui l'avaient consulté

qu'il recommandait vivement les usages de l'Église romaine, lesquels

consistaient en une offrande, une bénédiction, le port d'un joli voile

nuptial et d'une couronne sur la tête : mais il ne cachait pas qu'on

pouvait les omettre sans péché et que le mariage était valide dès qu'il

y avait consentement public des époux dans les formes prévues par

la loi civile. Adrien II, qui lui succéda, n'est pas moins net lorsqu'on

le consulte sur un mariage contracté conformément à la loi civile

mais sans intervention de l'Église : ses docteurs regardent cette

union comme inattaquable 3• Les conciles de Châlons et de Tribur

se prononcent encore dans le même sens au cours du IX• siècle.

On comprend pourquoi l'Église voulait rendre la bénédiction

nuptiale habituelle à défaut de pouvoir la déclarer ob]jgatoire. Il est

clair qu'on pouvait fort bien s'en passer et se marier sans autre procédure qu'un consentement exprimé publiquement. Mais, comme les

gens du peuple pouvaient rarement assurer le versement et l'inscription

d'une dot, les mariages qui avaient lieu sans bénédiction du prêtre

ressemblent beaucoup à des unions libres. Cette ressemblance est

d'autant plus remarquable qu'il n'y avait pas d'officiers de l'état civil

ni de registres d'état civil. Dans la plupart des cas, on ne pouvait

ensuite prouver un mariage que par la preuve testimoniale, c'est-à-dire

par la notoriété. Lorsqu'il y avait eu changement de domicile, mort

des témoins, cette preuve était bien difficile à faire. Aussi la dot futelle souvent regardée comme le signe du mariage légitime : elle

constituait le seul document indestructible.

20 Histoire des Femmes

Ce désordre risquait de favoriser l'entrée subreptice d'associées

dans l'exploitation conjugale. Il favorisait notamment les mariages

clandestins dans lesquels on abusait de la bonne foi de la fille par une

déclaration peu contrôlée, et la bigamie qu'un déplacement de quelque durée rendait facile. Nous ne savons pas du tout si ces inconvénients furent fréquents sous les Carolingiens, mais ils sont largement

attestés plus tard. Toutefois, on a l'impression que beaucoup de gens

se passaient de bénédiction en raison de la sévérité de l'Église en

matière d'unions consanguines :qui finissai( par rendre impossibles

les mariages entre habitants du même lieu.

L'Église parvint à s'assurer par d'autres méthodes le contrôle de la

vie conjugale. Au Ix• et au x• siècles, ce sont encore les juges séculiers

qui ont seuls le pouvoir de prononcer les amendes et confiscations qui

frappent les couples irréguliers, quand ils n'ont pas accepté de se

séparer sur l'invitation de l'évêque. Mais l'évêque siège déjà, à cette

époque, auprès du comte dans ce tribunal séculier. Et, peu à peu, le

comte prend l'habitude de ratifier ce qui a été décidé dans ces causes

par le synode ecclésiastique qui siège dans chaque province et au

dessous dans chaque diocèse. Le tribunal mixte devient ainsi un

« bras séculier >> qui se borne à appliquer des mesures coercitives.

Aucune loi ne ratifie ce transfert. Mais les spécialistes de l'Jùstoire du

droit pensent que la coutume et la jurisprudence rendirent ce transfert effectif vers le x• siècle •. A partir de cette date, les tribunaux

ecclésiastiques eurent pratiquement une compétence exclusive sur

toutes les questions qui concernaient le mariage, y compris les séparations de corps et aussi de biens et les contestations relatives à la dot

et au douaire. Il n'y eut donc rien de changé à la législation, mais il

y eut une usurpation progressive qui rendit pratiquement obligatoires

la bénédiction nuptiale et l'autorisation du prêtre. Une jurisprudence

canonique se constitua pendant cette période. Elle fut acceptée sans

discussion par les autorités séculières *.

• Il y eut d'abord une jurisprudence coutumière sur le mariage dans chaque tribunal épiscopal plutôt qu'un ensemble cohérent de prescriptions. Puis, peu à peu, les décisions des évêques, l'arbitrage des conciles et des papes formèrent une doc- trine. Les lettres de Fulbert, évêque de Chartres au début du XI6 siècle, celles de saint Yves au même siège épiscopal à la fin du xie siècle et particulièrement son intervention dans le divorce du roi Robert avec la reine Berthe contribuèrent à

fixer les principes de l'Église. Au xne siècle enfin, les Libri Sententiarum de Pierre Lom- bard et surtout la Co1u:ordia discordantium catwnum ou Decretum de Gratien, recueil des décisions des papes et des conciles, furent les bases solides sur lesquelles s'établit le droit canonique. Les commentaires des docteurs sur le Decretum de Gratien, puis les Dlcrltales, consultations délivrées par les papes, enfin les Fausses dlcrétales d'Isi- dore Mercator que le moyen âge regarda par erreur comme authentiques fournirent à l'Église la matière d'un véritable code du mariage. Voici quelques-unes des déci- sions les plus importantes. Le quatrième concile de Latran au xrve siècle, le Concile de Paris au xv6 siècle prescrivent la célébration du mariage sur le parvis de l'église. Le concile de Narbonne en 1551 maintient la même exigence :mais l'Église recon-

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 2I

VIES PRIVÉES SOUS LES CAROLINGIENS

Les documents de cette époque nous renseignent peu sur la vie des

femmes. Les Capitulaires, les chartes, les polyptyques ne contiennent

guère de précisions sur ce sujet. Les vies des saints sont, bien entendu,

presque aussi décevantes. Il y a dans l'histoire de la vie privée une

sorte de zone désertique pour la p ériode des Carolingiens et des premiers Capétiens : puis brusquement une floraison luxuriante de la

documentation au xue et au XIII6 siècle.

O ccuPATIONS DES FEMMES

La vie des classes pauvres et, si l'on peut employer cette expression,

des classes moyennes, au tx• et au x• siècle est essentiellement une

vie campagnarde. Même si l'on discute sur le nombre et l'importance

des grandes villas héritées de l'époque mérovingienne, on peut se

représenter la vie de la plupart des gens comme une vie paysanne

organisée autour d'une petite maison, d'un potager, de quelques

champs. Les travaux usuels des femmes consistent à garder les troupeaux, aider au travail agricole, tondre les brebis, carder la laine,

filer, broyer le lin, coudre et couper les vêtements, les broder. Cette

liste est tirée de l' Admonitio generalis donnée p ar Charlemagne en 789

pour les domaines royaux : c'est la liste des « œuvres serviles » que

l'article SI interdit le jour du dimanche 5• Une Vie de sainte Alpai.x

nous apprend que les petites filles étaient astreintes parfois à de durs

travaux domestiques : à douze ans, sainte Alpaix conduit les bœufs

naît en même temps son impuissance en ne proclamant pas la nullité du mariage

qui s'est conclu d la sauUtltt et qu'on ne frappe que de pénitences diverses. Les

papes sont encore plw décisifs. Alexandre lll, pape du xn8 siècle, dans une Décritale adressée à l'évêque de Norwich, se prononce pour la validité d'une union par

consentement seul antérieure, à un mariage célébré devant l'Église. Innocent III, au début du xm8 si~ e, reconnaît les mariages clandestins et se borne à les punir

comme une simple contravention. Nous savons même par le témoignage de Louët,

juriste contemporain du concile de Trente, que ces mariages que l'Eglise nommait

c clandestins • et qui étaient en réalité des mariages civils, avaient même des formes.

Le consentement pouvait être donné de praesenti, pour maintenant, et après cette

déclaration faite devant témoins, le mariage est valable et définitif. Il pouvait être

donné aussi de futuro, pour l'avenir, et cette déclaration constituait une « promesse

de mariage • : la cohabitation suffisait ensuite à transformer cette promesse en mariage véritable et même, après cette cohabitation, l'un des deux époux pouvait

contraindre l'autre à une célébration publique du mariage sur le parvis de l'église.

Enfin, les époux qui ne voulaient pas comparaître à l'église pouvaient encore faire

constater leur engagement réciproque par un notaire.

22 Histoire des Femmes

devant la charrue de son père et elle transporte le fumier à la maison

dans une grande hotte qu'on lui attache sur le dos 6• L'argent est

rare, on n'achète à peu près rien au dehors, on fabrique tout à la

maison. Ces principes d'économie domestique étaient encore en

vigueur dans plus d'un village d'Auvergne il y a cinquante ans.

Dans les grands domaines, le travail est plus diversifié. Il y a des

ateliers, des techniciens et même on fait venir des spécialistes. Les

femmes vivent parfois comme des ouvrières dans ces formations artisanales. Elles tissent et teignent les étoffes, taillent et cousent les vêtements dans des locaux qui leur sont réservés, qui sont fermés de portes

solides et dans lesquels des chambres munies de cheminée sont installées

à leur intention. On devait voir les mêmes locaux réapparaître sous

le règne de Napoléon III en faveur des mêmes ouvrières de l'industrie

textile. Car le progrès est parfois une illusion.

La vie urbaine s'est rabougrie : les remparts étranglent les cités

et la superficie dont les habitants peuvent disposer est très restreinte.

Mais, hors des murs, autour des monastères qui fournissent travail et

clientèle, s'organisent peu à peu des faubourgs souvent importants.

Les villes sont habitées par des notables, par des spécialistes employés

par l'Église, par la clientèle des grands qui résident, par des artisans.

On y trouve encore très tard des traces des anciermes fonctions

romaines. L'historien Richer, racontant la révolte de Melun, ville

du roi, vers 991, donne le titre d'homme consulaire (vir consularis)

à un vicomte gouverneur de la ville. Cette population urbaine est

celle dont la vie privée nous échappe le plus complètement au x• siècle.

L'influence byzantine et arabe, certainement plus importante que

ne l'ont admis les historiens qui, après Henri Pirenne, soulignent à

juste titre le caractère continental de l'État carolingien, se fait sentir

surtout par un luxe qui a un évident caractère exotique. Charlemagne,

dans une expédition en Lombardie, se moque déjà des cavaliers de

sa suite qui portaient de luxueuses étoffes sarrasines qu'il s'amuse à

mettre en lambeaux par une chevauchée à travers bois. Les princesses franques n'étaient pas en reste. Elles sont vêtues de pourpre,

de manteaux de très belle soie que rehaussent des ornements d'or.

Le Concile d'Aix-la-Chapelle en 816 reproche aux moniales de

porter des robes somptueuses. Les trésors des églises montrent que le

haut clergé ne dédaignait pas ces moyens de prestige. Lothaire II est

enseveli à Reims dans un de ces manteaux tissés d'or et ornés de pierres.

La reine Judith, femme de Louis le Pieux, possédait une ceinture

ornée d'or et de pierreries, qui pesait, dit-on, près de trois livres.

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois

DIVORCES ROYAUX

Il est difficile de savoir, faute de témoignages, quel était l'état des

mœurs. En dépit des séjours de la Cour dans les domaines royaux,

lieux favorables à la tentation, on ne voit plus après Charlemagne

ces unions à la mérovingienne dont les successeurs de Clovis avaient

fait si grandement usage. Quand les Grands veulent avoir plusieurs

femmes, ils préfèrent maintenant la succession à la simultanéité. Les

dossiers de certains de leurs divorces sont instructifs. Ils laissent apercevoir une brutalité dans les mœurs que les historiens contemporains

et les chartes ne démentent pas quand on les lit avec attention. Le

divorce de Lothaire et de Theutberge, cinquante ans après la mort de

Charlemagne, est une affaire d'État : Theutberge est stérile et si

Lothaire ne réussit pas à contracter un nouveau mariage, la Lotharingie sera partagée entre le roi de France Charles le Simple et son

demi-frère Othon qui règne au-delà du Rhin. L'affaire dure dix ans,

trois conciles locaux sont réunis pour la décider, Je Pape s'en mêle.

Mais ce qui est curieux, c'est le motif invoqué par Lothaire. Avant

son mariage, la reine Theutberge a eu des relations incestueuses avec

son frère. Cela ne semble étonner personne. Des témoins viennent Je

dire. Les héritiers les récusent. La reine, dédaignant toute fausse

pudeur, fait des aveux détaillés. Les héritiers veulent davantage :

alors les deux coupables produisent une déposition écrite, qui fut

acceptée, enregistrée, mais qui n'entraîna pas pour autant la nullité

canonique du mariage. On trouvera, d'autre part, dans les chansons

de geste écrites deux cents ans plus tard, des pères qui se jettent sur

leur propre fille, à plus forte raison sur des nièces ou des brus sans

défense. Tout cela éclaire ces Capitulaires qui montrent tant de

défiance à l'égard des chefs de famille quadragénaires. Un article du

Capitulaire de Compiègne prend même tout son sens lorsqu'on le

rapproche de ces incidents : c'est celui qui punissait de la dégradation les prêtres qui s'adressaient à leur nièce. On a souvent remarqué

que les Carolingiens avaient l'esprit pratique et tiraient leur législation de l'expérience.

Les accidents étaient d'autant plus à redouter qu'on mariait les

filles fort jeunes et que le goût de la jeune fille était rarement pris en

considération, bien que son consentement fût formellement nécessaire. A défaut d'autres témoignages, les vies de saints nous donnent quelques indications. Sigolena, veuve, appartenant à une bonne

famille d'Albi au vn• ou au vm• siècle, a été mariée à douze ans :

son biographe est un contemporain 7• Sainte Rictrude, veuve, pieuse

abbesse de Marchiennes, qui fut hautement révérée de ses contem-

24 Histoire des Femmes

porains, avait épousé son mari Adalbaldus, alors qu'elle était « voisine de l'âge nubile " dit pudiquement son chroniqueur (jam nubilibus

contigua annis). Cela se passait, croit-on, vers le vme siècle 8• Un peu

plus tard, Judith, fille de Charles le Chauve, est mariée à treize ans au

roi des Saxons Ethelwulf, estimable quinquagénaire et à dix-huit ans,

deux fois veuve, elle se faisait enlever par son troisième mari. Trois

cents ans plus tard, à la fin du xne siècle, les habitudes ne semblent

pas avoir changé. Sainte Asceline, vierge, née en 1 184, séduit un jeune

clerc par sa douceur et sa sagesse. Elle a douze ans et le clerc propose

à la fois des leçons de latin, des leçons de chant et le mariage : il se

fait chanoine pour faciliter les choses, en dépit de quoi son projet

ne se réalisa pas 9• On attachait souvent peu d'importance à la convenance des âges, principalement lorsque des intérêts importants de

famille ou de souveraineté étaient en cause : une héritière de treize ans

pouvait très bien échoir à un vassal chenu et inversement on vit un

dauphin de France marié à quatorze ans à une veuve d'Aquitaine si

imposante que le pauvre enfant ne pouvait se résoudre à lui adresser

la parole.

Les ducs et les rois disposaient comme suzerains de la main des

héritières de fiefs : on la leur demandait de bonne heure, carla prudence

conseillait de ne pas perdre de temps. Henri Beauclerc, fùs de Guillaume le Conquérant, se dépouilla d'un droit reconnu, lorsqu'il s'engagea, par sa célèbre Charte de 1 r oo, à ne pas marier de force les

héritières et les veuves. On pouvait assurément résister. Sainte Rictrude, nommée plus haut, étant devenue veuve, osa tenir tête au roi

qui venait lui offrir un second mari : le roi ne céda qu'en apprenant

que le Pape avait déjà approuvé sa prise de voile et il quitta avec

colère le repas qu'il présidait chez la rebelle. Le biographe est

un contemporain qui est pénétré d'admiration devant une telle

audace 10•

Les Capitulaires ont tenté timidement d'assurer quelque liberté aux

fùles. Le Capitulaire de Compiègne reconnaît aux filles le droit de

résister, mais seulement dans le cas scandaleux où l'on veut les marier

à un serf. Les auteurs des chansons de geste trois siècles plus tard

reconnaissent en outre à la fille le droit de refuser le mariage avec un

chevalier déshonoré par une action infâme ou une trahison. Ces

limitations confirment en somme qu'il est indécent, incompréhensible, et, sans doute, pratiquement impossible de refuser un mari

convenable imposé par les parents ou par le suzerain. Ces règles ne

sont valables, bien entendu, que pour les grandes familles. Nous

n'avons trouvé aucun renseignement sur la manière dont les mariages

se faisaient dans le peuple.

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois

ÉNERGIE DES HÉRITIÈRES ET DES ÉPOUSES

Ces dispositions ingrates ne retiraient rien à l'énergie des femmes.

Elles ont encore sous les Carolingiens un comportement qui semble se

ressentir de l'origine germanique d'un bon nombre d'entre elles. Le

premier exemple que nous avons à citer est toutefois à mettre à l'actif

des Celtes. Ermold le Noir conte que Witchain avait été chargé par

Louis le Pieux, fils de Charlemagne, d'une ambassade auprès de

Murman, roi des Bretons. Avec beaucoup de politesse et de prévenances, il lui demandait sans ambages de se soumettre au roi de

France et de lui faire hommage de son royaume. Witchain, dit le

chroniqueur, avait commencé à vaincre les hésitations du roi << quand

la reine perfide, à l'âme pleine de poison, sort de sa chambre et,

avec sa violence habituelle, se précipite vers Murman et l'embrasse.

Elle baise ses genoux, baise son cou, baise sa barbe, baise son visage

et ses mains. Elle tourne et retourne autour de lui, s'empare de lui

avec adresse et brûle de lui communiquer ses détestables conseils >>.

Elle s'adresse avec brutalité, mais non sans bon sens, à l'ambassadeur

si courtois. Le roi, choqué, l'interrompt par les paroles que les barons

adressaient à Brunehaut : « Femme, occupe-toi des devoirs de ton

sexe >> . Cette ftère réplique n'empêcha pas la reine d'avoir le dernier

mot, ce qui ne valut rien à Mm·man qui fut vaincu et à qui un guerrier

franc coupa glorieusement la tête. On ne sait pas ce que devint ensuite

la reine 11• Dans un cas analogue, cent cinquante ans plus tard, la

femme du gouverneur de Melun, qui avait donné de mauvais conseils

à son mari, fut dépouillée de tous ses vêtements et, toute nue, pendue

par les pieds aux portes de la ville.

Les suzeraines et les princesses de l'époque carolingienne savent

d'ailleurs très bien interrompre leur broderie pour des travaux très

virils. Emma, femme du roi Lothaire, est chargée par son mari de

garder la ville de Verdun qu'il venait de prendre. Elle fut surprise

par le duc de Belgique qui parvint, par une ruse, à prendre pied dans

l'enclos des marchands qui était un faubourg de la ville. Emma

s'enferma dans la citadelle et y fit une résistance si énergique que le

roi eut le temps de revenir et de prendre à revers les Belges qui durent

capituler. La même Emma envoyait à sa mère Adélaïde, mère de

l'empereur Otton, un signalement très précis du duc Hugues de

France, qui fut le père d'Hugues Capet, et lui demandait de le faire

arrêter sur les terres d'Empire 12•

La reine Emma ne fut pas seule à assurer ces fonctions de gouverneur. Louis IV d'Outremer, fils de Charles le Chauve, voulant secouer

la tutelle d'Hugues de France, qui l'avait fait appeler au trône,

charge sa mère, la reine Ogive, de garder Laon, qui jouait le rôle de

Histoire des Femmes

capitale. Ce choix fut moins heureux que celui de la reine Emma.

La digne reine-mère, troublée par le démon de midi, abandonna

Laon, quinze jours plus tard, pour se faire enlever par le comte Herbert de Vermandois 13• Le même Louis d'Outremer eut plus de

chance avec sa femme Gerberge, sœur de l'empereur Otton rer.

Il lui confia la garde de Reims qu'il venait d'enlever à Hugues de

France pour aller à la rencontre des troupes de son vassal turbulent.

C'est encore elle qu'il envoya deux ans plus tard à Aix-la-Chapelle

pour demander des renforts à son frère l'empereur, à nouveau contre

le même Hugues><, Ces opérations n'étaient pas toujours sûres.

Charles le Chauve, au début de son règne, avait eu la surprise de voir

sa sœur Hildegarde, installée dans la redoutable citadelle de Laon,

arrêter ses messages et se conduire en princesse rebelle 18• Henri II

Plantagenet, roi d'Angleterre eut une expérience encore plus amère

avec sa propre femme Aliénor d'Aquitaine, tempérament vigoureux

dont nous nous occuperons un peu plus loin.

jEUNES SAINTES DÉCIDÉES

La vie privée des grandes familles, sur laquelle nous sommes moins

bien renseignés, laisse entrevoir toutefois de temps en temps quelques

profils qui ne sont pas moins impérieux. Sainte Eusébie, fille de cette

sainte Rictrude que nous avons déjà rencontrée, était également

petite nièce de sainte Gertrude, qui lui avait laissé le gouvernement

de son abbaye de Hamm. Dans cette famille de saintes, on avait un

tempérament décidé. La petite Eusébie avait douze ans quand on lui

confia ces importantes responsabilités. Sa mère crut sage de la rappeler auprès d'elle à Marchiennes, dans une subordination temporaire

qui lui paraissait fort propre à une jeune personne. Tel n'était pas

l'avis de l'intéressée qui refusa d'obéir. Les prières, les pieuses démarches n'y firent rien. Il fallut obtenir du roi un décret de prise de corps.

On l'enleva de force à son abbaye, on la transporta à Marchiennes,

couvent peu éloigné. On s'aperçut au bout de quelque temps que la

jeune sainte sortait chaque nuit de sa cellule, pieds nus pour n'éveiller

personne, et allait chanter laudes et matines dans son abbaye, avec

ses filles et ses chapelains. Il fallut la faire fouetter : cette épreuve

tourna, paraît-il, à la confusion de l'autorité, car le frère aîné, chargé

de l'application de la peine, se blessa pendant l'action. Le chroniqueur n'ose pas dire que ce fut le premier miracle de sainte Eusébie,

mais on sent qu'il n'est pas loin de le penser 16• Il faut ajouter que les

Acta Sanctorum ne fournissent pas en grand nombre des exploits de ce

genre.

Les Femmes des clza11Sons de geste et de l'amour courtois

LA REINE JumTH

Il ne faut donc pas s'étonner si certaines reines carolingiennes

eurent sur leur temps une influence décisive. On ne saurait trouver

sans doute d'exemple plus saisissant que celui de la reine Judith dont

Je triomphe nous a valu dix siècles de guerres ct de division, qui se

terminent à peine de nos jours. Cette histoire peu connue des origines

de l'Europe est rarement rappelée, et plus rarement encore comprise.

L'école historique française est reconnaissante à Judith et la ménage :

on lui doit ce pré carré de Charles le Chauve qui fut l'origine du

royaume de France, on oublie qu'on lui doit aussi et du même coup

la constitution d'une Allemagne coupée de la France et l'institution

de cette Lotharingie qui fut la pomme de discorde séculaire.

C'est une admirable histoire balzacienne, c'est la Rabouilleuse à

l'échelle de l'Europe. Au départ, un roi faible, mais qui a une idée,

Louis le Pieux, empereur d'Occident, fils de Charlemagne, qu'on

appelle aussi Louis Je Débonnaire. Charlemagne n'est le symbole

de l'Europe qu'en vertu d'une campagne publicitaire qui n'est pas

plus exacte que les autres. Il se regardait comme Je roi des Francs, la

couronne impériale était une « divine surprise » du Pape, qui, lui,

rêvait d'un empire des chrétiens, Charlemagne l'avait acceptée avec

quelque mauvaise humeur et y avait attaché si peu d'importance qu'à

sa mort il divisa« l'empire» entre ses trois fils, suivant la coutume des

Francs. La réunification s'était faite, par hasard, sur la tête de Louis

Je Pieux. Et le bonhomme, fort entouré de prêtres, reprit à son compte

la grande idée du Pape et des évêques, celle de l'unité des chrétiens

d'Occident. Il décida dans un acte solennel, J'Ordinatio imperii de 817,

que, contrairement à la coutume salique, l'empire ne serait pas divisé

après sa mort, que ses fils ne seraient que les vice-rois des territoires

qu'il leur donnait à gouverner dès maintenant et que, seul, désormais,

le fils aîné, Lothaire, futur empereur d'Occident, hériterait de la

couronne et de la totalité de l'héritage.

Un an plus tard, l'impératrice Hermengarde mourait. Louis le

Pieux n'était pas homme à prendre des maîtresses. Il se fit présenter

les filles de ses grands leudes et choisit Judith, fille des illustres Welf

de Bavière. Elle était belle, cultivée, gracieuse, elle semblait douce,

elle jouait de la harpe. Il ne se passa d'abord rien. Loù1aire fut couronné empereur par le Pape en 823, associé au gouvernement de

l'empire, signa les actes impériaux avec son père. Mais bientôt, le

ciel ayant béni l'union du chaste empereur Louis, Judith eut un fils,

le petit Charles. Et elle se mit en tête d'assurer sournoisement l'avenir

de son rejeton. Elle lui acquit d'abord des partisans par une distribution habile des domaines du roi et des bénéfices ecclésiastiques à

Histoire des Femmes

laquelle les évêques donnèrent le vilain nom de simonie. Leurs protestations furent si vives au synode d'Aix-la-Chapelle qui se tint en

828 que Judith sentit le besoin d'avoir auprès d'elle un solide protecteur. Elle persuada le bon empereur Louis, qui ne savait rien lui

refuser, d'appeler dans son palais le jeune et vigoureux Bernard, duc

de Septimanie, que les Romains appelaient autrefois Narbonnaise.

Ce jeune militaire reçut, avec le titre de chambrier, les anciens pouvoirs

des maires du palais, confia toutes les fonctions aux partisans de la

reine, exila les évêques, fit expédier Lothaire en Italie et constitua

pour le petit Charles, que beaucoup de mauvais esprits regardaient

comme son propre fils, une très jolie « Lotharingie "qui s'étendait

de la Bourgogne à l'Autriche.

Le bon empereur Louis laissait faire el fermait les yeux. Mais le

parti des évêques n'était pas aussi patient. Les grands du royaume

se soulevèrent en 830, et firent exiler Judith, mais, après leur victoire,

ils ne purent s'entendre, le partage selon la coutume franque fut

rétabli et Judith fut rappelée. Elle fit délimiter quatre parts d'héritage et son petit Charles reçut même, au lieu de sa « Lotharingie ,,

l'Aquitaine, cadeau qui réjouit fort le cœur maternel, car l'Aquitaine

de ce temps-là s'étendait jusqu'au Berry et à l'Auvergne. Tout fut

remis en question par une nouvelle révolte des vassaux en 833, et

une nouvelle volte-face de Louis le Pieux. Judith dut repartir au

couvent, mais ses ennemis ne réussirent pas à s'entendre, elle gagna

des évêques et fit, quelques mois plus tard, à Saint-Denis, une « rentrée " triomphale, qui marquait la défaite définitive des partisans de

l'unité impériale. Néanmoins, Judith savait qu'elle devrait à nouveau

affronter ses adversaires au moment de la mort du roi. Elle s'y prépara

par une habile diplomatie, donna, promit, intrigua, divisa. Lorsque

Louis le Pieux mourut en 840, Lothaire s'arma pour réclamer l'héritage impérial. Mais Judith avait si bien manœuvré que la coalition

qui avait deux fois triomphé de son mari ne put se reconstituer.

Lothaire tenta néanmoins le sort des armes. Il fut battu et dut accepter sa triste Lotharingie, en signant ce traité de Verdun qui fut le

point de départ de toutes les guerres des temps modernes. Judith

avait admirablement réussi sa captation d'héritage : l'empire de

Louis le Pieux était divisé en trois royaumes, la France qui fut la

part de Charles qu'on appela Charles le Chauve, la Lotharingie et le

pays qu'on nomma ensuite l'Allemagne.

Judith n'avait pas vu son triomphe. Elle mourut quelques semaines

avant le traité qui consacrait son œuvre. Aucune femme n'a eu plus

d'influence sur les destinées de l'Occident que n'en eut, assurément

sans le vouloir, cette mère obstinée. Le destin lui évita, toutefois,

un grand sujet d'amertume. Un an après sa mort, le beau Bernard

de Septimanie, qui ne se consolait pas d'avoir été si près du trône, en

us Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois

fit tant qu'il fut tué de la propre main de Charles le Chauve parmi les

seigneurs d'Aquitaine qui refusaient de reconnaître son pouvoir.

LA « DÉPRAVATION )) DU XIe SIÈCLE

A la mort du dernier Carolingien, Charles le Simple, l'Europe est

en pleine anarchie. Les Normands depuis cent ans ravagent tout Je

nord du royaume de France. On se débarrasse d'eux piteusement

en installant Rollon sur le fief de Normandie avec le titre de duc des

Pirates. Les Sarrasins en font autant en Provence et jusqu'au Dauphiné : les habitants vivent dans des nids d'aigles. Les Papes ont

offert en vain la couronne impériale à tous les protecteurs qui paraissaient à l'horizon. Des rois d'Italie de toutes les couleurs disputent

aux Sarrasins les provinces du sud et, à Naples, des évêques partisans

de l'aggiornamento tralùssent Je pape avec les représentants des émirs.

Les derniers empereurs sont des princes allemands qui meurent jeunes,

d'ailleurs impuissants devant ce chaos. Et après eux, il y aura un défilé

de dynasties. Le grand rêve de l'empire chrétien d'Occident n'est

plus qu'une pensée qui couve sous la cendre dans une capitale rabougrie et menacée, où réside l'évêque de Rome. Les grands vassaux se

sont installés sur leurs fiefs, c'est la seule chose solide. Ils rendent

hommage, la suzeraineté a la vie dure : la fidélité d'homme à homme

est le dernier principe de hiérarchie sociale qu'on voie subsister. Mais

tout Je monde l'interprète tacitement comme un contrat de pleine

liberté : on doit au suzerain conseil et secours, après quoi on est

maître chez soi. La féodalité même a changé de caractère. La richesse

féodale ne repose plus sur le fermage de la terre. Mais l'anarchie a

fait naître des puissances de fait qui s'affirment par des droits régaliens, lesquels ne sont guère autre chose que le droit du plus fort que

nous désignons du vilain mot de rackett. L'anarchie finalement a fait

surgir un état de fait d'arbitraire et de brutalité qui se prolongea

longtemps encore sous les Capétiens.

Ces temps d'anarchie furent d'abord peu favorables à la morale en

général et au respect de la femme en particulier. On a déjà vu quels

singuliers reproches l'Église dut adresser au clergé régulier à la fin

du x• siècle. Au milieu du siècle suivant, la situation ne s'était pas

beaucoup améliorée. Au moment du mariage d'Henri III d'Allemagne

avec Agnès de Poitou vers 1038, on voit Siegfried de Gorze et plusieurs

autres protester vigoureusement contre la dépravation des mœurs

françaises, contre les vêtements honteux« qui sont un défi à la pudeur»,

les« perversions de l'étranger» que la jeune reine ne pouvait manquer

d'amener à sa suite 17• Amarcias, un autre contemporain, décrit avec

sévérité la cour de Spire, où, auprès d'Agnès, des clercs avides, des

30 Histoire des Femmes

barons débauchés et de riches parvenus ont fait connaître aux Germains vertueux les mœurs dissolues de l'Aquitaine 18• La grande frayeur

de l'an mil, dont l'échéance dut être repoussée par des prophètes

jusqu'à l'année !036, ne semble pas avoir eu autant d'effet sur les

contemporains qu'on a bien voulu nous Je dire. En tout cas, à la fin

du XI6 siècle, elle est bien oubliée. Un siècle de paix relative, de prospérité, la renaissance de la vie urbaine, l'établissement de grands courants commerciaux se traduisent dans la vie privée par un appétit

de confort et d'élégance qui ne provoque pas moins de plaintes. Les

" dépravations » de la déplorable Aquitaine s'étendent à tout le

royaume. Foulques le Réchin, comte d'Anjou, premier mari de cette

Bertrade de Montfort qui sera la vamp de la fin du siècle, lance la

mode des chaussures à la poulaine pour cacher les oignons qui déformaient son pied. Cette horrible invention fit frémir les moralistes :

elle était accompagnée de chausses collantes dont nos modernes

mitoujles nous donnent quelque idée, de longues manches efféminées,

rehaussée de croupes sémillantes et complétée par des étoffes voluptueuses, de longs cheveux blonds et des barbes parfumées 10• Ces

vêtements immodestes passèrent pour le comble de la perversité, on

évoqua Sodome et Gomorrhe. Robert d'Arbrissel commençait sa

fougueuse prédication en attaquant avec violence le mariage des

prêtres qui semble s'être obstinément prolongé en dépit des " recommandations l> des synodes, aussi bien que les unions incestueuses des

laïcs contre lesquelles la censure ecclésiastique ne semble pas avoir eu

plus d'effet.

SA V ANTES ABBESSES

Il faut avouer que les femmes profitèrent de ces changements peu

édifiants. C'était en l'honneur de cette Bertrade qu'il avait gratifiée

du beau titre de " troisième femme » (les deux autres étaient encore

vivantes) que Foulques le Réchin avait allongé si audacieusement les

chaussures de son temps. Les femmes ne se contentèrent pas de cet

hommage remarquable, mais vain. Elles voulurent des chansons, des

jongleurs, des fêtes. Dans les temps sombres où d'excellents princes

illettrés rêvaient surtout à casser en deux le casque de leur ennemi,

elles avaient déjà montré un goût sournois pour les clercs, pour les

poètes et en général pour les ornements de l'esprit. En Allemagne,

au milieu du x• siècle, la fille de l'empereur Otton Jer et sa nièce

Mathilde sont élevées sous les yeux de l'abbesse Wendelgarde au

couvent de Gondersheim. Elles lisent les auteurs latins de l'époque

classique, et le savant moine Widakind loue la grâce et le savoir de la

petite Mathilde, nonnesse de douze ans. Dans le même couvent fleurit,

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 3I

autour de 970, la religieuse Hroswitha qui écrit des poèmes et des

comédies chrétiennes imitées de Térence, à la fois ravissantes et enfantines. C'est un des plus gracieux poètes latins du moyen âge. A la

même époque, Hazecha, religieuse du couvent de Quedlinbourg est

assez savante pour composer en latin une belle vie de saint Christophe 20• Et cinquante ans plus tard, au début du XI0 siècle, nous ne

nous étonnerons pas de voir Hadwige de Bavière, veuve du roi de

Souabe, lire Virgile avec le moine Burcard, futur abbé de Saint-Gall 21 :

c'était le temps où un chroniqueur rapportait avec grande louange

comme une chose tout à fait rare que le comte palatin Frédéric de

Saxe était capable de lire et de comprendre les lettres qui lui étaient

adressées 22• Une épitaphe du début du XI0 siècle nous apprend que

les jeunes filles de la noblesse à Cologne recevaient leur instruction

au couvent, même si elles n'avaient pas l'intention de prononcer des

vœux 23 •

Ce goût des lettres et de la culture n'était pas le privilège exclusif

des petites Allemandes. Dhuoda, épouse infortunée du beau Bernard

de Septimanie, meublait les longs intermèdes de sa vie conjugale en

écrivant en latin un manuel destiné à diriger l'éducation de son fils

qu'on lui avait enlevé"'· Les familles lombardes d'Italie avaient eu

des princesses lettrées et l'on citait dès le vm• siècle la cour de Bénévent

où la reine Adelperge avait été l'élève du savant historien Paul Diacre.

A Salerne, au début du XI6 siècle, une école de médecine fameuse

décernait ses grades à des femmes : on attribue souvent à une femme,

Trotta ou Trotula, un traité De aegritadinibus mulierum qui se rattache

à cet enseignement 25• Les femmes du peuple n'étaient pas privées

autant qu'on pourrait le croire d'exprimer leur goût pour les distractions profanes. On leur chantait en langue romane du Ix• siècle des

chansonnettes assez lestes que les savants nomment pudiquement

cmztica amatoria turpia, de vilaines chansons qui parlent d'amour, ct

qui étaient accompagnées de danses 26 •

LES FEMMES DES CHANSONS DE GESTE

Là prend place le coup de baguette qui transforme les lézards en

cochers et qui fait naître tout d'un coup vers I 120 le personnage

encombrant qui sera désormais nommé " la femme "· Toutefois cette

métamorphose est présentement entourée de nuées et se déroule d'une

façon qui n'est pas pleinement satisfaisante. Si l'on en croit les savants,

la femme s'installe sur le trône de lumière vers lequel monteront

éternellement les fumées de l'encens au moment où Guillaume d' Aqui-

32 Histoire des Femmes

taine, renonçant brusquement à séduire ses belles amies en leur adressant de vigoureuses obscénités, se met à dérouler autour d'elles les

gracieuses guirlandes de l'amour courtois : alors apparaissent à la fois

la « dame » rêveuse et délicate, les «sacrifices » dont son amour-propre

se nourrit, et la galanterie, petite monnaie inventée par l'homme

pour éviter lesdits sacrifices. Il n'y aurait là aucune difficulté, si, cinquante ans plus tard, au milieu du xn• siècle, on ne voyait pas apparaître les chansons de geste dans lesquelles la femme est bien loin

d'occuper cette position privilégiée. On ne pense pas seulement à cette

Chanson de Roland où la belle Aude meurt de chagrin bien gentiment

en douze vers sans avoir tenu de place dans le cœur du héros qu'au

titre de sœur de son très cher Olivier. Dans les autres chansons de geste,

quand l'héroïne fait une apparition un peu longue dans le récit,

c'est elle qui soupire, qui regarde avec admiration le beau chevalier

à la large encolure, qui se jette à sa tête et qui s'occupe fort peu

d'avoir des mines de petite maîtresse. Il est bien difficile de croire que

les femmes adulées depuis cent ans aient consenti à ne plus être que

« le repos du guerrier "· Aucune catastrophe sociale, aucun bouleversement ne nous autorisent à admettre un retour à une brutalité toute

militaire. Les Croisades n'ont pas eu cet effet : elles ont révélé, au

contraire, une civilisation brillante, raffinée, très supérieure à la

civilisation carolingienne. Au xn• siècle, les mœurs sont plus polies,

le luxe se répand, le rôle de la femme s'affirme. Et J'on ne peut guère

s'empêcher de conclure qu'il ne faut pas voir dans les chansons de

geste une peinture des mœurs du xn• siècle : on a l'impression d'une

société très différente dans laquelle les préoccupations des hommes, les

rapports entre les hommes et les femmes, la manière de vivre ellemême sont archaïques, soit par un parti-pris de reconstitution qui ne

paraît guère vraisemblable, soit parce qu'on récitait une histoire

dont les événements étaient empruntés en effet à une époque

révolue.

Une critique rigoureuse et systématique a peut-être rejeté un peu

trop absolument l'hypothèse de légendes anciennes transmises oralement : nous admettons bien sans difficultés l'authenticité des Védas,

transmises oralement pendant quinze siècles et qu'on eut toutes les

peines du monde à faire transcrire au XVIIIe siècle par de savants

brahmanes très étonnés de notre superstition du document. Presque

tous les érudits ont été si frappés de ces disparates qu'ils proposent

depuis cent ans des théories qui, malgré leur diversité, ont toutes pour

point commun de rechercher un sillage antérieur au xn• siècle.

C'est pourquoi, bien que nous nous excusions vivement d'une décision

qui ne repose sur aucun argument décisif, il nous a paru impossible

de ne pas faire figurer, avant Je couronnement définitif de la femme,

la phase si singulière pendant laquelle nous la surprenons, pour la


Bergères et chevaliers. Sainte Marguerite bergère, peinture de Jean Fouquet (Louvre,

Bul!oz).

Réjouissances paysannes. Heures de Charles d'Angoulême (B.N. Giraudon).

Page précédente, couple seigneurial : Eckart et Uta de Naumbourg, Allemagne XJJle siècle

(Viol/et).

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 33

dernière fois, éperdue d'admiration pour l'homme et si humblement

disposée à admettre sa propre infériorité.

Les remaniements, les versions différentes, les divers << remakes »

et« chevauchements " des chansons de geste ont introduit des contradictions et surcharges qui brouillent parfois les lignes du tableau.

Néanmoins l'impression d'ensemble se dégage assez pour qu'on puisse

se représenter à la fois la décision et l'énergie des femmes dans le

monde brutal où elles vivaient et aussi leur situation d'inférieures et

presque d'étrangères parmi des hommes aux yeux desquels comptaient seuls le courage et les grandes actions. Cet isol ement des femmes

et en même temps cette fureur avec laquelle elles s'attachent à l'homme

qu'elles ont choisi ont été édulcorés par les descriptions douceâtres

qu'on fait habituellement de la chevalerie, image saint-sulpicienne

où toutes les femmes sont chastes, tous les chevaliers braves et loyaux

et où l'on meurt héroïquement au pied d'un arbre en regardant la

croix de son épée. Ces gentillesses ont un défaut : elles sont très éloignées des mœurs brutales du xr• siècle. Il faut se résoudre à considérer

que ces porteurs de cottes de mailles n'avaient pas toujours une âme

de premier communiant.

On voit par les chansons de geste que la naissance d'une fille est

accueillie sans enthousiasme. La place qui lui est faite au foyer est

modeste. Les tâches de la « fill e de la maison » sont traditionnellement

celles d' une servante des hôtes : elle les reçoit, les aide à enlever leur

armure, soigne leur cheval à l'écurie. Il lui appartient aussi d'accompagner les hôtes au bain, de leur frotter le dos ou de surveiller cette

opération si elle est faite par une servante, enfin de les mener à leur

lit en leur présentant éventuellement un bol de vin. Les filles bien

élevées consacrent le reste de leur temps à broder. Quand elles ont

des distractions, on leur rappelle énergiquement que c'est là l'essentiel

de leurs occupations. « Pensées de soie tordre, ce est vostre meslier » dit-on

rudement dans Renaud de Montauban. Il ne faut pas croire que c'était

là une élégante sinécure. Beaucoup de vêtements sont faits à domicile

sous la surveillance de la maîtresse de maison. C'est tout un atelier

qu'on met au travail, car la fille de la maison n'est pas seule devant

ses broches et ses corbeilles. Presque toutes les maisons féodales hébergent des filles de bonne famille qui viennent, au même titre que les

pages, apprendre les règles d'une bonne éducation auprès de quelque

puissante protectrice. Tout le monde prend part au chef-d'œuvre

selon ses moyens. Les plus grandes dames sont fières de leurs travaux.

On citait au xr• siècle les princesses Adèle et Mathilde, sœurs du puissant évêque Burchard de Worms, pour la perfection de leurs

broderies ornementales.

34 Histoire des Femmes

Une jeune fille bien élevée savait encore chanter et jouer aux échecs

et parfois lire sans chapelain. Une partie importante de son éducation

était l'apprentissage de son métier d'infirmière. Toutes les jeunes

filles des chansons de geste savent faire un pansement et donner des

soins de première urgence. Toutes doivent savoir préparer des

onguents. Quelques-unes, plus spécialement instruites, ont les capacités d'une infirmière diplômée. Riwalia, dans le poème de Crône,

est assez savante pour prendre le pouls céphalique, le pouls médian

et le pouls hépatique. Dans Perceval, un « mire " est aidé auprès d'un

blessé par « II puce/es de l' escole Qpi li tendent la canote, Et si li ont le brac

lù!é, Et resoudé l'os esmié. , C'est une ligature et la réduction d'un fracture. Dans Perceval encore, une jeune fille, sans attendre l'arrivée du

médecin, suce une blessure où le sang s'accumulait et menaçait

d'asphyxier le blessé. Une autre connaît des herbes qui arrêtent une

hémorragie après un pansement d'urgence. Gawân évanoui et choqué

est réveillé par des poils de zibeline qu'on lui passe sous le nez, on lui

ouvre les dents avec un anneau, on lui fait boire de force un peu

d'eau fraîche, et, lorsqu'il a repris connaissance, on Jui administre un

bon soporifique 21.

Cette éducation ferme ne développe chez les filles aucune timidité.

Comme on ne rêve que plaies et bosses autour d'elles, leur joie la

plus vive est d'assister à des joutes ou même à de vraies batailles. On

verra plus loin qu'on n'hésite pas à leur confier la garde des prisonniers et qu'elles-mêmes participent volontiers à de véritables boucheries.

Ces vigoureuses filles adorent leur mère qui est souvent leur principal appui. Elles sont plus réservées à l'égard du père, seigneur

tout-puissant qui a pratiquement droit de vie et de mort sur elles et

en tout cas dispose d'elles à sa guise. Leur obéissance doit être totale

et prompte. Mais, quand il y a conflit, elles sont capables d'une haine

furieuse que rien n'arrête. Elles ne reculent alors ni devant la révolte ni

devant la trahison. Parfois même, elles vont jusqu'au parricide. Esclarmonde, dans Huon de Bordeaux, guide son amant jusqu'au lit de son

père et veut lui voir frapper le premier coup. Floripas, dans Fierabras,

presse le meurtrier qui hésite et la jolie Flordespine dans Gaufrey tient

la tête de la victime. On ne peut regarder évidemment ces petites

Macbeth comme des spécimens représentatifs des « blousons dorés "

du xr• siècle, ce sont des personnages de fiction : mais il est remarquable que leur conduite ne provoque pas l'indignation du conteur.

Les affections familiales ne tiennent pas une place excessive dans

les chansons de geste. Néanmoins, le frère apparaît parfois. On sent

l'admiration naturelle de la fille, bien que leur éducation n'ait guère

rapproché le frère et la soeur : il est le mâle de la famille, celui qui

dispose d'elle après le père, qui peut la marier, qui la protège dans la

guerre, il est surtout celui dont on attend des exploits illustres, une

Les Femmes des chmiSons de geste et de l'amour courtois 35

« geste » dont l'honneur rejaillit sur tous les siens. Ces filles, si fermes

devant le hasard, réservent à leur frère des trésors de tendresse dont

le poète est généralement avare, Ludie pour Fromont dans Garin

le Loherain, Héloïs dans le même poème, et même cette Guibourg,

si différente des autres, avec le Renouart de Guillaume d'Orange. On

voit dans Doon de Mayence que la mort du frère crée pour sa sœur un

devoir de vengeance. Si le mari le refuse, c'est une félonie qui légitime

la haine et la trahison. Le frère, en revanche, doit être digne de ce

culte qui s'adresse au guerrier. S'il forfait à l'honneur, s'il est convaincu

de lâcheté ou d'opprobre, sa sœur prendra furieusement parti contre

lui, il devient un traître et mérite un châtiment auquel elle s'associe.

C'est l'amour, naturellement, qui donne tout leur relief à ces

caractères de femme. Il faut ici contrister les âmes douces qui s'imaginent trouver dans les chansons de geste le modèle des épouses chrétiennes. Il y a quelques exceptions dont on a abusé. En général, il

faut avouer que les femmes et les filles qu'on rencontre dans les chansons de geste sont des amoureuses qui ne reculent devant rien ct qui,

de plus, se jettent au cou des hommes avec une ravissante impudeur.

Leur amour est un don total, il est absolu et violent et commence

très souvent par un coup de foudre, lorsqu'une fille est mise en présence du héros fameux dont la renommée a proclamé le courage et

les victoires. Dès que cet athlète invaincu daigne se montrer, ses lauriers emportent la place. C'est aussi moral qu'une tragédie de Corneille : mais c'est beaucoup plus prompt. Car la passion abolit toute

prudence. Dès le premier moment, on est à lui, et il ne faut pas perdre

un. instant pour le déclarer soi-même ou le faire dire par quelque

messager. Et en termes qui ne laissent place à aucune équivoque.

Flordespine, dans Gaufrey, promet sur-le-champ de « déguerpir Mahom »

et de se faire chrétienne. Ludiane dans Aiol est plus expéditive. Elle

propose qu'on s'embrasse« ou autre jeu faire >> : « J'ai tres bim e11 talent»

ajoute-t-elle avec confiance, et pour que cette parole ne soit pas prise

en mauvaise part, elle précise : « Si m'ait Dieu del ciel, Je suis pucele. »

Hâtons-nous de dire que ces jeunes filles se proposent le saint état de

mariage, comme nous l'expliquerons plus loin. Belyssant, dans Amis

et Amiles, n'est pas moins pressée. Elle rappelle à « beau sire Amile »

qu'elle lui a « qjfert son service "• comme elle dit, « dedms ma chambre en

pure ma chemise ». Cette offrande n'ayant pas suffi*, elle lui propose

de le rejoindre dans son lit, et elle le fait comme elle l'a annoncé. La

fille de Géri dans Raoul de Cambrai détaille ce qu'elle offre : « Afamete

dure, blanc le col, cler le vis » et elle ajoute : « Si fai de moi trestot à ton

devis. » La belle Esclarmonde, dans Huon de Bordeaux, exprime son

appétit d'une autre manière. On a eu l'imprudence de lui confier le

• Lac chemise • était, à cette époque, une sorte de robe d'intérieur.

Histoire des Femmes

héros qui est prisonnier. Elle va le voir dans sa prison et lui propose

la liberté. Cette négociation n'ayant pas abouti, elle fait couper le

ravitaillement et le menace de Je faire pendre. C'est là un langage

peu caressant, mais expressif. Les autres se servent de leurs mains

comme elles peuvent. « Elle embrache lui par les flans doucement " signale

une marque d'affection très habituelle. Floripas, un peu intempérante

dans ses caresses, a l'honneur d'une comparaison : « Comme s'avoie

mengié gelines en pevrée "· Cette conduite excessive a lieu en public,

sans aucune retenue ni délai, et les versets voisins nous font même

comprendre que le malheureux objet de cette passion n'a même pas

eu le temps d'enlever ses cuissards et sa cotte de mailles. On sauve les

apparences en faisant des plus énergiques de ces filles de jeunes

comtesses sarrasines. Ce déguisement, qui témoigne d'une certaine

ignorance des mœurs islamiques, n'a pourtant pas comme résultat

d'en faire des filles méprisables : car elles n'ont pas personnellement

le caractère de « villan " abondamment répandu sur leurs pères, oncles

et cousins, et finissent pas se convertir bien gentiment.

Leur tendresse a des aspects plus singuliers encore que le trouvère

ne semble pas taxer d'immoralité. L'ardente Floripas n'est pas

égoïste. Pendant qu'elle fait J'éducation du beau chevalier qu'elle

aime, elle ne veut pas que ses compagnons s'ennuient et leur amène

cinq jeunes filles « de grande noblesse >> prend-elle soin de préciser en les

invitant à prendre chacun la sienne : pendant ce temps, elle fera le

guet. Dans Bueves de Commarclzis, Je jeune Gérart du même nom se

jette au cou de son amie Mala trie. Cette fiancée avait une prévoyance

de maîtresse de maison, elle était venue accompagnée de jeunes personnes résolues. « Chascune des pucièles un des barons pria. >> On voit que

ce sont les jeunes filles qui prennent l'initiative. Dans la Chanson des

Saxons, Sébile envoie de même toutes ses suivantes s'ébattre dans les

tentes voisines. Cela ne semble étonner personne, mais il faut se

souvenir que le conteur se plaît sans doute à forcer les traits, et à barbouiller son récit de « couleur locale >>, car il s'agit le plus souvent de

jeunes « Sarrasines >> de Nîmes, Orange, Narbonne, et autres lieux de

Barbarie qui ne sauraient être trop sensibles à la bonne grâce des

chevaliers chrétiens.

L'intention, il est vrai, sanctifie tout cela. Et l'intention de ces

jeunes filles est résolument matrimoniale. Plus d'une fois, elles ont

choisi longtemps à l'avance, en raison de ses exploits et de sa réputation, celui auquel elles s'offrent avec tant de simplicité. Elles ont su

se rapprocher de lui en tapinois et faire naître, malgré leur impuissance domestique, des occasions de rencontre. Si ce glorieux objet de

leurs vœux leur est disputé par quelque rivale, elles sont promptes à

l'injure, aux menaces et même aux coups. Il arrive que mère et fille

se disputent la même proie :il est vrai qu'il ne s'agit de rien moins que

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 37

Hugues Capet. Ces mesures défensives sont sévères, mais partent d'un

bon sentiment : dès que le mot de mariage est prononcé, tout est

permis. Ce mot a le don du miracle et change toute la scène. Guibourg

dans Aubèri li Bourgoins faisait une leçon de morale à l'impudent qui

voulait l'embrasser : dès que le mot merveilleux est prononcé, c'est

elle qui tend la bouche avec une touchante bonne volonté. Oriable,

dans Jourdain de Blaives, ouvre aussitôt la porte de la prison, plus

heureuse que la volcanique Esclarmonde, ct offre des sucreries et la

clef des champs. Passe-Rose, dans Gaufrey, se contente d'une nuit et

laisse repartir son batailleur le lendemain matin après une promesse

bien en règle. La douce Blancheflor de Garin le Loherain dit oui à tout

le monde pourvu que l'affaire soit sérieuse, à Garin qui est son fiancé,

à Fromont à qui Garin l'offre, à l'empereur devant lequel finalement

le dernier acquéreur s'incline 29 •

Ces fiancées ardentes, si soucieuses de ne pas être laissées pour

compte, font ensuite d'admirables épouses. Quand son héros lui a

promis le mariage, la fille se regarde comme liée à lui définitivement,

elle proclame hautement son amour, suit son ami dans le danger,

prie pour lui pendant le combat, guette son retour, lui donne des

conseils, des avertissements, et parfois même, femelle furieuse, partage

avec lui les risques du combat. Mirabel, dans Aiol, veut accompagner

son amant comme écuyer, Blancheflor dans La lvfort de Garin le Loherain

défie elle-même Enguerrand de Coucy, Ermangars dans Bueves de

Commarchis monte sur les remparts et encourage les combattants,

et, dans La Bataille d' Aleschans, la bataille des Aliscamps du cycle

de Guillaume d'Orange, les femmes ne se contentent pas des invectives, elles basculent des pierres du haut des créneaux et cassent la

tête glorieusement aux Sarrasins. Erembars, dans Jourdains de Blaives,

rappelle les terribles femelles gauloises dont la vigueur avait tellement

étonné Ammien-Marcellin : elle empoigne deux des adversaires, et

leur fend le front d'une pierre avec tant d'énergie que« li oillor saillent

et li cervel en vont. » Une Blanchefour, de Girbert de Met;:, malgré son

nom printanier, achève fort bien les blessés avec « un roit tranchant

espié >> qu'elle manie tout comme un homme, jusqu'au moment où

elle reçoit une fière estafilade « sus son maistre sorcil ». Et finalement,

dans Gaufrey, on assiste à une mobilisation générale où tout le monde,

femmes comprises, endosse la cotte de mailles, le casque et le ceinturon : « MCs 1l'i a clerc tze prestre ne dame signorie Dont chascune n'eust la

grant broigne vestue, Sus le chiif le bachin, chaint l'espée fourbie". » Les tambours de Verceil ne sont jamais loin dans ces amours loyales.

Mais, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ce n'est pas aussi

moral que le Clairon de Déroulède. Car, si cela se termine mal, la fougue de la passion et le dévouement sans limite pour l'homme font

apparaître des sentiments peu conformes à la tradition militaire.

Histoire des Femmes

L'amoureuse Esclarmonde de Huon de Bordeaux n'hésite pas alors à

faire une singulière proposition à l'état-major ennemi. Elle parle

sans détours, le temps pressant en cette affaire : « De mon cors faites

toute vo volonté, Mais ne faites au damoisel nul mal.» La touchante Seneheus,

dans Auberon, ne dit pas autre chose quand elle proclame cette maxime

de soumission si éloignée de l'amour courtois : « Vous me poès et vendre

et engagier, Si cuitement comme vostre destrier. » Mais elle ajou te encore,

et cette condition est capitale, car elle est dans le contrat d'amour la

contrepartie du don total : « Mais d'une chose vos voudroie proiier, Que

par nul' autre ne me veuilliès changier 30 >>. Je ne trouve pas cette douce et

timide amante moins touchante que la Nicoleite de Doon de Mayence

qui meurt de chagrin en apprenant la mort de son beau chevalier,

aussi prestement que la belle Aude de notre Chanson de Roland.

Cette clause, exprimée avec tant de modération, a un rôle important dans les chansons de geste. Ces filles énergiques n'abandonnent

pas volontiers la proie qu'elles ont acquise avec tant de peine. Elles

sont obéissantes, patientes même sous les coups, car il arrive qu'on les

batte et elles ne s'en formalisent pas hors de propos, elles se prêtent

volontiers aux réconciliations, sont dociles, supportent avec fermeté

toutes les épreuves et sont même disposées à tolérer quelques servantes sans conséquence. Mais, lorsqu'il s'agit d'amour, de dévouement, de cette communauté de destin établie par le contrat d'amour,

elles savent défendre leur droit et exiger une fidélité exacte qui leur est

généralement accordée. Car le « bel officier » des chansons de geste

montre en amour un sang-froid désespérant. Il est clair qu'il y a dans

sa vie bien d'autres préoccupations. L'éclat des grandes actions a sur

lui infiniment plus de pouvoir que les plus beaux yeux du monde. Les

pensées d'amour ne sont pas dignes de sa fierté virile et l'idée étrange

de « faire la cour » à une femme ne l'a jamais visité. Il a même une

certaine méfiance pour tous ces sentiments qui, sous des déguisements

divers, s'adressent à la faiblesse. Il y a du torero en lui : son métier est

de mourir dans J'habit de lumières. Et il sent assez justement, mais

d'instinct, que c'est précisément cette vocation qui attire les femmes.

Même quand on arrive à obtenir de ce beau seigneur qu'il daigne être

amoureux, il faut encore Je conduire par la main jusqu'à la sacresainte promesse de mariage. Après quoi, il est généralement tranquille

et fidèle, considérant l'amour comme une affaire de petite envergure,

et même dévoué à sa femme, naturellement loyal comme il l'est dans

les autres choses et l'aimant comme la bête solide, courageuse, magnifique, prête à mourir avec lui, qui lui est indispensable pour la vie

comme le destrier l'est pour le combat.

J e ne sais si c'est là ce qu'on appelle le mariage chrétien. Je voudrais bien que ce soit ce qu'on appelle le mariage chrétien. Mais

je ne vois ni cette chasteté si recommandable ni le ferme propos de

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 39

gagner ensemble la vie éternelle : et pas davantage rien qui ressemble

au respect qu'on doit éprouver lorsqu'on use à des fins terrestres

d'une créature conçue à l'image de Dieu. Les rapports qui s'établissent

dans les chansons de geste me semblent, au contraire, se rattacher

à une conception déplorablement animale et purement héroïque.

Le mâle est indiscrètement courtisé comme dans les espèces mammifères supérieures et ce qu'on admire en lui, c'est sa force, son courage,

ses victoires sur les autres, toutes choses qui paraissent dépendre,

en somme, de sa carrure. Cet amour n'est moral que par le prix

qu'il attache à la loyauté, à la fidélité, à la parole donnée, à l'honneur. On peut, toutefois, se demander si ce ne sont pas là des qualités, d'une certaine manière, animales. Ce héros qui a poussé si

droit et si dru sur le terreau humain, c'est à peu près ce que Stendhal

appellera plus tard « une belle plante ». Cette expression est belle,

mais elle n'est pas très rassurante. Elle comporte une certaine indifférence à la morale sur laquelle on a pu voir que les chansons de geste

laissent passer un peu plus que le bout de l'oreille. Et Stendhal aussi,

il faut bien l'avouer. Et Corneille tout comme Stendhal. Et avec eux

tous ceux qui admirent un peu trop ces qualités que nous appelons

imprudemment chevaleresques. Car la chevalerie n'était peut-être

pas aussi chrétienne qu'on a voulu nous le faire croire : malgré l'adoubement, la nuit de prière dans la chapelle et les Croisades pour le

Saint Sépulcre, il traînait dans tous ces cœurs un rêve viril bien

étranger à l'esprit du christianisme, l'image d'un caïd qui impose sa

loi par la force et pour les femmes duquel les autres hommes n'existent que s'ils font partie de cette caste qui s'est mise au-dessus des lois.

Disons-le crûment, il y a plus d'un endroit où les mœurs féodales,

celles des barons comme celles de leurs belles amies, font penser aux

héros de Scarface. C'est peut-être des circonstances seules que dépend le

jugement des hommes. Ils légitiment ou condamnent selon les temps,

avec une remarquable fantaisie, des faits qui sc ressemblent beaucoup.

L'AMOUR COURTOIS

Les choses changèrent, on le sait, au début de ce glorieux xu• siècle qui commença par la révélation éblouissante des splendeurs

musulmanes et byzantines. Ce contact avec une civilisation brillante

eut les mêmes effets que trois siècles plus tard la descente des armées

de Charles VIII en Italie. La Renaissance du xn• siècle amena un

changement aussi soudain des idées, des mœurs, des vêtements, de la

vie sociale. Ce fut une éclosion, un brusque changement de décor.

Histoire des Femmes

La conversation, les manières, la chevelure, l'air qu'on devait prendre, les vêtements furent transformés comme s'ils avaient été frappés

d'un coup de baguette magique. Et de cet Orient où ils n'avaient

rencontré que des danseuses et des musiciennes, les Croisés rapportèrent un produit redoutable et nouveau que les siècles suivants appelèrent la femme .

En apparence, la femme conquit cette couronne qu'elle n'a jamais

déposée depuis, lorsque les hommes eurent l'idée singulière de plaire,

au lieu d'attendre l'esclave loyale et soumise qui ne demandait qu'à

se jeter à leurs pieds. Mais cette sournoise insinuation d'une disposition nouvelle ne paraît pas, à dire vrai, expliquer un si grand changement. Et l'on ne peut s'empêcher de soupçonner quelque cause plus

profonde et plus grave. Pour tout dire, il y a, dans cette attitude nouvelle, une sorte d'efférrùnation des hommes. Les Sarrasins, la splendeur de Byzance ne leur réussirent point. Ni la découverte d'Ovide

et des poètes latins, ni ces bonnes manières qu'ils ramenaient de si

loin, ni la délicatesse inséparable du commerce de la soierie. Car

cette victoire fut si totale, elle s'accompagna de transferts si équivoques, d'une démission si complète, d'une soumission si ridicule,

qu'il est impossible d'y voir un prolongement ou l'éclosion de quelque

penchant opprimé, mais qu'elle apparaît au contraire comme une

poussée de fièvre, comme une de ces mutations énigmatiques que subit

parfois une société entière et qui sont dues peut-être à quelque pression ou à quelque modification de l'atmosphère spirituelle que nous

sommes incapables de mesurer.

Ce qui est certain, c'est que les hommes se portèrent du premier

coup aux extravagances. La plus étonnante pour nous est sans doute

la transposition qu'ils firent des engagements de la féodalité. La notion

de servir, détachée de son sens propre, devint le service de la femme

qu'on avait choisie. L'hommage et sourrùssion du vassal à son seigneur devinrent l'hommage et sourrùssion de l'amant à celle qu'il

avait élue pour régner sur lui, sa domina, sa suzeraine, dont la langue

romane fit la dame de ses pensées. Ce déguisement du plus viril, du

plus grave des engagements, celui de la loyauté et de la fidélité

d'homme à homme, est déjà en lui-même une parodie bien étrange et,

pour ceux qui croient à ces liens de soldats, presque sacrilège. Mais

cette convention initiale s'accompagnait de clauses non moins singulières. D'abord cet hommage est incompatible avec toute basse et

grossière intention de mariage. Pour qu'on en soit plus assuré, il ne

s'adresse même qu'à une femme déjà mariée : les jeunes filles en sont

exclues. Ensuite, il comporte une obéissance absolue, immédiate et

sans réserve d'aucune sorte : par exemple, un amant est gravetnent

puni pour avoir hésité à se mettre dans une situation qu'il regardait

comme incompatible avec sa dignité de chevalier, on lui apprend que

us Femmes des c!tansons de geste et de l'amour courtois

ce n'est pas à lui d'en juger et que toute sa dignité consiste à obéir,

perinde ac cadaver, comme les Jésuites, et en silence. Enfin, pour prix

de toutes ces épreuves, il aura droit à un amour pur, entendez par là

expurgé de tous les inconvenants contacts de la chair. On croit rêver :

c'est le programme de Bélise telle que Molière l'a décrit dans Les

Femmes savantes.

Les femmes furent généralement satisfaites, comme on peut le

penser, d'un programme aussi galant. Elles le corsèrent. Elles exigèrent

de « l'ami >> des lavages fréquents, des parfums, un langage choisi, et

elles se firent adresser des vers. Elles firent savoir également qu'elles

n'étaient pas insensibles à l'idolâtrie et qu'elles permettaient un pieux

respect pour des reliques qui pouvaient être, selon les goûts, un gant,

un cheveu ou une fleur séchée. Elles inventèrent des épreuves pour

s'assurer de l'humilité du fidèle, de sa discrétion, de ses souffrances.

Tout cela n'était que détails. Le triomphe leur tourna la tête et leur

inspira de doctes singeries auprès desquelles pâlissent les inventions

les plus saugrenues de la préciosité. La contagion atteignit d'abord les

pays de langue d'oc ct avant tout cette Aquitaine dont les mœurs

étaient déjà si peu recommandées.

LES C( COURS o' AMOUR >>

On inventa de très jolies choses. Il y eut des « cours d'amour >>

tenues par de grandes dames, Aliénor d'Aquitaine à Poitiers, sa

fille Marie de Champagne à Troyes, Adalagie dame d'Avignon,

Mabille dame d'Hyères, la comtesse de Die, lesquelles rendaient des

«jugements >> qui constituaient une " jurisprudence d'amour >>. Il y

eut des « pénitents d'amour >> qui se livraient à des extravagances.

Il y eut enfin un « code d'amour >>, écrit en latin et rédigé par le savant

André Le Chapelain, lequel recueillait les sentences rendues dans les

cas de casuistique amoureuse et constituait un corps de doctrine.

Marie de Champagne, Ermengarde vicomtesse de Narbonne, Élisabeth

comtesse de Flandre et sans doute Aliénor d'Aquitaine elle-même

étaient les principaux de ces bonnets carrés. Les religieuses de Remiremont ne voulurent pas être en reste et sc demandèrent en chapitre

si les clercs étaient meilleurs amants que les chevaliers : les contemporains ne furent pas étonnés qu'elles aient des idées là-dessus.

D'après ces doctes consultations, André Le Chapelain décrit la

façon dont on doit s'adresser aux" dames >>. La hiérarchie est savante

et les formes varient selon la place qu'on occupe dans la société. On

n'a guère de chances d'être agréé que si l'on porte des éperons :

quelques clercs très bien tournés sont pourtant admis à la douce

table. Des paysannes et femmes du peuple, il n'est pas question :

Histoire des Femmes

on les viole au coin d'un bois, ce qui leur fait beaucoup d'honneur.

Les malappris seuls s'adressent à des courtisanes. Les hommes bien

élevés font le grand tour qui est décrit à l'aide de trente et une règles.

A la suite de ce périple, on parvenait à l'amour pur, lequel ne se bornait

pas toutefois à une contemplation purement extatique, mais comportait le baiser sur la bouche, et, de plus, pour emprunter les termes

d'un savant spécialiste, allait «jusqu'à l'embrassement et au toucher

pudique de l'amante nue 31 "· Des tempéraments grossiers prétendaient

dépasser ce stade. On avait inventé pour eux l'amour mixte produit de

second ordre comme son nom l'indique, qui comportait des satisfactions plus substantielles, mais passait pour une manie dégoûtante.

On ne sait jusqu'à quel point les hommes consentirent à suivre

cette filière. Des contemporains grincheux tiennent que les choses ne

se passaient pas toujours si honorablement. On médit beaucoup

d'Aliénor d'Aquitaine et d'un Bernard de Ventadour qui roucoulait

à ses pieds. L'amant-serviteur décrit par le troubadour Bertran de

Born ressemblait au primero cavaliere sirvente qui fut l'ornement des

familles italiennes au xix• siècle : les maris ne le regardaient pas toujours avec la patience qu'ils montrèrent ensuite. Enfin, il y eut des

amoureux indélicats, on ne peut le contester. Peut-être abusèrentils des facilités que donnait l'amour pur. En tout cas, Marcabru, l'un

des plus célèbres troubadours du xn• siècle et ses élèves, Bernard

Marti et Alegret, ne nourrissent pas beaucoup d'illusions sur les

soupirants platoniques de leur temps. Ils les comparent à ces spécialistes des tournois qui étaient devenus des professionnels et qui profitaient de leurs victoires pour rafler des rançons substantielles aux

débutants qu'ils désarçonnaient. Le nombre de drames passionnels

que relate la chronique du xn• siècle, la fréquence anormale des

divorces (beaucoup de femmes étaient répudiées successivement par

trois ou quatre maris sous prétexte de scrupule quant à la parenté),

enfin d'autres plaintes que nous aurons à mentionner invitent à

penser que les femmes ne gouvernèrent pas toujours d'une main ferme

les hommes dont elles avaient entrepris de faire l'éducation.

Elles obtinrent, certes, des résultats. La politesse des hommes

était, sous les Carolingiens, beaucoup plus raffinée et exquise qu'on

ne l'imagine généralement : mais leur culture n'était pas toujours à

la hauteur de leurs bonnes intentions. Les femmes eurent le mérite

d'exiger qu'on eût l'esprit orné, qu'on aimât les vers, les poètes, les

jolies chansons, elles protégèrent les troubadours, leur commandèrent

souvent des poèmes ou même des récits. Leur rôle dans la renaissance

du xn• siècle fut capital. Quant à leur influence sur les hommes,

on ne la mesurera bien que si l'on sait qu'une bonne partie de nos

plus célèbres troubadours furent des seigneurs d'un lignage illustre,

des princes qui tinrent à honneur de rivaliser avec ce Guillaume,

1

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 43

neuvième duc d'Aquitaine, qui avait été le premier poète de l'amour

courtois ou Bertran de Born, à la fois guerrier et écrivain. Elles surent

faire de certains princes de ce temps des modèles du savoir-vivre,

de la grâce, de la générosité, que la Renaissance égala mais ne dépassa

point. Richard Cœur de Lion, son frère Geoffroi, comte de Bretagne,

faisaient l'effet de princes charmants. Et plus encore Henri le jeune

roi, fils d'Henri II roi d 'Angleterre, dont le charme, la beauté, les

manières parfaites firent le chevalier idéal de son temps. Elles féminisèrent cette noblesse qui sentait un peu fort : elles lui apprirent la

douceur de vivre. Et peut-être la vie fut-elle rarement plus heureuse

parmi les hommes que dans ces charmantes cours cathares du comté

de Toulouse, pour le salut desquelles priaient austèrement les « parfaits >> .

LES FABLIAUX

Tout le monde sait qu'à l'amour courtois, le xn• siècle opposa

bien vite son antidote qui fut l'esprit gaulois des fabliaux. Non seulement la femme n'y est plus une reine, mais elle y devient un animal

vicieux, perfide et dangereux, que la trique seule peut maintenir

dans le devoir. De naïfs défenseurs des femmes se sont beaucoup

indignés de cette horrible image, qui n'est peut-être pas finalement

une déposition aussi accablante qu'on le croit parfois. Que l'on pense

avec l'école orientaliste que tous les fabliaux nous viennent de l'Inde

par des intermédiaires arabes ou juill ou que l'on estime avec Joseph

Bédier qu'il s'agit d'un fonds plus ancien encore dont nul ne peut

désigner l'origine, il est clair que dans la plupart de ces récits l'idée

du conte est un idée empruntée, transmise, en tout cas née en un temps

et dans un pays où la situation des femmes ne ressemblait pas nécessairement à ce qu'elle était au xn• siècle. Elle ne peut donc être une

<< déposition », encore moins une « accusation ».

Ce qui peut nous renseigner dans un fabliau, c'est uniquement les

traits de mœurs qui nous indiquent comment vivait un ménage du

xu• siècle et, aussi, le ton, le vocabulaire, la grossièreté des plaisanteries qui déchaînaient le rire et qui étaient acceptées par tous les auditoires.

Il y a dans les fabliaux une manière d'appeler tranquillement les

choses par leur nom, une sorte de familiarité paisible et même complaisante avec tout l'attirail des choses sexuelles qui est un enseignement beaucoup plus suggestif que tout ce qu'on peut relever sur la

perfidie des femmes, leurs mensonges, leur inconstance, etc. Les

femmes de ce temps concevaient assurément tout autrement que nous

44 Histoire des Femmes

le sentiment qu'on appelle pudeur. Or, nous n'avons pas un seul

témoignage qui nous indique que certains fabliaux n'aient été récités

que devant des auditoires d'hommes : nous avons, au contraire, plus

d'une preuve de la grossièreté des plaisanteries et d'une sorte d'impudence générale dans les usages. Un fabliau nous montre toutefois une

jeune précieuse que les vilains mots choquaient : l'affaire tourne à sa

confusion, mais le personnage est évidemment d'après quelque

modèle 32• Les cours d'amour n'avaient donc pas été absolument

inutiles. En revanche, les religieuses écoutent volontiers les contes des

jongleurs. D'après la suite de la visite, il est peu vraisemblable qu'on

leur ait débité des versions expurgées. Il serait peut-être imprudent de

s'imaginer qu'il en était ainsi dans tous les couvents, mais il est

remarquable que de telles distractions nous soient rapportées. Il ne

faut pas conclure précipitamment. Ce sont de joyeux contes qui

comportent leurs marionnettes habituelles et leur part de convention.

Retenons-en surtout que le siècle n'était pas bégueule. Cette animalité impudique, cette forte odeur d'étable qui monte du xn• siècle,

malgré ses parfums et ses cours d'amour, c'est peut-être ce qu'il y a

de plus sûr à retenir des fabliaux.

Sur les habitudes de la vie conjugale, les fabliaux ne nous renseignent guère et on ne peut les utiliser qu'avec une extrême prudence en raison du caractère fantaisiste de la fable elle-même. Ce qu'on

voit, c'est un mélange d'autorité du mari et d'insoumission de la

femme. Il reste dans le mariage quelque chose de la cou tu me franque, comme l'atteste ailleurs cette habitude des villages d'Allemagne

où a persisté le simulacre de l'enlèvement. Le mari est le maître :

nul ne s'étonne qu'il enferme sa femme, qu'il la batte, qu'illui coupe

le nez. La femme se défend avec les griffes que lui a données la

nature. On s'aperçoit que les moyens de cette défense sont réduits.

Elle sort peu de chez elle. Elle n'a pas la disposition de l'argent du

ménage, le mari tient les cordons de la bourse, les emplettes quotidiennes sont affaires de servantes. Il faut penser aussi qu'au xu• siècle, les boutiques sont encore peu nombreuses dans les villes. Les

premiers commerçants qui font des étalages apparaissent au xt• siècle : ce sont les boulangers qui exposent leurs pains super fenestras, et,

pendant longtemps, ils semblent avoir été seuls à agir ainsi. Les acheteurs qui fréquentent les marchés installés dans les faubourgs semblent

avoir été surtout des hommes 33• C'est dans un fabliau du xtv• siècle seulement qu'on voit trois commères en partie fine s'installer

à l'auberge pour s'y gorger de pâtés, friandises et grenache. Les

fabliaux écrits au xue siècle laissent, au contraire, l'impression d'une

semi-claustration des femmes. L'autorité qu'elles acquièrent est toute

morale. Elle vient de leur bavardage ou de leur finesse ou de leur ruse :

c'est toujours une autorité d'esclave qui entreprend sur son maître.

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour cour loir 45

Un passage d'un roman de Jean Renart, Guillaume de Dôle, confirme

cette impression. On y voit une famille de noblesse provinciale : le

château est petit, il a quelque chose d'une grande ferme, la maîtresse

de maison ne trouve pas au-dessous d'elle les tâches ménagères. Or,

les femmes vivent dans une sorte de gynécée dans lequel nul étranger

ne peut pénétrer. Un messager de l'empereur lui-même trouve

porte close. Le conte de Flamenca nous montre encore une jeune

femme fort surveillée lorsqu'elle va prendre les eaux pour sa santé.

Un amant doit entreprendre d'importants travaux de tcrrassetnent

pour aller la rejoindre.

En revanche, la vie paraît fort libre dans la noblesse de cour.

Sous prétexte de chasse, la suite du souverain va camper clans les

bois. On danse la carole qui ressemblait à notre jerk et que les moralistes blâmaient. On fait pique-nique, on dresse des tentes pour les

dames, on y porte des litières d'herbe fraîche et les chevaliers vont

s'étendre auprès d'elles, après s'être fait servir une provision de vin

de Marsalla. Les sources fraîches et les clairières jouent aussi un

rôle dans cet élégant paradis terrestre.

De quelques fabliaux on peut tirer des indices sur d'autres aspects

de la vie des femmes. Mais toujours avec quelque incertitude. Les

jeunes filles sont rares dans les fabliaux. En général, elles sont étroitement surveillées. Une fille de châtelain est gardée dans une tour par

une duègne, une autre est entourée de prudes et vit clans une sainte

ignorance. Cette inexpérience ne leur réussit pas. Une autre, tout aussi

soigneusement enfermée, est toutefois assez libre de ses mouvements

pour faire savoir à un gentil clerc que son lit peut très bien contenir

deux personnes : c'est la jeune précieuse qui détestait les vilains mots.

Et dans un autre conte, un père fait à ses filles, fort désireuses de se

marier, les plaisanteries les plus libres. Celles-là savaient de quoi il

s'agit. Les chanoinesses ne sont pas moins savantes 31• Quelques

contes qui les mettent en scène ne sont apparemment pas d'origine

indienne. Un jongleur indiscret nous apprend que ses confrères sont

reçus avec bonté : les saintes filles daignent prendre un bain en leur

compagnie et, la familiarité causant des entraînements, on passe à

d'autres privautés. Les béguines, qui ne prononçaient pas de vœux,

mais vivaient en communauté sont encore plus maltraitées que les

religieuses. Un personnage enfin revient maintes fois dans les fabliaux:

c'est la femme du prêtre, qu'on appelle habituellement la prêtresse.

Elle n'est pas plus ménagée que les autres, mais ce n'est pas là ce qui

importe. L'essentiel est qu'elle soit un personnage habituel " aussi

connu que le boutiquier du coin "• dit Joseph Bédier. Les évêques

laissent faire. Joseph Bédier cite un conte où l'évêque intervient

parce que la mère d'un curé se plaignait : l'évêque blâme le mauvais

fils, mais il ne parle pas de renvoyer la prêtresse dont la mère était

Histoire des Femmes

mécontente. Ces choses-là n'étonnaient personne. Au xv• siècle, le

père de l'humaniste Rodolphe Agricola recevait la nouvelle de la

naissance d'un fils le jour même où il était élu abbé de sa communauté:

" Je suis deux fois père ,, s'écria-t-il joyeusement.

Faut-il accuser les hommes de ce temps d'avoir grossièrement

méprisé les femmes? C'est accorder beaucoup d'importance à de

joyeuses farces que leurs auteurs n'ont jamais présentées comme une

reproduction fidèle de la vie. Il s'agissait de faire rire. Les personnages

n'ont pas plus d'importance que ceux de Guignol. Brunetière était

bien sot d'écrire en parlant des fabliaux qu' « une telle conception

de la femme est le déshonneur d'une littérature 35 "· Ce sont de bien

grands mots. Il est certain que les femmes n'inspiraient guère confiance.

La religion ne cessait pas de rappeler la fragilité de leur sexe et son

début malheureux. Les moines et les prêcheurs faisaient des femmes

un portrait peu optimiste. On les entourait, semble·t-il, d'un solide

cordon sanitaire. Mais il faut avouer aussi que nous savons peu de

choses sur la vie des femmes de ce temps-là. On n'imagine guère que

pendant deux cents ans les femmes aient été menées à coups de

trique.

MŒURS ET GRANDES DAMES DU XIIe SIÈCLE

Les mœurs du xu• siècle n'ont pas satisfait les moralistes de ce

temps. Ils sont encore plus sévères que ceux du siècle précédent.

Apparemment que le contact avec la brillante civilisation arabe et

l'invention de l'amour courtois n'avaient pas eu des effets excellents.

Les cheveux blonds des beaux damoiseaux, leur démarche avenante,

les étoffes précieuses que portaient les femmes et surtout les jolis jeux

d'amour installés avec impudence sur le champ de foire du mariage

inquiétèrent les esprits sourcilleux. Guibert de Nogent, historien de la

première Croisade, parle avec désespoir des jeunes filles que sa vieillesse a vu éclore. " Elles ont secoué la surveillance des femmes âgées,

gémit-il, dans toutes leurs manières, on ne remarque plus qu'une

folle gaîté, on n'entend plus que plaisanteries, on ne voit que regards

indiscrets, babillage et démarche étourdie ... Leur habillement est

loin de l'ancienne simplicité. Elles portent des tuniques serrées épousant les formes du corps, des manches d'une longueur démesurée, des

souliers à pointe retroussée à la mode de Cordoue : elles semblent

avoir oublié toute décence. Une femme se croit au comble du malheur

quand elle passe pour n'avoir point d'amant et c'est pour chacune

un titre de noblesse et de gloire dont elle est fière de compter un grand

,

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 47

nombre de courtisans. Dans le temps, on voyait plus de pudeur à un

homme quand il recherchait une femme et qu'il rougissait d'être auprês

d'elle qu'on n'en voit aujourd'hui chez une femme quand elle s'offre

à un homme. Aujourd'hui, nul ne s'abstient de se vanter de ses

bonnes fortunes et de ses heureuses intrigues. C'est une licence générale et effrontée 36• "

Les rapports qu'on fait sur les hommes ne valent pas mieux.

"Partout, conclut Orderic Vital, les nobles sont efféminés aujourd'hui,

partout on rencontre des excès immoraux, du libertinage éhonté,

de la sodomie. Ils séparent leurs cheveux du sommet jusqu'au front,

les gardent longs comme les femmes et en prennent grand soin. Ils

se revêtent de chemises et tuniques longues et serrées à l'excès. On

abandonne les coutumes guerrières et on rit des exhortations des

prêtres ... 37 " Guillaume de Malmesbury, qui termine les Gesta regum

Anglorum, n'est pas moins épouvanté des longs cheveux blonds des

jeunes gens, de leurs vêtements soyeux, de leur démarche amollie

et efféminée, de leur ressemblance avec les femmes auxquelles ils

cherchent à plaire par toutes sortes d'inventions de la délicatesse 36•

Les évêchés eux-mêmes étaient souvent entre les mains de prélats

" qui avaient les mœurs de hobereaux crapuleux "· L'évêque de

Beauvais était illettré, l'abbé de· Saint-Denis organisait des orgies,

Raoul, archevêque de Tours, entretenait un archidiacre fort joli

dont le bienheureux Yves de Chartres se plaint hautement et qu'on

fit élire cependant au siège épiscopal d'Orléans 39•

SOINS DE BEAUTÉ ET BONNES MANIÈRES

Il est certain que les usages se sont raffinés, et qu'on attache une

grande importance à les suivre dans la classe élégante. Le moyenâge est élégant et musqué. La nuit, on dort nu, ou peut-être avec un

léger pagne, mais on se protège les cheveux avec une coiffe ou un

foulard pour maintenir les boucles. On prend un bain chaque matin:

ce bain est parfumé à l'eau de rose. On s'épile tout le corps avec des

onguents importés d'Orient. On se lave les dents, on sc frise avec

grand soin. Il existait une grande variété de peignes et les miroirs

de verre, souvent très luxueusement ornés, sont déjà d'usage courant.

Les grandes glaces étaient encore inconnues au xrn• siècle. Les jeunes

filles portent habituellement de longues nattes : mais en Aquitaine,

elles laissent souvent flotter leur chevelure. Les cheveux étaient

l'objet d'une si grande attention qu'il était inévitable qu'il y en eût

de faux. Il courait sur ces faux cheveux des histoires terrifiantes,

car ils passaient pour avoir été prélevés sur des morts. On pense

bien que les morts ne se laissaient pas faire sans protester. Les jeunes

Histoire des Femmes

filles vont tête nue : elles se font des chapeaux de fleurs en été. Dans

les cérémonies ou lors des fêtes, les femmes portent un chaperon

ou un bandeau, retenu par une sorte de mentonnière qu'on appelait

la guimpe et qui couvrait souvent tout le bas du visage, y compris

la bouche. Il arrivait que les femmes ôtassent cette muselière : cette

initiative passait pour une légèreté, on voyait dans cette légèreté un

secret désir de folâtrer. Les matrones portaient le voile sans guimpe,

il leur tombait librement sur la poitrine et il était obligatoirement

de couleur sombre. On imagina d'en porter de plus clairs. La mode

fut quelque temps au voile safran ou orangé, comme celui que portaient les fiancées juives. Ce fut un sujet de scandale.

Les fards n'étaient pas inconnus, mais ils étaient de très mauvaise

qualité et tenaient mal. Quand une femme recevait quelques gouttes

d'eau sur la tête, son rouge s'en allait; quand elle s'appuyait la joue

sur un coussin, les plumes du coussin s'y attachaient indiscrètement.

Ces inconvénients n'empêchaient personne de se farder. On prenait

aussi des pastilles pour conserver une haleine fraîche et agréable. Les

robes étaient belles et somptueuses, souvent excentriques, avec des

détails à certaines époques assez audacieux. On vit dans la seconde

partie du xm• siècle des décolletés profonds et savoureux, au xn• siècle

des robes fendues sur le côté depuis la hanche jusqu'aux pieds. Ce qui

dura le plus longtemps fut la mode des grandes manches, qui avait

probablement été empruntée â la Chine, car on les retrouve sur des

peintures de la dynastie T'ang à la même époque. Elles étaient démontables, attachées à l'épaule et de si majestueuses proportions qu'elles

tombaient jusqu'au mollet. Elles servaient de réceptacles à toutes

sortes d'objets, mouchoirs, pastilles, petits chiens. Les robes étaient

souvent garnies de fourrure, en particulier de zibeline. Les robes de

cérémonie comportaient des traînes souvent très longues. Pour l'hiver,

on avait une surcotte, fourrée au col et aux poignets, qu'on mettait

par-dessus la robe, pour sortir, un manteau long sans manches, souvent décoré d'or ou de motifs brodés, garni d'hermine et terminé

par un capuchon.

Les femmes voulurent, avec ces toilettes d'apparat, des manières

très distinguées. On en trouve l'énumération dans les divers Chastiments ou Castoiements destinés aux << dames >> ou aux << jeunes gens >>, qui

étaient des manuels de savoir-vivre. Les anciennes traditions voulaient

qu'on dressât une table à part pour la femme. Au xm• siècle, cette

coutume était abandonnée ct les femmes avaient leur place aux réceptions. On leur conseillait de chanter lorsqu'on le leur avait enseigné,

tout en les mettant en garde contre l'abus de leurs talents. On leur

indiquait aussi les principes d'une bonne tenue à table. Ces règles

étaient d'autant plus nécessaires qu'on prenait les morceaux avec les

doigts et qu'on n'avait qu'une assiette pour deux. Une femme élégante

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 49

reste un modèle de raffinement, même en présence de ces difficultés *.

Après le repas on boit, on cause, on écoute des chanteurs, on fait

passer des confitures et des fruits : des sièges et des lits sont préparés

dans la salle pour ceux que le vin endort. On se sépare des hôtes comme

on les a reçus, en les embrassant sur le nez, le menton ou le cou en

France, sur la bouche, sur les yeux ou sur les joues en Allemagne.

Ce baiser de bienvenue ou d'adieu s'adresse même à ceux qu'on voit

pour la première fois.

Ces recherches d'une vie élégante ont, certes, impressionné les

moralistes. Elles sont peut-être pour quelque chose dans leurs accablantes dépositions. Toutefois, la « crise morale » du xn• siècle est

difficile à vérifier comme beaucoup de malheurs de ce genre. La législation rend perplexe, les faits divers sont nombreux. Mais, tout cela

n'éclaire, en définitive, qu'un bien petit coin du tableau.

ÜMBRES AU TABLEAU

Le développement des villes a eu de fàcheuses conséquences, qu'il

ne faut peut-être pas prendre au tragique. Les ribaudes sont nombreuses et impudentes. Elles pullulent dans les ruelles, dit Jacques de

Vitry, décrivant Paris au début du xm• siècle, sollicitent effrontément

et appellent hautement « sodomites " les passants qui se récusent 40 •

Le même témoin nous décrit les maisons collectives dans lesquelles

elles vivent. Saint Louis par un édit de 1256 avait dû interdire qu'on

les tolérât à l'intérieur des murs. La sodomie, renouvelée des Sarrasins,

a particulièrement atteint les Anglais :Jean de Salisbury s'en plaint

vivement dans son Polycraticus et le concile de Londres de 1102 intervint

vainement 41. Les conciles de Rouen et de Paris en 1212 et 1214 eurent

à sc préoccuper de la même question cent ans plus tard, et la douce

Marie de France, de son côté, dans le Lai de Lonval, apostrophe un

amoureux peu entreprenant en termes que n'aurait pas désavoués

une énergique ribaude. Le viol est puni en Allemagne et en France

* Voici les prescriptions : ne pas tout prendre quand on se sert, ne pas se servir avec les deux mains à la fois, ne pas boire ou manger quand on a la bouche pleine,

ne pas prendre au plat d'une main tout en mangeant de l'autre, ne pas se nettoyer

la bouche ou la gorge en y enfonçant la main. On ne doit ras non plus s'essuyer les mains à la nappe ni utiliser la nappe comme mouchoir. I est permis, en. revanche, de prendre du sel avec ses doigts, de se servir de la cuiller de son VOisin~ de

saucer le plat commun avec son pain, de nettoyer l'assiette commune avec les dmgts,

de se curer délicatement les dents avec la pointe de son couteau. Une jeun~ femme

bien élevée fera sentir immédiatement sa supériorité en ne trempant ses d01gts dans

la sauce que jusqu'aux premières jointures, en partageant sa nourriture en petits

morceaux du bout des doigts, en ne faisant pas tomber des gouttes de sauce sur sa

robe, et en buvant à petits coups après s'être essuyé les lèvres au lieu d' « cngou_ler »

au hanap par profondes gorgées, « si comme font maintes norriccs ». Ces dermères

précisions sont tirées du Roman de la Rose, oracle indiscuté en ces matières.

50 Histoire des Femmes

de la peine de mort, en Angleterre, le coupable a les yeux crevés et

il est émasculé. Néanmoins, les annales locales ne sont pas muettes

sur ce chapitre *.

Plus encore que les anecdotes, les lois qu'on dut faire sont édifiantes.

Saint Louis dans ses Établissements frappe de la confiscation de son fief

le suzerain qui abuse d'une jeune fille confiée à sa protection. Il ajoute

que s'il a eu recours à la violence, il sera pendu comme un manant.

On dut menacer également de la confiscation de leur fief les chevaliers

qui accompagnaient galamment les femmes pour les protéger contre

les hasards de la grand-route et qui profitaient de cette situation.

Dans un pareil cas, les poètes préfèrent inventer quelque réparation

humiliante. Un chevalier de la cour du roi Arthur fut condamné à

manger quatorze semaines avec les chiens, à subir les épreuves imposées

dans les tournois à vingt chevaliers vaincus appartenant à la dame

offensée, à subir en outre un bannissement de sept ans, et enfin à épouser sa victime si elle voulait bien encore de lui. En revanche, les poètes

admettaient sans difficulté une péripétie qui rendait les voyages bien

aléatoires : lorsqu'une dame était accompagnée par un chevalier, si

ce chevalier était défié et vaincu par quelque amoureux de rencontre,

le vainqueur pouvait disposer à son gré de la proie ainsi conquise"·

Cette disposition, il faut le reconnaître, ne passa pas dans la législation : elle n'est qu'une convention poétique, qui ne témoigne pas, à

vrai dire, d'un respect excessif pour les femmes.

On ne court pas tous les jours les hasards du viol ou même des

voyages. L'influence des conventions courtoises semble avoir eu, en

revanche, des conséquences qui n'étaient pas seulement littéraires. Le

service consacré à une dame par un chevalier créait une situation en

quelque sorte officielle. Des textes législatifs de Saxe et de Souabe

mentionnent l'amie en lui reconnaissant une personnalité juridique 43•

Le chevalier porte publiquement au tournoi un gage identifiable. En

un tournoi qui nous est raconté par un poète, les chevaliers sont invités

avec leurs « amies " : chacune de celles-ci est placée sur la tribune

d'honneur, mais, en récompense, si son champion est désarçonné, on

lui fait quitter aussitôt cette place de parade. C'est encore un poète

* A Bâle en 1274, un coupable est enterré vif; à Sélestat en 1301, un autre c::,t

jeté à la rivière, à Colmar, en 1281, un malheureux hermaphrodite qui s'était adressé à une femme avec brutalité a les yeux crevés. Ce ne sont pas là seulement des mœurs de vilains. Au mariage de sainte Élisabeth de Hongrie, Berthold, patriar~

che d'Aquilie, ne put se tenir de violer une comtesse. En I tg6, Conrad duc de Souabe, mourut brusquement au cours d'une expédition d'un phlegmon provoqué par la morsure d'une victime qui s'était débattue. Ottokar accuse Philippe le Bel d'avoir violé la fille du comte Guido de Flandre. En 1248, mourait le comte Henri de Waldeck qui avait violé une religieuse avec laquelle il vécut ensuite pendant di..x ans. Lambertus Ardensis dit du comte Beaudouin de Guines qu'il aimait les toutes jeunes filles et particulièrement les vierges plus que ne firent David ct

Salomon. Le glaive de la loi ne s'appesantissait pas sur ces puissants seigneurs.

1

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois

qui invente, dans le conte Des trois chevaliers et del chainse l'histoire de

cette femme qui voulut que son champion entrât en lice sans autre

cuirasse qu'une tunique qu'elle portait : la gageure fut acceptée, mais

le cheva]jer demanda à son tour que son amie portât pub]jquement

sur sa robe, au festin de clôture du tournoi, la tunique teinte de son

sang''· Ce conte a plusieurs versions dans l'une desquelles on voit

intervenir un mari courtois et patient. Cc ne sont là que des contes.

Mais nous savons aussi que les femmes, prises de folie, jetaient dans la

lice leurs voiles ou leurs manches, que la frénésie montait parfois

comme dans une corrida, et qu'il arrivait que tout cela se terminât

par d'éclatants adultères. Le témoignage du Religieux de Saint-Denis,

repris par Jean juvénal des Ursins, nous renseigne sur cc dénouement

mondain d'un fort beau pas d'armes qui eut ]jeu en 1389 45• Les annales

du xn• et du xm• siècles n'offrent pas de documents aussi probants,

mais l'attitude de l'Église est suffisamment éloquente. Elle blâme

sévèrement les tournois, quels qu'ils soient, qui furent condamnés,

mais sans résultat, par le concile de Latran en 1215 et à nouveau par

le pape Innocent III en 1279. A force dejouer aux amoureux« en tout

bien tout honneur », mais avec quelques-unes des privautés permises,

il dut arriver à coup sûr qu'on finît par se brûler les doigts.

Si l'on en croit les poètes et les conteurs, les maris de ce temps furent

généralement malheureux. C'est peut-être une conclusion à ne pas

accepter sans réserve. Des mêmes poètes et conteurs, Alwin Schultz,

dans un ouvrage classique sur le moyen âge, retire l'impression que la

consommation d'un adultère exigeait des travaux importants et des

complicités étendues. L'affaire n'était aisée que si l'on était déjà dans

la place. Aussi beaucoup de cheva]jers s'adressaient-ils à des jeunes

filles, plus accessibles, en dépit de la règle de l'amour courtois, qui

exigeait que la dame qu'on servait fût une femme mariée. D'autres se

rabattaient sur des gotons. Le même Schultz cite des chevaliers errants,

Gottfried von Nifen, Nithart von Rinwenthal, Stcinmar, dont la Dulcinée ne valait pas mieux que celle de Don Quichotte "· Les princes

affichaient tout simplement des maîtresses qu'ils entretenaient avec

faste. Ulrich von Bernecke eut besoin d'un sérail de douze jolies filles

pour remplacer sa femme qu'il venait de perdre : on imagine facilement que ce n'était pas douze jeunes comtesses. La liste des drames

passionnels, en dépit de la violence du temps, n'est pas sensiblement

plus longue qu'en d'autres époques. C'est seulement l'atrocité de la

vengeance qui, le plus souvent, a frappé les contemporains *. Tout le

monde connaît celle qui est contée dans le Chatelain de Coucy, où le mari

• Le comte de Flandres, en 1185 trouvant que le chevalier Walter des Fontaines

pratiquait l'amour pur d'un peu Lrop près avec la comtesse, le fit assommer à coups d~

bâton, puis pendre par les pieds, la tête plongée dans un cloaque jusqu'à ce qu'Il

en mourût. Louis, comte palatin du Rhin, fait décapiter à Donauwerth en 1256

Histoire des Femmes

fait manger à sa femme le cœur de son amant; c'est une transposition

à peine forcée de la férocité du xm• siècle.

Alwin Schultz se montre peut-être un peu timoré lorsqu'il se rallie,

après avoir cité beaucoup d'exemples, au jugement exprimé par

Vaublanc dans La France au temps des Croisades: il pense, comme celuici, que quelques exemples ne suffisent pas à condamner une époque

entière et que nous n'avons pas assez de documents pour accuser le

moyen âge d'immoralité. On notera pourtant qu'un article des Établissements de Saint Louis est de nature à inspirer quelque inquiétude.

L'intitulé à lui seul est une nouveauté peu rassurante. Le paragraphe

a pour titre :De foie gentilfame. Et voici les avertissements sévères qui

sont donnés à cette catégorie nouvelle de la population : " Gentilfame,

quand elle a eû enfans ains qu'elle soit mariagée (avant le mariage),

ou quand elle se fait dépuceler, elle perd son héritage par droit, quand

elle en est prouvée 47 "· Ce sont de singulières admonitions lorsqu'elles

s'adressent à des filles de bonne famille.

FEMMES DE BARONS

Il est vrai que les femmes et filles de ce temps n'étaient pas dépourvues de décision ni même d'esprit d'aventure. Ne les regardons pas

comme de douces brodeuses qui acceptaient patiemment les épreuves

de la vie. Orderic Vital raconte qu'au moment de la bataille

d'Hastings, Guillaume le Conquérant eut fort à faire pour retenir

ses barons que leurs femmes rappelaient à leur lit avec grande énergie,

moins disposées que Pénélope à se contenter de travaux de tapisserie.

Plusieurs barons ne crurent pas pouvoir se refuser à ce tendre appel et

préférèrent renoncer aux fiefs anglais qui leur étaient promis : ct l'on

sait que la reine Mathilde elle-même dut donner l'exemple des travaux

d'aiguille à domicile en entreprenant cette tapisserie de Bayeux qui

sa femme Marie, sœur du duc de Brabant et deux de ses suivantes sur un simple soupçon : on dit qu'il fut si ému de la crainte d'une erreur que ses cheveux blan- chirent dans la nuit. Louis X le Hutin, roi de France, se contenta en 1313 de faire enfermer dans un cachot la reine, fille du duc de Bourgogne, pour le même crime : elle mourut en prison et ses complices furent mis à mort. C'est l'aventure de laquelle Alexandre Dumas tira son mélodrame de La Tour de Nesle. Henri, margrave de Hesse, dut de se séparer de son épouse pendant trente ans : les circonstances,

il est vrai, étaient moins accablantes. Les vengeances, même privées, étaient féroces et rarement sanctionnées. Tout le monde connaît la plus célèbre d'entre elles dont la victime fut Abélard. Le destin d'Abélard ne fut pas unique en son temps. En 1291, on avait déjà vu un souverain, Andreas, roi de Hongrie, assassiné par un de ses barons qui l'avait surpris avec sa femme. Mais en 1248, un chevalier de grand

lignage, Godefroi de Millers, surpris par Jean Bréto dans la chambre de sa fille, fut roué de coups, attaché les jambes écartées au balcon qu'il avait escaladé, et mutilé dans cette situation. Jean Bréto fut banni pour cette violence. Selon Mat theus Paris, un élégant jeune clerc subit le même sort peu après. Petrus de Vincis dans

ses lettres rapporte l'exemple d'un châtiment analogue mfiigé à un paysan.

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 53

est l'ouvrage de couture le plus célèbre de notre histoire. Encore

s'agissait-il là des joies légitimes du mariage. Les nonnes que les

successeurs de Guillaume établirent à Amesbury n'avaient pas cette

excuse. Leur abbesse n'en mit pas moins au monde trois enfants après

avoir pris le voile et ses religieuses l'avaient si bien imitée que les

évêques d'Exeter et de Worcester, délégués du roi, durent dissoudre

leur communauté.

Les femmes des barons qui participèrent à la seconde Croisade sc

montrèrent encore moins patientes que les épouses des seigneurs normands :elles exigèrent d'accompagner l'expédition. Il est vrai qu'elles

avaient de justes motifs d'intervention. La première Croisade avait

été accompagnée d'une cohue de filles ou de ribaudes à laquelle la

ferveur des Croisés n'avait pas toujours résisté : il avait fallu fouetter,

tondre, n1arquer, et même on avait promené les fornicateurs nus et

enchaînés autour du camp sous les coups de bâton, sans assurer pour

autant le triomphe de la chasteté. A la seconde Croisade, les femmes

s'autorisèrent de la présence de la reine, Aliénor d'Aquitaine, que Je

roi Louis VII avait emmenée. Cette initiative ne fut pas heureuse. La

reine Aliénor se conduisit mal avec un charmant jeune oncle qui possédait une principauté dans le territoire des Infidèles. On l'accusa même

d'avoir été beaucoup trop aimable envers les princes sarrasins qui

faisaient courtoisement visite aux barons chrétiens, conformément

aux usages du temps, dans les intervalles des combats. Cet auguste

exemple ne fut que trop suivi. Les chroniqueurs des Croisades sont

sévères pour l'élément féminin du pèlerinage, ct se servent en latin

de termes énergiques. Plus indulgent, un poète dit simplement : « Ly

une a son amy, /y autre son baron. Defolies en y a assés et à foison.» On devine

ce qui pouvait résulter de la promiscuité des camps ct aussi du voisinage des ribaudes qui n'avaient pas hésité à se croiser une seconde fois.

Saint Louis qui avait amené la reine avec lui en Croisade, malgré le

fâcheux précédent de sa grand-mère, sc plaignait que certaines

<< tenaient lor bordiaus )) ... << au giet d'une pierre menu entour son

paveillon »,situation que le pieux roi, dit joinville, trouvait pénible 48•

Le moyen âge est assurément plus pittoresque qu'on ne pense : mais il

faut reconnaître avec regret qu'un des éléments de ce mélange savoureux est l'indiscrétion des femmes qui ne semblent pas avoir compris

du premier coup que leur pouvoir ne devait s'exercer que dans certaines limites.

On risque de se méprendre si l'on ne tient pas compte ici de certaines idées du temps. Par exemple, la chasteté a été regardée par tout

le moyen âge comme très nuisible à la santé. Les chroniqueurs des

Croisades ne manquent pas d'insister sur cet aspect particulier de la

vic chrétienne. " Des centaines de milliers de chrétiens mouraient, dit

avec quelque exagération l'auteur de la Chronica Hieroso!Jmita, parce

54 Histoire des Femmes

qu'ils s'abstinrent du commerce des femmes pour gagner le royaume

du ciel et qu'ils jugèrent inconvenant d'acheter la santé du corps au

prix de la perte de leur pureté" ». Lorsque Frédéric de Souabe, fils de

l'empereur, mourut en II go à Saint-Jean-d' Acre, le chroniqueur des

Annales Colonienses dit de lui : " Il était si rempli de la crainte de Dieu

qu'il répondit aux médecins, qui lui recommandaient pour le rétablissement de sa santé rebus venereis uti vellet, qu'il préférait mourir plutôt

que de souiller le pèlerinage qu'il avait entrepris en consentant à des

relations contraires à la chasteté. » C'est encore pour cette raison que

les médecins approuvèrent le mariage de Richard Cœur de Lion avec

Bérangère de Navarre pendant la troisième Croisade, malgré la décision des souverains de n'admettre aucune femme à cette expédition.

C'est apparemment de cette conviction médicale que s'inspiraient

les femmes des barons de Guillaume le Conquérant et peut-être aussi

les évêques qui fermaient les yeux avec tant d'indulgence sur la vie

privée de la plupart des prêtres.

RoBERT n'ARBRISSEL

On éprouvera d'autant plus de joie en signalant à cet endroit que

les femmes jouèrent un rôle important dans une campagne fameuse

qui avait pour objet de s'affranchir de ces prescriptions médicales.

Trente ans environ avant la prédication de saint Bernard, Robert

d'Arbrissel commença à prêcher vigoureusement en Aquitaine contre

la simonie, le mariage des prêtres, les unions incestueuses. Nommé

par le pape Urbain II prédicateur apostolique, éloquent, vêtu comme

un pauvre, un peu fou à la manière de Tolstoï, faisant soudain des

retraites avec quelques fidèles dans une hutte à charbonnier de la

forêt de Craon, il eut bientôt une influence immense dans le Poitou

et le Maine, et des foules enthousiastes commencèrent à le suivre. Il

prêchait la pauvreté, la retraite, le jeûne, l'abstinence. Ses disciples

Je suivaient de ville en ville, pieds nus, en haillons, laissant pousser

leur barbe. De nombreuses femmes se mêlaient au cortège. La nuit,

on campait dans les champs et le saint homme n'exigeait pas d'autre

séparation entre les sexes que sa propre présence entre les deux camps.

Lui-même laissait les femmes s'approcher librement et permettait

que certaines dormissent avec lui pour montrer qu'une affection pure

était capable d'éloigner les désirs mauvais. Il entra un jour à Rouen

dans une maison de prostituées et s'assit au milieu d'elles : il fut si

persuasif qu'elles acceptèrent de partir toutes pour fonder en plein

désert un ermitage dont on ne nous dit pas ce qu'il est devenu.

On se moquait beaucoup de ces initiatives singulières et même

l'évêque de Rennes, Marbode, condamna ce beau zèle dans un

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 55

mandement sévère. Mais Robert d'Arbrissel avait pour lui les femmes.

Elles lui étaient reconnaissantes de croire en leur vocation particulière

de pureté et de dépasser l'amour courtois lui-même, de le justifier

théologiquement, en quelque sorte, en montrant que l'amour n'est

pas une source de mal, mais qu'il peut conduire même au détachement

du monde et à la rédemption. Elles devinaient en lui ce qu'elles

devaient adorer plus tard chez Rousseau et chez Tolstoï.

L'œuvre de Robert d'Arbrissel fut plus durable que cet élan mystique vers le sentiment et la pureté. Car il s'arrêta dans sa croisade

mystique, sc souvenant que le service de Dieu consiste à fonder. Et il

établit dans une vallée du Maine comme une image éternelle de ces

foules d'hommes et de femmes qui s'étaient couchés auprès de lui avec

confiance dans les champs, et ces communautés, mêlées l'une à l'autre

par une même prière et voisines comme si l'on avait voulu reproduire

le bivouac même des pèlerins, constituèrent la célèbre abbaye de

Fontevrault. Robert d' Asbrissel voulut qu'une abbesse la dirigeât

perpétuellement. Il entendait attester par là, dit-il dans son testament,

que c'étaient les femmes qui l'avaient guidé dans la voie du salut

et de l'amour, et qu'il n'avait rien fait d'autre avec ses disciples que

de se soumettre à leur direction dans toute son action. La première

abbesse fut Pétronille de Craon, qui avait prononcé ses vœux à

vingt ans pour suivre son prophète.

L'évêque Marbodc montra beaucoup de mauvaise grâce : il prétendit que les religieuses« faisaient le mur" pour retrouver leurs voisins

ct qu'il leur arrivait d'accoucher. Il rappela que les couvents mixtes

avaient été expressément condamnés au septième concile œcuménique

de 787. Et, en effet, Fontevrault permettait d'évoquer un peu trop

facilement les " abbayes mixtes» de Byzance qui n'avaient pas bonne

réputation. Cette intervention intempestive n'empêcha pas Fontevrault de prospérer. Une sympathie mystérieuse y attirait les princesses que l'amour avait comblées. La fameuse Bertrade de Montfort

vint y terminer dans la pénitence sa vie agitée. Isabelle, sa sœur, vint

la rejoindre à son tour. Philippine, comtesse de Poitiers, l'une des

femmes du turbulent Guillaume d'Aquitaine, Mathilde de Bohème,

veuve du puissant Thibault de Champagne, Marie, veuve d'Eudes

duc de Bourgogne, Marie de France, fille de Louis VII, y prirent le

\'oile. Aliénor d'Aquitaine y avait un appartement à la fin de sa vic

et c'est de là qu'elle partit pour aller chercher en Espagne la petite

Blanche de Castille. C'était une branche assez lointaine de l'amour

courtois, qui, en somme, concernait surtout les dames d'un certain âge.

Nous ne la mentionnons que pour rappeler qu'il y eut dans ce siècle

étonnant à la fois les plus louables et les plus redoutables folies.

Histoire des Femmes

GAILLARDS ET COMMÈRES

Les manières polies qui étaient apparues au xn• siècle, les cheveux

blonds, les fards, les parfums, les danses, ne doivent pas nous faire

oublier que les manières restaient brutales et frustes. Le langage courtois n'était souvent qu'une fragile écaille. Aliénor d'Aquitaine irritée

contre un conseiller de Louis VII qui avait mal parlé en Terre Sainte

de son oncle si gentil, le menaçant de le faire fouetter « par trois

putains n, l'autre lui répondit hardiment, en présence du roi, qu'il lui

suffirait d'en trouver deux autres pour accomplir cette besogne. Ce

n'est qu'un exemple entre d'autres. Jean de Condé, dans un de ses

contes Le Sentier battu, nous décrit un jeu d'échecs obscène sur les équivoques duquel les « gentilfames , s'amusaient de fort bon cœur, sans

se laisser détourner par aucune vaine délicatesse.

Le matin des noces, même chez les meilleurs barons, on allait

surprendre au lit les jeunes époux et les mariées du plus haut lignage

ne se formalisaient pas de plaisanteries gaillardes renouvelées des

facéties du mariage romain. Certains détails de la vie privée sont

fort réjouissants de brave impudeur. On a déjà dit qu'il appartenait

aux filles de la maison d'assurer ou de faire assurer sous leurs yeux la

toilette des hôtes. Elles devaient aussi leur porter dans leur lit le vin

du soir, comme on fait au jeune Perceval, chevalier modèle dont

la pudeur est d'autant plus effarouchée par cette gracieuse apparition qu'il était fréquent qu'on dormît dans son lit entièrement nu.

Hommes et femmes ne faisaient aucune difficulté pour se baigner

ensemble : c'était même un passe-temps dont on usait volontiers à

la belle saison. Les érudits modernes se sont donné beaucoup de mal

pour vérifier qu'à cette occasion les hommes portaient un cache-sexe.

Leur documentation est inégale. Quant aux femmes, elles se contentaient de « chapels de fior es testes n. Elles ne paraissent pas avoir été

effarouchées par les visites qu'elles recevaient en cette circonstance.

Dans un roman allemand, Melcran;:; von dem Pleir, une femme est

ainsi surprise à son bain qu'elle prenait sous un beau dais de soie.

Ses servantes s'enfuient. Elle ne perd pas son sang-froid ct prie simplement Je chevalier inattendu de remplir auprès d'elle l'office de

ses servantes. Dans un autre roman allemand, Biterolj, on voit cent

chevaliers se baigner ensemble dans la même salle : on leur préparait

des cuviers. La vie familiale y gagnait en intimité. Un fabliau nous

présente un jour de froid une famille tout entière, père, mère et fille

se réfugiant dans un bain bien chaud. Une piété ombrageuse avait

parfois scrupule de ces libertés, mais l'opinion ne la suivait guère.

Sainte Élisabeth de Hongrie faisait scandale en refusant de prendre

des bains, et on se moqua d'elle lorsqu'elle quitta précipitamment

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 57

un baquet parce qu'on voyait ses genoux. Tout cela était l'air du

temps qui était fort et vif 60•

Ces femmes peu intimidées devant les hommes n'étaient pas non

plus étonnées devant les hasards de la vie. Ce n'est pas seulement dans

les chansons de geste qu'elles décervelaient proprement leur adversaire. A l'étonnement général, elles participèrent aux opérations de la

Croisade autrement que sous la forme d'une encombrante chienlit.

Elles défilaient fièrement en bataillons rangés portant des massues ct

possédant leurs étendards. Au siège de Saint-Jean-d' Acre, elles montèrent aux remparts et portèrent des munitions. « N'i ot dedans la ville,

dit Jordan Fatosme, pucele ne muillier ki ne portast la piere al paliz:. pur

geler. " Elles faisaient moins bonne figure, il est vrai, dans les heures

tragiques de la déroute. Quand Soliman prit d'assaut le camp de

Boëmond, les femmes fléchirent devant le carnage ct coururent à leur

tente prendre leurs plus belles robes pour essayer d'attendrir le vainqueur à force de bonne volonté 51•

D'autres montraient dans le désespoir moins de faiblesse. En 1150,

au siège de Weinberg défendu par H enri le Fier, chef du parti guelfe,

l'empereur gibelin Conrad III permit aux femmes de sortir de la ville

avec ce qu'elles pourraient emporter sur leur dos : elles chargèrent

leurs maris sur leurs épaules et l'empereur, respectueux de son serment,

laissa s'échapper ses ennemis. Un siècle plus tard, quinze cents femmes

ct fill es de colons installés en Prusse, que Vitcn, grand-duc de Lithuanie, avait prises en 1 3 11, se soulevèrent dans le camp au moment

où se montra la ligne de bataille des chevaliers teutoniques ct participèJ·ent au combat qui les délivra. C'est une femme qui, chez les paysans

suisses révoltés, prit l'initiative de l'union des cantons, c'est une

femme encore qui conduisit les paysans d'Uri à la victoire. Mais, c'est

à la fin du moyen âge, dans la terrible guerre des Hussites de Bohème

qu'elles montrèrent toute leur énergie. Dans une bataille menée par

l'héroïque Jean Zischka, on vit les femmes, en plein combat, jeter à

terre leurs robes ct leurs voiles pour faire patiner les chevaux de la

cavalerie ennemie. Une autre fois, c'est une légion de jeunes filles qui

défendit comme aux Thermopyles le défilé qui commandait le camp.

Lorsque J ean Zischka mourut, une armée de paysans, dans laquelle

hommes et femmes étaient mêlés, suivait son successeur Procope.

La fureur des femmes n'était pas moins violente que leur courage.

Elles arrachaient les membres des prêtres catholiques, elles les brûlaient vivants dans des tonneaux enduits de goudron. D'autres

suivaient les Adamitcs qui vivaient nus et prêchaient la communauté des femmes, affirmant qu'il en était ainsi à la création du

monde.

Certains exploits individuels égalaient ces démonstrations collectives. Il paraissait parfois de vigoureuses commères dont la poigne

s8 Histoire des Femmes

laissait un durable souvenir. L'empereur Charles IV, de la maison

de Luxembourg, avait épousé vers 1350 une princesse slave, Élisabeth,

nièce de Casimir de Pologne : on l'admirait beaucoup parce qu'elle

était capable de casser un fer à cheval avec ses mains. Elle avait une

sœur, nommée Cunégonde, dont les muscles valaient les siens. A l'autre

bout de l'Empire, à Berne, on voyait en 1288, une femme sc mesurer

en combat singulier avec un homme pour soumettre sa cause au

«jugement de Dieu " : c'est la femme qui l'emporta. Un compte

rendu de cette rencontre a été inséré par Heinrich de Neustadt dans

son Appolonius, qui est malheureusement rédigé en haut saxon, peu

accessible au profane.

Il ne faut pas croire, toutefois, que la force musculaire était toujours

nécessaire pour montrer de la férocité. Plus d'un détail singulier dans

l'lùstoire du moyen âge nous enseigne que l'amour courtois n'avait

pas toujours rendu le caractère des femmes tendre et inoffensif. Au

xn• siècle, la chronique de Normandie mentionne Mabille de Bellême,

femme de Robert de Montgomery qui fut l'ancêtre des comtes

d'Arundel et de Shrewsbury. Petite femme boulotte, bavarde, rusée

et autoritaire, elle sème la terreur dans son fief de Bellême, persécute

l'abbaye de Saint-Arnoul, poursuit ses voisins, les comtes de Girois

d'une haine féroce, vole les terres de ses vassaux et se rend si célèbre

et si odieuse par ses pillages et ses cruautés qu'elle finit par être

assassinée dans son lit par les tueurs d'une famille rivale. Un peu plus

tard, au temps de la Croisade de Simon de Montfort, Bernard de

Cahuzac, seigneur périgourdin, faisait couper les mains et crever les

yeux aux Albigeois qui ne voulaient pas rentrer dans le giron de notre

sainte mère l'Église. Sa femme n'était pas moins bonne chrétienne :

elle se chargeait des obstinées auxquelles elle faisait couper les seins

et arracher les ongles. En Normandie, Helvise, comtesse d'Évreux,

et Isabelle de Montfort, se détestant, font si bien qu'elles provoquent

une guerre entre leurs deux maisons, laquelle fut accompagnée des

pillages et meurtres indispensables. Cette Isabelle de Montfort

participait elle-même aux opérations à cheval et portant l'armure

des chevaliers. Orderic Vital la compare aux Amazones et aux

princesses de Virgile. Elle força son mari Raoul de Conches à se

battre pendant trois ans contre le comte d'Évreux pour venger les

vilains propos qu'Helvise avait tenus sur elle. Agnès de Bourgogne,

héritière du Poitou, mariée en secondes noces à Geoffroi Martel

comte d'Anjou, femme pieuse et tête froide, défend très bien son Poitou contre la concupiscence de son cher mari qui dut renoncer à son

entreprise en dépit de son autorité maritale.

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 59

LES FE•tMES DANS LES FIEFS

L'évolution du droit féodal donna à la femme des pouvoirs de plus

en plus étendus. Cette Agnès de Bourgogne n'était pas seule de son

espèce. Aliénor d'Aquitaine, mariée au roi Henri II d'Angleterre,

se regardait comme chez elle dans son duché, en visitait les villes,

accordait des chartes aux bourgeois, gouvernait, mobilisait, menait

sa propre politique et c'est elle qui se présenta pour la cérémonie

d'hommage - toute formelle - de l'Aquitaine au roi PhilippeAuguste. Comme elle, Ermengarde, vicomtesse de Narbonne, et

Mahaut, comtesse d'Artois, première du nom, gouvernèrent avec

fermeté les provinces dont elles étaient souveraines ou héritières.

Jeanne de Montfort, qui avait, dit Froissart, « un courage d'homme et

un cœur de lion » défendit son duché les armes à la main contre

Charles de Blois, mit en déroute les assiégeants d'Hennebont avec ses

servantes et les poursuivit même jusqu'à leur camp où elle mit Je feu.

Ces femmes vigoureuses comptaient parmi les grands vassaux du

roi de France et, à ce titre, devaient l'ost et le conseil, tout comme

l'eussent fait des princes à leur place. On vit les comtesses de Blois

et de Champagne figurer parmi les barons que Philippe-Auguste

réunit avant d'entreprendre son expédition victorieuse contre la Normandie et auxquels il demanda leur appui pour cette campagne.

Les femmes, lorsqu'elles restaient veuves avec des enfants mineurs,

pouvaient faire mettre leur fief à bail et se faire nommer baillistres

pour l'administration du fief. A partir de 1214, la veuve eut même

le droit de recevoir personnellement en douaire la moiLié des biens du

mari décédé. Ces douairières furent d'autant plus redoutables qu'elles

échappaient à la juridiction du suzerain et pouvaient demander, à

titre de veuves, de ne relever que de la justice ecclésiastique. Leurs

pouvoirs étaient encore plus étendus quand le mari était absent pour

quelque expédition. Elles avaient alors la garde du fief, représentaient

leur mari en toutes ses fonctions et assumaient la défense du château.

On les vit à cette occasion se charger de toutes les tâches, partir en

guerre, lever et diriger des armées. Cette régence était exceptionnelle

avant les Croisades : on se souvenait pourtant que Guillaume le

Conquérant, lorsqu'il partit pour l'Angleterre, avait confié la Normandie à sa femme, la duchesse Mathilde, que notre Helvise,

comtesse d'Évreux, avait gouverné son comté pendant plusieurs années

au nom de son mari devenu fou. Au moment de la première Croisade,

ces régences se mulLiplièrent. Adèle, fille de Guillaume le Conquérant,

comtesse de Blois, gouverna ainsi la Champagne, province à elle seule

plus grande et plus puissante que tout le domaine du roi de France,

6o Histoire des Femmes

Mahaut, comtesse de Poitou, eut à administrer l'Aquitaine pendant

que notre troubadour Guillaume du même nom était en Palestine,

Alain Fergent duc de Bretagne confia son puissant duché à sa femme

Ermengarde. Et plus tard, la reine Adèle de France reçut les responsabilités de la couronne pendant la croisade de Philippe-Auguste.

A cette même époque, Aliénor d'Aquitaine, reine-mère, gouvernait

l'Angleterre au nom de Richard Cœur de Lion. On peut dire que

les circonstances et l'évolution de la coutume aboutirent paradoxalement au xn• siècle à faire gouverner par des femmes une partie

des États d'Occident. Et jamais peut-être dans notre histoire leur situation ne fut plus forte qu'à cette époque où la force, sous ses formes les

pl us sommaires, semble seule imposer sa loi.

FEMMES DU PEUPLE ET DE LA BOURGEOISIE

Les femmes de la bourgeoisie et du peuple s'efforçaient pour leur

part de ne pas se rendre ridicules par leur esprit de soumission. Elles

participèrent très convenablement aux révoltes des villes à la fin du

xie et au commencement du xn• siècle lorsque celles-ci voulurent

se constituer en communes. Leur contribution à la commune de Laon

en 1 11 1 fut spécialement remarquable. Elles aidèrent au massacre

de l'évêque qu'on trouva blotti dans un tonneau et au sac des hôtels

nobles où elles assommèrent et déshabillèrent les femmes de la noblesse

qui eurent le malheur de tomber entre leurs mains. Un peu plus tard,

en 1 1 15, les femmes de Rouen, au nombre de quatre-vingts, montèrent

auprès des bourgeois sur de grandes tours de bois édifiées pour bombarder à coups de pierre le donjon du Castillon où leur seigneur

s'était enfermé. Elles basculèrent leurs pierres avec beaucoup de

résolution, mais en reçurent d'autres en échange accompagnées

d'une grêle de traits qui refroidit leur zèle et mit fin à leur siège.

C'est toutefois aux femmes de Toulouse que revient le plus beau

trophée de ce tableau de chasse. Ce sont elles qui des murs de la

ville, manœuvrant leurs couleuvrines, frappèrent mortellement en

1218 le comte Simon de Montfort, chef de la croisade contre les

Albigeois.

Ces bourgeoises n'étaient pas aussi opprimées qu'on l'imagine.

Dans le diocèse de Nantes, elles se mêlaient aux assemblées communales depuis le IX0 siècle et il fallut un synode pour le leur interdire.

A Pont-à-Mousson, au xm• siècle, les échevins sont élus par les

bourgeois et les bourgeoises. En Bigorre, les femmes étaient appelées

à la discussion des contrats communaux lorsqu'elles étaient propriétaires de droits de voisinage. Et nous apprenons encore qu'aux Etats

tenus à Tours en 1308 pour la dissolution de l'ordre des Templiers,

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois

les femmes eurent droit de prendre part, dans certains villages de

Touraine, à la désignation des députés. La coutume d'Anjou accordait aux femmes le droit d'agir seules et d'elles-mêmes en justice, si

elles étaient marchandes ou si elles avaient à se plaindre d'une injure

personnelle. En revanche, selon la Charte de Beauvais, dont l'octroi

fut demandé par plus de cinq cents communes de Champagne et de

l'Est, la femme qui ne pouvait pas payer une amende à laquelle elle était

condamnée devait en réparation faire le tour de l'église en portant

une pierre au cou pendant qu'on chantait l'office du dimanche. La

même peine punissait les « vilains dits , et injures avec cette aggravation que la femme injuriée avait le droit de suivre la patiente et

d'activer sa marche à coups de fouet ou d'aiguillon 52•

BERTRADE DE MoNTFORT, ALIÉNOR n'AQUITAINE

On n'a que l'embarras du choix pour trouver des destins de femmes qui

illustrent 1 'autorité qu'elles s'étaient acquise. Les monographies fourmillentde traits qui montrent leur audace, leur désinvolture, leur puissance.

La belle Bertrade de Montfort fournit un exemple significatif de

ce pouvoir que les femmes avaient conquis de transformer les hommes

en pantins. Elle avait tourné la tête au féroce comte d'Anjou, Foulques

le Réchin, qui répudia pour elle la troisième de ses femmes, inventa en

son honneur les souliers à la poulaine et trahit ses vassaux du Mans

pour obtenir ses précieuses faveurs. Le pape l'excommunia : cela ne

refroidit pas son zèle, il n'en fut que plus amoureux. Ces exploits

ne suffirent pas cependant à la belle qui sc fit enlever par le roi de

France Plülippe I•r auprès duquel elle recommença ses manèges.

Philippe, gros homme voluptueux et gourmand, fut un amant facile

à mener. Bertrade lui fit répudier sa femme légitime et vendit pour

payer ses dettes les abbayes ct les évêchés. On avait trouvé un évêque

pour bénir cette union scandaleuse. Le pape, bien qu'il eût besoin du

roi de France, assena au couple royal au concile de Clermont une

excommunication majeure : les églises étaient fermées dans les villes

où ils arrivaient, les cloches cessaient de sonner, les prêtres n'avaient

pas le droit de les approcher sous peine d'interdit. Philippe supporta

très bien ces contrariétés et la belle eut assez de pouvoir pour persuader

Foulques lui-même de les recevoir solennellement à Angers où l'amoureux Réchin parut sur un escabeau au pied de la reine et offrit un

festin : elle y fut placée entre le roi et lui. Cette fine mouche sut même

réussir sa sortie. Elle fit une fin très édifiante qui lui valut le respect

de l'Église, abandonna les deux amants qu'elle avait si bien soumis et

assottés et alla s'enfermer à l'abbaye de Fontevrault où sa pénitence

fut exemplaire.

Histoire des Femmes

Bertrade de Montfort n'était pas une héritière et son pouvoir ne

vint que d'elle-même. Quand ce nouveau prestige fut uni à un

douaire, on vit d'étonnants phénomènes. Le plus remarquable

est assurément cette Aliénor d'Aquitaine qui eut à son tableau de

chasse le roi de France et le roi d'Angleterre et ne s'en conduisit pas

moins à sa guise pendant toute sa vie.

Louis VII avait cru réussir une bonne affaire : elle apportait en

dot la moitié de la France. Elle était belle, mais elle était aussi ardente

que belle, et son mari lui faisait l'effet d'un moine. Ce pieux roi eut

l'idée de se croiser, et il emmena sa femme avec lui. Ce fut une mauvaise inspiration. Nous avons dit qu'à Antioche, la reine ne sut pas

bien résister au charme d'un oncle qui était prince en ce pays. Le roi

dut écourter son séjour. Il revint assez mécontent. Il fallut l'intervention du pape pour arranger un retour qui promettait d'être orageux.

Cc sage pontife fit coucher le roi et la reine dans le même lit, dit

l'auteur de l'Historia pontificalis : c'était un théâtre qui favorisait la

reine. Elle réussit à être enceinte. Cela ne suffit pas à la calmer, et,

deux ans plus tard, en r rsr, le jeune Henri Plantagenet étant venu

faire un séjour à la cour de France, elle lui trouva bonne mine, large

encolure, et le lui dit. Il avait dix ans de moins qu'elle, mais il avait

grand appétit : c'était cet Henri qui fut l'ami de Thomas Becket

et qui était en sa jeunesse grand coureur de filles. On prononça le

divorce sous prétexte de parenté entre le roi et la reine. Un trait

peint les mœurs du temps. Aliénor dut rentrer en Aquitaine de nuit

et secrètement pour échapper aux divers prétendants qui voulaient

l'enlever. Quelques semaines plus tard, elle épousait Henri Plantagenet, apportant toujours en dot sa moitié de France. Louis VII

s'aperçut un peu tard qu'il faut parfois être patient.

Cette acquisition ne devait pas mieux réussir au futur Henri II

qu'au roi de France. L'ardente Aliénor ne fut comblée qu'un moment.

Elle eut bien vite à reprocher à Henri des écarts avec une de ces

nièces que la législation du temps protégeait si vigoureusement et

si mal, puis avec la fiancée de son propre fils. C'était beaucoup pour

l'amour-propre de cette conquérante. On affirme qu'elle ne se vengea

pas autrement qu'en se faisant faire neuf enfants. La croyant sage,

le roi Henri eut l'imprudence de l'envoyer gouverner son Aquitaine.

Elle réunit là une cour fort gaie, on dansait, on protégeait des troubadours et des poètes, l'amour courtois coulait à pleins bords et

Bernard de Ventadour expliquait en vers charmants combien la

princesse était belle. Aliénor n'était plus toute jeune, elle approchait

de la cinquantaine, temps auquel les femmes deviennent volontiers

autoritaires. Elle intrigua et imagina de se venger de son volage époux

en favorisant la révolte de ses fils. L'affaire était en bonne voie,

mais la reine fut vendue par un jeune écuyer en qui elle avait mis

Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois 6g

imprudemment son affection et qui la fit tomber au pouvoir des troupes royales. Henri ne comprenait rien à l'amour courtois et la fit

enfermer dix ans à la tour de Salisbury.

Elle en sortit pour être la plus étonnante vieille dame de son temps.

Régente du royaume sous Richard Cœur de Lion, défenseur de la

Normandie, puis de l'Aquitaine contre Philippe-Auguste, reine toutepuissante parmi ses barons aquitains qui ne consentaient à obéir

qu'à elle, traversant les provinces, les reprenant en main quand elles

faiblissaient, dominant par son énergie et son audace les atroces luttes

fratricides qui mirent fin à la dynastie des Plantagenet, elle parcourut

encore la moitié de l'Europe pour délivrer son fils prisonnier et pour

arranger le mariage de sa nièce Blanche de Castille, partout présente,

et, jusqu'à quatre-vingt-deux ans, surmontant les revers et la fatalité

acharnée contre ses enfants. Elle succomba frappée au cœur en apprenant la chute de Château-Gaillard, clef de sa Normandie, et mourut

la dernière de sa race illustre, sans pouvoir empêcher le roi cie France

de recueillir après elle l'héritage famenx qui achevait l'unité du

royaume et dont la victoire de Bouvines consacra définitivement

la possession : singulier destin de femme, accompagné jusqu'au bout

de rimailleurs et de chapelains, tout éclairé à ses débuts de l'éclat

brillant cie la poésie courtoise et qui se termine dans la tonalité

sombre du règne d'une Catherine de Médicis.

CONCLUSION : LA MARCHE DE LA DAME SUR L'ÉCHIQUIER

En somme, peu de périodes furent plus fructueuses dans l'histoire

des femmes que les siècles du moyen âge. Leur aventure, qui commence

sous les Carolingiens, par le statut sévère cie la Loi Salique, se termine

assez bien au xn• siècle par des preuves cie hardiesse et de personnalité.

Les femmes n'ont pas moins à se féliciter du changement d'attitude

des hommes à leur égard ou, plutôt, de leur propre changement

d'attitude à l'égard des hommes. La respectueuse ct boulimique

admiration qu'elles leur vouaient sous les premiers Capétiens n'est

plus qu'un souvenir lointain à l'époque des cours d'amour. Elles ont

la joie de voir les hommes se rouler à leurs pieds et faire mille sottises

en leur honneur. Elles leur ont appris l'adoration de " la femme "'

la soumission à " la femme "' elles les ont vêtus de soie, elles leur ont

peigné les cheveux et la barbe : elles ont transformé en très jolis jouvenceaux les gorilles munis de blindages qui gagnaient les batailles

de Charlemagne. Et elles abordent ainsi sous les meilleurs auspices

les plages avenantes des temps modernes.

C'est ce que nous apprend fort bien le jeu des échecs. Lorsqu'on

commença à jouer aux échecs, les deux pièces principales furent

Histoire des Femmes

d'abord deux rois comme sous les premiers Capétiens (le roi et le roi

désigné), puis le roi et son ministre dont la marche suivait pas à pas

celle du roi. Mais lorsque le pouvoir des femmes grandit, le ministre

disparut du nombre des pièces et fut remplacé par une dame, laquelle

copia d'abord sa démarche obéissante, puis cette dame fut une reine

qui put se déplacer progressivement dans tous les sens et qui finit par

être au xm• siècle la pièce la plus importante du jeu.


Les fastes du

tournoi : Heures du Duc de

B.erry (Chan·

d

l/fly, Girau·

on).

Page précédente, image

médiévale de

la femme . Notre_ Dam~ de Grtice, Toulouse ( Bulloz).

Féerie de l'univers courtois

Miniature al~ légorique du xve siècle (Connaissance

des Arts).

XII

Du Quattrocento à la Renaissance

SPLENDEURS

ET DÉCADENCE DE « L'AMOUR COURTOIS »

Le brillant Quattrocento commença pour les femmes par un avertissement. Ce ne fut qu'un événement littéraire, mais il est significatif:

c'est la curieuse destinée de l'œuvre la plus célèbre du xm• siècle, le

Roman de la rose, commencé par Guillaume de Lorris ct terminé

cinquante ans plus tard par Jean de Meung.

LE NOUVEAU « RoMAN DE LA ROSE >)

Commencé en 1225, cet étrange monument littéraire dont la

fortune paraît à beaucoup inexplicable, fut d'abord, sous la plume

de Guillaume de Lorris, un respectueux ballet autour du gracieux

objet auquel toutes adorations étaient dues. Le culte de la « dame »

donnait son sens à toute vie, il était l'origine de toute prouesse et

vertu, mais aussi la moindre faute contre la divinité causait une chute

sans rémission : l'amoureux, confit en dévotion, se déplaçait avec

terreur sur une redoutable carte du tendre entourée de précipices,

et, pour prix de ses soupirs languissants, se trouvait enfermé dans une

tour maléfique, lorsque Guillaume de Lorris mourut. Les femmes

étaient fort satisfaites d'avoir une description complète du grand tour

qu'il fallait faire subir à leurs adorateurs et les cours d'amour et autres

réunions de péronnelles attendaient la suite avec émotion. Elle ne

vint qu'un demi-siècle plus tard sous une forme vigoureuse qui soulignait le changement des temps. Jean de Meung, continuateur de

Guillaume de Lorris, délivre le héros qui devient un autre homme.

On prend le titre à la lettre : le « roman de la rose » est une conquête,

Licence eden-75-2e0e25cc0122462e-b17ebcace77e4145 accordée le 11

septembre 2021 à E16-00947387-Bouktit-Yanis

66 Histoire des Femmes

non plus l'adoration tremblante de quelque déesse inaccessible, mais

l'investissement énergique de la citadelle où « messire pucelage "

soutient un siège inégal, dans lequel il a contre lui la nature, la tendresse, le désir, et lui-même aussi, capitaine peu résolu. Et le triomphe

final n'est pas Je triomphe de la femme qui soumet tout à ses lois,

mais celui de l'amour dont la nature a voulu faire le maître des créatures et le procureur par lequel elle assure la poursuite de son aveugle

continuation.

Cette conclusion selon Lucrèce ne fut pas du goût de tout le monde.

Des femmes protestèrent contre ce dénouement de mousquetaire.

Des hommes assurèrent avec plus d'éloquence que de conviction qu'ils

étaient de leur avis. Il y eut une belle querelle mondaine et littéraire

dans laquelle on produisit beaucoup d'arguments, mais l'ampleur

du succès montrait que quelque chose était changé. Le régime de

l'adoration chevaleresque n'était plus le seul pavillon monté au mât.

On pouvait, sans être une brute, aimer d'une façon un peu moins

éthérée qu'il n'était écrit dans le code du « service d'amour >>.

Les apparences n'en furent pas moins gardées fort longtemps.

L'amour courtois restait une sorte de doctrine officielle inséparable

de l'esprit chevaleresque et le culte de la femme était respectueusement traité par les autorités. Jacques de Lalaing, qui fut pour le

xv• siècle cc chevalier-modèle que Bayard devait être au siècle suivant, recevait de son père cette maxime, digne du règne pourtant

lointain d'Aliénor d'Aquitaine : «Peu de nobles hommes sont parvenus

à la haute vertu de prouesse et de bonne renommée s'ils n'ont dame

ou demoiselle de qui ils sont amoureux. >> Le maréchal de Boucicaut,

qui fut le Buckingham ou le Lauzun de ce temps, mettait les mêmes

préceptes en pratique. Il n'était pas moins célèbre par son ingénieuse

galanterie et son respect des femmes que par ses faits d'armes militaires. Et, deux cents ans avant que Louis XIV ne se découvrît

au passage des chambrières sur les degrés de Versailles, c'est lui qui,

gouverneur de Gênes, s'inclinait dans la rue avec une belle révérence

devant deux femmes inconnues, répondant à une objection qu'on lui

faisait : «J'aime trop mieux faire révérence à deux filles communes

qu'avoir failli à une femme de bien. >> Le seigneur de Bueil, assiégeant

Bayeux, alors aux Anglais, et voyant sortir de la ville le triste troupeau des réfugiés, est « gracieux aux dames >>, offre les voitures et les

chevaux de son armée « pour l'honneur de gentillesse >> et les fait

toutes transporter « par courtoisie >> aux villes où elles voulaient

aller.

Pour se distraire de la peste, on ressuscitait même 1es cours d'amour.

Le célèbre Décaméron de Boccace a pour origine une cour d'amour

tenue à la campagne par quelques princes et grandes dames qui

avaient fui l'épidémie de Florence. A Paris, on combattit la peste

Du Q.uattrocento à la Renaissance

en 1401 par le même remède. Mais cette cour d'amour ne comprenait

que des hommes, grands seigneurs et écrivains, et elle Çtait une curieuse

préfiguration de l'Académie Française : on y lisait des vers, on y

distribuait des prix littéraires, mais au lieu de dictionnaire on y

travaillait sur des cas de casuistique amoureuse. La doctrine officielle

était scrupuleusement respectée en cette institution patronnée par les

princes. Quiconque aurait écrit ou parlé " au déshonneur, reproche

ou blâme du sexe féminin » était frappé de sanctions redoutables,

exclu du club, chassé des "gracieuses assemblées de dames et demoiselles », ses armes étaient effacées sur les murs de la salle des séances

et il était déclaré" homme infâme ».Jean de Meung était décidément

hérétique : il n'avait aucune chance d'avoir un fauteuil dans cette

« illustre assemblée ». Le culte officiel était également célébré en province. Il y eut des "puys d'amour » dans diverses villes et on n'y dit

pas moins de sottises qu'à Paris, bien qu'on n'eût pas l'excuse de la

peste.

En apparence, l'amour courtois triomphait donc en plein xv• siècle,

les « dames » étaient toujours les "institutrices » des hommes, les inspi·

ratrices de toute prouesse, l'auditoire et juge de toute réputation et leur

pouvoir n'était ni moins grand ni moins respecté qu'autrefois. Mais,

sous ces apparences brillantes, il était arrivé à l'amour courtois ce qui

arrive à beaucoup de religions officielles, on tombait dans la routine.

La chevalerie n'était plus qu'un club quand elle n'était pas une sorte

d'industrie. Elle avait été incapable de se renouveler, de rester une

institution vivante, attentive et accordée à son temps : et les batailles

de la guerre de Cent Ans la réveillaient brutalement de son sommeil et

de ses convictions complaisantes. Les femmes n'étaient pas moins

endormies dans leur triomphe, confiantes dans les belles disputes

amoureuses où l'on décrivait l'étendue de leurs droits, dégustant

mignotement les sucreries des cours d'amour et ronronnant sur les

belles aventures qu'on leur contait et qui répétaient sans lassitude les

actions héroïques enh·eprises par amour : leurs grands-mères avaient

eu Perceval et la cour du roi Arthur, Le Chevalier au lion de Chrestien de

Troyes : elles, avaient le Méliador de Froissart et encore Perciforest

et surtout cet illustre Amadis de Gaule, nourriture de Don Quichotte,

lesquels les empêchaient de voir qu'en réalité c'était Jean de Meung

qui avait remporté la victoire.

TOURNOIS ET VŒUX

Car lorsque la vie s'inspire de ces thèmes ou aventures héroïques,

le résultat est étrangement factice, on aboutit à une sorte de sucrerie

gigantesque, à une énorme pièce montée, qui est à l'esprit de che-

68 Histoire des Femmes

valerie ce que la sculpture religieuse de Saint-Sulpice sera plus tard

à la religion. Les tournois sont de plus en plus somptueux : mais ils

ne sont plus que des fêtes mondaines, exhibitions de prestige dans

lesquelles les provinces et les villes rivalisent comme si l'on offrait

tous les six mois des jeux olympiques. Le mythe du héros inconnu,

du « chevalier au lion » de Chrestien de Troyes, qui deviendra au

XIX0 siècle le « chevalier noir» d'lvanhoe, existe toujours, mais le héros

inconnu, le beau chevalier, est devenu un professionnel qui s'assure

des revenus en désarçonnant des provinciaux naïfs desquels il tire

de substantielles rançons. Les « dames " sont toujours à l'honneur,

elles sont même plus que jamais à l'honneur, mais ce culte dégénère

en une sorte de parade étrange qui tient de l'idolâtrie et du musichall : la « dame » est représentée par une statue grandeur nature

qu'on abrite plusieurs semaines sous une tente de drap d'or, les challengers viennent frapper de leur lance l'écu des chevaliers qui la

gardent et s'inscrivent ainsi sur la liste des partants. Les grands " pas

d'annes >> s'inspirent de quelque roman illustre ou d'une aventure

imaginaire qui sert de thème à l'invitation : des licornes ou des dragons

escortent la belle dans ce lever de rideau.

L'engagement que la chevalerie veut qu'on prenne pour elle, a

donné la coutume étrange et barbare des vœux, qui fait penser à des

superstitions de tribus nègres : on porte des fers au pied pendant

deux ans, un emplâtre sur l'œil, on sacrifie ses cheveux ou sa barbe,

on fait serment de ne pas manger de viande ou de ne pas boire de vin,

ou de ne pas coucher dans un lit avant d'avoir accompli quelque

action d'éclat qu'on s'est promise. Les galois et les galoises que décrit

le chevalier de La Tour Landry s'obligeaient à se couvrir de pelisses

en été et ne portaient qu' une chemise en hiver. C'est la « dame »

qui est garante du vœu, et souvent c'est elle qui l'impose. Les vœux

étaient souvent collectifs. Le rite exigeait qu'on jurât sur quelque

volaille, faisan, héron, par exemple, et ce serment était prononcé au

cours de fêtes extravagantes dont les inventions n'eussent pas déplu

à Lucullus et aux contemporains de Tibère. On reconstituait des

décors pour mieux entrer armé de pied en cap dans le roman dont on

s'inspirait : des animaux empaillés, des oiseaux vivants qui s'envolaient de la gueule d'un dragon mécanique, des sangliers qui jouaient

de la trompette, des cygnes qui ressemblaient à ceux de l'Opéra, des

empereurs de carton composaient une figuration féerique et polychrome à laquelle il ne manquait qu'un défilé de majorettes. La cour

de Bourgogne au xrv• et au xv• siècle vécut ainsi dans un décor de

chevaux de bois que nous ne pouvons plus reconstituer aujourd'hui

que par d'étonnants livres de comptes, mais dont la statuaire bourguignonne porte encore des traces. Le calvaire de Champmol dans

tout l'éclat de sa polychromie était un véritable " tableau vivant »,

1

Du Q.uattrocenlo à la Renaissance 6g

le Saint-Joseph de Claus Slüter, scrupuleusement semblable à un artisan, portait des bésicles de fer. Le moyen âge finissait dans le cartonpâte. C'est un énorme manège dont la Bourgogne conduit l'orgue

mécanique, tout ruisselant d'ornements dorés, de pendeloques et de

petits jacquemarts qui battent la mesure sur le buffet. Et l'amour

courtois, lui aussi, n'est plus qu'une représentation. On joue à l'amour

comme on joue à la chevalerie dans une machinerie de stuc.

(( PETIT ]EHAN DE SAINTRÉ ))

Il y avait pire que ces cartonnages. On ne va pas tarder à accuser

l'amour chevaleresque d'être non seulement un jeu décevant, mais

une véritable escroquerie morale. Nos chevaliers errants ne sont pas

tous des Don Quichotte. L'amour courtois a fini par produire des professionnels de la séduction comme les tournois ont abou ti à un pT!ifessionnalisme fructueux du champ clos. C'est ce qu'avoue finalement

avec peu de détours un roman ironique assurément moins célèbre

que le Roman de la Rose, beaucoup moins cité aussi que le Don Q.uicholle, mais presque aussi précieux pour l'histoire des mœurs que

l'œuvre de Cervantès, le Pelil Jehan de Sainlré d'Antoine de la Salle.

Petit Jehan a filé le parfait amour avec la dame des Belles Cousines.

Il a soupiré, loyalement servi, il s'est senti animé des plus nobles ambitions, bref, on lui fait faire le grand tour. Il le fait si bien que sa dame

l'adoube, lui offre une belle écharpe et l'envoie à travers le monde

conquérir les manières parfaites et la glorieuse réputation qui le

rendront digne de baiser sa pantoufle. Quand il revient, il trouve la

dame des Belles Cousines fort bien avec un gros abbé. La conclusion

est amère pour la chevalerie, et c'est l'abbé lui-même qui se charge

du béjaune. « Ils sont plusieurs, chevaliers et écuyers, en la cour du

roi et de la reine, qui disent être des dames si loyaux amoureux, et

pour acquérir vos grâces s'ils ne les ont, pleurent devant vous, soupirent et gémissent et font tellement les douloureux que par force de

pitié, entre vous, pauvres dames qui avez le cœur tendre et piteux,

font que vous soyez déçues, trompées, et tombées en leurs désirs et en

leurs lacs, et puis s'en vont de l'une à l'autre et prennent une emprise

d'une jarretière, d'un bracelet, d'un rondelle, ou d'un navet, que

sais-j e, madame, et puis vous disent un tout seul à dix ou douze :

Madame, Je porle enseigne pour l'amour de vous. Quant à ces voyages qu'ils

font de cour en cour, le désir de faire prouesse n'en est que la moindre

cause ... S'il fait froid, ils vont en ces poêles d'Allemagne, se régalent

avec des fillettes tout l'hiver, et, s'il fait chaud, ils s'en vont en ces

délicieux royaumes de Sicile et d'Aragon, à ces bons vins et viandes,

à ces fontaines ct bons fruits, ... puis ont un vieux ménestrel ou tram-

70 Histoire des Femmes

pette qui crie à la cour : Monseigneur a gagné comme vaillant le prix des

armes. Et, pauvres dames, n'y êtes vous pas abusées?, Petitjehan ne

laisse pas passer cette description outrageante. Il défie Damp Abbé,

lequel, en rustre, n'accepte qu'une lutte à mains plates d'où la chevalerie se tire en piteux état. Ce scepticisme est propre à inspirer quelque prudence. L'idéalisation médiévale de la femme n'a pas été aussi

totale qu'on le prétend. Les livres ne sont pas seuls à nous instruire.

Un fait divers aussi éclatant que l'affaire de la Tour de Nesles en

1314, qui amena l'arrestation de trois princesses de la maison royale

nous enseigne assez qu'il y avait, de par Je monde des dames, des

Belles Cousines qui n'étaient cruelles ni avec l'un ni avec l'autre.

Il y a deux cents ans entre Petit Jehan de Saintré, roman du milieu

du xv• siècle et le Roman de la Rose : c'est beaucoup. Mais il n'y a que

cent ans entre Petit Jehan de Saintré et l'Amadis portugais de Vasco de

Lobeira qui est du XIV0 siècle, et moins de cinquante ans si l'on prend

pour référence les nombreuses adaptations qui ont popularisé en

France le fameux chef-d'œuvre des romans de chevalerie. A la fin du

moyen âge, les itinéraires de l'amour courtois s'imposent encore

obstinément au moins comme thème littéraire, ils guident encore

la pensée des femmes fort attachées en tout temps au système de

l'adoration respectueuse, et même les hommes ne peuvent s'empêcher

d'y voir un idéal, encombrant certes, mais devant lequel ils hochent

la tête avec componction. Même si nous n'avions pas le témoignage

de Cervantès, il est curieux de voir combien de gentilshommes

contemporains de Montaigne ou de Henri IV, bottés, rougeauds, ne

connaissant rien que la chasse, se font encore lire les Amadis : c'est

stupéfiant, c'est leur seule lecture. L'amour, l'aventure, et cette part

de nous-mêmes merveilleuse dont nous savons qu'elle ne se réalisera

jamais, tout ce que nous apportent la littérature et le cinéma, c'est

l'Amadis et les circuits de l'amour courtois qui le leur ont fourni.

La « carte du Tendre,, l'Astrée, la« galanterie, du temps de Louis XIV

ne sont que des surgeons de la même pensée : c'est une interprétation

<< classique >> de l'amour courtois, c'est-à-dire une mise à Jour adaptée à

un temps où le décor de l'amour courtois n'existe plus.

BoccACE

Il y avait une autre manière de concevoir l'amour, qui faisait moins

de place aux prouesses et aux dévouements chevaleresques. C'est

celle que nous font connaître les contes de Boccace, au milieu du

XIve siècle, tout de suite après les fabliaux. Savant humaniste, ami de

Pétrarque, amant d'une princesse, auteur de pastorales et de romans

de chevalerie, Boccace eût été indigné qu'on pût comparer son Déca-

Du Quattrocento à la Renaissance 7'

méron, tapisserie pour grandes dames, aux détestables fabliaux. Il

adorait les femmes, il écrit pour elles, il ne pense qu'à leur plaire. Ses

contes ne sont pas non plus des faits divers du xiV• siècle, ni un miroir

toujours fidèle des mœurs de son temps, mais un assemblage presque

aussi disparate que celui des Mille et une nuits que le dispositif du

Décaméron évoque pour le lecteur. Les femmes ont souvent le beau rôle

dans ses contes, il y en a de nobles, d'héroïques, de tendres, d'ingénues et ce ne sont presque jamais elles qui ont tort, mais la fatalité,

les passions des hommes. Avec tout cela, il est clair pourtant qu'elles

sont vives et promptes et qu'elles sont bien éloignées de faire faire le

grand tour à celui qu'elles ont choisi. Avec toute son admiration pour

les femmes (il fut le premier à écrire en latin des Vies des femmes illustres

imitées de Plutarque) Boccace ne pense pas autrement sur elles que

J ean de Meung. Il croit manifestement, lui aussi, que la nature, la

jeunesse, le plaisir, portent les femmes à l'amour, que le précieux

objet que le Roman de la Rose enfermait dans une tour peu accessible

est en effet d'une prise relativement facile et que les femmes insistent

peu sur les épreuves et les marques extrêmes de vénération qui n'ont

pour résultat que de faire soupirer les plus vigoureuses d'entre elles.

Cette conception de l'amour est d'un physiologiste auquel les simagrées n'en imposent pas. Mais c'était Boccace : il était cultivé et il

aimait les femmes, et, même dans ses contes les plus hardis, on sent

chez lui un mélange d'indulgence et d'affectueuse compréhension. Il

pensait comme Jean de Meung bien sûr : mais cela n'empêche pas

la gentillesse et la douce courtoisie. Or, ce mélange de bonne grâce,

de sympathie pour les femmes mais aussi de naturalisme, c'est justement tout l'esprit du Quattrocento. Moins brutalement que J ean de

Meung, Boccace n'en montre pas moins aux femmes les limites de leur

pouvoir. Il les invite doucement à déposer avec lui l'hypocrisie

de la parfaite pureté et le formalisme de l'adoration inconditionnelle, moyennant quoi tout le monde sera raisonnablement

heureux.

Dans le même temps, l'inspiration des fabliaux demeure une tradition littéraire vivace. Les misogynes ne désarment pas et même ils

compilent plus joyeusement que jamais leur acte d'accusation. Il en

appert que l'adoration est une sottise, la courtoisie un métier de dupe,

à moins qu'on ne l'utilise comme stratagème, et que la femme non

seulement ne mérite pas qu'on la respecte, mais qu'elle ne vaut même

pas qu'on l'estime et qu'on lui fasse confiance. C'est un animal rétif

et sournois, dont il faut s'approcher aussi peu que possible et en tout

cas qu'il est indispensable de museler, enfermer et conduire à rênes

fort courtes. C'est l'esprit des Cent nouvelles nouvelles, des Qjlin<;e ]oyes

de mariage et de toute une littérature qui fleurit au xv• siècle et dont les

malheurs des maris et la perfidie des femmes sont le thème inépuisable.

72 Iiistoire des Femmes

Comme les fabliaux, ce secteur littéraire éclaire un compartiment de

la vie bourgeoise qui comprend des marchands, des artisans, des procureurs et il nous pennet d'entrevoir une autre<< classe>> de femmes que

celles qui relèvent de la littérature courtoise. Celles-ci font-elles l'amour

avec d'autres manières et surtout d'autres idées que les princesses et

« gentilfames " dont l'histoire nans encombre? C'est bien ce que

semble dire Brantôme cent ans plns tard quand il prend soin d'affirmer

que les femmes dont il parle sont exclusivement des femmes de la cour

et de l'aristocratie. On a beaucoup de raisons de croire, comme il le

laisse entendre, qu'une bonne partie de la population féminine

ignorait résolument les beautés de l'amour courtois.

VIE ET TRAVAIL DES FEMMES

Les documents grâce auxquels nous pouvons avoir quelque idée de

la vie des femmes dans les différentes classes sociales sont moins rares

au xrve et au xve siècle qu'aux siècles précédents.

La première constatation que nous ayons à faire, c'est que dans le

peuple et dans la petite bourgeoisie (si l'on peut employer cette expression au xiv• et au xv• siècle) le travail des femmes est aussi général

qu'il l'est aujourd'hui parmi nous. Ce sont les conditions du travail

féminin qui sont généralement très différentes.

PROFESSIONS FÉMININES

Dès le xm• siècle, on voit beaucoup de femmes travailler chez elles

pour des artisans, ou même fournir la main-d'œuvre de certaines professions dans lesquelles elles sont spécialisées, le tissage, la boulangerie,

la préparation de la bière, le blanchissage étant les spécialités dans

lesquelles on les emploie le plus volontiers. Beaucoup de femmes sont

également recueillies par leur famille quand elles restent seules : une

veuve, une orpheline sont souvent hébergées dans ces conditions et

recherchent de petits travaux à domicile. Dans les spécialités qui les

concernaient, les femmes ne furent pas seulement salariées, mais au

XIVe siècle, on les rencontre souvent comme chefs d'atelier dans des

métiers groupés en corporation. Elles ont alors les mêmes droits que

les hommes *.Dans quelques villes la situation des femmes est encore

* A Francfort en 1377, leur travail est réglé par une convention collective et

surveillé par deux échevms. Dans les villes de Silésie, les artisans du textile forment

une corporation dans laquelle hommes et femmes sont admis à égalité.

Du Quattrocento à la Renaissance 73

plus favorable. A Cologne, la corporation de la filature est une corporation féminine, elle est réglée par des statuts qui donnent aux ouvrières les mêmes droits qu'aux compagnons des autres métiers *.

Dans le tissage, des règlements complexes fixent les conditions de

leur participation : la corporation est mixte, les femmes sont inscrites

sur les rôles comme les hommes, ont les mêmes obligations et paient

les mêmes cotisations **. Dans les villes hanséatiques, un commerce

aussi important que la fabrication et l'entretien des voiles pour les

navires est à peu près entièrement entre les mains des femmes. On

les retrouve encore dans la corderie, la passementerie, les futaines.

La fabrication des vêtements, en revanche, affaire fructueuse au

xrve siècle, est monopolisée par les gros marchands. Les femmes

n'y participent qu'en exécutantes ***.

Toutefois, les dirigeants des corporations sont volontiers inquiSIteurs et tâ tillons. Ils se méfient du " travail noir >> de l'épouse. La femme

est toujours soupçonnée de prendre frauduleusement la place d 'un

compagnon. Cette suspicion est si vive qu'on lui interdit parfois de

paraître au magasin. Dans la draperie et aussi dans la poissonnerie,

la boucherie, la femme du commerçant n'a pas le droit de servir les

clients, ni d 'aider son mari de quelque manière : on ne la tolère que

si le mari est malade ou absent. Les veuves, les orpheJjnes, les filles de

la maison sont un cauchemar pour les autorités professionnelles qw

les pourchassent avec autant de vigilance que d 'inefficacité, le gagnepetit étant toujours au regard de tout contrôleur un être redoutable

qui prend plus de formes que Protée. Il y a aussi pour les femmes des

métiers marginaux et toujours un peu suspects, des barbières, des

serveuses, des musiciennes de cabaret, des fill es de bain, invention pittoresque du moyen âge dont l'usage s'est malheureusement perdu :

l'empereur Wenceslas, de la maison de Luxembourg, un peu fou et

qui laissa un triste souvenir en Bohème, s'était épris de l'une d 'elles

qui, sous prétexte de nettoyage, l'aida, dit-on, à s'enfuir entièrement

nu d 'une citadelle où son bon peuple l' avait prudemment enfermé.

La bonne princesse Anna de Saxe avait fondé, en revanche, une école

de sages-femmes qu'on imita en plusieurs couvents du xvie siècle,

et, d'autre part, une liste établie à Francfort entre 1350 et 1460 signale

encore une institutrice publique et quinze femmes-médecins dont

* De même, à Munich au xrve siècle, un édit municipal est adressé au."< maîtres

ct maîtresses d'entreprises. •• Il existe des documents qui montrent le fonctionnement de cette corporation à Hambourg en 1375, à Francfort en 1428, à Strasbourg en 1430. ••• En certains endroits elles dirigent des ateliers de fabrication qui travaillent

pour de gros clienlS. Elles sont encore employées dans la pelleterie, la boulangeri~,

la tannerie, elles font à domicile des chapelets. des !i?alons, brodent des armes, mrus

généralement avec des règlements sévères qui répnment toute tentative d'organisation ct d'extension.

74 Histoire des Femmes

trois étaient spécialisées dans l'ophtalmologie. Les archives de la ville

prouvent que les échevins furent si satisfaits des soins qu'ils avaient

reçus d'elles qu'ils leur décernèrent des récompenses officielles allant

jusqu'à l'allègement de leurs impôts. D'autres femmes, plus servilement, étaient associées par leurs maris aux travaux de forge et fabrique

d'armures et l'on en trouve même une, à Nuremberg, que son mari

couvreur employait comme c< petit compagnon)),

En Angleterre, les femmes ne furent pas moins favorisées qu'en Allemagne ou en France. Elles ne se contentèrent pas de ces gérances

artisanales qui sentent le subalterne. Elles furent des personnages,

elles dirigèrent et plusieurs d'entre elles comptèrent parmi les grands

managers de leur temps.

L'organisation des guildes dans l'Angleterre médiévale avait été

particulièrement favorable aux femmes. Les femmes qui étaient enregistrées dans une guilde étaient relevées de l'incapacité générale dont

le droit anglais frappait les femmes et elles pouvaient mener en leur

nom des transactions commerciales. Aux veuves, il était permis de

succéder à leurs maris dans tous les droits de la maîtrise si elles avaient

participé pendant sept ans à son activité artisanale. L'initiative des

femmes, et tout particulièrement celle des veuves fut donc beaucoup

plus grande en Angleterre que dans les autres pays où les femmes

devaient souvent se remarier pour continuer l'entreprise co~ugale.

En outre, l'industrie nationale de l'Angleterre, la source de toute sa

richesse, était l'industrie de la laine, activité traditionnellement féminine au moins pour le filage *.

Dès Je XIv• siècle, le travail des femmes était donc en Angleterre

un phénomène général et un facteur important de la vie économique.

Il fallait en moyenne six fileuses pour fournir la matière première nécessaire à un tisserand. La laine était filée à domicile dans les campagnes,

et, malgré la faiblesse des salaires, elle constituait partout un revenu

complémentaire indispensable. Le travail des femmes dans les campagnes au xrv• siècle avait donc déjà les caractères généraux que nous

décrirons plus tard, en étudiant des époques où les documents sont

plus nombreux.

Mais ce qui est propre au xiv" et au xv• siècle, c'est que les femmes

ne fournirent pas seulement la piétaille de l'industrie lainière, mais

qu'elles furent souvent des manufacturières et des femmes d'affaires.

Dans Je Yorkshire, centre de la production au XIV" et au xv• siècle, de

nombreuses entreprises sont dirigées par des femmes qui sont Je plus

souvent des veuves qui se sont trouvées à la tête d'une firme. Elles

s'en tiraient parfaitement bien ; la plus grosse firme textile du Yorkshire

* Les femmes n'avaient pas le droit d'exercer, toutefois, le métier de tisserand,

réservé aux bommes.

Du Quattrocento à la Renaissance 75

à cette époque est l'entreprise d'Emma Earle à Wakefield 1• Au xv• siècle, de nombreuses maîtrises artisanales de la laine sont entre les mains

des femmes, elles dirigent même à Southampton la guilde des emballeuses de la laine 2• Helen Manning dans le Devonshire emploie une

centaine d'ouvriers dans sa manufacture de vêtements. A Metz, au

xrv• siècle, une « banquière " prend la suite de la banque de son mari,

des femmes sont inscrites à Paris comme « changeuses » ou « changcresses "· Les femmes dominent également au xv• siècle la guilde des

« travailleuses de la soie " qui est autorisée à tisser le ruban et à fabriquer des parements, des dentelles et des aiguillettes. Elles ont en outre

le monopole de la vente 3•

Ce ne sont pas leurs seuls secteurs d'activité. Pratiquement au

xv• siècle, les femmes anglaises ont le monopole de la fabrication de

la bière et du pain qui, à cette époque, sont fabriqués à domicile. Des

femmes avaient pris l'habitude de brasser pour leurs voisins et avaient

constitué ainsi de petites entreprises. Elles ont également une situation

importante dans l'industrie du cuir. Elles sont admises aussi dans les

guildes des barbiers-chirurgiens de Londres ct d'York. Ce ne sont

là toutefois que des occupations faciles et traditionnelles. Il appartenait

aux femmes anglaises du xv• siècle de donner un bien meilleur exemple

d'énergie. Nous ne pouvons pas douter qu'elles n'aient été employées

dans les mines de charbon, dès le xrv• siècle. Et on les trouve encore

dans les mines de Winlaton au xvr• siècle et dans les mines de plomb

sous le règne du bon roi Édouard Il •.

CoMMUNAUTÉs, VEUVEs, BÉGUINAGEs

Les femmes ne pouvaient pas être toutes ophtalmologistes ou

barbières. On ne pouvait pas non plus les consacrer généralement à

l'extraction minière. Aussi les communautés religieuses s'étaient-elles

transformées de bonne heure en centres d'accueil. Elles recevaient

tout spécialement les filles ou les femmes de la noblesse qui se trouvaient seules et sans fortune. Beaucoup de communautés étaient devenues de véritables coopératives artisanales. Ces cloîtrées d'occasion

enseignaient volontiers, on leur confiait le chant ou la lecture qui constituaient l'essentiel de la formation scolaire*, d'autres montraient

la broderie - ou le tricot et la dentelle, deux inventions récentes que

l'Allemagne ne connut qu'à la lin du xvr• siècle- d'autres se consacraient aux métiers d'art et ouvraient dans les couvents des espèces

d'écoles techniques, d'autres copiaient des manuscrits : mais la plu-

• On rencontre au xVIe siècle quelques institutrices laïques. Elles étaient groupées

en une association corporative et enseignaient dans des écoles de filles privées

qu'on trouve dans les grandes villes. Il existait même quelques écoles mixtes.

Histoire des Femmes

part travaillaient à la fabrication d'objets d'art, d'articles religieux, de

produits de luxe destinés aux magasins que les communautés possédaient dans les villes ou aux marchands avec lesquels elles avaient des

contrats. Certaines communautés avaient obtenu une sorte de monopole pour la fabrication des chasubles, aubes, étoles, nappes d'autel

et signaient comme des ateliers d'art toute une production d'ornements d'église.

Dès que la vie municipale se fut un peu développée, de sages échevins inventèrent à l'usage des vieilles dames quelques-unes des savantes

formules de capitalisation dont nous croyons à tort avoir seuls le privilège. Des villes offrirent des rentes viagères dont le mécanisme était

analogue à celui de nos assurances sur la vie : ce sont ces rentes urbaines qui fournirent à François Jer Je modèle de ces fameuses « rentes

sur l'hôtel de ville », caisses d'épargne de nos ancêtres qui fonctionnaient encore à la veille de la Révolution. Les dominicains encourageaient des associations de retraite, dans lesquelles les femmes entraient

avec leur fortune, menaient une vie inspirée des règles conventuelles,

mais sans prononcer de vœux, et d'où elles pouvaient sortir avec leur

part pour se marier après avoir dédommagé la communauté. La première de ces associations fut fondée par le P. Friedrich von Erstein à

Strasbourg en 1267. Il en existait plusieurs au xm• siècle et elles avaient

leurs statuts, leurs administrateurs, leurs règles de gestion :elles étaient

reconnues par les municipalités qui leur accordaient les mêmes privilèges qu'aux guildes. Plusieurs de ces communautés sont connues dans

l'histoire de la vie religieuse en Allemagne parce qu'elles sc consacrèrent à copier et à diffuser les œuvres de Maître Eckhart ct de Johann

Tauler. Mais la plupart d'entre elles oublièrent au xv• siècle leur vocation originelle et devinrent des clubs mondains dont l'austérité n'était

pas la préoccupation principale. Il y eut encore d'autres formules de

vic en commun. Les vieilles dames ayant souvent des tendances opiniâtrement individualistes, il arrivait qu'elles préférassent s'associer

à quatre ou cinq en mettant leurs ressources en commun : ces popotes

de vieilles dames nous sont connues par les registres paroissiaux de

Francfort qui les recensaient.

Malgré ces dispositions, la vertu des veuves se trouvait encore

exposée. L'Église, qui se souvenait de ses traditions des premiers temps,

encouragea pour elles la fondation de béguinages. C'étaient des enclos

dans lesquels vivaient ensemble les béguines ou bécardes qui acceptaient le contrôle des Ordres mendiants : elles s'engageaient à quelques obligations religieuses, portaient un vêtement fixé par la règle,

mais restaient des laïques en marge de l'Ordre comme Je sont les Tertiaires à l'égard des Dominicains et des Franciscains. Ces béguinages

étaient institués par testament à l'intention des veuves ct filles sans

fortune. Les béguines vivaient dans de petites maisons individuelles

Dt1 Qjwtlrocento à la Renaissance 77

construites dans un enclos : elles pouvaient sortir pendant les heures

où la règle permettait l'ouverture des portes. Les béguinages furent

nombreux dans les villes d'Allemagne, en Alsace, en Flandre : il y

en avait 57 à Francfort, 6o à Strasbourg, 30 à Bâle, mais parfois ces

communautés ne recevaient pas plus de 10 à 20 pensionnaires. Le

béguinage de Bruges qu'on peut encore voir de nos jours était d'une

étendue exceptionnelle. Les béguinages étaient protégés par les communes et par les princes ct on leur concédait souvent des monopoles :

celui du blanchissage, de la veillée des morts, du soin des malades.

Ils avaient aussi des contrats de fabrication comme les couvents pour

la broderie, la passementerie, les ornements d'Église. On pouvait en

sortir pour se marier.

La plupart des béguinages furent fondés en xm• siècle et leur nombre

se développa vite. Le synode de Fritzlar en 1244 se préoccupa d'unifier

les règles des béguinages et décida en particulier qu'on n'y pourrait

pas recevoir de veuves de moins de quarante ans. C'était une mesure

sage, mais sévèrement discriminatoire, les jeunes veuves n'étant pas

moins sollicitées que les autres par les périls du siècle. On suivit peu

l'avis des évêques. L'âge moyen des béguines baissa dangereusement.

Il faut avouer que leur tenue morale s'en ressentit. Au xv• siècle l'uniforme des béguines n'inspirait pas toujours le respect.

En revanche, l'Église avait parfois ses héroïnes. Catherine de Sienne

fut aussi célèbre en Italie que Robert d'Arbrissel l'avait été en France

cent ans plus tôt. Elle ne se bornait pas à lutter pour le triomphe de la

chasteté. Elle mena un combat aussi intrépide que vain contre la

corruption du clergé, l'égoïsme des princes ct dignitaires de l'Église

et pour l'unité du monde chrétien. Les milliers de lettres qu'elle écrivit

pour consoler ou pour diriger, la ferveur de sa charité, son autorité

de « docteur » prouvent abondamment que les femmes de caractère

pouvaient conquérir une place éminente dans la société du XIve siècle

où l'on croit si volontiers qu'elles étaient des étrangères et des mineures

impuissantes. Elle mourut à trente-trois ans, laissant un immense

souvenir, après avoir décidé le Pape Grégoire XI à quitter Avignon

pour revenir à Rome. Elle avait une belle maxime de soldat qui

devrait être celle de tous les chrétiens : «Nous sommes placés dans cette

vie comme sur un champ de bataille et nous devons combattre virilement : nous ne devons pas esquiver les coups ni tourner la tête en

arrière, nous devons regarder notre capitaine, le Christ crucifié. »

CAMPAGNES ET FAUBOURGS

La population urbaine ne représente au xive et au xv• siècle qu'une

petite partie de la population, probablement pas plus de douze à

Histoire des Femmes

quinze pour cent de la population totale. Or, dans les campagnes, les

habitudes de la vie paysanne, quand on réussit à les entrevoir, ne sont

pas pleinement rassurantes.

Certains romans de chevalerie nous apprennent que les paysans

de la bonne Allemagne se livraient à des plaisanteries d'une joyeuse

obscénité. Les mariages étaient parfois l'occasion de beuveries pittoresques et de rixes. Des filles de la campagne se déguisaient en garçon

pour courir au bois pendant la nuit et y rencontrer des amoureux.

Au Wurtemberg, il y avait au printemps des fêtes des femmes qui

étaient de véritables bacchanales dont les hommes étaient exclus.

Les graveurs sur bois allemands du XIV6 siècle nous montrent de vigoureuses matrones qui boivent, s'empiffrent et se laissent fortement

lutiner. Les danses à la campagne avaient pris au XIV6 siècle un caractère qui peinait les esprits sérieux. La jeunesse des villages semblait

prise de folie. Elle tenait ses réunions dans une prairie et se livrait là

à des improvisations assourdissantes accompagnées de bonds frénétiques et d'entrechats vigoureux qu'on taxait d'immoralité. Des

orchestres nouveaux avec des instruments empruntés aux Sarrasins

avaient fait leur apparition : le tambour, le tambourin, les fifres, les

cornemuses auxquels s'ajouta bientôt le redoutable violon, firent aux

contemporains de Philippe le Belle même effet que la découverte du

jazz. Les garçons en profitaient pour rouler les filles dans l'herbe et

les filles se défendaient par de formidables horions. Le tout était accompagné de plaisanteries salées ou de farces répugnantes. L'Église dut

intervenir en maintes circonstances et dans beaucoup de paroisses les

curés proscrivaient - pas toujours avec succès - ces danses un peu

trop païennes.

On n'était pas débarrassé de tout souci avec la fin des beaux jours.

En hiver, les garçons et les filles se réunissaient dans des veillées où

les filles faisaient semblant de filer. La quenouille était le prétexte

d'innombrables équivoques et l'obscurité facilitait les entreprises. Les

curés durent finalement se montrer aussi sévères à l'égard des veillées

qu'envers les danses de l'été. Ils ne remportèrent pas non plus de ce

côté-là un succès complet, si l'on en juge tout au moins par les veillées

suisses dont Stendhal évoquait le souvenir quatre cents ans plus tard.

En vérité, nous nous représentons encore mal la vie populaire

pendant cette période et le puzzle que les historiens reconstituent peu

à peu fait apparaître parfois des portions bien singulières. Par exemple, l'esclavage domestique existe encore dans certains pays, notamment l'Italie, à la fin du xv• siècle. Les esclaves étaient des Circassiennes ou des Géorgiennes que des trafiquants vendaient dans les

ports italiens. On les achetait de vingt-cinq à cinquante florins. Elles

vivaient fort tranquillement dans les familles, ornaient à l'occasion le

lit du maître de maison et lui faisaient des bâtards. Les servantes

Du Quattrocento à la Renaissance 79

entraient en général pour toute leur vie dans la famille qu'elles servaient. On les mariait, on leur assurait une vieillesse paisible, on leur

laissait une rente après la mort des maîtres : elles étaient traitées avec

une affection qui a malheureusement disparu et comme si elles avaient

été adoptées par la famille. Cela n'empêchait pas de les battre, de se

plaindre de leur sottise qui était grande. Ces liens aboutissaient souvent, comme l'esclavage dans l'antiquité, à d'admirables dévouements

dont la Chine et l'Orient fournissent d'autres exemples. La situation de

domestique était au xv• siècle une situation privilégiée et enviée. Elle

était très supérieure en tout cas à la condition des paysannes sur

laquelle nous savons peu de choses et qui semble avoir été assez misérable dans certains pays. Les écrivains en parlent peu. Les « vilains ,

sont chez eux des « bêtes puantes et sournoises ,, et ils ne mentionnent

guère leurs filles et leurs femmes que pour les aventures faciles qu'on

peut avoir avec elles. Elles ont de nombreux enfants dont un grand

nombre meurt en bas âge, en quoi elles ne sont pas très différentes,

quoi qu'on ait dit, des femmes de la bourgeoisie qui ne s'étonnaient

pas d'avoir à mener à bien dix ou douze grossesses pour donner à leur

mari une famille normale.

La brutalité des mœurs populaires était encore aggravée par le

désespoir soudain que causaient la peste, la guerre, les famines, les

brigandages qui ruinaient un canton et laissaient les femmes et les filles

sans fortune et sans protection. Les couvents ne les recueillaient pas

toutes. Ces catastrophes faisaient lever dans les âmes de grands fantômes inconnus. Des villages entiers se transformaient en cortège de pénitents et se flagellaient pour détourner la colère du ciel. D'autres partaient, hommes et femmes mêlés et erraient de ville en ville, mendiants

faméliques et redoutables dont les cités ne savaient comment se débarrasser. Et, à d'autres moments, le brusque écroulement de l'empire

de la mort amenait de violentes crises de joie, de folles saturnales sur

lesquelles passait le vent chaud des après-guerre. Tantôt les municipalités devaient faire des lois pour empêcher les gens de se précipiter

dans les cloîtres, tantôt elles ne savaient plus comment contenir le

vent de folie qui précipitait les filles dans les prés.

A la fin du xv• siècle, il y eut un de ces répits que laisse parfois l'histoire.

De la Touraine au Mecklembourg, la vie et la gaieté poussèrent avec

une sorte d'exubérance, comme si les guerres et les catastrophes étaient

un terreau sur lequclles peuples croissent plus dru. Un heureux équilibre s'était établi peut-être à ce moment entre la production de

l'Europe ct sa population. En tout cas, d'un bout de l'Europe à l'autre,

on se mit à danser autour du mai. Les paysans sont riches, on sc moque

d'eux parce qu'ils s'habillent comme des bourgeois et des seigneurs.

Leurs filles ont des robes à traîne comme les dames et imitent les danses

de cour pour la grande joie des graveurs allemands qui nous ont laissé

8o Histoire des Femmes

une guirlande charmante des réjouissances de Franconie. Les salaires

étaient élevés. A Aix-la-Chapelle, un journalier agricole, nourri,

gagnait en outre en huit jours la valeur d'un porc, à Augsbourg, le

salaire quotidien équivalait à six livres de viande, à Bayreuth il était

de 18 pfennigs et la livre de rosbif coûtait 2 pfennigs. Les domestiques n'étaient pas moins bien traités. A Dresde, une cuisinière logée

et nourrie, recevait en gages sept florins et demi (la valeur de deux

bœufs gras), à Mosbach, une fille de basse-cour gagnait plus de 13 florins 5 • Les paysans mangeaient de la viande à tous leurs repas et de

nombreux témoignages allemands signalent leur robuste appétit

auquel ils donnent cavalièrement le nom de goinfrerie. Aussi, d'après

les comptes de Kloden, voit-on qu'à Francfort-sur-l'Oder, on mangeait

douze fois plus de bœuf qu'en 1802 6• Les paysans buvaient aussi

beaucoup de vin qui était même compris dans la nourriture assurée

aux servantes. On faisait des noces exubérantes et Wimpheling assure

qu'en Alsace certaines noces de village coûtaient le prix d'une maison

et d'un champ 7 • Les filles se mariaient plus tard que dans la bourgeoisie et la noblesse des villes, en général autour de leur vingtième

année *.

RIBAUDES ET CHAMBRIÈRES

Au dernier degré de l'échelle sociale, les ribaudes et chambrières

sont menées d'une poigne rude. Il est vrai qu'elles sont nombreuses :

la prostitution et le maquerellage connaissent en France une phase de

prospérité qui n'est dépassée qu'en Italie, mais dans un tout autre

style. La France produit des articles de série. On parque les professionnelles dans des quartiers spéciaux dont elles ne doivent pas franchir

les limites. On prend contre elles des édits somptuaires pour leur interdire les robes trop coûteuses : elles les tournent, du reste, en devenant

des femmes mariées qui embarrassent fort le prévôt. On les mène au

pilori quand elles enfreignent les règlements. L'entôlage, le vol grave,

sont purus de mort et les femmes, ne pouvant être pendues, sont enterrées vivantes. Ces risques professionnels ne découragaient personne.

Les chambrières, petites bonnes à tout faire qu'on recrutait au bureau

de placement de la rue Chanoinesse, donnaient rendez-vous dans les

caves aux étudiants, aux apprentis et à des comparses moins inno~

cents : on mangeait des tartes au fromage et on buvait du clairet pendant que les maîtres dormaient au-dessus. Les registres du Châtelet

* Cette prospérité n'était pas particulière à l'Allemagne. Sismondi donne des

indications analogues sur l'Italie, nous avons des recoupements pour la Bourgogne et d'autres témoignages pour 1' Angleterre a. Karl Marx avait été si intéressé par

ces chiffres qu'il les mentionne dans un chapitre du Capital 9 .

Du Q_uattrocenlo à la Renaissance

nous apprennent aussi qu'on faisait de petits cadeaux aux amis sur ce

qui traînait dans la maison : les gens du roi confondaient facilement

les chambrières trop faciles et les " filles amoureuses " qu'ils avaient

charge de surveiller 10• Les mêmes registres ne sont pas moins édifiants

du côté des plaignants. On y apprend que les clercs débauchés, les

moines paillards et les quadragénaires trousseurs ne sont pas une invention des écrivains satiriques : ils forment le fond d'une clientèle abondante dont les mésaventures n'éteignaient pas l'ardeur.

Si l'on s'en tient aux apparences, on semblait vivre dans un temps

de mascarade et de folie. " La triple folie du plaisir, du luxe et de

l'amour semblait emporter tout comme dans un tourbillon "• dit sévèrement un historien 11• Il est certain qu'on s'amusait. Les fêtes des

princes étaient en même temps des liesses populaires. Dans le Paris

du xv• siècle, les insolences des grands de Bourgogne, les fortunes

scandaleuses des bourgeois qui prêtaient au roi, les aventures du

duc Louis d'Orléans, aussi nombreuses et aussi brillantes que plus

tard celles du duc de ruchelieu, les promenades de ce play-boy avec la

reine Isabeau sous des ombrages discrets, tout cela alimentait un

acte d'accusation permanent que la violence des passions politiques

palliait ou amplifiait. Mais tout changeait avec les temps et avec les

lieux. Paris lui-même avait été calme, au début du règne de Charles VI, au temps des sages Marmousets. Charles VII vit dans une vertueuse misère avec son quarteron de conseillers. Louis XI est entouré

d'un cabinet de triste mine et le bailli de Vermandois, chargé d'espionner la reine, fait un jour un rapport accablant parce qu'il a surpris

à la brune quelques seigneurs disant des vers auprès des dames d'honneur sans que les chandelles fussent allumées 12• La cour du roi n'existe

pas encore à cette date, et, hors les fêtes qui réunissent toute la noblesse,

les princes n'ont habituellement autour d'eux que le personnel de leur

maison : trois demoiselles ou dames d'honneur au temps de PhilippeAuguste, trente-quatre seulement pour Anne de Bretagne à laquelle

on passe toutes ses fantaisies parce qu'elle est riche ct héritière. La

conduite de ces fill es, leurs lectures, leurs occupations sont sévèrement

surveillées par la reine elle-même. Et ce xve siècle qui avait commencé

au milieu des fêtes et dans des rumeurs de scandale finit sur des frasques de pensionnaire parmi lesquelles deux mariages secrets paraissent

une effroyable exception 13•

LEs NOUVEAUX RICHES

La vie des cours n'est encore au xve siècle qu'un secteur de la << vie

élégante "· Le grand négoce, la spéculation sur l'argent ont créé des

<< nouveaux riches » qui ont des manières et un luxe de parvenus. Ce

Histoire des Femmes

luxe est sensible à Paris même où de grandes familles financières,

rivalisent avec les seigneurs. Il est plus visible encore dans les pays qui

se trouvent pratiquement en dehors de la guerre, la Flandre, la Bourgogne, et surtout l'Allemagne où le crépuscule du Saint-Empire

éclaire de tous ses feux les pignons dorés de Francfort, de Lubeck, de

Nuremberg. Les marchands y portent des chemises brodées d'or et

des pourpoints doublés de martre et d'hermine, leurs filles tressent

leurs longues nattes avec de lourds fils d'or, elles ont des coiffes serties

de perles rares, des robes et des manteaux de damas, elles se couvrent

de bijoux, et il est entendu qu'on n'a (( rien à se mettre>> si l'on ne peut

montrer sous sa robe de soie ou de velours les parements d'une chemise

tissée d'or. Le conseil de Ratisbonne en est réduit à édicter des prescriptions comiques : pas plus de huit habits complets, pas plus de trois

paires de manches par robe, pas plus de deux chaperons garnis de

perles et ne dépassant pas douze florins, prix pour lequel on pouvait

acheter trois bœufs bien gras 14.

Cette persécution des millionnaires était imitée par les diètes de

Lindau, de Fribourg, d'Augsbourg, dans les dernières années du

xve siècle. Les trousseaux étaient à l'avenant : Georges Wenter, bourgeois de Nuremberg, donne à sa fille qui se marie en 1485, six manteaux, neuf robes, dix-neuf voiles, trente bagues; un bourgeois de

Breslau offre une alliance de vingt-cinq florins 16• Les modes changent

constamment. On retrouve les manches longues comme des frocs de

moine qu'aimait tant le xrve siècle, puis soudain, elles deviennent

étroites et collantes, les robes ont des traînes immenses autour desquelles on voit les danseurs évoluer avec circonspection, puis un jour

les robes deviennent« abominablement courtes , et les prédicateurs évoquent le feu de Gomorrhe. Geiler, prédicateur de Strasbourg, demande

aux échevins d'interdire ces tenues indécentes. Il est vrai que les

hommes portent, de leur côté, les cheveux longs et bouclés qu'on voit

dans le célèbre portrait d'Albert Dürer; leurs chausses, pareilles à un

habit d'Arlequin, sont bigarrées comme la tablette d'un échiquier,

et Jean Butz bach qui fut ouvrier tailleur se souvient du temps où il

fallait broder sur les pourpoints des nuages, des étoiles, des dés, des

arbres, des lunettes, comme sur les chemisettes du Texas 16•

Les femmes rivalisaient comme elles pouvaient avec ces inépuisables

fantaisies. Elles se repliaient sur les chapeaux. Il y en avait de pointus,

fort longs, c'étaient les célèbres hennins; d'autres qui étaient de gros

bourrelets bariolés sertis de pierreries, de fleurs ou de plumes; d'autres

encore qui étaient des coiffes toutes droites et cartonnées n1ontées sur une

carcasse de fil de fer et qu'un ruban retenait sous le menton. Ces

joyeuses extravagances coûtaient des fortunes. Non contentes d'avoir

sur elle le prix de plusieurs troupeaux, une veuve de Heudorf vendit

tout un village pour porter à un tournoi un magnifique manteau de

Du Quattrocento à la Renaissance 8g

velours bleu 17• Un Italien visitant les villes d'Allemagne en 1468

mettait leur luxe et leur splendeur bien au-dessus de ceux des villes

d'Italie et s'écriait dans son enthousiasme que «les rois d'Écosse souhaiteraient d'être aussi bien logés que les moindres des bourgeois de

Nuremberg "·

GRANDS BOURGEOIS n'ITALIE ET n'ALLEMAGNE

L'Italie pourtant ne mettait aucune bonne grâce à se laisser distancer. Ses Médicis, après tout, valaient bien les Fuegger d'Augsbourg.

Côme de Médicis, républicain, milliardaire, banquier du pape et dépensant 400 ooo florins pour s'emparer du pouvoir (il est vrai que les

florins de sa république ne valent pas ceux de Francfort) est le plus

illustre exemplaire de la nouvelle aristocratie de l'argent. La fortune

est moins tapageuse à Florence qu'en Allemagne, elle s'applique

à des œuvres lourdes : peu de pourpoints bigarrés et de diamants

au jabot, les marchands gardent la longue robe sévère, fourrée, aux

plis graves, mais de r 450 à 14 78, on bâtit trente palais. Les femmes

n'en pâtissent pas, elles ont droit aux étoffes« peintes" :elles trouvent

tout naturel de porter sur la soie de leur manteau un perroquet et

quelques autres volatiles, des fleurs, des dragons, des pagodes. Ce sont

des « peintures faites à l'aiguille " et une robe vaut cent florins. Savonarole maudit en vain ces jouets de perdition. Après lui, les courtisanes tiennent le haut du pavé, escortées de ruffians et jouant les

prudes et les grandes dames. Les jours de fête, des tapisseries somptueuses ornent les jardins et les rues. Des chars représentant des

« tableaux vivants " défilent comme aux fêtes de Bourgogne et, aux

soupers des cardinaux, des cailles vivantes avec un bruit d'ailes

s'envolent des croûtes du pâté. Mais ce sont des jeux du cirque pour

le peuple. Il y a de la gravité sous le luxe florentin et quelque chose

de plus intime qu'en Allemagne. La Seigneurie impose encore des

règles strictes pour limiter le luxe des cortèges de mariage. Les palais,

les jardins intérieurs sont plus riches que les façades : les gens riches

ont des volières d'oiseaux rares et jouent avec de jolies petites bêtes de

luxe dans leur jardin.

Florence est plus politique, Rome est plus princière. Elle a ses

courtisanes, spécialité illustre née des circonstances. On s'ennuyait

fort à Rome, capitale de célibataires. Des femmes intelligentes comprirent que les cardinaux avaient besoin de se délasser par d'aimables

conversations des soucis du gouvernement. On aurait tort de voir là

quelque préoccupation basse et grossière. Les plus fameuses courtisanes de Rome étaient, si l'on peut dire, des geishas occidentales

dont l'esprit et la culture comptaient autant que le charme. Elles

Histoire des Femmes

avaient des caprices de grandes dames ct il était fort difficile de leur

être présenté. Leur triomphe fut ce concile de Constance qui se tint

de 1412 à 1418 dans lequel les cardinaux et les prélats furent accompagnés d'un régiment de quatorze cents aventurières, plus belles et

plus altières que les plus grandes dames de nos royaumes. On y battit

de loin le record établi vingt ans plus tôt, en 1394, à la Diète d'Empire

de Francfort, où les ducs et les princes durent se contenter de 8oo courtisanes, qui représentaient toutefois le tiers de la population féminine

du lieu en âge d'être aimée.

Ce xv• siècle, tout papillotant de chamarrures et de cabochons,

avait pourtant un fond de sérieux et de bonne grâce qui est peut-être

sa véritable physionomie. Marguerite Van Eyck, sous sa coiffe bardée

de fil de fer, a la mine d'une bourgeoise volontaire et fort prude, et

il serait bien étonnant qu'elle ne fût pas allée à la messe tous les

matins. Barbe Morel, sa contemporaine, épouse d'échevin, a un profil

de jeune fille timide, une poitrine modeste, et à côté d'elle le peintre

a représenté ses onze enfants. Ce n'était rien : la mère d'Albert Dürer

avait dix-huit enfants et Dürer, nous racontant sa vie, ne semble pas

regarder ce résultat comme une portée miraculeuse. Elle eut la vie

d'une sainte femme et Dürer parle de ses parents, de leur travail, de

leur souci de moralité, de leur sens civique et religeux absolument

comme on pourrait parler d'une sérieuse famille allemande du temps

de Bismarck ou de Guillaume Il.

Un Allemand vertueux a sondé les reins et les cœurs. Il n'a trouvé

qu'une seule épouse infidèle à Francfort pendant le xv• siècle et

dix cas de bigamie dont les coupables furent chassés de la ville à coups

de fouet 18• Le même historien est aussi rassurant sur Nuremberg,

bien que les grandes villes lui inspirent de la défiance. Ces statistiques

sont trop belles pour être complètes et je ne crois pas plus ce comptable

que son confrère qui dressait la liste des maris bafoués du Sénat.

Mais ce filigrane de vertu apparaît à travers d'autres trames. Sous

son orgueil marchand, Florence a quelque chose de puritain qui

évoque déjà les grandes dynasties bourgeoises. Lucrezia Tornabuoni,

fille d'une grande banque associée aux Médicis, femme de Côme

du même nom, grand'mère de deux papes, mène une honnête et

sage vie de famille dont la principale distraction est d'écrire des

poésies pieuses. Alessandra de Bardi qui fut une des femmes les plus

admirées de Florence est la première levée dans sa maison, coud la

soie et veille au ménage, s'interdit de se mettre à la fenêtre et lorsqu'elle reçoit présente elle-même les plateaux de confiserie, une

serviette de linon sur l'épaule, en faisant une jolie révérence. Catherine Soderini, jeune tante de Lorenzaccio, qui attira à son insu le

duc Alexandre dans la chambre où était posté son assassin, passait

pour une jeune femme d'une vertu inexpugnable. Ces maîtresses de

Du Qjwtlrocento à la Renaissance Bs

maison de vingt-deux ans sont sages, sérieuses, soucieuses de leurs

responsabilités. Agnolo Pandelfini ayant invité des parents, s'aperçoit

que sa femme s'est fardée. Il la gronde et elle pleure en essuyant son

fard. Cette coquette timide prend son métier de matrone au sérieux.

Elle est tôt levée le matin, elle surveille les domestiques, elle doit

savoir faire la cuisine : si elle a un cuisinier, elle s'instruira auprès de

lui, elle doit être capable, à la campagne, d'apprêter elle-même un

repas délicat. Les repas de famille sont simples, même chez de grands

bourgeois. La femme et le mari mangent dans la même assiette et

boivent dans le même verre, on ne mange de viande que le dimanche,

le repas de la semaine est d' « herbes "' qui sont nos légumes, de confitures et de fruits. Mais on se sert déjà de fourchettes au temps où le

reste de l'Europe mange avec les doigts. Quand on reçoit, les invités

sont peu nombreux: de trois à neuf. Et le repas a souvent lieu au jardin

ou sur quelque terrasse à l'ombre qui donne sur ce jardin. On se croirait au xrxc siècle si les maris n'avaient pas des soutanes qui leur

tombent jusqu'aux pieds.

LES SOIRÉES DE StRtFONTAJNE

Les genlilshommes campagnards font particulièrement bonne

figure dans ce tableau de la vertu du siècle. Nous avons une touchante

image d'un mari patient et d'une charmante jeune femme, qui nous

fait entrevoir, en plein xv• siècle, au milieu même de la Guerre de

Cent Ans, une de ces oasis de paL'< et de bonheur que les siècles

passés préservaient plus souvent qu'on ne croit, pourvu qu'ils ne

fussent pas sur les routes des armées. C'est la retraite que s'était

faite au pays de Bray, à la limite de la Normandie, en son château

de Sérifontaine, un grand seigneur contemporain de Louis d'Orléans

et de Philippe de Bourgogne et qui prétendait ne pas se mêler de leur

querelle. Il se nommait Renaud de Trie, il avait servi, occupé de

grandes charges et s'était retiré sur ses vieux jours avec une femme

sensiblement plus jeune que lui en ce château où l'on menait bonne

et large vie. Nous connaissons cette existence par le récit qu'en a

laissé l'écuyer d'un ambassadeur espagnol qui se trouva si bien de

l'hospitalité de Sérifontaine qu'il y demeura plusieurs mois 19• Le

bon seigneur Renaud de Trie était un sage, ses appartements étaient

séparés de ceux de sa femme, il s'occupait de ses chevaux et de ses

chiens et voulait que ses invités fussent heureux. Madame avait de

son côté dix demoiselles de bonne maison qui n'avaient d'autres

fonctions que celle de l'accompagner et de la distraire. Et voici quelle

était l'ordonnance des plaisirs de la journée.

«Le matin, après son lever, la dame allait avec ses demoiselles à un

86 Histoire des Femmes

bosquet, lequel était près de là, chacune avec son livre d'heures et

son rosaire. Elles s'asseyaient à l'écart l'une de l'autre, et ne parlaient

pas tant qu'elles n'eussent achevé de prier. Ensuite elles cueillaient

fleurettes et violettes; elles s'en revenaient au palais et allaient à la

chapelle où elles entendaient une messe basse. Sortant de la chapelle,

elles prenaient un plat d'argent sur lequel il y avait des poules, des

alouettes et d'autres oiseaux rôtis, et mangeaient, et laissaient ce

qu'elles voulaient, puis on donnait le vin. Cela fait, Madame chevauchait avec ses demoiselles sur des haquenées les mieux harnachées

et les meilleures qui puissent être, et avec elles chevauchaient les chevaliers et gentilshommes qui pouvaient se trouver là; et ils allaient

se promener quelque temps par la campagne, faisant des chapeaux

de verdure. Là, on pouvait entendre chanter par voix diverses et bien

accordées lais, deslais, virelais, et chasses, rondeaux, complaintes et

ballades, toutes les sortes de chansons que les Français savent composer

avec un grand art. Je vous déclare que, si celui qui s'y voyait

eût pu toujours le faire durer, il n'aurait pas voulu d'autre

paradis. "

Ensuite, on revient, on dîne en devisant. « Pendant le repas, il y

avait des jongleurs qui jouaient agréablement de divers instruments.

Une fois les grâces dites et les tables enlevées, entraient les ménestrels,

et Madame dansait, et chacun des siens avec sa demoiselle ... On

apportait les épices, on servait le vin, et on allait faire la sieste ...

Après la sieste, on montait à cheval; les pages arrivaient avec des

faucons ... Quand on avait battu la vallée, Madame, et tout le monde

avec elle, mettait pied à terre dans un pré; on sortait (des paniers)

des poules, des perdrix froides, des fruits, et tous mangeaient et

buvaient, et faisaient chapeaux de verdure, puis on chantait de très

belles chansons et l'on revenait au château.

« A la nuit, on soupait, si c'était l'hiver. Si c'était l'été, on mangeait

plus tôt, et après cela Madame allait s'ébattre à pied par la campagne,

et on jouait aux boules jusqu'à la nuit; après quoi on se rendait dans

la salle avec des torches et alors venaient les ménestrels. On dansait

bien avant dans la nuit; puis après que le vin et les fruits avaient été

servis, on prenait congé pour aller dormir. Cet ordre que je vous ai

dit s'observait tous les jours. >>

Cet oasis n'est pas plus un paradis unique qu'il n'est un lieu miraculeusement épargné par la guerre. A Domrémy, bourg à l'écart des

routes, les filles à la même époque se font aussi des chapeaux de fleurs

autour de l'arbre qu'on appelle l'arbre des fées : c'était le temps où

Jeanne d'Arc avait douze ans. Les pique-niques sur le gazon fleuri,

les promenades d'où l'on revient à cheval, le faucon sur le poing, en

chantant les dernières chansons, ce sont exactement les jeux auxquels

se livre cette gracieuse « brigade " que Boccace nous dépeint et où

Du Quattrocento à la Renaissance

l'on raconte pour finir la journée les contes du Décamiron. Et nous

voyons bien, par ces contes mêmes, qu'il existait dans les villes riches

des " brigades », comme l'on disait, c'est-à-dire en réalité des clubs

de jeunes femmes et de jeunes gens qui se livraient à des passe-temps

semblables : lesquels nous retrouvons en ces gracieuses miniatures

ou même en des fresques célèbres qui nous montrent au flanc d'une

montagne la file de ces cavalières suivies de leurs compagnons ou dans

quelque verger en fleurs leur groupe nonchalant. La place des maris

n'est pas trop clairement indiquée dans cette affaire. C'était pourtant

une bien douce manière de vivre et qui fait douter singulièrement du

sens de ces grands mots de guerre et de désastre et de malheur et

encore d'immora]jté que l'histoire épingle sur des années qui ont eu,

en réalité, un tout autre contenu : car après tout, Sérifontaine était

en Normandie, province occupée et à quelques lieues de Beauvais

qui avait en cc temps Pierre Cauchon pour évêque.

JEUNES FILLES

Un autre témoignage nous a été laissé par un gentilhomme campagnard assurément moins somptueux dans son hospitalité que le

seigneur de Sérifontaine. Le chevalier de La Tour Landry écrit un

livre pour l' éducation de ses filles. Il veut les mettre en garde contre

les pièges des hommes ct les dangers du sentiment. C'est un bon

père et d'une moralité assez roide. Il prétend que ses filles ne s'attendent pas à rencontrer l'amour dans le mariage, bien qu'il ne s'oppose

pas à cette heureuse conjonction, si elle peut sc réaliser. Or, pour

enrichir cette morale de quelques exemples, cc bon père n'hésite

pas à conter à ses filles des histoires que Boccace n'eût pas osé écrire

et qui auraient beaucoup de succès dans un mess de sous-officiers.

C'est le ton de l'époque, ne nous étonnons pas. Les filles n'en sont pas

moins tenues sévèrement. Mademoiselle marchera dans la rue aussi

gravement qu'une quakeresse : " la tête droite, les paupières basses

et arrêtées, la vue droit devant soi quatre toises et bas à terre, sans

regarder ni épandre le regard ». Dans l'église où croisent maints

beaux jeunes gens, même contenance ferme ct l'on se gardera surtout

de" tourner la tête comme une belette ». Le père a pourtant quelque

teinture romanesque en la cervelle. Il admet qu'après le mariage, ses

filles puissent prendre plaisir à agréer les hommages de quelque

cc serviteur ))' en toute honnêteté. On voit que l'amour courtois avait

essaimé en province. Mais la mère ne l'entend pas ainsi. Elle n'admet

l'amour ni dans le mariage ni autrement. Cette fière matrone dirait

volontiers ce mot que Balzac répète dans un de ses romans d'une fille

bien élevée, qui ne savait de l'amour que cette définition :"Une vilaine

88 Histoire des Femmes

chose sale pour laquelle on chasse les servantes quand elles en sont

soupçonnées. >>

Un deuxième témoin, l'auteur du Ménagier de Paris n'est pas moins

rigoureux. Il est vrai qu'il en avait de bonnes raisons, étant un quadragénaire qui avait épousé une Agnès de quinze ans et écrit pour son

instruction. La jeune proie de cet Arnolphe est toute obéissance. Elle

a demandé elle-même ce guide-âne. On lui apprend l'usage de toutes

ses clefs dont elle est très fière, les règles de la dépense, la tenue d'une

maison :je la soupçonne de jouer à la dame. Elle a le droit de danser

et chanter avec ses amies, faire des chapeaux de fleurs, soigner dans

son jardin ses roses et ses violettes. Mais dans la rue tenue discrète,

prudes dames pour l'accompagner, robes exactes et confortables, sans

excès tapageur. Ce docte mari n'a pas laissé le roman courtois prendre

pied à son logis : il apprend à sa femme de jolies prières et souhaite

manifestement que sa culture n'aille pas au-delà. Voici, en revanche,

les plaisirs qui lui sont réservés : elle préparera bon feu et bonne

soupe à son mari lorsqu'il rentre de voyage, robe chaude et draps

blancs, elle veillera qu'en sa chambre il n'y ait pas de puces, pour quoi

on lui donne plusieurs recettes, et finalement ce conseil pour le bienêtre de tous les deux : «dans les nuits d'hiver qui sont froides, couchezle entre vos mamelles, bien couvert ». On ne sait pas comment finit

ce paradis conjugal : c'est dommage. Notez seulement que le fin

matois qui distribue cet enseignement se réservait quelques privilèges

dont une anecdote exemplaire témoigne. Il conte avec attendrissement qu'un de ses amis avait une liaison avec une pauvre lingère. On

le voyait peu au logis. Sa femme apprit l'aventure. Sa seule vengeance

fut de donner quelque argent à la lingère pour que son mari eût un

bon feu et des vêtements douillets dans la chambre inhospitalière où

il s'ébattait secrètement. Les épouses de quinze ans étaient dans ce

temps-là de bien innocentes créatures pour qu'on pût leur prêcher un

pareil Évangile.

Quelques jeunes filles étaient tenues moins sévèrement. On peut

même trouver qu'elles jouissaient d'une indépendance qu'on n'aurait

guère imaginée chez des filles de famille du xv• siècle. L'histoire

vraie que nous conte le bon poète Guillaume de Machaut est un document curieux sur la bonhomie et la liberté avec lesquelles on en usait.

Il avait soixante ans quand une jeune fille d'excellente famille entreprit avec lui une correspondance amoureuse. Il était borgne ct goutteux : elle avait dix-huit ans et s'appelait Péronelle. Ils s'aimaient

fort tendrement et Péronelle tint absolument à ce que son poète

racontât leur idylle dans un Hvre qui s'appelle le Livre du Voir-dit.

Elle dormait sur son épaule sous un cerisier. Il l'embrassait doucement

sur la bouche et la caressait discrètement. Ce ne sont pas là bien grands

exploits : or, tout cela se passait en présence d'une belle-sœur,

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Du Q_uattrocento à la Renaissance 8g

d'une femme de chambre et d'un secrétaire qui trouvaient ce flirt

très touchant. On décida d'aller à la foire du Lendit un jour de pèlerinage. La chaleur était grande, on prit une chambre à deux lits chez

un bourgeois. Dans l'un des lits se coucha la belle-sœur qui sert

évidemment de chaperon. Dans l'autre Péronelle et sa femme de

chambre qui mirent le poète entre elles deux. On fit la sieste dans

ces conditions agréables. A la fin du pèlerinage, il fallut se séparer.

Le bon poète eut en cette circonstance un des privilèges de l'amour

courtois : il eut le droit de venir éveiller la belle dans son lit pour lui

dire adieu. Ces jeux se passaient en famille : et le poète ajoute « en

onnesteté ».Il n'y a aucune raison de ne pas l'en croire. Et je ne comprends pas bien pourquoi le savant professeur Huizinga, rapportant

cette histoire charmante, se demande« après ce récit sans détour, ce que

Péronelle pouvait encore refuser à son poète 20• Ses étudiantes le savent

sûrement mieux que lui. Guillaume de Machaut écrivait cela en 1362 :

son aventure prouve au moins que la liberté des jeunes filles de son

temps n'était pas moins grande, en dépit de leurs duègnes, que celle

de leurs arrière-grands-mères qui recevaient si cavalièrement des

visitew·s à leurs bains.

L'histoire de Guillaume de Machaut ne doit pas nous faire illusion :

au xv• siècle, le fameux amour courtois a perdu beaucoup de terrain.

On s'en persuade mieux encore quand on relève le ton qu'on employait

et la vigoureuse gaillardise qui régnait dans les usages et le vocabulaire et que les femmes toléraient très patiemment.

Quelques coutumes héritées du moyen âge donnent le ton des

plaisanteries habituelles. Le matin des Saints Innocents, les garçons

vont surprendre les filles dans leur lit : on les découvre, on les lutine

et toute la famille de rire joyeusement. On continue à donner un bain

dans une belle cuve d'eau chaude aux gens qu'on invitait, on leur

offrait même une collation. Des femmes recevaient des visites le matin,

étant encore dans leur lit. Rappelons qu'on couchait presque nu :

l'iconographie sur ce point ne confirme pas toujours les affirmations

de certains médiévistes, il est probable que beaucoup de gens portaient

un pagne, mais le buste était fort découvert. Aux jours de !etes, les

grasses plaisanteries des épithalames dépassent tout ce qu'on peut

imaginer, elles faisaient bien rire et n'étaient complètes qu'avec les

«joyeusetés , des jours de noces : les amis du marié faisaient la sarabande autour de la chambre nuptiale, les commères au matin exigeaient de bonnes preuves. Eustache Deschamp dans un conte en

vers nous montre quatre jeunes filles qui mènent grand train à la

porte d'une jeune mariée, afin d'empêcher le mari de dormir pour le

plus grand profit de la jeune épousée 21• Froissart nous dit à quelles

plaisanteries gaillardes se livraient les jeunes compagnons du roi

Charles VI lorsqu'il épousa cette Isabeau de Bavière dont il était si

go Histoire des Femmes .

amoureux. Ces plaisanteries étaient aussi faciles que grasses. Il y

avait quelque chose de très pqysan encore dans cette noblesse somptueuse du xve siècle : ce sont de gros chasseurs qui s'amusent *.

On trouve très drôle, par exemple, qu'aux fêtes du duc Jean de Bourgogne et de Charles le Téméraire qui sont citées pour leur éclat dans

toute l'Europe, il y ait des farces et attrapes destinées aux toilettes

des invités ; on passe dans une galerie où des automates accueillent

les arrivants en les battant avec des verges, en les couvrant de farine

ou de suie, en les arrosant d'eau. Le plus beau moment est à la sortie

de cette galerie ; on a disposé là, selon la description du livre de

comptes, « ung engien pour moullier les dames en marchant par

dessoubz " 22• Ces excellentes plaisanteries témoignaient d'une honnête

simplicité de cœur.

Ce xve siècle ressemble à un carnaval bruyant et bigarré, coupé

d'intermèdes de violence ou de folie, ou de défilés étranges où se

mêlent la superstition et l'obscénité. L'Église laisse faire des processions grotesques que des clercs suivent avec componction, hilares

sous leurs déguisements. On fait des lieues pour de pieux pèlerinages

au terme desquels les pèlerins se sanctifient en couchant pêle-mêle

pour la nuit. Les confréries paysannes organisent des banquets dans

les églises qui sont les seules grandes salles disponibles et la réunion

se termine par des refrains gaillards. A la Fête Dieu d'Aix-en-Provence, accourent toutes les courtisanes du Midi et les pénitents en

cagoule tripotent des nymphes à moitié nues. A la Saint-Martial

à Limoges, à la Saint-Jean ailleurs, on mène des danses obscènes sur

les parvis, on se déguise en échangeant ses vêtements et la douceur

des soirs d'été n'arrange pas les choses. On joue dans les cimetières

aux boules et à la paume. On se promène pendant la messe, car il n'y

a pas de chaises à l'église, on flirte, on parle d'affaires, et l'on fait tant

de bruit qu'on n'entend même pas chanter l'office. Les prostituées se

pavanent dans l'église ou s'offrent sur le parvis. On vend des images

obscènes les jours de fête. En revanche, personne n'assiste aux vêpres

qu'on célèbre dans une nef sonore et vide. Mais les maquerelles

attendent les jeunes filles à la sortie de l'église et il n'est point de

pèlerinage dans lequel elles n'arrangent des affaires fructueuses.

Les filles dans le peuple grandissent dans un abandon presque

total. Clichtone, moine de Cluny, se plaint à la fin du siècle que rien

ne soit prévu pour les instruire ou les occuper, que les cas de séduction soient très nombreux, que la dépravation précoce soit fi·équente 23•

Les servantes d'auberge se prostituent, les prêtres ont des concubines

* Le poète Jean Régnier fait une ballade à la demande d'une duchesse de Bour- gogne et de ses femmes : elles rient comme des lavandières par-ce que, dans cette ballade, la blanchisseuse Denise, lavant son linge de toile à la rivière, chante au refrain !<il n'est bon ouvrage que de Reins» (c'était Reims qu'on écrivait ainsi).

Du Quattrocento à la Renaissance

et les évêques doivent renouveler dans la Pragmatique Sanction les peines

disciplinaires prévues et rarement appliquées. Le vénérable Ambroise,

abbé général des Camaldules, adresse au pape Eugène IV, après

une inspection, un rapport accablant sur les désordres des couvents.

En même temps, ces hommes si tumultueux, si pressés de sève, si

bouillonnants de toutes les formes de la vie, vivent dans une continuelle promiscuité avec la mort. Le thème de la danse macabre est

répété partout, les livres, les fresques, les bas-reliefs leur remettent

constamment la mort sous les yeux. Les ossements même leur sont

familiers, ils les manipulent avec une étonnante désinvolture. On fait

bouillir les cadavres des grands personnages qui meurent loin de chez

eux avant de transporter les os et Je cœur dans une caisse. Au cimetière des Innocents, devenu trop petit, au cœur de Paris, les fossoyeurs

déterrent constamment des débris de squelettes pour faire de la place

et les entassent dans les petites niches du charnier. Tout le monde va,

vient, regarde, il y a des boutiques entre les niches et des prostituées

sous les arcades. Les supplices sont des spectacles, d'ailleurs soignés

par le gouvernement, panem et circmses. Les princes ont leurs astrologues,

Louis d'Orléans était accusé de s'entourer de sorciers : les cardinaux

italiens ont leurs poisons, les particuliers leur bravi. Les fous du mysticisme ne sont pas moins achalandés que les autres. Les flagellants

sortent leur grande croix et mènent de village en village leur procession délirante pour conjurer la peste ou la famine. Derrière eux, on se

rue en pénitences, en aumônes, en macérations de tout genre. De

temps en temps apparaissent des maniaques de la pureté. Sainte

Colette a une horreur physique de tout ce qui est pollué : cela commence aux crapauds et va jusqu'aux femmes qui ont été souillées par

le contact ignoble du mâle. Jean de Varennes, que son archevêque

finit par faire enfermer, exigeait pour le salut la chasteté la plus

rigoureuse et soutenait qu'aucune femme en France n'était chaste

et qu'un bâtard ne pouvait en aucun cas être sauvé.

LES DERNIÈRES HÉROINES

Dans ce siècle vigoureux, les femmes ne sont pas moins héroïques

qu'autrefois, mais elles ont moins d'occasion de l'être. Leurs responsabilités de capitaine ont disparu avec les fiefs. Les siècles suivants

verront des reines gouverner ou réclamer leurs royaumes, mais ils

ne verront plus une comtesse de Champagne siéger parmi les barons

au conseil du roi, ni une comtesse d'Evreux ordonner des sièges ou

des expéditions.

Histoire des Femmes

jEANNE n'ARC

Le destin de Jeanne d 'Arc ne doit pas nous abuser. Il confirme

seulement l'impuissance des femmes au xv• siècle. Elle étonne ses

contemporains dans le rôle qu'elle a pris, mais elle ne réussit ni à les

convaincre ni à les entraîner. Sa légende, fabriquée après coup dans

la boutique féministe de Christine de Pisan et dans celle d'Alain Chartier, déforme les faits et méconnaît gravement les conditions politiques de la guerre. Jeanne d'Arc persuada le roi qui en était aux

expédients, mais elle ne persuada ni La Trémouille ni Richemont,

têtes politiques qui savaient fort bien que la négociation avec le duc

de Bourgogne était la clef du dénouement. On ne lui confia avec

réticence qu'une colonne médiocre dont elle n'avait pas le commandement. Au demeurant, on se défiait d'elle et de deux autres illuminées qui avaient aussi leurs partisans, chevauchaient comme elle en

habit d'homme, se déclaraient inspirées et dont elle parle avec beaucoup de mauvaise humeur à son procès. Orléans n'était pas équipée

pour soutenir un siège et fut évacuée après une escarmouche de deux

éléments de sa colonne. L'image de l'assaut, étendard au poing, est

sujette à caution : certains disent que Jeanne avait pénétré dans la

ville la veille sous un déguisement. Mais elle avait un instinct étonnant des symboles. La surprise sur Orléans était un coup de maître,

car Orléans, qui n'est rien en elle-même, est pour le public à cause de

san nam, la capitale des Armagnacs, comme ville et apanage du duc

Louis d'Orléans dont l'assassinat avait été le signal de la division du

royaume. Même chose pour Patay qui n'est qu'une petite rencontre :

mais le sacre à Reims frappa mortellement la propagande bourguignonne qui accusait Charles VII de bâtardise.

La portée de ces interventions sans risque dépassa infiniment dans

les deux cas l'enjeu modeste qu'on avait fait. Mais quand Jeanne d'Arc

veut aller plus loin, on voit clairement la faiblesse de sa position et la

pauvreté des moyens qu'on lui confie. Personne n'y croit, elle va

d'échec en échec, et, quand elle est prise, personne ne s'émeut :

ce n'est pas ingratitude, c'est que l'affaire manquait de sérieux et

que le personnage parut à tout le monde une petite agitée sans conséquence, l'inspiratrice d'un corps franc. Les Anglais tenaient à ce

qu'elle fût une sorcière à cause du sacre de Reims, elle fut à son procès

admirable d'insolence, de sang-froid, de courage, mais la Normandie

ne se souleva pas à cause du supplice de Rouen et le patriotisme ne

pousse pas tout d'un coup en France, en l'honneur de Jeanne d'Arc.

Son souvenir ne resta que dans quelques cœurs.

Trente ans plus tard, Sébastien Mamerot, bien qu'il soit le chapelain d'un descendant des compagnons de Jeanne d'Arc, ne croit pas

Du Q.ualtrocento à la Renaissance 93

pouvoir la joindre aux « neuf preuses » que les cours d'amour avaient

choisies dans l'histoire 24 • Chastellain citant dans un « mystère »

les « libérateurs » du royaume ne la mentionne pas non plus 25 • Et

cent cinquante ans après sa mort, Brantôme passant en revue les

femmes héroïques, lui consacre trois lignes, alors qu'il écrit trois

pages enthousiastes sur les femmes de Sienne et toute une page sur

Catherine Sforza.

La Trémouille ne vit pas le triomphe de sa politique, mais Richemont vécut assez pour être le vainqueur de la guerre de Cent Ans.

Il la gagna comme il l'avait dit, au rebours des méthodes de J eanne

d'Arc, en détachant les Bourguignons des Anglais par les concessions

de sa diplomatie. Il accepta une solennelle amende honorable où les

responsables de la mort de Jean sans Peur furent pendus en effigie,

on inscrivit partout que les Bourguignons avaient soutenu la« guerre

du droit » et le triomphe de !ajuste cause s'exprima par l'érection d'un

grand nombre de monuments expiatoires. Charles VII aurait pu

dire le premier : « Paris vaut bien une messe ». Quelques années plus

tard, les Anglais évacuaient la France sans combat, n'ayant plus

aucune chance après la défection des Bourguignons. La gloire de

Jeanne d'Arc commença beaucoup plus tard, quand ses contemporains

eurent disparu. Ils savaient trop bien que la brave petite paysanne

n'avait été prise au sérieux par personne, qu'elle n'avait jamais

commandé d'armées, que son zèle était loin d'avoir été décisif, et

ses compagnons eussent été bien étonnés si on leur avait appris qu'elle

avait sauvé la France. Le patriotisme français resta longtemps un

sentiment très problématique et les Armagnacs et les Bourguignons

laissèrent au contraire un souvenir si vivace qu'au milieu du XIxe siè~

cles les paysans de la Bourgogne appelaient encore des « Armignats »

les gens qui n'étaient pas du canton.

Défions-nous des symboles. C'est une herbe qu'on broute souvent

sans la reconnaître. Michelet fait avaler sa drogue jacobine quand il

propose en Jeanne l'image du peuple qui sauve la patrie en refusant

le désespoir au moment où les grands n'espèrent plus. Nous savons,

hélas, que les nations sont délivrées et conquises par des colonnes

blindées qui sont les plus solides des actes de foi : et que les femmes

ont peu de part à cette opération. J eanne d'Arc mérite notre amour et

notre piété pour son courage, son entêtement de petite paysanne,

pour son insolence, pour sa confiance en Dieu, pour ses qualités humbles de petite héroïne de notre race. Que Péguy inscrive tout cela

sur son vitrail. Mais dans l'histoire des femmes, la naïve et mystique

équipée de Jeanne d'Arc prouve surtout qu'on a baissé le rideau sur

le temps des amazones. Elles ont disparu avec les barons. La dernière

d'entre elles n'est pas J eanne d'Arc, mais une femme quie st une survivante du moyen âge. Elle est peu vertueuse, elle n'a pas d'm·i-

94 Histoire des Femmes

flamme, elle n'a rien d'une sainte. C'est elle pourtant, et non Jeanne

d'Arc, qui fut la dernière des capitaines féminins. Elle s'appelle

Catherine Sforza.

CATHERINE SFORZA, COMTESSE DE FoRLI

Et maintenant, voici la vie de Catherine Sforza. La grand-mère

n'est pas de Domrémy : c'est une paysanne pauvre de Romagne,

vingt et un enfants, élevés en Spartiates, vivant en vendetta, cuirasses

aux murs. Le mari, chef de bande, célèbre par sa violence, qui donne

son surnom à la famille. L'un des fils, François, père de Catherine,

chef de bande lui aussi, fait un mariage d'amour avec une Visconti

de dix-sept ans, terrifie le Milanais, s'empare de Milan. Catherine

est sa fille naturelle. Elle est élevée en garçon avec ses frères, mariée

à quatorze ans à Girolamo Riario, neveu du pape Sixte IV della

Rovere qui leur donne la ville de Forli enlevée de force à ses seigneurs.

Girolamo est lâche, corrompu, indécis. Tant que le pape vit, l'opposition

se terre. Catherine habite un palais aux murs crépis de plâtre, bancs

le long des murs, coffres, poutres au plafond, tapisserie qu'on déroule

aux jours de fête. A la nouvelle de la mort du pape, l'opposition prend

les armes. Girolamo tergiverse. Catherine vient d'accoucher depuis

cinq jours, elle monte à cheval, s'enferme dans la citadelle, fait braquer les canons sur la ville. Puis elle fait arrêter les chefs des conjurés,

les interroge elle-même, envoie les procès-verbaux à son n1ari qui

s'est prudemment retiré à quelques lieues et qui, de là, renvoie le

dossier sans décider. C'est Catherine qui fait trancher la tête des chefs

sur la grand'place. Elle a vingt-cinq ans.

Quatre ans plus tard, nouvelle conjuration, soutenue secrètement

par le nouveau pape et les Médicis. Cette fois, Girolamo est assassiné.

Catherine surprise avec ses enfants et emprisonnée, le légat du pape

s'installe à Forli : mais les troupes de Catherine tiennent la citadelle

et les Sforza de Milan envoient une colonne. La décision est une question d'heures. Catherine, conduite devant la citadelle, pertuisane sur

la poitrine, s'arrange pour que le gouverneur fasse le sourd. On la

ramène trois fois, menaçant de la tuer, sans résultat. A la fin, elle

obtient d'entrer, sous prétexte de convaincre l'obstiné : aussitôt,

elle fait lever le pont-levis, braquer les bombardes. Le légat du pape

fait venir ses enfants, les installe bien en vue, sur la levée du fossé,

gorges nues et des épées sur la gorge : elle refuse de se montrer et la

citadelle continue à tirer. Le légat n'osa pas faire égorger les enfants,

la colonne de Milan approchait. Quelques heures plus tard, Catherine rentrait en triomphe dans sa bonne ville. Elle donna ses ordres

avec un sang-froid parfait, fit pendre ses ennemis, raser leurs maiIl

Du Qjtattrocento à la Renaissance 95

sons, et, pour l'exemple, elle fit déchirer sur une claie, à la queue d'un

cheval fougueux, le vieux père des conspirateurs qui avait quatrevingt -cinq ans.

Elle fut moins heureuse quelques années plus tard. On lui reprochait une liaison avec un de ses officiers. Catherine se souciait peu de

l'opinion, étant protégée par Ludovic le More, qui l'avait nommée

capitaine générale des armées milanaises en Romagne : elle visitait

les places, choisissait elle-même les positions à défendre, elle avait ses

propres condottieri, ses policiers, ses tueurs, elle commandait. Mais,

la catastrophe de Ludovic le More et les visées du pape Borgia

sur la Romagne renversèrent cette prospérité. César Borgia se préparant à marcher sur Forli, Catherine fit appel au patriotisme de ses

sujets qui fut tiède. Alors se révéla son caractère indomptable. Elle

organisa avec sa poignée de reîtres la défense de la Romagne, fit

amasser des vivres pour quatre mois, couper les conduites d'eau et

inonda la plaine. Les gens de Forli l'avaient abandonnée, une colonne

française se joignait aux troupes de César Borgia : Catherine ne

faiblit pas, elle s'enferma dans la citadelle. Elle dirigeait des sorties

furieuses, en cuirasse au milieu de ses mercenaires, frappant férocement d'une hachette terrible qui était son arme préférée. César avait

fait mettre sa tête à prix : elle lui répondit en le provoquant en duel.

Ses soldats l'adoraient, les Suisses et les Français de l'armée d'en

face l'acclamaient quand elle menait ses hommes. Ils avaient baptisé

leur plus grosse bombarde « Madame de Forli "· Elle avait trentecinq ans, elle avait grossi, elle fut trahie une fois de plus par son

goût des jolis officiers : son jeune amant livra une poterne au moment

de l'assaut. Elle se tenait toute droite dans la mêlée et se battit jusqu'au dernier instant. Quand elle vit tout perdu, elle donna l'ordre

de faire sauter la citadelle. On lui obéit trop tard, elle ne réussit qu'à

abattre la dernière muraille. Elle se réfugia dans le donjon autour

duquel elle mit le feu. Son héroïsme se retourna encore contre elle,

ses défenseurs fiHent aveuglés par la fumée. Quand on la prit, on la

fit sortir par la brèche pour la forcer à passer sur le cadavre de ses

hommes : elle marcha sur eux sans sourciller. Elle avait mis ses

enfants à l'abri pour que sa capture n'entraînât pas la perte de leurs

droits. César Borgia, furieux de cette précaution, la viola et l'enchaîna

pour l'emmener à Rome. On essaya de l'empoisonner, elle déjoua

le poison. Comme elle s'était rendue à un officier français, les Français

la réclamèrent. Le pape dut la remettre en liberté. Elle quitta Rome

secrètement, faisant dire qu'elle passait par la route, mais pour

éviter les tueurs placés sur son chemin, elle s'embarqua à Ostie sous

un déguisement.

Ce fut sa dernière aventure. Elle mourut à Florence en 1509,

vingt ans plus tard, pauvre, pillée par ses enfants. On a retrouvé son

g6 Histoire des Femmes

livre de cuisine sur lequel elle avait noté de belles recettes de poison.

Ses enfants ne régnèrent pas sur Forli, mais son dernier fils Jean des

Bandes Noires, reprit la tradition de la famille et fut l'un des plus

célèbres condottieri du xVIe siècle.

LES NEUF PREUSES

Cet implacable capitaine, n'est plus qu'une survivante. Elle défendait son fief, elle était souveraine en son canton. Grande différence

avec Jeanne d'Arc. Après elle, c'est l'adieu aux armes. La hachette de

Catherine Sforza ne fut pas définitivement enterrée, nous en aurons

quelques preuves solides. Mais c'était la fin des grandes entreprises.

L'héroïsme des femmes est surtout à la fin du xve siècle un thème

littéraire que des coups de trompette réveillaient de temps en temps

avec plus ou moins d'à-propos. La dernière manifestation de cet

héroïsme féminin fut aussi présomptueuse que gratuite. Le poète

Eustache Deschamps crut devoir rehausser « l'honneur des dames »

en offrant à l'admiration de ses lecteurs un groupe de« neufpreuses,

destiné à faire pendant aux « neuf preux » que l'histoire et le roman

représentaient comme les héros les plus illustres de l'humanité.

Cette idée fit fortune: on broda les neuf«preuses, en tapisserie et l'on fit

des « tableaux vivants ». Ces « neuf preuses », symbole du courage

indomptable des femmes, eurent malheureusement l'honneur de

recevoir à Paris le roi d'Angleterre Henri VI lorsqu'il vint s'assurer

de la soumission et de l'amour de ses nouveaux sujets. Personne ne

trouva cela étrange. Cent ans plus tard, Don Quichotte les révérait

encore et l'on entendit parler d'elles jusqu'au xvne siècle.

Ce culte fut de pure forme toutefois. Le temps de l'héroïsme était

passé. On en était aux doléances. Bertrade de Montfort et Aliénor

d'Aquitaine auraient été sans doute bien étonnées si elles avaient lu

ces paroles amères que Jean de Montreuil prêtait aux femmes dont il

s'instituait le défenseur : (( Nous, femmes innocentes, nous serons

toujours maudites par ces hommes qui se croient tout permis et croient

être au-dessus des lois, tandis que rien ne nous est dû. Ils sont entraînés

par une dépravation vagabonde et nous, si nous détournons tant soit

peu le regard, on nous accuse d'adultère. Nous ne sommes pas des

épouses et des compagnes, mais des captives faites sur l'ennemi et

des esclaves achetées ... » Et Christine de Pisan est plus touchante

encore quand, prenant la défense des femmes, elle borne ses prétentions à soutenir qu'il y a souvent des femmes honnêtes et même des

femmes intelligentes et ne réclame pour elles d'autre salaire de l'obéissance que la grâce de ne pas être battues.

Italie, xve siècle.

Fresque de Piero

della Francesca, détail ( Arrezzo. A/inari.

Giraudon) .

La Vierge couronnée,

de Carlo Crivelli et

deux jeunes filles de

Botticelli, détails (Milan, U:mvre. Violier,

Bulloz).

F!andres, xve siècle. Le changeur et sa femme, peinture de Quelllin Metzys (Louvre

Giraudon).

XIII

Du Quattrocento à la Renaissance (suite)

La révolution du xvi• siècle est probablement l'événement le plus

important de l'histoire de l'Occident. C'est une mutation, c'est une

éclosion, c'est une révélation : mais c'est aussi un cancer, un germe

qui ronge et détruit le vigoureux système de certitude sur lequel

reposait le monde chrétien, maladie de croissance dont nous ne sommes

pas sortis. L'arche vacille, le planisphère cosmique qui expliquait et

justifiait toute chose est un faux : Copernic a montré que la Terre

n'est pas ce cœur de toute la Création où Dieu a installé l'homme,

qu'il surveille comme un médecin et comme un père, qu'il sauve,

qu'il conduit et qui n'a qu'à se laisser conduire, certitude aveuglante

à partir de laquelle la morale chrétienne se déroule comme une

logique. Tout se démaille alors. La religion n'est plus qu'un acte de

foi, elle ne repose plus sur les faits, sur l'évidence apportée par la

structure de la Création. Cet acte de foi ne peut être que personnel,

l'autorité de Rome se trouve mise en question. Et la morale n'est plus

rattachée désormais par une amarre indestructible à une religion

ferme comme un roc. Elle dérive avec les différents actes de foi qui se

détachent comme des icebergs de la grande banquise romaine. Elle

dérive d'autant plus que la découverte du monde antique propose les

variantes de la morale que les hommes ont découvertes, quand ils

ne se croyaient pas tous malades et contrefaits et vacillant sous leur

fardeau originel, terrifiés de leur imperfection. La brume se lève sur

un paysage non chrétien dont les éloignements et les perspectives

apparaissent dans une lumière merveilleuse. Est-ce l'illusion séduisante

de l'erreur, est-ce la carrière qui s'ouvre devant l'homme quand

les chaînes sont brisées? Ces païens ne disent pas comme nous que

l'homme est né avec une marque d'infamie qu'un miracle seul a

effacée, que la vie et les plaisirs des sens sont des forces mauvaises

qui nous transforment en bêtes répugnantes. Ils proclamaient que le

monde était beau, que e~ · . e Grèce pouvait luire partout, ils

[' . &/'. ~ 1 ' '' ~ ·_;,

\ ft .. /.::...,-:

gB Histoire des Femmes

ignoraient le péché originel sur lequel étaient fondées non seulement

la morale chrétienne mais encore toute la sensibilité chrétienne.

Ce monde radieux qui s'élevait soudain était une symphonie. Rien

n'était mauvais dans cette belle création de Dieu, rien n'était marqué

d'un signe funeste. Il y avait un instinct noble dans tout animal supérieur, dans toute bête de race : ouvrez l'abbaye de Thélème à ceux

que le choix du sang et du cœur a prédestinés.

Ces idées nouvelles devaient avoir sur le destin des femmes une

grande influence. Finalement, cette morale nouvelle, toute imprégnée

d'éléments non chrétiens, fit sortir la femme de la position fausse dans

laquelle l'avait placée la condamnation chrétienne de l'amour. Elle

ne fut plus condamnée à être tantôt une souveraine avec laquelle on

jouait aux jeux absurdes de l'amour courtois, pâle décalcomanie de

la chevalerie, tantôt l'animal rétif et sournois que décrivent les

fabliaux. Elle fut définitivement présente dans la vie sociale, partenaire

indispensable dans cette ronde de la vie heureuse que le xv1• siècle

entraîne à travers ses jardins et ses bosquets, imposant dès lors comme

une règle de vie, comme un canon de la politesse, cette agréable

direction féminine que la châtelaine de Sérifontaine avait si habilement instaurée, domestiquant les hommes enfin, par les habitudes de

la politesse et des plaisirs, beaucoup mieux encore qu'en leur faisant

trotter l'amble de l'amour courtois.

Mais cette transformation ne se fit pas d'un seul coup. Elle exigea

plusieurs mises au point qui sont des phases importantes de l'histoire

des femmes pendant le siècle de la Renaissance.

LE CoNCILE DE TRENTE ET LE MARIAGE

Un premier événement historique eut pour les femmes des conséquences dont il ne faut pas s'exagérer la portée immédiate, mais qui

ne furent pas négligeables ensuite : ce fut ce célèbre Concile de Trente

dans lequel l'Église établit les principes du « redressement moral »

qu'elle opposa à la Réforme. Le Concile de Trente fixa notamment

la législation canonique du mariage sous laquelle nous vivons encore

aujourd'hui, il tenta de faire disparaître des abus qui paraissent avoir

été fréquents avant le xv1° siècle, et, à ce titre, il mérite d'être mentionné ici.

Le mariage, avant le Concile de Trente terminé en 1563, était

principalement une opération civile qui se décomposait en plusieurs

actes distincts. Au commencement est l'initiative du père qui a une

fille à placer. Il entre en pourparlers avec une autre famille qu'il

choisit pour débattre des conditions. Les conditions arrêtées, les deux

Du QJwttrocento à la Renaissance 99

familles signent le contrat qui stipule la dot et ses échéances de versement. Pour les familles, l'essentiel est fait à partir de ce moment.

C'est après la signature du contrat qu'on voit un père écrire : «J'ai

marié ma fille » ou un garçon constater : « J'ai épousé une telle »,

bien que ni la fille ni le garçon n'aient souvent paru à la

signature.

Après ce premier acte vient le second, qui est la cérémonie des

fiançailles ou mariage a juturo. Cette fois, c'est le garçon qui intervient. En présence de témoins notables, il s'engage à prendre pour

femme la fuie désignée, dans un délai qui parfois n'est pas fixé,

lorsqu'il s'agit d'enfants par exemple, mais qui le plus souvent est

déterminé par une formule traditionnelle, mais de pure forme « dans

les quarante jours ». Les témoins sont choisis à volonté. Ils peuvent

être notaires, juristes, protecteurs de la famille, personnalités ou

prêtres. La fiancée est présente et reçoit cet engagement. Pendant

longtemps ces fiançailles solennelles sont regardées comme l'équivalent du mariage lui-même. Dans certains états de la législation,

des dédits importants sont prévus en cas de rupture de la promesse.

En plusieurs pays, les jeunes gens sont désignés dès lors sous le

nom de mari et de femme, et l'on croit même, en Angleterre

notamment, que les privilèges du mari commencent à partir de cette

date.

Enfin, le troisième acte est la confirmation de l'engagement précédent : il est Je mariage proprement dit, ou encore mariage a praesenti.

Cette confirmation sc passe également en présence de témoins, elle

consiste en un acte auquel l'Église attache une extrême importance :

le consentement réciproque. Ce consentement est symbolisé par

l'échange des anneaux. Le droit canon considère qu'en l'absence du

double consentement, le mariage est nul. Cette déclaration se fait en

présence de témoins notables également, soit dans la maison de l'une

des deux familles, soit sur le parvis de l'église, soit dans l'église eUemême, prise comme salle commune et non comme édifice ecclésiastique. Le curé peut être le témoin du consentement ou il peut être l'un

des témoins, il l'est généralement : il n'est pas présent en tant que prêtre, mais seulement en tant que notable. Les fiançailles et le mariage

ne sont, avant le Concile de Trente, l'objet d'aucun enregistrement,

à moins que les familles ne désignent un notaire pour prendre acte des

consentements. Quant à la bénédiction nuptiale, elle n'est qu'une

formalité facultative qui peut avoir lieu dans l'église tout de suite

après le consentement, mais qui a lieu souvent le lendemain, après la

consommation du mariage. Comme au moyen âge, elle n'est qu'une

sorte de porte-bonheur dont les époux se munissent pour leur expédition.

On mesure toutes les conséquences de cette situation. L'une des

100 Histoire des Femmes

plus curieuses (mais d'importance très secondaire) est le fétichisme

de la dot. Le conh·at étant le seul document qui reste dans toute cette

affaire, on voit beaucoup de familles pauvres constituer une dot,

même symbolique, pour qu'il reste un écrit. Une autre (également

d'importance secondaire) est le pullulement des témoins. On invite

le ban et l'anière-ban des parents, on mobilise toutes les personnes

de poids qu'on peut espérer retrouver plus tard : car, dans dix ans,

dans quinze ans, si l'on veut prouver Je mariage, il ne pourra être

prouvé que par témoins et il est capital de retrouver commodément

ces témoins. Mais surtout on comprend qu'il est facile de réaliser un

mariage discret et relativement facile de faire disparaître toute trace

d'un n1ariage antérieur. D'où les mariages clandestins qu'on constate

et qui ne sont pas des subterfuges de romancier. Le mariage est

nécessairement clandestin lorsqu'on craint une mesure de rigueur

de l'autorité paternelle. Il n'en est pas moins valable. Le garçon

prouve sa bonne foi en choisissant un témoin inécusable : Roméo

prend le P. Laurent, son confesseur, le prêtre le plus respecté de

Vérone. Des filles plus timides que Juliette exigent un enregistrement.

On va alors trouver un notaire. Brandileone, historien du mariage en

Italie 1 a retrouvé le constat suivant de 1528 : « Mario Battiferro

comparaît devant un notaire et déclare : la jeune fille m'a amené ici.

Je l'ai enlevée et épousée une première fois 2 et elle est maintenant

ma femme ... Je demande à tous les présents de bien vouloir tenir ma

déclaration secrète pendant quelque temps, car mon père ne sait rien,

il sera mécontent d'une si grande désobéissance et peut-être il me

ruinera... Mais par le moyen de quelque homme de bien peut-être

pourra-t-on l'adoucir et l'amener à ne pas s'irriter de ce que fai fait JJ .

On appelait ce mariage, un mariage par parole de présent. Esmein,

historien du mariage, prétend que des constats du même genre existaient en assez grand nombre en France et qu'après l'édit de Blois de

15 73, on dut faire défense expressément aux notaires d'en recevoir à

l'avenir : défense qui fut peu observée, estime-t-il 3 •

La proportion de ces mariages clandestins est impossible à établir,

bien entendu. Ils étaient nombreux, c'est tout ce qu'on sait. Les

guerres de religion, période troublée, furent l'occasion de mariages

forcés. Ces abus n'avaient pas tous la passion pour excuse : le duc de

Mayenne en 1582 n'hésitait pas à faire enlever Anne de Caumont

La Force, riche héritière de douze ans, pour la marier, selon ce procédé cavalier, à l'un de ses fils, vaurien du même âge que ce pactole

permettait d'établir. Une commission envoyée en Guyenne la même

année sous la direction du président De Thou fut épouvantée du

nombre d'unions qui s'étaient faites ainsi << à la cloche de bois >J ,

Luther, de son côté, permettait le divorce. Bref, on s'approchait à

grands pas d'un âge d'or où il suffirait de murmurer poliment quelque

Du Quattrocento à la Renaissance 101

assurance vague à l'oreille d'une jeune fille et de s'en débarrasser

ensuite tout aussi facilement*.

La bigamie, hautement favorisée par ce mécanisme archaïque du

mariage, est encore plus difficile à constater •. Elle était sévèrement

réprimée par les lois. Molière a tout à fait raison de dire en musique

qu'elle est« un cas pendable ».Jannsen mentionne plusieurs exécutions

de bigames en Allemagne à la fin du xvi• siècle. Il y en a des exemples

dans les contes du Bandello. La plupart du temps, dans les fainilles

du peuple ou de la petite bourgeoisie, il était bien difficile de sc

défendre. Car le problème était de retrouver ct de faire comparaître

les témoins de la preinière union. Il y avait d'autres tours de gobelet.

Un mariage clandestin contracté avec un personnage influent n'était

pas sans risques. Tommaseo de Bianchi raconte qu'un gouverneur de

Modène, ayant ainsi séduit une jeune fille, fut dégagé de son engagement par une sentence d'un tribunal ecclésiastique •. On trouverait

sans doute plus d'un exemple de ce genre. Le duc d'Urbain, qui était

plus grand seigneur, trancha le nœud gordien : il fit assassiner une

jeune fille de petite noblesse que son fils avait épousée secrètement.

L'amour était, parfois, une audacieuse aventure 6•

Le Concile de Trente Init fin à la plupart de ces facilités. L'Église

revendiqua la célébration du mariage ct fixa les conditions de publicité indispensables. Le mariage ne fut valable désormais que s'il était

célébré par le curé de la paroisse des mariés après publication des bans

pendant trois dimanches consécutifs. Le prêtre eut obligation de

prendre acte des mariages célébrés. Les décrets d'application qui furent

pris à la suite des décisions du Concile interdirent aux notaires d'enregistrer les mariages clandestins. Certains pays qui refusèrent d'enregistrer les décisions du Concile, la France par exemple, adoptèrent

toutefois dans le domaine du mariage les mesures prescrites par le

Concile. Dans plusieurs pays, les princes prirent en outre des édits pour

frapper de peines diverses ceux de leurs sujets qui vivaient dans l'état

* Louët, jW"iste contemporain de l'ordonnance de Blois, et Brodeau, annota- teur de Louët, sont très nelS sur le caractère essentiellement civil du mariage avant le Concile de Trente : « On tenait en France, écrit Brodeau, avant l'ordonnance qui a publié et confirmé le décret du Concile de Trente concernant la célébration du maria~e, que le mariage déclaré en dehors de l'église était bon et valable, que la bénéd1ction, les proclamations de bans et autres pareilles solennités n'étaient point requise par nécessité, que l'omission de celles-ci non plus que la clandestinité n'annulaient point le mariage el que les contractants n'encow-aient d'autre peine que l'excommunication selon l'opinion de la glose et des docteurs tant théologiens que canonistes ... En conclwion, avant la promulgation du Concile de Trente, le mariage n'est donc soumis à aucune forme essentielle. Sans doute le clergé s'efforce de généraliser son intervention, les tribunaux laïques lui prêtent même main forte au besoin en invitant les requérants à demander une bénédiction à leur évêque, mais la bénédiction nuptiale n'était pas une cérémonie indispensable pour les juges laïques ni même pour les juges ecclésiastiques, ce n'est qu'un accessoire au contrat civil valablement formé par le seul consentement •. (Cité dans Beauchet. Les formes de la clUbration du mariage dans l'ancien droit &anonique p. 375 et suiv.J.

102 Histoire des Femmes

de concubinage : nous avons déjà dit que ces édits furent peu

appliqués.

Cette grave défaite du mâle auquel le Concile montrait ainsi une

injurieuse défiance ne fut pas acquise sans combats d'arrière-garde.

Il ne fallut pas moins de quatre-vingts ans de lutte pour imposer

à nos pères l'humiliante condition de faire connaître publiquement

un choix décisif et irrévocable. L'autorité royale dut ratifier solennellement par l'ordonnance de Blois en 1579 les décisions prises par le

Concile en cette matière et les faire passer dans la loi civile. Il fallut

un article de cette ordonnance pour interdire dans l'avenir à tout

notaire « sous peine de punition corporelle n de passer ou de recevoir

aucun engagement de mariage par parole de présent. Cette ordonnance

même fut longtemps ignorée par les cours souveraines, bafouée par

l'usage, ou tournée par la procédure. Condamnés à passer sous le

joug conjugal, les hommes détournaient prestement le cou en présentant aux Parlements un appel comme d'abus. Ce recours consistait

à se plaindre que l'autorité ecclésiastique eût outrepassé ses droits.

D'autres justiciables s'adressaient à des curés complaisants qui

n'étaient pas plus exigeants que le forgeron de Gretna Green ou le

shériff de Reno. On rassurait ensuite la fiancée par quelque visite

chez un de ces singuliers notaires complaisants que les édits du roi

persécutruent. On appelait ces mariages civils, mariages à la gaulmine,

parce qu'ils avaient été inventés par un conseiller au parlement

nommé Gaulmin qui les avait fait reconnaître par ses confrères.

Il y eut des contestations nombreuses et des jurisprudences contradictoires. La délégation du clergé aux États Généraux de 1614 se

plaignait encore que de nombreux couples vécussent dans une situation irrégulière, que de nombreuses jeunes filles se fissent enlever,

crimes pour lesquels on obtenait facilement des lettres de rémission,

elle notait encore que les garçons abusruent presque tous des privilèges des fiançailles qu'une ordonnance royale de 1639 dut réglementer. Néanmoins, il fallut se résoudre à capituler. Au milieu du

xvn• siècle, les hommes qui désiraient se procurer une femme pour

un bail de quelque durée en étaient réduits à passer sous les fourches

caudines du mariage. Et l'on prit enfin l'habitude du triste spectacle

dont notre œil blasé ne s'émeut plus, celui de l'homme piteux, endimanché, portant avec un sourire gêné le carcan de l'engagement

conjugal et sortant de l'église au bras de la femelle triomphante qui

sera désormais sa pitance unique dont la loi protège l'exclusivité *.

* Cette évolution n'est pas propre à la France. On la constate également en Italie, en Espagne, en Autriche. Toutefois, les souverains de ces pays ayant accepté les décisions du Concile de Trente, les juges ecclésiastiques y connurent encore pendant longtemps des procès civils qui se rattachaient au mariage, et qui concer~

naient la séparation de corps ou la séparation de biens, l'adultère, les régimes

Du Q.ualtrocento à la Renaissance 103

LA PRATIQUE DU MARIAGE

Les jeunes filles sont toujours peu consultées. Leur obéissance est

la règle dans les grandes familles qui recherchent une alliance. Les

familles bourgeoises ne sont pas beaucoup plus libérales. Pour l'Angleterre, nous possédons pour le xv• et le xvi• siècles le journal dela famille

Paston, grands propriétaires campagnards d'où sortirent plus tard les

ducs de Norfolk. On y voit qu'Elisabeth Pas ton qui hésitait à épouser

un veuf quinquagénaire fut soumise à un traitement énergique : elle

était « battue une ou deu:< fois par semaine, parfois deux fois le même

jour et eut même la tête fendue en deux ou trois endroits ». C'était

sa mère, femme fort dévote, qui se chargeait de la persuader'. Vers le

même temps, John Wyndham, marchand, voisin des Paston, éteignait

une créance en offrant à un correspondant de disposer de la main

de son fils pour un mariage à sa convenance•. L'opinion des intéressés

n'était pas mieux respectée en France. Tiraqueau, l'ami de Rabelais,

ayant aperçu à sa fenêtre une petite fille de dix ans dont le visage lui

parut doux, traversa la rue pour aller la demander à sa famille et

l'obtint •. En Italie, le neveu de Michel-Ange, que son oncle veut

marier, est présenté moins cavalièrement chez les Guicciardini, mais il

n'y trouve pas de dot suffisante : le père de la future offre aussitôt la

fille d'un de ses amis, mieux dotée, et le mariage se fait sur-le-champ.

Un bon nombre des histoires tragiques rapportées par Le Bandello ont

pour origine une décision unilatérale des parents : c'est le cas de la plus

célèbre d'entTe elles, celle de Roméo et Juliette, où le drame se produit

parce que le père, trouvant sa fille triste, décide de la marier à un

beau jeune homme sans lui demander son avis. Dès qu'il y a un peu

de fortune dans la famille ou un rang à maintenir, quelque préjugé

social à considérer, le mariage autoritaire semble être la règle, nous

en avons d'innombrables exemples.

Toutefois, dans certains compartiments de la bourgeoisie, il semble

que la politique du mariage autoritaire se soit adoucie. Les préférences ou les répugnances de la jeune fille sont parfois prises en considération. Le mariage étant une affaire qui se décide en famille, elle

trouve des appuis. Son obstination même peut être récompensée.

Au xv• siècle, Elisabeth Paston se fit assommer et dut épouser son

veuf. Cent ans plus tard, une Margery Paston, qui s'était fiancée à

l'intendant de la famille, finit par lasser l'obstination des siens et obtint

gain de cause. La résistance des j eunes filles est une situation qu'on

dotaux, etc., qui en France relevaient de la juridiction civile. Dans les pays protestants, les pasteurs reçurent des droits équivalents à ceu.x des curés et la publicité du mariage fut assurée par des mesures analogues.

Histoire des Femmes

retrouve de plus en plus dans les témoignages littéraires en Angleterre aussi bien qu'en France. Les comédies de Molière, si souvent

consacrées à une intrigue de ce genre, nous apprennent que l'autorité

paternelle doit tenir compte des oppositions. Elles confirment toutefois, si l'on y prend garde, l'autorité presque absolue du père. Ce sont

des coups de théâtre inattendus et parfaitement invraisemblables

qui permettent à Henriette d'échapper à Trissotin, à Marianne

d'échapper à Tartuffe, et la petite Agnès évite par un miracle le

destin éminent que lui préparait Arnolphe.

Dans la bourgeoisie de clientèle, il était rare qu'un mariage pût se

conclure sans qu'on en informât le protecteur de la famille. C'était,

au minimum, affaire de courtoisie. Ledit protecteur avait souvent

des idées personnelles sur la question : il mettait un point d'honneur

à faire la fortune des familles attachées à sa maison. Cela pouvait

aller loin. Au xv• siècle, on avait vu Je puissant duc de Bourgogne

assurer l'avenir de ses serviteurs les plus dévoués en exigeant des

riches marchands des Flandres qu'ils leur laissent épouser leurs filles.

Un brasseur de Lille opposa une résistance énergique, Je candidat du

duc étant un soudard peu recommandable. Le duc le prit très mal et

fit emprisonner le brasseur 10• Au xVI• siècle, les rois de France ne procédaient pas autrement pour récompenser des dévouements fidèles ou

pour assurer un avenir convenable à une jeune femme qu'ils avaient

trouvée sympathique. Tamassia, dans son histoire de la famille

italienne, cite plusieurs exemples tirés de Bandello et des loJémoires de

Tommaseo de' Bianchi 11• Savonarole avait fait campagne vigoureusement

contre ces interventions indiscrètes.

La liberté des filles était donc assez rigoureusement limitée, même

dans les familles bourgeoises. C'est pourtant dans ce milieu que nous

trouvons des traces de mariage de convenance. Tomassia, après avoir

consulté pour l'Italie un très grand nombre de chroniques, de correspondances privées, de testaments datant du xv1• siècle, remarque les

nombreuses preuves d'entente et d'affection conjugale qu'on peut

relever à cette époque : il en donne deux pages de preuves qu'on

peut interpréter en profit du mariage de raison ou d'après lesquelles

on peut présumer qu'il y avait des tempéraments aux mariages d'autorité. Je pencherais volontiers pour cette dernière explication en raison

d'un petit fait significatif. On ne mariait pas les filles aussi facilement

qu'on pourrait le croire au xvi• siècle. Les rares études démographiques que nous possédions sur cette période font ressortir dans tous

les pays la mortalité masculine. Il y avait des périodes où le mari se

faisait rare. On vit à certains moments de singulières mesures d'encouragement au mariage : priorité des offices et des emplois aux

hommes mariés, limitation autoritaire du chiffre des dots, facilités

juridiques, etc. D'autre part, en tout temps, il avait fallu faire grand

Du Quattrocento à la Renaissance

usage des marieuses, emploi fort lucratif. Il arrivait que dans cette

« étroitesse du marché », des amis bénévoles s'entremissent et que les

préférences des jeunes gens pussent entrer en ligne de compte lorsqu'eUes facilitaient un placement. C'est ainsi que s'était marié le

père de Benvenuto Cellini qui avait fait cc que nous appelons un

tt mariage d'inclination n, en obtenant de ses parents qu'ils ne s'obstinent pas sur le clùffre de la dot 12•

A la fin du xvi• siècle et au xvn• siècle, la même détente est constatée en Angleterre. Les difficultés du mariage en font souvent un

problème pour lequel on cherche avant tout des solutions raisonnables.

Trevelyan, historien anglais, constate qu'au xvu• siècle « on cherchait

souvent des maris pour les fùles suivant le principe d'un véritable

troc », mais il admet quelques lignes plus bas que les filles étaient

souvent consultées et qu'en tout cas elles " ne tenaient point pour un

abus universel que d'autres disposassent souvent de leur main 10 ». Si

l'on peut conclure des éléments d'information que nous avons que le

mariage autoritaire est la règle, on a aussi l'impression qu'il y a des

accommodements. Ce ne sont là que des impressions fondées sur des

sondages assez aléatoires. Dans l'état actuel des recherches, on ne peut

guère avancer que des présomptions.

La liberté du mariage paraît avoir été presque complète, en revanche, dans le peuple. Le principe de l'autorité paternelle était reconnu

dans le peuple aussi bien qu'ailleurs ct l'application en était parfois

rude. Le juriste Alciati dans ses Responsa publiées à Bâle en I599

raconte qu'un père ct son fils décidèrent au mariage un candidat

récalcitrant en le traînant par les oreilles (le texte italien dit« par les

mâchoires ») 14• Maulde La C!avièrc, dans un ouvrage classique sur

les femmes au XVI6 siècle, cite un procès dans lequel un paysan répéta

l'histoire biblique de Jacob et exigea du gendre qu'il avait choisi un

service de dix ans. A l'expiration du contrat, le gendre tua le beaupère qui prétendait barguiner à nouveau 15• Mais, dans la plupart des

cas, les choses semblent avoir été plus simples. Les intérêts, le train

de vie n'étant pas en discussion, les filles pouvaient choisir le garçon

qu'elles voulaient. Il faut ajouter encore que les conditions matérielles ne permettaient guère de monter autour des filles une garde

vigilante. Les familles sont entassées dans les villes. Tamassia signale

qu'à Gênes, on dénombre cinq ou six familles dans une maison

minuscule, qu'à Padoue, la plupart des familles luvrièrcs sont logées

dans une ou deux pièces. On sait qu'en Angleterre, la situation des

« franchises » de Londres oü vivait la population ouvrière n'était pas

meilleure. A Paris, les sondages de Roland Mousnier sur les inventaires successoraux ont montré qu'au xvie et au xvue siècle, les

ménages ouvriers n'ont habituellement qu'une pièce ou deux et un

mobilier très sommaire.

I06 Histoire des Femmes

A la campagne, la liberté des mœurs mettait le plus souvent les

parents devant le fait accompli. Trevelyan, historien des mœurs

anglaises, écrit qu'au xv1• siècle, chez les paysans anglais, la plupart

des mariages sont des mariages de réparation 16• Jannsen, d'après le

riche dossier qu'il a constitué sur l'Allemagne, arrive à la même

conclusion. Enfin, dans la classe populaire principalement, le mariage

avait un rude concurrent dont l'Église ne parvint jamais à triompher

complètement : c'était l'habitude du concubinage. C'était une

solution bien commode quand les transferts de propriété n'étaient

pas en jeu : quand on voulait, comme on voulait, pour le temps

qu'on voulait. Ces unions étaient la plupart du temps reconnues

par la famille de la fille, elles étaient si fréquentes qu'elles furent à

certaines époques protégées par des lois et finalement, beaucoup

d'entre elles étaient transformées en mariage au lit de mort de l'un

des conjoints. Les enfants issus de ces unions étaient généralement

légitimés. La loi s'y prêtait. Cette solution cavalière donnait souvent

satisfaction. Tamassia, qui a dépouillé un grand nombre de testaments dans la région de Naples, a trouvé beaucoup de dispositions

testamentaires au profit de la concubine accompagnées fréquemment

de témoignage d'affection 17• Le concile de Trente recommanda en vain

des mesures pour faire cesser cette situation que l'Église regardait

comme scandaleuse. Les édits qu'on prit n'eurent aucun effet. Le

concubinage persista, au moins en Italie. Mais sur ce point comme

sur beaucoup d'autres, nous manquons de sondages indicatifs. Il

n'existe même pas de vérification sommaire comparable à celle de

Tamassia pour les autres pays.

Le mariage est encore précoce à la fin du xv• siècle, mais, là encore,

la situation évolue. Sébastien Champier, dans sa Nif des dames vertueuses, au début du siècle, est si inquiet sur le sort des filles qui ont

dépassé leur seizième année qu'il propose que l'État leur procure un

mari d'office'"· Il est remarquable que la disproportion des âges ne

soit guère regardée comme un obstacle. On se moque évidemment

des barbons imprudents qui se chargent d'un tendron. Mais François

Sforza, soldat de fortune, épouse très bien à quarante ans une jeune

fille de dix-sept ans : et c'est un mariage d'amour, sa femme l'adore,

partage ses dangers, conduit ses hommes ct il n'a confiance qu'en

elle. Le gendre de Ludovic le More, San Severino, a trente ans lorsqu'il

épouse Bianca Sforza qui a treize ans et qui est sa fiancée depuis

cinq ans : ils s'adorent et forment le plus beau couple d'Italie. Balthazar Castiglione, possesseur de cette belle barbe de quadragénaire

que nous pouvons admirer au Louvre, se marie à une jeune fille de

quinze ans de l'illustre famille des Bentivoglio qui ont été tyrans de

Bologne : personne ne trouve ridicule ce mariage éclatant. On s'indigne toutefois lorsque Girolamo Riario, neveu de Sixte IV della Rovere,

Du Quattrocento à la Renaissance 107

fiancé à Constance de Mantoue, qui a onze ans, exige par méfiance

la consommation du mariage. On trouve cette exigence brutale.

Mais Catherine Sforza, mariée à quatorze ans au même Riario, Béatrice d'Este qui devient à quinze ans la femme de Ludovic le More

qui a quarante ans, n'apparaissent aux yeux de personne comme

de tendres gazelles sacrifiées à la raison d'État. On ne lit nulle part

chez les contemporains que ce sont les tristes conditions imposées aux

grands et tout le monde parle d'elles comme de jeunes épouses parfaitement heureuses et nullement différentes des autres. Les préjugés

de notre temps n'avaient pas cours au xvi• siècle et la vie des femmes,

comme celle des hommes, si elle se terminait plus rapidement que la

nôtre, commençait aussi beaucoup plus tôt. On n'est pas loin de ce

temps où une princesse de France disait ce mot étonnant dont je n'ai

malheureusement pas pu retrouver la référence : « A vingt-cinq ans,

il est temps qu'une femme change son nom de belle en celui de bonne.»

Toutefois, déjà cette habitude évolue sensiblement au xvi• siècle.

Un prédicateur italien de cette époque mentionne comme une habitude courante qu'on marie les filles à seize ans et les garçons à trente

ans. Plusieurs ouvrages contemporains consacrés au mariage répètent

cette indication. Luther, de son côté, recommande que les garçons

soient mariés à vingt ans, les filles entre quinze et dix-huit ans, Eberlin

souhaite des mariages plus précoces : mais le prédicateur Polycarpe

Leyser en '57 I recommande aux garçons d'attendre plus longtemps

pour fonder une famille 19• Cette dernière considération paraît avoir

été généralement respectée par les familles bourgeoises qui sont naturellement prudentes.

Cette évolution s'accentue au xvu• siècle mais elle n'est pas uniforme. Pendant longtemps, certaines provinces françaises notamment

ont conservé les habitudes d'autrefois. L'âge légal du mariage pour

la jeune fille était de douze ans révolus. II ne faut pas s'imaginer que

c'est là une simple formulation juridique. Dans le Béarn et le pays

basque, la plupart des mariages ont lieu en effet à cet âge dans tous

les groupes sociaux 20• Mais le droit coutumier évolue au début du

xvu• siècle. La coutume du Bourbonnais, par exemple, sous le règne

d'Henri IV, reculait l'âge du mariage de douze à seize ans. La coutume du Limousin maintenait les fiançailles à douze ans, mais le

mariage n'était célébré que deux ou trois ans plus tard 21• II en était

de même à Foix, avec cette différence que les fiancés jouissaient des

privilèges conjugaux, satisfaction de quelque poids. Cette désinvolture n'était pas générale. On peut citer d'assez nombreux exemples,

dans les familles nobles ou la grande bourgeoisie, lors desquels la

consommation du mariage fut différée pour des raisons de convenance :

ce qui était parfois imprudent 22 • C'est le plus souvent dans la noblesse

ou la grande bourgeoisie qu'on constate ces mariages précoces. On

108 Histoire des Femmes

comprend qu'il s'agissait la plupart du temps de se prémunir contre

les hasards qui pouvaient traverser une alliance projetée.

Dans la petite bourgeoisie et dans le peuple où l'on a un moindre

souci de protéger la caisse, beaucoup de mariages sont plus tardifs.

Les enquêtes des démographes, encore très lacunaires pour le xvn• siècle, indiquent que, dans les milieux modestes, hormis quelques

particularités régionales, le mariage a lieu généralement pour

les filles entre dix-huit et vingt ans. C'est aussi l'avis qui est ouvert

par les médecins et les moralistes qui se sont prononcés sur ce point.

VIE CONJUGALE Au xVI• siÈCLE

Une particularité qui cause quelque peine est l'habitude des châtiments corporels. C'était un héritage des siècles précédents. Mais elle

semble avoir été très soigneusement conservée au xvi• et encore au

XVII• siècle. Il est normal en Italie qu'un mari batte sa femme lorsqu'elle s'intéresse trop à ce qui se passe hors de la maison : si elle est

restée trop longtemps à sa fenêtre, par exemple, si elle a parlé dans la

rue à quelque vieille suspecte 23• En France, la belle comtesse de Chateaubriand, aimée du roi François Jer, n'en reçoit pas tnoins de son mari

de solides corrections. Maulde La Clavière ajoute à cet endroit

qu'il ne faut pas s'en étonner et qu'au xvr• siècle « les prédicateurs

parlent des bastonnades avec un sourire " 24• Cent ans plus tard, l'anglais Pepys a des remords quand il bat sa jeune femme, écervelée qui

n'était pas de tout repos : il se croit tenu de la consoler. Mais, en revanche, il l'appelle « putain " sans vergogne dans les moments de nervosité et il ne croit pas qu'en cette circonstance, il ait outrepassé son

droit 25 • En somme, une femme est encore, pour beaucoup de gens de

ce temps-là, un petit animal qu'il faut gouverner avec quelque

énergie : Arnolphe, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'est

pas un original.

Faut-il en conclure que les femmes étaient très malheureuses

et que cette description de la vie conjugale explique l'insistance avec

laquelle les plus actives d'entre elles recherchèrent tout au moins

l'illusion de l'amour? C'est peut-être aller un peu vite et appliquer

imprudemment les idées de notre temps à une époque assez différente.

Rien ne permet, sinon nos préjugés actuels, d'affirmer a priori qu'un

mariage conclu sans inclination particulière soit nécessairement plus

mauvais qu'un autre et il est même remarquable que, dans la copieuse

littérature consacrée au xvi• siècle au problème du mariage, on ne

trouve jamais le mariage d'amour présenté comme une panacée. Rien

ne nous autorise à affirmer que les femmes, dans l'ensemble, ne se soient

pas accommodées patiemment des satisfactions que la nature recom-

Du QJ•attrocenlo à la Renaissance 109

mande et de sentiments paisibles tels que la confiance, l'amour maternel, le goût de la sécurité et du foyer et même cette reconnaissance

bienveillante que mérite l'artisan d'un bonheur moyen.

Les moines et prédicateurs du xvr• siècle encourageaient les femmes

à se contenter de peu : ils ne manquaient pas de leur rappeler la

fragilité originelle de leur nature qu'ils transformaient facilement

en perversité. Robert Richardson définissait la femme en 1530 :

«Un animal plus orgueilleux que le lion, plus lascif que le singe, plus

venimeux que la vipère, plus faux et trompeur que la sirène. " Les

lectrices de ce sage étaient invitées à conclure avec lui qu' « aucune

des bêtes des plus féroces ne peut être comparée utilement à ce

monstre femelle » 26• Vers le même temps, un prédicateur du haut de

sa chaire leur versait sur la tête des épithètes propres à leur inspirer

de la modestie. Il les appellait « la perte de l'homme, une bête insatiable, une anxiété continuelle, une guerre perpétuelle, une ruine

continuelle, une maison de tempête, un obstacle à la pitié 27 " · Ce

n'était pas là vociférations exceptionnelles de moines obsédés. Le

protestant John Knox, fanatique mais logique, refusait à Marie

Stuart le droit de porter la couronne parce que, disait-il, « rien ne

répugne plus à la Nature que de voir une femme dominer ou gouverner les hommes ». Et il adressait à la reine Elisabeth qui lui avait

accordé sa protection une autre version de cette même vérité : « Donner à une femme l'autorité suprême dans un royaume revient à polluer

et à profaner le trône royal, le siège de la justice 28• »Le sage et savant

Érasme ne pensait pas autrement. « La femme est un animal inepte

et ridicule, déclarait ce grand homme, Platon avait raison de se

demander dans quelle catégorie la placer, celle des êtres raisonnables

ou des bru tes. >>

De telles appréciations détournaient assurément les femmes des

pensées orgueilleuses et les amenaient à se trouver satisfaites d'un

bonheur modeste qui devait être toute l'ambition de créatures si vilipendées. Beaucoup de femmes de ce temps pensaient qu'il était plus

important de faire son salut que d'éprouver les sentiments décrits

par les romans et elles s'estimaient raisonnablement heureuses quand

elles avaient pu mener une vie chrétienne avec un mari dispos et de

beaux enfants. Il est peu probable que les femmes du xvr• siècle aient,

en général, soupiré contre l'injustice du sort qui les privait de connaître

ce« grand amour >> que nous croyons indispensable à la vie. Les documents nous manqueront sans doute toujours pour décider cette grave

question. Ceux qui nous sont parvenus font présumer plutôt une

sorte d'atonie sentimentale de l'ensemble de la population qui contraste

avec les faits divers mouvementés que l'histoire a retenus sur cette

époque. On est amené à en conclure une fois de plus que l'histoire

des peuples n'est pas toujours l'histoire des grands. En ce qui concerne

110 Histoire des Femmes

l'histoire des femmes, en particulier, on peut se demander si les gracieuses agitées qui cherchèrent à persuader les hommes qu'il était

indispensable qu'elles eussent des amants ne constituaient pas une

minorité : l'éclat de cette minorité et l'influence qu'elle a eue lui

confèrent une indiscutable importance, mais il se pourrait bien que

ce ne soit, à cette date, qu'un mouvement de pionniers.

C'est par autre chose que l'histoire des femmes du xvie siècle est

propre à inspirer de la mélancolie. Beaucoup d'entre elles avaient

une ambition plus humble encore que de « faire leur salut». Elles ne

demandaient tout simplement qu'à vivre, c'est-à-dire de ne pas mourir

de leur dur métier de femelle. L'effroyable mortalité infantile que

les parents supportaient, du reste, avec une certaine placidité, l'obstination que les hommes mettaient à assurer leur descendance en spéculant sur les chances du nombre, rendaient le métier de mère aussi

hasardeux que celui de guerrier. Beaucoup de ces obéissantes et braves

jeunes femelles dont la vie conjugale commençait si tôt mouraient

prématurément après d'incessantes et harassantes maternités. Plus

qu'à toutes les plaintes des femmes sur leur infériorité et leur esclavage, je suis sensible à cette phrase tranquille et effrayante d'Alice

Thornton, fille de bonne famille dont la sœur venait de mourir à

trente-deux ans lors de sa seizième maternité : « Bien qu'elle eût

épousé un bon parti, elle ne connut jamais beaucoup de joies et je

sais qu'elle accueillit son dernier changement d'état avec beaucoup

de satisfaction 29• » Cette oraison funèbre me fait plus de peine que les

plaidoyers les plus éloquents sur l'injustice dont les femmes sont victimes. Et cependant la nature est si forte en nous que les filles n'en

accueillaient pas moins avec bonne grâce les joies du mariage. Elles

faisaient fête en braves petites femelles à tout cc que la vie apporte,

la douceur infinie et aussi les risques de ce qu'était alors la «condition

féminine ». C'est plus important que le « grand amour » dont nous

nous barbouillons.

ITALIENNES DE LA RENAISSANCE

Si l'esprit nouveau introduisit peu de changements dans les coutumes de la plupart, il permit, en revanche, aux femmes du monde de

faire une très brillante «rentrée » et d'assurer définitivement leur prestige dans la vie sociale. L'instrument de leur règne fut précisément

la découverte de ce paradis de la liberté et du bonheur que Rabelais

avait nommé l'abbaye de Thélème et que le siècle de la Renaissance voyait s'élever comme une promesse pour tous ceux que désignaient leur culture et leurs dispositions naturelles. Ce siècle de

gentilshommes crut à une noblesse instinctive du bel animal humain :

Du Q_uattrocento à la Renaissance III

cette noblesse instinctive, c'est dans le courage et l'amour qu'elle se

réalise électivement. L'amour pur, désintéressé, l'amour qui exalte,

n'est pas défendu, il est, au contraire, l'achèvement et la gloire. Il

est l'école qui permet d'être soi-même, il éclaire tout, il aide à découvrir la beauté du monde, il permet seul de la goûter entièrement :

grâce à lui, les beaux produits sélectionnés dans les ha ras de la culture

participent par leur vie et par leur glorieuse course libre à l'universelle symphonie. Pour les idéalistes platoniciens du xv1• siècle, Marcile

Ficin, Plotinien, le jeune cardinal Bembo, l'amour fut divinisé, il fut

éminemment pur, il devint un rayon de l'Esprit-Saint. ttre touché

de cet amour tout immatériel, tout angélique, fut une introduction

à la métaphysique. A la vérité, on ne pouvait rien comprendre à la

grâce de la vie, à la beau té de l'uni vers et même à la grandeur de

Dieu, si l'on n'avait pas été visité par cette inspiration, si l'on n'avait

pas rencontré ce « grand amour » qui nous ouvre les portes de l'idéal,

de l'intelligence, du sentiment.

L' « AMOUR PLATONIQ.UE »

Le platonisme prit naissance dans les petites cours princières d'Italie au plus beau moment de leur fortune. Et il ressemble d'abord à

l'amour courtois. Il était clair que beaucoup de jeunes femmes,

mariées sans avoir été consultées, à quelque homme de cheval, fort

buveur, fort chasseur, grand trousseur de servantes, n'envisageaient

pas sans amertume les longues steppes de la résignation chrétienne.

Elles firent une fois de plus le grand rêve féminin, si touchant et

gracieux, d'une amitié un peu tendre qui animerait la vie sans blesser

le devoir et l'honneur. Elles le firent d'autant plus volontiers qu'elles

étaient entourées de clercs fins et savants, qui leur contaient les Mille

et une nuits de cette antiquité qui parle si librement de l'amour, et

qu'on ornait soigneusement leur propre esprit, sous prétexte de

culture, de tous les souvenirs qui pouvaient les faire soupirer. Le platonisme consista très vite à soutenir que les femmes étaient des êtres

d'une parfaite noblesse naturelle (ce que n'avait jamais dit Platon),

qu'elles avaient le privilège des sentiments les plus délicats et les plus

désintéressés (ce qui est parfaitement vrai, mais aussi introuvable dans

les œuvres du maître) et qu'il y avait en elles un instinct particulier

de la chasteté et du respect de soi-même (autre vérité aussi peu platonicienne) qui faisait de leurs rêveries sentimentales des espèces de

couleurs sans danger. Balthasar Castiglione, le célèbre auteur du

Courtisan, qu'on écoutait comme un oracle en fait de bonnes manières

et de haute tenue morale, Lodovico Dolce, moins grand seigneur,

mais pédagogue considéré, établirent comme un dogme cette perfec-

II2 Histoire des Femmes

tian et vertu féminine. Boccace avait tracé la voie cinquante ans

plus tôt avec son recueil latin des Femmes Illustres (De Glaris mulieribus)

qui avait eu de nombreux imitateurs. Les féministes français, Christine de Pisan, Alain Chartier, avaient trouvé un écho en Italie.

Castiglione ct Dolce dépassèrent ces considérations purement

commémoratives. Ils instituèrent des martyrs. Dolce avait découvert

une jeune fille de Capoue qui pour échapper à un escadron de Gascons

s'était jetée dans une rivière. Il rendit si célèbre cette victime de la

cavalerie qu'on parla d'elle pendant tout le siècle. Castiglione, en

récompense, découvrit à Mantoue une paysanne qui s'était noyée

dans le Pô par désespoir d'un outrage qu'elle avait subi. Castiglione

étant le favori de la duchesse, l'évêque de Mantoue parla d'élever

une statue à sa protégée. Les Romains ne voulurent pas être en

défaut. Ils eurent une femme de marchand qui, attirée dans les

catacombes par le stratagème d'une soubrette, s'était fait étrangler

plutôt que de succomber dans ce guet-apens. Ils couronnèrent de

lauriers le corps de leur marchande et le suivirent en procession. Il

fut bien établi que les hommes étaient des brutes et que les femmes

étaient des anges qui représentaient sur la terre la beauté, la douceur

et la chasteté. Mais les hommes étaient perfectibles, c'était le point

important. Et les femmes consentaient à les soutenir sur la route de

la perfection.

Il restait à illustrer cette théorie par des conversions exemplaires,

entreprise plus difficile que l'exploitation des faits divers. On eut le

bonheur d 'en trouver. Michel-Ange fournit la plus illustre d'entre

elles. Il s'éprit à cinquante et un ans de la belle Vittoria Colonna,

marquise de Pescaïre, qui en avait trente-six et réussit l'exemplaire

le plus parfait de l'amour platonique, s'il est vrai qu'il ne la vit, comme

on le prétend, que douze ans plus tard. Il l'aima pendant vingt ans.

Il écrivit pour elle des sonnets où il lui expliquait qu'ils n'étaient que

deux parties de la même âme qui rejoignaient Je ciel d'un même

mouvement sensible à tous deux. Il avait soixante et onze ans lorsqu'elle mourut et il ne se consola jamais de cette mort.

Ce grand exemple resta un peu isolé. Des platoniciennes audacieuses prirent des risques pour l'édification du prochain. Firenzuela

raconte qu'une Costanza Amavetta, jolie dévote, rencontra à Florence un Cclio qui lui parut être l'homme dont elle avait toujours

r êvé. Elle était mariée à un négociant qui ne lisait guère Platon. Elle

sc mit en ménage avec son Celio dans la plus parfaite chasteté, puis

ils allèrent en vacances avec deux autres couples platoniques dans

les campagnes des environs. On tint sous les arbres une très jolie

cour d 'amour où les dames expliquèrent qu'elles considéraient

comme purement ménagère la partie de leur vie qu'elles devaient

passer avec leur mari et qu'au contraire il fallait regarder comme

Du Q_uattrocento à la Renaissance 113

un épanouissement et une révélation du paradis la divine irradiation

dont elles bénéficiaient lorsqu'elles étaient auprès de quelque Celio.

Le docte Firenzuela approuve vivement 30• Castiglione cite avec

éloge deux parfaits platoniciens qui vécurent ainsi pendant six mois

dans une irréprochable intimité 31• Renouvelant le zèle des premiers

chrétiens, des religieux de Milan crurent que leur continence triompherait d'une semblable cohabitation avec de saintes filles : mais

l'archevêque de Milan fut aussi obtus que les évêques du premier

siècle et renvoya tout le monde au couvent 32 • Une fille gênoise, Thomassine Spinola, imposait un mariage blanc à son mari en l'honneur

du roi Louis XII, qu'elle n'avait jamais vu et qui était petit, hydrocéphale et contrefait. Elle afficha une grande passion pour ce vainqueur et, le bruit de sa mort ayant couru, elle se mit au lit aussitôt.

La nouvelle se répandit qu'elle était morte de désespoir, ce qui

n'était pas vrai, mais lui fit beaucoup d'honneur.

Des discussions s'élevèrent sur l'amour pur : il fut prouvé qu'il était

le plus noble des sentiments, Je seul naturellement qu'une femme

pût tolérer •. Des femmes élégantes eurent plusieurs " amants purs ».

On voyait ainsi l'extrême raffinement de leur cœur. Elles s'habillaient

de robes bleu de ciel pour signaler leur vocation à des sentiments

exclusivement célestes. Les robes fendues sur le côté furent taxées

d'impudicité, les vastes manches tombant jusqu'aux pieds qui avaient

défié les siècles furent condamnées par une intransigeante modestie :

on eut des manches strictes, les seins disparurent, les gorges sc voilèrent, un pape mit des culottes aux anges du Jugement dernier. Les

formes graciles devinrent obligatoires, la mode fut aux cheveux blonds

timides, au regard virginal, à la peau blanche et douce, au maintien

discret, à la fragilité. Il ne fut pas mal non plus d'avoir un petit défaut

touchant, un très léger bégaiement, une bouche minuscule, une moue

un peu enfantine.

• Un bon exemple d'amour platonique est décrit dans la Xe nouvelle de l' Hepta- rniron. Amadour, jeune chevalier de di.x-neuf ans, devient amoureux de Florinde, douze ans, fille d'une grande famille. Des obstacles existent, mais il pourrait

demander sa main : seulement il n'y aurait pas • amour pur •· Tl épouse donc, par amour pour Florinde, son amie et confidente, et ils vivent tous les trois en parfaite

union, l'amie bénéficiant de l'amour « bestial • réservé à l'affection conjugale et

Florinde de l' c amour pur •, situation qui lui cause une parfaite satisfaction. Au

cours d'une des campagnes d'Amadour, qui varie les occupations en se couvrant

de gloire sur des théâtres d'opérations extérieurs, Florinde est mariée à un duc,

incident que tout le monde regarde avec indifférence. L' « amour pur » n'en continue

pas moins selon ses propres lois. Mais alors, l'amie et confidente meurt accidentellement. Amadour n'a plus de raisons de partager la vie du ménage ducal. Au

moment de prendre congé, il supplie Florinde de venir lui dire adieu la nuit dans sa

chambre, ce qu'elle fait en demandant la permission de son mari, parfait galant

homme qui sait ce que c'est que l' «amour pur ». Amadour a un instant de faiblesse

et supplie. Tl brise ainsi l'image de « l'amour pur • qui les soutenait tous les deux. Elle appelle et le congédie. Une suprême tentative n'a pas de meilleur résultat.

Amadour ira sc faire tuer dans une grande bataille et Florindc entrera au couvenl.

114 Histoire des Femmes

L'Église regardait avec bienveillance ces grandes dames dont la

tenue parfaite était une réponse aux imprécations des luthériens.

Le Concile de Trente avait entrepris de faire soufRer un grand vent

de chasteté. Paul IV Caraffa, qu'on appela Je pape« culottier» à cause

de son entreprise sur les anges, était un pape dur et ascétique qui

voulait faire oublier les Borgia : il répandit très largement l'usage

de la Sainte Inquisition, initiative qui donne toute sa signification à la

disparition du décolleté.

Il y avait, toutefois, un peu trop de vitalité dans l'Italie de la

Renaissance pour que la domestication des hommes fut parfaite. La

grande offensive platonicienne imposa officiellement le triomphe de

la femme et le règne du respect, mais les hommes firent in petto des

réserves peu rassurantes.

On vit bien ce mélange de réactions contradictoires lors de J'arrivée

des Français. Ceux-ci furent à la fois émerveillés et réticents. L'émerveillement J'emporta d'abord. Les capitaines qui accompagnaient

Louis XII se crurent habillés comme des malotrus lorsqu'ils virent les

seigneurs italiens. Ils se couvrirent du jour au lendemain d'aiguillettes, de plumes et de brocarts. Les femmes leur parurent des déesses.

Quand elles entraient au bal, elles étaient étincelantes, portant sur

elles, rangées comme dans une vitrine, des fortunes prodigieuses en

diamants et en joyaux. Le peuple dans la rue connaissait ces joyaux

célèbres qui portaient des noms.

LE BONHEUR DE VIVRE

A Mantoue, Isabelle d'Este avait près d'elle Mantegna et Cristoforo qui dessinaient les décors des pièces qu'on jouait au palais.

Raphaël et Vinci étaient des invités et le célèbre Balthasar Castiglione,

arbitre du bon ton, était attaché à la personne de la duchesse. Les

fêtes, la politesse de la cour, les robes d'Isabelle de Mantoue, tout

était si parfait qu'Isabelle devint pour l'Europe entière la reine de

l'élégance et l'oracle incontesté de toute perfection. Mais Ferrare, qui

ressemblait, dit Lamartine, à « une colonie de la cour d'Auguste »,

Urbin où l'on causait amicaletnent, sans affectation et sans airs importants, dans le salon de la jeune duchesse, quand le duc était parti sc

coucher, brillaient d'un éclat presque aussi étonnant que Mantoue.

Le ton était libre, amusant, familier, la causerie était vive, on ne

s'encombrait pas d'étiquette. La cour d'Urbin fait déjà penser à l'Italie que connut Stendhal sous la Restauration. Partout, c'est le bonheur

de vivre et une sorte de bonne grâce simple, presque campagnarde,

qui enchante. La vie se passe en pique-niques, en chasses, en promenades, en improvisations un peu folles.

Du Q.uattrocento à la Renaissance 115

Béatrice d'Este, sœur d'Isabelle, mariée à quatorze ans à ce Ludovic

le More, duc de Milan, qui appela les Français et termina sa vie dans

les prisons d'Amboise, est une petite potelée blonde qui a les fantaisies

d'une fille de seize ans. Elle se déguise en Turc, fait des farces à l'ambassadeur de son père, joue à la balle avec ses dames d'honneur dans la

cour du palais, lance un cochon qu'on fait chasser au fou de la cour

en lui faisant croire que c'est un sanglier. Elle s'amuse à faire porter

un uniforme à ses demoiselles d'honneur et, avec leurs longues nattes

emmaillottées, elles ressemblent à une assemblée de Chinois. Envoyée

en ambassade à Venise, elle se moque d'un gros évêque que la chaleur

fait souffrir et l'emmène visiter les boutiques où elle fait du shopping

avec ravissement. Galeazzo de San Severino, le play-boy du temps,

gendre de Ludovic le More, arrange avec les princesses des parties

à la campagne. Il est à cheval à la portière du carrosse et il chante des

chansons arrangées à trois voix avec les jeunes femmes qui sont à l'intérieur. Ensuite, on joue à la balle dans les prairies, on pêche la truite,

on cherche des écrevisses dans les ruisseaux. Il faut dire que Bianca

Sforza, la jeune femme de Galeazzo, avait à peine passé treize ans.

On se croirait au pensionnat.

Béatrice d'Este, entourée des plus grands artistes de son temps, ne cite

même pas leurs noms dans ses lettres : elle parle de ses robes et des

dessins texans de ses corsages. On allait à la chasse au faucon dans des

équipages splendides, toutes perles dehors. Cette manière charmante

de chasser donnait un grand rôle aux femmes : c'était une sorte de

promenade à cheval, pendant laquelle on chantait. Dans les chasses

aux sangliers ou aux cerfs, on préparait des tentes pour les dames

à l'endroit où l'on pensait que la bête s'abattrait. Cette vie si heureuse

était parfois brève. Béatrice d'Este mourut en couches à vingt-deux

ans, Bianca Sforza qui pêchait si gaiement les truites eut une mort

aussi brutale à quatorze ans et le beau Galeazzo, après avoir été le

modèle des jeunes étourdis de son temps, se fit tuer à Pavie en couvrant de son corps le roi François Jer. Les cardinaux et les princes

avaient le poignard prompt et ne ménageaient pas le poison. Mais

quelle bouffée de bonheur dégageaient ces vies si gaies, si brillantes,

si éloignées de la solennité et de l'hypocrisie! Le triomphe des femmes

était décidément une bien jolie représentation et on comprend que les

seigneurs qui suivaient Louis XII en aient été grisés.

L'importation de ces agréables habitudes de vie supposaient qu'on

reconnût à la femme une assez grande liberté et qu'on lui permit des

initiatives. L'opinion ne fut pas unanime hors d'Italie à accepter ces

nouveautés. En France, des dames influentes, qui n'étaient plus toutes

jeunes, accueillirent fraîchement les gentillesses de l'amour platonique. La reine Anne de Bretagne n'admettait aucune distraction

dans l'escouade de ses filles d'honneur et nous avons déjà dit qu'elle

IJ6 Histoire des Femmes

regarda comme un incident grave le mariage secret de deux d'entre

elles. Elle fit écrire par son aumônier Antoine du Four les vies de

quatre-vingt-onze femmes pieuses qui furent opposées victorieusement

à la frivolité ultramontaine. Louise de Savoie, autre matrone, en dépit

de quelques déclarations gaillardes, restait très attachée à la prudence

traditionnelle. En somme, beaucoup de femmes pensaient, comme la

digne baronne de La Tour-Landry, que l'amourette, le flirt, et toute

autre forme inoiTensive d'amitié, étaient à proscrire sans réserve. En

Espagne, Vivès, précepteur des filles d'Isabelle la Catholique, bien

que très ouvert à l'esprit de la Renaissance italienne, est un directeur

presque aussi sévère. Il interdit la lecture des romans, met à l'index

un certain nombre de danses et recommande pour les filles une éducation virile et audacieuse, mais qui ne laisse aucune place aux badinages de l'amour platonique. Elles rêvent toutes, disait Guevara,

de Zénobie reine de Palmyre. Vivès transporta son école d'énergie

en Angleterre, lorsqu'il y accompagna Catherine d'Aragon : il n'y

eut pas moins d'influence qu'en Espagne et les manières italiennes

rencontrèrent là aussi une certaine défiance 33•

L'amour platonique eut pourtant en France un avocat éminent

qui fut Marguerite de Navarre, la sœur chérie du roi François I•r.

Mais on se moquait un peu d'elle et on ne la croyait qu'à demi lorsqu'elle assurait que toutes les femmes étaient sublimes. Le triomphe

de la femme et la promotion de l'amour au grade de sentiment héroïque restèrent, en somme, une spécialité italienne. Dans les autres

pays, on se borna à admettre qu'il fallait s'adresser aux femmes avec

une certaine politesse et quelques ménagements, idée neuve, qui

n'était pas acceptée sans débats. C'était ce que la plupart retenaient

surtout de leur promotion au grade angélique.

Le reste du catéchisme féministe n'apporta à la vie mondaine que

des changements ntineurs. Les modes italiennes imposèrent des chevelures compliquées mêlées de bijoux, des fronts intellectuels qu'on

agrandissait par un usage discret du rasoir, des caparaçons de drap

d'or, soutenus par un busc et une charpente de baleines, qu'on ne

pouvait passer qu'avec l'assistance d'un couturier et de plusieurs

femmes de chambre. Cette armature décorative était heureusement

compensée par un large usage du décolleté. On mangea moins et

ntieux. On emprunta à l'Italie l'habitude elu dessert et des petits plats

relevés : on mit sur la table des brochettes d'oiseaux. Les femmes

élégantes établirent que l'appétit était une chose dégoûtante. Elles

eurent une ambition qui témoigne de l'ampleur de leurs entreprises.

Elles inventèrent des tables d'hommes qu'une femme présidait seule,

comme une reine. Elles ne réussirent pas toutefois à imposer cette

marque extérieure de despotisme. En revanche, elles exigèrent des

hommes un ton doux, des manières polies, une voix calme, le port

Du Q.uallrocento à la Renaissance

de la barbe qui émut une querelle, les brutes étant rasées et les platoniciens velus; enfin, elles les accoutumèrent à s'adresser avec déférence à leurs caniches qu'elles bourraient de sucreries.

LA COUR DES VALOIS

Leur conquête la plus précieuse fut la conversation. La nonchalance ct la bonne grâce de la cour d'Urbin restèrent un modèle inégalé : il y fallait les jardins italiens, les jets d'eau, les soirs tièdes, les

collations sous les arbres. Mais le style français fut un mélange original

de liberté, d'à propos, de rire, il admettait les mots salés, les anecdotes

lestes, tout un héritage sain et musclé du xv• siècle, qu'on sentait

comme chez un cheval de race sous le poil luisant des belles manières.

Les femmes sortirent de leur rôle passif. Elles devinrent des arbitres

et des partenaires du nouveau j eu et aussi des régisseurs indispensables.

Il fut entendu que les femmes devaient recevoir. On en eut la preuve

par le ridicule dans lequel tombèrent d'excellentes femmes de Poitiers

qui se croyaient encore au temps de Louis XII. Des magistrats du

Parlement de Paris avaient été exilés à Poitiers. Ils demandèrent à

être reçus. Les bonnes dames leur répondirent avec grandes excuses

que cela ne se faisait pas en Poitou : " Nous n'avons pas à Poitiers tel

usage 34 • " Et les Parisiennes se moquèrent d'elles en leur envoyant

une supplique en faveur de leurs maris. Cette entrée en scène des

femmes dans la vie mondaine et plus encore le rôle de direction qui

leur fut spontanément confié fut le gage le plus clair et Je plus important de leur ascension.

Des événements favorisèrent cette réussite. François Jer aimait les

femmes, il voulut que le Louvre fût gai et animé. On parlait avec

impertinence de la « poussinière » du roi, mot pimpant qui n'avait

pas d'autre sens que notre vilaine expression de "poulailler ». C'était

une nouveauté, car Louis XII s'embarrassait peu de vie mondaine

et J'on avait même vu des professionnelles de basse mine accompagner la cour à Blois pour des nécessités. Henri II établit une règle.

Il fixa les heures où le roi tiendrait salon dans les appartements de la

reine, publia la liste des dames qui seraient admises, il décida qu'il y

aurait bal deux soirs par semaine. Il institua également des règlements

minutieux pour son lever, ses repas, son coucher, pour le droit d'entrée

à son appartement lorsqu'il se rendait à la messe : Louis XIV ne

fera rien d'autre que reprendre cette étiquette. C'est à partir de ce

moment qu'il y eut une vie de cour. La principale animatrice en fut

Catherine de Médicis. Elle était fastueuse, richissime plus que ne fut

aucune reine de France, elle apportait les traditions et le savoir-faire

d'Italie. Ses toilettes merveilleuses, l'éclat de ses réceptions, son

II8 Histoire des Femmes

extrême bonne grâce, car elle était une maîtresse de maison incomparable, donnèrent ce ton spécial aux Valois, plus enjoué, plus aisé,

d1us domestique que le cérémonial compassé de Versailles.

Cette grâce, cette richesse, cette atmosphère toute nouvelle, cette

entrée en scène des femmes, leur présence, leurs tours, leur ramage,

l'ardeur des hommes à leur plaire, laissèrent, comme on le sait, un

long souvenir. A la veille de la Révolution française, on entendait

encore évoquer avec nostalgie les manières de « la cour des Valois "·

Et Mme de La Fayette, en avait gardé, elle aussi, la mémoire, lorsqu'elle rappelait aux contemporains de Louis XIV, dans son gazouillis

noble et désuet, cette brillante farandole mondaine dont la cavalcade

s'était déployée en fêtes et en tournois sur le bruit de fond des guerres

de religion. «Jamais cour n'a eu tant de belles personnes et d'hommes

admirablement bien faits ... C'étaient tous les jours des parties de

chasse et de paume, des ballets, des courses de bagues ou de semblables divertissements ... Ceux que je vais nommer étaient, en des

manières différentes, l'ornement et l'admiration de leur siècle. •

Les neiges et les rires d'antan ...

FEMMES SAY ANTES ET PREMIERS SALONS

C'est également à cette époque qu'on vit paraître les premiers salons

et les premières femmes qui se firent remarquer par leur science ou

par leur curiosité pour les discussions et les belles lettres.

La mode venait d'Italie, comme l'amour platonique. A Mantoue,

les Français avaient vu avec étonnement des poètes dans l'entourage

de la fastueuse Isabelle. Ils écrivaient pour elle des pièces imitées de

Plaute et l'on pouvait voir au palais de la princesse une chose aussi

étonnante qu'un théâtre. On imita bientôt à Paris ces distractions

nouvelles. Aux promenades, aux parties de campagne, on joignit

des pièces de circonstance où les femmes elles-mêmes jouaient un rôle.

Ce fut d'abord chez Jean de Morel, qui était maître d'hôtel du roi

Henri II. Il y avait dans la maison trois filles charmantes dont l'une

faisait des vers et que les poètes louaient en latin, ce qui n'était peutêtre pas indispensable. Plus tard, sous le règne de Charles IX, l'hôtel

de Dampierre fut aussi célèbre et aussi brillant qu'au siècle suivant

l'hôtel de Rambouillet. La maîtresse de maison était la maréchale

de Retz qui passait pour la plus jolie femme de l'époque. Un trait

marque ce qu'il y a encore d'un peu emprunté et naïf dans les distractions du temps : elle faisait des discours en latin que ses invités

admiraient. C'était le même mélange de gens du monde et d'écrivains qu'on vit plus tard chez la marquise de Rambouillet. Les mêmes

jeux aussi : il y avait neuf nymphes ou muses de l'endroit et l'on

Du Q_uattrocenlo à la Renaissance 119

prodiguait les poésies de circonstance. Bien que l'amour platonique

fût la religion officielle du lieu, on y trouvait de fort jolies femmes dont

quelques-unes menaient les choses rondement.

La province ne tarda pas à imiter ces jeux d'esprit et même les

dames de Poitiers. Dès le temps de Marguerite de Navarre, le monastère de Saint-Honorat, près de Tarascon, avait été illustré par une

docte abbesse, soeur Scholastique, résurrection un peu anachronique

des grandes abbesses d'Outre-Rhin au xme siècle. On venait la voir

de fort loin, des étrangers lui écrivaient des lettres, elle fut visitée par

la reine de Navarre et fut la correspondante de François rer. On

l'appelait Sapho. A Poitiers, à la fin du siècle, Madeleine Neveu,

dame des Roches et sa fille Catherine, tenaient aussi" bureau d'esprit"·

On était loin du temps des portes closes. Mais avec une nuance assez

provinciale : dans la " salle basse " du rez-de-chaussée (on ne disait

pas encore le "salon >>), on recevait surtout des hommes. Les femmes

étaient peu nombreuses, soit réserve, soit ignorance. L'assistance

était surtout de robins et de gens en office et l'endroit sent la précieuse : on portait des surnoms à l'antique, ou débattait en ordre des

" questions >>et il y eut un beau tournoi poétique à propos d'une puce

qui s'était trouvée sur le sein de la maîtresse de maison, sujet inquiétant pour l'hygiène.

Mais c'était Lyon qui était à l'avant-garde du progrès. Les femmes

y régnèrent encore plus qu'ailleurs et se mirent en tête d'en faire

" la Florence française "· Elles firent de Lyon en tout cas la capitale

du féminisme. Et elles réussirent à prouver en même temps que la

royauté des femmes pouvait devenir un peu inquiétante. Ce ne fut

pas seulement un " bureau d'esprit >> comme à Poitiers. Les femmes

tinrent résolument le haut du pavé et débitèrent la science et la poésie

à guichet ouvert. Elles étaient en force *. Les maris et amis étaient

réduits à la discrétion et faisaient cercle. Louise Labé, blonde, éblouissante, adorée, écuyère vigoureuse, portant volontiers habit d'homme,

courant les jolies filles, assurait un commandement pittoresque. Elle

avait assisté au siège de Perpignan sous le nom de capitaine Louis,

après quoi elle s'était mariée bien sagement à un marchand nommé

Perrin. On l'appelait Sapho, elle aussi, comme l'abbesse du début du

siècle, mais les contemporains y mettaient des sous-entendus. Cette

blonde amazone dépassait bravement le platonisme. Elle croyait à

l'amour avec cinq n1ajuscules et ne pensait pas qu'on pût songer à

autre chose dans la vie.

* Les principales participantes du groupe poétique de Lyon étaient : Clémence de Bourges, Pernette du Guillet, Marguerite du Bourg et ses filles, Claudine et Sibylle Scève, sœurs du poète, Louise Labé qui menaient le cficeur et Jeanne Gaillarde, Jeanne Flore, jeanne Cresté, Jacqueline Stuart, Marie de Pierre-Vive qui se contentaient des seconds rôles.

120 Histoire des Femmes

Le groupe de Lyon avait été au-delà des jeux d'esprit habituels.

On faisait des vers, qu'on ne réservait pas aux amis du cénacle, mais

qu'on publiait. Ceux de Pernette du Guillet furent imprimés après

sa mort, mais l'intrépide Louise Labé affronta le public sans façons.

Ce fut toutefois la limite extrême atteinte par la grande offensive des

femmes. En général, la manie de se produire se limita à des cercles

restreints. Les femmes écrivains restèrent une exception.

L'ignorance dans laquelle on tenait les filles était encore maintenue

dans la plupart des familles. D'autres familles au contraire, quelquefois illustres, mais aussi, dans certains cas, bourgeoises, voulurent pour

leurs filles une éducation qui les mettait sur le même plan que les

hommes instruits de leur temps. En Espagne, on apprend le latin

aux filles dès la sortie de l'enfance, elles ont presque tout de suite

un précepteur et à treize ans doivent être capables de tenir leur rang

dans le monde et de se marier. Le redoutable Vivès qui n'aimait pas

les romans avait imposé ce programme aux filles d'Isabelle la Catholique. Il ne sévit pas moins lorsqu'on l'eût exporté en Angleterre. Jane

Grey, qui fut une reine éphémère, lisait Platon en grec à treize ans;

au même âge, Marie Stuart prononçait en public son premier discours

latin; à quatorze ans, on faisait traduire à Elisabeth un livre de

Marguerite de France. Ce ne sont pas là spécialités de princes. Une

petite Normande de quatorze ans, rapporte La Louange du mariage,

dans son village de Normandie chantait Ténebres en latin et en savait

aussi long que le clerc 35• Olympia Morata, Italienne de treize ans,

est célèbre par les dicours latins et grecs qu'elle composa à cet âge.

On lui confia plus tard les filles de Renée de France : elle leur fit

jouer à quinze ans une comédie de Térence qu'elles dirent dans le

texte, devant le Pape 36• En Italie, Dolce, pédagogue à la mode, moins

frénétique que Vivès, voulait que les filles fussent librement élevées,

sans qu'elles deviennent des puits de science : il leur faisait lire pourtant les auteurs latins dans leur langue originelle, et couramment.

Cela paraissait un minimum dans ce pays où l'élégant Bembo, ornement des cours princières, écrivait tranquillement : << Une petite

fille doit savoir le latin, cela met le comble à ses charmes 37• »L'Allemagne seule, et Venise, ville orientale où les filles étaient cloîtrées,

échappèrent à la contagion.

Aussi toutes les jolies femmes sont-elles un peu atteintes de la

manie d'être savantes. Chaque pays a ses vedettes. Les Italiennes

ont Félicie della Rovere, une Trivulce, les trois filles du comte Matteo

Mosca Boïardo, qui tiennent tête à d'excellents savants, Honorata

Pecci de Sienne que Firenzuola nous décrit complaisamment dans sa

haute voltige philosophique, sans compter cette Olympia Morata

déjà nommée, orgueil de la péninsule tout autant que Pic de la

Mirandole. Des femmes de très grandes familles comme Vittoria

Du Qjtatlrocenlo à la Renaissance !2!

Colonna ou Veronica Gambara évitent ces prouesses de professionnelles. Mais elles sont poètes, on le sait, on colporte leurs vers, on cite

leurs opinions, leurs mots, leurs discussions. Leur public ne compte

que des princes et de fameux capitaines, mais c'est un public malgré

tout. Cela ne les empêche pas, et les plus huppées, d'avoir des mots

de précieuses bien comiques. Vittoria Colonna elle-même répond

à un théologien qui écrivait en vers : « J'ai vu dans vos madrigaux

la force de la vérité. » C'est un mot d'Armande à Trissotin.

On vit mieux. Les femmes imaginèrent de jouer aux princes de

l'Église. Quelques-unes eurent la belle idée de se réunir en dicastère,

en la forme prévue pour les procès de canonisation. Il s'agissait de

béatifier l'aimable J eanne d'Aragon, en raison de sa bonne grâce

et de sa patience conjugale, lesquelles furent promues vertus héroïques.

Personne ne trouvait ces initiatives ridicules. Mais on n'allait pas

jusqu'à la publication. Il y eut une seule femme de lettres en Italie

et c'était une célèbre courtisane de Rome, Tullia d'Aragona. Elle

était, bien entendu, une avocate résolue de l'amour platonique.

Les Françaises étaient moins savantes, mais plus attirées par la

gloire littéraire. Plusieurs princesses écrivent en vers : la belle Chateaubriand aimée de François I•r, la régente Marguerite d'Autriche,

mère de Charles-Quint, Suzanne de Bourbon, Diane de Poitiers ellemême 38 • Ces poèmes n'étaient souvent qu'une galanterie épistolaire,

un ornement aimable de la correspondance : un ambassadeur termine

ses dépêches à Marguerite d'Autriche par une épître et elle répond

de la même manière à ses hauts fonctionnaires 39• On se félicite, on

demande, on remercie en vers. Mais on tâte aussi du plus solennel.

L'Académie de Valois fit naître des tentations. Elle avait été fondée

en 1569 par Charles IX, Henri III s'en était déclaré le protecteur.

Elle réunissait des poètes et des grands seigneurs, mais elle admettait aussi des « académiciennes ». La célèbre maréchale de Retz et

son amie Mme de Lignerolles ne surent pas résister autant qu'il aurait

fallu. Nous savons par Agrippa d'Aubigné qu'elles assistaient aux

séances et qu'elles y prirent la parole au moins une fois dans un débat

public où elles s'opposèrent. Il semble qu'il y avait d'autres princesses et femmes de la cour parmi les auditeurs 40•

Ces jeux étaient dangereux, mais on trouvera ces exhibitions discrètes si l'on songe à l'exemple qui était donné dans le même temps

par l'Espagne du « Siècle d'Or ». Héritières de la tradition arabe, les

plus grandes dames y étaient versées dans toutes les sciences. La

marquise de Monteagudo, dofia Maria Pacheco de Mendoza, Isabelle

de Cordoue, ajoutaient l'hébreu au latin et au grec ct pouvaient tenir

tête à des rabbins; Beatrix de Galindo enseigna le latin à la reine;

Isabelle de Roseres prêcha dans la cathédrale de Tolède et fit le voyage

de Rome pour convertir les Juifs et commenter J ean Scott devant un

122 Histoire des Femmes

parterre de cardinaux; Loysa Sygea, polyglotte, lisait le syriaque en

plus de l'hébreu et était écoutée avec respect par les meilleurs théologiens; on dit que deux mille femmes furent enregistrées à cette époque

comme « professeurs » de rhétorique aux universités de Salamanque

et d'Alcala.

Cette robuste politique d'annexion n'était pas du goût de tout le

monde. Les protestations furent faibles en Italie et en Espagne. Elles

furent plus perceptibles en France et vigoureuses en Allemagne.

On sent déjà très bien l'opposition dans l' Heptaméron. Elle est représentée par les maris qui ont sur les femmes des opinions d'officiers de

cavalerie. Ils rient beaucoup des subtils problèmes de sentiment soulevés par elles, se moquent sans détour des souffrances de

l'amour platonique et ne manquent pas une occasion de rappeler

AlexandTe et le nœud gordien. Les femmes de la vieille génération

n'étaient pas éloignées de penser comme eux. Louise de Savoie avec

son tranquille bon sens déconcerte les enthousiastes. Elle fait son

salut paisiblement dans son coin, ct elle n'a jamais cru un instant

qu'on pouvait vivre d'amour et d'eau claire. Rabelais ne dira pas

autre chose dans une langue plus colorée. Il range les grands rêveurs

du sentiment parmi ces alchimistes de l'imagination qu'il appelle

les« abstracteurs de quintessence». Joignez la tradition populaire qui

juge rondement en ces matières. Un ouvrier de Bourges fait un

procès à ses voisins qui font trop souvent allusion à l'autorité de sa

femme : il se regarde comme injurié. L'union se fait entre tous les

partis dans cette contre-offensive, même avec les Réformés. Agrippa

d'Aubigné renvoie brutalement les femmes à leur foyer par un mot

souvent cité : « Quand le rossignol a des petits, il ne chante

plus.»

Le succès de La Nif des fous de Sébastien Brandt prouva que les

maximes du passé n'étaient pas abolies. Son livre, paru en 1494,

avait eu dix-sept rééditions successives en r 520, il avait été traduit,

copié, imité, travesti, el n'eut pas moins de succès et d'influence que le

Panlagruel. Or, le vieux et solide paysan souabe se dresse en pied dans

le livre de Brandt, ricanant d'un bon rire robuste sur toutes les singeries des jolis cœurs d'outre-mont. Et ces singeries ne sont pas

seulement celles des nouveaux docteurs ou les grâces et barbes parfumées de Castiglione et de Bembo. C'est aussi toute la vie allemande,

gaie et paysanne, et la femme allemande, bonne paroissienne, bonne

ménagère, tendre et sérieuse, que le pamphlétaire défend, comme

un autre style de vie, contre les nouveautés de l'inquiétante Italie.

Cette voix du xv• siècle, qui vient menacer la femme au cœur de son

triomphe, fait tomber sur les cours d'amour un arrêt sommaire et

rustique : quand on vous joue une sérénade, répondez en jetant un

seau d'eau.

Du Quattrocento à la Renaissance 123

Cette opinion ne fut pas reçue partout dans sa rigueur. Montaigne,

plus modéré, nous laisse entrevoir ce que pouvait être à la fin du

siècle l'opinion moyenne. Fort poliment il renvoie, lui aussi, la femme

à la direction de sa maison. Quant aux brillantes choryphées des

salons et des académies, il leur réserve des conseils bienveillants, mais

qui sont malgré tout d'un gentilhomme campagnard. « Quand je les

voy attachées à la rhétorique, à la judiciaire, à la logique et semblable

drogueries si vaines et inutiles à leur besoing, j'entre en crainte que

les hommes qui le leur conseillent le facent pour avoir loy de les

régenter soubs ce tittre ... Que leur faut-il que vivre ayarées ct honnorées? Elles n'ont et ne savent que tt·op pour cela. Il ne faut q u'esveiller un peu et rechauffer les facultez qui sont en elles. » Ce n'est pas

tout à fait le seau d'eau de Sébastien Brandt. On éconduit plutôt par

une douce persuasion : mais cela ne fait pas grande différence au fond.

Ainsi se retrouve au xvi• siècle, mais sous une forme adoucie, tolérante, l'opposition qui avait séparé au xiV• ou au xv• siècle les adorateurs « inconditionnels » de la femme et ses contempteurs intransigeants. Mais, le ton de la discussion a changé, les positions sont moins

absolues, et c'est à cela, peut-être, qu'on mesure le plus facilement

combien la situation des femmes a changé.

Leurs adorateurs ne font plus d'elle une idole dont le service exige

le sacrifice et la servilité totale. Leurs adversaires ne la désignent plus

comme la source de tout mal et de toute félonie. Ceux qui l'admirent

lui proposent sous le nom d'amour platonique une amitié dont la

nouveauté essentielle réside en somme dans l'égalité. On ne sera plus

à ses pieds, le front dans la poussière, mais on parlera des choses qu'on

aime, du bonheur, des poètes, de l'amour, avec une partenaire qui

sait, et parfois très bien, tenir sa partie. On lui fera la cour, en un mot.

Et les adversaires se méfient des docteurs en jupons ct de ces cervelles

un peu légères mêlées à des jeux qui leur paraissent jeux d'hommes :

on ne les maudit pas pour cela, mais on commence à leur dire que

cela relève du ridicule. Finalement, les hommes et les femmes ne sont

plus séparés, comme autrefois, tantôt par le mépris de l'homme qui

«se bat et conseille », tantôt par l'idolâtrie, autre barrière. Ce qui disparaît, en somme, c'est une certaine forme de la séparation des sexes

qui avait caractérisé le moyen âge : évolution dont on ne doit pas

oublier qu'elle avait commencé dès le xv• siècle, comme en témoigne

la vie heureuse de notre châtelaine de Sérifontaine. Les femmes,

en tout cas, saluèrent avec joie la fin de leur exil. La cour des Valois,

la grâce et le bonheur des cours d'Italie, sont dans l'art de vivre la

naissance d'une école nouvelle : c'est la fin de la captivité de Babylone.


XIV

Les femmes de la Renaissance

et de l'Europe baroque

LES FEMMES EN FRANCE AU XVI• SIÈCLE

La cour des Valois, objet d'une si durable légende, n'avait pas

adopté sans les nuancer les idées nouvelles nées en Italie. Par exemple,

les collets montés et la ligne diaphane qui réconfortaient le sévère

Paul IV, furent promptement laissés de côté. On revint aux seins de

si bon cœur que la peinture nous a laissé plusieurs témoignages de

poitrines ravissantes présentées avec une complaisance sans restriction. Les écrivains n'acceptèrent pas de se laisser ainsi dépasser. Ils

composèrent de leur côté des« blasons» qui donnaient sur le corps de

leur idole tous les renseignements qu'un curieux pouvait désirer.

Les mœurs restaient libres et gaillardes, en dépit des fêtes et de la

galanterie.

La pudeur elle-même avait des éclipses. Aux bonnes plaisanteries

du xv• siècle, qui ne cessaient pas d'avoir cours, on ajoutait des distractions inédites. Les prédicateurs se plaignent beaucoup des bains.

Il ne s'agit pas seulement des bains publics qu'on appelait les

«étuves», dont la mauvaise réputation n'était plus à faire depuis le siècle

précédent : on savait que c'étaient dans les grandes villes des lieux de

scandale et de promiscuité, réservés de plus en plus aux gens du

peuple, car les garde-robes privées et les cabinets consacrés à la toilette commencent à faire leur apparition, sur une non moindre

recommandation que celle du Concile de Bâle 1. Mais les bains de

ville d'cau devenaient un sujet d'inquiétude.

VILLES n'EAU ET VACANCES

Ils avaient eux aussi leur histoire, puisqu'il y a déjà dans Flamenca

une ravissante anecdote qui prouve que les maris ne sauraient trop

se méfier des installations sanitaires qu'on trouve en villégiature. Il

Histoire des Femmes

n'était plus besoin au xv1• siècle des procédés ingénieux des fabliaux.

Les femmes avaient acclimaté dans les villes de cure le génie du siècle

pour les parties de campagne et les clistractions de plein air. On se

voyait librement, on organisait après le bain des réunions dans une

prairie, où l'on faisait des rondes, où l'on chantait, où l'on jouait à

la balle aux grelots. Les bons hôtels avaient, bien entendu, deux

piscines séparées : toutefois les hommes étaient admis, en peignoir,

dans la piscine des femmes, où règne une grande animation, car on

rit, on cause, on fait encore des rondes. Dans les hôtels moins distingués, il y avait des piscines communes, d'autant plus pittoresques

qu'on ne portait au bain qu'une chemisette de lin ou un très léger

slip, également de lin *. Guarinoni, médecin tyrolien de la fin du

siècle, nous apprend qu'on allait de son domicile à la piscine dans ce

simple appareil, qui ne paraît pas avoir scandalisé 2• Les bains avaient

lieu matin ct soir, ils étaient fort longs, quelques-uns duraient même

six heures 3• On reprenait des forces par des collations continuelles.

Les galants offraient parfois de très jolies !etes d'où les maris et les

frères étaient exclus : nous en avons un exemple pour Sienne, la

réjouissance paraît avoir été assez vive. Guarinoni, esprit vertueux,

parle de « choses abominables " et Brantôme lui-même, juge moins

austère, est sévère pour les bains de Baden. Cela prouve surtout que le

triomphe des femmes ne fut pas accompagné en tout lieu d'une vague

de pudeur. Et d'autres particularités significatives montrent qu'en

effet le triomphe féminin s'accommoda très bien d'une gaillarclise des

manières et des propos dont Henri IV est devenu le symbole, mais qui,

en réalité, fleurit pendant tout le siècle précédent.

LES FEMMES DE BRANTÔME

Brantôme a rapporté dans ses Dames galantes un grand nombre de

petits faits vrais qui sont des renseignements précieux sur le ton de la

cour et la manière dont les femmes étaient traitées. Le livre n'est pas

aussi poivré qu'on le dit : la langue de ce temps était franche et

hardie. Il n'est pas sévère non plus pour les femmes : Brantôme, au

contraire, respecte les << dames >>, les a beaucoup aimées et ne manque

pas une occasion de les louer. Mais il a beaucoup vu et c'est ce reportage sur le siècle qui réserve quelques surprises.

D'abord Brantôme ne cache pas que les femmes de ce temps

curent beaucoup d'aventures. Les termes même qu'il emploie " servir», <<serviteur>>, << ami))' « amitié >l, vocabulaire usuel du temps, indi-

• Un tableau de Louis Cranach leJeune, La Fon.taim de jouvence, qui est au Musée Dahlem de Berlin, montre une piscine de femmes où les baigneuses sont nues : quelques hommes assistent au bain, ils sont peu nombreux et habillés.

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 127

quent assez l'influence de l'amour courtois et du platonisme, mais

on voit aussi que cette mode de l'amitié en dehors du mariage a eu

pour résultat, en beaucoup de cas, une sorte de reconnaissance officielle de l'adultère. François Jer veut que« les honnestes gentilshommes

de sa cour ne fussent jamais sans des maîtresses 4 »:cela veut dire seulement qu'ils devaient être publiquement amoureux. Mais le roi ne

semble pas avoir seulement encouragé les apparences, puisque, quelques lignes plus bas, on lit qu'il était curieux de détails sur « les combats amoureux >> et qu'il se faisait raconter comment se conduisaient

en cette occasion les femmes qu'il connaissait« quelles contenances et

postures elles y tenoyent et de quelles paroles elles usoyent » : après

quoi, ce technicien, ayant beaucoup ri, en << recommandait le secret

et l'honneur 5 ».

En dépit de cette tolérance officielle, les maris ne se montraient

pas toujours patients. La punition de l'adultère était devenue une

affaire privée. La France avait refusé de reconnaître sur ce point les

canons proclamés par le Concile de Trente et l'édit de Blois en 15 79,

retira aux tribunaux ecclésiastiques la juridiction qui leur avait été

plus ou moins reconnue sur la vie privée et la transféra aux juges

civils. Pratiquement, en l'absence d'une juridiction claire, c'était

le mari qui se chargeait de tirer prompte et complète vengeance des

coupables pris sur le fait, et, ensuite, des « lettres de rémission » du

roi étaient obtenues sans difficulté au profit du mari outragé. Les

Dames galantes commencent par le récit d'un certain nombre d' « exécutions conjugales » dont la férocité et la diligence prouvent qu'on

reconnaissait sans réserve le droit de vie et de mort du mari. On peut

même noter que les femmes n'élèvent aucune protestation contre cette

justice sommaire. Elles s'y attendent et s'y soumettent : les plus

fines la devancent même en donnant quelque breuvage expéditif

au mari dont on craint la vengeance. Le châtiment s'applique aux

deux coupables pris sur le fait et souvent aussi aux chambrières et

demoiselles de compagnie convaincues de complicité. II est parfois

différé si Je mari préfère empoisonner sa victime. De tou tes manières,

le mari n'est pas poursuivi. Cette coutume conjugale de haute justice n'est pas spéciale à la France. Stendhal en a fait le sujet de quelques-unes de ses Chroniques italiermes qui sont confirmées par les documents qui subsistent.

Tous les maris n'étaient pas intraitables, certains se montraient

patients, d'autres profitaient cyniquement des bénédictions que leur

femme attirait sur leur tête. Les exemples cités ne sont pas moins

nombreux que ceux des vengeances. Ce qui est certain, c'est que les

femmes et les filles se conduisaient très librement dans une cour où le

pouvoir des femmes n'apportait guère d'entraves aux gaillardises

et aux plus franches privautés. C'est à certains détails rapportés

128 I!istoire des Femmes

par Brantôme, sans même qu'il y attache d'importance, qu'on peut

voir combien les femmes sont naturellement patientes et en général

peu attachées aux habitudes de pudeur que nous leur avons laissé

prendre.

L'obscurité des salons et des galeries facilitait bien des entreprises.

Les anecdotes que cite Brantôme sont difficiles à raconter. Une fois,

c'est dans un coin de fenêtre « sans cérémonie d'honneur ny de

paroles 6 » : notez que dans la même pièce se trouve un autre couple

qui se contente d'aimables bavardages; une autre fois, << en une galle~

rie obscure et sombre l) : circonstance aggravante, le galant ne connaît

même pas sa proie et doit la marquer d'un trait de craie sur sa robe

pour pouvoir l'identifier 7 ; une autre fois, c'est en présence d'une

gouvernante et même en présence d'un mari lequel jouait aux cartes 6 ;

et, en une infinité de rencontres, « en la ruelle d'un lict sombre»,

tandis que les assistants devisent à quelques pas, « les flambeaux à

part bien loin reculez 9 ». Ces exploits sont d'autant plus remarquables que les femmes étaient habillées de ces vertugadins formidables

qu'il fallait soulever comme un rideau de boutique.

En d'autres circonstances, les façons sont encore plus paysannes.

Un grand seigneur va à la chasse :ses gentilshommes vont le chercher

de bon matin dans son lit où il est avec sa femme, tous les deux nus ou à

peu de chose près, sous les couvertures. Le haut personnage trouve

fort drôle de rejeter brusquement la couverture pendant que sa femme

lui faisait (devant tout ce monde) quelques gentillesses : on rit beaucoup, mais la dame fut choquée 10• Une autre fut moins timide qu'une

de ses amies renversa sur son lit en la surprenant par derrière pour

qu'un de ses amoureux pût la contempler à loisir : elle ne fit qu'en

rire, empêtrée dans ses couvertures qu'elle cherchait vainement à

ramener sur elle, comme « une très grande princesse » de laquelle une

aventure analogue nous est contée u. Ailleurs, c'est une lady Chatterley que la vue d'un cordelier met dans un tel état qu'elle descend

aussitôt dans son parc pour satisfaire sa brutale passade : il s'agissait

« d'une grande dame de par le monde, mais grandissime » qui augmenta par ce moyen la postérité de sa maison 12• Il ne faut pas s'étonner de ces manières dans un temps où l'on s'entassait curieusement à

la porte de la chambre à coucher des jeunes mariés pour saluer par de

grands cris « l'heureux événement n et où personne ne trouvait

étrange la singulière jurisprudence du « congrès » à laquelle on

soumettait en public les maris que leurs femmes accusaient

d'impuissance.

Les plaisanteries qu'on trouvait drôles dans cette cour si élégante

ne sont pas moins villageoises. La plus innocente consistait à percer

des trous dans le mur qui donnait sur une chambre à coucher ou toute

autre pièce privée. Ce n'étaient pas là jeux de pages. Brantôme men-


Allemagne, XVJe siècle. Portrait d'Anne

de Clèves, future

femme d'Henri VJJI d'Angleterre, par

Holbein (Louvre.

Connaissance des

Arts}.

Page précédente, portrait d'Agnès Sorel, la

Dame de Beauté,fa\·orile de Charles VII.

( Fomainebleau. Bulfoz).

Toilettes de cour sous Henri JI/ ( Lou11re.

Giraudon).

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 129

tionne à plusieurs reprises ce genre d'indiscrétion. Une fois, c'est « un

honnête gentilhomme » qui s'en rend coupable, une autre fois,

M. de Clermont-Tallard, alors gentilhomme de la manche du jeune

duc d'Anjou, plus tard Henri III, dans une pièce du château d'Amboise où il étudie avec ce prince, une autre fois << un grand prince n,

non autrement désigné épiant « deux dames de sa cour », et enfin

Catherine de Médicis elle-même qui voulut se faire une opinion sur

les ébats de son mari avec Diane de Poitiers 13•

On peut penser si les pages s'autorisaient de tels exemples. J 'ose

à peine citer une anecdote qui jette un jour singulier sur la grossièreté

du temps et les habitudes d'hygiène. Les auteurs de la plaisanterie

portent des noms illustres : le duc de Nemours, François de Vendôme,

vidame de Chartres, le comte de La Rochefoucauld et quelques

autres, qui s'amusèrent un jour << ne sachant que faire ))' à << aller voir

pisser les filles », et Brantôme ajoute « cela s'entend cachez en bas et

elles en haut ». Il s'agissait des filles d'honneur de la reine Catherine

de Médicis. Comment dire la blessure cruelle qu'ils infligèrent à une

malheureuse, curieusement conformée, avec une latte de bois au

bout de laquelle ils avaient fiché un clou? Je laisse les curieux en lire le

détail dans l'original. Le roi Henri II trouva cela très drôle. Il « en

rit pour sa part tout son saoul 14 ». Un autre jour, au cercle de la reine,

après Je dîner, le sieur de Gersay, ailleurs appelé J arsé, trouva très

spirituelle une plaisanterie de carabin. Les filles de la reine s'asseyaient

par terre pour faire cercle, en tailleur, leurs larges robes étalées autour

d'elles. Le plaisantin se procura ce que Brantôme appelle sans détour

«une couille de hellier » et la « coula entre la rob be et lajuppe de cette

fille ». Quand on se releva, la « balle bellinière, pellue, velue » fit

«six ou sept bonds joyeux »-« Nostre Dame! s'écria la reine, qu'estce-là, m'amie, et que voulez-vous en faire? 15 >>Il y avait bien plus

grossier encore. J e ne puis décidément rapporter l'audace d'un

galant, à quelques pas d'un mari, auprès d'une épouse naïve. Il en

fut écorché dans l'aventure : mais, ce qu'il y a de plus étrange est

que cette situation ait été possible, que Brantôme ne s'en étonne

pas et que le mari n'ait fait qu'en rire lG,

Il ne faut pas demander après cela si les conversations étaient

salées. Les femmes les plus illustres ne se choquaient pas de mots et

d'équivoques que l'hypocrisie de notre temps renverrait à Mme Angot:

elles les provoquaient même, les filaient comme d'agréables métaphores et n'étaient pas moins crues que les hommes en leurs propos.

Il faudrait citer tout Brantôme en cet endroit, il rapporte au moins

cent de ces répliques. On sent que les plus grands personnages s'y

plaisaient. Le duc d'Albany se charge de présenter au pape trois

veuves qui voulaient être dispensées de faire maigre : il s'amusa à

formuler la requête tout autr·ement, on devine de quelle abstinence

1

Histoire des Femmes

les veuves demandaient à être relevées. Le pape rit beaucoup lorsque

l'équivoque s'éclaircit et les dévotes veuves ne rirent pas moins

gaillardement. Ailleurs, les dames de la cour, pour s'amuser d'un

défaut de conformation du roi Henri II, le nomment " l'abbé de

Saint-Victor », anecdote qui prouve qu'au xvr• siècle, on prononçait

Victor à la manière des Italiens ou des Marseillais. En un autre

endroit, Brantôme rapporte une longue conversation équivoque

d'une femme avec un gentilhomme qui lui faisait la cour : c'est

d'une remarquable et paisible obscénité et ce badinage occupe une

page entière, tellement il paraît plaisant à Brantôme qui le rapporte

comme un entretien d'un tour très galant"· Pour les filles d'honneur

de la reine, plastron habituel des plaisanteries, un " prince de par le

monde », dans lequel on croit reconnaître le duc d'Alençon, avait

inventé un tour inédit. Il s'était fait faire une très belle coupe ciselée

dont les figures représentaient les postures les plus audacieuses et les

plus réalistes reproduites avec un grand luxe de détails. Le sommelier

avait l'ordre de ne faire boire les jeunes filles que dans cette coupe et

l'on s'atnusait à rire de leur confusion qui était rare et plus souvent

de leurs réflexions qui étaient drues lB.

Enfin, si l'on s'en tient à Brantôme, la brillante cour des Valois

ne paraît pas avoir été un conservatoire des vertus familiales. Dans

cette revue fort détaillée qu'il fait des femmes qu'il a connues ou

dont il a su l'histoire, il n'est à peu près aucune variété de pécheresse qui ne soit copieusement représentée. Les filles ne sont pas

plus épargnées que les femmes. Elles font leur apprentissage à la

cour de toutes les façons, deviennent savantes en maintes sortes de

camouflages et n'en pêchent pas moins des maris, plus attentifs en

général à leur dot qu'aux preuves de leur virginité. Les plus hardies

ne se font pas scrupule d'accoucher dans la propre garde-robe de la

reine-mère, les plus timides se consolent entre elles ou par d'ingénieux

succédanés. Les jolies femmes courent après les hommes, accumulent

les aventures, certaines n'hésitent pas à se faire payer, d'autres paient

leurs amants. Quelques-unes ont de soudaines fantaisies qu'elles se

passent, d'autres se contentent d'être curieuses et feuillettent avec

gourmandise une édition de l'Arétin ornée, paraît-il, de postures

détaillées avec soin. Il en est qui prennent publiquement le deuil de

leurs amants, d'autres qui poussent l'engagement politique jusqu'à

satisfaire sans discernement les suppôts les plus zélés de leur parti.

Des pères débauchent leurs filles, des cardinaux vivent publiquement

en état de mariage. François Jer, fleur de la chevalerie française,

viole très bien " en soudard», dit un de ses historiens, la jolie Philippa

Duci, sœur d'un de ses écuyers, dont il eut un bâtard.

Bref, il n'est guère possible de douter après cette description que

cette société si brillante et si polie n'avait pas acquis ces dernières

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque

qualités aux dépens de sa vitalité qui restait vigoureuse et indiscrète,

ni de sa liberté de langage qui était intempérante.

La déposition de Brantôme se termine sur un hommage consacré

au courage des femmes et aux veuves irréprochables. Il y est beaucoup

question de notre Catherine Sforza, présentée sous le nom francisé

de comtesse de Forly. Les femmes de Sienne ont également droit à

plusieurs pages pour leur participation au siège de r 552, lorsque la

ville se déclara pour le roi de France contre les Impériaux. Ces femmes

de Sienne avaient constitué de leur propre mouvement trois bataillons qui défilèrent un jour en uniforme, étendard en tête, fascine

sur l'épaule, jupe courte à la spartiate, laquelle était violette pour

le bataillon de la signora Fortiguerra, incarnat pour celui de la

signora Piccolomini et blanche pour celui de la signora Livia Fausta.

Malgré la description enthousiaste de Brantôme, cette mobilisation

qui se termina par une revue sur la belle place du Pallio, évoque

surtout un défilé de majorettes. L'auteur, prolixe sur la fanfare,

est bref sur la contribution militaire de ces héroïnes : on apprend

enfin que l'une d'elles déguisée en homme remplaça son frère pour

une garde de nuit. Sienne n'en fut pas moins prise par les assiégeants 19•

Les dames de Pavie, qui n'ont droit qu'à une mention plus brève

parce qu'elles avaient pris le parti des Impériaux, soutinrent en 1525

un siège du roi François I•r avec moins de fracas et plus d'effet.

Mobilisées sous la conduite d'Ippolita de Malaspina, générale des

armées du duc de Milan, elles portèrent bravement la hotte et participèrent aux travaux des fortifications 20• Au siège de La Rochelle en

1573, on vit de même sur les remparts une compagnie de volontaires

huguenotes "jurée et associée ,, laquelle, vêtue de sarraux blancs qui

pouvaient aller à la lessive, aidait aussi aux travaux de terrassement et

même, ajoute l'historien, " les plus virilles et robustes menoyent les

armes 21 " · On avait vu la même chose au siège de Rhodes par Soliman en 1527.

La plus brillante de ces exhibitions fut le siège de Saint-Riquier

en Picardie par les Impériaux, en 1536. Les " dames de la ville »

sauvèrent la cité au moment de l'assaut en montant sur la muraille

<< avec armes, eau et huile bouillante et pierres )) et << repoussèrent

bravement les ennemis ». Deux d'entre elles réussirent même à s'emparer de deux enseignes des assaillants qu'elles plantèrent sur le

mur de la ville. Les Impériaux durent lever le siège et la ville de SaintRiquier eut droit à une visite de remerciement du roi François I•r

qui se fit présenter les dames 22 • Les femmes de Péronne participèrent

la même année à la défense de leur ville et, plus tard, pendant les

guerres de religion, les femmes de Sancerre et celles de Vitré organisèrent un service de soins aux blessés analogue à notre organisation

Licence eden-75-2e0e25cc0122462e-b17ebcace77e4145 accordée le 11

septembre 2021 à E16-00947387-Bouktit-Yanis

Histoire des Femmes

de la Croi.x-Rouge. Brantôme termine ce chapitre en citant des morts

courageuses de femmes et même quelques-unes héroïques comme celle

de Mme de Balagny, sœur de Bussy d'Amboise, qui mourut de chagrin

et peut-être se suicida, de désespoir d'avoir perdu sa principauté de

Cambrai 23•

A la même époque, le Journal de L'Estoile permet de ne pas avoir

les yeux uniquement fixés sur les écarts de la cour. Ce " bourgeois de

Paris » ne se plaint pas plus qu'on ne le fera en d'autres temps de

l'immoralité du siècle. On est même enclin à douter des légendes qui

courent sur Henri III et ses favoris, lorsqu'on voit les mignons du roi,

bottés et casqués à deux heures du matin, prendre la tête des patrouilles

de police et montrer une énergie de reître qui s'accorde assez mal

avec le rôle qu'on leur prête ordinairement. Ce témoignage qui compense celui de Brantôme décrit une bourgeoisie calme, sérieuse, hon·

nête dans ses mœurs et qui semble très étrangère aux passions et aux

aventures de la cour.

LES FEMMES DE L'ANGLETERRE ÉLISABÉTHAINE

Les femmes anglaises du xvi• siècle eurent sous les yeux, comme on

le sait, le spectacle réconfortant du triomphe féminin. Le siècle fut

un siècle de reines. Marie Tudor, Élisabeth, Marie Stuart, avec des

fortunes diverses, montrèrent l'éclat des destinées auxquelles les

femmes pouvaient prétendre. Élisabeth, la reine d'Angleterre la plus

illustre et la plus adorée de son peuple, s'est identifiée à son époque

même. Elle donna son nom à son siècle comme Louis XIV l'a donné

au sien.

LES MARIAGES ANGLAIS

Ce triomphe est de parade. A s'en tenir à cette apparence, on

prendrait une idée fausse de la situation des femmes anglaises de ce

temps. La législation était sévère à leur égard. Comme dans les

autres pays d'Europe, elle s'inspirait de la loi romaine. Régime

dotal, incapacité de rien décider et de rien vendre, le mari régit la

fortune, y compris les biens de sa femme. Le mari peut battre sa

femme, elle n'a pas plus le droit de se plaindre au juge qu'un serf

ou un païen. Si elle se révolte, elle se révolte contre son seigneur,

si elle le tue, elle commet non seulement un meurtre mais un acte de

haute trahison, elle sera brûlée sur un bûcher au lieu d'être pendue.

1

us Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 33

Si elle le trompe, elle perd son douaire, elle est condamnée à la prison

et à l'amende et elle fera pénitence publique en chemise et pieds nus.

Elle ne devient libre que lorsqu'elle est veuve. On verra plus loin

que les femmes anglaises profitèrent largement de cette exception.

Enfin, depuis la déclaration des Trente-neuf Articles de 1552, le

mariage n'était plus un sacrement, il était seulement un engagement

devant témoins accompagné d'un échange de gages.

Après la guerre des Deux Roses, l'insécurité et les usurpations

avaient amené certaines familles riches à défendre leurs domaines

contre l'émiettement ou les entreprises par le mariage de leurs enfants.

Ces mariages politiques entre familles entraînèrent souvent des unions

très précoces, conclues par fiançailles. Ces mariages d'enfants parurent

bientôt un mode d'association si pratique qu'ils furent adoptés par

les familles de commerçants. Ils équivalaient à cc que nous nommons

aujourd'hui la« concentration industrielle». Nous savons, par exemple,

que Thomas Betson, exportateur en laines, s'était marié en 1476 à

Catherine, pupille des Stonor, autres gros marchands de laine pour

agrandir ses affaires. II écrivait de son comptoir colonial de Calais à sa

fiancée de douze ans : « Mange toujours bien ta viande que tu puisses

grandir et te développer rapidement pour devenir une femme. >> II

l'épousa lorsqu'elle eut quinze ans et ils furent heureux comme dans les

contes de fées"'· Toutes les unions précoces n'étaient pas aussi heureuses.

On a plusieurs exemples d'annulation. Si la jeune fille avait été mariée

avant sa douzième année, on lui permettait de faire appel. De jeunes

maris de quatorze ans s'inclinaient ainsi, avec de gentilles paroles de

regret, devant la petite fiancée qu'ils n'avaient pu habituer à eux.

Mais c'était le plus souvent les changements de fortune qui expliquaient ces revirements. Un de ces procès nous donne une précision

curieuse. Le mari plaidait que le mariage n'avait pas été consommé.

On avait bien mis la fiancée dans son lit, mais deux de ses sœurs

étaient couchées entre elle et lui. II est vrai que cet infortuné sultan

n'avait que dix ans.

Les mariages anglais comportaient déjà, surtout à la campagne,

des particularités très britanniques. La mariée n'était pas en blanc,

mais en robe éclatante, les cheveux tressés en longues nattes ou pendant librement sur son dos. Une coupe de vin portée par les garçons

du pays marchait devant elle : les fiancés y buvaient en entrant à

l'église et à la sortie toute la noce buvait à son tour en les acclamant.

Un gigantesque gâteau de mariage était un autre ornement remarquable du cortège : on le portait solennellement à l'église où il assistait à la cérémonie, puis on le partageait entre les invités. Les filles

portaient des chapeaux de fleurs et des branches de romarin, et tout

le monde était couvert de rubans qu'on distribuait au départ du cortège. Sur le chemin, on jetait du froment sur les mariés, souhait de

Histoire des Femmes

fécondité, et on leur lançait une vieille chaussure qui portait bonheur.

La mariée portait traditionnellement en bandoulière une dague ou

un poignard dont on n'a jamais éclairci convenablement la signification 25•

Des musiciens précédaient la mariée qui s'avançait la dernière.

Elle était parfois à cheval comme dans les mariages hongrois. La tenue

des invités campagnards était somptueuse et pittoresque. Leicester,

recevant la reine Elisabeth à son château de Kenilworth, lui offrit

au milieu de fêtes fastueuses, la parodie d'un mariage villageois. Il

faut avouer que dans cette représentation caricaturale, les paysans

sont parés comme des rois nègres 26• Les mariages à Londres étaient

plus discrets. Les traditions étaient respectées mais le cortège était

moins tapageur, la mariée portait souvent un domino.

Les choses ne changèrent pas beaucoup pour les femmes au début

du règne d'Élisabeth. L'Angleterre était rude et pauvre. Elle n'avait

que quatre millions d'habitants. Nous oublions souvent ces chiffres

quand nous parlons de la vie d'autrefois. Beaucoup de maisons étaient

encore construites dans ce charmant mélange de plâtre et de poutres

grotesquement sculptées dont il existe encore de merveilleux spécimens. Souvent ces maisons étaient couvertes en chaume épais. Le

sol était de terre battue et on le couvrait de joncs qu'on cultivait au

jardin pour cet usage. Le balai était inconnu, l'on rajoutait du jonc

fi·ais quand le précédent disparaissait sous les épluchures et les débris.

Les princes ne faisaient pas plus de manières que les autres. Marie

Stuart, prisonnière luxueusement traitée, exigeait qu'on lui changeât

ses joncs plusieurs fois par semaine. La saleté était partout fort remarquable. Cent ans plus tard, une élégante jeune femme crachait au

théâtre sur la tête de Pepys qui trouvait cela bien naturel. William

Harrison, dans un journal qu'il nous a laissé, écrit en 1577 que, du

temps de son père, tout le monde couchait sur des paillasses avec une

bûche pour traversin : les oreillers étaient réservés aux femmes en

couches". Londres, qui a 1ooooo habitants à l'avènement d'Élisabeth,

a encore des aspects rustiques inattendus. Beaucoup de maisons ont

des jardins, en particulier dans la vieille City que devait détruire

l'incendie de 1662 : elles ont aussi des cours et même des étables.

Des parties entières de l'Angleterre sont encore en plein moyen âge.

Les souliers sont inconnus dans les comtés du Nord où les Percy font

la loi au milieu des clans; les femmes y portent des galoches de bois

et les filles d'Écosse vont pieds nus. Dans les campagnes, on fait

le feu sur la terre battue, il n'y a pas de cheminées. Les femmes cuisent

le pain de la maison. On choisit les servantes à la« louée », sur la place

du bourg et on leur inllige des amendes si elles sont lentes, si elles

n'assistent pas à la prière, si elles sont en retard. Les mœurs sont

brutales partout, les lois sont féroces. On pend, on brûle, on écartèle

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 135

pour toute une série de délits. Le fouet administré en public punit

les fautes mineures. Les filles et femmes désobéissantes sont normalement battues, cela ne choque personne. Une fille, même adulte,

n'a pas à se plaindre si elle reçoit une vigoureuse correction. Les

mégères sont solidement ficelées sur une chaise et on les plonge dans

le fleuve pour les calmer. Chaque bourg important avait sa chaise

pour les bonnes occasions.

Le luxe avait commencé sous Henry VIII. On construisit les

premiers manoirs, on donna des fêtes, des tournois, des mascarades.

Mais la vie de cour ne fut jamais si brillante qu'en France parce que

la noblesse avait été ruinée et décimée par la guerre des Deux Roses.

Même l'éclat du règne d'Élisabeth ne parvint pas à susciter une vie

de cour comparable à celle du Louvre. En revanche, la vente des biens

ecclésiastiques avait favorisé une noblesse campagnarde dont l'aisance

et le rôle n'ont pas d'équivalent dans les autres pays d'Europe. Et

l'existence de cette classe de gentilshommes campagnards fit apparaître un type de femme particulier à l'Angleterre.

Ces habitudes de luxe s'affirmèrent sous le règne d'Élisabeth. On

construisit des châteaux et ils furent en briques, ils eurent des galeries, il vint des architectes italiens. On remplaça les roseaux par des

parquets, on mangea dans de la vaisselle d'étain, parfois d'argent,

on eut du linge de table, de beaux meubles au lieu de coffres. La

population de Londres doubla en trente ans et il fallut faire des lois

pour limiter la fureur de construire. Les vêtements furent extravagants et somptueux. On imita ce que l'étranger inventait de plus

étrange, prenant les modes les plus folles d'Espagne, de France ou

d'Italie. Les hommes perdus dans d'immenses fraises raidies à l'amidon se rembourraient les épaules, se bardaient d'ouate et de baleines,

bourraient leurs hauts de chausse de son, de paille, de cuir, pour

avoir d'énormes et bouffantes rhingraves dans lesquelles ils ressemblaient à Polichinelle. Les femmes s'enfonçaient dans un vertugadin,

armature de fer dont les cerceaux protégeaient fort peu leur vertu,

mais qui leur fournissait d'immenses crinolines grâce auxquelles leurs

robes débordaient de deux pieds de chaque côté de la ceinture. Leur

corsage taillé en pointe les emprisonnait dans un long corselet rigide

qui descendait jusqu'aux abords des cuisses. Leur fraise, encore

plus amidonnée que celle des hommes, dessinait derrière leur tête un

éventail cartonné. Ces étonnantes carrosseries du corps humain étaient

ornées de broderies merveilleuses et de pierreries, elles coûtaient une

fortune. La reine à elle seule possédait quatre-vingts de ces costumes

qu'on parquait dans les stalles d'une galerie de son palais.

Le même instinct pillard s'appliquait à toutes choses : aux sonnets

qu'on prit en Italie et dont on fit aussitôt une consommation effrayante,

aux duels qu'on emprunta à la France, au romanesque que Shakes-

Histoire des Femmes

pcare lui-même puisait sans vergogne chez les conteurs italiens ct

espagnols. Cette époque vigoureuse et chamarrée adorait Je clinquant

comme les rois nègres. Il lui restait encore quelque chose de barbare

qui s'exprimait par des distractions sauvages, les taureaux enchaînés

qu'on faisait déchirer par des bull-dogs, les furieux combats de coqs,

ou par la vogue des astrologues et taiseurs d'or, la terreur des fantômes

et des fées. Cette splendide Angleterre élisabéthaine, a la force, la

naïveté, la joie de vivre des jeunes peuplades au rire frais, et parfois

la ruse et la perfidie des sauvages.

Sur la vie des femmes élisabéthaines, les renseignements ne sont

pas très nombreux. Camden, William Harrison, Fynes Moryson,

principaux témoins de ce temps ont parlé peu des femmes, et c'est déjà

une première indication. Les études sur la vie élisabéthaine sont

nombreuses, mais aussi discrètes sur ce sujet. La vie de cour est

brillante, mais pauvre en intrigue, l'adoration totale de la reine est

le seul sentiment permis.

LA FEMME DU SQUIRE À LA CAMPAGNE

La représentante la plus caractéristique de la femme anglaise est

née de la vente des propriétés ecclésiastiques. Ce transfert amena un

grand nombre de familles de l'aristocratie à vivre continuellement à

la campagne, où les femmes anglaises mènent auprès du squire leur

mari, une vie saine et peu exposée aux passions : elles se lèvent à

5 heures du matin (Marie Stuart et le roi de France n'en usaient

pas autrement) et se couchent à g heures. Le luxe des plus douillettes consiste à faire chauffer leurs vêtements devant le feu de la

cheminée avant de s'habiller. Elles enseignent le catéchisme et font

la lecture aux malades. Elles s'occupent aussi des pauvres, une aussi

grande dame que Letice, Lady Falkland, en donnait l'exemple.

La disposition des pièces qui étaient construites à la file et s'ouvraient

tout bonnement l'une sur l'autre ne favorisait pas les intrigues,

l'espionnage villageois non plus. Les femmes de pasteur donnent

le ton. La reine, et avec elle la haute société, eurent un peu de mal

à s'habituer à l'idée qu'il y eût des femmes de prêtres, puis on se

résigna.

Dans ces pieuses paroisses, les extravagances de la mode étaient

moins étroitement suivies que dans la capitale. Certains comtés faisaient exécuter avec rigueur les lois somptuaires dont on se riait à

Londres : le conseil de ville de Stratford-sur-Avon punissait les

contrevenants d'une amende. Il punissait aussi d'une amende quiconque recevait sous son toit sans permission une personne étrangère

au village. C'est assurément là une mesure radicale. Grâce à quoi,

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 37

la vie à la campagne, dans la classe aisée du moins, dégageait une

fraîche odeur de vertu, reposante en ce siècle agité.

Il ne faut pas en retirer l'impression que les maîtresses de maison

de ce temps menaient dans quelque Trianon une vie agréable et

oisive. Nous avons pour cette époque le journal de Lady Margaret

Hoby pendant les années 1599 à 1605. Elle habite un manoir dans

le Yorkshire. Ses journées sont bien occupées. Elle a d'abord la

responsabilité de toute la pharmacie, baumes, plantes médicinales,

décoctions, distillation, qu'elle prépare elle-même. Elle préside aux

confitures, bien entendu, et à toutes les sortes de conserves, mais aussi

au département de la confiserie qui s'étend des massepains au beurre

d'amande. Elle dirige la distribution et le filage de la laine dont nous

dirons plus loin l'importance. «J'ai pesé de la laine presque jusqu'à

la nuit» écrit-elle un jour. Enfin, elle décide avec son mari de toutes

les questions d'administration générale. Une plus grande dame qu'elle,

Lady Berkeley, qui mourut en 1624, n'a pas une existence moins

remplie. Elle est veuve, elle est la tutrice de son fils mineur. Son

existence est celle d'un gentleman farmer, elle visite les écuries, les

laiteries, les granges, les porcheries, participe aux chasses, arpente

le domaine. C'est une activité qui ne le cède en rien à celle d'un

homme.

Ce ne sont pas là privilèges de grande dame. C'est à un public très

étendu et comprenant manifestement des femmes de petite bourgeoisie que s'adresse un livre de Fitzherbert, très répandu en Angleterre à la fin du xv1° siècle, Prologue for the Wyves occupacyon, qui énumère les responsabilités propres à la femme dans le travail à la campagne : le ménage, le poulailler, le jardin, le verger. C'est là son

domaine personnel. Cela ne la dispense pas de collaborer aux « coups

de feu >> de la saison agricole, moisson, fenaison, vendanges là où il y en

a, et en tout temps garde des troupeaux.

La vertu, toutefois, ne régnait pas sans concessions. Hors du château

et du presbytère, la morale s'effilochait. On lit avec regret sous la

plume d'un contemporain intransigeant cette description de laféte

de mai qui avait lieu chaque année dans les paroisses de campagne.

« Les débauches qui ont lieu aux fêtes de mai sont nombreuses. La

première de toutes est l'habitude de se déguiser en fille sous le nom

de may-marrion, pratique qui enfreint la défense absolue qu'on peut

lire dans Deut. xxu, 5, qui interdit aux hommes de se déguiser en

femmes pour éviter les pratiques immorales. Or, j'ai vu de mes propres

yeux un groupe dans une fête de mai, composé en grande partie de

jeunes gens qui étaient si bien déguisés en femmes que lorsqu'ils portaient des masques (comme ils en portaient effectivement), la confusion était complète. La seconde de ces débauches qui est la plus

grave de toutes, est qu'on danse nu, à ce qu'on m'a dit, sans autre

Histoire des Femmes

vêtement que des filets (naked in nets *) : comment peut-on imaginer

une pire excitation à l'impudicité? Enfin la troisième est qu'on va au

bois en pleine nuit avec des filles pour faire la ronde, si bien que sur

dix filles qui sont allées faire le mai au bois, il y en a neuf qui sont

revenues enceintes 28• >>

Ces distxactions un peu lestes ne concernent pas les femmes des

squires, bien entendu. Mais leur responsabilité pourrait se trouver

engagée indirectement dans les kermesses auxquelles on donnait le

nom de church-ale. Les paroissiens donnaient à cette occasion de la

bière qu'ils avaient faite chez eux et on la buvait au profit des pauvres. On montrait beaucoup de zèle pour les pauvres à cette occasion :

on venait des environs pour faire ripaille à la flamande. Les évêques

durent interdire ces réjouissances en 1599 en raison d'excès <(que la

décence interdit de décrire ,, dirent-ils, et ils eurent à renouveler

cette interdiction en 1607 et encore en 1622, tellement les paroisses

avaient à cœur de secourir les déshérités. La fête de Robin Hood également, très populaire dans les campagnes, où l'on dansait avec des

clochettes, les fêtes de Noël où l'on instituait dans chaque grande

maison, à l'imitation de la cour, une sorte d'évêque des fous qu'on

appelait le Lord of Misrule, font penser aux joyeux cortèges du

xv• siècle qui ne passaient pas pour des conservatoires de la chasteté.

LONDRES ET LES MARCHANDS

A Londres, les grands bourgeois, fabricants ou marchands, vivaient

dans leurs vieilles maisons à colombages de la City qui abritait à la

fois leur vie familiale, leurs bureaux et leur personnel. Les apprentis,

souvent des cadets de squires destinés au négoce, partageaient la vie

de famille et l'on veillait sur leur conduite. Le Statut des Artisans réglait

les mœurs de tout le monde et interdisait le mariage avant vingtquatre ans.

Cette vie domestique parfaite n'en était pas moins offusquée par des

contrastes. La prostitution était une industrie solidement implantée

dans le district de Londres. « Toutes les putains d'Italie, disait rudement Dekker, se sont données rendez-vous à Londres. » Ce n'était

malheureusement pas vrai : les prostituées de Londres étaient moins

distinguées que celles de Rome. Elles habitaient Southwark près des

théâtres, ou Turnbull Street, Whitefriars, Westminster. Elles étaient

bien nourries et bien habillées, portaient des robes à traîne et on les

reconnaissait à une tête de mort qu'elles portaient sur leur bague.

« On en trouve partout, comme les poux en Irlande et la gale en

* On peut supposer que Je mot nets désigne ici une sorte de cache-sexe sommaire.

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 139

France ,, disait encore Dekker. Elles étaient punies par le fouet ou

parfois la promenade publique en charrette. On les enferma quelque

temps à l'hospice de Bridewell, mais cette expérience fut décevante

et prouva surtout la fragilité de l'administration hospitalière.

On trouvait aussi des maisons accueillantes dans les faubourgs.

Elles avaient été autorisées sous le règne d'Henri VIII, ct soumises

à des règles. Elles portaient des noms comme les tavernes. L'une

d'elles s'appelait Le Chapeau de Cardinal. Malgré cette recommandation, la reine Élisabeth les fit supprimer - officiellement du moins.

On rencontra, dès lors, des entremetteuses qui accostaient les jeunes

femmes en leur proposant de l'amidon. Au témoignage de Middleton,

conteur contemporain, elles s'adressaient de préférence aux jeunes

marchandes qui se tenaient dans leur boutique. Ces représentantes du

petit commerce ne semblent pas avoir fait preuve à cette époque d'une

vertu inexorable. Elles trônaient dans des antres fort sombres où elles

opposaient peu de résistance à d'audacieuses privautés. C'est du moins

ce qu'on peut conclure des confidences de l'indiscret Samuel Pepys,

qui laissent l'impression que les petites bourgeoises et les femmes

d'employés étaient faciles.

Un voyageur flamand a décrit les Anglaises du temps d'Élisabeth :

à le lire, on croirait facilement qu'il décrit leur vie au temps

d'Édouard VII. Il commence par dire qu'elles sont entièrement sous

J'autorité de leur mari qui a tous les droits sur elles, sauf de les tuer,

et s'étonne qu'elles prennent son nom après le mariage. Néanmoins,

continue-t-il, elles sont plus libres que partout ailleurs : "Elles ne sont

pas enfermées et gouvernent leur maison, exactement comme on fait

aux Pays-Bas et dans les provinces voisines. Elles vont au marché et

achètent ce qui leur plaît. Elles sont bien habillées, aiment s'amuser

et laissent généralement les soins du ménage aux domestiques. Elles,

au contraire, s'installent devant leurs portes, portant leur plus jolie

robe, pour voir passer Je monde et pour être vues par les passants.

Dans les repas et réceptions, on leur donne la place d'honneur. Elles

emploient Je plus clair de leur temps à se promener ou à monter à

cheval, à jouer aux cartes ou à d'autres jeux, à faire des visites ou à

en recevoir, à voir leurs voisins ou les gens de leur société et à organiser

des réceptions pour les naissances, les baptêmes, les mariages et les

enterrements : tout cela avec la permission de leur mari, car telle est

la coutume. Les maris les engagent souvent à imiter l'activité et

l'ardeur des femmes allemandes ou hollandaises qui font tout le travail des hommes à la fois à la maison et à la boutique, tandis qu'en

Angleterre on emploie des domestiques, mais elles ne veulent rien

savoir pour changer leurs habitudes. C'est pourquoi on appelle l'Angleterre le paradis des femmes. Quant aux jeunes filles, elles sont tenues

beaucoup plus sévèrement que dans les Pays-Bas. >>

140 Histoire des Femmes

Cette description n'est pas dépourvue de malice. On peut en

conclure que les contemporaines de la glorieuse Élisabeth n'étaient

pas privées de liberté, ce qui mérite qu'on s'en félicite, mais aussi

qu'elles étaient passablement coquettes et peut-être un peu paresseuses. On les embrassait sur la bouche, comme c'était l'usage à peu

près partout en ce temps. Mais peut-être le faisait-on en Angleterre

plus volontiers. Érasme l'annonçait allègrement à un Italien de ses

amis : « Partout où vous allez, tout le monde vous accueille par un

baiser; quand vous partez, on vous quitte avec un baiser; si vous

revenez encore un baiser. Quand on vous fait une visite, baiser;

quand la visite est terminée, baiser général. Si on vous rencontre

quelque part, baisers de tous côtés : enfin, quoi que vous fassiez, vous

ne rencontrez que des baisers. »

LES (( ÉPOUSES SELON DIEU ))

Cette bonne liesse élisabéù1aine fut bientôt éteinte par l'intermède

des Têtes-Rondes. Les puritains entreprirent de faire régner la vertu

à domicile et l'État prit en charge l'application des commandements

de Dieu. Des détachements de milice faisaient des visites domiciliaires pour vérifier qu'on respectait le repos du sabbat, l'adultère fut

puni de mort, peine qui ne fut appliquée que deux ou trois fois, les

coupables de fornication furent exposés en chemise blanche au pilori.

Le gouvernement des <c saints >> laissa son empreinte. Ses adversaires

eux-mêmes voulurent prouver qu'ils étaient capables eux aussi de

mener une vie clu·éticnne. Les Memoirs of the Vemay Family nous font

connaître la vie d'une famille de " Cavaliers >>. Elle est sérieuse. Toujours la campagne, toujours le squirc, la femme du squire, à laquelle

viennent s'adjoindre d'estimables tantes célibataires, première apparition de la vieille fille anglaise, toujours le catéchisme. On sc lève

à 6 heures, la cloche sonne, on dit des prières; on dîne à 2 heures,

nouvelle cloche, nouvelles prières; on se couche à g heures, encore la

cloche, encore des prières.

C'est pourtant, beaucoup plus que le moralisme des Têtes-Rondes,

l'esprit spécial du protestantisme qui poussa les femmes anglaises

vers les eaux abritées et clapotantes du bonheur conjugal. La virginité

cessa d'être à partir de la Réforme cet état idéal qu'on ne peut assurément exiger de toutes les femmes, mais qui confère une sorte de

supériorité mystique à celles qui s'y sont consacrées. Les sages et

pieuses fabricantes de confiture de la famille Vernay furent promues

au rang d'épouses selon Dieu. Car Dieu bénissait finalement leur activité ménagère et voulait qu'on fasse le catéchisme, qu'on chante au

temple et qu'on réussisse la pâtisserie, il n'en demandait pas plus.

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque

C'est du moins ce qu'expliquait William Gouge en I622, dans un

fort volume de 700 pages intitulé Huit traités des devoirs domestiques

qui semblait bien épuiser la question. Les femmes avaient même droit

à des récompenses propres à alléger la vie à la campagne, puisque

ce docte ouvrage sc terminait par une exhortation tirée des Proverbes

et adressée à leurs maris : « Réjouis-toi avec l'épouse de ta jeunesse,

qu'elle soit comme la biche amoureuse et la gracieuse chevrette, que

ses seins te soient à jamais une source de joie, sois épris de son amour. ))

Il est dommage que ce poème des Proverbes commence par une phrase

plus brutale que l'auteur ne cite pas. «Bois les eaux de ta citerne, les

eaux qui sortent de ton puits». La famille Vernay était apparemment

à mi-chemin, comme beaucoup d'autres, entre ces deux citations dont

je préfère la première. Il n'est pas interdit de croire non plus, c'est du

moins ce qui ressort des conseils du docte manuel, que les femmes

avaient gagné peu à peu quelques privilèges inspirés du fonctionnement du régime parlementaire par lesquels elles réussissaient à tempérer l'autorité de leur mari.

L'ignorance des femmes, qui était grande, fut amendée dans quelques familles. L'Angleterre du xvi• siècle eut ses femmes savantes

comme les autres pays, plus rares toutefois. On citait Jane Grey,

Margaret Roper et ses sœurs qui étaient filles de Thomas More,

l'émule d'Erasme, les sœurs Seymour gui écrivaient en latin, les trois

filles d'Antony Cooke tuteur du roi Edouard VI qu'on appelait les

« merveilles du siècle ». Et les reines donnaient l'exemple, puisque

Marie Stuart était fort cultivée et que la reine Élisabeth lisait les

auteurs grecs par plaisir comme aucun de nos professeurs ne sait plus

le faire. Les femmes anglaises eurent même droit, comme celles

d'Italie, à une Histoire généraledelafemmequeThomas Heywood publiait

en I624 et qui énumérait comme celle de Boccace les grands exemples

fournis par les « personnes du sexe». Les femmes de yeomen ne signaient

pourtant leurs baux que d'une croix.

fEMMES n'AFFAIRES DU TEMPS DES STUARTS

Les fortes positions que les femmes anglaises s'étaient assurées au

xrv• et au xv• siècle dans l'industrie et le commerce ne furent pas

toutes conservées 28• Les femmes perdirent du terrain dans certains secteurs de la vie économique mais elles s'ouvrirent aussi des carrières

nouvelles qui leur permirent de montrer toute l'étendue de leurs

talents.

La puissance commerciale des femmes en Angleterre commença

à décliner à partir du xvi• siècle. Les guildes montrèrent des sentiments peu féministes et rendirent plus sévères les règles de l'appren-

142 Histoire des Femmes

tissage. Il s'agissait, en fait, d'une vilaine préoccupation de concurrence. Comme beaucoup de femmes travaillaient à domicile et

n'avaient qu'une formation professionnelle empirique, elles ne purent

satisfaire à ces règles nouvelles et elles furent progressivement disqualifiées. Au siècle suivant la naissance d'une industrie capitaliste précipita encore cette évolution.

Si les entreprises moyennes éprouvèrent assez tôt des difficultés,

en revanche, l'époque fut favorable aux femmes d'affaires de quelque

envergure. On vit des veuves très brillantes. Besse de Hardwick,

comtesse de Shrewsbury, est citée par les historiens pour avoir enterré

quatre maris avec des succès testamentaires éclatants. Elle avait

commencé à l'âge de douze ans et, lorsqu'elle mourut en 1608, on

estimait que sa fortune personnelle était presque égale à celle de la

reine Élisabeth.

Sous le règne de Charles I•r, les femmes des familles riches s'étaient

vite aperçues qu'on pouvait obtenir, avec des protections convenables,

certains privilèges lucratifs. Le dépouillement des archives administratives est édifiant à cet égard. L'une, gémissant de la mort de son

mari, obtenait en 1 6go le privilège de fournir en biscuits les navires

de la compagnie des Indes, une autre, bientôt imitée, se faisait attribuer en 1636 de fructueux contrats d'importation et des contreparties en exportations, d'autres se faisaient adjuger toute une catégorie

de fournitures pour la marine ou pour l'armée*. Celles qui n'avaient

pas pu avoir part à ces affaires juteuses s'établissaient à leur compte.

Les unes étaient propriétaires de moitiés ou de quarts de navire et

faisaient de l'armement, d'autres achetaient des cargaisons ou des

moitiés de cargaisons, d'autres, comme la grand-mère de Cromwell ellemême, femme de Thomas Bendish, s'occupaient de commerces spécialement rentables comme celui du sel. Plus désintéressée, lady Falkland, en 1625, entreprit avec audace d'industrialiser l'Irlande dont

son mari avait été nommé gouverneur. La gérance des propriétés

menacées par le fisc ne paraît pas avoir embarrassé les femmes de cette

génération.

Les années de la Révolution d'Angleterre fournirent une démonstration plus spectaculaire encore. Toujours alertes dans les circonstances

graves, les femmes montrèrent pendant la période des troubles que

les hommes se privent bien étourdiment dans les époques normales

d'auxiliaires précieuses. Beaucoup prirent énergiquement la direction

des affaires familiales et s'en tirèrent avec honneur. Pendant l'absence

de son mari, Brilliana, Lady Harley, en 1641, aussi résolue que les

héroïnes de la Fronde défendit Brampton Castle contre une attaque

* L'étude de A. Clark, Working lift of Women in IJlh century (1919) que nous suivons à cet endroit cite ici (p. 25) deux pages entières énumérant les charges,

privilèges et monopoles obtenus de la cour par des femmes.

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 143

des forces royalistes qui lui infligea un siège de six semaines. Elle

soutint le siège avec succès et l'ennemi dut s'éloigner. Dans les mois

suivants, elle releva le domaine et répara les destructions de la guerre.

Les femmes d'exilés ou de fugitifS n'avaient pas toutes à faire face à ces

situations extr~mes : mais toutes avaient à traiter avec les autorités

pour la protection du patrimoine et à en assurer la conservation, tâche

qu'elles menèrent à bien dans la plupart des cas. Katharine Eland,

restée en Angleterre obtient ainsi en 1642 de conserver la gestion des

propriétés de son mari. Muriel Lyttelton, fille du Lord Chancelier

Bron ley et femme du papiste J ohn Lyttelton, condamné à la confiscation de ses biens, sauve la fortune de sa famille. Lady Fawshave,

qui avait suivi son mari en exil, retourne en Angleterre pour arranger

les affaires de son mari, emprunter sur les terres et conclure de nouveaux baux. Et le Dr. Benton, ami de Ralph Vernay, lui aussi exilé

en France, engage celui-ci à en faire autant en lui expliquant que

presque tous leurs amis persécutés ont chargé leurs femmes de les

représenter et de diriger leurs affaires et qu'ils s'en trouvent presque

tous fort bien.

Lorsque Monk eut rétabli la royauté en 166o, les femmes recueillirent les bénéfices de la fermeté qu'elles avaient montrée. Les maris,

retenus à la Cour ou occupés par leurs fonctions, leur laissèrent souvent la direction de leurs affaires privées. Lady Gardiner ne fait pas

autre chose que son métier de grande dame lorsqu'elle gouverne une

maison de trente personnes. Mais d'autres reçurent une délégation

beaucoup plus étendue. Lady Murray dans ses Mémoires nous dit que

son père Sir George Baillie laissait à sa femme l'entière direction de sa

fortune et qu'il s'en remettait à elle absolument. Alice Thornton dans

son Autobiography nous apprend que sa mère disposait sans contrôle

des finances de toute la maison. Sarah Feil gère la fortune de son père

qui est juge, sa sœur, qui est mariée, s'occupe, comme la grand-mère

de Cromwell, du commerce du sel. Les monopoles étant distribués

moins généreusement qu'autrefois, on voit des femmes se créer ellesmêmes, à force de travail, une importante fortune personnelle. La

quakeresse Joan Doat, veuve d'un tisserand, commence par patauger

dans la boue pour faire un colportage d'autant plus rentable que beaucoup de bourgs et de villages étaient très mal desservis. Elle est avare

et serviable, elle inspire confiance aux autres quakers qui forment la

puissante société des « Amis ». Au bout de quelque temps, elle a des

économies et, pour les employer, elle choisit des correspondants à

Paris et à Bruxelles. Elle vit comme Gobseck, on la croit pauvre,

elle meurt en 1715 à quatre-vingt-quatre ans, laissant g ooo livres.

Une autre quakeresse, Dorothy Petty, fonde toute seule une compagnie d'assurances, qui est en pleine prospérité lorsqu'elle meurt en

1710.

1 44 Histoire des Femmes

Ces femmes d'affaires du xvu• siècle offrent une version très

anglaise de l'énergie. A la même époque, le même tempérament

décidé chez les femmes, la même plante humaine, comme disait

Stendhal, donne en France des formes militaires ou mondaines de

l'action : les héroïnes de la Fronde ou les intrigantes qui s'enrichissent

en procurant des places, des faveurs, des offices. La vocation des

femmes anglaises est d'un pays où la noblesse ne déroge pas lorsqu'elle

s'engage dans le négoce, dans la création de richesses ou dans des

spéculations de caractère commercial. C'est la même exubérance de

force, la même santé du xvu• siècle qu'on verra s'étioler à la fin du

siècle en Angleterre comme en France, comme si un certain élan

biologique s'était affaibli dans les deux nations pour des causes différentes. Il est curieux de voir cette vigueur aboutir à des destins si

différents parce qu'elle est lue à travers deux notions différentes de la

fonction sociale de l'élite.

L'ALLEMAGNE DE LUTHER

Comme en Angleterre, la Réforme a cu en Allemagne une influence

importante sur le caractère des femmes. Mais on aurait tort de croire

que leur histoire en a été affectée du jour au lendemain. La sévérité

du protestantisme, l'examen de conscience, la notion de responsabilité personnelle contribuèrent généralement, chez les adeptes les

plus exacts, au sérieux de la vie domestique. Mais surtout, comme en

Angleterre, un idéal conjugal fut substitué à l'idéal virginal que le

catholicisme proposait. Luther a fait un portrait émouvant de cette

nouvelle image de la perfection, dans laquelle on peut voir une définition de la femme selon la nature tout autant qu'une définition de la

femme selon le protestantisme. Le contraste entre cette page et les

imprécations des moines contre la perversité féminine souligne mieux

que tout commentaire ce que la religion luthérienne apportait aux

femmes. Elle soulevait pour elles la pierre du tombeau. « Une femme

pieuse et craignant Dieu, écrit Luther, est un rare bienfait plus pur

et plus précieux qu'une perle. L'homme se fie en elle et lui fait confidence de tout. Elle réjouit son mari, le rend gai, ne l'afflige pas, elle

est pour lui, sa vie durant, source de bonheur et non de malheur.

Elle travaille le lin et la laine et aime se servir de ses mains, elle

gagne sa vie à sa maison et elle est comme le bateau d'un marchand

qui rapporte biens et marchandises d'un lointain pays. Elle se lève tôt

le matin, donne à manger aux servantes et leur distribue les tâches

qui leur reviennent. Les travaux qui sont de son ressort, elle les fait

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 45

avec joie, ceux qui ne la regardent pas, elle ne s'en mêle pas ... Dans

sa bouche demeure sagesse et sur ses lèvres gracieuses leçons. Elle

élève ses enfants à la parole de Dieu. Son mari la loue, ses enfants

croissent et proclament son bonheur.» Et Luther complétait cette attestation de confiance en admettant que dans certains cas la femme peut

demander le divorce. Cette concession, qui enlevait au mariage quelque chose de son caractère sacré et indélébile, restituait en même temps

à la femme les responsabilités d'adulte que le christia1ùsme romain

avait tendance à lui dénier.

Cette réponse aux moines courroucés n'est pas moins dans l'esprit

de Montaigne que dans l'esprit de la Réforme. La« femme au foyer»

qui est ainsi décrite est l'héritière de la «bonne Allemagne» que Sébastien Brandt opposait aux novateurs et elle exprime aussi la confiance

de la Renaissance en toute vie conforme à la loi naturelle. C'est

pour cette raison sans doute que l'empreinte de cette conception sur

la femme allemande fut plus profonde que l'influence du dogme

virginal de l'église romaine.

Mais ce ne fut pas sans peine et ce ne fut pas partout. En abolissant

le célibat ecclésiastique, en autorisant le divorce, en remettant à

chacun la liberté d'interpréter la Bible, en affirmant que la nature

n'exigeait pas des hommes une illogique chasteté, Luther s'exposa

à des malentendus et à des mécomptes qui ne lui furent pas épargnés.

La société allemande elu xv1• siècle ne présente aucun spécimen

analogue aux femmes d'affaires anglaises ou aux femmes de tête

dont la France et l'Italie fournissent vers le même temps d'assez

nombreux exemples. On ne sait si l'influence de Luther fut pour

quelque chose dans cette originalité. Mais le luthérianisme n'entraîna

pas une libération immédiate des femmes allemandes. Il agit à la

longue, comme en Angleterre, par l'apparition d'un type de femme

nouveau, d'un modèle pilote, si l'on peut dire, de la vie féminine,

la femme de pasteur. Ne nous pressons pas de rendre grâces. Il y

eut pour commencer de singuliers pasteurs et des femmes de pasteurs

qui ne l'étaient pas moins. Mais l'institution dura. Elle dégagea un

type. Ce produit ressemble souvent à la femme du squire en Angleterre et à la femme du pasteur anglican : femme d'intérieur conforme

au portrait fixé par le réformateur, vie à la campagne, service social,

dévouement, sérieux, goût marqué pour les étoffes de laine, le féminisme et les chapeaux à fleurs.

L'Allemagne a gardé pieusement le souvenir des femmes selon

l'Écriture qui tracèrent cette voie. Les historiens allemands citent en

première ligne le nom de Catherine de Bore, religieuse de vingt ans

qui épousa Luther, alors âgé de quarante et un ans. Ils vécurent au

couvent des Augustins de Wittemberg, leur existence fut bourgeoise

et ils eurent sept enfants. Ursula de Munsterberg, petite-fille d' un roi

Histoire des Femmes

de Bohème quitta, elle aussi, son couvent, mais non sans peine, car

ce couvent était situé sur les terres du duc de Dresde, prince catholique. Elle ne se maria pas, et, en dépit de son illustre origine, mena

une vie difficile et pauvre chez ses parents, puis dans des fondations

protestantes qui ressemblaient beaucoup à des couvents : ce destin

décevant prouve qu'on ne résout pas tous les problèmes en sautant

le mur. Ursula de Munsterberg avait écrit un plaidoyer pour se

justifier. Une autre, la jeune comtesse Argala de Grumbach, prit

la défense d'un jeune professeur d'Ingolstadt qu'on voulait empêcher

de prêcher. Ses Lettres d'Ingolstadt publiées en 1524 lui valurent une

grande réputation et beaucoup d'adversaires. On l'accusait d'être

un« bas-bleu», mais elle s'obstina avec courage et mourut à soixante ct

onze ans après de nombreuses tribulations. Catherine Zell, qui était

femme d'un pasteur de Strasbourg, se fit connaitre, elle aussi, par un

pamphlet qu'elle avait écrit pour défendre son mari. Après cette

publication, elle rentra dans l'obscurité conjugale et fournit aux

femmes de pasteurs de son temps et des siècles suivants un modèle

souvent attesté.

Ces héroïnes édifiantes sont un sujet de consolation. Il n'était pas

inutile de les citer, car l'Allemagne de la Réforme présente beaucoup

d'autres aspects qui ne sont pas tous très rassurants.

L'ANARCHIE JOYEUSE DU XVI0 SIÈCLE

La bonne Allemagne du Saint Empire où les paysans dansaient si

gaiement avait bien changé à la fin du XVI 0 siècle. La prospérité et

l'opulence avaient diminué. L'anarchie était complète, l'empereur

n'avait aucune autorité, les princes pressuraient leurs sujets. La

crise monétaire du xVI• siècle avait fait tripler les prix, les paysans

ressentaient ce changement. On avait dû réprimer des révoltes.

En revanche, les cours princières étalaient un luxe scandaleux :

festins, ballets, costumes éblouissants, parures et bijoux de toutes

sortes, déguisements et mascarades, et, par dessus tout, une ivrognerie

monumentale, homérique, qui a laissé un solide souvenir dans la

mémoire des hommes. On passait huit heures à table, on ramassait

les convives ivres morts, on recommençait le lendemain, des princes

de Saxe et de Hesse taillés en hercules moururent à vingt-sept et

trente ans de leurs excès de boisson. Le margrave de Bade, espèce de

Barbe-Bleue, attaquait les passants sur la route, on dut faire une

expédition contre un prince de Hesse pour l'empêcher de violer les

filles de bourgeois.

L'extravagance, les beuveries, le luxe, les travestis avaient fait

régner un curieux climat moral qui épouvantait les contemporains.

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 147

Les princes avaient des maîtresses officielles. Ce n'est pas là un grand

miracle. Il est plus amusant de constater que Luther le permettait,

dans le cas où les femmes légitimes étaient malades ou empêchées :

on pense si elles l'étaient souvent. Ce n'étaient que leurs moindres

malheurs. Schweinigen qui nous a laissé des mémoires détaillés

sur les orgies de ses maîtres, les ducs de Leignitz, raconte que le duc

régnant, dans ses moments de joyeuse humeur, souffietait sa femme

jusqu'à la faire tomber. Les joyeux drilles de sa suite visitaient

les villages du pays en travestis : les princes se déguisaient en

nonnes pour avoir accès plus facilement auprès des fillettes. Les bourgeois envoyaient des députations pour demander respectueusement

que les princes violassent un peu moins leurs filles 20 •

Comme on se lasse vite du rôle de victime, les femmes se mirent à

la hauteur des circonstances. Elles raffinèrent sur les extravagances

élisabéthaines. Elles eurent de très jolis corsages en fil d'ortie, absolument à jour, qui montraient avec une parfaite transparence la grâce

de leur gorge et de leurs épaules. Et, comme on risquait de ne pas se

faire remarquer suffisamment sous cette présentation, ce qui eût été

dommage, on portait de plus des clochettes au bras afin d'attirer

l'attention des passants. Les chaussures étaient montées sur de hauts

patins qui rendaient la démarche gracieuse et mignonne et les larges

vertugadins n'étant pas jugés assez embarrassants, on les épanouissait

en traînes encombrantes et vastes dont les législateurs s'efforçaient

en vain de limiter le gabarit. Les fards et les onguents composaient

des fonds de teint étonnants auxquels on mêlait de la graisse de

serpent, de la crotte de vipère ou de souris qui rendaient la peau

jeune et lisse. Ces préparations avaient aussi le privilège de rendre

l'humeur joyeuse. Malheureusement, elles ne résistaient pas mieux à

l'invasion de la sueur que les drogues du moyen âge. On s'en consolait

avec des huiles de jouvence, et, quand on en avait les moyens, on

avalait aussi des perles et des pierres précieuses qui passaient pour

assurer la jeunesse et la beauté. On était si fier de ces découvertes du

progrès qu'on barbouillait même les petits garçons et les petites filles

à partir de l'âge de cinq ans 30•

Ainsi prémunies, les femmes abordèrent la vie avec beaucoup plus

d'assurance. Elles se mirent à boire comme les hommes, et d'autant

plus volontiers qu'on préparait à leur usage des vins épicés et de

savantes mixtures qui ressemblaient assez à nos cocktails. Elles avaient

leurs propres brasseries, nous apprend un prédicant du milieu du

XV1° siècle, où elles vidaient leurs verres avec fermeté et roulaient

sous la table. Ces fortes expressions sont confirmées par un autre

contemporain qui ne craint pas d'affirmer : « Les femmes dépassent

encore les hommes en goinfrerie et en ivrognerie »31• On mourait dru

de ces prouesses. Hommes et femmes étaient hébétés à quarante-

Histoire des Femmes

cinq ans et sur cinq mille défunts, on n'en trouvait qu'un seul qui

fût parvenu à l'âge étonnant de soixante ans 32•

C'étaient les bourgeoises qui portaient ces aimables corsages de

si fine dentelle. Mais les femmes et les filles du peuple ne supportaient

pas de se laisser distancer par ces procédés publicitaires. Les femmes

de la bourgeoisie étaient furieuses de voir leurs servantes porter du

velours, de la soie, des fraises de dentelle, des souliers à hauts talons

blancs qui les rendaient semblables à leurs maîtresses. Il est vrai que

des apprentis portaient des bas de soie, que les ouvriers avaient des

plumes à leur chapeau et que les filles de la campagne montraient

fièrement des ceintures dorées et des garnitures de perles contre les·

quelles les échevins s'indignaient en vain. Aux mariages, on réservait

un fût de bière aux valets et aux servantes qui le buvaient pendant la

nuit, aussi vigoureusement que les maîtres, avec accompagnement de

chansons ct de danses appropriées à la circonstance et qu'un André

Schoppius, prédicant de Wernigerode, qualifiait néanmoins« d'impies

et diaboliques""· Le carnaval de Nuremberg était une autre occasion

de diableries. On se déguisait joyeusement autour des chars, les

élèves de Saint-Laurent en bergères, les garçons bouchers en servantes

de prêtre, d'autres en oiseaux, en sirènes, en princesses païennes,

et, bien entendu, en moines et en nonnes. En 1588, la maîtresse

de l'évêque de Bamberg trônait sur le char d'honneur et depuis

1540 le conseil de la ville avait décidé qu'un tombereau suivrait

le cortège pour ramasser les ivrognes. Les femmes prenaient

une part active à ces intéressantes manifestations. Dans une ville

de Thuringe, un bon nombre d'entre elles devinrent folles ou

moururent à la suite d'un carnaval très réussi qui rendit mémorable l'année 1599 34 •

Les pasteurs, recrutés sans discernement, étaient souvent des ivrognes et parfois même devenaient des vagabonds. Les rapports des

autorités luthériennes signalent avec découragement leurs désordres

et leur insuffisance. Les manières des jeunes générations épouvantaient tout le monde. Au milieu des beuveries des jours de kermesse,

les jeunes voyous répandaient la terreur : ils brisaient tout par plaisir,

se livraient à des rixes en bandes, emmenaient les filles dans des danses

échevelées où les jupes des danseuses « s'envolent jusqu'à la ceinture,

dit un prédicant en 1567, et même par-dessus leurs têtes >>. Luther,

découragé, comparait le monde où il vivait à Sodome et à Gomorrhe.

« Nous sommes devenus le scandale et la risée des nations étrangères "•

dit-il en 1523.]ean Klopfer, curé du Wurtemberg, écrit avec la même

tristesse : << La jeunesse actuelle n'a plus ni retenue, ni pudeur. >>

Mélanchton croit que le démon s'est emparé de toute l'Allemagne

pour la plonger dans une « licence effrénée, une impudicité sans

exemple >> 35• Des lois féroces punissent de mort l'adultère, frappent de

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 49

supplices terribles le viol, la sodomie, l'infanticide. Sans aucun résultat

apparent. La terrible jeune génération continue sa folle sarabande.

L'Électeur de Saxe, en 1566, reproche aux jeunes gens de danser

complètement nus. Notre prédicant de 1567, si sévère sur la danse,

affirme qu'il a assisté à une réunion où les danseuses étaient en chemise. A Wesslingburen, qu'on appelait jadis " le village de Marie »,

quarante jeunes filles furent violées un soir de carnaval. Une ordonnance des échevins d'Ulm dut interdire l'accès des maisons closes

aux garçons de quatorze ans. Dans le Brandebourg, le village de Weissenbron tout entier sc livre à la prostitution 36•

LIBERTÉ SEXUELLE DE L'ALLEMAGNE

Les guerres continuelles, le brigandage, la soldatesque n'expliquent

pas tout. Il faut reconnaître aussi que la prédication évangélique avait

produit parfois des effets inattendus. Luther avait libéré plus de

diables qu'il ne pensait en proclamant que la chasteté était contraire

à la nature. Des disciples un peu pressés en avaient conclu qu'on

pouvait se libérer de toutes les contraintes arbitrairement imposées

par l'Église papiste : on n'avait plus à s'en remettre désormais qu'au

jugement de sa propre conscience. Ce jugement, on le sait, est élastique. En outre, l'évangélisme avait répandu une conviction, théologiquement juste peut-être, mais dangereuse : c'est qu'en toutes circonstances la foi suffit à assurer le salut. La combinaison du libre

examen ct de cette conviction péremptoire, produisit parfois un

mélange détonant. " Le plus grand nombre, constatait lUvius, recteur

de Fribourg, ne met plus aucun frein aux désirs de la chair ... A les

entendre, la pénitence et la prière sont maintenant choses inutiles ...

Si tu es adultère, fornicateur, avare, souillé de toutes sortes de forfaits, peu importe, crois seulement et tu seras sauvé: ne te laisse pas effrayer

par la loi divine, car le Christ l'a accomplie et il a racheté les péchés

de tous *. »Et Rivius nous décrit ses catéchumènes piochant la Bible

pour y découvrir des précédents encourageants 37•

Chacun sait que ces précédents n'y manquent pas. Luther luimême était embarrassé par certains passages. Il dut convenir que la

pluralité des femmes était assurément permise par l'Écriture et tout

cc qu'il put ajouter, c'est qu'elle est généralement blâmable « parce

que les chrétiens doivent parfois s'abstenir de choses même permises ».

Cette barrière était bien fragile. Luther s'en rendait compte et permettait les infractions dans les cas d'empêchement, afin que satisfaction

* Luther avoue en 1528 : c Si j'avais pu prévoir ce qui se passe, jamais je n'aurais commencé à enseigner l'Évangile. »

Histoire des Femmes

soit donnée à la nature qu'il est impossible de contraindre. Mélanchton

allait encore plus loin. Écrivant un mémoire sur le second mariage

du roi d'Angleterre Henri VIII, il se prononce tranquillement pour

la polygamie. Le landgrave Philippe de Hesse embarrassa tout le

monde lorsqu'il prétendit donner à ces complaisances un caractère

officiel en vivant publiquement en l'état de bigamie. On affecta d'être

scandalisé et cette naïve imitation des Patriarches causa une grosse

émotion : il y eut néanmoins un prédicant pour approuver publiquement dans un mémoire la bigamie du Landgrave. Mais c'étaient là

jeux de seigneurs. La querelle émue par le second mariage du Landgrave de Hesse est de l'année '54' :or, les registres de justice montrent

qu'en rs58, en r564, en '57'• et en rs8g, des imitateurs du Landgrave, qui avaient le malheur d'être artisans ou paysans, furent très

bien décapités 38•

Ces mesures extrêmes ne décourageaient pas les scrupuleux lecteurs

de la Bible. C'est ce qu'on vit bien avec la secte des anabaptistes. C'était

une secte d'évangélistes très pieux qui ne laissaient à personne le soin

d'interpréter la Bible à leur place. Ils prétendaient vivre selon l'ordre

naturel institué par Dieu avant les superstructures des civilisations.

Comme les mazdakistes de l'antique Perse, ils affirmaient que les

hommes étaient tous égaux, qu'il ne pouvait y avoir ni supérieurs, ni

subalternes, ni riches ni pauvres, et que les biens de ce monde devaient

être communs à tous. Parmi ces règles de l'ordre naturel, ils retenaient

la possibilité d'avoir autant de femmes qu'on en pouvait supporter.

Ces anabaptistes étaient devenus très nombreux à Munster en Westphalie et l'un des principaux parmi eux était un riche négociant néerlandais, Jean Beukelson de Leyde, qu'on appelait Jean de Leyde. Le

bon sens des anabaptistes déplaisait au prince-évêque de Munster,

qui les maudit pour commencer, puis les enferma dans Munster qu'il

assiégea avec J'armée de plusieurs autres princes.

Les anabaptistes furent finalement vaincus et suppliciés, non sans

avoir donné de grands exemples de la vie selon la loi naturelle. Ils

organisèrent à leur idée leur république communautaire, prirent

l'habitude de vivre généralement dans l'état de nudité et se partagèrent avec courage les femmes en surnombre et les veuves de combattants. J ean de Leyde paya largement de sa personne. Il n'eut pas

moins de quinze épouses dont trois au moins eurent un destin remarquable. L'une qui était fort belle fut aussi active que Jeanne d'Arc

sans obtenir plus de résultats, une autre voulut imiter Judith, mais

fut arrêtée dans le camp ennemi avant d'avoir pu réaliser son projet,

et une troisième fut solennellement décapitée sur la grande place de

Munster pour avoir offensé son maître et seigneur. On put mesurer

ainsi que la polygamie n'abat nullement le courage des femmes et

qu'elle n'est pas non plus une solution de facilité. Il est remarquable

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque

qu'en cette circonstance les princes protestants et catholiques oublièrent leurs querelles et s'unirent pour exercer sur les anabaptistes une

répression féroce, car le bon sens et le courage épouvantent tout le

monde. Les historiens des anabaptistes sont unanimes pour constater

qu'il n'y eut aucune trace de lubricité en cette affaire : les anabaptistes étaient polygames avec componction.

Cette conception de la vie privée reparut une autre fois dans l'Allemagne du xVIe siècle. Après les anabaptistes, la secte des Adamites

établis en Bohème reprit l'apologie de retour à la nature sous une forme

intransigeante que leur nom précise suffisamment. Les Adamites

n'eurent pas plus de chance que leurs prédécesseurs : ils furent comme

eux persécutés ct massacrés. On n'en avait pas fini toutefois avec la

polygamie. Les circonstances sont parfois plus fortes que les mœurs

que nous appelons bonnes. Il y eut une telle mortalité pendant la

guerre de Trente ans qu'on dut recourir à des remèdes héroïques.

La diète de Franconie ne fut pas sourde en cette occurrence aux plaintes

des femmes et des ftlles qui étaient vives. Par un rescrit donné à

Nuremberg en février 1650, elle institua courageusement la bigamie

dans l'intérêt de la morale. Cette loi resta en vigueur plusieurs années.

On ne voit pas que les hommes ni les femmes de Franconie s'en soient

plaints particulièrement.

De nombreuses femmes, néanmoins, menaient une vie tranquille

et immuable à l'écart de ce carrousel. Au rapport des contemporains,

ce sont les grands négociants, les manieurs d'argent et les spéculateurs

des grandes villes hanséatiques qui menaient ces enchères du luxe et

de la parade. L'autorité de cette classe n'avait pas cessé de grandir au

XVI 0 siècle. Par les services qu'elle rendait aux princes, elle était devenue presque aussi considérable que la noblesse. Les nobles, au contraire,

se ruinaient à suivre ce train trop grand pour eux, les revenus de leurs

terres et leurs terres elles-mêmes disparaissaient en colliers, en fourrures

et rhingraves. L'appauvrissement de la noblesse allemande l'amena,

au cours du xvre siècle, à reconnaître la vertu d'une certaine sagesse

ménagère, d'ailleurs propre à la race, et qui continuait, pour beaucoup de gens, à définir la femme allemande *. Gherard Steinhausen,

qui dépouilla un grand nombre de correspondances familiales de

cette époque, retira de son enquête l'impression que les femmes allemandes ont livré un courageux combat de retardement pour la défense

des bonnes mœurs et qu'elles ont réussi plus souvent qu'on ne pourrait

croire à maintenir l'ordre et la dignité à l'intérieur des familles. Il

écrit clans sa Geschichte des deutschen Briifes à propos des femmes des

aristocratiques ivrognes plus haut mentionnés :«On ne peut reprocher

* Un proverbe du temps confirme chez les femmes allemandes les horaires et habitudes que nous avons notés ailleurs à cette époque : e: Lève-toi à 5 heures,

déjeune à g, dîne à 5, couche-toi à g et tes années iront à gg. •

Histoire des Femmes

aux princesses de cette époque d'avoir introduit ou favorisé la dépravation des mœurs et le déploiement du luxe; elles ne furent pas non

plus les premières à adopter les usages étrangers. Elles seules conservent

la vie familiale qui paraît souvent bourgeoise et prosaïque : même

celles qui vivent à la cour gardent l'originalité de leur race, la solidité

du jugement et du naturel. » 39 Cette conclusion est exprimée encore

plus nettement par le même auteur dans une page de ses Kulturstudien

publiés à Berlin en 1893 : « L'effroyable bouleversement social des

xv1• et xvu• siècle n'apporta pas grand changement dans le monde

féminin. En 1500, la bourgeoisie donnait encore le ton : les princes

et les nobles vivaient bourgeoisement. Mais bientôt un grand changement s'opéra. Les hautes classes, soucieuses avant tout d'imiter les

mœurs et les usages des pays voisins, donnent des exemples qui sont

suivis : la vie de cour devient l'idéal de toutes les classes. Seules, les

femmes conservent, autant que la chose est possible, les manières de

voir et les traditions bourgeoises. C'est qu'elles vivent comme auparavant de la vic de famille, la princesse comme la marchande. Voilà ce

qui rend la femme allemande très différente de la femme française.

Elle n'est pas intellectuelle, mais elle est intelligente, bien que souvent

terre à terre. Elle ne se fait pas suivre d'un troupeau d'adorateurs,

elle n'est ni coquette ni frivole. Elle ne règne pas, elle dirige. Cet état

de choses dura longtemps, mais vers la fin du xvn• siècle, la femme

allemande subit à son tour l'influence de l'esprit moderne. »

Cette conclusion, si elle est fondée, confirmerait la remarque déjà

faite que les scandales rapportés par les mémorialistes ou dénoncés

par les prédicateurs sont souvent le propre d'une minorité : et que

rien n'est plus difficile, en réalité, que de se faire une idée juste de la

vie privée menée par la plupart des hommes. Les institutions ct les

usages l'emportent en ce domaine sur l'anecdote. Rien n'est plus

résistant et immuable peut-être que la vic familiale. Elle est le granit

sur lequel coule l'histoire de l'Occident. Les catastrophes passent

comme des torrents, on croit à une inondation qui dévaste le paysage :

et lorsque le calme est rétabli, on voit que le lit dans lequel coulait le

fleuve n'a pas changé, on a cru à un tremblement de terre, ce n'était

qu'un bouillonnement.

C'est ce que nous apprend encore l'expérience de la guerre de

Trente ans. Tant de catastrophes, des souffrances inouïes, un pays

exsangue, une population réduite des trois-quarts n'ont rien changé

au fond à la vic des familles allemandes. L'occupation, les armées

étrangères qui campent ct se battent sur le sol national, les pillages,

les meurtres, la loi du plus fort, le banditisme, et avec eux les famines

et la peste, c'est beaucoup de morts, une misère atroce, des femmes

violées, des filles enlevées, des familles détruites, des villages incendiés,

et la plante humaine, vivace, indestructible, recommence à pousser,

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque '53

aux mêmes endroits, sous la même forme. Dans l'énorme littérature

consacrée à l'épisode qui fut, avec l'écroulement de 1945, le plus

tragique de J'histoire allemande, on ne trouve pas un seul indice de

changement notable des mœurs (comme en 1945, du reste). Un rescrit

de la diète de Franconie permettant la bigamie, est Je seul monument

qui nous fasse percevoir l'étendue des détresses privées, menhir debout

tout seul dans la plaine dévastée. Il n'y avait plus assez d'hommes :

c'est tout ce que la guerre de Trente ans a inscrit sur la pierre froide

où l'on grave les lois.

LES PROCÈS DE SORCELLERIE

Les femmes allemandes furent également en première ligne dans

une épreuve, fort énigmatique pour notre temps, qui s'abattit sur les

femmes du xvi• siècle dans plusieurs pays d'Europe. Elles furent les

principales victimes des procès de sorcellerie qu'on vit se multiplier

à partir de la fin du xv• siècle. Le pape Innocen avait, dans une

bulle de 1484, exprimé sa conviction que les sorcieres faisaient l'amour

avec le diable. Deux juristes commentèrent cette vérité pontificale

dans un livre intitulé Le Marteau des sorcières ( Jlfalleus maleficarum)

auquel on assura une large diffusion. Les pratiques de la sorcellerie

étaient décrites avec soin dans ce catéchisme, de manière à permettre

un diagnostic prompt et certain. Les femmes étaient décrites par ces

légistes comme « une punition inéluctable, un mal nécessaire, une

tentation naturelle, un malheur désirable, un danger familier, une

vermine attirante, un fléau de la nature peint de belles couleurs "·

Telle était la dernière incarnation du péché originel.

Ces principes ne constituaient seulement pas une position littéraire.

On organisa une vaste « épuration " des éléments pervers sur lesquels

le diable établissait sa puissance. Les divers Jander rivalisèrent avec zèle

dans la répression. Osnabrück fit brûler en un an quatre-vingts

sorcières, Offenburg soixante-dix-neuf seulement, Salzbourg quatrevingt-dix-sept, Würzbourg et Glatz établissaient des moyennes ana·

logues et Brunschwig était fière de dresser devant ses portes des

poteaux serrés «commeceuxd'untaillis ,.IIyeut cent mille condamnations à mort en quelques années sous ce chef d'accusation. Les procès

verbaux signalent parmi les coupables des fillettes de huit à dix ans.

La torture étant appliquée aux interrogatoires, les victimes faisaient

généralement des aveux détaillés. Dans la plupart des cas, le ministère

public prouva d'une manière irréfutable que les accusées s'échappaient par le toit montées sur un manche à balai qui leur permettait

d'assister à des réunions clandestines à quelques centaines de lieues.

Il fut établi par les mêmes moyens qu'elles se livraient là à des orgies

154 Histoire des Femmes

épouvantables et à des parodies sacrilèges. C'était en ces circonstances

que se déroulait l'accouplement décrit par la bulle pontificale. Le

dossier des procès montre que le tribunal était fort consciencieux et

respectait les règles d'une procédure irréprochable. Plusieurs procès

furent cassés pour insuffisance de preuves. Le tribunal manifestait autant

d'humanité dans l'application des sentences que de scrupules dans

l'information. La loi prévoyait la peine de mort, mais les sorcières qui

se repentaient avaient la faveur d'être étranglées ou décapitées avant

d'être brûlées, on ne brûlait vives que celles qui s'obstinaient dans les

mauvaises doctrines.

Ces tribunaux d'exception avaient foi en leur mission et il n'est pas

douteux que l'opinion approuvait leurs sentences. Il y eut même de

nombreux exemples d'émeutes populaires pour protester contre un

verdict d'acquittement, et, en plusieurs cas, des autorités locales

firent exécuter des accusés dont une juridiction d'appel avait cassé la

condamnation. En maintes circonstances, les aveux étaient même

sincères. Il s'agissait d'hystériques ou d'hallucinées que la propagande

avait persuadées qu'elles avaient eu, en effet, commerce avec le diable

et qui reconnaissaient leur culpabilité.

Les femmes payèrent un lourd tribut à ces juridictions d'exception.

Il y avait des délateurs professionnels que le gouvernement ct l'opinion

encourageaient, des faux témoins que les châtiments n'intimidaient

guère. Les hystériques, les malades mentales, les détraquées de toute

sorte, mais aussi les femmes qu'on accusait d'avoir le<< mauvais œil n, de

connaître des remèdes inédits, de préparer des breuvages qu'on appelait des « filtres ,, de tirer les cartes ou de prédire l'avenir, et parfois

celles qui attiraient l'attention ou la jalousie de quelque manière ou celles

dont un puissant du jour voulait se débarrasser, étaient des victimes

tout naturellement désignées. La mère de l'astronome Képler, dénoncée

par une voisine et détestée par un magistrat, eut besoin de tout le

crédit de son fils pour échapper à ses persécuteurs. L'opinion protesta

vivement contre son acquittement, des manifestations furent organisées

contre elle et des associations de bons citoyens publièrent des pétitions

indignées. La plus célèbre de ces victimes avait été, cinquante

ans avant la bulle du pape, la gracieuse Agnès Bernauer, fille d'un

médecin d'Augsbourg, que le prince héritier de Bavière aimait et qu'il

avait épousée secrètement. Le duc régnant la fit arrêter, en l'absence

de son fils, et, après un procès expéditif, elle fut jetée dans le Danube.

Chez quelques-unes, c'était peut-être l'instinct de prophétie des

femmes de Germanie qui se réveillait. L'une de ces sorcières, Margarete Renner, qui avait déclaré la guerre au percepteur, soulevait les

paysans de l'Odenwald et du Neckar et les conduisait au combat en leur

criant qu'aucune arquebuse ne pourrait les atteindre tant qu'ils

seraient sous sa protection. On ne sait ce qu'elle devint, mais les

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 55

méthodes de cette Jeanne d'Arc de la guerre des paysans (il y en eut

une autre auprès d'elle, une Jackelein Rohrbach qui fut prise et

brûlée), illustrent une fois de plus l'énergie et l'autorité des femmes au

xv1• siècle, en même temps qu'ils nous font mieux comprendre le procès de Rouen, qui ne fut en son temps qu'un tribunal d'exception pareil

à beaucoup d'autres.

On n'a guère donné d'explications satisfaisantes de cette épidémie.

Michelet n'a peut-être pas tout à fait tort quand il explique que

beaucoup de ces hommes et de ces femmes furent sans doute des précurseurs qui voulaient aller plus loin que la science de leur temps ou

des êh·es pourvus de dons qui débouchaient sur des domaines

inconnus : mêlés à un bon nombre d'aigrefins assurément. Quant à

la frénésie de répression et aux tribunaux d'exception qui parurent à

cette époque, les hommes de notre temps sont peut-être mieux armés

pour les expliquer que leurs prédécesseurs, bien que l'histoire des mentalités collectives n'en soit encore qu'à ses débuts.

LES FEMMES ITALIENNES

Dans les pays protestants, la Réforme avait abouti, en somme, à

une certaine liberté des femmes. Le prototype de la femme protestante se dégageait assez lentement, la liberté et même la licence des

mœurs étaient parfois grandes. Mais les femmes étaient, en général,

assez libres dans leur vic sociale, elles n'étaient pas cadenassées dans

le logis conjugal. Au contraire, ce fut le principe de la réclusion qui

triompha dans les pays catholiques du Midi. La vie n'y était pas moins

gaie finalement pour d'autres raisons ct par d'autres méthodes. Mais

les maris tenaient essentiellement à ce que leur femme fût enfermée.

Ils y mettaient leur point d'honneur.

MARIS ET FRÈRES : CIIRONIQ.UES IT ALlENNES

Cette altitude intransigeante commanda en Italie les rapports des

maris avec leurs femmes et des frères avec leurs sœurs. Les hommes de

la famille sont moralement responsables de la conduite des femmes et

des filles de la famille. Il est singulier de voir cette règle implacable

s'imposer dans le pays qui avait inventé l'amour platonique. On voit

par là, d'abord, que le platonisme se réfère exclusivement aux amitiés

permises par les hommes de la famille. Cette permission, essentielle à

l'orgueil du mâle, restera un trait permanent des mœurs italiennes :

finalement, Je sigisbée, aboutissement de l'amour platonique, est un

Histoire des Femmes

attachement permis par la famille du mari. Dans ces conditions, il n'y

a pas atteinte à l'honneur, il n'y a même pas possibilité de soupçon.

Le point d'honneur italien ex.ige en effet que les femmes et les

sœurs soient hors d'atteinte du soupçon : au besoin par la force. Cette

clause menait tout droit à la réclusion la plus stricte. Elle faisait également un devoir de venger l'honneur outragé. Les conditions de vie

particulières aux petits États italiens rendaient cette dernière obligation facile à remplir, circonstance qui pesait sur le destin des femmes :

il faut savoir que la police ne pouvait pénétrer dans les hôtels des

grands seigneurs où étaient casernés leurs « tueurs », elle évitait aussi

d'inquiéter les « clients » protégés par les grands. On pouvait aussi

passer dans une principauté voisine où l'on n'avait pas à craindre

d'être poursuivi. Tout était donc possible : on pouvait se débarrasser

d'un mari, mais aussi supprimer un amant. La plupart des meurtres

étaient impunis : ils étaient même souvent approuvés lorsqu'on les

croyait imposés par le devoir de vengeance. Un jurisconsulte s'exprime

en ces termes :<<Une note d'infamie s'attache aux frères et aux parents

les plus proches d'une femme qui a commis un adultère, si, le sachant,

ils le souffrent. Ce cas est réputé tellement grave qu'ils ne peuvent pas

sans déshonneur se présenter en public ... Si par négligence, infirmité,

éloignement ou tout autre empêchement, le mari trompé ne peut se

faire justice lui-même, leur obligation est encore plus stricte 40• »

Ces meurtres étaient souvent décidés en conseil par les principaux

membres de la famille. L'histoire des grandes familles d'Italie, si riche

en documents curieux, offre plusieurs exemples de ces vengeances

familiales. On vengeait ainsi non seulement l'adultère lui-même,

mais aussi la séduction des filles, même camouflée par un mariage

clandestin.

Bianca Capello, patricienne de Venise, s'enfuit avec un jeune

employé florentin, fils de marchands. Venise était une république

autoritaire. Les choses se passèrent convenablement : on jeta en prison

les complices et confidents des jeunes gens et on condamna les coupables au bannissement. La puissante tribu des Capella se contenta de

ce châtiment légal, et, plus tard, Bianca Capello, s'étant fait séduire

par le grand-duc de Toscane et épouser, sa famille lui pardonna.

Mais à Bologne, dans des familles pourtant moins puissantes, l'issue

fut tragique. Une fille se mésallia par un mariage clandestin : le père

étouffa le séducteur dans son lit de ses propres mains. Autre mésalliance, avec le consentement du père pourtant : cette fois, c'est la mère

qui tue elle-même l'audacieux 41 • La duchesse d'Amalfi, régente,

contracte un mariage clandestin avec son intendant. Ses frères décident

son châtiment malgré sa puissance. L'intendant s'enfuit d'Ancône,

puis de Sienne où ils s'étaient réfugiés. Les frères organisent un attentat

sur la rou te de Venise. La duchesse est arrêtée, emprisonnée et mise à

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 157

mort. L'intendant était parvenu à s'échapper et à gagner Milan où

on le fit assassiner. Il y avait trois enfants qui furent égorgés avec les

parents. L'histoire a été racontée par Le Bandello.

Le duc de Palliano, neveu en disgrâce du terrible Paul IV Carafa,

surprend sa femme à trois heures du matin avec son cousin Marcel

Capccce qui lui fait la lecture. La scène se passe dans un village de

paysans où les neveux du pape sont en exil. On arrête l'amant, on

l'enferme. Plusieurs mois se passent en conseils entre le mari, ses frères, le

frère de la duchesse ct même un ami de la famille. Le mari hésitait :il

avait cu lui-même de nombreuses maîtresses et il avait de la sympathi e

pour sa femme. On lui imposa une décision. L'affaire fut menée comme

un procès, avec interrogatoire et torture des domestiques. L'amant

fut poignardé par le duc lui-même, ainsi qu'une complice. La duchesse

fut mise à mort par son propre frère qui se chargea de l'étrangler.

Comme les Carafa étaient détestés par le roi d'Espagne, le pape

suivant les fit accuser de meurtre et ils furent mis à mort, procédure

exceptionnelle dont la politique seule donne le secret. Stendhal a raconté

l'affaire dans une de ses Chroniques italiennes intitulée La Duchesse

de Palliano et les recherches postérieures ont confirmé son récit 42 •

Stendhal rappelle encore que le prince Orsini, quelques années

plus tard, fit empoisonner pour la même raison la sœur du grandduc de Toscane qu'il avait épousée : le grand-duc n'avait pas cru

devoir refuser son consentement à cette exécution. « Plusieurs princesses de la maison de Médicis, ajoute-t-il, sont mortes ainsi 43 • "

Maugain, historien de l'Italie du xvr• siècle, cite d'autres exemples. Isabella di Morra, dont Benedetto Croce a raconté l'histoire, vit à Rome

sous la tutelle de sa mère et de ses sept frères. Un Espagnol, qui est

un homme marié, lui fait la cour, les frères surprennent des poèmes :

ils mettent à mort leur sœur et l'Espagnol 44 • A Rome encore,

Plantilia dei Lanti sc laisse courtiser par des cardinaux, on trouve

de l'or dans les coffres de sa femme de chambre. Son frère hésite à

la tuer, elle s'enfuit chez une parente. Un autre frère arrive de 1 aples,

se rend chez cette parente, et poignarde sa sœur comme elle vient auelevant de lui. Elle avait dix-sept ans. Elle eut la chance de survivre 45•

Les exemples analogues sont innombrables ct encore ne les connaissons-nous pas tous, car il semble que beaucoup de ces exécutions aient

été camouflées en « morts subites" par quelque médecine silencieuse*.

Les familles riches et puissantes n'étaient pas seules à se faire justice

ainsi. Elles sont le plus souvent citées par les historiens, mais il y a

des exemples analogues dans la bourgeoisie et dans le peuple. Lionello

del Miccia surprend sa sœur en flagrant délit. L'amant était un cor-

* Nous laissons de côté l'histoire la plus célèbre, connue de tous, celle de Béatrice Cenci. L'exécution du père pour brutalité et viol de sa fille avait été décidée, comme dans les cas précédents, par un tribunal de famille.

Histoire des Femmes

dier. Lionello lui donna à choisir de mourir sur-le-champ ou de

crever les yeux à sa ma!tresse. Le cordier préféra la seconde solution 46• En 1564, un bourgeois de Ravenne nommé Galeotto fait

abattre à coups d'arquebuse l'amant de sa femme Niccolo Battarelli.

Les tueurs avaient revêtu des habits de prêtres. A Ravenne encore,

en 1590, Vincenzo Rasponi poignarde sa femme, pour un simple

soupçon, dit le chroniqueur. A Ferrare où Henri Estienne arrive en

1565, quatre drames passionnels en trois semaines : ce sont quatre

maris qui ont puni des épouses étourdies. On se croit tenu au même

devoir envers ses propres parents. «En 1504, conte Mau gain, deux fils,

l'un naturel, l'autre légitime, sont poussés au crime par les prétendus

malheurs conjugaux de leur père, Giuliano deli'Anguilara, qui ne sollicitait aucunement cette assistance. Ils assomment sa seconde femme

et s'excusent en ces termes auprès de lui: " Nous n'avons pu souffrir la

honte de votre maison, nous avons voulu vous couper les cornes 47 • ))

Stendhal dit que cette férocité dans l'application des lois de l'honneur avait été empruntée par les Italiens aux Espagnols de l'armée

d'occupation 48• Bien qu'il soit un excellent connaisseur de l'histoire

italienne, j'hésite à le croire sur ce point. Je préfère l'explication de

Tamassia qui rappelle que l'anarchie totale du xm• et du XIV0 siècles ct les vengeances continuelles exercées entre les Guelfes ct les

Gibelins avaient fortement installé cette conviction qu'on doit se

faire justice soi-même lorsque les magistrats sont corrompus ou partisans. Aussi les hommes ne sortaient-ils qu'avec une cotte de mailles.

Les représailles, indispensables et légitimes en temps de guerre civile,

étaient devenues au bout de deux siècles un droit pour les Italiens.

Ils appliquaient ce droit à leur vic privée et tout le monde le reconnaissait si bien que les tribunaux ne punissaient pas ces meurtres de

réparation lorsque, par exception, ils leur étaient déférés. Les scènes

de la vie italienne que décrit Stendhal dans ses Chroniques font souvent

penser aux plus violents des films de gangsters du cinéma américain :

dont les protagonistes sont généralement des émigrants italiens.

Peut-être le génie du peuple italien ne peut-il s'exprimer que dans

des époques sans hypocrisie où l'énergie, même violente, n'est pas

proscrite. L'Italie s'ennuie dans la comédie de l'ordre.

Ces moeurs vigoureuses ne rendaient pas la vie des Italiennes

spécialement gaie. Les sacs de villes faisaient partie des hasards

qu'une femme pouvait courir pendant sa vie. Le sac de Capoue en

150 r, celui de Rome en 1527 laissèrent des souvenirs horribles. Les

femmes et les filles furent abandonnées aux soldats. Beaucoup préférèrent se pendre, dit Guichardin, pour échapper à cc destin. Ces

hasards, qui étaient comme les assassinats une particularité de la vie

italienne, n'empêchaient pas les catastrophes collectives : la peste de

152 r dura cinq ans et fit en Toscane 200 ooo victimes. Les Italiennes

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 59

trouvaient moyen d'être gaies, insouciantes et rieuses après ces

malheurs que leur race indomptable oubliait : Castiglione dit à

la fin du xv16 siècle que le mot de " gravité " est un néologisme.

LA VIE FAMILIALE EN ITALIE : LES FILLES

Quand l'actualité était plus calme, les femmes italiennes étaient

soumises aux règles sévères de la vie familiale. Elles étaient après le

mariage confiées à la famille du mari qui se chargeait de leur éducation, car elles étaient généralement mariées très jeunes. Le mari

était souvent en voyage pour son commerce et ses affaires. Il ne se

privait pas d'avoir des maîtresses et gardait souvent à domicile les

gracieuses Russes ou Circassiennes qu'il avait achetées pour distraire

son célibat, et, en tout cas, les enfants naturels qu'il avait eus d'elles •.

Les Italiennes sortaient peu, en particulier, elles ne sortaient jamais

seules. Un voyageur français, le chevalier de La Haye, résumait

ainsi leur vie dans un livre publié en 1669 : "Pour leurs femmes, ils

les traitent comme des criminelles au premier chef, quelque sages et

vertueuses qu'elles soient, les tiennent serrées dans des chambres

reculées armées de pointes et de grilles de fer, leur défendent la conversation d'âme qui vive, ne les font servir que par des femmes 49 ••• >l

Les droits de la femme étaient résumés en quelques formules lapidaires. " Filer, coudre, être honnêtes et obéissantes "' dit L. B. Alberti,

excellent moraliste de ce temps que les historiens du nôtre citent

avec horreur. Un proverbe fort connu montre que l'homme de la rue

était plus rigoureux que ce sage. " Les femmes ne doivent sortir de

chez elles, affirme ce dicton, que pour leur baptême, leur mariage

et leur enterrement. » Saint Bernardin, autorité impressionnante,

recommande les occupations ménagères en insistant sur un fort

rendement : " Tant que tu la maintiendras en haleine, elle ne

restera pas à la fenêtre et il ne lui passera pas par la tête, tantôt une

chose, tantôt une autre 50." Un autre prud'homme conseille un régime

peu échauffant, combiné avec une surveillance continuelle. Tous sont

d'accord pour qu'on batte les femmes, dans leur propre intérêt. Ce

dernier point est d'ailleurs peu contesté à cette époque. L'éducation

est réduite au mi1ùmum : une fille peut toutefois savoir lire, on peut

l'envoyer pour cela à des écoles communales pour enfants ou au

couvent. Moyennant quoi, on obtenait une sainte femme telle que

* Le commerce des femmes esclaves est public dans l'Italie du xvre siècle. Il était alimenté par le commerce avec l'Orient. A Venise, ce marché se tenait sur la place de San Giorgio in Rialto. Les prix les plus élevés étaient ceux des esclaves de r6 ans. On achetait une esclave lorsqu'on se mettait en ménage ou lorsqu'on s'établissait. On en trouvait chez les commerçants, les artisans, et même chez les ecclésiastiques. On pouvait aussi les acquérir en location.

160 Histoire des Femmes

l'historien Guichardin décrit sa grand-mère : " Elle savait jouer

parfaitement aux échecs et au trictrac et très bien lire. Elle n'était pas

aussi forte en calcul, mais avec un peu de temps, elle venait à bout

de ses opérations ... A tout cela, elle unissait la bonté, de sorte qu'elle

vécut et mourut saintement51. >l

Cette sévérité n'était pas épargnée aux fill es, naturellement. Leur

éducation reposait su r une surveillance continuelle. A partir de l'âge

de cinq ans, elles ne devaient plus entrevoir aucune figure masculine.

" Ne doit la pucelle, prescrit le docte Vivès, contiguer ne hanter les

enfans males pour non se acoustmner à soy délecter avec les hommes 52.>>

Elles ne devaient pas adresser la parole aux domestiques. Elles ne

bavardaient avec leurs petites amies qu'en la présence de leur mère.

Elles ne elevaient sortir qu'accompagnées d'une duègne, usage qu' un

arrêt du conseil capitolin avait rendu obligatoire à Rome à partir

de 1520. A Venise, elles devaient porter un voile noir.

Les fiançailles, acte aussi solennel que celui elu mariage, sont

souvent conclues sans que les fiancés se soient aperçus. Lejeune homme

n'en doit pas moins passer plusieurs fois par jour devant la maison

de sa fiancée, il doit même donner des sérénades. A cette occasion,

la fiancée, si elle était jolie, obtenait parfois de sa mère l'autorisation

de s'approcher d'une fenêtre. Le fiancé ne pouvait faire aucune

visite avant d'avoir offert un collier de perles, cadeau postérieur à

l'engagement des fiançailles. Les fiancées étaient parfois très jeunes

et n'avaient aucun usage du monde. En dépit des recommandations

maternelles, il leur arrivait de laisser voir leur déception en présence

de l'acquéreur. L'une d'elles, de grande famille, avait eu un fou rire

très déplacé en cette occasion et s'était écrié : " Oh, qu'il est laid! "

Dans le peuple, la réclusion des filles était beaucoup moins stricte

et toutes sortes de coutumes locales permettaient aux filles et aux

garçons de se connaître. Les plaisanteries ingénieuses de carnaval

dévoilaient le mauvais caractère, l'orgueil ou la paresse du lot de

fiancées mises sur le marché. Des coutumes locales établissaient

également un langage protocolaire par lequel Je garçon faisait connaître ses intentions et la fille sa réponse. Pratiquement, la réclusion

des filles ne s'appliquait qu'aux familles de notables.

Le mariage était essentiellement un contrat entre les familles.

Les fiançailles, faites devant notaire, constituaient un engagement

définitif protégé par la loi. Les statuts de la ville de Graclara rédigés

au XIve siècle précisent qu'un fiancé engagé devant notaire ne peut

s'unir à une autre femme tant que la première est vivante, à moins

qu'un divorce n'ait été prononcé par un juge. L'amende est de cent

livres en cas de transgression et le coupable est frappé d'infamie. A

Bologne l'amende est de deux cents livres en 1532. Si c'est la femme

qui est coupable, elle est frappée de banissement et, si elle est de

·t:.:;;ti'

~ '.

\~QI:!) . Espagne, XVJe siècle. Portrait d'une infante, pJ:;<!Pa(i!oja de la Cruz (Villandry. Giraudon).

Espqgne XVIJe siècle. Une

dame de cour en collerette,

par le Gréco, et l'infante Isabelle, fille aînée de Philippe II, future reine des Pays-Bas, par Pantoja de la

Cruz (Villandry. Giraudon).

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 161

basse condition, chassée de la ville à coups de trique. C'est le jour

des fiançailles et en présence du notaire et des invités que le fiancé

passait l'anneau au doigt de sa fiancée qui devenait à partir de ce

moment son héritière. L'acte solennel des fiançailles était suivi quelques

jours après de la signature du contrat de mariage. La bénédiction

nuptiale à l'église ne prit de l'importance qu'après le Concile de

Trente et remplaça peu à peu la cérémonie civile de la remise de

l'anneau qui finit par disparaître 53•

Des coutumes locales dans le peuple, des banquets somptueux dans

les familles riches accompagnaient la célébration du mariage. En

Vénétie, toutes les mariées recevaient la bénédiction nuptiale le

même jour à San Pietro in Castello et ce jour-là le doge se mariait

avec l'Adriatique. En Sardaigne, on fit longtemps des simulacres

d'enlèvement. Au Piémont et en Toscane, les jeunes gens barraient

la route par un cordon que le cortège ne pouvait franchir qu'après

avoir payé la bienvenue. C'étaient là des coutumes du Moyen Age

qui se maintenaient encore parfois au xv1° siècle. Les banquets

avaient duré moins longtemps, beaucoup de républiques ayant limité

par des lois somptuaires les excès auxquels ils donnaient lieu. On

cita longtemps un mariage de la famille Trivulce au XJ 0 siècle, au

temps des Normands et de la comtesse Mathilde : les poètes locaux

contaient que les parfums étaient si abondants qu'on ne put les

broyer dans des mortiers mais qu'il fallut les porter au moulin, que

les puits étaient remplis de vin, que les mets étaient apportés à cheval

sur des plats d'argent de plusieurs coudées et que le festin dura

trois mois"· Au xv• siècle encore, on avait fait paraître à table au

mariage de Catherine Sforza des porcs entiers tout dorés de la bouche

desquels sortaient des flammes. Mais au xVI• et au xvrr• siècle, ces

splendeurs n'étaient plus que des souvenirs.

Malgré cette sévère discipline et peut-être à cause d'elle, un certain

nombre de jeunes Italiennes continuaient à utiliser le procédé dangereux du mariage secret. Cette pratique revient si généralement dans

les chroniques et les biographies, et surtout elle a causé une si grave

préoccupation aux participants du concile de Trente, qu'il faut bien

la retenir parmi les soulagements qu'on pouvait envisager. Ces

expédients ne se terminaient pas tous heureusement, puisque c'est le

dénouement tragique d'une de ces tentatives qui a fourni la plus

célèbre histoire d'amour de la littérature occidentale, celle de

Juliette et de Roméo. Le Bandello l'avait racontée le premier et

Shakespeare la lui emprunta. On voit dans le récit italien combien

les filles sortaient peu : la fête donnée par les Cappelet * (c'est la

• Belleforest, premier traducteur du Bandello appelle les :Montaigu les Montes·

che et les Capulet les Cappelet. Il écrit aussi Roméo sous la forme Rhoméo.

Now gardons ces noms dans notre résumé.

Histoire des Femmes

traduction française du xvr• siècle) à l'occasion de Noël et où Rhoméo

vient en masque est la seule réunion de la jeunesse dans toute l'année.

Ensuite, Rhoméo ne verra plus Juliette qu'à sa fenêtre (le balcon est

une invention scénique). On voit aussi combien les engagements

étaient prompts : Juliette n'échange pas dix mots avec Rhoméo

au bal, elle se laisse prendre la main, et tous deux, le souffle coupé,

parlent à peine. Mais aussi, le mariage est immédiat, sous sa forme

clandestine il est facile, et il sert de passeport à tout. Juliette a été à

peu près muette au bal, mais lorsqu'elle répond à Rhoméo qui a

eu l'audace de lui parler sous sa fenêtre, elle commence par cette condition : « Si vostre volonté est sainte et que l'amitié laquelle vous dites

me porter soit fondée sur la vertu et qu'elle se consomme par mariage,

me recevant comme vostre femme et légitime espouse, vous aurez

telle part en moy que, sans avoir esgard à l'obéissance et révérence

que j e dois à mes parens ny aux anciennes inimitiez de vostre famille

et de la mienne, je vous feray maistre et seigneur perpétuel de moy 55.»

C'est Juliette qui parle ce langage de notaire et elle n'a pas plus de

quinze ans. Elle perdit la tête volontiers, comme on sait, mais la bague

au doigt : le mariage clandestin s'était fait en présence d'un prêtre

et dans la sacristie, sous le prétexte d'une confession. Et peut-être

les Cappelet et les Montesche se seraient-ils habitués à cette alliance

si les deux jeunes gens avaient eu le temps de déclarer leur mariage :

ce sont des événements imprévus, la rixe avec Tebaldeo, les intentions

matrimoniales du père de Juliette qui transforment en une tragédie

ce secret de deux jeunes époux qui ne dut pas être sans exemple dans

l'Italie du xvr• siècle. Car on trouve dans le récit italien que le mariage

clandestin durait déjà depuis trois mois quand Rhoméo est banni de

Vérone. Et personne ne s'était aperçu de rien.

VEILLÉES, COUREURS DE DOT, COUVENTS

Cette vie toute sage et chrétienne n'était pas privée de distractions

aussi rigoureusement qu'on pourrait le croire : il était permis aux

femmes d'aller à la messe, d'assister aux processions et cérémonies,

aux grandes fêtes publiques, plus ou moins selon les villes (à Sienne,

à Bologne, il y avait des fêtes suivies par une grande assistance féminine), on tolérait même qu'elles regardent par la fenêtre, sans excès

cependant, et elles savaient fort bien utiliser leurs balcons. Des mères

inconséquentes menaient leurs filles au bal : on voit par l'histoire de

Roméo et de Juliette que c'était une imprudence. Dans la bourgeoisie, il y avait des "veillées. »Les femmes italiennes, au témoignage

de Boccace, étaient « babillardes et paresseuses comme des grenouilles JJ , Ces<< veillées>> où l'on bavardait avaient lieu à six heures du soir,

us Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque r6g

avant le dîner, sous les portiques qui donnaient sur la rue ou dans

le vestibule des maisons. On ne se contentait pas d'y bavarder, on y

flirtait volontiers, malgré les mises en garde de l'Église. On y jouait

parfois aux «jeux innocents ». Ces jeux avaient lieu aussi dans la rue

les jours de fête. C'était à l'occasion de ces « jeux populaires " du

r•r mai qui attiraient la foule dans les rues que Dante avait rencontré

Béatrice. Ces jours-là les gens de la campagne dansaient sur les

placettes et les seigneurs se mêlaient à leurs danses. Ces jours de

liesse étaient de précieuses occasions de liberté. L'Église n'osait pas

trop protester, saint Paul ayant eu l'imprudence de déclarer que

« la danse était utile au culte ». En raison de cette utilité, on avait

dansé dans les églises pendant tout le Moyen-Age et les processions

avaient longtemps été accompagnées de ballets. Ainsi la gaîté du

caractère italien parvenait-elle à adoucir sensiblement la rigueur

de la claustration.

Il y avait, en outre, des secteurs particulièrement favorisés. L'une

des catégories de la population qui échappait à la surveillance des

maris et à ses tristes conséquences étaient formée des filles que l'on

mettait au couvent. La plupart des familles se débarrassaient ainsi des

filles auxquelles on ne pouvait pas donner de dot ou entre lesquelles

il aurait fallu partager la succession. Les filles ainsi sacrifiées ne prenaient pas toujours leur vocation au sérieux. L'opinion n'était pas

non plus très exigeante à leur égard. Les régimes des couvents étaient

très différents. Ceux qui accueillaient des filles de grandes familles

étaient traités avec précaution par les autorités ecclésiastiques. Si

la supérieure était indulgente, si les apparences étaient bien gardées,

les recluses n'étaient pas privées de toutes les jouissances de la vie.

Elles recevaient librement au parloir des parents ou des «cavaliers »

qui se faisaient passer pour leurs parents, des tourières complaisantes

ou d'intéressantes pauvresses passaient lettres et billets. Des audacieux réussissaient des enlèvements malgré la sévérité des peines

qui frappaient les coupables. Un excellent évêque se plaint des

« cavaliers » qui sc déguisaient en fille et s'introduisaient frauduleusement parmi ses brebis. Les confesseurs étaient parfois dangereux

et d'autres fois les jardiniers.

La liberté allait souvent plus loin. A Venise en 1509, on citait des

couvents où une troupe de jeunes gens se rendait chaque soir avec

des musiciens pour danser. C'était pendant le temps du carnaval.

Ailleurs au témoignage de Sanudo cité par Tamassia 5G il y avait des

bals et des sauteries au parloir : c'était pour fêter la nomination

d'une nouvelle abbesse. Des filles plus sages se déguisaient de l'autre

côté de la grille, elles donnaient parfois des saynètes. En certaines

villes, les nonnes se promenaient librement dans les rues où leur

présence choquait. En d'autres, on donnait aux couvents des sur-

Histoire des Femmes

noms indiscrets : il y avait le couvent des Effrontées, le couvent des

Délurées, le couvent des Poupées. Cela se passait à Bologne au

xv• siècle. Un contemporain grincheux s'indigne contre les nonnes

parce qu'on « les voit sortir dans le monde proprement habillées et

parler de leurs enfants, de leurs nourrices, de leurs cuisinières et de

bien d'autres choses encore 57 >> et le Sénat de Gênes dut prendre des

mesures pour « réfréner l'impudicité des nonnes 58 ».

On est trop souvent tombé, toutefois, dans les généralisations faciles.

D'autres documents du xve ct du xvre siècles laissent rimpression au

contraire que le respect de la grille était exigé dans la plupart des

cas. Le Concile de Trente, à la fin du xvr• siècle, prit des mesures

énergiques et Stendhal a placé dans ses Chroniques Italiennes quelques

récits dramatiques qui indiquent assez que, dans certains endroits,

cette politique de redressement fut rudement poursuivie. Avant

le Concile de Trente, les efforts de Saint Bernardin, la fondation des

Ursulines en 1544, celle des Filles de Marie à la même époque portent

témoignage de l'esprit tout différent qui régnait dans certains ordres.

Enfin, à défaut de maris, il y avait les frères qui se substituaient

parfois aux autorités défaillantes. L'histoire de ces couvents si aimables est, en réalité, fertile en drames quiprouvent assez que les désordres

n'étaient tolérés qu'à la condition qu'ils fussent clandestins et que les

situations qui conduisaient au scandale ou qui provoquaient des

rivalités amenaient souvent des dénouements tragiques.

Les maris étaient quelquefois plus patients que les frères. Il y avait

des maris complaisants : on les appelait des « ruffians >> et ils étaient

assez nombreux pour que des lois aient été prises pour les punir.

Ce furent des lois assez vaines si l'on se réfère aux exemples que

citent les mémoires : ces maris n'étaient pas complaisants pour

n'importe qui, mais pour des princes fort capables de les protéger,

d'autres épousaient des courtisanes dont les fortunes suffisaient à acheter tous les juges. Ce commerce semble avoir été assez florissant.

Les coureurs de dot étaient, d'autre part, nombreux. Les femmes

étaient maltraitées par le droit de la plupart des cités. Elles étaient

toute leur vie placées sous tutelle, du père, du frère ou du mari, elles

ne pouvaient en conséquence ni contracter, ni acheter, ni vendre, ni

donner. Elles étaient le plus souvent frappées d'exhérédation. Mais,

pour ne pas priver les filles de la totalité du patrimoine, on constituait

souvent en dot leur part d'héritage. Cette coutume entraînait des

marchandages interminables et posait des problèmes épineux. Il

existait même à Florence une caisse d'assurance pour la constitution

des dots qui était devenue une puissance financière. Ce transfert

prématuré d'une partie de l'héritage excitait les convoitises. Les

coureurs de dot appartenaient souvent à d'excellentes familles qui

acceptaient des mésalliances pour maintenir leur train de vie. Les

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque

Italiens, si scrupuleux pour les filles de la famille, se sacrifiaient si

allègrement eux-mêmes qu'ils s'étaient fait une réputation européenne

dans cette spécialité. Il faut ajouter que cette situation ne relevait

pas l'autorité maritale. Beaucoup de « coureurs de dot » finissaient

par filer doux, résultat qui relâchait notablement la discipline conjugale.

Il ne faut donc pas trop s'étonner si parfois on surprend dans

l'Italie du xvi• siècle quelque incident qui ne semble pas s'accorder

parfaitement avec la sévérité de la surveillance familiale et la jalousie

des maris. Par exemple, il arriva aux Espagnols d'être fêtés si chaudement lorsqu'ils arrivèrent pour combattre les Français que beaucoup

de femmes se déguisèrent en hommes pour les acclamer sans obstacles. C'est Bianchi, chroniqueur de Modène, qui raconte cet

épisode imprévu de l'année I532. Les majorettes siennoises que Brantôme admirait tant, les femmes de Pavie qui participèrent si énergiquement au siège ne paraissent pas non plus avoir été privées de toute

liberté. Il faut en conclure apparemment que les principes les plus

respectables ne triomphent pas toujours sur toute la ligne.

On se tromperait, toutefois, si l'on ne voulait retenir de la vie

italienne que les épisodes qu'elle a fournis aux dramaturges. Comme

toutes les vies privées finissent par se ressembler en raison de l'infinie

plasticité de la nature humaine, on trouve en Italie des châtelaines

gracieuses apparemment occupées aux mêmes travaux que les femmes

de même rang en France ou en Angleterre. Del Lungo, dans un

ouvrage sur la vie à Florence au xvi• siècle, reconstitue d'après ses

lettres les journées d'Isabella Sacchetti Guicciardini dans son domaine

de Poppiano 59• Ilia montre occupée aux comptes que lui présentent

les meuniers et les maîtres-maçons, décidant du vin, de l'huile, des

salaisons, du curage des fossés et des réparations de la toiture. Les

princesses de la maison de Laurent-le-Magnifique ont les mêmes

soucis d'administration, elles sont aussi consciencieuses et ménagères,

les princesses de la maison d'Este, au milieu de leurs splendeurs et

parmi les plus grands hommes de leur temps, n'en consacrent pas

moins une partie de leurs journées à filer et à coudre au milieu de

leurs femmes. Il est réconfortant de constater le caractère éternel de

ces occupations. Elles représentent en ce temps-là la véritable existence des femmes et les mœurs ne sont peut-être que le costume du

temps. Frères et maris, l'épée sous le bras, montent la garde comme

devant la caisse. Et à l'intérieur de cette citadelle si jalousement

protégée, on trouve la femme d'un squire anglais.

166 Histoire des Femmes

FEMMES •. ESPAGNOLES DU « SIÈCLE D'OR »

En Espagne, le même système avait prévalu, toutefois avec

quelques variantes dont les moralistes n'avaient pas sujet de se féliciter.

Comme les Italiens, les Espagnols avaient résolu le problème conjugal

d'une manière simple et radicale : leurs femmes étaient enfermées,

ne devaient jamais recevoir la visite d'un homme, ne sortaient

qu'accompagnées. On doit expliquer pourquoi, dans ces conditions,

on rencontrait beaucoup de femmes dans les rues ct aux promenades,

dont l'effronterie surprenait tous les visiteurs étrangers.

« La femme honnête, dit un proverbe cité par don Quichotte, jambe

cassée et à la maison. » La réalisation de ce programme avait lieu dans

des demeures peu avenantes. Les grandes dames avaient bien une

enfilade de salons ornés de meubles magnifiques dans le dernier

desquels se tenait la maltresse de maison. Des patios frais ct gr a v es

hérités des Maures existaient à Séville et dans quelques parties du

Levant. Mais, la plupart des femmes vivaient dans cette salle unique

au sol de terre battue qu'on appelait <;aguan, qui ne recevait de lumière

que par la porte et sur laquelle donnaient les cellules obscures qu'on

appelait les chambres de la maison. Sauf à Séville, port des Indes où

s'édifiaient de prodigieuses fortunes dans l'atmosphère de Chicago,

les maisons espagnoles sont pauvres : même à Madrid, il y a peu

d'immeubles collectifs, les maisons ont rarement plus d'un étage

parce que le roi a le droit de réquisition sur les étages supérieurs.

Elles sont en pisé ou en pierre grossière. En revanche, elles sont sales.

Les lieux retirés qu'on nomme poliment ritrates y sont inconnus :

un récipient les remplace qui réside pendant le jour en quelque coin

de la pièce principale et qu'on vide dans la rue à la nuit.

Dans ces lieux confinés, les garçons jouaient, faisaient des armes,

chantaient en s'accompagnant de divers instruments. Du reste, ils

ne s'attardaient pas, la rue était leur domaine naturel. Les filles ct

les femmes ont des occupations qui ne sont pas plus variées : « danser,

chanter, dire des vers et broder sont leurs passe-temps usuels, à

l'intérieur de la maison 00 ». Le repas n'est même pas une occasion

de détente. II n'y a pas de table commune. Le mari, le père, les

frères sont des personnages tout-puissants qui s'assoient et que les

femmes de la maison servent respectueusement. Elles partagent

leur nourriture, mais modestement assises à la mauresque à l'écart.

Même dans le palais du roi, la reine et les infantes sont sur des coussins posés à terre. Les femmes ne sont assises à la même table que les

hommes que lors des banquets solennels 61• La séparation des sexes

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque

est austère et totale. Les femmes ont le droit de se faire des visites, mais

à ces visites aucun homme n'est admis. Les femmes peuvent sortir,

mais elles doivent être accompagnées : d'une parente âgée dans les

familles modestes, d'une duègne dans les familles plus riches ou

encore d'un vieil écuyer. Les femmes qui n'avaient pas à domicile

ces personnages respectables en trouvaient à louer à l'heure sur la

place voisine et les prenaient comme on prend un fiacre.

En dehors des visites, la principale occasion de sortie est la messe

qui, heureusement, est quotidienne. Les églises espagnoles n'ont pas

de chaises et cette coutume a été conservée. On s'y promène, on

s'agenouille devant quelque madone, on s'accroupit à la mauresque

ou sur un coussin, car les femmes espagnoles ne savent pas s'asseoir

autrement*. En dépit des duègnes, l'église est un lieu dangereux

pour la tranquillité conjugale. Les prédicateurs se plaignent vivement

des préoccupations très étrangères à l'office divin que la plupart de

leurs pénitentes mêlent à leur recueillement. Beaucoup d'intrigues

s'y ébauchaient et pas seulement dans les romans. Une pragmatique

de 1647, qu'il fallut renouveler en 1655 et en 1657 chargea les« alcades de cour " de « veiller à la vénération, à la décence et au respect

dus aux sanctuaires, sans qu'il soit permis aux hommes et aux femmes

de se parler ou de commettre des actions contraires à la bienséance "·

Comme il y a quelque chose d'enragé dans l'emportement espagnol,

la Semaine Sainte elle-même n'était pas respectée et elle procurait

même les occasions les plus dangereuses, car les églises restaient

ouvertes jour et nuit et l'on devait s'y rendre humblement à pied et

sans écuyer ni domestique.

LE << PASEO >>, LE << TAPADO >>, LES VISITES

La messe n'est pas toutefois le théâtre unique des mauvaises pensées. Le véritable lieu de perdition est la promenade, le sacra-saint

pasco, lors duquel toute Espagnole a le droit imprescriptible de goûter

la fraîcheur du soir. C'est à cette occasion qu'on a le loisir de constater les coutumes étranges qui scandalisaient les voyageurs étrangers.

Il faut expliquer qu'il existait dans les grandes villes et à Madrid en

particulier un très grand nombre de courtisanes, de femmes entretenues, ou de femmes semi-entretenues qui gardaient les apparences,

ou d' « honnêtes femmes " aux maris complaisants et qu'il n'était pas

* Mme d' At.ùnoy dans sa Relation du voyage d'Espagne raconte qu'à une réception,

une chaise lui ayant été offerte, on dut en offrir une aussi à une jeune femme espagnole qui l'accompagnait : Mme d'Aulnoy rit beaucoup de son embatTas et de sa

piteuse contenance et sa compagne lui avoua sans difficultés que c'était la première

fois qu'elle était installée sur un siège aussi solenneL (Cité par Deleito y Piiiuela, La Mujer, la Casa y la Moda., p. IIg).

168 Histoire des Femmes

toujours facile aux étrangers de séparer le bon grain de l'ivraie.

Néanmoins, certaines habitudes locales étaient surprenantes. Par

exemple, il était entendu qu'un cavalier se promenant à cheval avait

le droit de chevaucher à la portière des carrosses et d'entreprendre une

conversation avec l'inconnue qui se trouvait à l'intérieur. La raideur

britannique étant très étrangère au tempérament espagnol, une femme

sc trouvait honorée d'être ainsi sollicitée et répondait avec politesse.

Quand la nuit tombait, les promeneurs qui allaient à pied s'approchaient aussi des carrosses et jetaient des fleurs et des parfums sur

les femmes qui s'y trouvaient : ils demandaient la permission d'y

monter auprès d'elles". Les femmes qui voulaient se faire remarquer

par leur parfaite tenue durent se faire accompagner par un domestique qui trottait à la hauteur de la voiture, tandis qu'une duègne

occupait la portière. En certaines occasions, on dut même décider

que les dames de la cour seraient obligatoirement accompagnées en

carrosse par ces jolies fillettes qu'on appelait des meninas dont V élasquez nous a laissé l'image 63 •

Les jeunes femmes qui marchaient à pied avaient des manières

non moins lestes. Les Espagnoles ont une démarche attirante et

gracieuse. Au xv1• siècle, elles s'enveloppaient en outre dans un

manteau ou une cape, si habilement qu'elles dissimulaient entièrement leur visage à l'exception de l'œil gauche, admirable, provocant,

et d'une irrésistible éloquence. Cette manière de se masquer s'appelait

le tapado. Elle avait été mise à la mode par d'intrépides chasseuses

d'hommes, mais, comme il faut bien se défendre, elle avait été adoptée

ensuite par les femmes les plus convenables. Le tapado avait de nombreux avantages, et en particulier celui de l'incognito. Il permettait

aux femmes des distractions et des expériences que leur situation personnelle leur interdisait. Le portugais Pinheiro, esprit chagrin, prétendait même que les femmes de la cour empruntaient des manteaux

à leurs domestiques et descendaient de leur carrosse pour avoir le

plaisir d'entendre des ordures et de recevoir des propositions qu'on

leur faisait habituellement sous des formes plus enveloppées"'.

Les moralistes, qui ne comprennent pas combien le respect est

fatigant, étaient sévères pour le tapado. Les rois d'Espagne l'interdirent

pendant cent ans sans aucun succès. Les premiers édits datent du temps

de Philippe II et ils s'accompagnaient d'une amende de 3 ooo maravédis. Ces édits furent renouvelés sans résultat en 1594, puis en 16oo,

et encore en 1636 où Philippe IV porta l'amende à 10 ooo maravédis

et même à 20 ooo en cas de récidive. Les femmes préféraient payer

l'amende plutôt que de renoncer à leur école buissonnière. Le tapado

traversa le siècle victorieusement et ne disparut qu'en 1770 sous le

coup d'une pragmatique féroce de Charles III que les magistrats

appliquèrent avec une effroyable rigueur.

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 169

Les femmes espagnoles étaient plus soigneusement abritées que

personne de toute préoccupation sérieuse. Elles ne sont mêlées ni aux

affaires ni à la politique, ni même aux intrigues. Constamment subordonnées au père, au mari, au frère, elles n'acquièrent de l'importance

que dans le rôle de veuve qu'elles tiennent à la perfection, avec un

juste sentiment du sérieux et de l'autorité, gouvernant toute la famille,

parfois la faisant vivre. Mais avant d'atteindre cette situation qui

paraît être la fin dernière de toute femme espagnole ct sa plus complète

réalisation, il faut bien avouer qu'elles passent par tous les degrés de

l'enfantillage. La réclusion fait d'elles de grandes petites filles, et elles

le restent pendant de nombreuses années, mutines petites filles d'abord

qu'on trouve adorables, puis grosses petites filles un peu embarrassantes, enfin étonnantes vieilles petites filles dont la puérilité ne désarme

pas.

Elles ont des manies de femmes-enfants. Toute la journée et souvent

en cachette, elles mâchonnent une sorte de terre glaise importée du

Pérou qu'on appelle bucaro. Cette éternelle mastication est une habitude invétérée, un vice de l'oisiveté qui leur est si cher qu'en punition

d'une faute grave, la plus sévère pénitence que puisse imposer un

confesseur est la privation de bucaro pendant une semaine. Ce chcwinggum ne leur suffit pas. A d'autres moments, elles ont des manies de

gamines. Par exemple, il y eut celle des lunettes. Au début du xvn• siècle, elles sc mirent toutes à porter de vastes, d'immenses lunettes qui

leur cachaient toute une partie du visage et dont elles refusaient avec

obstination de se séparer. Puis elles cessèrent de sc trouver très belles

avec cet ornement et les lunettes disparurent instantanément.

Le pire était leurs caprices d'enfants gâtés. Elles avaient une nature

de pie qui leur faisait désirer tout ce qui brille. Or, la pointilleuse galanterie espagnole faisait une stricte obligation à un caballero d'offrir surle-champ ce que sa gracieuse compagne avait remarqué avec de

petits cris d'oiseau. Certains endroits comme la Calle Mayor de

Madrid, la villa del'Oso ou la porte de Guadalajara devenaient des

pièges redoutables auxquels on ne s'aventurait qu'avec terreur. Les

marchands, race scélérate, abusaient perfidement de cette situation.

Ils remettaient des marchandises à crédit. La gracieuse inconsciente

rentrait de promenade, les bras chargés de merveilles : le mari ou

l'amant recevait la note quelques jours plus tard. Les semi-professionncllcs jouaient audacieusement de cette innocente étourderie.

Un galant, admis à grand-peine au logis après force pourboire aux

duègnes, voyait surgir à l'instant le plus tendre l'orfèvre ou le drapier :

ils avaient justement une « occasion » merveilleuse. Or, les lois sur les

dettes étaient strictes et conduisaient lestement en prison. On n'en

était même pas quitte avec les religieuses qui avaient le droit de commander des friandises au-dehors. Les écrivains se moquaient beau-

170 Histoire des Femmes

coup de ces à-côtés ruineux de l'amour. Quinones de Benavente en a

fait une satire qu'il intitula La Capeadora, féminin du terme qui désignait alors les détrousseurs qui volaient la nuit les manteaux des

passants. Mais le point d'honneur était plus fort que toutes les satires :

on n'était pas un caballero si l'on ne s'inclinait pas sur-le-champ.

La vie mondaine était un mélange comique d'étiquette et de puérilité. Les événements les plus importants étaient les visites que les

femmes se faisaient entre elles. On devait s'y faire porter en chaise

et pour éviter qu'aucun importun n'adressât la parole à la visiteuse,

cette chaise était amenée jusqu'à l'entrée des salons. La maîtresse de

maison se levait pour chaque visiteuse et l'accompagnait à travers

la glorieuse enfilade des pièces de réception jusqu'à un boudoir frais

et retiré où l'on prenait le chocolat. Ces réunions de femmes renouvelaient les plaisirs du harem et du pensionnat. On s'y bourrait de

fruits confits enveloppés de papiers dorés et de confitures sèches qui

ressemblaient au loukhoum arabe. Les femmes ne s'embrassent pas

entre elles, mais elles se disent tu, et elles s'assoient en rond à la turque

sur des coussins_ Avant de partir, elles remplissent de friandises de

petits paniers disposés à cet effet et qu'elles accrochent à leur ceinture

fort commodément sur la plateforme arrangée autour d'elles par

l'énorme ballon qu'elles portaient comme robe. Ces visites se faisaient

par convocation et, à la sortie, la file des chaises, à la queue-leu-leu,

transportait les visiteuses d'un palais au palais voisin, car il eût été

contraire à la dignité que chaque visiteuse n'ait pas de chaise pour

elle seule.

Les toilettes même transformaient les femmes en poupées. L'énorme

vertugadin qui régnait en Angleterre et en France au xvi• siècle faisait

l'effet d'un cotillon auprès des monstrueuses superstructures à l'abri

desquelles les jeunes Espagnoles affrontaient la haute mer de la vie

mondaine. Le prodigieux véhicule de baleines et de brocart à l'intérieur

duquel elles s'avançaient se nommait le guardainfante. Il était de taille

à protéger en effet les grossesses les plus avancées. Il ressemblait à

un grand parasol de plage au centre duquel s'élevait fièrement un

mince petit buste étroitement corseté. Cet appareil monumental

fi·anchissait difficilement les portes des églises. Les femmes avaient

l'air dans cet attirail de très jolis bonbons présentés dans une grosse

corolle de papier. Pour avoir parfaitement une tournure d'idole, les

Espagnoles qui sont souvent de petite taille, se haussaient sur de hauts

patins invisibles qui rendaient leur démarche fragile et précieuse.

Ces jolis biscuits de Saxe n'étaient pas aussi grotesques qu'on pourrait

le craindre. Il y a un étonnant portrait de la marquise de Santa-Cruz

par Carrefio qui montre au centre de cette forteresse une minuscule

et froide petite femelle dont l'affection ne devait pas être de tout repos.

Au milieu du siècle, ces étonnantes poupées eurent l'idée de montrer

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque

leur poitrine. Elles la découvrirent avec une générosité qui indigna

les moralistes et qui produit, à vrai dire, en effet singulier par l'étalage

du joli fruit de chair voluptueusement entrouvert au centre de cette

puissante et infranchissable carapace.

L'AMOUR-PASSION

La réclusion avait produit d'autres effets. Les rendez-vous étant

rares et dangereux, la surveillance des femmes et des filles continuelle,

l'amour était devenu prompt, direct, passionné. Aucune galanterie

à la française. Pas de coquetterie. La coquette, qu'on appelle la coquina,

celle qui agace les hommes, existe bien en Espagne, mais elle n'est

pas un type de femme comme en France. En Espagne, les passions

même fugitives, les caprices eux-mêmes, les passades ont quelque chose

de violent et d'absolu. L'homme le plus inconstant, pendant cette

période, voue à la femme qu'il aime le culte le plus complet, et le plus

sincère. Elle est pour lui une divinité. On ne lui présente rien, si ce

n'est à genoux, on ne reçoit rien de sa part qu'en le couvrant de

baisers. Si la divinité se fait saigner, aucune faveur n'est plus précieuse que de recevoir quelques gouttes de son précieux sang. Le

chirurgien reçoit à cette occasion un cadeau de grande valeur"'.

La passion, sous sa forme la plus brutale, excuse tout. Aucun

hommage ne paraît aux femmes plus sincère, plus glorieux même,

que le soudain désir elu mâle. C'est cet hommage qu'elles recherchent

avec effronterie. « Les plus honnêtes femmes, elit un historien des

mœurs espagnoles, regardaient alors comme un outrage à leur beauté

et comme une sorte de déshonneur de ne pas être interpellées clans la

rue par quelque inconnu pour une proposition audacieuse 66 • »Elles

ramenaient ce butin avec fierté, humant ce grondement de matou

qu'elles avaient inspiré. Mme d'Aulnoy cite un mot de la marquise

d' Alcaiiices, célèbre par sa vertu, lequel est d'une belle femelle. Elle

disait qu'elle se regarderait comme mortellement offensée si un

homme pouvait passer une demi-heure en tête à tête avec elle sans

lui demander ses dernières faveurs. Cela ne force pas à les accorder,

pensait-elle, mais c'est toujours agréable de se l'entendre dire.

On allait vite en besogne avec de pareils tempéraments quand on

avait franchi le mur du jardin. C'est encore Mme d'Aulnoy qui décrit

avec une secrète admiration ces entreprises à la hussarde. « Ils leur

parlent au travers de la jalousie, écrit-elle : mais ils entrent quelquefois

dans le jardin et montent quand ils le peuvent à la chambre. Leur

passion est si forte qu'il n'y a point de périls qu'ils n'affrontent; ils

vont jusque dans le lieu où l'époux dort; et j'ai ouï-dire qu'ils se voient

des années de suite sans oser prononcer une parole de peur d'estre

Histoire des Femmes

entendus. On n'a jamais sceu aimer en France comme on prétend

que ces gens~ci aiment, et sans compter les soins, les en1pressemens,

la délicatesse, le dévouëment même à la mort (car le mari et les parents

ne font point de quartiers) ce que je trouve charmant, c'est la fidélité

et le secret. On ne verra point un Cavalier se vanter d'avoir receu les

faveurs d'une Dame. Ils parlent de leurs maistresses avec tant de

respect et de considération qu'il semble que ce soit leurs Souveraines.

Aussi ces Dames n'ont point envie de vouloir plaire à d'autres qu'à

leurs amans; elles en sont toutes occupées et bien qu'elles ne le voyent

pas le jour, elles trouvent le moïen d'employer plusieurs heures à son

intention, soit en lui écrivant ou en parlant de lui avec une amie qui

est du secret, ou demeurant une journée entière à regarder au travers

d'une jalousie pour le voir passer. En un mot, sur toutes les choses

que l'on m'en a dit, je croirais aisément que l'amour est nai

en Espagne 67.,

Tel était cet amour qu'admirait tant Stendhal et dont il disait qu'il

était " sans cesse environné des plus affreux périls et côtoyant les

précipices "· Mais comme ces Espagnols savaient aimer! Je demande

la permission de citer ici quelques-unes des anecdotes que rapporte

Mme d'Aulnoy dans sa charmante Relation. Un jeune Allemand, le

comte de Koënigsmark, avait été pris à cette contagion. Il voulut

paraître à une corrida en l'honneur d'une femme qu'il aimait. Les

corridas du xvn• siècle étaient admirables, c'étaient des duels entre le

toro et un gentilhomme qu'il avait insulté : il fallait être noble pour

se présenter dans l'arène, les professionnels n'existaient pas, les règles

du duel étaient rigoureusement observées, les cavaliers, accompagnés

de leurs seuls domestiques, se présentaient en l'honneur de leur maitresse, comme au tournoi. Les corridas actuelles ne sont que les caricatures commerciales de ces étonnants défis. Ce comte de Koënigsmark fut gravement blessé à la cuisse, son cheval éventré, sa maîtresse

s'avança précipitamment sur le devant de son balcon, son mouchoir

à la main, apparemment pour lui demander d'interrompre. Mais

lui perdant son sang à ruisseaux, mit l'épée à la main, s'appuya sur

son laquais qui l'accompagnait et frappa l'animal à la tête : " et aussitôt, dit Mme d'Aulnoy, s'estant tourné du côté où estait cette belle

fille pour laquelle il combatoit, il baisa son épée, et se laissa aller sur

ses gens qui l'emportèrent demi-mort 68 " ·

Le courage des femmes n'était pas moindre que celui des hommes.

Un cavalier de mérite, Espagnol celui-là, aimait passionément une

fille de lapidaire. Il voulut lui donner quelque preuve de son amour

en se présentant dans l'arène. Elle le sut, le lui défendit. Il passa outre.

Lorsqu'on leva la barrière du toro, le gentilhomme se présenta sur son

cheval, mais un jeune villageois entra en même temps que lui dans

l'arène, et jeta un dard sur le taureau, qui se précipita furieusement

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 73

vers lui. Cc jeune homme, interdit, voulut se sauver. Mais son bonnet

vint à tomber dans sa fuite et de longs cheveux qui retombèrent

firent reconnaître une fille d'une quinzaine d'années. Le jeune cavalier

fonça sur le taureau, mais ne put empêcher qu'il ne blessât mortellement la jeune fille. Le duel entre l'homme et la bête fut implacable.

Le gentilhomme fut mortellement atteint à son tour. On porta les

amants chez le père de la fille. Ils voulurent être dans la même

chambre et demandèrent en grâce qu'on les mariât sur-le-champ

pour le peu d'heures qui leur restaient à vivre et qu'ils fussent mis

dans le même tombeau 69•

Voici une autre histoire de Mme d'Aulnoy. Une fille de qualité

était amoureuse d'un gentilhomme. Elle ne savait comment Je lui

faire dire. Elle finit par écrire une lettre qu'elle lui remet audacieusement dans son carrosse. Le gentilhomme devint fort amoureux et

les choses ne traînèrent pas. Les deux amants attendaient avec

impatience Je retour du père, alors en voyage pour lui proposer le

mariage sur lequel son agrément ne devait pas faire de difficulté.

Mais la fille était sous la surveillance de son frère. Il découvrit l'intrigue, et dans sa rage, sans en rien témoigner ni faire aucun éclat, il

entra une nuit dans la chambre de la jeune fille, et, comme elle dormait profondément, « il l'étrangla avec toute la barbarie imaginable )).

La justice ne fit aucune poursuite, mais l'amant se vengea ainsi : il

se déguisa en porteur d'eau et passa des heures ainsi grimé sous les

fenêtres du frère qui ne sortait que solidement accompagné. Il le

trouva seul enfin, se dressa devant lui l'épée à la main et le tua avant

que ses domestiques aient pu accourir 70•

«Leur amour est toujours un amour furieux, ajoute Mme d'Aulnoy,

et cependant les femmes y trouvent des agréments. Elles disent qu'au

hasard de tout ce qui peut leur arriver de plus fâcheux, elles ne voudraient pas les voir insensibles à une infidélité, que leur désespoir

est une preuve certaine de leur passion et elles ne sont pas plus modérées qu'eux quand elles aiment. Elles mettent tout en usage pour se

venger de leurs amans s'ils les quittent sans sujet, de sorte que les grands

attachemens finissent d'ordinaire par quelque catastrophe funeste.

Par exemple, il y a peu qu'une femme de qualité, ayant lieu de se

plaindre de son amant, elle trouva le moyen de le faire venir dans

une maison dont elle estait la maîtresse; et après lui avoir fait de

grands reproches dont il se deffendit faiblement, parce qu'illes méritait, elle lui présenta un poignard et une tasse de chocolat empoisonné,

lui laissant seulement la liberté de choisir le genre de mort. Il n'employa pas un moment pour la toucher de pitié; il vit bien qu'elle

es toit la plus forte en ce lieu, de sorte qu'il prit froidement le chocolat

et n'en laissa pas une goutte. Après l'avoir bu, il lui dit : « Il aurait

été meilleur si vous y aviez mis plus de sucre, souvenez-vous-en pour

Histoire des Femmes

le premier que vous accommoderez. , Les convulsions le prirent

presque aussitôt; c'était un poison très-violent et il ne demeura pas

une heure à mourir. Cette Dame, qui l'aimait encore passionnément,

eut la barbarie de ne pas le quitter qu'il ne fût mort. ,

AVENTURIÈRES ET JEUNES FILLES

On croit difficilement, en lisant ces histoires, à la légèreté et à la

corruption des mœurs que tant de voyageurs ont dénoncées. Il y a dans

ces traits une violence et un respect des engagements de l'amour qui

sont incompatibles avec les complaisances polies de l'immoralité.

Mais l'Espagne était la terre d'élection d'aimables aventurières qui

jouaient à la grande dame et que les étrangers prenaient facilement

pour telles. Un jeune gentilhomme prenait couramment à douze

ou treize ans une amancebade, qui était une 1naîtressc en titre qui

l'aidait à patienter jusqu'à son mariage et en outre lui donnait la vérole.

Dans beaucoup de familles, on mariait les garçons à dix-sept ans avec

des filles qui en avaient quatorze. Cet arrangement convenait fort

aux pères et aux frères des filles. Ces jeunes maris se contentaient de

cloîtrer leurs femmes après leur avoir donné la vérole à leur tour.

Et ils s'occupaient à chercher de nouvelles maîtresses. Le roi Philippe IV, si soucieux de la morale de ses sujets, avait eu trente-deux

maîtresses, chiffre honorable pour un particulier, mais indiscret pour

un roi. L'étagement de ces différentes espèces sociales, prostituées,

aventurières, maîtresses temporaires, maîtresses en titre, donnait

à la société féminine une variété que nous imaginons difficilement

et qui explique sans doute les contradictions dont fourmillent les

rapports des voyageurs. Il est constant que les femmes de bonne

famille sortaient fort peu et très surveillées. Et c'est à elles que j'attribuerais volontiers le privilège de ces passions entières, dramatiques,

absolues.

Les jeunes filles sont, de la part des contemporains, l'objet de commentaires énergiques. On les mariait tôt. Cette sage précaution ne

suffisait pas toujours. Nous les connaissons surtout par Tirso de Molina

qui fut religieux avant d'être homme de théâtre et qui avait été longtemps confesseur. Il avait peu d'illusions. La langue espagnole désigne

prudemment la jeune fille du nom de soltera, qui veut dire célibataire.

Le terme de doncella, a un sens plus technique. Tirso de Molina affirme

sans détours que la doncella est au xvn• siècle un mythe qu'on trouve

rarement incarné. Il la compare à l'introuvable phénix : c'est même

le titre d'une de ses pièces. Quevedo suppose avec impertinence que

la race en est disparue. Salar, Barbadillo, Benavente ne sont pas

plus encourageants. Ce sont là des satiriques. On est plus alarmé

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 75

de voir Deleito y Pinada, historien moderne circonspect, conclure,

après avoir défendu les petites Espagnoles contre les jugements hâtifs

et imprudents : • En règle générale, elles étaient dépourvues de pudeur

et de réserve, de candeur et de mesure et toujours esclaves de leur

vanité comme les ont représentées Calderon et ses émules 71 • »Et quelques lignes plus loin, ce spécialiste d'une grande autorité n'hésite pas

à affirmer qu' « il était assez fréquent que les jeunes filles perdissent

leur virginité sans le secours du mariage ». On accusait les carrosses.

Ils étaient alors munis de rideaux de cuir qu'on baissait. En dépit de

ces facilités, l'ampleur des guardainfantes, larges comme des éventaires,

devait constituer un obstacle non négligeable. De malicieuses allusions semblent confirmer que ces obstacles n'arrêtaient pas les audacieux. Ces constatations sont amères pour ceux qui se plaisent à

opposer à notre temps les exemples du passé.

Ces femmes, si soigneusement protégées, et vainement, de tout

contact impur, parlaient une langue aussi verte que leurs contemporaines des autres pays. Elles étaient élevées par les domestiques qui

leur apprenaient autant de jurons que de sottises. Lope de Vega

raconte dans une de ses lettres que deux dames de grande naissance

donnèrent le spectacle d'un fier pugilat avec accompagnement vocal,

dans l'aristocratique église de San Felipe. Un écho de Barrionuero

montre la marquise de Leganès, qui portait un des plus grands noms

d'Espagne, jurant comme un charretier, parce qu'une femme de la

marquise de Leche avait battu un de ses chiens qu'elle aimait beaucoup : on eut de la peine à arracher de ses mains la coupable. Et le

portugais Pinheiro fut bouleversé lui aussi, dans sa naïveté portugaise,

de cette vigueur castillane.

Les écrivains nous ont laissé quelques exemples de ces viragos

qu'on n'imagine guère parmi tant d'œillades et d'enfantillages. La

Montagnarde de la Vera de Quevedo conduit les hommes à la guerre

et dù·ige les chevaux fougueux sans mors ni éperon avec son seul

étrier. Velez de Guevara prétend qu'elle était assez forte pour arrêter

un char traîné par des bœufs et retenir à elle seule la roue d'un

moulin. Tirso de Molina met en scène une autre conductrice de

bandes qui accouche de deux jumeaux avec une simplicité toute

militaire en parlementant avec l'ennemi. Lope de Vega dans Las dos

Bandoleras imagine deux indomptées qui se sont jurées de venger leur

sexe en précipitant du haut d'un rocher tous les hommes qui leur

tombent sous la main. Et dans une pièce de Cubillo, Anasco, l'homme

de Talavera, on trouve une fille amoureuse de sa cousine, qui souffiette

ses rivaux, les provoque en duel et les tue, non sans les abreuver d'appréciations dépourvues de fadeur. Ces belles aventures ont tout

juste le genre d'importance de nos films. Elles prouvent que la femme

espagnole reste, au moins dans ses rêves, altière, autoritaire et impa-

Histoire des Femmes

tien te à supporter le frein. Cela ne doit pas faire oublier que de telles

héroïnes ne se rencontrent guère dans la vie et que, depuis Isabelle

la Catholique, la femme ne joue aucun rôle dans aucune des sections

de la vie publique espagnole.

FEMMES SAVANTES ET FEMMES DE LETTRES

II y avait pourtant une carrière dans laquelle les Espagnoles se

piquaient d'émulation avec les hommes :c'était celle des belles-lettres.

Ces femmes, qu'on nous dépeint généralement comme fort ignorantes,

ont fourni pourtant à la littérature espagnole un contingent d' « amateurs » et même quelques professionnelles. Perez de Guzman, qui a

étudié spécialement cette production, proclame dans son enthousiasme qu'elle « dépassait le niveau même des sociétés qui passent

aujourd'hui pour les plus cultivées 43 ». Les femmes espagnoles organisaient des Académies féminines, participaient à des concours littéraires dans lesquels elles remportaient des prix dont on accueillait la

proclamation par de galants applaudissements. Elles brillaient surtout dans la poésie et le panégyrique. Elles cultivaient ce dernier

genre avec tant de prédilection qu'elles louaient même par des poèmes

les ouvrages ou les pièces qui venaient de paraître. Ce talent avait

beaucoup d'occasions de s'exercer dans l'Espagne du xvn• siècle. On

félicitait les princes de leur mariage ou de leur naissance, on les louait

d'avoir gagné une bataille, soutenu un siège, conduit une ambassade

et l'on décernait de plus des éloges solennels et copieux aux bienheureux qui venaient d'être béatifiés et plus encore pour les canonisations qui s'accompagnaient de fêtes grandioses. Ces distractions

ont quelque chose d'un peu chorégraphique. II y eut heureusement

des écrivains plus personnels. Les historiens de la littérature espagnole citent Maria de Agreda qui écrivit des lettres au roi Philippe IV,

le groupe de Tolède auquel on rattache Ana de Ayala qui fut louée

par Lope de Vega et Ana de Castro Egas, qui était également historienne. On cite encore Antonia de Mendoza qui fut plus tard comtesse

de Benavente qu'on appelait la divine Antandra, el en faveur de

laquelle le misogyne Quevedo daigna faire une honorable exception.

La plus célèbre de toutes ces poétesses fut assurément Maria de Zayas

qui mérita d'être appelée « la dixième muse du siècle », titre considérable en présence d'une telle concurrence, et qui fut également la

première femme romancière. II faut encore rattacher à cette illustre

phalange une excellente religieuse, Dona Mariana Carabajal, qui

fabriquait d'honnêtes romans pour jeunes filles rangées (on peut donc

conclure qu'il y en avait) et à laquelle les historiens des mœurs ont

voué une solide reconnaissance parce que sa production inoffensive

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque

fourmille en détails précieux sur la vie des femmes au xvuc siècle.

Enfin, il y eut même une femme dramaturge, Felicia Enriquez de

Guzman, qui, à vrai dire, n'eut pas les honneurs de la représentation.

Elle avait fait une pièce de sa propre histoire. Amoureuse d'un étudiant de Salamanque, elle se déguisa en garçon et passa trois ans dans

ces conditions à la célèbre université : elle y réussit à plusieurs concours

difficiles et fut l'objet de récompenses flatteuses. Son idylle se termina

par un mariage, comme dans les romans de Maria Carabajal, et elle

était si satisfaite de sa petite aventure qu'elle en fit imprimer le récit

dramatique en 1627. Ensuite, elle tint salon à Séville, dénouement qui

était dans la nature des choses.

Cette « précieuse " assez dégourdie n'était pas seule de son espèce.

Il y eut vers la même époque des femmes distinguées qui ne se déguisaient pas en hommes, mais qui prétendaient néanmoins parler un

langage recherché et surtout moins vert que celui de leurs contemporaines. Il y eut même des femmes savantes qui savaient le latin

et qui le faisaient dire. Calderon s'est moqué d'elles dans sa pièce

No hay barlas con el amor, dont Molière s'inspira pour ses Femmes

Savantes. Et Quevedo plus durement encore dans une pièce plus bouffonne La cuita latiniparla qui fut publiée en 162g.

Telles étaient les Espagnoles de ce temps. Il faut avouer qu'il y a

dans leurs manières un caractère national tout à fait particulier. On

ne retrouve même pas parmi elles la châtelaine consciencieuse et

affairée qui fleurit sous les autres climats. Il faut croire que, en définitive, les différences de races sont un élément bien important de la

personnalité de chaque peuple.

LES FEMMES DES GRANDES INDES ET DES ILES

Pendant que les femmes obtenaient en Europe un pouvoir substantiel au prix d'une apparente soumission, les voyageurs leur rapportaient des pays lointains d'étonnantes merveilles. Les uns avaient

entendu parler des femmes discrètes enfermées dans les patios de la

Chine profonde où elles trébuchaient sur leurs petits pieds, les autres

avaient contemplé les « longues maisons " des Iroquois où les matrones

décidaient du destin de la tribu, des marins avaient été priés poliment

par les N aïrs de Malabar de daigner prendre la virginité des filles

du canton, des diplomates colportaient des récits singuliers sur le

sérail immense et mystérieux où des sultanes invisibles commandaient. Les missionnaires avaient trouvé sur la côte des Grandes Indes

d'honnêtes sauvages qui leur avaient semblé vivre en dehors de toute

Histoire des Femmes

morale et il leur avait été pénible de noter un état de promiscuité

sur lequel on pense aujourd'hui qu'ils commettaient beaucoup d'erreurs. Le xvu• siècle ne s'intéressa guère à ces révélations qui avaient

rappelé à Montaigne ou à Erasme la diversité de la nature humaine.

Les contemporains de Louis XIV regardaient comme barbares les

civilisations qui ne ressemblaient pas à la leur, il leur semblait absurde

qu'on pût vivre avec d'autres usages que ceux qu'ils connaissaient.

Ils ne se demandèrent jamais s'il était raisonnable d'enfermer les

femmes. Et ils ne s'interrogèrent pas non plus sur les pensées et les

ambitions que pouvaient avoir les hommes dans les pays où il importait peu de plaire puisqu'on pouvait acheter, où l'on pensait à autre

chose qu'à analyser les battements de son cœur et à s'exprimer d'une

manière galante. Cette curiosité pèse encore sur nous qui en sommes

les héritiers. On trouvera peut-être puérile dans quelques siècles une

littérature qui ne s'est occupée que de l'amour. Elle ne doit pas

nous empêcher, en tous cas, de nous souvenir qu'une grande partie

des femmes dans le monde et peut-être la majorité d'entre elles

vivaient tout autrement que les femmes de l'Europe chrétienne.

Au ROYAUME DE BA-KoNGO

Dans le royaume de Ba-Kongo, il y avait des harems comme en

Islam et des chefferies comme en Chine. Le régime féodal combiné

avec la polygamie avait produit des situations que la description des

mœurs chinoises nous a rendues familières. Les souverains prenaient

traditionnellement des femmes dans les familles des grands vassaux

pour matérialiser la reconduction des alliances. Le rouvoir de la

première femme était toutefois immense. Elle règne sur le harem, elle

a une fortune personnelle, une maison civile, elle vit discrètement

dans la partie la plus reculée de la demeure princière bâtie en rondins, on ne l'entrevoit qu'en de rares occasions et son apparition exige

un cérémonial minutieux. La fécondité du couple seigneurial n'est

pas moins importante qu'en Chine; elle est liée dans l'esprit des sujets

à la fécondité de la terre et à la prospérité de la province, c'est un

· grand malheur et un présage funeste quand la première femme du

prince est frappée de stérilité. Au moment de la succession royale

qui est traditionnellement disputée entre les différents fils du souverain, les sœurs jouent un rôle important, elles peuvent avoir un

parti et prendre part aux intrigues. Cette situation éminente n'est pas

réservée à la seule famille du souverain. Dans toutes les chefferies

seigneuriales, la première famille, que les Portugais appelaient la

cc comtesse>>, avait un rang aussi éminent et une influence aussi grande.

Au royaume voisin de Loango, les princesses avaient même le droit de

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 1 79

choisir des maris roturiers, en aussi grand nombre qu'elles voulaient,

et ces maris n'étaient jamais que de minces personnages que les princesses avaient le droit de faire mettre à mort lorsqu'ils leurs causaient

quelque sujet de mécontentement. Quelques particularités du costume et de l'étiquette étaient assurément surprenants pour les Européens. La plupart des femmes avaient la tête rasée, les jeunes filles

étaient tatouées et les femmes de grande famille avaient le privilège

de porter aux chevilles, aux poignets et autour du cou, d'énormes

bracelets de cuivre, si lourds que les voyageurs leur donnèrent le

nom de " manilles », parce qu'ils leur rappelaient les anneaux de fer

des galériens. Les Portugais regardaient comme une marque de

barbarie cette quincaillerie qui n'était pas plus étrange, en réalité,

que les vertugadins monstrueux de leurs propres femmes qui leurs

inspiraient tant d'admiration. Ils avaient plus de raisons d'être surpris en constatant qu'un des plus grands signes d'attention et de

respect que puisse donner une princesse consistait à se mettre le

doigt dans le nez. On n'a pas trouvé jusqu'à présent d'explication

satisfaisante de cette posture.

Les femmes du peu pie étaient traitées très allègrement. La population masculine du Ba-Kongo considérait toute sorte de travail

comme très au-dessous de sa dignité. Semblables aux anciens Germains, les peuples de ces provinces regardaient la guerre et la chasse

comme les seules occupations convenables à un homme. Les travaux

habituels étaient laissés aux esclaves et aux femmes. Comme tout le

monde ne peut avoir d'esclave, les femmes étaient donc chargées de

cultiver la terre, de semer, de récolter et, d'une façon générale, de

faire tout ce qui était nécessaire pour nourrir leurs maris. Les hommes

daignaient toutefois abattre les arbres dans les territoires à défricher,

exploit sportif qu'ils ne jugeaient pas indigne d'eux. Le reste du

temps, ils fumaient et devisaient. Cette répartition des tâches a vivement intéressé les missionnaires. Il est vrai que les femmes étaient

tout bonnement achetées, mode d'acquisition qui dispose généralement à la modestie. En outre, la polygamie était permise à tous ceux

qui pouvaient s'offrir ce luxe. Les voyageurs portugais rapportent

que les femmes du royaume de Kongo avaient le plus grand respect

pour leur mari et ne manquaient pas une occasion de manifester leur

soumission. La coutume les laissait pourtant maîtresses de tout leur

bien à l'intérieur du ménage et leur assurait l'égalité juridique que

nos féministes réclament avec tant d'obstination. On voit que ce

sont parfois de vaines conquêtes.

Cette société parfaitement virile avait une morale stricte. La

séparation des sexes était rigoureuse chez les jeunes gens. Les garçons

et les filles étaient parqués au village dans des maisons collectives

réservées aux uns ou aux autres. Les fêtes d'initiation et les danses

180 Ilistoire des Femmes

qui ont choqué les voyageurs, étaient soumises à de prudentes limitations. L'adultère était puni de mort : les coupables étaient brûlés

vifs après avoir été empaquetés dans des feuilles sèches de bananier

qui les transformaient en torches. On était moins sévère pour les

dommages subis par les jeunes filles. L'usager abusif s'en tirait avec

une amende qu'il payait à la famille. Le mariage se faisait par achat,

nous l'avons dit, et pouvait être précédé dans le peuple d'une période

d'essai. La cérémonie du mariage n'en était pas moins solennelle :

les fiancés partageaient le vin de palme, mais ils subissaient pendant

toute la semaine une « préparation au mariage " qui consistait pour

chacun d'eux en une période de strict isolement. Les dons qui devaient

assurer la fécondité du couple avait une grande importance. La princesse n'était pas seule à être consternée si les dieux locaux lui refusaient une descendance. Dans toutes les classes de la société, la stérilité était regardée comme un grand malheur.

Les missionnaires comprirent peu de choses à la mentalité de cet

honnête peuple de guerriers. Ils désespérèrent des vassaux fidèles

en les empêchant de briguer pour leur fille le titre de troisième ou de

quatrième épouse dans le harem royal. Ils furent ingrats à l'égard

d'aimables petits dieux locaux qui avaient accepté avec bonne

grâce la construction de leurs églises. Enfin, ils mirent en peu de

temps un grand désordre dans ce royaume qui avait si bien accueilli

leur protection et durent finalement le quitter après une période

d'évangélisation aussi malheureuse que brillante.

LES FEMMES CHEZ LES AzTÈQUES

A l'autre bout du monde, l'admirable civilisation des Aztèques

ressemblait en plusieurs points à celle du royaume de Kongo, car

les mêmes systèmes de valeurs entrainent souvent des mécanismes

sociaux qui se ressemblent. Les Aztèques avaient ressuscité Sparte

sans l'avoir jamais connue. La bravoure et l'endurance étaient parmi

eux les qualités qui classaient les hommes. Tous ceux qui en faisaient

la preuve, quelle que soit leur origine, avaient accès à la classe aristocratique qui était essentiellement militaire. Des majorats accompagnaient cette promotion. Mais aucune famille n'était assurée de leur

possession, car les lois étaient plus exigeantes pour cette élite que pour

le peuple : les fils qui n'étaient pas les premiers au combat perdaient

les privilèges de leur caste et redevenaient gens du commun.

La polygamie était la règle dans les grandes familles. Et naturellement, avec la polygamie avaient fait leur apparition le règne de

la première femme, seule femme légitime, son rôle dynastique et politique, l'autorité des douairières, les drames de la succession lorsqu'il

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque J8J

existait des fils de favorites : si bien que l'histoire des empereurs du

Mexique ressemble en plus d'un endroit à celle des empereurs de

Chine. Ce sont là des conditions habituelles de fonctionnement que

le harem suffit à produire. Mais la ressemblance avec la civilisation

chinoise est bien plus remarquable dans les détails de la cérémonie

des mariages. Bien que la religion des Aztèques ne place aucun vieil

homme dans la lune pour lier les chevilles des fiancés, le mariage des

Aztèques n'en commence pas moins par la consultation d'un astrologue qui décide si les astres sont favorables à l'union projetée. Puis

vient, comme en Chine, le manège des marieuses et le rite des réponses

courtoises. « Nous ne savons pas comment ce jeune homme peut se

tromper à ce point, répond la famille sollicitée, car notre fille n'est

bonne à rien et plutôt sotte. Mais enfin, puisque vous semblez y

tenir avec tant d'insistance ... » Après cette réponse de mandarin,

nouvelle entrée de devins, comme en Chine, pour fixer la date de la

cérémonie. Le cortège nuptial a lieu, de même, à la nuit tombante,

la jeune fille est portée sur une litière qui ressemble beaucoup à un

palanquin, elle est reçue par les parents de son fiancé, elle partage

avec lui, devant les dieux du foyer, la nourriture rituelle que chacun

des époux offre à l'autre de sa propre main. Enfin, comme dans les

familles de dignitaires de l'Empire du Ciel, les jeunes gens sont enfermés dans la chambre nuptiale pendant quatre jours qu'ils passent en

prières, après quoi seulement ils s'approchent l'un de l'autre. Comme

en Chine, également, on ne pouvait se marier qu'une fois et avec une

seule femme et seuls les enfants issus de ce mariage étaient légitimes :

mais on pouvait avoir dans le gynécée autant de concubines qu'on le

souhaitait. Cette similitude des rites est-elle fortuite? Il faudrait une

enquête approfondie pour en décider. Il ne semble pas qu'en d'autres

points les spécialistes aient décelé des rapports entre la civilisation

chinoise et celle des Aztèques.

Les jeunes filles qui étaient destinées à recevoir la qualité de première épouse dans un harem distingué étaient élevées avec soin.

Elles passaient toute leur jeunesse au couvent, sous la direction de

prêtresses âgées qui leur apprenaient à broder, leur enseignaient les

rites et les réveillaient plusieurs fois par nuit pour le service des dieux.

Elles portaient des noms de fleurs ou d'oiseaux gracieux, Fleur de

pluie, Fleur verte, Oiseau des eaux. On leur apprenait qu'une femme

ne doit jamais sortir de sa maison. " Tu dois être dans ta maison

comme le cœur est dans le corps ... tu dois être dans ta maison comme

la cendre du foyer. » Et elles vivaient, comme les petites Chinoises,

dans de jolis patios fleuris auprès d'un canal qui clapotait sous un

ciel tiède.

Les femmes du peuple étaient soumises à un régime moins hautain.

En principe, elles doivent rester à la maison pendant que les hommes

Histoire des Femmes

sont aux champs. Mais souvent elles vont au marché où elles vendent

des galettes, des plats cuisinés, ou encore les légumes et les fruits

dont elles peuvent disposer. Les femmes des artisans travaillent chez

elles dans des ateliers familiaux. On se passe bien souvent pour le

mariage des astrologues et même des marieuses. Beaucoup de mariages

dans le peuple paraissent être des mariages de réparation ou de régularisation. On utilisait dans ce cas à l'égard des parents une formule

peu rassurante. « Je reconnais ma faute ... Vous avez dû être bien

étonnés de ne plus voir votre fille ... Maintenant pardonnez-nous et

donnez-nous votre consentement. » Le législateur semble s'être

contenté de cette excuse. Il est clair que ces mariages plébéiens lui

importaient peu : toute sa rigueur était réservée à la caste des guerriers qui n'avait pas le droit de déchoir.

Deux traits témoignent encore de ce mélange de tolérance et de

fermeté. Les femmes pouvaient sc plaindre de leur mari et obtenir

des juges un divorce qui leur laissait la garde de leurs enfants, une

partie de la fortune et la possibilité de se remarier. Mais l'adultère

chez les grands était puni de peines exemplaires : les deux coupables

avaient la tête broyée entre des pierres, la femme ayant seulement la

faveur d'être étranglée auparavant. Ajoutons un trait qui fait comprendre la mentalité toute militaire de ce peuple de soldats. Les

femmes qui mouraient en couches étaient regardées comme les égales

des guerriers morts au combat et recevaient exactement les mêmes

honneurs funéraires. C'est par cet hommage que les Aztèques affirmaient que la femme est l'égale de l'homme, en dépit du gynécée.

Car c'est dans les tâches graves qu'on pèse le poids de chacun.

LES FEMMES DU ROYAUME INCA

Dans un autre canton de l'Amérique, l'Empire Inca avait montré

ce qu'on peut faire de la population féminine dans un Etat vigoureusement organisé.

Avant le temps où les Incas instituèrent leur socialisme théocratique, les femmes avaient eu une part importante dans les affaires du

pays. Elles étaient gouverneurs de province, dirigeaient les affaires

locales et faisaient la guerre, pendant que les hommes tissaient et

filaient à la maison. Naturellement, les filles héritaient de préférence

aux garçons. On sait peu de choses malheureusement sur cette parfaite réussite du matriarcat : sinon qu'elle aboutit à des lendemains

imprévus.

L'empire socialiste qui lui succéda reposait sur un principe simple. Tout appartenait à l'Inca, fils du Soleil, terre, biens et gens. Au

dessous de cette autocratie de tsar s'étendaient les plaines de l'admi-

Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque 183

nistration socialiste. On payait d'abord ce qui revenait à l'Inca, on

gonflait les silos, on exécutait les normes. Et ensuite, à chacun selon

son mérite.

Les femmes, étant propriété socialiste, n'étaient pas traitées autrement que les autres denrées. L'Inca sc servait premièrement. Il

envoyait des inspecteurs dans les kolkhoses de son pays et ces inspecteurs choisissaient parmi les fillettes celles qui leur semblaient les

plus jolies. Elles devenaient aussitôt la propriété de l'État qui prenait

soin de leur assurer dans des couvents une éducation distinguée.

A la fin de ce noviciat, celles qui étaient jugées les plus belles et les

plus accomplies ornaient le harem de l'Inca, ce qui était la ma1ùère

la plus patriotique de servir la communauté. D'autres étaient offertes par l'Inca à des administrateurs éminents que l'Inca souhaitait

remercier des efforts qu'ils procliguaient pour le bien-être du peuple.

Enfin, celles qui restaient devenaient Vierges du Soleil après avoir

prononcé des vœux de perpétuelle continence. Elles étaient enterrées

vives, comme les Vestales, si elles manquaient à leur vœu.

Les filles qui restaient dans les kolkhoses étaient attribuées après

arrangement ou d'autorité. L'arrangement se faisait entre les jeunes

gens eux-mêmes avant la visite de l'inspecteur. Les filles qui n'étaient

pas destinées au service de l'État faisaient peu de cérémonies. L'inspecteur de l'Inca, le jour de sa visite, faisait ranger sur deux rangs les

garçons ct les filles et ratifiait les arrangements déjà conclus. Il attribuait les filles qui restaient aux garçons qui ne s'étaient pas décidés,

en servant d'abord les plus élevés dans la hiérarchie socialiste locale.

Il ressort de certains textes que les maris ainsi pourvus appréciaient

peu la virginité de l'épouse qui leur était offerte, ayant toujours

l'impression de recevoir un « laissé pour compte». L'inspecteur repartait ensuite et tout était terminé, personne n'ayant le droit de prendre

femme en dehors du kolkhose auquel il appartenait.

La polygamie était autorisée. Elle était pratiquée par l'Inca bien

entendu, et par les principaux fonctionnaires. Le nombre des femmes

fixait le standing de chaque fonction. La prenùère femme avait,

comme partout, des privilèges particuliers. Celle de l'Inca était obligatoirement une de ses sœurs, car elle devait apparte1ùr à la famille

du Soleil, de laquelle l'Inca lui-même descendait. L'impératrice ou les

premières femmes des familles princières pouvaient recevoir dans

certains cas une autorité considérable. L'impératrice pouvait gouverner quand l'Inca dirigeait une expédition. Des femmes de fanùlles

princières se conduisirent avec héroïsme : un groupe d'entre elles

joua avec bonheur, lors d'une révolte, le rôle des Bourgeois de Calais.

Les femmes du peuple, de leur côté, participaient sans défaillances

à la construction du socialisme. Il est inutile de elire qu'elles n'étaient

guère encombrées de concubines. Elles filaient et tissaient lorsqu'elles

Histoire des Femmes

étaient à la maison, et elles étaient de parfaites tisseuses dont la perfection n'a jamais été dépassée. Elles accompagnaient leur mari aux

champs et le suivaient pas à pas en l'aidant dans toutes les opérations

agricoles. Elles avaient le privilège de porter les fardeaux les plus

lourds et celui de se relever la nuit pour jouer du tambour afin

d'effrayer les animaux nuisibles. Leur zèle pour augmenter la production socialiste était si grand qu'elles ne cessaient pas de filer et de

tisser même lorsqu'elles cheminaient sur la route entre la ville et les

champs. Elles faisaient tout cela en portant leurs enfants sur leur dos

dans une sorte de hotte rigide sur laquelle elles se penchaient pour

allaiter : car il était prescrit de nourrir au lait maternel et défendu de

prendre les enfants dans les bras, ce qui aurait pu les rendre tendres et

capricieux. L'adultère était puni de mort, bien entendu. L'avortement

criminel également. Il était bien vu qu'une veuve se sacrifiât au

moment du décès de son mari, mais ce sacrifice n'était pas obligatoire.

En récompense, les femmes trouvaient beaucoup de consolation à

la blancheur de leurs dents et à la longueur de leurs tresses. Ces

considérations apportent, en effet, du soulagement à bien d'autres

qu'elles et il faut avouer que leurs cheveux étaient fort beaux : on a

retrouvé une momie qui avait une chevelure de deux mètres.

On n'étonnera personne en révélant que ces courageuses femelles

étaient regardées par leur maître comme un bien précieux. Les veufs

ne se sacrifiaient pas à la mort de leur femme, mais souffraient cruellement de la perte de ce compagnon d'attelage. Quand ils avaient le

malheur de rester seuls, on disait qu'ils avaient offensé le ciel par

quelque péché secret. Dans leur chagrin, il y avait peut-être plus que

l'amertume d'avoir à remplir désormais une double norme. Les temps

difficiles apprennent à bien d'autres qu'eux le prix inestimable d'un

brave et loyal compagnon de la vie, et c'est souvent le titre le plus

beau et le plus touchant que nous puissions donner à celles dont nous

avons pris la main pour toujours.

xv

De l'Europe baroque à l'Europe classique

Dans l'histoire des femmes, les temps modernes commencent avec

le règne de Louis XIV. La femme des temps modernes surgit, souriante, des grandes eaux de Versailles, comme la figure du Printemps

dans le tableau célèbre de Botticelli. Elle règne par son charme, elle

est coquette et prudente, elle a l'œil fixé sur la ligne de cc qui est

convenable. Les hommes qu'elle a autour d'elle sont de très jolis chevaux de cirque dressés à tourner en rond et elle trotte l'amble au

milieu d'eux avec de gracieux mouvements de l'encolure. Ce pimpant

carrousel a favorisé le développement des belles-lettres. L'aimable

créature qui en occupe le centre a toutefois bec et ongles. Sous le

nom de galanterie et d'amour, elle a inventé un ingénieux gâteau de

cire qui lui permet de recueillir le miel que les mâles butinent avec

application. Elle ne se plaint pas trop de ne pas porter des bottes de

gendarme. Elle règne à sa manière qui est douce et insensible sur sa

maison et souvent sur l'État. Ce travail de manège donna finalement

le biscuit de Saxe, la Pompadour, et cette brillante cour de Compiègne

où Mérimée improvisait de chastes charades devant les invités de

l'impératrice Eugénie.

LES FEMMES DU SIÈCLE DE LOUIS XIII

La monarchie française a joué un rôle éminent dans ce travail de

domestication des mâles. Il sera donc surtout question de la France

dans ce chapitre. Comme on a souvent imité les manières françaises

dans l'Europe de ce temps, on pourra donner une portée générale

aux conclusions qu'on en tirera. Il ne faut pas se dissimuler pourtant

que, pour d'autres raisons et par d'autres méthodes, l'Angleterre a une

!86 Histoire des Femmes

grande part de responsabilité dans l'établissement de ce qu'on appelle la

bonne éducation. Et même, comme l'Angleterre était en avance en

politique, on peut soutenir qu'elle a produit plus tôt que la France le

produit féminin qui devait rendre apparemment si vertueuse la vie

mondaine des contemporains du roi Louis-Philippe et de la reine

Victoria.

JEUNES FILLES AU TEMPS DE CORNEILLE

L'âge auquel commence la carrière féminine et en particulier la

vie mondaine se ressent encore de l'exemple charmant des princesses

adolescentes du xvr• siècle. Il n'est pas exceptionnel qu'une jeune

fille fasse son « entrée dans le monde " à douze ou treize ans.

M11 • de Bains, qui fut une des plus fameuses supérieures des Carmélites de la rue Saint-Jacques, avait été présentée à la cour à douze ans

et sa beauté, son charme, lui avaient valu d'éclatants hommages

qu'elle recevait avec modestie. Anne-Geneviève de Bourbon, sœur

du grand Condé, plus tard duchesse de Longueville, parut à son premier bal à treize ou quatorze ans 1 • Elle avait tant d'horreur du monde

et de ses pièges qu'elle portait un cilice sous sa robe de bal, mais sa

merveilleuse et douce beauté blonde, son teint d'enfant, lui valurent

un triomphe qui la rendit folle : adieu cilice et simagrées. Catherine

de Vivonne, qui devint la fameuse marquise de Rambouillet, avait

été fiancée à douze ans. Ces débuts rapides avaient quelquefois des

inconvénients. Nous avons dit que les mariages n'étaient pas toujours

consommés dès leur arrangement. Des familles eurent à s'en repentir.

Marguerite de Sully, mariée à douze ans, attendait en quelque

château de Bretagne que son mari daignât s'occuper d'elle. Elle

n'eut pas autant de patience que sœur Anne. On dut précipiter le

mariage que l'aimable jeune personne avait un peu devancé. On n'est

pas sûr du tout que ce fût avec son mari. Mlle de Menetou, fille du

duc de la Ferté, avait été presque aussi alerte. A quatorze ans, elle

avait tant de succès auprès des jeunes courtisans qu'un impertinent

chansonnier la félicitait d'être déjà à cet âge« plus putain que n'était

sa mère 2 >> . Et c'est encore une princesse de quatorze ans qui fut à

l'origine d'un des coups de théâtre les plus dramatiques de l'histoire

de France : cette Charlotte de Montmorency qui inspira une folle

passion à Henri IV quinquagénaire, qu'il maria précipitamment à

son cousin le prince de Condé, que son mari mit à l'abri à Bruxelles

et que le roi imagina d'aller conquérir en faisant cette expédition

contre les Pays-Bas qui fut si impopulaire et lui valut le coup de

poignard de Ravaillac.

Les exemples de précocité ne sont pas tous aussi inquiétants. Il en

De l'Europe baroque à l'Europe classique

est d'édifiants et bonnement familiaux. On voit, par exemple, Gilberte

Pascal tenir parfaitement le rôle de maîtresse de maison à quatorze ans

auprès de son père qui est veuf. Cette sage petite bourgeoise n'est pas

seule de son espèce. A seize ans, Claude du Chatel, plus tard marquise

de la Moussaye, dirigeait aussi la maison familiale. A dix-sept ans,

Marie-Félice des Ursins, épousant Henri II de Montmorency, se

trouva soudain à la tête d'un mari étourdi et prodigue et d'une maison

princière dont on lui remettait le gouvernement. Elle ne s'étonna pas,

mais prit bravement les rênes du pouvoir, coupa dans le superflu,

mit à pied les pages et redressa les finances de la maison avec la décision d'un jeune ministre 3•

Ces carrières précoces n'entraînaient pas nécessairement un mariage

rapide. Anne-Geneviève de Bourbon, si fraîche à son premier bal,

ne devait se marier qu'à vingt-trois ans avec le duc de Longueville

presque quinquagénaire. Sa belle-fille, Mlle de Longueville, une des

plus riches héritières de France, ne devint duchesse de Nemours

qu'à vingt-six ans. Marguerite de Rohan, d'une famille presque aussi

illustre, a vingt-huit ans lorsqu'elle se marie, malgré l'opposition de

ses parents, au cadet de Chabot. Enfin, tout le monde sait, puisque

c'est le sujet d'un des chapitres les plus célèbres des Mémoires de

Saint-Simon, de quelle impatience était démangée la Grande Mademoiselle, fille de Gaston d'Orléans, en considérant son amer célibat.

Des familles plus modestes n'étaient pas moins entêtées : PierreHenri de Ghaisne de Classé, écrit clans son livre de raison en parlant

de sa femme : "Je lui ai fait l'amour dix ans après quoy mon père et

ma mère ont bien voulu consentir au mariage 4 • l>

Cette précocité des femmes eut pour résultat d'introduire dans la

vie sociale un personnage peu connu jusqu'alors, ou elu moins fort

discret, celui de la jeune fille. Quelques spécimens de ce jeune animal

pouvaient être rencontrés dès le xVIe siècle. Shakespeare le prouve

suffisamment. Mais sa période d'expansion et d'implantation se

situe principalement sous le règne de Louis XIII et sous la régence

de Marie de Médicis. Les mères les menaient parfois rudement.

La simplicité était la règle. Mme Acadie, de vieille famille bourgeoise,

ne consulte jamais ses filles sur leur toilette, leur interdit la soie, leur

fait balayer la maison, ne tient pas compte de leurs goûts à table.

Mme de Maintenon raconte que, dans son enfance, on l'envoyait

garder les dindons en lui donnant elu pain et elu fromage clans un petit

panier : tout en gardant les dindons, elle elevait apprendre par cœur

un quatrain de Pibrac, aliment de base de son éducation, et garder

sur le nez un petit masque pour ne pas se gâter le teint. Cette désinvolture n'étonnait personne. C'était le temps où les magistrats d'Aix

piochaient leur dossier dans leur grande salle qui servait aussi de

cuisine devant le mouton qui cuisait à la broche. Et le duc de Bour-

188 Histoire des Femmes

gogne, qui fut l'élève de Fénelon, ne mangeait le matin avec les

princes ses frères qu'un bout de pain et de fromage coupé d'un verre

de vin.

Ces jeunes beautés aux manières paysannes n'en étaient pas moins

gaies. Au château de Chantilly, chez les Condé où les garçons étaient

élevés avec nne énergie très militaire, c'est un gracieux paquet

d'adolescentes qui goûte et se promène dans les allées du parc, joue

au volant, plonge dans les fous rires, s'égaille pour les confidences et

se rassemble pour écrire d'ironiques épîtres en vers aux officiers de

dix-sept ans qui leur font la cour. La future duchesse de Longueville

n'est encore qu'une blonde de quinze ans. Auprès d'elle, elle a sa

cousine, Isabelle de Montmorency-Boutteville (c'est la fille du Montmorency décapité à cause de son duel) brune folle qui se fait enlever

à dix-sept ans par Dandelot, cadet de la maison de Coligny, et qui

deviendra, après l'avoir épousé, la fameuse duchesse de Châtillon.

Et, à Chantilly, on peut rencontrer encore cette douce et tendre

Du Vigean qui ressemble à La Vallière et dont Condé était si amoureux que le vainqueur de Rocroi s'évanouit, dit-on, en la quittant

pour aller prendre le commandement de l'armée qu'il devait conduire

à Nordlingen. Celle-là entra en religion, lorsque Condé dut épouser

par ordre la nièce de Mazarin. Dans d'autres jardins, pavanait vers

le même temps la pontifiante julie d'Angennes, fille de la marquise de Rambouillet, future duchesse de Montausier, dragon de

vertu auquel le destin ironique réserva le rôle de duègne complaisante auprès des filles d'honneur sur lesquelles le jeune Louis XIV

exerçait ses ravages.

Ces jeunes Frondeuses adolescentes s'abattent pour la première

fois sur l'histoire de France comme une volée de moineaux, picorant

leurs sucreries et leurs madrigaux tantôt à Chantilly, tantôt dans les

salons du Louvre, tantôt dans la fameuse " chambre bleue » de l'hôtel

de Rambouillet. Elles mettent partout leur grâce et leurs idées un peu

folles. C'est pour elles que Voiture invente ses idées les plus cocasses :

et c'est elles qui font Voiture. Ronde de jeunes filles qui circule

gaiement à travers la jeunesse du xvn• siècle, si fraîche et si imprévue

que la chanson populaire en gardera même le souvenir : trois belles

filles dans un pré, la duchesse de Montbazon. C'est un gai carillon

qu'on entend tout d'un coup dans l'histoire, une fraîche entrée de

rieuses dans les jardins. Comment ce siècle put-il se terminer par

des révérences autour d'une chaise percée?

La situation de ces jeunes filles n'avait pourtant pas beaucoup

changé. La plupart sont toujours mariées d'autorité, surtout dans les

grandes familles. La revue très rapide que nous venons de faire de

quelques jeunes beautés du temps de Mazarin montre toutefois que les

enlèvements et les mariages secrets n'avaient pas complètement dis-

De l'Europe baroque à l'Europe classique 189

paru et, aussi, que l'entêtement des filles finissait parfois par l'emporter

sur la volonté des parents.

On n'était pas moins sévère dans les familles bourgeoises. Les parents

faisaient des variations sur le vers d'Arnolphe : « Le mariage, Agnès,

n'est pas un badinage. » Et presque tous pensaient comme Mm• de

Maintenon qui avait des Agnès à placer : « Quand vos demoiselles

auront passé par le mariage, elles verront qu'il n'y a pas de quoi rire.

Il faut s'accoutumer à en parler sérieusement, chrétiennement et

même tristement. » En dépit de ces admonestations, les candidates

pour « y passer » ne manquaient pas.

AUTORITÉ ET PUISSANCE DES FEMMES

Les lois et la coutume proclament l'autorité maritale. Mais les

conventions passées au moment du mariage protègent efficacement

les intérêts de la femme *. La dot de la femme est inaliénable. La

femme ne peut sacrifier sa dot à personne, même à son mari. Un édit

de 1606 qui avait aboli cette incapacité fut inopérant devant la jurisprudence. Le contrat de mariage fixe les apports de la femme et prévoit

ses droits dans la liquidation de la communauté**. Ce sont des précautions qui ne sont efficaces qu'en partie, puisque le mari reste le

chef de la communauté, prend seul les décisions et que la femme

ne peut l'empêcher de dilapider la part de la fortune commune qui ne

lui appartient pas en propre. Elle a toutefois devant un mari dissipateur la ressource de la séparation de biens. Cette tutelle, plus ou

moins rigoureuse suivant les coutumes locales ***,plus ou moins effective suivant le caractère de la femme et celui du mari, n'est pas diffé-

* En règle ~énéra e, on établit un contrat de mariage. Lorsqu'il n'existe pas de contrat, le rég1me légal est la communauté dans les pays de droit coutumier et le régime dotal dans les pays de droit écrit. ** Ces droits sont le prlcipu.t qui est le droit de prélever sur la succession ce qui est d'usage personnel, le dauaire qui est le droit d'usufruit sur une partie de la fortune

commune, la moitié ou le tiers suivant les pays, pour que la veuve puisse maintenir son train de vie. La loi et la coutume réservent, en outre, à la femme dotée une hypotlùqtlt ligale sur les biens de son mari et lui reconnaissent des paraphernaux, c'est-à-dire des biens propres non compris dans sa dot. Toutes ces notions ont survécu dans notre droit. ••• Il y a des exceptions notables mais étroitement localisées. Par exemple, la coutume de Normandie met la femme totalement sous le pouvoir du mari, exclut le régime de la communauté et n'accorde aucun droit à la femme sur les acquêts du ménage, la réduisant à sa dot et interdisant même les libéralités entre époux.

(Cette rigueur se relâche un peu au cours du xvue siècle.) Au contraire, dans la vallée de Barèges, la coutume établit un régime voisin du matriarcat. La fille aînée hérite de la fortune paternelle, garde son nom en se mariant, le transmet à ses enfants au lieu de celui du mari, et devient le chef de la famille qu'elle fonde et le seul détenteur du patrimoine .

rgo Histoire des Femmes

rente, en somme, de la situation juridique de la femme telle qu'elle

était définie au début du xx• siècle.

Le mari est un seigneur avec lequel on ne plaisante pas. Les formules de respect utilisées dans les correspondances causent un peu

de surprise aux lecteurs de notre temps. Une Italienne lorsqu'elle

écrit à son mari le nomme « signore et consorte osservandissimo ))'

" padro ne osservandissimo » (maître très respecté ) , " signore cordialissimo et carissimo marita >> (monsieur mon bien-aimé et très cher

mari), « consorte et patrone ». Une Française signe : "Votre humble

obéissante fille et amye », elle dit joliment « Monsieur mon amy »,

et, demandant permission, elle le fait sous cette forme : " Si c'estait

vostre plaisir, je yrais volontiers. » Fertiles en bons conseils, les livres

qu'on mettait aux mains des jeunes épouses décrivaient leurs devoirs

dans le même éclairage de déférence et de soumission. « Quatre choses

doit faire la femme à son mari : l'aimer avec plaisirs et patience, ne

lui répondre point quand il est fâché, le tenir en bon régime de vivre,

et le tenir net (c'est-à-dire propre) . » Quant au mariage d'amour, il

est exécuté d'un mot, dans une lettre d'un père qui paraît bien refléter

l'esprit de tous les autres<< Crois-moi, ma chère enfant, je ne vois dans

le monde de mauvais mariage que les mariages d'inclination. »

Malgré les lois et les coutumes, malgré ces formes déférentes,

l'autorité de fait des femmes était considérable dans les familles du

xvue siècle, surtout dans celles qui occupaient un certain rang social.

Nous imaginons mal cette autorité, parce que nous avons quelque

peine à nous représenter la réalité d'une vie familiale au xvrr•

siècle.

Le premier fait à prendre en considération, c'est que le mari, dans

certains milieux, voyage beaucoup et fait de longues absences. Chez

les négociants, ce sont les voyages d'affaires, dans la noblesse les

séjours aux armées ou à la cour. La femme est donc, beaucoup plus

souvent que de nos jours, la véritable maîtresse de la vie familiale.

Dans les familles nobles, en particulier, si le mari est obligé de tenir

un rang, d'exercer un commandement éloigné, c'est la femme qui

a l'intendance de toute la fortune et qui doit faire face aux dépenses

de représentation ou de service du chef de famille. Ces responsabilités

étaient si habituelles que les Ursulines enseignaient à leurs élèves

l'administration d'une maison et d'une fortune. Et elles étaient si

généralement reconnues que la jurisprudence rendait obligatoire

pour le mari le paiement des dettes contractées par sa femme pour

l'administration de ses biens.

« C'est aux femmes, dit un excellent spécialiste, qn'il appartenait

presque toujours de procéder aux recouvrements, de délivrer les quittances, d'apurer les comptes, de faire les emplettes ménagères et même,

à la campagne, les ventes et les achats qui se rapportent à l'exploi-

De l'Europe baroque à l'Europe classique

tation agricole 5• »Et il cite, dans les biographies privées du xvn• siècle

plus d'un exemple de cette autorité. Mm• de Charmoisy, qui a servi

de modèle pour la Philothée de saint François de Sales, se charge du

secrétariat de son mari, classe et annote les factures les papiers d'affaires, prépare tout comme un chef d'état-major. Marie Fabri, fille d'un

trésorier de J'extraordinaire des guerres, qui a épousé le comte Philibert de Pompadour, apporte la fortune du ménage, mais elle se

réserve aussi Je soin de la gérer. Bien qu'elle ait un intendant, c'est

elle qui commande, fixe l'effectif des gens, règle le nombre des prébendiers qui vivent de sa générosité, débrouille et recueille la succession imposante mais compliquée de son père. Le comte, cependant,

chassait et dansait. Il avait si grande confiance en elle qu'ilia chargea

de mettre ses châteaux en état de défense. Mme de Cavoie, jeune

veuve qui formait avec son mari un des couples les plus unis du règne,

s'occupait de tout et lui de rien. Il roucoulait et brillait, c'étaient ses

occupations. La comtesse de Palluau tient Je grand livre de comptes

de la maison où sont consignés les rentes et les revenus des terres,

Mme de Villevêque disposait d'une procuration générale de son

mari, Catherine de Matignon, duchesse de La Roche-Guyon, arrête

les comptes de l'intendant et les signe, et nous avons vu qu'à dix-sept

ans la petite Marie-Félice des Ursins, devenue duchesse de Montmorency, avait pris en main du jour au lendemain les finances

locales•.

Il ne faut pas croire que c'étaient là des sinécures ou amusements

de jolies étourdies, fières de griffer Je parchemin. Anne de Lorraine,

agissant en vertu d'une procuration du duc de Nemours, son mari,

passe contrat en 1620 avec deux fournisseurs pour la fourniture du

fourrage et des vivres de l'hôtel de Nemours qui s'élève à 3 ooo livres

pour le fourrage et 50 ooo livres pour la bouche, lesquels représentent environ 1 million de francs de notre monnaie actuelle : le devis

présenté à la duchesse n'est pas un devis global, il repose sur un détail

minutieux des prix des denrées fournies '. L'examen de ce détail

n'est pas regardé par les grandes dames de ce temps comme une minutie

indigne de leur rang. Mme de Maintenon en r67g, mariant son frère

M. d'Aubigné, lui dresse un projet de budget qui descend jusqu'au

sou pour l'analyse du prix du vin, du bois, des bougies 8• La duchesse

de La Roche-Guyon entretient quatre-vingt-douze personnes et

quarante-cinq chevaux, elle ordonne un budget annuel de 59 ooo livres,

sensiblement égal à celui dont disposait la duchesse de Nemours 9 •

Les bourgeoises, avec un train infiniment plus modeste, n'étaient pas

exemptes de lourdes responsabilités. Un traité classique d'économie

domestique, la Maiso11 réglée d' Audiger, fixe à seize personnes la

maison indispensable à une dame de qualité, à trente personnes

l'effectif d'un train de seigneur 10• Ces chiffres correspondent à des

Histoire des Femmes

budgets de 20 ooo et 40 ooo livres environ. Audiger n'adresse pas son

livre aux hommes : les préceptes qu'il donne sont destinés aux maîtresses de maison qui sont par leurs fonctions à la tête de toute cette

cavalerie.

Elles mettent leur orgueil à bien conduire ces affaires considérables

qu'on leur confie. Leur conscience professionnelle y est intéressée, et

presque toutes les femmes ont une conscience professionnelle admirable. On sent cette confiance chez les écrivains du temps. Quand

ils déposent entre les mains des femmes les responsabilités de l'administration domestique, c'est avec une sorte de solennité. Les plus

graves, les plus réservés, ont un certain accent pour leur remettre

ces fonctions, comme s'ils leur remettaient la clef que les matrones

de Rome portaient à leur ceinture. « Depuis la grande dame jusqu'à

la plus petite femmelette, dit Olivier de Serres, à toutes, la vertu de

mesnager reluit par dessus toute autre comme instrument de nous

conserver vie 11• "C'est le sacrement domestique, c'est leurs épaulettes.

La compétence professionnelle de la dactylo ou de l'agrégée ne me

paraît pas remplacer celle-là : elle ne sera jamais « instrument de nous

conserver vie * ».

Les femmes qui avaient le bonheur d'être veuves possédaient plus

de pouvoirs encore. Presque toujours elles disposaient à leur gré de la

fortune commune et pouvaient même parfois désigner l'héritier. La

coutume de certaines provinces, Bretagne ou Normandie, restreignait

ces pouvoirs et soumettait la gestion de la veuve à la tutelle d'un

conseil de famille. Mais c'était là une exception. La plupart des maris

instituaient leur femme légataire universelle avec dispense d'inventaire et de reddition de compte, disposition qui leur déléguait toute

l'autorité paternelle 12• Cette marque de confiance était si fréquente

que, dans certaines provinces, Orléanais, Touraine, Anjou-Maine,

elle était de droit lorsque le mari ne laissait pas de testament. Un

arrêt de r642 qui faisait jurisprudence avait même statué que la veuve

n'était pas privée de ce privilège par un second mariage. Combiné

avec la possibilité dans certains cas de désigner parmi les enfants

l'héritier de la fortune patrimoniale, ce pouvoir de la mère était, en

vérité, exorbitant. On comprend que Montaigne ait été indigné de

voir un officier de la Couronne, fort à l'aise dans ses biens paternels,

mourir à cinquante ans dans la gêne pendant que sa mère jouissait

confortablement de l'immense fortune qui devait lui revenir. Il combat-

* Nicolas Pasquier donnait à sa fille un autre conseil qu'il n'est pas inutile de citer, pour lui apprendre à exercer cette puissance sans mortifier le mari : « Ne

remuey rien dehors ni dedans que par son advis : c'est le moyen, en obéissant,

d'apprendre à lui commander ... Il faut qu'il apparaisse toujours que ce soit de la

conduite, du conseil et de l'invention de vostre mary, quelque surintendance qu'il

vous abandonne du mesnagement 13, •

France, XVlJJe

siècle. Les sœurs

Mancini, nièces

de Mazarin ( Petit Palais. Giraudon).

Marie de Rohan

Montbazon, dudresse de Chevreuse (Versailles. Girau- don).

La duchesse de la Vallière,

favorite de Louis XIV et

ses enfams (Rennes. Giraudon).

Lcuis XIV et/es dames de

la cour à Versailles

(B. N. Giraudon).

De l'Europe baroque à l'Europe classique 193

tait également comme très dangereuse la faculté de désigner l'héritier

définitif. Et les magistrats ne pensaient sans doute pas autrement que

lui, puisqu'un édit de 1560, dit " édit de secondes noces " avait dû

être pris pour protéger les enfants du premier lit.

Cette puissance de la veuve était d'autant plus redoutable que

l'état de viduité était rarement refusé aux femmes. En parcourant les

vies privées du xvn• siècle, on rencontre continuellement des secondes

et des troisièmes noces. Cette succession de maris ne semblait pas gêner

Je moins du monde les femmes de la noblesse. Elle était plus mal

accueillie dans le peuple qui saluait par des charivaris le remariage

des veuves. Cela n'empêchait rien. Les femmes ne s'en remariaient

pas moins jusqu'à un âge respectable. Elles trouvaient, à vrai dire,

des partenaires intrépides. Nompar de Caumont La Force, maréchal

de France, se faisait suivre dans ses campagnes de sa femme qui lui

avait donné douze enfants et d'une partie de ses belles-filles. Il perdit

sa femme à soixante-quatorze ans. Il en prit une autre : il avait quatre

vingt-deux ans. Il perdit encore cette seconde. Il ne se découragea

pas et se remaria à quatre-vingt-neuf ans. Les femmes lui surent gré

de son obstination qui entraîna par son exemple plusieurs de ses

contemporains.

PROFESSIONNELLES, FEMMES 0' AFFAIRES, INTERMÉDIAIRES

Un grand nombre de femmes, en outre, travaillent, sont associées

aux affaires de leur mari ou dirigent, lorsqu'elles sont veuves, leurs

propres entreprises, comme au xve et au xvre siècle. Néanmoins, à

partir du xvn• siècle et principalement en France, une évolution

importante se produit : Je travail des femmes est lié à la condition

sociale de la famille, les femmes de la bourgeoisie font de l'oisiveté

un trait de caste auquel elles se reconnaissent.

Les femmes du peuple travaillent parce que leur salaire de complément est indispensable à la famille. A la campagne, chez les " brassiers >> ou les manouvriers pauvres, la femme est employée comme son

mari dans les fermes environnantes; rarement à temps complet toutefois, mais selon les travaux qu'on propose ct les saisons. Dans les

régions où il existe une industrie textile, elles filent à domicile pour

un intermédiaire ou un patron qui les paie à la tâche. Les enfants

filent également et sont mis au travail de très bonne heure. On constate cette situation en Angleterre sur une très large échelle, mais aussi

en France où les travaux de Pierre Goubert sur le Beauvaisis ont décrit

une situation analogue à celle des cantons lainiers en Angleterre. Les

salaires sont bas et ne complètent qu'imparfaitement le salaire du

mari.

194 Histoire des Femmes

Les femmes de la bourgeoisie ont leurs propres responsabilités,

mais celles-ci sont domestiques. Les femmes les plus occupées sont

celles des marchands. La maison abrite non seulement la famille et

les serviteurs, mais les apprentis, parfois des manouvriers qui couchent

dans les soupentes aménagées dans les magasins ou dans les locaux

de manutention. C'est tout un équipage à nourrir et à gouverner.

Les femmes d'artisans et de commerçants sont les collaboratrices de

leur mari. Dans certaines provinces, celles du Nord en particulier,

ce sont elles qui tiennent la comptabilité 14• A Paris, elles sont au

comptoir et un pamphlet du temps assure qu'elles n'ont même pas le

loisir de surveiller leurs servantes. Certains métiers, nous l'avons vu,

leur sont réservés. En outre, elles sont acceptées dans beaucoup de

corporations, sinon à Paris, du moins en province, les corporations

mixtes dans lesquelles elles ont les mêmes droits que les hommes,

peuvent accéder à la maîtrise et diriger avec eux les intérêts de la

corporation. Parmi les corporations qui sont ouvertes aux femmes

exclusivement, la plus célèbre fut celle des lingères que les intendants

de police surveillaient tout particulièrement. Enfin, les veuves de

« maîtres » héritent de la maîtrise, qu'elles gèrent par l'intermédiaire

d'un compagnon agréé ou qui constitue leur dot pour un second

mariage.

La liste des métiers accessible aux femmes s'est notablement allongée depuis le xVI• siècle •. A Apt, des femmes sont manœuvres dans

le bâtiment. D'autres font l'usure, sont assermentées pour l'expertise

des propriétés, vendent aux enchères, reçoivent des dépôts 15• Les

regrattières qui ont apparu au xvie siècle dans les foires et marchés

poursuivent leur industrie florissante. Les sages-femmes, astreintes au

xvn• siècle à prendre diplôme au Chatelet, se multiplient.

Dans ce secteur, la situation des femmes se dégrade toutefois progressivement. Le capitalisme naît, bouleverse l'artisanat, les gros

entrepreneurs traitent avec les commis du roi. La grasse et toutepuissante veuve, dans son entreprise artisanale, voit les bonnes

affaires voltiger au-dessus de sa tête. En outre, à la fin du siècle,

beaucoup de femmes sont éliminées peu à peu des communautés

professionnelles. Le salaire féminin baisse sensiblement ••, et les

femmes seules, filles ou veuves, doivent souvent se grouper par deux

ou trois, se contenter même d'une seule pièce commune, pour pouvoir

subsister. Les premiers ateliers apparaissent même en Velay : les

• On trouve maintenant des femmes non seulement dans des métiers propre- ment féminins, mais encore dans le traitement de l'or et de l'argent, la reliure, la boulangerie, le foulage. Un contrat pour la canalisation de-s fontaines de Paris est passé au xvrre siècle entre la municipalité et une plombière 16•

•• Le salaire féminin, qui avait représenté au xive siècle les trois quarts du salaire masculin, n'en représente déjà plus que la moitié au xvie siècle et le tiers à la fin du XVIIe siècle.

De l'Europe baroque à l'Europe classique 1 95

femmes et filles se réunissent pour épargner le feu et la chandelle.

Dans les milieux qui touchent aux affaires et à la distribution des

places, les femmes acquièrent une influence flatteuse. Elles déploient

une activité feutrée, couverte, mais considérable. Avec moins d'envergure que les femmes d'affaires de l'aristocratie anglaise, les femmes

titrées admises à la cour ont découvert sous Louis XIV des moyens

ingénieux de soutenir leur train de vie. Elles ne se piquent pas de créer

ou d'animer : c'est la corruption de l'administration qui leur ouvre

la voie. Tout se vend, emplois, promotions, offices nouveaux. Ce

marché est public, c'est un moyen de remplir les caisses, on ne le

dissimule pas. Mais pour profiter des aubaines, il faut être averti au

bon moment des créations envisagées. Et, au moment de conclure,

il n'est pas mauvais non plus d'avoir auprès du dispensateur des grâces

quelque représentant fidèle. D'où l'apparition d'une profession

fructueuse, propre à l'ancienne monarchie, celle de donneur d'avis,

c'est-à-dire d'informateur sur les affaires qui sont en préparation,

laquelle se combine avec la diligence de l'honnête courtier, chargé de

rappeler aux personnes en place les intérêts des postulants. Les femmes

se taillèrent une bonne part dans ces activités nouvelles. Elles encaissaient en échange une commission qui semble avoir été d'usage courant

pour remercier ceux qui rendaient ce genre de services.

Il n'y a qu'à glaner dans les mémoires du temps pour voir les

femmes à l'œuvre dans des transactions de cc genre. La comtesse de

Fiesque avait procuré à l'un de ses protégés un brevet de capitaine

de frégate : elle demanda 2 ooo livres. La princesse d'Harcourt reçoit,

elle, 2 ooo écus de la duchesse du Lude pour la faire mettre sur la

liste des invités de Marly : c'était apparemment plus difficile. La

maréchale de Noailles fait adjuger à la Compagnie de Saint-Gobain

la redevance des boues et lanternes : le succès lui vaut une jolie

commission de 50 ooo livres, et, l'intervention de sa fille, la duchesse

de Guiche, ayant été jugée indispensable, celle-ci reçoit des honoraires

de 25 ooo écus. Quelquefois, c'est toute une affaire qu'il faut monter

p~mr réaliser un fructueux coup de main. On persuade au roi de créer

dix nouveaux sièges de présidiaux et les chancelleries correspondantes.

Il faut s'assurer d'un financier pour réaliser l'opération et obtenir

deux signatures ministérielles. On met dans le circuit un certain nombre d'irrésistibles collaboratrices et l'on passe un contrat en forme pour

fixer les droits de chacun sur le butin. On trouve au bas de ce contrat

les noms des Rohan, des Noailles, de plusieurs membres de la maison

de Lorraine. On peut penser si les favorites et leurs amis étaient

oubliés. La Vallière contresigne d'innombrables placets : on

admet que ce fut par pure bonté. Mais Mme de Montespan n'était

pas un ange. Elle empocha fort bien 2 ooo livres de d'Aquin pour lui

avoir procuré la place de premier médecin du roi et obtint, concurrem-

Histoire des Femmes

ment avec sa sœur, Mme de Thianges, après d'âpres discussions, une

redevance permanente sur les boucheries de Paris. Quelques grandes

dames s'étaient fait un nom dans ces trafics. On se disputait la protection de la princesse d'Harcourt, «grande et grosse créature, couleur de

soupe au lait "dit Saint-Simon et d'une malpropreté étonnante. " Son

métier, ajoute-t-il, était de faire des affaires depuis un écu jusqu'aux

plus grosses sommes ... Elle courait autant pour cent francs que pour

cent mille 17• >>

Telle était l'activité des femmes. Même celles qui n'avaient pas ces

soucis ne s'endormaient pas dans l'oisiveté. A la campagne, une maîtresse de maison qui n'a pas de responsabilités spéciales et vit auprès

de son mari a de multiples occupations. On fait le pain au logis, on

prépare à la maison toutes sortes de provisions que nous trouvons

aujourd'hui chez les commerçants, non seulement les traditionnelles

confitures, mais les salaisons, les saucisses, le lard, le jambon qu'il faut

fumer. On prépare également chez soi les chandelles qui ne sont mises

dans le commerce qu'à partir du xvm• siècle, le savon qu'on fabrique

avec du suif, lorsqu'il s'agit de savon blanc, et avec de l'huile de baleine,

lorsqu'il s'agit de savon noir, les grandes bougies de cire dont on se

sert pour les réceptions et que les femmes soigneuses coulent ellesmêmes. Enfin il faut présider aux terribles lessives qui exigent une

mobilisation générale.

Les femmes de la bourgeoisie se bornent de plus en plus, en France

du moins, à ces tâches de maîtresse de maison. Les familles de la bourgeoisie française n'ont plus l'esprit d'entreprise que les familles anglaises

ou hollandaises ont conservé : à partir du xvn• siècle, elles ont pris

l'habitude de ne plus courir les risques du commerce, elles placent

leurs capitaux en offices, à la fois pour échapper au fisc et pour se rapprocher subrepticement des charges qui confèrent la noblesse. Cette

orientation de l'épargne en France désespérait Richelieu et plus tard

Colbert qui auraient voulu des investissements et de la matière imposable : mais elle était irréversible. Roland Mousnier qui a étudié ce

phénomène capital du xvue siècle en a bien vu les conséquences

sociales 1•. La femme française joue à la dame, elle devint« Mme la baillive et Mme l'élue », comme dit Molière, et, à Paris, les femmes de

notables se piquèrent d'oisiveté et de vie mondaine, c'est-à-dire qu'elles

souhaitèrent ressembler aux femmes de la cour. La femme française

de la bourgeoisie est née de ce snobisme qui fut sans doute aussi l'un

des principaux canaux de l'étonnant conformisme du « siècle de

Louis XIV"·

Il était une autre manière de vivre « noblement », qui avait de

nombreuses adeptes. Les filles qu'on ne voulait pas mettre sur le marché

conjugal ou qui n'avaient pas trouvé d'acquéreur étaient, on le sait,

déroutées vers les ordres monastiques. La vieille fille, personnage peu

De l'Europe baroque à l'Europe classique 197

connu au moyen âge, avait fait une timide apparition dans la flore

féminine du xm• et du XIv• siècles, sous la forme hybride de la béguine

décrite plus haut. Son existence est constatée plus ouvertement au

xVI• siècle : on rencontre chez Brantôme des « filles anciennes " qu'il

faut ranger dans cette catégorie. Sous le même vocable, mais dans

un milieu différent, on en a trouvé quelques unes occupées à tisser :

ce sont celles qui unissent pour vivre leurs maigres ressources. Enfin,

on en découvre également vers la même époque, dans les comtés

anglais, hébergées dans la maison familiale et désignées comme tantes

célibataires. Il y a peu à dire à cette époque sur l'existence des filles

célibataires qui paraissent mériter le titre de « discrètes personnes "•

que l'usage accorde avec bienveillance à la plupart des membres du

clergé. Il est plus difficile de se faire une idée de la vie des filles cloîtrées en Italie, en Espagne et en France.

MILICES DE DIEU

Les femmes qui avaient un passé très honorable dans les ordres

monastiques en dépit de l'utilisation familiale des vocations, se signalèrent après le Concile de Trente par le zèle que plusieurs d'entre

elles appliquèrent à la réforme de leurs communautés. Thérèse d'A vila

avait été la première à ranimer la ferveur. La part qu'elle prit avec

saint J ean de la Croix à la fondation du Carmel en 1562 marque une

date dans l'histoire des congrégations féminines. D'autres réformes

avaient suivi presque aussitôt. Sous la direction de saint Charles Borromée, les Ursulines avaient été réorganisées et leur ordre était consacré

à l'enseignement. Les Visitandines, société fondée, au début du xVII• siècle par saint François de Sales et sainte Jeanne de Chantal, s'étaient

donné pour tâche d'être à la disposition des pauvres : au commencement, elles n'étaient pas cloîtrées, mais on n'osa pas poursuivre l'expérience et la congrégation adopta bientôt une règle et des missions

assez voisines de celles des Ursulines. A la même époque Mme Acarie

introduisait en France les Carmélites de sainte Thérèse ct fondait au

faubourg Saint-Jacques le couvent qui devait recevoir Ève de Lavallières. Les Bénédictines de Port-Royal, dont on avait dû chasser et

excommunier l'abbesse en 1574, étaient prises en charge en 1603

par une abbesse de onze ans qui se fit bientôt une grande idée de sa

fonction. A seize ans, la jeune Mère Angélique entreprit d'imposer

la clôture et la sainteté avec l'énergie des abbesses adolescentes contemporaines de Louis le Pieux. Et elle fit de Port-Royal l'image même

de la règle ct le symbole de la fermeté : avec la rigueur que les garçons et les filles opposent au monde quand ils ont dix-sept ans, âge

de l'héroïsme et de l'absolu.

Histoire des Femmes

Ce fut pourtant un quinquagénaire barbu d'assez pauvre mine qui

conduisit les filles des royaumes chrétiens sur la voie difficile et paisible que devaient emprunter jusqu'à nos jours vingt générations de

femmes qui forment la plus belle et la plus touchante des milices de

Dieu. Saint Vincent de Paul commença à Dombes avec quelques

Servantes des pauvres qui se proposaient le but modeste de faire des potau-feu. On l'aida. A la veille de la Fronde, il pouvait compter sur

deux cents Dames de la Charité parmi lesquelles il y avait toutefois un

peu trop de femmes du monde. Celles-ci se firent remplacer par des

filles de la campagne qui s'occupèrent à leur place des humbles ou

dangereuses besognes des militants de la charité. Pour les distinguer

des « dames » fort respectables, on les appela modestement les Filles

de la Charité. C'est sous cc nom qu'elles ont traversé une partie de

l'histoire avant de prendre le nom plus amical encore et plus touchant de Petites Sœurs des Pauvres sous lequel elles sont connues aujourd'hui. Saint Vincent de Paul abolit pour elles les grilles et la règle,

il leur donna seulement ce beau règlement de soldat : « Vous avez

pour monastère la maison des malades, pour cellule votre chambre de

louage, pour chapelle l'église paroissiale, pour cloître les rues de la

ville, pour clôture l'obéissance, pour grille la crainte de Dieu, pour

voile la sainte modestie. » Pour l'honneur des femmes, il s'est trouvé

d'âge en âge et sans interruption des filles de dix-huit ans pour solliciter

cet uniforme sans éclat. Elles réalisèrent ainsi d'une certaine manière

le destin maternel qui est celui de toute femme. Et elles ont été aussi

dans ces siècles chrétiens qui le furent elfectivement si peu, l'image la

plus touchante ct la plus vraie du christianisme. Réconcilions-nous

ici avec les femmes du monde. Leur supérieure fut Louise de Marillac,

nièce d'un garde des Sceaux, dont la vocation s'était éveillée d'une

manière toute militaire devant un cortège de Capucines qui se rendaient à leur couvent, « pieds nus et couronnées d'épines ». Il y avait

toujours quelque chose d'héroïque dans le christianisme de ce temps-là.

Ces nonnains résolues étaient des filles de soldats, les mêmes dont les

sœurs plus mondaines aimaient tant les tragédies de Corneille.

Cette poussée de vertu de l'époque Louis XIII ne fit pas disparaître

d'un coup les habitudes invétérées. Beaucoup de couvents en France

ct en Italie échappaient aux grâces répandues sur le siècle. A la veille

de la Révolution de 1789, il y avait en France quinze cents communautés religieuses sur lesquelles nous possédons encore assez peu de

renseignements. Il faut y ajouter les filles qui, depuis la fin du xvi• siècle, sous les noms d'oblates ou de chanoinesses, vivaient une partie

de l'année dans leur famille : elles ne prononçaient pas de vœux

définitifs et le titre qu'elles portaient leur donnait simplement une

situation dans le monde, par laquelle elles étaient comparables aux

tantes et belles-sœurs qui fleurissaient dans les familles anglaises.

De l'Europe baroque à l'Europe classique 1 99

Que tout cela ait été à l'origine de désordres, il n'en faut pas douter. Nous en avons des exemples de tous côtés. Stendhal a mis quelque

malice à choisir de préférence pour ses Chroniques italiennes des tragédies qui se déroulent dans des couvents : au couvent de la Visitation à Castro dans la province de Rome en 1572, au couvent de Santa

Riparata à Florence en 1587, au couvent de San Petito à Naples en

1745 19• Mais ces affaires ayant donné lieu à des procès, il n'y a pas

lieu de douter de l'incident lui-même. Au su rplus, Maugain cite,

d'après le journal de Giacinto Gigli publié par Alessandro Ademollo,

des faits divers qui ne sont pas moins inquiétants 20• En 1633, à Rome,

à San Domenico a Monte Magnanapoli, une sœur converse assassine

pendant son sommeil une religieuse noble et en blesse deux autres :

elle avoue, avant d'être suppliciée, qu'elle a agi à l'instigation d'une

Aldobrandini, nièce du pape régnant, religieuse au même couvent,

et l'enquête confirme les faits. En 1648, encore à Rome, une querelle

éclate chez les religieuses de San Silvestro à propos d'un projet de

représentation théâtrale. On finit par jouer du couteau, une sœur

est tuée et jetée dans un puits, une autre meurt de ses blessures. En

1607, une religieuse d'une très grande famille, supérieure du couvent

de Monza à Milan, est impliquée, à la suite d'une liaison, dans une

affaire d'enlèvement de religieuses et de fuite qui se termina par

cinq meurtres 21• La violence propre au tempérament italien rendait

dramatiques des épisodes qui semblent avoir été envisagés ailleurs

avec plus de sérénité.

Eugène Mireaux dans une enquête sur la Brie au xvnc siècle, cite

un Factum pour les religieuses de Sainte-Catherine de Provins de 1665 : les

Cordeliers du pays y sont accusés de puiser très librement dans le

cheptel des religieuses pour les besoins de leur couvent. Cc pamphlet

exagérait peut-être. Mais en 1690, Bossuet, évêque de Meaux, est

obligé de se battre pendant deux ans et d'obtenir un arrêt du Parlement pour se faire ouvrir les portes de l'abbaye de Jouarre qu'il veut

soumettre à une réforme. Et, douze ans plus tard, en 1702, il demande

au roi l'éloignement de deux religieuses « déréglées » dont le dossier

est orné d'actes contraires aux bonnes mœurs, d'impudicité, et de

quatre tentatives d'empoisonnement 22 •

Il serait aussi injuste, bien entendu, d'étayer sur ces scandales une

accusation globale que de tirer des faits divers un réquisitoire contre la

moralité de notre temps. Mais les faits divers, si l'on n'étend pas à

l'excès leur signification, ont une valeur indicative. Les religieuses se

consacrèrent probablement en majorité à des tâches d'éducation et de

charité. Mais les inégalités sociales, les dots, le rang de certaines

d'entre elles, les idées du temps sur les libertés qui leur étaient permises, ont assurément donné à certains couvents << mondains >> des

habitudes qui nous surprendraient beaucoup.

200 Histoire des Femmes

L'ÉNERGIE DES FEMMES : LA FRONDE

Si le pouvoir des femmes restait grand, leur énergie et leur insolence

furent aussi affirmées, au moins dans la première partie du siècle. Les

guerres de religion avaient redonné provisoirement aux femmes Je

rôle qu'elles avaient tenu si brillamment lorsqu'elles étaient détentrices ou dépositaires de fief);. Personne n'était étonné de voir Chrétienne d'Aguerre, comtesse de Sault, lever des gens d'armes, les diriger et disputer la Provence au duc de Savoie. Mme de La Guette ne

faisait rien non plus d'original en mettant en défense son château de

Sussy-en-Brie : c'était son strict devoir de femme d'intérieur. Elle

était, du reste bien préparée à cette tâche, s'étant accoutumée dès

l'âge de douze ans à la pratique de J'escrime et des armes à feu. La

marquise de Rochechouart, décidant en 1653 d'empêcher les mariages

et les réunions à l'église en sa paroisse de Saint-Cloud, faisait sonner

le tocsin et se présentait sur la place entourée de ses hommes en armes

et précédée d'un cor dechasse 23 • La comtesse de Saint-Balmont, vigoureuse amazone, protégeait ses propriétés du Barrois et celles des

gentilshommes voisins contre les gens du roi de France et l'on ne voyait

rien là que de très naturel. Et la baronne de Bonneval était une fidèle

collaboratrice de son mari quand il s'agissait de terroriser les gens

d'Uzerches. La femme d'Henri de Rohan, chef des protestants, cette

Marguerite de Sully qui faisait l'amour si lestement à douze ans, ne

fit pas moins bien son métier de soldat : elle dirigea très bien la défense

de Castres contre le maréchal de Thérnines qui dut se retirer. Dans

la même famille, Catherine de Parthenay et Anne de Rohan, mère et

sœur du même Henri de Rohan, se battirent avec les soldats au siège

de La Rochelle, mangèrent du cheval, refusèrent de profiter de la capitulation qu'on offrait aux civils et défilèrent parmi les prisonniers de

guerre avec les troupes assiégées. Telles étaient en temps de guerre les

tâches du ménage 24 •

La dictature de Richelieu et la Fronde qui la suivit ne surprirent

donc pas toutes les femmes au milieu des travaux d'aiguille. Elles s'étaient

fort habituées à donner leur avis et à le soutenir avec fermeté. Qu'elles

aient tenu un rôle dans les événements n'a rien qui puisse étonner.

Mais qu'elles les aient inspirés, dirigés, qu'elles aient été de véritables chefs de partis et dans plusieurs cas des chefs de famille qui

se substituaient aux mâles ébranlés ou déconcertés, qu'elles aient, en

somme, incarné la révolte plus vigoureusement que les hommes de

leur temps, c'est un mystère qui demande quelque explication.

Ni l'esprit d'intrigue ni les attachements amoureux qu'on a voulu

donner comme ressorts à leur action ne paraissent une explication

suffisante. L'intrigue et l'amour ont eu part aux événements en

De l'Europe baroque à l'Europe classique 20I

d'autres circonstances et l'on ne voit pas qu'ils aient donné aux femmes

ce rôle capital qu'elles prirent à ce moment. Pour qu'elles aient incarné

l'opposition avec tant de force, qu'elles se soient battues avec tant de

vigueur et de haine, ne faut-il pas qu'elles aient été mues par des

raisons qui parlent au cœur, par une indignation sentimentale violente

qui les rendit fougueusement solidaires de leur caste contre ses ennemis? C'est cc que l'histoire telle qu'on nous la conte ne fait point

paraître. Le faux éclairage que jettent sur les événements ceux qui

ne veulent voir en Richelieu qu'un serviteur désintéressé du roi et en

la Fronde qu'une révolte de brouillons ne permet guère de comprendre

la violence des passions et en particulier la fureur qu'y mirent les

femmes de l'aristocratie. Au contraire, on comprend mieux, et même

on comprend bien mielL'<, si l'on a recours à l'explication qui a été

mise en avant constamment par la propagande des Frondeurs, qui a

été reprise plus tard par Saint-Simon, et qui explique aussi bien

l'opposition contre Richelieu que l'opposition contre Mazarin : les

adversaires des deux ministres défendent la constitution fondamentale

de la France, le contrat qui lie solennellement le roi à la noblesse du

royaume, à ses officiers et à son peuple contre deux usurpateurs qui

veulent faire passer entre les mains de nouveaux venus le pouvoir, c'està-dire la propriété du royaume.

Dans un État fondé sur le privilège, les privilégiés de tous ordres

qui sont à la fois les nobles, les détenteurs d'offices et les artisans,

maîtres ou compagnons qui constituent le peuple, deviennent, en

effet, des ayants-droit qui se partagent en vertu d'un contrat antique

les ressources du royaume. L'apparition d'une dasse d'administrateurs qui s'adjugent arbitrairement le pouvoir, soit en créant de

nouvelles ressources à leur profit, soit en s'emparant par acte d'autorité

de celles qui se trouvaient sur le marché, est, en réalité, sous prétexte

de centralisation, un dépouillement illégal, contraire aux lois du

royaume et aux contrats existants, frauduleux et dolosif, qui devait

dresser et qui a dressé contre les nouveaux bénéficiaires tous ceux

qui sc trouvaient violentés et menacés. Que cette politique de centralisation ait été en même temps et en réalité une politique de copropriété du royaume au profit de familles nouvelles qui n'avaient rien,

la fortune personnelle colossale que Richelieu et après lui Mazarin

amassèrent pendant leur passage au pouvoir ainsi que l'établissement

de leur famille, les mariages prodigieux de leurs nièces et neveux,

en témoignent suffiSamment, qui seront suivis du reste des mêmes

procédés d'exploitation et de spoliation de la part de Colbert et de

Louvois, leurs successeurs, et du même débarquement spectaculaire

de leurs enfants dans les familles de haute noblesse. Que ces tentatives

appuyées, l'une sur la faveur et l'indécision d'un roi faible, l'autre

d'une manière encore plus étrange sur les affinités sentimentales d'une

202 Histoire des Femmes

reine espagnole et d'un bellâtre italien, aient provoqué l'indignation

et la colère de toutes les catégories lésées, que les passions aient été

violentes, que la lutte ait été longue et acharnée puisqu'elle mettait

en jeu à la fois des principes et des fortunes privées, on le comprend

dès lors aisément. Comme on comprend aussi qu'à la tête de cette

révolte, on voie les familles princières les plus sévèrement outragées

dans leurs possessions et leurs privilèges et les magistrats des Parlements déchus de leur tradition et, en même temps, sous d'austères

prétextes, volés du prix de leur office.

Dans cette Jacquerie des princes qui défendaient à la fois leur

honneur, au sens nobiliaire du terme, c'est-à-dire leur rang et leurs

privilèges, et aussi leurs gouvernements, leurs terres, leur splendeur

et, en somme, aussi bien leur luxe que leur situation dans le royaume,

il est tout naturel que les femmes et surtout les femmes des familles

princières sc soient jetées avec une passion sans mesure, car ce sont

elles qui justement représentent et incarnent ce luxe et cette situation

qui sont menacés, c'est elles qu'on diminue et qu'on abat en abattant

leurs maisons. Ce n'est pas la duchesse de Longueville et la duchesse de

Chevreuse, ni la princesse de Gonzague qu'il faut s'étonner de voir à

la tête de la Fronde, mais Retz qui n'avait rien d'autre à faire qu'à

s'y ébrouer.

ANNE, DUCHESSE DE CHEVREUSE

Ces femmes de la Fronde sont étonnantes par leur décision, leur

intrépidité et leur fanatisme. La duchesse de Chevreuse a un tempérament d'activiste. Amie personnelle et favorite de la reine Anne

d'Autriche, elle est l'ennemie implacable de Richelieu qui persécute

Anne d'Autriche. On voit très bien sa conviction que contre un

ministre, homme de rien, sorte d'intendant, tout lui est permis. Elle a

été à dix-sept ans, en 1617, la femme du connétable duc de Luynes qui

était arrivé au pouvoir après avoir fait assassiner prestement Concini.

Veuve quatre ans plus tard, elle se remarie avec un prince de la maison

de Lorraine, un des Guise, qui porte le litre de duc de Chevreuse.

C'est cinquante ans après la Ligue. On pense si tout cela la disposait

à avoir quelque respect envers un du Plessis, de piètre extraction,

évêque du misérable diocèse de Luçon. Elle est donc de toutes les

conspirations, ouvertement et sans contrainte. Il s'agit pour elle de

chasser un domestique abusif. Elle est de la conspiration de Chalais

qui voulait enlever le roi pour qu'il ne soit plus chambré par son

ministre. Chalais ayant été décapité, elle conspire avec les Anglais

et leur offre un soulèvement des protestants. L'affaire ayant échoué,

elle séduit le Garde des Sceaux, Châteauneuf, et lui propose une

De l'Europe baroque à l'Europe classique 203

révolution de palais. Ce complot ne réussit pas davantage : alors, elle

s'adressa à l'Espagne à laquelle elle offrit l'appui de la maison de

Lorraine.

L'affaire, cette fois, dépassait l'intrigue et touchait à la haute trahison. Lorsqu'elle fut découverte, l'intrépide duchesse ne s'en remit pas

aux juges du cardinal : se voyant en danger, elle sauta à cheval,

déguisée en homme et gagna les Pyrénées. C'était un exploit sportif

dans lequel il s'agissait de ne pas se laisser rattraper. Mme de Chevreuse

était si bien 6corchée que la selle était tachée de sang. Elle expliqua

à son guide qu'elle avait reçu un coup d'épée dans la cuisse au cours

d'un duel. Elle couchait dans des granges et campait dans des taillis

pour éviter les voleurs ou les gens de Richelieu. Cette randonnée

dura dix jours, elle toujours en homme. Le cardinal faisait courir

après elle, non pour la capturer, mais pour la retenir. Il n'avait pas

tort. A peine arrivée à l'étranger, elle ranima les ennemis du cardinal

qui languissaient. Elle relança une nouvelle conspiration, un putsch

qui faillit être fatal à Richelieu. Elle embrigada Turenne, les princes

de Bouillon et un prince du sang, le comte de Soissons. Les ramifications s'étendaient à Paris et dans presque toute la France. Cinq-Mars

et la reine favorisaient l'entreprise. Les princes de Lorraine avaient

promis leur appui. Mme de Chevreuse négocia l'aide du cabinet

espagnol qui entra dans la combinaison avec joie. Le coup décisif

fut joué sur le champ de bataille de La Marfée, près de Sedan. Les

troupes de Richelieu étaient en déroute, la route de Paris était

ouverte, le cardinal était perdu et, sur la nouvelle du d6sastre,

préparait son exil, quand, à cinq heures du soir une balle perdue

tua le comte de Soissons. Ce coup d'arquebuse déconcerta les

conjurés et sauva le cardinal. Telle était la fureur de ces amazones

qui n'avaient assurément aucune idée de ce que nous appelons l'autoIi té de l'État.

La mort de Richelieu ne lui procura pas le repos. Elle eut la malchance que cette reine qu'elle aimait tant aimât beaucoup Mazarin.

Il fallut recommencer avec Mazarin : le tout au milieu de rivalités

qui divisaient les différentes factions et rendaient les princes indociles,

indécis et à peu près impossibles à conduire. Mme de Chevreuse ne

fut pas au-dessous de son caractère dans ces circonstances difficiles.

Elle trancha le nœud gordien. Elle persuada un des Vendôme, le

prince de Beaufort, petit-fils d'Henri IV et de Gabrielle d'Estrées,

d'enlever le cardinal. Elle n'avait pas de chance, son Beaufort fut

arrêté d'une façon spectaculaire dans l'antichambre du roi au Louvre

et envoyé à Vincennes. Elle ne se découragea pas et, s'étant réfugiée

en Touraine, complota l'assassinat du cardinal que son médecin devait

empoisonner. Cette dernière initiative ayant irrité un peu le ministre

qui lui envoya des exempts, il fallut fuir encore une fois.

204 Histoire des Femmes

C'est en exil qu'elle apprit la journée des Barricades, la fuite de

Mazarin et le triomphe éphémère de la Fronde. Mais la victoire ne

réussit pas à cette fière cavale. Elle était rentrée à Paris en avril r 649,

précédée d'une brochure publicitaire intitulée L'Amazonefranfaise au

secours des Parisiens. Elle touchait au Capitole : elle allait marier sa

fille avec le prince de Conti, deuxième prince du sang. Condé, père

du fiancé, se laissa manœuvrer et rompit sa promesse de mariage.

L'amertume de cette trahison assombrit la vieillesse de Mme de Chevreuse. Sa fin fut triste. Elle avait atteint la cinquantaine qui rend sage,

elle voyait s'établir la puissance de ceux qu'elle avait si obstinément

combattus. Elle alla jusqu'à oublier dans cette vieillesse somnolente

la répugnance qui avait donné un sens à toute sa vie : elle donna son

petit-fils à la fille de Colbert, dont les petits-fils furent ainsi des princes

lorrains. La Fronde était décidément bien vaincue.

Telles étaient les femmes de ce temps qui ne se reposaient guère sur

le mol oreiller de la féminité : ce qui n'empêcha pas la duchesse de

Chevreuse d'avoir une bonne douzaine d'amants, car on peut tout

faire à la fois.

ANNE-GENEVIÈVE DE BOURBON, DUCHESSE DE LONCUEVILLE

L' « Amazone française >l avait une rivale qui ne dut guère contenir

son ironie devant le beau titre du libelle. La duchesse de Longueville

avait défilé encore plus souvent sous les ovations que la fringante

duchesse de Chevreuse. Elle n'était pas moins qu'elle une des têtes

de la Fronde, et, incontestablement, elle fut l'adversaire la plus implacable, la plus acharnée, du cardinal italien qui régnait en France :

plus consciente encore de ce qu'elle défendait que la duchesse de Chevreuse, plus fanatique, plus absolue, magnifique bête de guerre civile,

qui, elle, ne se réconcilia point.

La duchesse de Longueville est l'ange des Condé : leur ange et

leur idole. Elle est la sœur du grand Condé et la nièce de ce

duc de Montmorency que Richelieu fit décapiter sur la grande place

de Toulouse alors qu'elle avait treize ans. Ce souvenir terrible la poursuivit toujours. C'est elle qui voulait se faire carmélite et qui portait

un cilice sous sa robe quand elle dut assister à son premier bal. Et

quelques années plus tard, elle avait eu l'amertume de voir son illustre

frère contraint d'épouser, malgré ses protestations consignées devant

notaire, Mlle de Brézé, nièce du cardinal. Quand on est princesse du

sang, ce genre de dressage contribue assurément à vous donner une

opinion sur les technocrates issus des familles de robe.

C'est un passé que la duchesse de Longueville n'oublia guère et

qui fit d'elle une sorte d'héroïne furieuse. Pendant que son frère tergi-

De l'Europe baroque à l'Europe classique 205

verse, c'est elle qui est l'homme de la famille, prenant les risques,

rachetant les fautes, enflammant les partisans, tenant toujours le drapeau de la révolte. Quand Condé, affolé, choisit la « légitimité », elle,

enceinte de huit mois, refuse de quitter Paris révolté : avec la duchesse

de Bouillon, elle s'installe publiquement à l'Hôtel de Ville avec ses

enfants : le peuple, massé sur la place de Grève, fit une ovation infinie

aux deux princesses, debout sur l'escalier, debout et un peu dépeignées,

tenant sur leurs bras des enfants aussi beaux qu'elles. Les hommes

étaient montés sur les toits, les femmes pleuraient de tendresse. Trois

jours plus tard, la chambre qu'on avait donnée à la duchesse servait

aux briefings de l'État-major et les généraux, bottés et en cuirasse, lui

rapportaient en hâte le succès d'une sortie. Les conseils avaient lieu

tous les jours en sa présence. Il ne lui manquait que des éperons que

son état ne lui permettait pas. L'héroïne accoucha fort bien. Son fils

reçut les prénoms de Charles-Paris, fut acclamé par le peuple. Il

naquit le jour même où, à Londres, Charles rer montait sur l'échafaud,

signe dont peu de gens perçurent la signification.

Un an plus tard, Condé eut la sottise de se laisser arrêter par les

exempts de Mazarin. Mme de Longueville était chez la Princesse Palatine quand elle apprit l'arrestation. Elle sc trouva mal à cette nouvelle.

Mais elle n'était pas de ces femmes qui s'attardent à s'évanouir. Sa

résolution lui revint rapidement. Elle se fait transporter à l'hôtel de

Condé, rassemble ses hommes et, dans la nuit, organise un coup de

main pour enlever les huit nièces de Mazarin qui logeaient au Val-deGrâce. On se croirait au Far-West. La réplique était belle sans l'astuce de Mazarin : il avait déménagé les nièces qui se trouvaient

depuis vingt-quatre heures au palais de Gaston d'Orléans. Son coup

manqué, la duchesse disparaît sur-le-champ et dans la nuit même se

cache dans une « petite maison» que la Palatine possédait au faubourg

Saint-Germain. Elle y convoque aussitôt les chefs de la « résistance »,

distribue les rôles, envoie Turenne à Stenay, la Rochefoucauld en

Poitou, se réserve la Normandie, tandis que la Palatine dirige les

mouvements de l'opposition à Paris.

Les partis ainsi faits, elle part aussitôt en Normandie, déguisée en

écuyer, à la tête d'une petite troupe de cavaliers. Son odyssée fut

presque aussi mouvementée que celle de Mme de Chevreuse. On

échappe aux troupes du cardinal, on arrive à Dieppe, on monte les

canons, on organise la défense. Mais les Dieppois prennent peur et

ne veulent plus se battre. Il faut s'enfuir. On choisit Varengeville,

mauvaise petite grève. Le temps était gros, il fallait gagner le bateau

en barque: la barque fut renversée, c'était la nuit, on partit en croyant

la duchesse noyée. Elle ne l'était pas, monta en croupe derrière un de

ses hommes et se réfugia chez un paysan. Elle y resta quinze jours et

dut ensuite traverser le Pays de Caux, à nouveau déguisée en homme,

zo6 Histoire des Femmes

pour aller s'embarquer au Havre d'où elle passa en Angleterre puis à

Stenay oit elle rejoignit les troupes de Turenne.

A Stenay, c'est elle qui est le véritable chef politique. Elle est en guerre

contre Mazarin. Elle dirige le soulèvement de la Guyenne, traite avec

les Espagnols, agite Paris. Mazarin fait transférer Condé au Havre,

hésite à le faire assassiner, il est perdu. Le 6 février 1651, il est obligé

de quitter Paris sous un déguisement et Condé revient en triomphateur.

Ce triomphe de la Fronde fut court. Condé fut aussi sot que d'habitude. Il se laissa manœuvrer et quelques mois plus tard, Mazarin

était de nouveau tout-puissant, la Fronde divisée, les princes achetés

ou neutralisés, Condé toujours épouvanté par ce fantôme de la « légitimité " qu'on dressait devant lui à chaque démarche. Il fallait se

battre ou se laisser couper les cheveux. C'est la duchesse de Longueville qui eut le réflexe du temps de Frédégonde. Elle obtint de Condé

qu'il défendît l'épée à la main le pouvoir des barons contre les légistes.

Mais il était trop tard.

L'aventure militaire se termina par une catastrophe. Dirigeant à

Bordeaux, avec son jeune frère le prince de Conti qui l'adorait, les

derniers carrés des irréductibles, la duchesse de Longueville connut

toutes les épreuves qui découragent l'héroïsme et surtout celui des

femmes : l'attente, la crainte de la défaite, puis les compagnons habituels de l'incertitude, les tortueux calculateurs du double jeu et les

féroces champions du jusqu'auboutisme. Mme de Longueville, par son

goût du courage, de la décision, se sentait proche de ces " durs " qui

repoussaient toute transaction. Mais leur énergie jacobine l'effraie

et bientôt leurs excès, le règne de la terreur, le tribunal révolutionnaire.

Elle essaie de calmer leurs soupçons, d'apaiser les émeutes, de soustraire à leur fureur ceux que leur colère désigne aveuglément comme

des vendus et des traîtres. Elle reste admirable, aussi résolue, aussi

instinctive que lorsqu'elle allait accoucher à l'Hôtel de Ville sous la

protection du peuple de Paris. Mais elle assiste consternée au déchaînement des dernières semaines, emportée par le flot de boue et de

violence, découragée par les attaques ignobles qui salissent son amitié

avec son frère Conti, dégoûtée aussi bien par ses implacables alliés

que par ses fidèles qui abandonnent un à un devant les promesses, les

bénéfices, les compensations. Mazarin eut l'habileté de laisser s'enfuir

les plus compromis. La Fronde de Bordeaux disparut comme à travers

un tamis. On ne prit qu'un seul coupable, qui avait été honnête et

avait refusé de s'enrichir par quelque fructueux compromis : Mazarin

n'aimait pas cela, il fut roué. Le prince de Conti, après quelques mois

de pénitence, épousa une nièce de Mazarin. Condé ne se réconcilia

qu'au traité des Pyrénées. Ce fut la fin des aventures de Mme de Longueville qui se fit oublier par une vieillesse pieuse et discrète auprès

d'un amant sans éclat.

De l'Europe baroque à l'Europe classique 207

La Fronde fut la dernière phase héroïque dans l'histoire des femmes

en Europe. Désormais elles auront de l'influence, parfois même du pouvoir, mais elles ne seront plus à la tête d'une révolte, elles ne seront

plus les égales des hommes dans l'action, la direction, le courage,

prérogatives qu'elles avaient plus d'une fois au cours de l'histoire

disputées aux hommes avec succès.

Mme de Longueville et Mm• de Chevreuse n'avaient pas été les

seules héroïnes de la Fronde. La belle Anne de Gonzague, princesse

palatine, n'avait pas moins d'autorité et pas moins de relief dans le

caractère. Ou la duchesse de Montbazon, commère haute en couleur,

bâtie comme un dragon, forte en gueule et montrant à l'égard des

hommes un solide appétit de harengère. Ou la Grande Mademoiselle,

fille de Gaston d'Orléans, princesse du sang, hautaine, romanesque,

un peu folle, qui s'était mis en tête d'épouser lejeune roi Louis XIV et

qui eut l'intrépidité de détruire en une heure plusieurs années de

travaux sournois, lorsqu'elle fit tù·er sur les troupes royales le canon

de la Bastille.

Les femmes du peuple ne montraient pas moins d'énergie. Ce sont

les femmes des Halles qui avaient fait à Paris la puissance du duc de

Beaufort et elles étaient les premières à dépaver les rues et à dresser

les barricades. Les femmes de Bordeaux ne furent pas moins violentes

pendant la Fronde de Guyenne, les unes étant les plus furieuses parmi

les extrémistes, les autres trempant dans toutes les conspirations,

hébergeant des émissaires, se déguisant, passant les lignes. Ces rudes

femmes du peuple, promptes à la rue et au danger, la race n'en fut

pas définitivement éteinte et nous les verrons reparaître.

Mais les femmes qui s'étaient révélées indomptables capitaines

n'avaient plus de place dans les États modernes fondés sur la domestication. Elles s'étaient montrées supérieures aux mâles par leur fanatisme et leur fidélité au combat. Or, l'évolution historique se faisait

contre elles. Tant que la famille avait été la base de tout, par le fief

ou la corporation, par l'autorité du chef de famille, la femme avait

eu sa place auprès de lui et même elle avait vigoureusement gouverné

son propre héritage. Quand l'idée abstraite de la centralisation remplaça cette gerbe de force, quand l'essentiel fut d'avoir la faveur du

roi et des ministres, le pouvoir des femmes changea de nature. Elles

se rendirent importantes par l'intrigue, la complicité, les amants.

Elles furent égoïstes, leurs intérêts ne coïncidaient plus avec aucun

grand intérêt national. Désormais, leur métier était de plaire et elles

bornèrent toute leur finesse à persuader tout le monde qu'il n'y avait

rien au-dessus de l'art de plaire, à elles d'abord, et aussi aux grands et

à tous les gens en place de la main desquels pouvait tomber la manne

providentielle. Elles ne furent plus, non seulement en France, mais

dans toute l'Europe, qu'un rouage particulièrement huilé et agréable

208 Histoire des Femmes

de la grande mécanique du conformisme qui faisait entendre son ronronnement rassurant autour de la majesté royale.

NAISSANCE DE LA GALANTERIE : L'ASTRÉE

Il se trouva d'ailleurs que le changement des mœurs les avait préparées à ce rôle nouveau : la domestication des grands par le pouvoir royal eut ainsi pour résultat de leur assurer plusieurs motifs de

satisfaction.

Les femmes avaient renouvelé à la fin du règne d'Henri IV leur

éternelle tentative pour faire croire aux hommes que rien n'est plus

glorieux que de consacrer sa vie à leur service. L'offensive avait eu

lieu sur plusieurs fronts dont l'un, au moins ne nous intéresse guère, à

savoir la recherche de l'élégance et de la personnalité dans le langage

qui s'exprima par le gongorisme en Espagne, l'euphuisme en Angleterre, et la préciosité en France. Un autre est moins important qu'on

ne l'a dit. Le fameux salon de Mme de Rambouillet, pont-aux-ânes

des écoliers, n'est qu'une camarilla littéraire, probablement moins

influente que d'autres qui existaient à la même époque, celle de Boisrobert par exemple qui disposait des grâces de Richelieu, peu considérable pour les intérêts des grands sinon par la présence intermittente

de Condé et de Mm• de Longueville, milieu restreint et isolé qui eut

surtout pour utilité de mettre en application dans une société choisie

le dogme de la soumission complète et de la vénération la plus absolue

(non sans quelque humour parfois) qui étaient dues à la divinité

féminine.

Plus que ce club exemplaire dont l'empreinte fut moins profonde

que ne le disent nos manuels de littérature, c'est le succès prodigieux

de L'As trée qui établit comme un idéal un nouveau système de rapports

entre l'homme et la femme, moins nouveau qu'il n'en avait l' air puisqu'il n'était qu'une transposition des génuflexions de l'amour courtois.

De plus, l'air galant, qui fut à la mode à partir du règne de Louis XIII,

ne venait pas moins de la mine altière des Espagnols et du prestige

qu'avaient à cette époque les capitaines de Philippe II, qu'on regardait

avec autant d'étonnement que nous considérons les hommes d'affaires

américains. La soumission de Céladon, disposition si agréable aux

femmes, fut enjolivée à l'intention des militaires par les romans de

Mlle de Scudéry. L'idéal était décidément un conquérant auquel

l'amour inspire un courage invincible et qui vient mettre aux pieds

de celle qu'il aime ses conquêtes et ses lauriers. Cette fonction tonique

de l'amour reçut de la part des femmes une large approbation. Elle

remplaça l'Amadis, un peu trop chimérique. Beaucoup de grandes

dames y crurent parfaitement.« Elle était persuadée, dit Mme de Mot-

De l'Europe baroque à l'Europe classique 209

teville de la marquise de Sablé, que les hommes pouvaient sans crime

avoir des sentiments tendres pour les femmes et que le désir de leur

plaire les portait aux plus grandes et belles actions, leur donnait de

l'esprit et leur inspirait toutes sortes de vertus 25 .ll

Mme de Sablé, commente à cet endroit M. Gustave Reynier, «n'a

pas été la première en France à avoir cette idée et dans sa génération

elle n'a pas été la seule "· N'était-ce pas en effet tout le théâtre de

Corneille? Ses personnages sont ceux de la Clélie ct de l'Alexandre, de

jeunes princes, de jeunes officiers que le désir de l'exploit anime, mais

qui le rapportent toujours à quelque femme qui les a choisis, dont ils

arborent les couleurs. Les héroïnes de Corneille sont un reflet très

fidèle des grandes dames de la Fronde, intrépides, se mêlant de tout,

héroïques, implacables et en outre parfaitement convaincues qu'un

gentilhomme doit savoir mériter un cœur de femme, par ses actions

autant que par sa respectueuse soumission, et qu'il n'est rien de plus

précieux que d'avoir su le gagner.

On notera cette conséquence que nous avons déjà rencontrée :

bien que les femmes ne manquent pas d'insister sur le caractère

purement platonique des hommages qu'elles agréent, cette doctrine

a toutefois pour effet de rendre honorable et même louable le principe de l'adultère. On joue avec subtilité de la distinction entre le

principe et la pratique. L'hôtel de Rambouillet, d'une parfaite tenue

morale, couvre cette distinction de son autorité. On connaît la convention de base du jeu de la galanterie : " Tous les hommes doivent être

amoureux et toutes les femmes doivent être aimées. , Dans le salon de

Mme de la Suze au début du règne de Louis XIV, on verra repara!tre

les" questions d'amour" du XIlle siècle 26• Sous le nom de galanterie,

les femmes font triompher à l'applaudissement général leur revendication du droit à l'adultère blanc.

Ne nous faisons pas d'illusion sur le bonheur que donnait aux

femmes cette vie mondaine si brillante. Il est bien extraordinaire de

découvrir, dans les Mémoires, dans les lettres, qui nous renseignent

sur les plus belles années du règne de Lows XIV, sur les plaisirs de

l'Ile enchantée, sur tant d'autres feux d'artifice, ce mot d'ennui, qui

vient sous les plumes des plus adulées et des plus belles et qui était

impensable, en tout cas qui est introuvable, dans les témoignages du

temps des Valois. La cour était, en effet, ennuyeuse sous Louis XIII

qui n'aimait pas les fêtes. Sous Louis XIV, le piétinement obligatoire

du Louvre et de Versailles, l'assistance compassée aux ballets et aux

concerts, au jeu du roi, même les jours de bal cérémonieux, composent

un ordinaire assez monotone que les fêtes dans Je parc, les impromptus,

les représentations n'épicent que d'une gaieté très relative. Les parvulos de Marly, sortes de week-ends en petit comité, sont l'aveu que la

cohue fatiguait tout le monde, même le roi. Les salons ne sont guère

210 Histoire des Femmes

plus drôles. A l'hôtel de Rambouillet, les plaisanteries de Voiture et

ses " idées » ingénieuses d'impresario ont une odeur de pédanterie

aussi persistante que celle de la naphtaline. Les salons rivaux de la

comtesse d'Auchy et de Mme de Lorges ont aussi leur vedette littéraire,

Malherbe pour l'un, Balzac pour l'autre, qui ne les rendent pas moins

suspects à cet égard. La Fronde mettra fin à leur carrière. Les salons

qui apparaissent ensuite, celui de la comtesse de la Suze, celui de la

marquise de Sablé, celui de Mme de La Fayette paraissent avoir été

également des « bureaux d'esprit», un peu moins naïfs peut-être que

leurs prédécesseurs, mais dans lesquels on ne s'amusait guère. Les

femmes y comptaient, c'était là l'essentiel. Elles payaient par des

bâillements leurs satisfactions de vanité et leur crédit. On ne s'amuse

pas chez Célimène : Oronte y lit trop souvent des sonnets *.

LES FEMMES SA V ANTES

On ne s'amuse pas, mais on s'instruit. Ce fut dans la vie des

femmes une nouveauté qui devait avoir plus d'une conséquence, et,

au fond, quoi qu'en ait dit Molière, ce fut la véritable" promotion» des

femmes. Il y a'!ait beaucoup à faire en ce domaine au début du siècle.

Les belles années du xVIe siècle où tout le monde savait lire et écrire

dans le peuple étaient bien éloignées. Les guerres de religion avaient

fait disparaître un grand nombre d'écoles paroissiales. Sous le règne

d'Henri IV, les Ursulines et les Augustines, plus tard les Visitandines

commencent à peine à réorganiser l'enseignement des filles. Aussi

l'ignorance des femmes dans la première partie du XVIIe siècle estelle majestueuse, et, dans tous les milieux, beaucoup plus complète

qu'on ne peut l'imaginer. Par exemple, la mère du duc de Rouanez

qui fut l'ami de Pascal, est si ignorante qu'elle est incapable d'apprendre à lire à son fils. Mlle de Brézé, nièce de Richelieu, celle qui épousa

le grand Condé alors duc d'Enghien, dut être renvoyée au couvent

après son mariage pour qu'elle apprenne à lire et à écrire. Mlle de la

Trémouille avoue tranquillement qu'elle est" aussi ignorante qu'on le

saurait être» et la duchesse sa sœur ne fait aucune difficulté à se mettre

sur le même pied. Mlle de Scudéry, qui voit une assez bonne société,

se déclare " épouvantée » de trouver tant de femmes absolument

ignorantes, même parmi les personnes de qualité. Et, à la fin du siècle,

malgré de très louables efforts, une enquête de 16go révèle encore

que, parmi les jeunes femmes du peuple, 14 % seulement sont capables de signer de leur nom à leur contrat de mariage. Or, les salons

décrassèrent les femmes : la curiosité fut à la mode, et cette mode

* Il n'y eut un ton de gaieté et de liberté qu'à la fin du siècle dans l'entourage fort hérétique des Vendôme, et c'est déjà la Régence.

De l'Europe baroque à l'Europe classique 211

dépassa largement les salons et leur clientèle aristocratique. Les

femmes sortirent d'un pied alerte de leur ignorance, elles prétendirent

en savoir aussi long que les hommes et se mettre comme eux en état

de juger des choses et des gens.

Cette mode commença sous le règne de Louis XIII. Il fut de bon

ton pour les femmes d'avoir des précepteurs. Mme de Sévigné et

Mme de La Fayette avaient été dans leur jeunesse les élèves de Ménage,

qui eut des ridicules mais qui n'en était pas moins un homme fort

savant et assez fin. Chapelain, l'ennemi de Boileau, s'occupa tout

particulièrement de la duchesse de Nemours. Moindre gibier, Mme de

Guedeville a plus de maîtres que n'en a M. Jourdain, elle en a même

un qui lui montre la chiromancie. Anne de Rohan, princesse de

Guéménée, en a aussi de toutes sortes. Son mari disait de l'un

d'eux qui lui montrait l'hébreu et dont l'habit était fort délabré :

" Si vous n'y prenez garde, il vous montrera bientôt autre chose. >>

Les conférenciers mondains suivirent les précepteurs. Chapelain,

appuyé par J'hôtel de Rambouillet, Ménage, protégé par le

cardinal de Retz, J'abbé d'Aubignac, causeur agréable, sont les

plus écoutés.

L'affectation s'en mêle et la préciosité. Des femmes se spécialisent

pour se donner une originalité. Mlle Bourlon est savante en géographie. Elle sait même l'art des fortifications. « On lui a montré comment

on attaque les places, dit cruellement Somaize, mais on ne lui a pas

appris l'art de les défendre. " Mlle de Chataignères s'est tournée

vers la chimie : elle a des fourneaux et fait semblant de chercher la

pierre philosophale. Mme du Buisson aime les mathématiques et

invite des savants chez elle pour observer une éclipse. De plus grandes

dames suivent le même chemin. La princesse de Guéménée laisse

savoir discrètement qu'elle lit l'Ancien Testament dans Je texte

hébreu et qu'elle étudie le Talmud. La reine Christine de Suède,

étonnant personnage, polyglotte, sachant tout, curieuse de tout,

invite à sa cour tous les savants de l'époque et finalement Descartes

lui-même qui en revint avec une pneumonie. Anne-Marie de Schurman, à trente ans, est célèbre dans toute l'Europe. Elle vit à Utrecht,

mais elle est l'émule de ces jeunes Espagnoles qui ont des chaires

d'Université ou de cette Novella d'Andrea qui suppléait son père à

Padoue. Elle sait l'hébreu, l'arabe, et, bien entendu, le latin et le

grec, elle peint, grave et sculpte, elle sait la musique. Marie de Gonzague, reine de Pologne, s'est arrêtée à Utrecht pour aller la voir.

L'Université lui permet d'assister dans une tribune aux soutenances

de thèses, auxquelles les femmes n'étaient jamais admises. Descartes

lui écrit et lui rend visite. Balzac, Chapelain, Ménage parlent d'elle

avec enthousiasme. Elle était aussi discrète que savante. Elle avait

écrit un mémoire en latin pour examiner si les filles devaient être

2!2 Ilistoire des Femmes

aussi instruites que les hommes. Un théologien auquel elle avait

soumis ce mémoire n'en ayant pas été fort content, elle s'inclina modestement et s'abstint de soutenir une doctrine imprudente.

Cette mode ne fléchit pas avec le déclin de la préciosité. Le progrès

des sciences étalait des merveilles. Le désir de connaitre ces merveilles

relaya le goût de l'érudition devenu un peu suspect. L'infatigable

Théophraste Renaudot vint, en cette occurrence, au secours des

femmes en imaginant le moyen de répandre sur elles la manne savoureuse des connaissances nouvelles. Dans les bureaux de la Gazette,

il installa en 1632 une société de conférences. On y parla d'abord de

médecine, puis on y parla de tout, du mouvement de la terre, lorsque

le Saint-Siège condamna Galilée, d'astronomie, des atomes et du

vide, du télégraphe même. Pour engager les dames à venir, Renaudot

affichait la liste des maisons à vendre, des bénéfices à échanger, et

des domestiques disponibles. L'entreprise dura dix ans et il est dommage qu'aucun document ne nous renseigne sur J'assiduité du public

féminin. La mode persista après Renaudot. La duchesse d'Aiguillon

n'était plus à l'avant-garde lorsqu'en 1652, elle montrait chez elle le

jeune Pascal et sa machine à calculer. Bientôt après, des cercles privés,

véritables petites académies qui rassemblent les hommes cultivés et

les curieux, font leur apparition: celui d'Habert de Montmort, maitre

des requêtes, protecteur de Gassendi, celui de Melchisedech Thévenot où l'on fait des dissections, celui de M. Salmon où J'on s'occupe

de physique, celui de Mathieu Geoffroy qui organise un laboratoire.

A l'hôtel de Condé, un pavillon est mis à la disposition d'un petit

groupe d'expérimentateurs. Le Journal des Savants commence à paraître

en I 665 et l'Académie des Sciences est créée en I 666.

C'étaient là aventures un peu spéciales. Mais les conférences

réapparurent. L'idée de Renaudot, reprise en I 655 sous le nom de

Palais précieux, eut peu de succès. Les organisateurs, peu sûrs d'eux,

promettaient des bals le lundi, des concerts le mardi, la comédie le

samedi, avec distribution de citrons doux et d'oranges de Portugal :

les femmes distinguées craignirent la cohue. Mais le sieur de Richesource, entrepreneur plus vigoureux, offrait la même année des

Conférences académiques et oratoires, suivies de travaux pratiques et de

débats dirigés, qui attirèrent un public fidèle dans lequel les femmes,

paraît-il, ne manquaient pas. Après lui, et plus sévères que lui sur

la qualité de leur enseignement, on vit à Paris, Lémery de Montpellier

qui traitait de chimie, aux conférences duquel assistait Condé et

dont un ouvrage de vulgarisation se vendait, parait-il, « comme un

ouvrage de galanterie ou de satire ,, Joseph Sauveur qui parlait de

physique et que Mme de La Sablière protégeait, Duverney, professeur

au Jardin du roi, qui familiarisait son auditoire avec l'anatomie. Tous

ces cours libres étaient fort suivis au témoignage des contemporains,

De l'Europe baroque à l'Europe classique 2!3

et les femmes,« entraînées par la mode», raconte Fontenelle, n'étaient

pas les moins assidues 27 •

La philosophie n'attirait pas moins que les sciences. Elle en était,

en ce temps-là, à peu près inséparable et elle avait les attraits de cc

qu'on appelait jadis à l'école communale une « leçon de choses ».

Elle détrompait des erreurs communes, elle donnait l'explication de

tout. Le prestige de Descartes était considérable. Il avait ses vulgarisateurs attitrés, Rohault, Louis de Lcsclache, plus tard Régis, conférenciers patentés par le maître pour distribuer sa doctrine ct que les

grands seigneurs se disputaient. Gassendi avait aussi ses disciples, et

M. de Launay, conseiller du roi et historiographe de France, est son

prophète. Il y avait de belles cartésiennes qui ne cachaient point leur

religion : Mme de Grignan est une des plus fanatiques, nous le savons

par Mme de Sévigné, mais on en connaît d'autres, Mlle de La Vigne,

si jolie et si douce, et qui fut la grande amie de Mlle Descartes, la

nièce du philosophe, Marie Dupré, nièce de l'écrivain Desmarets de

Saint-Sorlin, sérieuse et raisonnable. Il y a aussi des gassenclistes,

non moins décidées, et la plus connue est Mme de La Sablière, l'amie

de La Fontaine, qui réunit autour d'elle tout un cercle de voyageurs

ct de savants, mais aussi cette gracieuse et mélancolique Deshoulières, trop oubliée. Les moralistes même et les théologiens avaient

des lectrices passionnées. Et l'une des choses qui étonnent le plus les

hommes de notre temps, qui ne savent plus guère leur religion, c'est

assurément que tant de femmes se soient jetées avec passion clans la

querelle du jansénisme et que Mme de Sévigné ait pu lire Nicole et

l'indigeste Arnauld comme au temps de l'Action Française on lisait

Maurras ou Daudet.

Quel était le nombre de ces femmes« savantes >>ou du moins« instruites»? C'est ce qu'il est bien difficile de décider. Cette mode séduisit

à coup sûr un certain nombre de femmes de l'aristocratie et même de

la robe : les témoignages contemporains sur le public féminin des

conférences nous persuadent de cela. Mais le goût de s'instruire

toucha-t-il d'autres milieux? On retrouve là cette lacune perpétuelle

de l'histoire des mœurs, l'absence de dénombrements. Molière avait

trouvé des précieuses en province et elles n'ont guère laissé de traces

dans nos monographies. Les « femmes savantes » ont dû essaimer

comme elles. En revanche, l'enseignement féminin, selon ce qu'on

en sait, paraît avoir été inerte, nous ne le voyons s'éveiller que dans la

seconde partie de siècle.

Molière fut presque seul à protester vigoureusement avec ses

Femmes savantes. Les autres interventions furent plus nuancées. La

mode de la curiosité provoquait, en somme, moins d'hostilité que la

préciosité. C'est au début du règne de Louis XIII qu'on avait vu

quelques grincheux reprendre les plaisanteries antiféministes du

214 Histoire des Femmes

xv• siècle. Après 166o, on multiplie, au contraire, les ronds de jambe

devant les femmes. On dresse des palmarès de femmes savantes, on

publie des apologies plus ou moins gauches, on trouve même à la

fin du siècle un recueil des Dames illustres qui, avec plus de bonne

volonté que d'éclat, cherche à renouveler les panégyriques de Boccace

et de Brantôme. Bref, ce qu'on pourrait appeler la promotion culturelle des femmes ne suscite pas d'indignation et ne fait même pas

naître trop d'ironie. En 1673, le petit livre de Poulain de la Barre

De l'égalité des deux sexes peut même articuler les revendications du

féminisme sans soulever d'émotion 28• A la vérité, c'est que l'auteur,

prêtre défroqué, est obscur et sans autorité, el surtout, tout le monde

sent que la question n'est pas là.

Au contraire, les prises de position prudentes, nuancées, des esprits

sérieux nous font sentir quels changements avaient cu lieu dans l'opinion. C'est l'excès, l'affectation, le ridicule qu'on redoute : mais ces

mises en garde sont rarement une condamnation absolue. Balzac dit

rudement qu'il « aimerait mieux une femme qui a de la barbe, qu'une

femme qui fait la savante », mais il admet que les femmes puissent lire

les auteurs latins, si elles n'en font pas étalage. Mlle de Scudéry

pense sagement qu'une femme ne doit jamais être ennuyeuse, il ne

faut donc pas qu'elle soit « incommode par une suffisance impertinente ou par une stupidité ennuyeuse ». La Chétardie, trente ans plus

tard, veut surtout que les femmes aient du bon sens et il fait remarquer

que l'astronomie n'en donne pas toujours. La Bruyère regarde une

femme savante comme« une pièce de collection >l, qu'on montre aux

curieux, mais qui ne sert à rien. Fénelon veut que les femmes aient

« une pudeur sur la science presque aussi délicate que celle qu'inspire l'horreur du vice ''· On sent là un peu d'agacement, comme

dans la rigueur de Mme de Maintenon, qui ne veut pas de changement dans le programme de Saint-Cyr. Mais le principe n'est pas

attaqué en lui-même. Saint-Evremond ne cache pas qu'il préfère à

tout la conversation d'une femme spirituelle. Et Fleury, Rollin,

Fénelon lui-même, lorsqu'ils traitent de l'éducation des filles, n'excluent pas une extension prudente de leurs études, qu'ils préfèrent,

c'est leur principale préoccupation, au romanesque et à la frivolité.

Cette tolérance nouvelle que les écrivains et les gens du monde

enveloppaient de tant de précautions, elle devint très sensible à la

fin du siècle, lorsqu'éclata la querelle des Anciens et des Modernes.

Les femmes furent presque toutes partisans des « modernes », qui leur

rendirent la politesse en les défendant vigoureusement contre la mau·

vaise humeur de Boileau. Ce qui était nouveau dans l'affaire, ce

n'était pas qu'il y eût des écrivains" féministes », c'était surtout cette

révélation qu'il y avait désormais un " public féminin ». A la vérité,

on s'en doutait depuis L'Astrée et la Clélie. Mais ce« public féminin»

De l'Europe baroque à l'Europe classique 215

n'avait jamais encore pris la forme d'une << cabale n, il n'avait pas

montré sa force. On le reconnut à un autre signe : ce fut la carrière

de Fontenelle dont Je succès vint d'avoir compris qu'on pouvait être

savant sans être pour cela ennuyeux. Sa brillante carrière de

vulgarisateur était le triomphe des conférenciers mondains et la préface du xvm• siècle. Et elle faisait comprendre, beaucoup mieux que

toutes les permissions prudemment octroyées, quelle place importante

les femmes avaient conquise et quel rôle elles étaient appelées à jouer

dans la vie intellectuelle des siècles suivants.

L'ENVERS DE LA TAPISSERIE

Il faut avouer, toutefois, avec peine, que parmi tous ces progrès,

les femmes ne parvinrent pas toujours à contraindre les hommes au

respect. Les mines des précieuses, leur système de la dignité de la

femme ne furent pas pris au sérieux. Les manières restaient gaillarde

et même cavalières. Et dans ce siècle qui finit par des dehors si dignes,

les femmes pendant longtemps manquèrent étrangement de dignité.

Il ne faut pas tout prendre dans Tallemant des Réaux : mais enfin

il y a des traits qui ne sont pas de médisance à laquelle il se laissait

peut-être aller (moins qu'on ne l'a dit) mais qui sont simplement de

mœurs et qui sont pour nous bien étranges. En voici quelques-uns

d'abord qui montrent de quelle liberté on usait. Rappelons qu'Antoine de Courtin dans un Traité de civilité, dont les recommandations

prouvent que la tenue à table n'avait pas fait beaucoup de progrès

depuis le xv• siècle, stipule qu'en présence des dames, on doit avoir

soin de ne garder rien d'entr'ouvert « qui doit être clos pour l'honnêteté ». Malgré ce conseil, on prit longtemps quelque liberté à cet

égard. Furetière raconte qu'un genûll10mme donnant la main

à une dame, une envie soudaine Je prit dans la rue Dauphine. Sans

lâcher la main, il s'approche d'un mur et se soulage longuement.

Les gens riaient, mais ils avaient tort. Le duc de Brancas, donnant la

main à la reine dans les salons de Versailles, avait été surpris de la

même incommodité : il fit sur une tapisserie des Gobelins ce que

l'autre avait fait contre le mur, mais il lâcha la main de la reine qui

attendit qu'il eC1t fini"· Le gentilhomme qu'on avait donné pour

guide à Mm• de Chevreuse pendant sa première fuite ne s'embarrassa pas davantage. Ils chevauchaient côte à côte, elle était déguisée en cavalier. Son compagnon ne jugea pas à propos de descendre

et se soulagea vigoureusement par dessus J'encolure de son cheval,

entre les oreilles : il ne fit pas d'autre excuse que d'inviter le cavalier

inconnu à en faire autant 30• D'autres y mettaient de la malice, et ce

n'était pas sur une grand'route. Comment dire avec décence la plai-

216 Histoire des Femmes

santerie à laquelle se livra le séduisant comte de Guiche? C'était au

cercle de la reine où tout le monde se tient debout. « Le comte sentit,

écrit l'indiscret rapporteur, que la main d'une dame, son amie, était

occupée dans un endroit qu'il convient de taire par modestie et qu'il

couvrait de son chapeau 31• " La dame regardant ailleurs, le comte

trouva très amusant de lever son chapeau. Le narrateur ajoute qu'il

faisait chaque jour de pareilles trahisons aux femmes qui les lui

pardonnaient généreusement. Un autre passait au château de

Saint-Germain devant la chambre où était logée Mme de Brégy.

La porte était entr'ouverte ct la dame, le derrière en l'air, attendait

un lavement. Le promeneur entra doucement, donna le lavement,

reposa la seringue et alla aussitôt raconter le bon tour au cercle du roi

qui rit beaucoup 32 •

Il ne faut pas s'étonner de tout cela. Tout comme les grands seigneurs gaillards du xv1• siècle, Combalet qui fut le premier mari de

la duchesse d'Aiguillon, appelait son valet de chambre pour qu'il

fût témoin de ses satisfactions 33• Les laquais qui attendaient leurs

maîtresses aux portes des Tuileries trouvaient plaisant de relever la

jupe, << et même la chemise>>, ajoute le conteur, à des dames qui sortaient du jardin, bien qu'elles fussent accompagnées 34• Lauzun

n'hésitait pas à se cacher sous le lit où Louis XIV et Mme de Montespan prenaient leurs ébats.

Les femmes elles-mêmes ne se ménageaient guère sur la pudeur.

On croit être encore avec les contemporains peu façonniers de Brantôme quand la comtesse de la Suze, en présence de ses femmes,

s'arrangea avec son rideau de manière que son amant pût la voir

toute nue dans son lit 35• La belle duchesse de Montbazon, fort cavalière sur la vertu, veut faire enrager une rivale : elle n'imagine rien

moins que d'obtenir du comte de Soissons, objet de la dispute, qu'il

rajuste ostensiblement ses chausses, comme après besogne faite, au

moment où des dames entrent dans son salon 36• On rapporte de

Bassompierre des dialogues fort raides avec Marie de Médicis, mais

ce ton n'était pas proscrit non plus à la cour de Louis XIV. Au

moment de sa liaison avec Mlle de Fontanges, une dame de la cour

n'hésita pas à réciter devant le roi et sa maîtresse une énigme en

forme de sonnet dont le sens était fort clair ct le mol fort grossier 37•

Mme de Gondran, fille de Bigot de la Hon ville, contrôleur des gabelles,

parente de Tallemant des Réaux, écrivait des couplets bien plus

lestes encore sur un avocat de ses amis. La même n'hésitait pas non

plus à changer de chemise, ayant chaud, devant un homme qu'elle

n'avait jamais vu. Tallemant raconte en outre qu'elle buvait avec

quelques commères ct que toutes les quatre vomissaient comme des

soldats ivres 38•

Cette ivrognesse n'est pas une exception, il y en eut bien d'autres.

De l'Europe baroque à l'Europe classique

Le vin donnait aux femmes des idées drôles. Une Mme de Chambré,

d'une famille de robe, ayant bien dîné et perdu son argent au jeu

offrait son dernier quart d'écu « à celuy de tous les jeunes gens qui

estaient qui aurait le plus beau cû "· Aussitôt, ajoute Tallemant, les

voilà tous chausses bas 39• Les plus grandes princesses n'étaient pas à

l'abri de ces familiarités. C'est à la princesse de Condé, femme elu

grand Condé, que le chevalier de Roquelaure, la trouvant un jour

avec les bras clans son lit, adressait publiquement cette galante gaillardise : "J c pense, Madame, que vous vous congratulez 40• " Tallemant, Bussy-Rabutin sont pleins d'anecdotes de ce genre qui font

présumer qu'en dépit du décorum de Versailles, le ton n'avait pas

beaucoup changé depuis le temps de Brantôme.

A la vérité, la gaillardise et les amours à la hussarde agrémentent

l'histoire de la cour d'un bout à l'autre du siècle. On était encore

sous le règne d'Henri IV lorsque M. de Bellegarde obtint très cavalièrement les faveurs de M11• de Guise, qui devint ensuite princesse

de Conti, dans la chambre même où sa mère faisait la sieste et

en présence d'une suivante. La belle ayant fait << ouf>> en un instant

fort scabreux, la suivante répondit avec sang-froid que mademoiselle

s'était piquée en travaillant 41 • Mais nous sommes sous la Fronde

lorsque Monsieur le Prince (c'est le grand Condé) revenant ivre de

Saint-Cloud ct rencontrant dans le bois de Boulogne une huguenote

assez propre dont le carrosse avait versé, ne trouva rien de plus simple

que de l'emmener clans les fourrés, tandis que les gentilshommes de

sa suite se partageaient les autres voyageuses"· On jugera bien

normal après cela cc mot elu maréchal d'Estrées qui troussait une

demoiselle de compagnie dans un salon oii il attendait ct qu'on surprit dans cette occupation : << Dame! vous m'avez laissé seul avec

mademoiselle : je ne la connais point, je ne savais que lui dire 43 >> .

On voit que les femmes, en ce temps-là, couraient hasard facilement. Une duchesse de Rohan, de vertu peu farouche, n'y échappa

point, paraît-il et ne s'en vanta guère. Elle était en partie carrée à

Gentilly et s'était abritée dans une grotte. Des étudiants passèrent

qui la prirent pour une gourgandine. Le grand seigneur qui s'ébattait,

avec elle eut beau s'époumonner, il fallut, comme elit Tallemant

" passer par les piques "· Cependant la fille de cette duchesse, celle

qui plus tard devait épouser Chabot, ne s'ennuyait pas au logis. A

douze ans, elle avait déjà un amant, qui était Ruvigny, un des gentilshommes de la maison. Lorsque plus tard, Chabot voulut le prendre de haut, Ruvigny les entraîna tous les deux dans l'embrasure

d'une fenêtre et dit tranquillement au galant : « Monsieur, ayez ce

que vous pourrez, n1aîs vous n'aurez que n1on reste : et vous savez

bien, Mademoiselle, que j'ai couché avec vous entre deux draps 44 " ·

Ces indiscrétions étaient courantes à cette époque et même un élé-

218 Histoire des Femmes

gant cavalier eût été fort étonné qu'on le priât de ne rien publier.

Les brutalités des sanctions conjugales, en revanche, furent longtemps aussi arbitraires qu'au xv1e siècle. Le comte de Vertus, sous le

règne d'Henri IV, surprit une correspondance de sa femme avec un

amant dans laquelle il était question de l'assassiner. Il convoque

l'amant et le fait percer de coups d'épée. Sa femme dut assister au

spectacle et passer sur le corps qui barrait la porte. Il est vrai que le

comte de Vertus était de maison souveraine, étant bâtard des ducs de

Bretagne. Mais, un peu plus tard, en 1616, le baron de La TourRéniez, surprenant sa femme avec un amant, les fit tuer l'un et l'autre

par ses valets. La femme couchée sous le lit, hurlant, avec une petite

de trois ans dans les bras, eut les doigts coupés par les épées en se

défendant. Le mari obtint son absolution sans difficultés 45•

Ces exécutions punitives étaient même parfois une obligation. La

mère du jeune marquis de Ruffec, bonne maison d'Angoumois, étant

veuve, se consolait avec son beau-frère, abbé. Le roi Louis XIII dit

à Ruffec qu'il n'oserait pas se débarrasser de son abbé comme lui

s'était défait du maréchal d'Ancre. Le jeune homme eut honte de

sa patience, loua des tueurs et fit étouffer son oncle, l'abbé, avec une

serviette. Encore au début du règne de Louis XIV, vers 1645, le

comte de Grammont, gouverneur de Béarn, soupçonnant sa femme,

la fit très bien enfermer dans une vieille tour pour lui prouver l'étendue de son pouvoir : il avait oublié de lui dire que le plancher était

défoncé en un endroit qui donnait sur une oubliette, elle y tomba,

s'y cassa la jambe et en mourut 46• Vers le même temps, Castelmoron,

fils elu maréchal de La Force, fut moins heureux. Il enferma sa femme

lui aussi << dans un vieux château à chats~huants ». Elle ne voulait

prendre que de l'eau et des œufs à la coque par crainte elu poison.

On décida de miner la pièce où elle se tenait pour s'en débarrasser.

Elle échappa à l'explosion par chance. Le mari, bon huguenot, crut

à un miracle et la délivra " . Elle avait été condamnée par un conseil

de famille, comme dans les maisons princières d'Italie au xv• siècle.

Ces vengeances n'étaient pas réservées aux grands. Un seigneur

impertinent ayant violé sa femme, un paysan le tua chez lui d'un

coup d'arquebuse à travers une fenêtre. Il s'enfuit, mais on n'informa

pas ... C'était sous le règne de Louis XIII. Les femmes de ce temps-là,

à vrai dire, n'étaient pas moins décidées. On ne recevait pas leurs

plaintes en adultère et même on se moquait d'elles si elles en gémissaient. Mais elles vidaient très bien leurs querelles. La fille de Priezac,

académicien, jalouse d'une rivale, la fit prendre par ses gens et lui

fit couper le nez. Tallemant note en cet endroit que la chose n'était

pas nouvelle et qu'une fille ou nièce de Montaigne en avait fait

autant à Bordeaux 49 • La femme de Vervins, premier maitre d'hôtel

du roi Louis XIII, se croyant offensée, se mit à la tête de ses gens et,

De l'Europe baroque à l'Europe classique 219

hallebarde en mains, alla assiéger la maison de son ennemie. Il fallut

l'intervention de la reine pour la calmer 50•

Ces belles manières ne cessèrent pas tout à coup au moment où

rayonna la splendeur du Roi-Soleil. Souvenez-vous de Lauzun

donnant la main à Mme de Montespan au milieu de la haie des courtisans, après avoir surpris sa conversation au lit avec le Roi dans

laquelle elle l'avait desservi, et lui disant tout bas, tout en la conduisant <t qu'elle était une menteuse, une friponne, une putain à chiens >> ,

tandis que Mme de Montespan souriait à la ronde comme si elle

n'entendait rien. C'est aussi des belles années du règne que date

l'anecdote racontée par la Palatine sur la marquise de Richelieu qui

alla se coucher dans le lit du dauphin un peu avant qu'il n'entrât

dans sa chambre. Le dauphin profita de la bonne fortune et, le lendemain matin, ilia contait naturellement à tout le monde. C'est encore

la Palatine qui écrivait tranquillement : « La femme de mon fils est

une dégoûtante créature : elle s'enivre comme un sonneur, trois ou

quatre fois la semaine 51 • " Ce n'était pas là une exception scandaleuse. La duchesse de Lorges (elle était parente de Saint-Simon),

pendant sa dernière grossesse, rentrait toutes les nuits ivre-morte et

couchée en travers de son carrosse, répondant pour toute excuse

qu'elle s'était beaucoup amusée 52 •

Le roi fermait les yeux sur beaucoup de choses qu'il savait, étant

friand des potins de la cour et même de ceux des bourgeois de Paris

qu'il trouvait dans les rapports quotidiens du lieutenant de police

d'Argenson. Mais le scandale était parfois si public qu'il fallait faire

des exemples. Il y en eut de grands. Mlle de Soissons, fille d'un prince

du sang, fut chassée elu royaume pour sa conduite débauchée. Mlle de

Carignan, apparentée à la maison souveraine de Savoie, dut être expédiée clans un couvent pour avoir été publiquement la maîtresse d' un

homme marié 53• La marquise de Richelieu, déjà nommée, fut trouvée

un peu trop voyante, elle aussi, et enfermée clans une retraite d'où on

la laissa s'enfuir. Mme de Montmorency fut transbordée de couvent

en couvent à la demande de son mari qui ne voulait plus la voir en

circulation 54 • Le roi refuse le bâton de Maréchal au duc de Choiseul

qui s'obstine à ne pas se séparer de sa femme dont la conduite est

scandaleuse. Mais à la fin de sa vie, il feint d'ignorer l'ivrognerie

et les amants de la duchesse de Bourbon, sa bâtarde, les aventures de

Mme de Nassau, de la famille de Nesle, avec des palefreniers, et les

« ballets roses " organisés par la marquise de Marival. Le bois de

Boulogne, lieu encore fort sauvage, remplaçait avantageusement les

grottes de Gentilly au profit des grandes dames qui voulaient des

aventures un peu pimentées. On faisait des couplets en 1695 sur ces

« mariages elu bois de Boulogne ''· Et tout cela se passait pendant

cette période du règne où l'on voyait toute la cour assister si scrupu-

220 Histoire des Femmes

leusement à la messe du roi, sous la houlette de Mme de Maintenon.

L'affaire des poisons, avec les effrayantes compromissions qu'elle

avait découvertes, avait montré vingt ans plus tôt la fragilité des

apparences décoratives dans lesquelles le siècle se complaisait.

LE (( TON >> DE VERSAILLES : LA DOMESTICATION

Les femmes qui faisaient partie de la cour ou simplement celles

qui approchaient des puissants du jour n'en étaient pas moins devenues des personnages. La monarchie absolue avait fait naître un

esprit de soumission et de conformisme. Tout ce qui compte est

rassemblé à Versailles et il importe avant tout d'approcher le Roi,

d'en recevoir des grâces, et, par conséquent, d'arranger les intrigues

lilliputiennes propres à amener ces deux résultats. Toutes les circonstances sont donc réunies pour que la puissance des femmes s'étende

et s'établisse fortement.

A la fin du règne, divers changements mineurs renforcèrent encore

l'autorité des femmes. D'abord, l'absence des maris avait assuré leur

liberté. Les campagnes interminables séparent les ménages et retiennent les maris pendant une partie de l'année dans les armées du roi.

La cour est, à certains moments, une ruche de femmes qui attend les

nouvelles, on renonce même à s'y amuser. Puis, la présence continuelle à Versailles imposait une vie d'oisiveté, de bavardages, d'ostentation et aussi d'affairisme et d'intrigues pour laquelle les femmes ont

des sens particuliers. Les conditions même de la vie privée efféminaient et corrompaient. Il n'y avait plus de vie de famille dans la

noblesse de cour, plus d'autorité paternelle que de façade. La plupart

des grandes familles étaient ruinées par la représentation, vivaient

d'expédients, multipliaient les dettes : le jeu engloutissait des fortunes

ou sauvait par miracle, il démoralisait. L'argent règne, il est déjà

la seule clistinction solide : l'impertinence des grands ne parvient pas

à étouffer cette évidence. La faveur du roi elle-même n'est un bonheur

que si elle est monnayée.

Le ton même et les manières changent dans les dernières années

du règne. Les petits soupers du Temple chez les Vendôme, les distractions indiscrètes des bâtardes et de quelques autres grandes dames

démentent l'austérité solennelle de la cour. On sent que les apparences

elles-mêmes perdent chaque jour du terrain et que la liberté des

femmes s'établit peu à peu dans les mœurs, au moins sous la forme

de la désinvolture. « Depuis huit ou dix ans, écrit un correspondant

de Bayle en 1 6g6, il y a bien des choses de changées ... Il semble que les

femmes aient oublié qu'elles sont d'un autre sexe que les hommes,

tant elles cherchent à en prendre les manières ... On vit avec elles sans

De l'Europe baroque à l'Europe classique 221

façon comme d'ami à ami 55 • >> Cette <<camaraderie>> qui contraste si

fort avec les mines dévotes se traduit par des changements bien suggestifs. Les femmes cessent d'être accompagnées de suivantes et de

chaperons, elles sortent seules avec les hommes. Elles ont remplacé

leurs femmes de chambre ou le « petit garçon, petit laquais " des

comédies de Molière par de beaux gaillards nommés valets de chambre

dont la familiarité les incommode peu. Elles n'exigent plus la galanterie cérémonieuse d'autrefois, il faut les traiter comme on traite des

amis : elles paient leur part quand on sort, quand on joue, quand

on organise quelque fête, boivent des liqueurs avec les hommes, prisent comme eux. L'amour même a changé de style. On a désormais

avec les hommes des « amitiés débauchées "• ingénieuse collaboration,

t< mais cela ne va point à la passion >> .

C'est déjà le xvm• siècle qui pointe. Mais il s'annonce encore d'une

autre manière ct bien inattendue : par une extrême timidité sur tout

ce qui porte atteinte à la liberté individuelle, qui entraîne l'abandon

des procédures expéditives et des menaces de toutes sortes par lesquelles la fantaisie des femmes se trouvait encore bridée. C'est ce que

montrent bien à la fin du règne les rapports ct notes d'Argenson,

qui nous révèlent les perplexités du lieutenant de police et les réactions

du roi. On n'accorde plus les lettres de cachet qu'avec parcimonie

et après enquête. Les parents sont invités à s'expliquer, les enfants

qu'on veut contraindre peuvent se défendre. Ces règles ne sont pas

seulement opposées aux familles de la noblesse. La petite bourgeoisie

et le peuple sont protégés par la même jurisprudence et le roi refuse

de faire enfermer par lettre de cachet la maîtresse d'un huissier qui

vit en concubinage avec lui, l'accusation lui paraissant insuffisante.

Quand on obtient une mesure d'éloignement, il arrive souvent que

les femmes qui sont confiées à un couvent s'en évadent avec facilité :

les supérieures refusent de faire le métier de geôlières ct se débarrassent volontiers de leurs pensionnaires, certains couvents irrégulièrement établis ne sont en fait que de discrètes pensions de famille. Les

femmes contre lesquelles une famille demande une mesure d'internement peuvent se soustraire à cette sanction en trouvant un homme

qui offre de les épouser ou simplement si elles ont un procès devant

quelque cour qui exige des soins. Dans les deux cas, l'élargissement

est de droit. Le Parlement n'autorise même plus J'expulsion automatique des prostituées lorsqu'elles reçoivent dans un local loué : il

exige une plainte collective signée des co-locataires. Du reste, l'Hôpital

général et la Salpêtrière, fondés pour détenir les femmes de mauvaise

vie, sont tellement remplis qu'ils peuvent difficilement recevoir de

nouvelles pensionnaires : il est vrai qu'on garde parfois des années

sans examen celles qui ont été enfermées.

Aussi n'entend-on plus parler de ces fières expéditions punitives

222 Histoire des Femmes

que les maris faisaient sous Louis XIII en compagnie de quelques

estafiers : pas davantage de prisons où languissent de tendres victimes.

Au contraire, les maris irrités, la mine assez déconfite, voient filer à

leur barbe les femmes et filles qu'ils convient à la pénitence sous les

grilles des nonnains. M. de Montmorency, après une course à travers

les monastères de France, n'arrive pas à faire interner sa femme; la

marquise de Richelieu disparaît un beau soir du couvent des Filles

anglaises que le roi lui avait assigné, elle s'enfuit à l'étranger, et le

lieutenant de police assiste, impuissant, aux manifestations tapageuses

par lesquelles Mlle de La Ferté réclamait son cocher dont elle était

éperdument éprise et que Pontchartrain avait toutefois prudemment

mis au frais à Bicêtre. On était bien loin en cette fin de siècle de ces

empoignades rudes et cavalières auxquelles au temps de Louis XIII

donnaient lieu les passions. L'arbitraire des grands n'avait pas survécu

non plus au triomphe de la centralisation et du conformisme. Comme

les mœurs ne se sont pas améliorées, ce sont les femmes qui ont finalement les bénéfices de la domestication des hommes. Richelieu ne

croyait pas sans doute avoir travaillé pour elles. A la fin du règne

de Louis XIV, elles sont proprettes et gaillardes, elles ont habitué

les hommes à convenir de quelques égards et elles ont gagné en liberté,

elles font ce qu'elles veulent puisque c'est l'air du temps, on n'est

même pas sûr qu'elles s'en cachent : la trique est tombée des mains

de leurs maîtres et elles abordent avec une notable assurance ce

xvrue siècle qui va être le siècle de leur toute-puissance.

L'ANGLETERRE DE SAMUEL PEPYS

En Angleterre, la même évolution se produisit, avec des moyens

tout différents.

La vigoureuse Angleterre de l'époque des Stuarts n'était pas aussi

pénétrée qu'on pourrait le croire de l'esprit puritain. Pour une fois

nous apercevons le dessous des cartes grâce au Journal de Samuel

Pepys, haut fonctionnaire peu recommandable. On y voit que les

femmes et les filles de la petite bourgeoisie et même de la grande

étaient faciles, que le baiser sur la bouche était toujours en vigueur,

que le langage était salé et n'excluait pas les sujets les plus crus. Les

enh·emetteuses existaient toujours. Elles sont aussi ingénieuses qu'actives *. Les femmes sont pourchassées à la promenade quand elles

sont seules, dans un lieu aussi public que Fox-Hall. Les jeunes élégants ont des fantaisies : ils soupent joyeusement au Vaux-Hall et

* L'une d'entre elles, fort connue et élégante, s'évanouissait devant la boutique d'une modiste qu'elle voulait séduire pour le compte d'un lord de ses amis : on la

secourut, on se revit et l'affaire fut menée à bonne fin.

De l'Europe baroque à l'Europe classique 223

ensuite ils organisent des bals où l'on danse nu 56• Les scandales

étaient fréquents, la vie des princes et celle des femmes de la cour

étaient d'un mauvais exemple.

L'ari~tocratie n'avait pas le monopole des libertés audacieuses. Pepys

est entreprenant et heureux auprès de toute une population féminine

qu'il emprunte généralement à la petite bourgeoisie. Des rencontres

moins sélectives sont également significatives. Pepys au sermon

s'occupe en caressant la main et la taille d'une voisine cc au maintien

modeste ». Il est repoussé, mais passe courageusement à une autre

qui se trouve être une chrétienne d'un caractère accommodant. Dans

le peuple et chez les domestiques, ses affaires sont tout aussi promptes.

La petite Poaker qui est à peine adolescente a déjà attrapé la vérole 57•

Les aventures ancillaires de Pepys ont un dénouement rapide et ses

offensives sur les femmes de ses subalternes sont rarement sans résultats.

Les maisons accueillantes des faubourgs étaient toujours aussi

prospères, bien que périodiquement les vertueux apprentis de la City

fissent contre elles de sévères expéditions punitives. La pègre ne craignait rien de ces initiatives, car elle était bien organisée, ayant ses

repaires, ses règles, sa hiérarchie et ses chefs. L'un d'eux, le fameux

Jonathan Wild fut si célèbre que Daniel de Foe et Fielding sc donnèrent la peine l'un et l'autre de raconter son histoire. On aurait pu

se passer, toutefois, de ces établissements : car les tavernes étaient si

sombres qu'on y pouvait prendre avec de commodes servantes les

plus extrêmes privautés.

L'impudeur des conversations et des manières n'est pas moins

surprenante. Pepys se dispute avec sa femme, lui tire le nez, la bat,

c'était l'usage, et l'appelle «putain »très énergiquement. Pepys invite

des femmes de collègues : on mange bien, on boit sec, et il a avec elles

une longue conversation sur les meilleures méthodes à employer pour

avoir des enfants 68• Lady Sandwich, femme du supérieur ct patron

de Pcpys, lord Sandwich, amiral et ministre, est invitée un jour dans

le ménage Pepys. Le maître de maison se précipite, accourt dans la

salle à manger. Lady Sandwich était assise, elle devient toute rouge :

«Je m'aperçois, dit Pepys, qu'elle était en train de faire quelque chose

sur le pot. »Vous croyez que Pepys se retira : pas du tout, il se met à

parler, « mais sans agrément, ajoute-t-il, tant j'avais de pitié pour

Milady 59• » Ce genre de situation n'était pas exceptionnel. Aux

bains d'Epsom, l'eau est laxative. On en boit deux grands pots. Et

ensuite Pepys s'amuse beaucoup à« voir chacun retrousser ses basques,

l'un ici, l'autre là, derrière les buissons, et les femmes de même de

leur côté 60 ».

La propreté britannique n'était pas plus en honneur que la pudeur

britannique. L'eau est amenée dans quelques maisons, mais la plupart

des habitants doivent l'acheter et n'en font pas une consommation

224 Histoire des Femmes

excessive. Il existe une salle de bains au palais du roi, et la reine

Elisabeth se baignait une fois par mois 61• On en trouve une autre à

Chatsworth chez le duc de Devonshire et l'on signale à Londres

quelques « étuves ,, endroits peu recommandables comme d'habitude.

Mais Pepys, qui enregistre si minutieusement les détails les plus

intimes, ne mentionne chez lui aucune salle de bains : il ne parle non

plus d'aucun bain, sous aucune forme, à l'exception d'une seule fois

où sa femme se rend au bain public, à son grand étonnement, en

raison de sa profonde saleté. Les cabinets particuliers destinés à éviter

la mésaventure de lady Sandwich font timidement leur apparition.

Pepys devenu riche en fait construire un dans sa maison à l'imitation

des grands seigneurs. Mais à Oxford, on trouvait des déjections dans

les cheminées, dans les études, dans les caves et en général dans tous

les endroits peu éclairés 62•

La propreté corporelle se ressentait de ces lacunes. Un jour, Pepys

se gratte : on visite sa chemise, on lui trouve vingt poux, petits

et grands, sans compter ceux qu'il a sur la tête 63• Or, Pepys est haut

fonctionnaire, voit le roi, dîne avec les ministres, il est riche et sa

femme est j eune et jolie. Au théâtre, une femme élégante crache sur

Pepys. Un autre jour, on fait des feux de joie pour la fête du roi :

Pepys se mêle à la foule, boit avec ces inconnus et s'étonne de voir

les femmes se griser complètement.

Il n'est pas moins étrange de noter l'ignorance qui règne dans ce

milieu proche de la haute société. Pepys, qui a un emploi important

dans l'administration de la marine, apprend sa table de multiplication

à trente ans. Quant à sa charmante femme, qui est un peu plus jeune

que lui, elle est au-dessous de ce degré d 'instruction élémentaire. Pepys

doit lui apprendre patiemment à compter. Il constate avec satisfaction qu' « elle arrive maintenant à faire des additions, des soustractions, des multiplications "· On laisse les divisions pour la prochaine

fois, con1me un exercice difficile 64.

PROGRÈS DU CONFOR~flSME ET DE L'ENNUI

Le conformisme s'installa au tournant du siècle, avec le thé et le

tabac. Trente ans après Pepys, le cadre de la vie anglaise avait déjà

beaucoup changé. En 166o, Pepys note qu'il boit du thé pour lft première fois : c'est une boisson chinoise, explique-t-il entre parenthèses.

Il a personnellement beaucoup de vices, mais il ne fume pas : il a vu

des gens fumer, cela lui paraît étrange. Sa femme commence à demander des robes de taffetas, mais lui-même s'habille de drap et de

velours. A la fin du siècle, les importations de la Compagnie des Indes

ont rendu familiers à tous les vêtements de soie, le tabac, le thé qui

Scènes de la vie galante, au XVJJJe siècle : la toilette, la petite loge, fa sortie de l'Opéra et le souper fin, gravures de Moreau le Jeune ( B.N. Giraudon).

Scène de chambre. Gravure du XV/Ile siècle, Moreau le Jeune ( B.N. Giraudon).

De l'Europe baroque à l'Europe classique 225

gagne du terrain progressivement. « Au temps de la reine Anne,

constate G. M. Trevelyan, le commerce avec les Indes Orientales

avait matériellement changé la boisson, les rapports sociaux, les

vêtements, le goût. >>

Les dividendes élevés du commerce des Indes ont, en effet, modifié

l'utilisation des fortunes. On continue à placer son argent en terres,

mais par snobisme : on le place mieux, en réalité, en opérations commerciales ou en actions des compagnies chartées. L'argent circule

davantage et sous des formes nouvelles : les orfèvres de Lombard

Street font la banque, reçoivent des comptes. Le grand capitalisme

naît et, avec lui, les fortunes créées par la spéculation et la classe

sociale des nouveaux riches, toujours plus portée que l'ancienne

noblesse à l'imitation et au snobisme.

Parallèlement, le puritanisme a trouvé des formes d'infiltration

plus efficaces que les méthodes rébarbatives des« Saints"· Les quakers

se multiplient à la suite des idées nouvelles mises en circulation par

George Fox. Mais, résultat plus important que l'existence des quakers

qui restent des excentriques, la prédication de George Fox répand

dans l'opinion cette maxime simple et de profond retentissement

que les qualités chrétiennes importent plus que la simple profession

du dogme. Des sociétés se créent, protégées par la lùérarclùe de la

High Church officielle, pour encourager les particuliers à conformer

leur vie privée aux commandements de l'Église. Ces « Sociétés religieuses " recommandent la vie familiale chrétienne. Elles sont recrutées parmi « les gens sérieux " auxquels le développement du crédit

et la prospérité du commerce donnent progressivement plus de poids.

Elles sont influentes à la campagne, dans les familles de squires modestes qui s'ennuient dans leur gentilhommière : les femmes trouvent

une occupation dans les bonnes œuvres, les visites aux pauvres, l'enseignement du catéchisme. Une sorte de « rousseauisme J) spontané se

répand dans la vie de campagne un demi-siècle avant Jean-Jacques.

Des « sociétés pour la réforme des manières », dont les confidences

de Pepys montrent suffisamment la nécessité, prêchent la sobriété,

la continence, les promenades à pied et prônent les vertus du thé

aux dépens de la bière.

Ce ne fut pas sans résistances. Le peuple regimba, il aimait la bière,

était peu convaincu des bienfaits de la continence ct accusait les zélés

sociétaires de délation. La propagande de ceux-ci fut souvent mal

accueillie, l'un d'eux fut même assommé : les magistrats étaient réticents, le clergé lui-même n'était pas unanime. Néanmoins, l'action

fut profonde à la longue. Le sinistre « dimanche anglais >> fit bientôt

son apparition. En 1710, un voyageur allemand qui traversait l'Angleterre faisait ce piteux compte rendu : « Passé l'après-midi à SaintJames's Park pour voir la foule. Aucune autre distraction n'est

Histoire des Femmes

autorisée le dimanche dont le repos n'est observé nulle part aussi

strictement. Non seulement tout jeu est interdit et les lieux

publics sont fermés, mais même peu de bateaux et de voitures de

louage peuvent circuler. Notre hôtesse ne permettait même pas

aux étrangers de jouer de la viole de gambe et de la flûte de peur

d'être punie 65 • >>

L'ordre moral du temps de la reine Anne était renforcé encore par

l'air de conformisme qui soufflait du continent. Les bonnes manières

mondaines dont le code avait été élaboré par la cour de Versailles

étaient regardées comme un modèle. Il faut dire toutefois que

Louis XIV ne joua pas le premier rôle dans l'instauration des bonnes

manières de la société anglaise. Cette œuvre importante fut réalisée

pour la plus grande part par un particulier dont l'influence fut

éminente et l'autorité incontestée : il s'agit de Beau Nash, le premier en date de ces « élégants »de style britannique, dont le prestige

fut parfois un peu encombrant. Beau Nash régnait sur la station

balnéaire de Bath où la haute société anglaise allait passer l'été. Beau

Nash trouvait Pepys mal élevé. Il n'appréciait pas non plus que le

goût du tabac se fût si vite répandu qu'on voyait les femmes fumer

aussi librement que les hommes. Il eut l'idée géniale de s'appuyer

sur le snobisme des Anglais, en persuadant les habitués de Bath que la

distinction des manières creuserait un abîme entre eux et le commun

et qu'on les reconnaîtrait ainsi du premier coup. Il imposa un code

rigoureux de « respect aux dames », proscrivit comme indécents les

attouchements que Pepys regardait comme des habitudes innocentes,

se déclara l'adversaire de ce baiser sur la bouche qui amusait tant

Érasme et interdit de fumer dans les salons publics de Bath pour ne

pas incommoder les dames. Il défendit encore bien d'autres choses,

comme de porter l'épée dans les salles de jeu, où elle était en effet un

accessoire dangereux, d'assister au bal en bottes, liberté qui devint grossière, d'avoir des conversations inconvenantes ou tonitruantes, etc. Bref,

on peut dire que Beau Nash contribua très efficacement, comme

Louis XIV, à l'émasculation du genre humain : et, sans doute, y eut-il

plus de mérite que le Roi-Soleil puisqu'il n'était qu'un particulier. Son

influence fut peut-être même plus effective, dans la mesure où l'hypocrisie

britannique devint plus tard un élément capital de la vie sociale 66•

L'atonie générale de la vie bourgeoise favorisa, il faut l'avouer, cet

ensemble de tendances nouvelles. La cour peu édifiante des Stuarts

avait disparu après la révolution de x688. La reine Anne n'aimait

pas Londres, elle avait supprimé toute vie de cour et vivait le plus

souvent invisible dans ses châteaux des environs, entourée de ses favorites, et buvant du brandy qu'elle baptisait « cold tea ». Le palais de

Buckingham n'était plus qu'une demeure privée. La vie mondaine,

d'autre part, avait été gravement atteinte par une invention nouvelle,

De l'Europe baroque à l'Europe classique 227

l'apparition des CojJee House, où les hommes se réunissaient pour faire

connaissance avec les breuvages du siècle, le café, le tay, le chocolat

et quelques autres.

Les femmes n'improvisèrent plus, comme au début du siècle, des

réunions où l'on chantait et dansait au petit bonheur. Le decorum avait

envahi la vie. Les grandes distractions féminines étaient la promenade en carrosse ou en chaise, au Mail où l'on se fait admirer des

«Beaux», la saison à Epsom ou à Bath, presque aussi compassée, avec

d'autres « Beaux » et sous la férule de Nash. L'ignorance des femmes

aggravait le vide de cette vie. Non seulement elles ne savaient plus le

grec comme au temps d'Elisabeth et de Jane Gray, mais on aurait

trouvé malséant qu'une fille sache le latin. On rencontrait de temps

en temps des «bas-bleus »qui passaient pour des excentriques. Pepys

avait été très intéressé par la duchesse de Newcastle qui se promenait

dans une sorte de corbillard. Plus tard, il y eut lady Wortley Montagu, moins pittoresque. D'une façon générale, à la fin du siècle,

l'ignorance la plus complète était du meilleur ton. Quelques femmes

trouvaient élégant de lire les poètes italiens. Mais la plupart se conformaient à la description que donnait Swift, lorsqu'il constatait que

« pas une femme de gentilhomme sur mille n'était suffisamment

instruite pour lire sa langue maternelle ou pour juger des livres les

plus faciles rédigés dans cette langue. » Certaines montaient à cheval

et devenaient des cavalières intrépides, comme cette Diana Vernon

que Walter Scott décrivit plus tard dans son roman de Rob Roy. Les

squires permettaient cette distraction qui n'obligeait pas à l'achat

d'un carrosse, ustensile inutile à leurs occupations habituelles, la

chasse et l'ivrognerie. On passait l'hiver à Londres pour produire les

filles sur le marché matrimonial annuel, on revenait aussitôt que

possible à la campagne pour y faire des économies. Les femmes

n'avaient même plus pour se distraire la grande variété des fabrications domestiques qui étaient l'occupation d'une maîtresse de

maison au début du siècle. On pouvait acheter maintenant tous ces

produits sans difficulté chez les marchands. La plupart des femmes

se résignèrent à la préparation des conserves. Ce fut une grande

époque pour les confitures.

Une ennuyeuse atmosphère de bienséance et de vertu s'installait

sournoisement sur l'Angleterre. La relève des grands seigneurs par

les grands marchands n'avaient pas eu sur la vie des femmes des

effets bénéfiques. Les premiers caractères d'une société capitaliste

commençaient d'autre part à être sensibles dans la vie des classes

populaires.

Histoire des Femmes

TRISTES CONSÉQUENCES DE LA PROSPÉRITÉ

La fabrication de la soie qui, cent ans plus tôt, se trouvait entre

les mains de corporations féminines qui distribuaient des tâches aux

familles, était devenue au xvu• siècle, par suite de la concurrence,

une forme désordonnée et élémentaire du capitalisme qui reposait

sur l'exploitation des pauvres. Un édit de 1622 interdit finalement

l'accès de la maîtrise aux femmes dans la soierie. Le filage était exécuté par des femmes à leur domicile, mais les salaires étaient devenus

extrêmement faibles •. Jacques I•r avait fait planter 10 ooo mûriers

en Angleterre pour que les femmes puissent avoir constamment des

possibilités d'emploi. Mais les importations de la Compagnie des

Indes détruisirent l'effet de ces dispositions et la crise du marché

de la soie au xvn• siècle créa une masse permanente de 40 ooo à

50 ooo chômeuses.

Le marché de la laine était mieux défendu. Les salaires étaient

moins bas et certaines femmes pouvaient encore s'établir à leur

compte et devenir les sous-traitantes de collecteurs plus importants.

Mais les crises du marché de la laine étaient toujours dramatiques,

car les foyers pauvres en supportaient tout le poids. En outre, les

conditions de ce travail à domicile entraînaient de plus en plus la

participation des enfants et cette singulière collaboration devint une

des caractéristiques de la vie rurale anglaise. Dans la région drapière

de Taunton, De Foe notait« qu'il n'y avait pas un enfant de cinq ans

ou plus qui ne fût en état de gagner sa vie ••., Il était plus optimiste

encore pour les vallées drapières du West Riding où l'âge du travailleur à domicile descendait jusqu'à quatre ans. La Loi sur les pauvres

venait au secours de beaucoup de femmes. Les familles qui en

bénéficiaient touchaient des allocations très supérieures au salaire

journalier. Le conformisme n'y perdait rien, car ces allocations

étaient distribuées sous la surveillance du juge de paix du comté

qui recevait volontiers les avis de la femme du squire et des dames

patronnesses.

Dans les métiers urbains, les femmes avaient perdu la situation

privilégiée qu'elles avaient occupée au xv• siècle en Angleterre. Progressivement, pendant tout le xVI• siècle, elles avaient été évincées par

* Thomas Firmin qui avait consacré presque toute sa vie à aider les pauvres dans les paroisses de la région de Londres explique que ce travail fourn~ait souvent un salaire d'appoint. Quand il était le seul salaire d'un foyer, il fallait générale- ment que les femmes travaillent 15 ou 16 heures par jour pour gagner leur nour- riture 111 •

•• Ces occupations n'étaient pas réservées exclusivement à l'ext.rême pauvreté.

Déjà Pepys nous parle d'un oncle campagnard dont toute la famille, filles comprises,

teillait le lin. Ce n'étaient pas des paysans misérables : le fils était meunier 68•

De l'Europe baroque à l'Europe classique 229

la modification des règles concernant l'apprentissage. Mais, bientôt,

les corporations elles-mêmes qui assuraient encore aux femmes une

certaine protection disparurent et furent remplacées par des compagnies pour lesquelles les femmes ne furent plus que des salariées.

Il en fut de même dans les domaines qui étaient traditionnellement

réservés aux femmes. Dans la ganterie, la mercerie, dans le commerce de détail, elles gardent encore leurs positions. Mais elles perdent au xvn• siècle deux citadelles importantes du domaine féminin :

la brasserie et la boulangerie. Le commerce de la bière s'était organisé à leur détriment ct en 1622, le monopole en était attribué à un

certain nombre de marchands qui firent interdire la vente des bières

domestiques. La boulangerie artisanale leur échappa de la même

manière. Au milieu du xvn• siècle, les femmes avaient perdu l'indépendance qu'elles avaient trouvée longtemps dans la vic artisanale.

Elles ne travaillaient pas moins qu'autrefois, mais la nouvelle organisation du travail les avait réduites à la condition d'auxiliaires peu

rétribuées.

Il n'est pas sûr que ces fâcheuses transformations dans la condition

de la femme aient été vivement ressenties. L'Angleterre du x vu• siècle, telle qu'on peut la deviner à travers le journal de l'insouciant

Pepys, ne donne pas l'impression d'un pays triste. Londres porte

encore les chancres de la misère. Malgré la reconstruction de la

ville après l'incendie de 1666, il restait encore des « bidonvilles >>

dans les faubourgs, à Saint-Gilles, à Whitechapel, à Cripplegatc, à

Westminster, dans ce qu'on appelait les « franchises >> où la mortalité

infantile sévissait. De Foe constate en 1722 que ces quartiers « étaient

toujours dans le même état qu'auparavant ». La prostitution n'avait

pas diminué non plus. Ni les mariages de convenance qu'on arrangeait toujours aussi tranquillement sans prendre l'avis des intéressés:

ils étaient tempérés toutefois par les enlèvements et mariages secrets

qu'on jugeait blâmables et ridicules. Le divorce était à peu près

inconnu : on ne pouvait divorcer qu'avec l'approbation du Parlement, sanction rarement obtenue.

Il y avait de la gaieté dans le tempérament anglais. Cette vivacité

turbulente du temps de Pepys n'avait pas disparu en quarante ans.

On retrouve maintes preuves de ces retours soudains de vitalité et de

désordre sous le règne des George et plus tard encore. Mais ce que

Beau Nash et les puritains avaient acclimaté, c'était l'affectation de ne

pas être gai, de ne pas être naturel, de ne pas être vivant. Ce système

devait faire plus tard des ravages dans toute l'Europe : il n'était plus

question seulement du respect de la femme, mais d'un stade plus

noble encore de son ascension, celui de la dignité de la femme. Et

cette dignité lui imposait l'impassibilité, l'indifférence, un ennui distingué et d'une façon générale, tous les caractères de l'hypocrisie.

Histoire des Femmes

Beaucoup de voyageurs ont noté ce trait, mais aucun mieux que

Voltaire dans un passage malicieux et charmant de ses Lettres philosophiques. Il se trouvait aux courses de Newmarket avec un courrier

de Danemark qui admirait comme lui la vivacité et la couleur du

spectacle, et qui devait partir le soir même. « Il me paraissait, dit

Voltaire, saisi de joie et d'étonnement: il croyait que toute la nation

était toujours gaie; que toutes les femmes étaient belles et vives et

que le ciel d'Angleterre était toujours pur et serein; qu'on ne songeait

jamais qu'au plaisir; que tous les jours étaient comme le jour qu'il

voyait; et il partit sans être détrompé. Pour moi, plus enchanté encore

que mon Danois, je me fis présenter le soir à quelques dames de la

cour; je ne leur parlai que du spectacle ravissant dont je revenais;

je ne doutais pas qu'elles n'y eussent été et qu'elles ne fussent de ces

dames que j'avais vues galoper de si bonne grâce. Cependant, je

fus un peu surpris de voir qu'elles n'avaient point cet air de vivacité

qu'ont les personnes qui viennent de se réjouir; elles étaient guindées

et froides, prenaient du thé, faisaient un grand bruit avec leurs éventails, ne disaient mot ou criaient toutes à la fois pour médire de leur

prochain; quelques-unes jouaient au quadrille, d'autres lisaient la

gazette; enfin, une plus charitable que les autres, voulut bien m'apprendre que le beau monde ne s'abaissait pas à aller à ces assemblées

populaires qui m'avaient tant charmé; que toutes ces belles personnes

vêtues de toile des Indes étaient des servantes ou des villageoises; que

toute cette brillante jeunesse, si bien montée et caracolant autour de la

carrière, était une troupe d'écoliers et d'apprentis, montés sur des

chevaux de louage. Je me sentis une vraie colère contre la dame qui

me dit tout cela. Je tâchai de n'en rien croire et m'en retournai de

dépit dans la Cité '

0 " ·

LES FEMMES DE LA MOSCOVIE

Les Russes avaient appris des Tartares à enfermer leurs femmes.

Dans la noblesse et les familles riches, les femmes et les filles passaient

leur vie dans un étage de la maison qu'on appelait le terem, nom local

du gynécée. Un recueil de préceptes rédigé par un moine du xVI• siècle, le Domostroï, leur recommandait l'obéissance, le silence, la broderie et la propreté. Le mari était dans sa maison un maitre aussi

absolu que le tsar dans son empire. Les miroirs étaient inconnus, les

meubles étaient un coffre et des bancs. Les femmes élégantes portaient trois robes l'une sur l'autre et elles avaient droit à des botillons rouges dont le bout était relevé. Les filles portaient des tresses,

les femmes un chignon.

Le mariage était précédé d'autant de pourparlers qu'en Chine,

De l'Europe baroque à l'Europe classique

bien que l'astrologue ne fût pas consulté. Le futur mari n'avait pas

le droit d'apercevoir sa fiancée. Pendant les pourparlers, des « observatrices » déléguées par la famille du mari venaient flairer dans le

terem l'objet convoité et faisaient rapport. Il paraît que cet examen

minutieux n'empêchait pas toujours les fraudes ni même les substitutions. Ces fraudes étaient graves, car l'Église orthodoxe accordait

très difficilement le divorce qui était même impossible si la fiancée

était vierge au moment du mariage.

Les noces étaient somptueuses et barbares. Les époux présidaient

le festin sous les icônes, assis sur une gerbe de blé. Les fourrures, les

gâteaux, le sel, le houblon, paraissaient tour à tour pour conjurer le

mauvais sort, comme les idoles redoutables d'un temps très ancien.

L' époux et l'épouse, quel que soit leur rang, étaient salués ce jour-là

des titres de << prince '' et de « princesse ))' on tenait une couronne audessus de leur tête pendant que le prêtre les bénissait. En revanche,

le premier geste de la vie conjugale d'une jeune épouse était de tirer

respectueusement les bottes de son mari. Le mari, lui, assis sur le lit

des noces, avait dans sa botte droite une cravache et dans sa botte

gauche un louis d'or.

Le lendemain des noces le mari, dans les familles nobles, allait

rendre visite au Tsar et remerciait sa belle-mère devant les invités

de l'excellente éducation qu'elle avait donnée à sa fille. Si la fille

n'était pas vierge, la visite au Tsar n'avait pas lieu et le remerciement à la belle-mère était bref.

Dans le peuple, les choses étaient plus simples. Les filles n'ayant

pas l'honneur d'être soigneusement enfermées, le garçon était libre

de choisir sa fiancée parmi les filles du village. Leur avenir de femme

n'en était pas plus gai pour cela. La redoutable belle-mère les guettait comme en Chine. La jeune femme allait lui appartenir après son

mariage et c'était à elle que devait être déléguée la toute-puissance du

mari. Pour se préparer à ce sort funeste, les filles passaient ensemble en

compagnie de leurs amies la dernière veillée de leur liberté : elles

chantaient des chansons tristes qui parlaient surtout de leur bonheur

perdu. On coupait alors les nattes de la jeune épouse et on lui imposait

le respectable chignon de sa nouvelle vie. La couronne, les fourrures,

le houblon, le sel jouaient leur rôle tutélaire pendant la cérémonie.

En sortant de l'église, les jeunes mariés se rendaient à l'isba de l'époux

où les beaux-parents attendaient le nouveau couple l' un avec l'icône

du logis, l'autre avec le pain et le sel de l'hospitalité. Les mariés se

prosternaient trois fois comme en Chine devant les parents qui les

relevaient et ils allaient s'asseoir pour le festin sur la gerbe de blé et les

fourrures prescrites par la tradition.

Tel était le début d'une vie d'obéissance et de travail pour les

uns et de rigoureuse réclusion pour les autres, existence dont nous

Histoire des Femmes

avons rencontré de nombreux exemples et qui ne semble pas avoir

donné dans la sainte Russie des résultats plus édifiants qu'ailleurs.

Les tsars étaient restés fidèles à la tradition de Byzance et

se mariaient en principe avec n'importe laquelle de leurs sujettes

qu'ils choisissaient pour sa beauté : il s'agissait de filles nobles, bien

entendu. Les messagers que l'empereur d'Orient envoyait dans ses

provinces avait été remplacés par une coutume peu courtoise. Le

tsar convoquait à jour fixe dans une salle de son palais, comme dans

les contes de fées, toutes les filles qui pouvaient prétendre à son choix.

L'affaire était moins gracieuse que dans les contes de fées. Les jeunes

filles marinaient quelque temps sous la direction de duègnes. Puis le

tsar les visitait et jetait le mouchoir comme un sultan à celle qui lui

plaisait. Cette coutume était peu agréable aux Grands qui esquivaient, autant qu'ils le pouvaient, ce genre de concours. Elle explique

que plusieurs tsarines aient appartenu à des familles de petite noblesse.

Comme à Byzance également, la tsarine était couronnée avant le

mariage et, par ce couronnement, elle recevait à titre personnel, les

insignes de la souveraineté et devenait capable de régner en cas

d'empêchement ou de mort du tsar. Plusieurs tsarines régnèrent ainsi.

On sait que c'est à une extension imprévue de ce mode de recrutement qu'on doit l'une des plus célèbres souveraines de Russie, Catherine Ire qui fut proclamée impératrice à la mort de Pierre le Grand

malgré l'existence d'un petit-fils du tsar. C'est une carrière évidemment impossible de notre temps. La Grande Catherine qui lui succèda

ne montra pas moins d'énergie, il fallait se débarrasser d'un mari

encombrant et fou. Son amant s'en chargea à l'aide d'un lacet.

Ce dénouement rappelait le style en usage à Constantinople, dans le

sérail du Grand Seigneur. La Grande Catherine régna néanmoins

avec autant d'autorité que la première Catherine et avec plus de

tranquillité.

Ces antiques manières de la Moscovie disparurent peu à peu au

xvn• siècle. Finalement, en Russie comme ailleurs, tout le monde

s'habitua à la fin de la féodalité, c'est-à-dire de l'indépendance. Les

femmes s'accoutumèrent partout à cacher leur bec ct leurs ongles.

Elles vécurent dans de très jolies volières, où de beaux oiseaux, agréablement domestiqués, faisaient des grâces en leur honneur. Elles y

picoraient avec autorité quelques grains qui restaient du pouvoir

féodal. Car chaque famille gardait quelque propriété ou privilège

qui donnait un peu de consistance au pouvoir du père et par conséquent à la puissance dont la maitresse de maison assurait la gérance

selon son bon plaisir.

XVI

Les Femmes du Dix-huitième siècle

LES FEMMES SOUS LA RÉGENCE

Le xvm• siècle qui couvait sourdement depuis vingt ans, se déclara

comme une éruption, au lendemain même de la mort de Louis XIV.

La disparition du vieux couple royal fut une sorte de délivrance. Le

roi était mort le 2 septembre 1715. Dix jours plus tard, la duchesse de

Berry, fille du régent, s'installait au Luxembourg, fermait le jardin et

en faisait masquer les grilles pour pouvoir se livrer librement à quelques jeux défendus. Le 1er octobre, les spectacles recommençaient,

le jeu faisait fureur et quelques semaines après avait lieu le premier

bal masqué de l'Opéra. Le Cours-la-Reine était illuminé toute la

nuit pour les promenades des équipages. Les petits soupers, les orgies

discrètes, les fantaisies les plus libres surgissaient du jour au lendemain

comme si quelque rosée mystérieuse les avait fait soudainement éclore.

Les femmes ne furent pas seulement de bons camarades comme

dans les années précédentes : elles allèrent plus loin avec facilité.

Elles sont parfois un peu promptes à accepter ce qu'elles appellent

des idées nouvelles. On croit que Paris surtout fut contaminé, et principalement la noblesse de Cour, les maîtresses des financiers, celles

des nouveaux riches. La bourgeoisie et la province semblent avoir été

épargnées. Finalement, certaines femmes seulement furent atteintes.

Celles qui le furent, toutefois, le furent bien. Elles ne s'arrêtèrent

pas aux demi-mesures. Tout le monde connaît les « petits soupers »

du Régent, où les invités faisaient la cuisine après avoir congédié les

domestiques, l'entourage des «roués» et des « rouées », les plaisanteries graveleuses à table, les gravures de l'Arétin qu'on passait à la

lanterne magique, et encore les danseuses de l'Opéra qui avaient

quinze ans et qu'on couvrait d'or*. Et l'on sait aussi que les vedettes

de ce temps ne manquèrent pas d'idées originales. Mme de Tencin

* Le Régent allait plus loin. Duclos raconte dans ses Mémoires, que son valet de chambre, Couche, lui fournissait des petites filles de douze ans.

234 Histoire des Femmes

organisait des " tableaux vivants n, le prince de Montbéliard mariait

un de ses fils avec une de ses filles, la princesse de Wurtemberg ne

souffrait pas que son fils, qui avait quinze ans, dormît dans un autre

lit que le sien, Villars recevait des coups de bâton d'un joli prince

allemand qu'il aimait trop tendrement et un certain Morel vendait

des jeunes garçons au bal de l'Opéra. La duchesse du Maine, épouse

d'un des bâtards du vieux roi, avait ses « drôles " et affichait publiquement le cardinal de Polignac, la duchesse de Retz, gracieuse duchesse

de dix-huit ans, petite-fille du maréchal de Villeroy, grave gouverneur du jeune Louis XV, soupait nue avec Richelieu et ses amis.

Les robes étaient devenues si impalpables, si légères, qu'elles ne

pesaient plus que douze onces, ce qui est un peu moins de 400 grammes. " Leur conduite me semble celle des cochons et des truies, grognait la Palatine en parlant de ses contemporains ... Le temps est

venu où, comme dit la Sainte Écriture, sept femmes courront après

un homme... Les femmes sont trop effrontées, surtout celles des

grandes maisons : elles sont pires que celles des mauvais lieux. " Ne

rappelons que pour mémoire que les filles du Régent lui-même

n'illustraient que trop cette remarque. La duchesse de Berry, qui avait

acheté la Muette pour y être plus tranquille qu'au Luxembourg,

arrangeait, elle aussi, des orgies et des " tableaux vivants n, tombait

ivre-morte sous les tables, trompait son mari deux jours après ses

noces et se traînait comme une chienne aux pieds de Riom, neveu de

Lauzun, qu'elle finit par épouser secrètement. Sa sœur, Mlle de

Valois, dut renoncer à épouser le duc de Savoie, parce que personne

n'ignorait qu'elle avait été de très bonne heure la maîtresse de Richelieu. Et son autre sœur, Mlle de Chartres, la plus modérée de toutes,

transformait l'abbaye de Chelles en abbaye de Thélème, y donnait

des concerts et y tirait le pistolet.

LES << MAITRESSES >> ET LEUR « CABINET >>

Laissons ce vent de folie. Le règne des femmes s'installa autrement

et d'une manière plus insidieuse. On vit les femmes être maîtresses

de tout lorsque la vie sociale fut transformée, vivifiée, épanouie par

l'apparition de la « vie mondaine n, laquelle donna naissance à un

produit nouveau de la « nature sociale n, le petit animal tout-puissant, merveilleux, intrépide et redoutable qu'on appelle la «femme

du monde"·

Le xVII• siècle avait connu la cour, planète à part qui gravitait

autour du roi selon les lois de sa mécanique propre, et les « salons n,

espèces d'académies privées qui formaient autour de la cour une

ronde de satellites dont la végétation particulière n'avait aucune

Les Femmes du Dix-huitième siècle 235

importance. La « vie mondaine» fut, daru ce système, une innovation.

On se réunît, mais ailleurs qu'autour de la personne du roi. On

s'amuse, mais ce n'est pas à Versailles ni au Louvre. On rencontre

des ministres autrement qu'en faisant antichambre. On a de l'influence,

du crédit, on a même du pouvoir par le simple fait de pénétrer dans

tel ou tel « milieu » mondain : d'où les aventuriers. Et on adopte

d'autres manières, on découvre d'autres écueils, parce qu'on n'est

plus obligé de s'observer corutamment en fonction de l'étiquette,

mais qu'on s'observe désormais et qu'on se conduit en ménageant des

lois non écrites du monde, infiniment plus subtiles que les prescriptions sommaires du code des préséances.

Cette « vic mondaine » était née de la dispersion de la cour pendant la minorité de Louis XV, des habitudes de la Régence, du transfert du pouvoir des mairu du roi à celles d'un premier ministre. Le

Régent avait pris soin que les jolies invitées de ses « petits soupers »

ne pussent lui parler d'affaires : il se moquait d'elles. Cette discrétion

ne lui survécut pas. C'est dans les dernières années de la Régence

qu'on voit naitre à Paris Je premier de ces « milieux» mondains toutpuissants, où se font les carrières, où sc distribuent les faveurs et les

places et qui prennent la relève de Versailles :Je premier d'entre eux

est le salon de Mme de Tencin, maîtresse du cardinal Dubois. Et,

peu de mois après, le duc de Bourbon ayant succédé à Dubois, c'est

sa maltressc, Mme de Prie, qui décide, distribue, favorise, ct c'est aux

soupers de Mme de Prie qu'il faut aller. La scène changera encore

quand le roi aura pour maîtresses les filles du marquis de Nesle,

elle se transportera plus tard dans les petits appartements de Mme de

Pompadour. Mais, désormais, Je pli est pris, le « monde » existe, il

double la cour, et même lorsque Versailles reprend son lustre et sa

prépondérance, le « monde » et la« cour » ne forment plus qu'un seul

organisme, la circulation du crédit, de l'înfJuencc, des personnes, des

idées surtout passe librement de l'un à l'autre. Versailles, sérail où

règne la favorite du moment, est maintenant prolongé par une « banlieue sociale » qui se déverse chaque jour à Versailles et communique

avec Versailles à tout moment, et cette « banlieue sociale » est gouvernée par les femmes, elle n'existe que par elles, elle est leur domaine

aussi exclusivement que la mode, la coiffure, l'amour.

La vie des femmes ne fut pas changée du jour au lendemain. Les

soupers de la Régence étaient une formule intermédiaire pour ainsi

dire : car c'était le personnel de la cour qu'on y retrouvait. La constitution d'un « milieu mondain » exigeait une société plus diverse, et

même un certain « encanaillement ». Le système de Law aida puissamment à ce recrutement. La mode de l'Opéra et surtout le privilège qui permettait de donner Je titre de « fille d'Opéra » à des figurantes très épisodiques présentées par quelque élégant protecteur

Histoire des Femmes

grossirent également les effectifs. Le nombre des nouveaux venus qu'on

pouvait se laisser présenter, soit à cause de leur soudaine fortune,

soit pour leur bonne mine, augmenta d'autant. Pendant longtemps,

les réceptions, les fêtes, les plaisirs, l'hospitalité large sont encore

réservés aux princes. Puis, la vie mondaine s'épanouit progressivement,

surtout au milieu du siècle, offrant aux femmes des perspectives

toutes nouvelles, car elle leur donnait pour la première fois l'occasion

de briller sans entraves, sans tabourets, sans préséances.

LA VIE MONDAINE ET LES SALONS

Les bals de l'Opéra, au commencement de la Régence, avaient

préludé à cette confusion des rangs que plusieurs trouvaient regrettable : on y allait sous le masque, on s'y parlait librement et c'est sous

ce déguisement qui permettait les fantaisies que Mme Le Normant

d'Étioles, future marquise de Pompadour, put trouver l'occasion d'un

aparté avec le roi. Lorsque les grands salons fleurirent au milieu du

siècle, ce fut partout le bal de l'Opéra, au moins pour les femmes qui

avaient un équipage et un introducteur. Au Palais-Royal, chez la

duchesse de Chartres, fille du duc d'Orléans, il suffisait d'être présentée

pour souper sans invitation les soirs d'Opéra. Au Temple, les salons

du prince de Conti, où trônait Mme de Bouffiers, n'étaient pas d'un

accès plus difficile et, lorsque Mm• de Bouffiers devenue maréchale de

Luxembourg eut ses propres réceptions, la même règle fut continuée.

Devant ce public nouveau où la hiérarchie ne s'exprime plus que par

des nuances, toutes les femmes ont leur chance. Les avenues de la

richesse et de l'amour, de l'influence et du succès ne sont plus barrées

par des Suisses qui ne laissent passer que les duchesses à brevet. On

verra bientôt des danseuses de l'Opéra traitées comme des duchesses,

toutes-puissantes auprès des grands, recevant elles aussi. L'histoire

des « gens du monde " commence. La toute-puissance de la cour

n'est plus qu'un souvenir et une consécration, une sorte d' (( Académie " des grandes familles. Le« Tout-Paris " lui succède avec son

recrutement capricieux et sa roulette aux chances illimitées : au bout,

il y a Casanova, Brummel et d'Orsay. Or, toute femme est Casanova.

Ce n'est pas assez de dire que la vie mondaine offrit à toutes les

femmes une sorte de baptême à partir duquel elles pouvaient prétendre à tout. Par son fonctionnement même, elle les instituait juges et

souveraines de toutes choses. Leur humeur, leur caprice, leur enthousiasme allaient désormais décider des modes et aussi des réputations,

enterrer dans l'obscurité des idées et des systèmes, les rejeter d'un

sourire ou au contraire les exalter et assurer leur succès. Le monde fut

le haut-parleur de leur fantaisie, il servit à répandre et à amplifier

Les Femmes du Dix-huitième siècle 237

leur verdict. En réalité, il substitua la puissance des femmes aux

puissances qui existaient jusqu'alors. Sous Louis XIV, quand le roi

avait envie de s'amuser, toute la noblesse s'amusait : quand il devint

dévot, toute la cour alla à la messe. Cent ans plus tard, quand

Louis XVI se mit à faire des serrures, les nobles ne sc jetèrent pas dans

la quincaillerie. C'est le contraire qui se produit : Marie-Antoinette

foue à la bergère parce que les femmes ont rêvé d'être fermières en

lisant La Nouvelle Héloïse.

Cette gérance de l'opinion a quelquefois sa mécanique. On s'aperçoit alors que certains des salons du xvm• siècle, ceux qu'on a appelés

les " bureaux d'esprit n, correspondent à peu près à ce qu'ont été plus

tard les revues littéraires et politiques. Mme de Lambert, sévère,

distinguée, sélectionne rigoureusement : son aréopage juge des nouveautés littéraires en avant-première et distribue les fauteuils à l'Académie, c'est l'ancienne Revue des Deux Mondes. Mme du Deffand regarde

de haut ces amusements de gens de lettres, son salon a le ton de la

cour et juge d'un mot, c'est l'esprit du Jockey : on n'y admet les écrivains qu'au compte-gouttes et consacrés. Mme Geoffrin administre

les terres grasses du progressisme, son salon est celui de l'Encyclopédie :

on mange mal chez elle, mais elle organise des parties carrées. Cette

cohue fait penser à nos grands hebdomadaires. Chez Mlle de Lespinasse, c'est une chapelle militante, on prépare les carrières en sourdine, on exécute, on exècre, on pousse, on est libre dans les propos

et on ne se contraint ni sur les haines ni sur les enthousiasmes : c'est

déjà le ton des groupuscules et des " clubs n, avec le grand homme,

bien entendu, qui est d'Alembert, et on pousse lejeune Guibert, favori

de la maison. Des salons moins illustres sont encore plus spécialisés.

Mme Marchais, amie de Mme de Pompadour, propage la doctrine

de Quesnay et des physiocrates, le salon de Mm• du Bocage est la

citadelle de l'abbé Mably, chez Mme de V ernage régnent Loménie de

Brienne avant son arrivée au ministère et le charmant Voisenon, un

des hommes les plus spirituels du siècle, chez Mme de Beaumont, on

écoute respectueusement le docte La Harpe, et le salon si gai et si

libre de Mm• Lebrun sert essentiellement à préparer le succès

de Vigée-Lebrun. Sous Louis XVI, le salon de Mme Necker eut la

même fonction : mais la comédie dont il prépara le succès finit mal.

On sait combien les femmes ont été utiles aux grands écrivains du

xvm• siècle. Il n'est pas un nom célèbre qui ne soit accompagné du

nom de quelques protectrices. Pour Montesquieu, c'est Mme de Tencin et Mm• de Lambert, pour Voltaire la duchesse du Maine, Mm• du

Châtelet, pour Rousseau Mme d'Épinay, Mme d'Houdetot, la Maréchale de Luxembourg. De moindres seigneurs, Saint-Lambert,

Voisenon, Bachaumont, doivent aux femmes le plus clair de leur

carrière. Le " public » féminin est désormais une puissance. Il est

Histoire des Femmes

même l'élément décisif du succès : Diderot qui est un « écrivain pour

hommes >> ne sera jamais poussé par ce grand vent qu'on sent derrière

Voltaire et Rousseau.

LES FEMMES ET LES CARRIÈRES

Cette gérance de l'opinion, ce privilège de faire les grands hommes

par dévotion ou caprice remettaient finalement entre les mains des

femmes un pouvoir plus certain et plus solide qu'une faveur toujours

révocable. Mais il n'empêchait pas les modes plus décisifs d'autorité.

Mme de Tencin, mystérieuse et partout présente, a son état-major

comme un ministre. On lui fait des rapports, on lui remet des notes,

elle a ses espions, elle donne des audiences, dicte des instructions,

rédige des mémorandums. Elle a des entretiens avec les ministres

et elle a ses créatures : le brillant duc de Richelieu est un des instruments qu'elle a forgés avec patience, sans réussir à en faire un homme

politique d'envergure. Elle réussit mieux avec son propre frère dont

elle fit un cardinal, bien que le sujet se prêtât peu à soutenir ce caractère. La mort de Dubois ne mit pas fin à ses intrigues. Elle les

poursuivit vingt ans encore et on retrouve sa main dans la chute de

Maurepas.

La ravissante marquise de Prie, femme d'ambassadeur à quinze

ans, fut, sous le ministère du duc de Bourbon, la « maîtresse absolue

du royaume 1 >> . Elle gouvernait littéralement, elle avait même un

premier ministre qui était Pâris-Duvernay et elle décidait tout, à

l'exception des affaires d'Église. Elle faisait enfermer à la Bastille

les secrétaires d'État qui lui déplaisaient, elle renvoya l'infante

d'Espagne fiancée à Louis XV et fit conclure le mariage du roi avec

Marie Leczinska : en outre, prenant à toutes mains, payée par Walpole

pour servir la politique anglaise, ramassant une fortune en spéculant

sur les grains, vendant les faveurs et les privilèges et, comme dit fortement le Président Hénault, " roulant les amants avec les affaires>>.

Elle dura moins que Mme de Tencin : le roi renvoya le duc de Bourbon

à cause d'elle, elle fut expédiée dans ses terres et elle eut la faiblesse

de se suicider.

Le régime matriarcal ne disparut pas pour autant. Le règne des

trois filles du marquis de Nesle fut plus tapageur qu'efficace. Mais

Mme de Pompadour sut retrouver la toute-puissance de Mme de

Maintenon. L'apogée de sa puissance ne fut pas le temps où elle était

la maîtresse du roi. C'est dans les années d' « amitié » qui suivirent

qu'elle se posa en collaboratrice discrète et efficace. Moins active que

Mme de Tencin, moins puissante que Mme de Prie, elle eut pourtant

une part plus décisive dans la politique française à cause de la longueur

us Femrms du Dix-huitième siècle 239

de son règne et des circonstances. Elle avait, elle aussi, ses " clients >>,

ses amis, ses agents, sa politique. Elle fit disgrâcier Maurepas qui avait

l'imprudence de faire des épigrammes, elle poussa Machault, candidat

des « progressistes », elle fit la fortune de Choiseul qu'elle mena d'une

ambassade au poste de _premier ministre, celle de Bernis pour lequel

elle obtint les Affaires Etrangères et, plus malheureusement, celle de

Soubise, auquel elle fit confier un commandement qui fut désastreux.

Elle avait sa conception personnelle de l'équilibre européen. C'est

elle qui lit accepter l'alliance autrichienne qui valut à la France les

déboires de la guerre de Sept Ans et c'est elle encore qui obtint qu'on

y restât fidèle malgré l'opposition de son ami Bernis. Mme de Maintenon s'était tue au conseil où l'on avait délibéré de la succession d'Espagne : elle n'avait opiné en peu de mots que sur l'ordre formel du roi.

Cette manière discrète appartenait au passé. Mme de Pompadour

menait sa guerre avec beaucoup de conscience : elle marquait avec

des mouches la position des bataillons sur les plans que Soubise lui

envoyait. Ce détail amusait Frédéric II, stratège qui se décidait sur

la selle de son cheval :il l'appelait drôlement Cotillon Jer, hommage

peu respectueux à la promotion sociale de la femme.

Les intrigantes de moindre format furent aussi nombreuses qu'au

siècle précédent. L'industrie des donneuses d'avis florissait toujours. Elle

avait ses spécialistes qui ajoutaient souvent à la chasse aux prébendes

la délation fructueuse des abus. La vieille maréchale de Noailles était

citée avec éloges pour son activité. Elle usait des confesseurs et des

maîtresses indifféremment et était toujours levée de bon matin pour

être la première à savoir les morts de la nuit qui ouvraient une intéressante succession. On ne mentionne pas d'entreprise aussi prospère

que celle de la duchesse d'Harcourt au temps de l'ancien roi. Mais la

dispersion du pouvoir favorisait les affaires de moyenne envergure

fondées sur l'intimité d'un ministre ou d'un commis. Beaucoup de

femmes influentes faisaient des rapports avec autant de sérieux que

Mme de Tencin et elles annotaient dans un très joli cabinet de travail

des plans sévères pour réformer des abus. Ce personnage devint si

classique qu'on en trouve des portraits à la manière de La Bruyère

dans les recueils elu temps.

Parfois une donneuse d'avis, supérieurement organisée, se tirait du

commun en obtenant des résultats tout à fait remarquables. La plus

célèbre en ce genre fut une dame Cassini dont les débuts avaient été

difficiles puisque Louis XV refusa sèchement qu'elle lui fût présentée.

Mais elle était chez elle dans les bureaux, ayant pour amant Maillebois qui était petit-neveu de Colbert. Elle poussa son frère qui devint

de son côté l'amant de la princesse de MontbaJTey, amie intime du

ménage Maurepas. La dame eut un salon très influent et son frère

réussit à capter la confiance du jeune roi Louis XVI qu'il conseillait

240 Histoire des Femmes

par une correspondance secrète. Cette affaire, fort bien menée,

entraîna la chute de l'abbé Terray qui était contrôleur général, et

l'avènement du banquier Necker. Le sage Louis XVI aurait eu,

en toute innocence, sa Pompadour, si Maurepas ne s'était pas trouvé

joué dans cette intrigue. La Cassini fut éloignée de la Cour et ne se

releva pas de cette disgrâce.

Mais les femmes avaient inventé d'autres moyens de s'enrichir.

La dévote princesse de Carignan, apparentée aux princes du sang,

obtint, par exemple, le privilège d'ouvrir une maison de jeu dans ses

salons de l'hôtel de Soissons, au moment où les jeux de hasard venaient

d'être défendus 2• Une comtesse de La Motte, modeste locataire d'un

hôtel meublé, dupait des naïfs en leur faisant croire par son accent

allemand qu'elle était une amie personnelle de Marie-Antoinette.

Elle voulut trop prouver et se glissa avec son carrosse dans le cortège

de la reine. C'était une des rares choses qu'on ne pouvait faire sans

danger. Elle fut démasquée et arrêtée, mais on découvrit qu'elle avait

remis beaucoup de placets et non sans succès 3• On sait qu'une autre

comtesse de La Motte devait monter une escroquerie encore plus

retentissante, la reine ayant eu la légèreté de se moquer du cardinal

de Rohan en feignant d'accepter de lui un collier somptueux. MarieAntoinette s'amusa beaucoup de la comédie que donna le cardinal par

ses génuflexions et ses roulements d'yeux adressés à une soubrette

qu'il prenait pour la souveraine. Mais le collier disparut pendant cette

agréable mise en scène et la plainte du joaillier provoqua un effroyable

scandale, en jetant une lumière indiscrète sur le personnel étrange et

les combinaisons suspectes qu'on découvrit autour des personnages les

plus illustres et même parmi ceux qui pouvaient approcher les souverains.

LES cc FEMMES DU MONDE ll

Le « monde » changea la femme elle-même. Le rôle des femmes au

XVIIIe siècle fut si grand, leur influence s'insinua si bien partout que

la société tout entière se féminisa. Les femmes du xvu• siècle étaient

de gros bijoux lourds qui ornaient une société toute masculine par sa

forme, sa raideur, sa tournure d'esprit : pièces rapportées piquées

comme des ornements au milieu des cuirasses, des chevaux gros comme

des muids, des raisonnements solidement harnachés. Elles cherchaient

à ressembler aux hommes, amazones, chasseresses ou conseillères,

mais toujours les yeux sur eux. Au xvnxe siècle, c'est le contraire : ce

sont les hommes qui se mettent à ressembler aux femmes. Et le règne

des femmes est si complet que les hommes copient leur esprit même :

ils sont légers, brise-raisons, capricieux, indolents, ils ont en tout des

grâces de danseuse. Toute la France pirouette.

Les Femmes du Dix-huitième siècle

Les femmes appliquèrent d'abord à leur propre bénéfice leur pouvoir discrétionnaire. Et elles eurent des idées charmantes qui montraient combien elles sont supérieures aux hommes en invention et

en fantaisie. Pour la première fois, on voit la Parisienne qui montre

le bout du nez, imprévue, amusante, gourmande de petits plaisirs.

Elles inventent les boulevards, les promenades nocturnes au Coursla-Reine, les pique-niques à Meudon ou à Saint-Cloud. Elles vont

boire, pour finir la nuit, le ratafia au pont de Neuilly. Elles ont dans

leur manchon des écureuils ou des chiens minuscules, elles s'engouent

des découpages, des estampes, des pantins, des bilboquets, des silhouettes. On ne sait pourquoi elles se mettent soudain à faire des nœuds

et elles y travaillent avec autant d'application que si elles espéraient

gagner six sous par jour. Puis, quelques années plus tard, elles cousent

des galons avec tant de perfection que les brodeuses ne trouvaient plus

à s'employer. Elles ont assez de perversité pour découvrir les «jeux

innocents >Jet assez d'insolence pour imaginer les masques, les dominos,

si commodes au bal, les « petites loges " dans lesquelles on se dissimule

au théâtre. Et elles ont des modes du cœur, tantôt la« délicieuse amie»

dont on ne peut se passer un instant, tantôt le" confident», sexagénaire

sans conséquence mais tout aussi indispensable. Ce sont là des passades

et des amuse-gueule, des modes qui ne durent qu'un moment, mais

qui portent toutes la signature d'un esprit nouveau, primesautier et

original, dont on mesurera toute la fraîcheur si l'on se souvient qu'en

cinquante ans les contemporains de Louis XIV n'avaient rien trouvé

d'autre que la chasse quotidienne et le jeu du roi.

LA LIBERTÉ DANS LE MARIAGE

C'est en amour surtout que leurs idées furent audacieuses et neuves.

Pendant toute la période où elles avaient été un ornement, les femmes

avaient obstinément fait valoir leur droit à cet adultère blanc qu'on

nommait l'amour courtois. C'était un but de guerre modeste qui correspondait à leur situation subalterne. Ce but de guene fut largement

dépassé quand la victoire des femmes devint incontestable. Elles

établirent le droit des femmes à disposer d'elles-mêmes et, ce qui

montre combien leur pouvoir était grand, elles imposèrent cette clause

aux hommes sans aucune difficulté. Il fut de bon ton qu'une femme

eût un amant ct que le mari lui laissât à cet égard une complète

liberté. La fidélité à l'amant était louable, on la trouvait touchante :

le président Lambert de Thorigny donna un exemple qui fut généralement approuvé lorsqu'il s'enferma avec la femme du président Portail, sa maîtresse, qui avait pris la petite vérole et qu'il mourut courageusement à son chevet.

242 Histoire des Femmes

Le mari décourageait chez sa jeune épouse toute tendresse exagérée,

il l'invitait à vivre à sa guise tandis qu'il en ferait autant et parfois

même se refusait impoliment à faire plus ample connaissance avec la

fille qu'il avait épousée : c'est cc qui arriva à la pauvre petite Crozat,

fille de millionnaire, que son mari le comte d'Évreux regardait comme

une lettre de change et qui s'en consola en lui donnant deux enfants

sans se soucier de son concours. Ces ménages séparés étaient généralement agréables. Il était rare qu'un mari fût aussi grossier que le

comte d'Evreux ou qu'une jeune femme impertinente signât un billet

comme la petite comtesse de Maugiron :"Sassenage, très fâchée d'être

Maugiron "· Le mari, la plupart du temps, rencontrait sa femme avec

plaisir dans le monde. Il était parfait avec l'amant qui était en général

un de ses amis. Et il lui arrivait même d'avoir pour sa femme des

caprices passagers, comme le prince de Ligne qui, sortant un matin

de la chambre de sa femme, se précipitait dans les bras de l'amant

et lui disait avec bonne humeur : " Mon cher, je t'ai fait cocu! " On

citait bien quelques maris fâcheux qui avaient fait mettre leur femme

à la Bastille ou au couvent, mais ils étaient blâmés par tous. A la fin

du siècle, on recourut assez souvent à la séparation judiciaire, symptôme d'un retour à la morale qui inquiétait les bons esprits.

L'amour hors du mariage fut laissé à la discrétion des femmes.

Contrairement à ce qu'on croit habituellement, il y eut tout le long

du siècle des ménages heureux et des femmes fidèles qui bravèrent le

ridicule. Les Choiseul, les Maurepas, les Necker, les Vergennes, les

Chauvelin furent des ménages parfaitement unis, et le duc de la Trémouille mourut auprès de sa femme atteinte de la petite vérole, aussi

fidèlement que le président Lambert de Thorigny auprès de sa

maîtresse. Des unions moins légitimes furent tendres et édifiantes,

touchantes par un dévouement total, par une fidélité sans effort. Ce

siècle qu'on accuse de libertinage eut des amants passionnés, Mlle Ai:ssé

qui aima toute sa vie le chevalier d'Aydie et qui ne voulut pas être sa

femme pour ne pas entraver sa carrière, Mlle de Strafford qui aima si

pieusement le poète Crébillon, la princesse de Condé qui garda

longtemps le souvenir d'un jeune inconnu rencontré aux eaux de

Bourbon l'Archambault, et la plus attachante de toutes, M11 • de Lespinasse vouée à Guibert par l'amour fou, la soumission totale, les

délices de l'esclavage pour celui qui est toute la vie. Dans ce tourbillon

de plaisirs et de tentations, une des privilégiées de ces fêtes de la vie,

la princesse de Condé, écrit à son jeune amant ce mot étonnant :

« Contrariées perpétuellement dans nos goûts, nos amusements, par

les préjugés, les bienséances et les usages du monde, nous n'avons de

libres que nos sentiments ... " Ce regret des chaînes d'or se place, il

est vrai, en r786 : Rousseau était passé par là. Mais j'aime à croire

que ce soupir fut poussé par d'autres et bien avant. Car les femmes,

Les Femmes du Dix-huitième siècle 243

même à l'heure de leur triomphe, surtout à l'heure de leur triomphe,

ne sont pas toujours libres de choisir la forme de leur liberté.

LE TEMPS DU « LIBERTINAGE »

En tout cas, le bon ton n'encourageait pas les engagements fidèles.

Beaucoup de femmes se laissèrent entraîner vers une conception cavalière de l'amour. Le goût du plaisir les étourdit et plus encore l'affectation de ne prétendre qu'au plaisir. Il y avait encore dans les mœurs

une impudeur ingénue. On ne voyait aucun inconvénient à ce qu'une

fille de douze ans badinât à demi-nue avec des visiteurs, un tailleur

prenait ses mesures sur une jeune femme en chemise, de grands diables

de valets passaient avec impassibilité dans sa chambre et les amis de

la maison venaient lui faire la cour lorsqu'on lui faisait sa toilette du

matin. Les poètes étaient grivois, les estampes étaient lestes, les romans

parlaient de baisers dérobés, de gages mal défendus. Les hardiesses

étaient tolérées avec un sourire pourvu qu'elles fussent élégantes. Le

libertinage était versé aux femmes de tous côtés par des mains complaisantes, il était passé dans les usages, comme le champagne des soupers.

On disait à l'oreille des femmes de "jolies horreurs n, un homme à la

mode était volontiers "polisson "· Chérubin se jetait à leurs pieds bien

avant Beaumarchais. Il n'était pas déplacé qu'un très jeune chevalier

se posât en " attentif " un peu indiscret. La mode permettait les

" passades"· Elles étaient" sans conséquence"· Le choix d'un amant en

titre était une affaire plus grave. A la cour de Vienne, avant Marie-Thérèse, on mesurait les égards qu'on rendait à une femme au rang

de son amant. Une liaison était un acte presque officiel, dont on faisait

part à la société en se montrant avec l'heureux élu dans une loge à

un bal de l'Opéra.

Ces liaisons déclarées n'empêchaient pas des aventures éphémères.

On citait des femmes qui avaient, comme les hommes, leurs cc petites

maisons n. C'était le temps où Chamfort définissait l'amour comme

"l'échange de deux fantaisies et le contact de deux épidermes "· Ces

excursions sensuelles aboutissaient quelquefois à l'apologie de l'amour

physique, dénouement un peu cynique. Quelques clubs fermés s'en

vantaient. On citait l'Ordre de la Félicité qui était organisé comme une

escadre dans laquelle les matelots ne se refusaient rien. La francmaçonnerie des Aphrodites, qui avait ses mystères et ses initiations, a

sombré avec tous ses secrets. La société du Moment ne nous a laissé que

ses statuts et des signes de reconnaissance qui permettaient d'être

expéditif.

Cette désinvolture avait au moins l'avantage de bannir l'hypocrisie.

Mais les femmes les plus cyniques tiennent aux arabesques. L'amour

244 Histoire des Femmes

physique était souvent supplanté par une variante sophistiquée. On

se plaisait aux tactiques adroites, aux pièges habilement conçus, à la

conduite gourmande d'une séduction. Il était amusant de voir succomber l'innocence, il était piquant de jouer avec une femme comme avec

une proie, de la laisser aller, de la reprendre, de la rendre folle, il

était divin de la voir se rouler aux pieds d'un savant dompteur. Ce

fut le temps de Faublas et des Liaisons dangereuses. Les hommes s'amusaient à la séduction comme à un jeu, il fallait savoir saisir le moment,

il était délicieux de ravoir une femme, de la soumettre au caprice d'un

souvenir. Les femmes eurent la faiblesse d'aimer ces jolis tortionnaires

qu'elles appelaient des méchants. Elles admirèrent les noirceurs dont

elles étaient victimes, elles adoraient ces amants au cœur froid et aux

reins solides qui étaient fiers de leur réputation de scélérats. Bref,

elles se conduisirent avec peu de dignité.

MIGRAINES, VAPEURS ET HAUTE COUTURE

Telle était, du moins, la mode : et elle était un peu triste, au fond,

tout cela étant fort cérébral. Cette cuisine de l'amour était épicée et

légère. Mais on ne se nourrit pas exclusivement de foie gras, de caviar

et de champagne. Les femmes avaient abusé de leur liberté comme les

nouveaux riches de leur fortune. Elles s'étaient précipitées à J'extrême

de la vie mondaine, elles avaient fatigué leurs sens par tous ces jeux,

le libertinage était pour elles une drogue. Leur vie finissait par être un

tissu d'extravagances, et précisément de celles que la vie mondaine,

l'existence même du« Tout-Paris n imposent presque inévitablement.

D'abord la plus grande partie de leur vie est nocturne. Dans ce vocabulaire du xvm• siècle, si riche en termes nouveaux et expressifS, on

les appelle des « lampes n : elles veillent et s'usent. Les corsets les

compriment jusqu'à la limite du supportable, les fards préparés par

des apothicaires ignorants, le rouge, non moins toxique, et que la

cour exige très vif et haut, leur donnent des migraines, leur gâtent les

dents et leur abîment les yeux. L'ambre, la cuisine violemment épicée

leur délabrent l'estomac. Ajoutez les traitements au mercure, fréquents,

car les amants laissent des souvenirs. Ces blondes poupées gracieuses

des estampes, ces potelées de Fragonard vivent sur leurs nerfs et souvent

sont des malades. La figure « chiffonnée n est à la mode. On ne s'en

étonne pas: les grosses joues de Mm• de Sévigné se font à la campagne.

Les « vapeurs n, autre nouveauté, sont encore plus à la mode que le

minois barbouillé. Ces charmantes filles en ont toutes, et parfois jusqu'à l'hystérie comme la princesse de Lamballe qui s'évanouit devant

des violettes, un homard, des écrevisses. Elles respirent des sels, voient

des charlatans, un docteur Pomme leur donne des bains pendant des

Les Femmes du Dix-huitième siècle 245

heures, Tronchin, plus raisonnable, les oblige à se promener à pied 4 •

Aussi l'hystérie les attire. Le siècle commence par les convulsionnaires

de Saint-Médard et se termine sur Messmer et Cagliostro. Les tireuses

de cartes n'eurent pas moins de succès que les fous. Mme de Pompadour

consultait la Bontemps, la princesse de Conti accueillait des bergers

qui interrogeaient des lièvres, les femmes courent aux diables, au sabbat, aux évocations des morts et elles avaient tout juste un petit frisson

quand le fameux comte de Saint-Germain leur contait ses souvenirs

de la cour d'Henri Il.

Les modes de ce temps-là étaient aussi vives que le train de vie.

Les femmes découvrirent la haute couture, elles eurent des bottiers

insolents et elles connurent la terreur de ne pas être informées du

dernier engouement. Mais ce sont les coiffeurs surtout qui les initièrent

à des supplices inconnus des siècles précédents. Legros avait imaginé

vers le milieu du siècle une coiffure «personnalisée " comme disent les

carrossiers de notre temps. Le célèbre Léonard, qui lui avait succédé,

imposa aux femmes la coiffure « sophistiquée ». C'était un pouf de

cheveux, qui formait au-dessus de la tête une superstructure aussi

imposante que le turban du capitan-pacha. Ces poufs étaient si hauts

et si encombrants qu'il fallait se mettre à genoux pour les faire tenir

dans les carrosses. Il y avait aussi l'inconvénient d'avoir à se baisser

pour passer les portes. Un industriel ingénieux inventa un ressort qui

permettait d'incliner cet édifice. On y ajouta des «sujets», qui furent

d'abord des ornements piqués avec fantaisie, puis des allusions à

l'actualité, puis des personnages, puis des allégories, puis des paysages

et des panoramas. Les filles d'Opéra se distinguèrent en portant sur

la tête des mises en scène audacieuses qui firent beaucoup souffrir les

femmes du monde. Il ne faut pas croire que ces extravagances étaient

réservées aux vedettes. Les poufs empêchèrent de dormir les femmes de

tout rang. Les bourgeoises et les marchandes furent aussi folles que les

grandes dames et voulurent être surmontées elles aussi de ces

édifices capillaires. On le voit par les gravures que Restif de la Bretonne

faisait exécuter avec tant de soin pour ses Contemporaùzes: les poufs

sont en bonne place dans les boutiques et les appartements qui ornent

la série que Restif intitulait avec naïveté Les Contemporaines du commun.

Les poufs disparurent comme les autres chars bariolés du cortège

de l'actualité. Mais la frénésie des engouements, le désir du nouveau

et de l'excentrique, l'anxiété perpétuelle de ne pas être au goût du

jour, que l'émulation mondaine avait fait naître, firent désormais

partie du destin des femmes. La dictature de la mode s'éleva sur elles

et courba toutes les têtes, qui ne se sont jamais relevées depuis ce

temps. Après les coiffures, on eut les couleurs, lesquelles, baptisées de

noms imprévus, furent puce, boue de Paris, merde d'oie, cuisse de 'lYmphe

émue, et, avec les couleurs, les étoffes nouvelles qui apparaissent sou-

Histoire des Femmes

dainement, déballées des grands voiliers, indienne, calicot, cachemire.

Les capitales d'Europe attendent avec impatience la poupée de la

rue Saint-Honoré qui porte en Russie ou à Vienne les oukases du" bon

faiseur "· Cette poupée était encombrante et tirée à peu d'exemplaires.

On la remplaça, à la fin du siècle, par les premiers journaux de modes,

qui firent connaître à Venise, à Varsovie, à Berlin, les décrets de la

culture française. Et les femmes, à partir de ce jour et pour l'éternité, sentirent peser sur elles le regard des autres femmes qui avaient lu

la Galerie des Modes ou le Cabinet des Modes et qui décidaient souverainement de leur élégance et de leur distinction.

Tels furent les résultats de la toute-puissance des femmes. Elle

aboutit à l'habitude du libertinage dont on pouvait penser qu'elle serait

éphémère. Mais elle institua aussi le règne de la vanité, qui fut durable,

et l'apparition de la crise de nerfS qui en est la conséquence. La

" femme du monde " sortit de cette épreuve, ravissante, enthousiaste,

versatile, épuisée, mais toujours souriante, languide et pourvue de

nerfs d'acier, et avec elle commença cette gracieuse et vaine comédie

de la représentation et de la bonne grâce, dont personne n'est dupe,

dont personne ne peut se passer et qui est l'émail périssable et précieux qui habille la carrosserie de notre " civilisation occidentale "·

Produits merveilleux obtenus en série, êtres artificiels et délicieux,

aussi étonnants que les courtisanes chinoises, on se demande si, au

milieu de leurs fêtes, elles furent vraiment heureuses : comme si la

nature sociale, pareille à la chimie organique, ne produisait ces spécimens rares et somptueux qu'au prix de mutilations subtiles et de

secrètes maladies de la matière. Cette fièvre de la vanité, cette vie

tou te nerveuse et cérébrale, elle épuise les sources de vie, elle passe

peut-être à côté du vrai bonheur. La plainte timide de la princesse de

Condé rejoint un mot de Mme de Tencin, qui résume peut-être la vie

de toutes ces femmes. Elle montrait son cœur et disait : " C'est de la

cervelle qu'il y a là-dedans. "Je ne trouve pas moins triste le célèbre

dialogue de Mm• du Deffand, une des plus vives de ces femmes si

brillantes, aveugle depuis vingt ans et appelant auprès de son feu

Pont-de-Veyle, son vieil amant, qui, pendant cinquante ans, lui avait

consacré toutes ses soirées. Elle constatait que leur intimité avait été

douce, calme, sans orages, sans amertume : « C'est ce que j'ai toujours

admiré, répondait doucement Pont-de-Veyle. Et la marquise de soupirer : - Mais, Pont-de-Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au

fond nous avons toujours été fort indifférents l'un à l'autre? - Cela

se pourrait bien, madame », répartit Pont-de-Veyle sans s'étonner.

Les Femws du Dix-huitième siècle

LA RÉVOLUTION nE JEAN-JACQUES RoussEAU

Un prophète parut dans la seconde partie du siècle et transforma la

vie des femmes. Le genevois Jean-Jacques Rousseau était le contraire

même d'un homme du monde : il adorait les femmes, mais il avait

peur d'elles. N'ayant pas les reins assez fermes pour se conduire en

" scélérat ,, il entreprit de montrer aux femmes combien il serait doux

ct reposant d'être aimée par un amant affectueux et passionné qui

les emmènerait à la montagne. Plus de soupers : on s'amuserait à faire

les vendanges. Plus d'écrivains et de petits maîtres : on tricoterait

des brassières pour des paysannes vertueuses. Plus de gens du monde,

plus de triomphes de la vanité, plus de cérébral, plus de crises de nerfs,

mais une bonne cure de marche à pied, de bienfaisance, de bonhomie

allemande, partout des rubans roses, des bergères et du sentiment.

La Nouvelle Héloïse, qui exposait cc programme, détermina une de ces

révolutions que les femmes du monde savent seules faire déferler sur

le monde par la vertu de l'engouement. En quelques mois, ce fut un

new look total qui transforma les toilettes, le décor de la vie, les distractions, l'art d'aimer. Les « délices du sentiment», l'attendrissement,

la douceur des larmes, les bonnes promenades apparurent. Les femmes

se mirent à aimer comme des colombes. Elles entraînèrent leurs maris à

la campagne, elles se firent construire des chaumières, elles installèrent

des grottes dans leurs parcs, elles roucoulèrent devant la nature. Les

paniers des robes tombèrent tout d'un coup, des étoffes simples furent

à la mode, des lignes souples et naturelles qui dégageaient la grâce

du corps. Les poufS, toutefois, résistèrent : on montra seulement par

la manière de dresser ses cheveux qu'on était une « femme sensible "·

Cc décor de romance transforma les âmes elles-mêmes. Les femmes

adorèrent la vertu, elles la louèrent avec enthousiasme. Elles continuèrent à prendre des amants, mais en expliquant ce phénomène par

l'enivrement de la passion et la sainte exaltation de la sensibilité. Leur

cœur déborda d'amour pour l'humanité tout entière, les bons sauvages, les petits Savoyards, les jardins anglais, les fêtes de village et

les rosières. Elles allaitèrent leurs enfants et assistèrent aux leçons

pendant lesquelles on leur apprenait la physique amusante. Le comble

de l'élégance consista à jouer à la fermière et l'on sait assez que MarieAntoinette fit construire Trianon pour avoir des étables enrubannées

où aucun homme n'était admis.

Pendant qu'une femme nouvelle, innocente et sensible, affrontait

ainsi l'actualité mondaine, les marquises impertinentes, contemporaines de Fontenoy, marchaient encore bon train. Les Liaisons dar.-

gereuses parurent en I 782, en plein triomphe de la sensibilité, et ce

roman ne fit pas J'effet d'un étrange anachronisme. Crébillon fut

Histoire des Femmes

constamment réédité pendant la même période. Et la célèbre maréchale de Luxembourg, qui était regardée comme la femme la plus

légère et la plus spirituelle de ce temps, vécut fort bien jusqu'en 1787,

et toujours aussi brillante et aussi entourée.

C'est ce mélange des genres qui constituait cet incomparable

« bonheur de vivre » dont parlait Talleyrand, ce ton de " l'ancienne

cour » qu'on évoqua plus tard avec nostalgie. Aux jeunes gens des

romans de Balzac, pendant la Restauration, on montre, comme une

image touchante et merveilleuse, cette marquise de Listomère qui

porte les mouches et les robes " puce >> du temps de Louis XVI, et

qui met encore sur ses cheveux la poudre " à la maréchale "· Elle

passe de nouvelle en nouvelle comme le dernier reflet d'une époque

incomparable et révolue, de ce temps fugitif où les femmes les plus

aimables de l'histoire portèrent un spectre aussi puissant que la

baguette des fées.

BOURGEOISES, PROVINCIALES, << CONTEMPORAINES DU COMMUN >l

Pendant ce règne des femmes du monde, les autres femmes, celles

de la bourgeoisie, du peuple et de la campagne, ces " contemporaines

du commun », comme disait Restif, semblaient appartenir à une autre

humanité. Ces deux races de femmes ne se ressemblaient pas plus

entre elles que la langue vulgaire et la langue poétique. Cette différence avait toujours existé, mais on s'en apercevait pour la première

fois. Le libertinage, les passades, les soupers, les crises de nerfs n'eurent

aucun équivalent dans le reste de la population, mais il n'est pas sûr

que les larmes répandues au nom de la sensibilité, de la bienfaisance

et de l'humanité n'aient pas atteint des femmes dont l'histoire s'occupait peu jusqu'ici. Cette découverte des « femmes du commun » a

pour origine une certaine tendance « bourgeoise » de la littérature

qui fut une nouveauté. Des écrivains présentaient dans leurs œuvres

des femmes qui, jusqu'alors, avaient été rarement mises en scène. Et,

en même temps, il est moins difficile qu'aux siècles précédents de se

faire une idée de la vie dans la bourgeoisie et dans le peuple. Les

démographes gémissent sur le peu de dénombrements et la valeur

incertaine des documents : mais pour un panorama qui ne prétend

pas à la rigueur scientifique, on a des éléments suffisants.

Après les crises cycliques du xvn• siècle, le xvm• siècle apparalt

comme une époque de prospérité et d'aisance dans toute l'Europe.

La population augmente partout, les méthodes de J'agriculture

s'améliorent, la production est abondante. La médecine fait des

progrès pendant tout le siècle : la mortalité infantile diminue notablement et la longévité augmente. Les femmes ne bénéficient pas

Les Femmes du Dix-huitième siècle 249

autant qu'on pourrait le croire de ces progrès. La technique des

accouchements est encore élémentaire, la fièvre puerpérale fait de

nombreuses victimes. Les salaires des femmes, surtout à la campagne,

sont généralement faibles et ne servent encore que d'appoint.

Ce sont des ombres sur l'estampe aimable de L'Accordée de village.

Mais il est vrai que les paysans sont beaucoup plus aisés qu'au

xvn• siècle, que la bourgeoisie, solidement installée dans les offices et

dans le commerce, mène une vie raisonnablement heureuse et

abritée des hasards, que l'on qualifiera volontiers plus tard de

« patriarcale )).

fiLLES DE LA BOURGEOISIE

Et, ce qui est remarquable, en effet, c'est le calme et l'uni des existences bourgeoises dans ce temps où les femmes du monde exploraient avec tant d'allégresse les routes charmantes de la folie. Les

filles de la bourgeoisie, sont constamment auprès de leurs mères et

sont élevées par elles. Elles vont jusqu'à douze ans dans un couvent

dans lequel on leur apprend à tenir une maison : on leur enseigne,

en outre, le dessin, la musique, l'histoire, la mythologie et la géographie. Elles ont aussi un maitre à danser, personnage considérable,

qui les habitue à se tenir droites, à faire la révérence, à marcher sans

gaucherie. *

A la maison, les filles de la bourgeoisie portent à la ceinture des

ciseaux et une pelote qui résument leurs occupations domestiques.

Elles partagent leurs journées entre les arts d'agrément qu'on leur a

enseignés et les tâches de la maison. Manon Phlipon, avant d'être

Mm• Roland, allait acheter 1a salade et le persil : d'autres, en revanche, multipliaient d'horribles éventails et d'affiigeantes bourses ou

pantoufles de tapisserie. Le maître de danse continue ses visites, mais,

après la leçon, Mademoiselle va écosser les petits pois. Quelques

sorties : théâtre de société, concerts, « assemblées » organisées pour

ses élèves par le maitre à danser; aux beaux jours, promenades

au Jardin du Roi (notre Jardin des Plantes) ou au Luxembourg et,

en province, au jardin public. Le dimanche, Meudon, les coteaux

de Saint-Cloud, les près Saint-Gervais où l'on fait pique-nique. Les

provinciaux attellent et vont à quelque métairie. On joue parfois

• Les couvents que fréquentent les filles de l'aristocratie, Penthémont ou l'Abbaye-aux-Bois, n'ont pas d'autre système d'éducation. Leur méthode est même

plus militaire : à l'Abbaye-aux-Bois, les filles des ducs et pairs font le matin la

corvée de pluches et balaient les escaliers. Pour les filles du peuple, il existe des écoles paroissiales. Beaucoup sont mixtes, les filles sont dans une pièce, les garçons

dans l'autre. On y apprend à écrire, à compter et souvent on joint à cela une

formation professionnelle.

Histoire des Femmes

aux «jeux innocents » : toujours sous le regard des mères. Le jeu de

« colin-maillard », celui de « cache-cache Mitoulas » sont des audaces

rarement permises.

Ce genre d'éducation ressemble beaucoup à la culture des laitues

qu'on fait blanchir sous des planches. Il n'était pas absolument

hermétique, si l'on en croit ceux qui en ont parlé, Stendhal dont les

sœurs furent élevées ainsi, Balzac qui avertit les maris de ne jamais

prendre pour femme une fille élevée dans un pensionnat, et George

Sand dont les souvenirs personnels ne sont pas moins édifiants que ces

mises en garde. Ces filles étroitement surveillées n'en sortaient pas

moins avec une amie sous quelque prétexte. C'était une des contradictions de l'éducation bourgeoise. On avait parfois à s'en repentir.

On se plaint encore au xvm• siècle de ces « mariages de conscience »,

que les décrets du roi avaient interdits sans parvenir à les faire cesser.

On les célèbre au xvm• siècle devant un prêtre complaisant, en présence de deux témoins qui signent un acte, mais sans publications,

sans parents, sans contrat, et, généralement, sans cohabitation autrement que secrète. On les rencontre souvent dans les romans : il est

difficile de savoir ce qu'il en fut dans la réalité.

Dans cette bourgeoisie « sage », le mariage est devenu décidément

un mariage d'inclination. Le père a toujours le pouvoir de contraindre,

mais il en use peu. Il est vrai que les filles ne font pas les difficiles :

une sympathie réciproque leur suffit. L'attitude des filles est généralement d'autant plus passive qu'on se rapproche de l'aristocratie.

M11• d' Aquéria, élevée dans un couvent du Vivarais, voit son fiancé

au parloir pour la première fois. Elle se contente de communiquer à

son amie cette réflexion délicieuse et modeste à laquelle nous laissons

sa graphie originelle : «Je vous advoue que l'hair de douceur peint

sur son visage me le fait estimer 5• » On n'en demandait pas plus.

Souvent on ne demandait même pas cela. Les petites pensionnaires

de Saint-Cyr se mariaient encore selon les règles établies par M 01• de

Maintenon. Quand un épouseur se présentait, on faisait venir au

parloir quatre pensionnaires, une de chaque classe, reconnaissables

à la couleur de leur ruban. Le visiteur indiquait la couleur qu'il avait

choisie. On appelait alors la jeune fille et on lui demandait si elle

n'avait pas de répugnance pour le « cavalier " à qui elle avait plu.

Le notaire était là, dressait le contrat, l'épouseur recevait un brevet

de lieutenant dans un régiment du roi et la fille quatre cents louis

dans une cassette. Elles étaient pauvres : beaux mariages de soldats,

qui en valent bien d'autres.

Dans les grandes familles, les mariages de très jeunes époux avaient

continué pendant tout le siècle, et, selon la coutume, on renvoyait

la jeune mariée dans son couvent aussitôt après la cérémonie. C'est

que le mariage avait pris un sens très différent selon que la fille appar-

Les Femmes du Dix-huitième siècle

tenait à la noblesse ou à la bourgeoisie. Dans la noblesse, lorsqu'une

fille se marie, sa vie commence véritablement : le mariage, c'est la

liberté, les fêtes, les toilettes, le monde. Dans la bourgeoisie, au

contraire, c'est l'accès à la vie sérieuse, aux responsabilités, aux

soucis de la vie en commun, c'est la fin de la • vie de jeune fille ».

L'élégante séparation des ménages aristocratiques est inconnue à

la bourgeoisie. Les ménages bourgeois du xvm• siècle sont des ménages

sérieux, solides, soucieux d'amasser. C'est tout le contraire de la

noblesse : ce sont déjà des contemporains de Louis-Philippe. Les

femmes de la haute bourgeoisie sont volontiers raides, perchées

sur leur vertu, passablement hypocrites. Même si l'on ne prend pas

leurs mines pour argent comptant, on les trouve dépaysées dans

cet alerte xvm• siècle. Et l'on évoque avec plus de plaisir ces femmes

d'avocats ou de procureurs ou ces jolies marchandes prestes, insolentes et délurées qu'on rencontre dans les romans de Restif ou les

descriptions de Sébastien Mercier.

Mais, à la fin du siècle, la bourgeoisie sent venir son heure. Le luxe,

les idées nouvelles, la présence marginale du monde qui n'est plus

comme " la Cour » un milieu fermé et séparé de " la Ville », mais

dont le bruit et les tentations grisent les bourgeoises riches, tout cela

tourne les têtes et la réserve traditionnelle parait désuète. Les femmes

de la haute bourgeoisie, celles des marchands qui ont fait fortune

veulent imiter les manières des grandes dames. Elles portent des

bijoux comme elles, elles offrent à leurs filles des parures de noces

éblouissantes, elles donnent des concerts, elles ont des domestiques

stylés et un laquais les suit à la messe, portant des heures de grand

format reliées en riche maroquin. La bonhomie de la vie bourgeoise

ne s'accorde plus avec ces manières nouvelles. Il devient de bon ton

de faire chambre à part et de ménager dans la maison les appartements de Madame. On affecte de courir les fournisseurs avec une femme

de chambre et un laquais, puis de faire envoyer les mémoires au

mari. Enfin, les bourgeoises jouent à la princesse et certaines se donneront même le ridicule de porter les deuils de la cour.

Dans le peuple, il y a plus d'aisance qu'au xvn• siècle. Mais là, les

enquêtes en sont encore à leur début. Comment le déclin des corporations, comment les premiers pas du capitalisme ont-ils affecté la vie

des femmes du peuple? De plus en plus elles sont laissées sans défense

devant leurs employeurs. Les couturières qui travaillent en chambre

reçoivent 10 ou I 2 sous par jour des mal tresses de la profession. Restif

qui nous donne ce renseignement, ajoute que la journée d'une écosseuse de pois est payée moins encore, puisqu'elle ne reçoit que 8 sous

par jour. Or, il en fallait 20 pour se loger, se nourrir et s'habiller. Nous

ne savons pas combien de femmes travaillaient dans ces conditions.

L'apparition de la haute couture, les exigences de la mode, loin de

Histoire des Femmes

favoriser leur sort, les avaient souvent desservies. Les hommes avaient

envahi les cantons réservés de la coiffure féminine, de la couture, de

la chaussure pour femmes. Les brodeuses elles-mêmes n'étaient pas

protégées contre la concurrence que leur faisaient les laquais qui

brodaient dans les antichambres et les grenadiers qui faisaient de la

passementerie dans leur corps de garde. Le travail féminin, essentiellement familial par tradition, était désorganisé par la débâcle du système

corporatif attaqué sur tous les fronts.

Malgré ces conditions économiques précaires, la vie des femmes du

peuple ne semble pas malheureuse. Elle parait au contraire, gaie,

amusante, souvent insouciante, plus libre et plus allègre qu'au xvrr• siècle, si l'on se fie du moins au tableau des romanciers et des chroniqueurs, témoins parfois suspects. Le Tableau de Paris de Sébastien

Mercier ne fait pas soupçonner l'existence d'un prolétariat misérable,

accablé par l'injustice sociale. Il laisse plutôt l'impression que la

population féminine, dont le sort était lié à la prospérité des professions « viles et mécaniques n, comme on disait alors, prenait volontiers

la vie du bon côté. Edmond et Jules de Goncourt trouvent même

ces femelles bien délurées pour les canons d'une saine morale. Les

dimanches à la Courtille avec leur odeur de fricassée, leur canard et

le petit vin blanc leur inspirent de grandes inquiétudes. Et ils ne

rappellent pas non plus sans frémir les «goûters» des petites vendeuses

et des crieuses de salade que Restif a racontés, lors desquels les filles

« bâfraient » ferme à la Glacière ou à la barrière des Gobelins. Leur

indignation est peut-être exagérée. Il faut avouer, toutefois, qu'il y

avait dans la population féminine du xvm• siècle un joli lot de poissardes et de mégères qui devaient avoir, quelques années plus tard,

l'occasion de déployer leur personnalité : elles buvaient ferme, raffolaient de l'eau-de-vie, criaient d'autant, se battaient volontiers. Et il y

avait aussi sur le pavé de Paris beaucoup de jolies filles qui tentaient

volontiers l'aventure. On comptait à Paris à la fin du xvm• siècle

un grand nombre de filles de vertu facile, 40 ooo selon les uns, 6o ooo

selon les autres, et une masse flottante de « débutantes » impossible à

fixer 6• Le lieutenant de police était embarrassé : les unes devenaient

intouchables dès qu'elles étaient enrégimentées par complaisance

parmi les milliers de figurantes de l'Opéra, les autres restaient en

liberté parce que l'Hôpital Général et la Salpétrière étaient depuis

longtemps bien insuffisants pour endiguer cette prospérité.

Il n'est peut-être pas nécessaire d'être aussi pessimiste que les

Goncourt qui voient toutes les petites filles des faubourgs exposées aux

promiscuités et aux dangers de la rue. Il est vrai que les filles du peuple

dans les villes, et aussi les filles des campagnes et même les marchandes

et les petites bourgeoises paraissent avoir été faciles. Ce n'était d'ailleurs pas une nouveauté propre au xvm• siècle. Les mœurs étaient

Les Femmes du Dix-huitième siècle 253

encore brutales en certains endroits. Barbier raconte que, sur une route

de Bretagne, trois jeunes gens ivres violèrent la femme d'un artisan

qu'ils rencontrèrent avec son mari •. C'étaient des gentillesses d'une

province un peu sauvage. Dans le canton de l'Yonne où il passa ses

premières années, Restif n'eut pas à recourir à de pareilles extrémités.

Les filles de Vermanton n'étaient pas farouches puisqu'elles le rendirent père à onze ans. A Sotteville, près de Rouen, les registres paroissiaux révèlent un pourcentage de conceptions prénuptiales très

voisin du nôtre, ce qui est beaucoup 7• Les fragments autobiographiques qu'on trouve si souvent dans les romans de Restif ne laissent pas

non plus beaucoup d'illusions. Les femmes qu'il rencontra à Paris,

marchandes, vendeuses, petites bourgeoises de tout poil, ne firent pas

plus de simagrées que les indigènes de Vermanton. Elles nous rappellent

la gracieuse facilité, l'allégresse si fraîche et si animale avec laquelle

la petite Manon Lescaut se précipite dans le premier lit d'auberge

qu'elle rencontre avec son chevalier de dix-sept ans ... *

LA PROVINCE PATRIARCALE

Il y a, toutefois un «envers» du xvm• siècle, comme on a dit qu'il y

en avait un du xvn•. Mais la révélation est tout autre. Au xVIII• siècle

l' « envers» de l'immoralité est la sagesse et le sérieux de bien des vies.

A Paris, même les duchesses les plus mondaines semblent, à certains moments, aussi sérieuses que des intendants. « J e puis assurer

qu'avant la Révolution, écrit Mme de Genlis, les femmes les plus

riches ct toutes les dames de la Cour comptaient fort régulièrement

tous les matins avec leur maître d'hôtel et qu'en général elles réglaient

parfaitement la dépense de leurs maisons. » La noblesse qui résidait

dans ses terres est spécialement édifiante : elle a laissé beaucoup plus

d'exemples de femmes de tête que de « caillettes » évaporées. Dans

la noblesse de province, c'est le xvn• siècle qui continue. Les historiens qui ont eu entre les mains des papiers de famille de la noblesse

provinciale constatent avec quelque surprise que des transferts d'une

grande importance sont étudiés et décidés par des femmes comme si

le mari n'était qu'en second dans la communauté 8• Dans les papiers

de la famille du Vergier, noblesse du Dauphiné, on voit que la vente

d'une terre seigneuriale, comportant cessions de droits, est débattue

et conclue entre la comtesse de Tournon, femme de l'acheteur, et la

marquise de Saint-Vallier, femme du vendeur. Les maris n'interviennent pas. Un tiers se jugeant lésé adresse sa réclamation à la

* D'Argenson sc plaint dans son Journal que le nombre des avortements à Paris est très élevé ct en constante augmentation.

254 Histoire des Femmes

marquise vendeuse. Une duchesse d'Uzès en 1770 mène, elle aussi,

les pourparlers pour l'achat d'une terre avec le marquis de Tournon.

Mme de Belmont liquide des affaires compliquées dans sa correspondance, signe des billets à ordre, dispose de droits seigneuriaux pour

ses échéances. Dans la famille de Fay-Peyraud, noblesse du Vivarais,

le mari a abdiqué une fois pour toutes et abandonne à sa femme par

accord écrit la direction de ses affaires. Bien entendu, ces robustes campagnardes surveillent elles-mêmes les vendanges et la rentrée des

récoltes, paient les journaliers, réparent les bâtiments, bien avant

que le bon M. de Wolmar de la Nouvelle Héloïse ait mis ces occupations

à la mode. Mme de Longevialle écrit à son mari des comptes rendus

d'ingénieur agronome, Mm• de La Valette vend elle-même ses blés

et discute avec les entrepreneurs. Elle ne veut pas qu'on s'adresse à

son mari. « Il est trop coulant, trop généreux, dit-elle, il n'épluche

pas les comptes. " Et des veuves méticuleuses et obstinées reconstituent

patiemment dans leurs manoirs provinciaux les revenus que leurs fils

dépensent à Paris ou à l'armée.

La vie est patriarcale en province. Les grandes maisons familiales

abritent sous le même toit les parents et les jeunes ménages. Restif

de la Bretonne nous peint son père présidant une table de vingt personnes où sont assis les enfants et les domestiques. Malgré les progrès

du luxe à la fin du siècle, la gentilhommière est encore une demeure

simple et campagnarde. La cuisine est très souvent la pièce la plus

spacieuse et la plus importante. Au château de Maisonneuve, elle

occupe une grande partie du rez-de-chaussée. Le château de l'Espinasse n'est composé que d'une grande salle avec quatre chambres et

deux cabinets. On prend les repas dans la salle, mais la soirée se

passe dans l'immense cuisine devant le feu de la cheminée 9 • Voici

comment Pierre-César de Cadenet de Charleval évoque, sous

Louis XVI, les mœurs du commencement du siècle. « J'ai ouy dire

à mes oncles que mon arrière-grand-père n'était jamais habillé que

de cadis avec du drap de trame et des courroies à ses souliers ... On

mangeait à la cuisine avec les lampes, on n'avoit qu'un feu, on pétrissoit. La maîtresse de maison garnissait elle-même la besace de ses

valets et les faisait partir pour le travail à l'heure qu'il fallait. C'était

l'usage reçu alors : si on vouloit en agir de mesme à présent on se

fairoit montrer au doigt ... On ne connaissait pas les tapisseries ni les

étoffes de soie aux lits : point de chaises rembourrées autrement qu'avec

de la paille. J'ay vu encore la salle à manger d'hiver avec des bars

(dalles) pour pavés ... 1o ,

Beaucoup de familles ont conservé ce décor du bon vieux temps.

C'est encore ainsi que vivent les parents de Lamartine : les domestiques et les maîtres sont réunis, les hommes montent des sacs de

noix et les ouvrent sur le plancher. Le soir, nous dit le livre de raison

Les Femmes du Dix-huitième siècle 255

de M. de Mouzé, provençal, on lit devant tout le monde la vie du

saint du jour u. Les manières sont bourgeoises et empreintes de

bonhomie. On échange des vêtements : Mm• de Severy se félicite

d'avoir acquis une belle robe d'occasion en compensation de quelques hardes. On fait ses robes soi-même. Mm• de La Valette fait

les siennes et celles de ses filles. Mm• de Leyde, qui est de l'illustre

maison de Croy, a une petite couturière de Paris qui l'habille pour

12 livres. Et les femmes regardent avec fierté dans leurs armoires les

piles de linge qui sont l'honneur de la famille : 46 paires de draps

fins et 15 de grosse toile, 35 nappes, 24 douzaines de serviettes, d'après

le livre de raison de Mm• de Viviès en 1741 : arsenal que la bonne

dame juge insullisant, puisqu'elle décide de faire tisser d'autres pièces

au village 12•

On s'amuse pourtant dans ces existences de ménagère. De temps en

temps un vol d'invités s'abat sur la maison. On improvise le logement

de tout le monde et c'est un grand jour pour les fières ruspensatrices

de serviettes et de draps. Il y a aussi la semaine du Carnaval, qu'on

va passer à la ville. A la fin du siècle, beaucoup de familles riches ont

un appartement dans la grande ville voisine pour la période des fêtes.

Dans ces solides gentilhommières, les ma.ximes cyniques n'ont pas

cours. La morale y est tissée de grosse toile comme les draps, elle est

limpide et ferme. En 1734, Pierre de Saboulin, écuyer de la ville de

Marseille, écrit dans son livre de raison à la naissance d'une fille :

" Dieu la conserve toujours dans son innocence baptismale et qu'il

m'enlève de ce monde si elle y manque. » Un autre, sur une fille

également :"Dieu lui fasse la grâce d'observer religieusement tout ce

que j'ay promis pour elle sur les fonts baptismaux et que Dieu l'enlève

plutôt que de faire brèche à sa vertu 13, »

Ainsi une séparation totale et même une antithèse s'établit dans la

vie française entre la minorité mondaine qui gravite autour de la

cour et cette partie de la noblesse et de la bourgeoisie qui vit en province ou simplement à l'écart de la vie tapageuse du " Tout-Paris ».

Si bien que la société du xvm• siècle qui passe pour avoir été si immorale et si audacieuse (et qui le fut en effet dans certain milieu) a été

en même temps pour d'autres le siècle de la sagesse, de la soliruté,

des vertus familiales et d'une sorte de parfait contentement dans la

pratique de la vie privée. Dans ce siècle d'or où les armées ne sont

plus des bandes destructrices et ne sont pas encore des armées nationales, temps de paix perpétuelle pour les peuples au milieu des guerres

de souverains, temps de progrès matériel, d'aisance, de prospérité,

les différentes espèces sociales ont pris la figure qu'elles garderont

jusqu'au xx• siècle : le peuple des villes et des campagnes encore

instinctif, maintenant des mœurs fort peu morales et fort traditionnelles à leur manière, une petite bourgeoisie de praticiens et de

Histoire des Femmes

commerçants, vive, agitée, ambitieuse, frétillant devant la tentation

du luxe, au fond mercantile et avide, prompte à saisir les itinéraires

courts et aventureux de la fortune, une grande noblesse grisée par

la vanité, le modernisme, le snobisme, se jetant dans toutes les nouveautés, spirituelle et folle, à genoux devant le succès, pourrie par

l'argent et le scepticisme, désarticulée par les continuelles jongleries

de la vie mondaine, enfin cette classe robuste et solide qui va de la

noblesse de province à la bourgeoisie d'office et aux propriétaires,

réserve et terreau dans lequel puisera constamment le génie de chaque

nation et qui, obtinée, à l'écart, sourde au bruit du monde, conserve

avec entêtement une sorte de code de la morale bourgeoise et reste

attachée à la modestie des femmes, au respect des parents, à l'observance des pratiques religieuses. Dans cette dernière classe, les femmes

ont conservé le rôle déjà important qu'elles avaient acquis au xvn• siècle et même elles l'ont accru. On sent quelles ont gagné peu à peu

dans la bourgeoisie, mais sourdement, la même indépendance que

dans la noblesse mondaine : seulement elles se servent différemment de

leur pouvoir. Elles ont obtenu dans la famille une grande autorité

morale qui a pour fondement leur propre conduite, leur conscience

dans l'accomplissement de leurs devoirs, leur respect d'elles-mêmes.

La promotion morale de la femme est bien arrivée jusqu'à elles : mais

alors que les femmes de l'aristocratie parisienne s'en étaient servi pour

gouverner la société, elles ne l'ont utilisée que pour gouverner leur

famille. Et sur ce terrain, elles ont gagné la partie définitivement. Car

les événements allaient bientôt détruire l'édifice fragile sur lequel les

femmes du monde avaient fondé leur empire ou du moins lui donner

une tout autre forme : tandis que le pouvoir qu'avait conquis chez

elle, sur son mari et sur ses enfants, la femme de la bourgeoisie était

un pouvoir durable qui ne devait pas être remis en question.

CHANOINESSES

Ne quittons pas ces femmes charmantes sans signaler une spmtuelle institution qui met en lumière ce sens de la vie aimable et

simple qui est, au fond, en dépit des apparences, le vrai génie du

xvm• siècle. Pour les filles qu'on ne pouvait pas doter et qu'on ne

voulait pas non plus condamner au couvent, on avait inventé les chapitres nobles de filles. C'étaient des abbayes sécularisées par le Roi

avec l'autorisation de Rome et dans lesquelles les filles ne prononçaient pas de vœux. Elles renonçaient à leur part d'héritage et

vivaient sous le nom de chanoinesses à peu près comme on vivait autrefois dans les béguinages. Elles pouvaient en sortir à leur gré pour se

marier ou prendre des vacances pour ne pas perdre l'air du monde.

fA marquise de la Fertérmbault, fille de Madame Geoffrin, par Nallier (Veriailles).

Portrail de la duchesse de

Choiseul, par Boucher (Coll.

Part. Giraudon).

Marie Adelaide de France,

fille de Louis XV et de Marie

Leszcynskapar Nauier ( Versailles. Giratulon).

Portrait de la duchesse

de Polignac et de fa

duchesse Alexandra

Alexievna par Ma- dame Vi"gée-Lebrufl

( Molllpellier. Giraudon).

La princesse de Bénévent par Madame Vigée-Lebrun (Valençay. Giraudon).

Les Femmes du Dix-huitième siècle

Elles avaient en outre le droit d'avoir auprès d'elles une nièce qui

était une jeune parente ou quelque protégée qu'elles adoptaient

devant notaire. Ces nièces ornaient le chapitre à partir de l'âge de

douze ans et elles avaient la survivance des prébendes de leurs protectrices. Ces endroits étaient fort peuplés. Des chevaliers de Malte,

pourvu qu'ils ne fussent pas dans toute la pétulance de leur jeunesse,

pouvaient avoir eux aussi une petite maison dans l'enclos. Les frères

des nièces étaient reçus également, mais, regardés comme plus dangereux, ils n'étaient pas admis à résidence. On s'invitait, on invitait

les notables ou les châtelains des environs, on arrangeait des collations, des j eux, des comédies. Cette vie aimable rappelait celle qu'on

menait dans les petites cours italiennes du xvr• siècle qui ont laissé

un si doux souvenir.

Ces chanoinesses font partie de la galerie de petits personnages du

XVIII• siècle avec les chevaliers et les abbés. Mais, comme les vies

insouciantes et heureuses sont rares en ce n1onde, elles étaient peu

nombreuses. Il n'y avait que dix chapitres nobles de filles en 1789

et les conditions exigées étaient sévères. Il fallait seize quartiers de

chevalerie pour être admise à Beaume-les-Dames ou Andlau, deux

cents ans de noblesse d'épée pour Remiremont, huit générations pour

Maubeuge, des preuves depuis 1400 pour Lavesnes. Les chapitres

qui se contentaient des titres demandés par l'Ordre de Malte étaient

regardés comme peu exigeants. Mais aussi, en plusieurs endroits, les

chanoinesses étaient autorisées par lettres patentes à prendre le titre

de comtesse et les abbesses de Remiremont ou d'Andlau étaient

princesses du Saint-Empire. Toutes portaient au cou une croix d'or

émaillée au bout d'un ruban noir, insigne auquel on les reconnaissait.

Ces ermitages aristocratiques où l'on vivait avec la sagesse et la

nonchalance qui étaient à l'honneur dans le même temps dans les

monastères bouddhistes, disparurent avec la Révolution. Après quoi

les chanoinesses ne furent plus que des personnages de comédie.

LES FEMMES ANGLAISES AU XVIII< SIÈCLE

Les mœurs des femmes anglaises ne paraissent pas avoir subi de

changements notables au cours du xvrne siècle, mais au contraire

une évolution insensible, régulière, qui ôte progressivement aux

femmes toute influence et même tout pouvoir. La vie de cour n'était

plus qu'un souvenir. Le mécanisme parlementaire a profondément

changé le rôle des privilégiés qui approchent la personne du souverain. Le Roi règne et ne gouverne pas. Ce n'est donc plus de lui que

dépendent les faveurs et les places. Les favorites et les intrigantes

n'ont plus qu'une influence réduite. Tout se décide entre hommes, les

Histoire des Femmes

carrières dépendent désormais d'appareils nouveaux qui ne sont mis

en mouvement que par une mécanique très étrangère aux femmes et

entretenus par des techniciens, accessibles certes, mais préoccupés

par leurs calculs de spécia listes.

LES HOMMES, LES CLUBS, LES DANDYS

La vie mondaine elle-même est terne. La situation des femmes

anglaises se trouve aggravée par plusieurs particularités des mœurs.

La première est une tendance croissante à la séparation des sexes que

Pepys, notre guide au cours du siècle précédent, avait déjà remarquée.

Les hommes vivent entre eux et ils ont des distractions qui leur sont

réservées. A partir du règne de la reine Anne, au début du xvme siècle, on voit apparaître les clubs où les hommes se retrouvent pour

dîner, jouer et surtout parler politique. Ils boivent beaucoup. L'ivrognerie est une distinction recherchée par toutes les classes sociales.

Le Dr Johnson ne fait aucune difficulté à reconnaître que, dans sa

jeunesse, " tous les gens bien élevés de Lichtfield étaient ivres chaque nuit,, et il ajoute qu'il en était ainsi dans toute l'Angleterre 14 •

Dans les dîners, les hommes quittaient aimablement les femmes après

le dessert et se réunissaient dans une pièce où on leur servait à boire.

Le maître d'hôtel leur attachait leur serviette, de manière que le

domestique de chacun d'entre eux puisse commodément traîner son

maître sur le parquet pour le ramener à son carrosse. Les femmes se

sentaient un peu isolées.

Les salons français n'ont pas d'équivalent en Angleterre. A partir

du mois de juin, toute la noblesse allait dans ses terres, ou, à la rigueur,

aux eaux de Bath, d'Epsom, etc. Des hommes distingués vivaient très

bien en Angleterre sans mettre les pieds à Londres. Les hommes

élégants donnaient dans l'affectation de l'extravagance et toute leur

application allait à des farces nocturnes, à des paris étranges, à des

modes et des coiffures extraordinaires auxquelles se reconnaissaient

les « beaus "· A la fin du siècle, ils ne pensèrent qu'aux chevaux et à

l'agriculture. Et du commencement à la fin, la mode fut au dant!Jsme,

affectation de débauche et de vie désordonnée dont les chefs de file

étaient des hommes parfaitement cultivés et très fins, comme Bolingbroke, Chesterfield, Fox, lord Sandwich.

Peut-être ces grands seigneurs impertinents étaient-ils découragés

par la parfaite ignorance des femmes anglaises et leur totale insignifiance. Le héros du célèbre Vicaire de Wakifleld, qui s'était marié dans

une très bonne famille, décrivait sa jeune femme en ces termes :

" Elle pouvait lire n'importe quel livre anglais sans épeler d'une façon

trop voyante el pour cc qui est des confitures, marmelades, conserves

Les Femmes du Dix-huitième siècle 259

et cuisine, elle était imbattable ». Cette description paraît convenir

à beaucoup de jeunes Anglaises de ce temps. Ainsi, au moment où les

femmes triomphaient en France et obtenaient que rien d'important

ne fût décidé sans elles, les femmes anglaises ne sont rien, ne comptent

pour rien et le nombre des gentlemen qui daignent s'occuper d 'elles

diminue de jour en jour.

La vie à la campagne n'apportait guère de compensation. La femme

du squire continue. Mais les occupations nouvelles des hommes les

éloignaient de plus en plus d'elles. Quand le squirc n'était pas fort

chasseur, grand amateur de chiens et joyeux buveur, il s'adonnait

au perfectionnement de l'agriculture, à l'imitation des propriétaires

terriens les plus éclairés de l'époque. Des manifestations agricoles

égayaient seules la route austère du progrès. Elles consistaient en

distributions de repas offerts aux pauvres, en banquets organisés

pour les fermiers et! es travailleurs de la terre, en comices où l'on primait

des bœufs, des moutons, des chevaux. Les femmes trouvaient peu de

réconfort dans ces cérémonies. Les réceptions qu'on pouvait organiser à

la campagne étaient décevantes. Les plaintes des invitées sont parvenues

jusqu'à nous dans les lettres spirituelles ct charmantes qu'écrivait

Emily Eden au début du x1x• siècle: elle ne nous cache pas son désespoir

d'avoir à répondre périodiquement à des invitations fl atteuses pour son

amour-propre, mais qu'elle esquivait aussi souvent que possible. 15

En somme, la plupart des femmes anglaises en étaient réduites à

une activité strictement domestique ou à une existence chiffonnière et

bavarde à l'écart de tout, à un mince potage conjugal souvent aigre :

point de passions, beaucoup d'ignorance et d 'ennui, ct par-dessus

tout de la décence et même de la décence avant tout, la décence devenant la vertu unique de la femme, la mesure de toute perfection.

DERRIÈRE LE DÉCOR DE LA DÉCENCE

Cette façade louis-philipparde avait pourtant ses lézardes secrètes.

Des anomalies faisaient tache sur ce beau crépi de moralité.

La première source de beaucoup de situations singuli ères, était la

législation du mariage. Les règles prudentes émises par le Concile de

Trente étaient naturellement restées étrangères à l'Angleterre. La

publicité du mariage, la publication des bans, y étaient choses inconnues. A la vérité, la publication était bien exigée par la loi : mais

l'usage, qui est tout-puissant parmi les Anglais, permettait d'acheter

une licence qui dispensait des bans. Une licence coûtait une guinée

et la présen tation d'une licence permettait de contracter mariage

immédiatement et sans délai devant n'importe quel clergyman, en

présence de deux témoins. Ces mariages étaient d'autant plus expédi-

Histoire des Femmes

tifs et discrets qu'il n'était pas indispensable que le mariage eût lieu

à l'église :le pasteur pouvait unir valablement un couple à n'importe

quel domicile privé. Les rois d'Angleterre n'étaient pas mariés autrement que dans leurs appartements privés. Certaines chapelles de Londres (la chapelle Saint-James à Aldgate et Holy Trinity à Majories),

échappant à l'inspection de l'ordinaire, mariaient même sans licence 1'.

Et des chapelles nouvellement installées, qui avaient peu de fidèles,

faisaient savoir par des annonces qu'elles mariaient à tarif réduit ou

même gratuitement, pourvu que le couple prît son repas de noces

dans les jardins de la chapelle.

On devine à quels abus pouvait conduire cet usage extrêmement

souple et si semblable aux " mariages de conscience " qu'on avait vu

fleurir au xve et au xVIe siècles *. Dans le peuple, les familles n'autorisent le mariage que si les jeunes

gens sont capables de s'établir et les autorités paroissiales, de leur

côté, interdisent le mariage si elles estiment que le couple risque de se

* La cérémonie du mariage lui-même est entourée dans tous les cas d'une cer- taine discrétion qui fait contraste avec les festoiements antérieurs. On sent que les usages que nous suivons encore aujourd'hui s'établissent peu à peu. Voici comment un voyageur français décrit cette cérémonie : « Les personnes de la première qualité et beaucoup d'autres qui les imitent, ont pris depuis quelque temps la coutume de se marier le soir fort tard dans leur chambre, et fort souvent dans quelque maison de campagne. On augmente les repas ordinaires pendant quelques jours, on danse, on joue, on se donne un peu à la joye : mais tout cela sans éclat d'ordinaire et entre très proches parens ... • (Il explique qu'on distribue à 500 personnes des faveurs que les gens portent à leur chapeau, quelque-

~~~~~~ ~~;t~~~i::~~\~t~o~~::e&c~~B~es~a/u~! ~i~'o~~.l·~~~':1{~ ;:~[~~;

a;rde~x ~~~:J;_::;:,t~~ d~lLde~i i;ride~~aider;:e~~ ~o~~~~~~ax~i~ &t~~~!râ~ ~~~ séance s'en vont un beau matin la dispense en poche, faire lever Monsieur le Curé & Monsieur son Clerc; lui disent leurs petites raisons; se marient à voix basse & à

huis clos; donnent la Guinée au Ministre, & l'écu au Clerc; échappent doucement

l'un d'un côté, l'autre de l'autre, soit à pied, soit en carrosse; vont par divers chemins dans un Cabaret éloigné de leur quartier, ou dans la Maison de quelque Ami fidèle; se rassemblent ensuite dans quelque autre lieu marqué; font un bon repas, & se rendent le soir sans bruit au logis 18 • »

C'est ici que les choses se gâtent un peu du côté de la discrétion. Car voici com-

&e~~~~J~~~~:esd~eii~~~ ~e~~:a~~~ 1~fd~~:~ ~~~~~~~ ]ar~~;e~n~~~tp~us~ ~~i les avoit dénoûées pour les laisser pendre, & pour empêcher ainsi qu'une main un peu curieuse n'apprôchât trop près du genou. Cela fait, & les Jartières atta- chées au Chapeau des Galants, les Bride-maides emmènent la nouvelle Mariée dans la Chambre du Lit où elles la deshabillent, & la couchent. Le nouveau Marié qui

accompagné de ses Amis, s'est desbabillé près de là, vient au plus vite en robe de Chambre trouver sa Compagne, qui est environnée de Mères, Tantes, Sœurs, & Amies; & sans autre discours il se met au lit. Quelques femmes s'enfuyent, d'au- tres demeurent; & un moment après tout se retrouve ensemble. Les Garçons

prennent les bas de rÉpouse; & les Filles, ceux de l'Époux. Les uns & les autres s'asseyent au pied du lit, & chacun jette les bas par dessus sa tête, tâchant de les faire tomber sur celles des Mariez. Pendant que les uns s'amusent à ces agréables

petites folies, les autres vont préparer un bon Posset, qui est un Chaudeau, une sorte de potion composée de Lait, de vin d'Espagne, de jaunes d'œufs, Sucre, Cannelle,

Les Femmes du Dix-huitième siècle

trouver à la charge de la paroisse. En attendant leur mariage, les

filles travaillent chez leur père ou elles se mettent au service d'une

famille du village. L'âge moyen du mariage chez les jeunes gens est

de vingt-six ans, chez les jeunes filles de vingt-deux ans. Cette attente

n'était pas sans inconvénients. Beaucoup de filles étaient enceintes

avant leur mariage. Les autorités paroissiales n'étaient pas prises en

défaut par cette éventualité. Elles disposaient d'une bonne jurisprudence qui leur permettait de rendre le père responsable de l'entretien

du bâtard afin que celui-ci ne devienne pas une charge pour la municipalité 18• Selon cette jurisprudence, la parole de la fille faisait foi pour

l'attribution de la paternité. Cette législation était sévère pour les

imprudents qui aimaient la vie à la campagne, les archives en ont

gardé de curieux témoignages. La législation de l'adultère n'était pas

plus aimable. Le don Juan était fouetté pour séduction et inconduite,

la femme coupable était traitée de même et le bâtard était, bien

entendu, à la charge du gentleman désigné.

Malgré cette législation, le nombre des prostituées était plus élevé

à Londres qu'en aucune autre capitale d'Europe et les bandes de

voleurs et de voleuses y déployaient une terrible activité. Les femmes

étaient de plus en plus nombreuses dans ce dernier métier qui avait

produit au xvn• siècle tant de sujets remarquables. Mais ce qui est

propre à l'Angleterre, c'est la sauvagerie de la répression. La récidive

du vol était punie de mort, quelle que fût l'importance du délit. Pour

une pièce d'étoffe, quelques couverts, une montre soustraite à un

gousset, une femme était envoyée à l'épouvantable prison de Newgate

et de là à la potence. Le célèbre roman de Daniel Defoe, Mol! Flanders,

nous renseigne sur l'implacable rapidité de ces jugements sommaires

et leur caractère presque automatique. Les exécutions avaient lieu le

vendredi : ce jour-là, le glas sonnait le matin à Newgate et l'on empilait une demi-douzaine de femmes dans le tombereau qui les conduisait au gibet. Celles qui avaient la chance d'échapper à cette destination

définitive étaient expédiées comme convicts en Amérique, et, après six

semaines dans la cale d'un bateau, elles étaient vendues comme esclaves.

L'ARTISANAT RURAL ET LES PREMIERS ATELIERS

Outre le privilège d'être pendues plus que partout ailleurs, les

femmes du peuple en Angleterre avaient la satisfaction de travailler

!v[uscade, & c. On présente cela au jeune Couple, qui se hâte d'en prendre pour

être plutôt délivré de tant d'importuns. Le Marié prie, gronde, sollicite qu'on

s'en aille; & la Mariée qui ne dit mot n'en pense pas moins. Si l'on s'opiniâtre à

~etarder l'accomplissement ~e ~urs désirs, le Marié s~ léve en Chemise; ce qui

CP.Ouvante les fi1ies & les fa1t fuir. Les Hommes les suivent, & l'Époux revient à l'Épouse 17 • »

Histoire des Femmes

avec beaucoup d'application et de ténacité. Mais les conditions du

travail des femmes changèrent profondément à la fin du siècle, lorsque

les machines apparurent et qu'on vit s'installer peu à peu les ateliers

collectifs et les premières usines.

Le travail familial, qui avait prévalu jusqu'alors, avait quelque

chose de naïf et de patriarcal qui le fait paraître comme une forme de

malédiction relativement supportable. L'industrie textile comprenait

deux secteurs principaux, celui du coton et celui de la laine. Les femmes

étaient également engagées dans l'un et dans l'autre. La mode du

coton était récente. Elle avait commencé au début du xvm• siècle,

époque où les femmes se mirent à s'habiller de calicot, puis soudain à

partir des années 1740·1750, tout le monde voulut du coton et la production tripla en vingt ans. Le filage et le tissage étaient faits dans les

fermes des petits cultivateurs et toute la famille y participait : mais cc

n'était qu'une activité de complément, car le père continuait son métier

de laboureur comme autrefois. Le coton brut était épluché par les

enfants, cardé et filé par les filles de la maison sous la direction de la

femme et enfin tissé par le père qui se faisait aider par ses fils. Le père

avait besoin en général que trois femmes filent pour alimenter son

métier. Il y avait en conséquence dans le village des filles et des femmes

qui se bornaient à filer et qui fournissaient du fil à ceux qui en manquaient*, et qui constituaient ainsi une sorte de coopérative villageoise qui se partageait la besogne. Parfois le cultivateur, pour lequel

travaillait cette petite communauté achetait son coton brut et vendait

son produit fini. Le plus souvent, des entrepreneurs fournissaient le

coton et passaient ensuite reprendre les étoffes tissées ••.

• Voici comment le biographe du jeune Crampton décrit, d'après les souvenirs

de son héros, l'atmosphère de l'atelier familial.

u Ma mère passait le coton brut dans tu1 peigne de fer et ensuite on le mettait

dans un grand baquet brun très profond avec beaucoup de lessive. Ma mère me

retroussait alors la robe jusqu'à la poitrine et me mettait dans le baquet pour que

je foule le coton qui était. au fond. Quand un second paquet avait été passé au

peigne, on me retirait du baquet dans lequel on jetait le coton peigné, puis je foulais à nouveau. Cette opération continuait jusqu'à ce que le baquet fût si rempli

que je pouvais plus me tenir debout, même en m'appuyant au dossier d'une chaise

qu'on plaçait près de moi pour mc soutenir. On vidait alors la lessive ct les tampons

de coton étaient pressés avec énergie pour les débarrasser de leur humidité. On les plaçait pour les faire sécher sur un grand ratelier qui était ménagé près de la poutre

du toit. Ma mère et ma grand'mère cardaient ensuite le coton à la main en prenant

des mèches de coton qu'elles mettaient une par une sur le peigne. Quand elles

étaient cardées, on les mettait de côté en petits tas pour la fileuse ~. 11

•• Les statisticiens du xvme siècle, dont il faut parfois se méfier, estiment que

go % des femmes pauvres des paroisses rurales étaient employées dans la production de la laine, du coton ou du lin. Chambers, en 1743, affirme que le traitement

d'un sac de laine brute donne du travail à 63 personnes, dont 28 sont des hommes

ou de jeunes garçons et 35 des femmes ou des filles. Le salaire moyen d'une femme ou d'un enfant de plus de sept ans était de 1 à 3 shillings par semaine avant 1770,

ct il fut de 2 à 3 shillings après cette date : ces chiffres sont confirmés par Arthur

Young. Lorsque le métier mécanique du Kay, à la fin du siècle, permit un rende-

Les Femmes du Dix-huitième siècle

L'apparition des machines changea les conditions de cette activité

quasi-ménagère. Les petits artisans de vill age supportèrent assez bien

l'apparition en 1764 de la j enny de H a rgreave, métier mécanique

actionné à la main qui faisait le trava il de vingt personnes. L'achat

d 'une j enny n'était pas un investissement insurmonta ble, elle donnait

du trava il aux fileuses dont les salaires augmentèrent. Les femmes

saluèrent donc ingénument cette hirondelle du progrès. M ais le

règne de la j enny dura peu. La mule d' Arkwright, puis celle de

Crompton, apparaissent à partir de r 779 : elles sont bientôt actionnées

à la vapeur, elles exigent des install a tions très coûteuses, elles ne

peuvent fonctionner que da ns des locaux spécia ux qui font disparaître

le travail à domicile et le rempl acent par les conditions entièrement

nouvelles du travail à l'atelier Les protesta tions, les émeutes furent

sans effet. A la fin du siècle, vers r8oo, le travail familial à domicile

est en train de disparaître progressivement. La plupart des femmes ne

purent s' habituer à ces nouvelles conditions de travail et préférèrent

abandonner le travail de la laine et du coton.

Cette disparition de l'artisana t rura l fut d'autant plus ressentie

qu'elle se produisait en même temps qu'une transforma tion profonde

de la vie paysanne. L'apparition des clôtures et la suppression des

communaux au milieu du siècle a va ient ruiné les familles de paysans

pauvres, auxquels les communaux fournissaient des compléments

indispensables, l'entretien d'une vache, de q uelques moutons, du bois,

des glands. Les petits fermiers indépendants dispa rurent • et le sala ire

familia l qui avait été longtemps un compl ément devin t pour beaucoup de gens le salaire princi pa l. Les familles paysannes, si heureuses

en r 740, devinrent progressivemen t des familles pauvres. La loi sur

les pauvres instituée pour porter remède à celte situa tion l'aggrava

en réalité : car les pamisses provoquaien t une distorsion des prix en

acceptan t n'importe q uel sala ire pour se débarrasser des indigents

ment plus élevé, une femme travaillant à plein temps parvint à gagner 7 shillings

par semaine 20• Les femmes étaient surtout fileuses et plus rarement tisserandes.

Toutefois Arthur Young a trouvé à Sand bury dans le comté d'Essex en 1767 des

petites filles de sept ans qui gagnaient au tissage 2 shillings et demi par semaine

et également à Manchester. En 1802, un industriel estime que les 2/5e du tissage

sont exécutés par des femmes. Selon Young, leur salaire est à cette date de 6 shillings par semaine. Pour apprécier ces chiffres, il faut savoir qu'un salaire de 5 shillings est regardé comme un bon salaire moyen pour une femme dans la seconde

moitié du xvmc siècle. Eden, cité par Pinchbeck, indique qu'au village de Seend

d'après les comptes paroissiaux, deu.x sœurs, dont l'une, invalide, allocataire de

la paroisse, vivent ensemble avec 3 shillings t/2 par semaine. Il cite également le budget d'une femme seule de soixante et un ans qui vit à Cumberland avec 4 livres

par an environ, soit moins de 2 shillings par semaine. Moll Flanders, l'héroïne de

Defoe, prétend vivre convenablement, comme une dame, dans un comté du Nord,

avec 15 livres par an, soit moins de 6 shillings par semaine n . * JI y avait t8 000 petits fermiers ou;'eomtn dans les comtés ruraux au début du X\"lllc siècle, il n'y en a pratiquement plus à la fin du siècle n.

Histoire des Femmes

et, en particulier, des femmes seules dont elles avaient la charge,

qui constituaient un contingent flottant de pauvresse fâcheux pour

les finances locales. Les villages se dépeuplaient à la fin du siècle avec

une effrayante rapidité. Au début du xrx• siècle, 28 % de la population recevait des allocations des paroisses. On employait les femmes

à des travaux d'enfant plutôt que de les payer sans rien faire. On

leur apprenait à sarcler, à arracher les mauvaises herbes, à enlever

les cailloux. Si la campagne anglaise est propre comme un cabinet de

dentiste, c'est parce que les femmes en ont fait la toilette pour six pence

par jour.

L'industrie textile ne fut pas le seul domaine où l'énergie des

femmes anglaises trouva à s'exercer. On les rencontre encore dans

bien d'autres emplois. Beaucoup de femmes de fermiers partagent

avec leurs maris les travaux les plus pénibles. Beaucoup de filles sont

occupées à la laiterie sous la direction de la fermière. Une laitière a

le droit de se promener à Londres le rer mai avec un très joli chapeau

sur la tête, mais en revanche, son travail quotidien commence à

3 heures et demie du matin. Le salaire d'une laitière est en moyenne

de 3 shillings et demi par semaine en r 77 r. A la fin du siècle, on

trouve des femmes qui s'engagent comme journalières agricoles

au moment de la moisson ou qui font comme les hommes les travaux

du labour ou du hersage. Cette main-d'œuvre féminine fut assez

nombreuse pendant les guerres napoléoniennes. Une femme pouvait

gagner alors jusqu'à 6 shillings par semaine.

Ce n'étaient pas les seuls travaux de force que les femmes aient pris

l'habitude d'accomplir. Elles étaient engagées également dans

l'industrie minière. St:J·inger, qui écrivait en r6gg, affirmait à cette

date que beaucoup de femmes gagnaient leur vie au lavage du minerai.

Dans le district charbonnier de la Tyde, les femmes descendaient dans

les galeries : des noms de femmes figurent plusieurs fois parmi les

victimes des catastrophes minières au xvu• et au xvm• siècle. Elles

étaient employées comme porteuses. C'est seulement à partir de r 780

que les femmes furent relayées par des chevaux, aux puits de Durham

et de Northumberland. Les Écossaises, plus énergiques, résistèrent à

la concurrence des chevaux. On regrette d'avoir à diminuer leur

mérite en précisant que la loi les considérait, en fait, au xvm• siècle

comme de véritables animaux : elles étaient encore attachées à la

mine avec leur mari et vendues avec elle, et cette situation ne prit fin

que lorsque fut signé en '799 l'Acte d'émancipation. Il faut dire,

pour la consolation des cœurs sensibles, que l'Écosse était, au

XVIII0 siècle, une tene à peu près aussi inconnue que la Nouvelle

Zemble et que le prédicateur Wesley qui fut le premier à se présenter

devant ces peuplades sauvages fut épouvanté des conditions de vie

qu'il y trouva.

Les Femmes du Dix-huitième siècle

Dans la partie civilisée du Royaume-U1ù, ces situations extrêmes

étaient rares. Quelques femmes aidaient leur mari à briser le nùnerai

et collaboraient avec lui aux travaux de la forge. Mais elles étaient

peu nombreuses. A Birnùngham, dans l'industrie des métaux légers

et de la bimbeloterie, on retrouve l'organisation artisanale à donùcile de la laine et du coton. Mais on signale aussi, dès 1759, des ateliers de 1 oo à 1 50 ouvrières, dans lesquels des petites filles de sept à

douze ans gagnaient de 1 à 4 shillings par semaine. Naturellement, la

dentelle, la passementerie, la couture, la coiffure, ou quelques fabrications spéciales comme celles des éventails occupaient leur contingent de femmes. Beaucoup d'autres étaient vendeuses, colporteuses,

ou sagement assises dans la boutique du mari. On en désigne quelquesunes qui sont médecins, chirurgiens, dentistes :elles sont, bien entendu,

accoucheuses. Mais, pendant tout le cours du XVIIIe siècle, la participation des femmes de la bourgeoisie à la vie économique n'a pas cessé

de s'amoindrir. A l'exception de quelques veuves qui gèrent le commerce

de feu leur mari, on ne trouve plus de femmes à la tête d'une entreprise. Les nouvelles conditions du commerce leur sont étrangères :

elles ne se sentent pas à l'aise dans les structures du capitalisme naissant. En outre, dès la prenùère moitié du xvme siècle, Defoe remarquait que les femmes d'artisans et de commerçants dans les villes

aspiraient de plus en plus à jouer à la dame et à ne plus paraître dans

les locaux commerciaux 23• En somme, les femmes qui avaient si

brillamment tenu leur place dans la société médiévale s'adaptaient

mal au développement que le monde moderne donnait aux entreprises. Des esprits chagrins pouvaient même se demander si leur

vocation n'était pas de rester attachées, sous une forme ou sous

une autre, à la demeure familiale .

LES FEMMES ALLEMANDES AU XVIIIe SIÈCLE

Pendant que ces tristes transformations se faisaient insensiblement

en Angleterre, les autres pays d'Europe présentaient un spectacle

plus réconfortant. Le pouvoir absolu y sévissait partout, tempéré

par l'influence des jolies femmes. Des reines illustres mettaient en

lunùère les capacités des femmes à gouverner les hommes. Et tous

les souverains avaient pour ambition de ressembler à Louis XIV.

Toutefois, ces circonstances favorables n'établirent pas partout

la puissance des femmes aussi solidement qu'en France. Dans les

États allemands, en Italie, dans la Russie de Pierre-le-Grand, le

tempérament national, aussi bien que les conditions politiques locales

aboutirent à des variantes géographiques de la situation des femmes.

En Allemagne, le grand obstacle à la puissance des femmes fut la

Histoire des Femmes

multiplicité des petits États souverains et la médiocrité des moyens

dont disposaient les princes. Le génie féminin ne put rien contre ces

obstacles naturels. Les femmes furent aussi adulées, aussi capricieuses,

aussi encombrantes dans les petites cours allemandes du xvm• siècle

que sous la Régence ou au tour de Louis XV, mais leur pouvoir

s'exerçait sur des bagatelles.

Il fut grand toutefois. L'Allemagne était sortie de la Guerre de

Trente Ans exsangue, misérable, désarticulée, après une épreuve

sans précédent dans l'histoire de l'Europe et qu'aucune comparaison

ne peut plus nous faire comprendre. Non seulement l'Allemagne

était un désert de ruines, mais trente ans d'occupation avaient arraché

son âme même, ses traditions, sa sensibilité et jusqu'à sa langue.

Les survivants avaient fini par regarder avec hébétude comme une

chose normale la disparition de villes entières, l'assassinat de leur

voisin, le viol de leurs femmes et de leurs filles, le pillage, l'incendie,

les exactions, la délation des autres pour se sauver soi-même, le partage du pillage : la seule chose importante était d'être vivant. La

génération qui arrivait à l'âge d'homme au moment des traités de

Westphalie était une génération de jeunes dévoyés, qui n'avaient

connu que les formes les plus sommaires de la lutte pour la vie,

totalement illettrée, aussi ignorante de sa religion, enfants du pillage

et de l'incendie. La paix amena toutes les folies des après-guerres :

l'appétit de jouissance, la violence, l'adoration de l'argent, une

immoralité effrénée. Partout ce fut une effroyable détente, le lendemain de la fin du monde, à laquelle les pasteurs n'avaient même pas

le courage de s'opposer.

Chez les paysans, la brutalité bestiale fut réprimée par des lansquenets. La bourgeoisie, moralement moins atteinte, perdit ses

libertés, et oublia parfois sa dignité, ses mœurs patriarcales. La

noblesse ne pensa qu'à demander aux princes la compen;ation de ce

qu'elle avait perdu. Et les princes devenus souverains s'appliquèrent

à obtenir des grandes puissances le moyen de soutenir leur titre avec

dignité. La plasticité allemande au lendemain des catastrophes fit le

reste. La splendeur du Roi Soleil éblouit toute l'Allemagne et les

Allemands prirent les manières françaises avec autant d'ardeur que,

trois siècles plus tard, ils devaient adopter les méthodes américaines.

Le goût de briller, la vanité, la gloire, ils disaient la « réputation n,

les an1ena à se ruiner en fêtes, en vêtements, à se parer de titres, à

exiger une étiquette et à égaler les Français dans leur ostentation de

légèreté et de supériorité. Malgré les efforts de Leibniz, de Wolf,

de Thomasius, l'Allemagne était encore au milieu de ces décombres

de toutes ses valeurs morales lorsqu'elle aborda le xvm• siècle.

Les Femmes du Dix-huitième siècle

LES COURS ET LES MAITRESSES DES PRINCES

Dans le luxe et l'égoïsme de tous, une grande idée guidait l'aristocratie allemande : c'était le désir d'imiter ce qui se faisait à Versailles.

Chez les princes, cette aspiration générale se traduisit par la décision

de ressembler à Louis XIV. Une des particularités de ce grand roi

parut aux princes allemands spécialement digne d'attention. Ils

crurent indispensable de rehausser leur règne par la présence d'une

maîtresse aussi étincelante que Mme de Montespan. La maîtresse

officielle devint donc une institution dans les cours allemandes.

Malgré la bonne volonté des souverains, cette institution ne put

assurer aux femmes un pouvoir comparable à celui de Mme de Pompadour. Même lorsque les maîtresses princières étaient extravagantes,

et elles le furent souvent, leurs entreprises étaient limitées. Elles usur·

paient le rôle de la princesse, présidaient insolemment les fêtes et

usaient de leur influence auprès de la personne ducale ou royale pour

distribuer des charges de chambellan ou de conseiller. Ce n'étaient

là que distractions et paillettes. L'éclat que répandirent autour

d'elles quelques-unes de ces figurantes ne peut nous le faire oublier.

Wilhemine de Gravenitz auprès d'Everard, duc de Wurtemberg, la

comtesse d'Esterlé ou Aurore de Konigsmark auprès de FrédéricAuguste IV de Saxe, contemporain du roi de Suède Charles XII,

éblouirent dans ce rôle leurs contemporains. Mais, à part les favorites

de Saxe, les maîtresses des petits princes allemands durent se résoudre

à des entreprises de peu d'envergure. La plupart des États allemands

étaient minuscules, leurs ressources étaient précaires, leurs armées

se réduisaient à un bataillon de parade : l'essentiel des affaires était

d'ordre municipal et l'on vit un jour le conseil d'un prince s'occuper

gravement du recensement des chiens. Ce n'était pas là de bons sujets

d'intrigues.

Un aspect attristant de la splendeur allemande ternissait d'autre

part cet éclat emprunté. Les mœurs furent longtemps grossières et

certaines particularités de la cour assez bouffonnes. En dépit de

l'imitation de Louis XIV, les princes allemands étaient restés de grands

buveurs, et plusieurs se piquaient de se faire transporter ivres-morts

clans leur lit, après des beuveries héroïques auxquelles leurs hôtes

et leurs courtisans étaient contraints à participer. Le comte de Pollnitz,

pique-assiette tenu à la prudence et à la courtoisie, n'hésite pas,

pourtant, à raconter dans ses Mémoires les soùleries de FrédéricAuguste de Saxe, qui appelait auprès de lui une de ses maîtresses,

la comtesse de Donhoff, quand il était complètement ivre, et lui disait

des obscénités d'une voix douce et pénétrée d'ivrogne. Les

femmes ne surent pas toujours se tenir à l'écart de ces réjouissances.

Histoire des Femmes

Lorsqu'elles assistent à des banquets, elles ont devant elles, tout

comme les hommes, des hanaps d'une contenance remarquable

qu'elles vident pour les santés au commandement de l'échanson.

Elles suivent les hommes à la chasse, assistent avec eux au jeu traditionnel, renouvelé du xv• siècle, dans lequel un ours dévore un âne,

et plusieurs d'entre elles, à l'imitation d'Anne-Marie, duchesse de

Weimar, fument la pipe. Elles ont des brutalités atroces, encore très

médiévales. Une margrave de Bayreuth, femme de Georges-Guillaume,

détestant sa fille, et ayant essayé en vain de la faire séduire, la fait

violer par un domestique du margrave à qui elle promet 4 ooo ducats

si la fille est enceinte. L'affaire se fait la nuit, la victime hurlant, dans

la chambre de la jeune fille où la margrave l'avait enfermée avec

l'homme 24 • Ce sont là des accidents dont les contemporains ne

s'émeuvent pas trop. A son retour de France en 1717, le tsar Pierrele-Grand est reçu à Magdebourg par sa nièce, la duchesse de Mecklembourg, qui vient au-devant de lui avec son mari ct le rencontre

dans une auberge. Le tsar trouve la nièce jolie, s'enferme avec elle

dans une pièce et la viole sur Je canapé, pendant que les autres attendaient respectueusement dans l'antichambre 25 • Les incestes ne sont

pas inconnus non plus, principalement à cette cour de Saxe, si pittoresque, plus tard transportée en Pologne. La princesse Anna-Caroline

Orzelska, qui fut mariée en 1730 au prince d'Holstein-Beek, était une

fille d'Auguste de Saxe qui avait été notoirement sa maîtresse et aussi

celle de son demi-frère, le comte Rutowsky. La margrave de Bayreuth,

Frédérique-Sophie-Caroline, qui raconte cette histoire, a, du reste,

laissé des Mémoires écrits en français qui donnent une idée du ton

employé par les femmes dans les cours allemandes de ce temps.

Dans les palais qu'ils s'étaient fait construire, énormes jouets allemands qui sont parfois d'une grâce singulière, margraves et ducs

s'ennuyaient. Quelques-uns avaient des fantaisies dont les femmes

faisaient les frais. Le margrave de Baden-Dombach s'était installé à

Karlsruhe un sérail au milieu des jardins, où il n'était servi que par

des femmes : c'est à savoir soixante femmes de chambre qui servaient

par fournées de huit changées chaque jour, lesquelles dansaient et

chantaient, et d'autres déguisées en hussards qui le suivaient à cheval

à sa promenade. Tout le monde n'avait pas la sagesse de cet épicurien. L'infatigable Frédéric-Auguste avait des danseuses nues, spectacle plus original que de nos jours. D'autres offraient des redoutes

travesties et, au temps du Carnaval, des repas costumés. Les festins

d'Évrard de Wurtemberg étaient fastueux, ceux d'Heidelberg et de

Fulda étaient singuliers : un personnage déguisé en Trimalcion était

suivi partout d'un pot de chambre énorme, particularité qui répandait une saine gaieté. Les petits souverains qui n'étaient pas assez

riches pour offrir ces divertissements, essayaient d'avoir auprès d'eux

Les Femmes du Dix-huitième siècle

des nains, ou prenaient comme souffre-douleurs des conseillers qui

devenaient les fous de la cour et qui pleuraient des humiliations princières que ce rôle leur valait. Stendhal a décrit ces petites cours allemandes dans la Chartreuse de Parme où son modèle ne fut pas seulement, comme on le dit, la cour du prince de Modène, mais les cours

des princes allemands. Le désir de paraître et l'ennui étaient les deux

fléaux des principautés les plus petites où le souverain avait toujours

peur que son train de vie ne rappelât pas assez la cour de Versailles.

Ce faste souvent lugubre, ces excès ne relevaient pas beaucoup

le caractère des femmes. Aussi, le souvenir que les femmes de la

noblesse allemande du xvm• siècle ont laissé n'est-il pas brillant. Les

voyageurs et les Allemands eux-mêmes les ont décrites avec sévérité.

A Vienne, sous le règne de Charles VI, père de l'impératrice MarieThérèse, les Viennoises qui sont présentées à la Cour n'ont pas meilleure réputation que leurs contemporaines françaises de la Régence.

C'est d'elles que lady Montaigu rapporte qu'elles sont considérées

d'après le rang de leurs amants plus que d'après celui de leur mari 26 •

D'autres voyageurs de la même époque assurent qu'à Vienne, on ne

rencontre plus nulle part le goût de la vie domestique ct que l'atmosphère familiale n'existe plus. Le règne de l'impératrice Marie-Thérèse

fut marqué par une vigoureuse réaction. La morale régna par ordre

du Palais, des commissaires aux bonnes mœurs furent institués, on

fit des visites domiciliaires, on encouragea la délation. Ces initiatives

de la vertu n'eurent pas tout le succès qu'on en attendait, en raison

de l'exemple peu édifiant que la famille impériale donnait pendant

le même temps.

La facilité des femmes devint si contagieuse qu'elle contamina des

peuples qui paraissaient avoir un tempérament tranquille. Les paisibles Suissesses ne furent pas à l'abri de la médisance. Bien qu'elles ne

fussent pas dépravées par la monarchie absolue, elles donnaient aux

voyageurs une excellente idée de l'hospitalité suisse. Casanova, qui

avait trouvé les Allemandes frigides et maladroites, eut à Solothurn

une agréable partie carrée et rencontra dans la haute société de Berne

une petite Sarah, âgée de treize ans, qui lui prouva que certains

aspects du génie helvétique sont parfois méconnus. Le poète Wieland

ne fut pas mécontent non plus des jeunes filles de Zürich et il parle

avec impertinence dans une lettre de 1757, du « sérail n qu'il yrecruta 27 •

On s'étonnera moins de ces jugements favorables, si 1' on se souvient

des délicieuses « veillées n que Stendhal décrivait trente ans plus tard

comme un excellent vestige de la tradition. Les amoureux y écoutaient

des histoires du bon vieux temps dans une ombre propice et ils étaient

autorisés ensuite à passer le reste de la nuit dans la chambre de la

jeune fille située au premier étage, où ils s'étendaient bien gentiment

côte à côte sur le lit. Stendhal appréciait particulièrement la bonhomie

Histoire des Femmes

de la mère de famille qui « donnait permission " à sa fille avec cette

recommandation : <( Au moins, sois bien sage, n'enlève pas ta robe. >l

Il y a là, me semble t-il, une confiance touchante, toute suisse et même,

selon quelques observateurs, toute autrichienne, qui rend douce la

période des fiançailles et la dépouille de toute hypocrisie. Mais, bien

sûr, cela prête à commentaires et quelquefois on court des hasards.

A Berlin, la situation était pire encore. L'influence française avait

triomphé sans peine du premier roi de Prusse, Frédéric-Guillaume Jer,

et elle se développa brillamment sous le règne de son successeur, Frédéric II. Les femmes titrées et les grandes bourgeoises s'appliquèrent

avec beaucoup de bonne grâce à être encore plus parisiennes que les

Françaises. L'ambassadeur d'Angleterre, Malmesbury, résumait

la situation en 1772 par ce jugement déplorablement net : «Il n'y a

à Berlin ni homme de cœur ni femme chaste ... Une immoralité totale

règne sur les deux sexes de toutes classes, et elle a engendré l'indigence.

Les femmes sont devenues des harpies effrayantes par leur manque de

pudeur autant que par le manque de tout le reste. Elles se donnent

à celui qui paie le mieux, la tendresse et le véritable amour sont chez

elles des sentiments inconnus. " L'opinion de cet Anglais désagréable

est malheureusement confirmée par l'Allemand Georg Forster qui

écrit à jacobi en 1779 qu'il règne à Berlin« un cynisme affiché et une

insolente licence. Les femmes sont toutes à vendre ... 28 >>. Mirabeau

disait non moins lestement du Berlin de Frédéric II : « C'est la pourriture avant Ja gelée. >>

Il y eut peu d'amélioration sous le règne de Frédéric-Guillaume II

qui succéda au grand Frédéric. Voici le témoignage de l'auteur anonyme des Lettres confidentielles sur l'état de la cour de Prusse apres la mort de

Frédéric II, publiées en 1807. Il écrit dans une lettre datée de Berlin en

1799 :"Les femmes sont tombées dans une telle licence que certaines,

appartenant aux plus grandes familles de la noblesse, sont devenues

de véritables entremetteuses : elles attirent à elles des jeunes femmes

et des jeunes filles de bonne famille et les séduisent en leur assurant

qu'elles ont des moyens sûrs pour les guérir si elles attrapent des

maladies et qu'elles peuvent aussi leur procurer des préservatifs

infaillibles pour leur éviter d'être enceintes. Partout se forment de

petits cercles de femmes débauchées qui s'entendent entre elles pour

louer en quelque quartier désert une petite maison propre à recevoir

des amants et aussi à abriter les réunions et les orgies qu'elles organisent avec eux. Les filles publiques sont de vraies vestales en comparaison des femmes du monde qui, à Berlin, donnent le ton à la meilleure

compagnie. Certaines n'hésitent pas à s'asseoir au théâtre dans les

loges qu'occupent ordinairement les prostituées pour être plus commodément abordées par des hommes ... 29• >>

Les Femmes du Dix-huitième siècle 271

fEMMES DE LA BOURGEOISIE

Comme en France, cette immoralité des milieux proches de la

cour ne s'étendait pas au reste de la population. Plus encore qu'en

France, la séparation entre la noblesse et la bourgeoisie était totale,

en raison de la morgue des familles titrées et des formes toujours un

peu raides de la politesse germanique. «Ils n'ont en commun que l'air

qu'ils respirent», remarquait Pollnitz. Cette distance entre la noblesse

et la bourgeoisie est présentée très vivement dans la comédie de

Schiller Kabale und Liebe. Mais ce n'était pas seulement un thème

littéraire. Encore en 18oo, et à Weimar, la ville de Goethe, lorsque la

femme du poète Herder eut l'idée de donner un bal où seraient invitées à la fois des femmes nobles et des femmes de la bourgeoisie, cette

initiative fut regardée comme un événement extraordinaire. Ce partipris de dignité donnait aux femmes des affectations de provinciales.

Dans une comédie de Grossmann Nicht mehr ais sechs Schüsseln, la femme

noble du conseiller Reinhard exige d'être appelée Votre Grâce par son

mari en présence de ses invités. Beaucoup de femmes se distinguent

du commun en ne s'adressant la parole qu'en français. D'autres

affectent de ne pas connaître les noms de leurs domestiques qui sont

trop nombreux.

Ces marques de supériorité faisaient enrager les bourgeoises qui

se vengeaient en dépensant beaucoup d'argent. Toutefois, malgré

leurs efforts pour participer à la sottise générale, la bourgeoisie garda

tout le long du siècle une sorte de retenue et de convenance. Les

anciennes habitudes allemandes étaient pour quelque chose dans cette

relative sagesse. En 1725, un élégant voyageur français sc plaint que

les femmes de Hambourg ne sortent pas, qu'elles n'ouvrent pas leurs

maisons aux inconnus, qu'elles ne se promènent qu'avec leur mari.

En fait, sous l'influence de traditions que la guerre de Trente Ans

avait affaiblies mais non pas abolies, il y eut encore dans l'Allemagne

du xvrn• siècle une sorte de séparation des sexes que les progrès de la

débauche favorisèrent au lieu de la supprimer. Car les hommes se

réunissaient pour boire entre eux dans des associations dont les femmes

ne pouvaient faire partie. L'ivrognerie générale contraignit les femmes

de la bourgeoisie à rester chez elles : comme le voyageur français

qui avait été si mécontent à Hambourg, la plupart des visiteurs de

l'Allemagne constatent avec étonnement que, dans la classe moyenne,

la femme est presque exclue de la vie sociale 30• Cette situation était

surtout remarquable dans les villes qui ne servaient pas de « résidence >> à un souverain. Car alors, il n'y avait ni mascarades, ni

concerts, ni réunions auxquelles les femmes pouvaient participer.

Cela n'empêchait pas la grossièreté. Les femmes de la bourgeoisie

272 Histoire des Femmes

ayant peu d'occasions de s'amuser, participaient volontiers aux

réunions de famille, lesquelles consistaient essentiellement en banquets

où l'on s'empiffrait en faisant bruyamment des plaisanteries scatologiques 31• La littérature contemporaine nous fournit malheureusement le même témoignage. La vulgarité des romans grivois qui étaient

à la mode, le succès des comédies bouffonnes et obscènes de Stranitzky, sont des signes inquiétants. Les avertissements de Wolf ou de

Thomasius, les réflexions acerbes qu'on rencontre dans les « hebdomadaires moraux » publiés par les petites communautés protestantes,

les plaintes des piétistes nous avertissent que ces bourgeoises cadenassées réussissaient très bien à organiser quelques pique-niques qui

rompaient la monotonie de l'ordinaire conjugal.

A la vérité, la vie des femmes de la bourgeoisie, qui n'a jamais

été étudiée sérieusement, par faute de documents, semble avoir varié

assez sensiblement selon les latitudes et les États 32• A Vienne, on

s'amuse. Les bourgeois et les négociants sont riches. Les fêtes sont

traditionnelles. Malgré les inspecteurs de Marie-Thérèse, la bourgeoisie paraît bien participer à la gaieté générale. On s'amuse aussi

dans les grandes villes de l'Allemagne du Sud qui ont depuis longtemps une tradition de fêtes locales où toutes les classes sont mélangées. On y imitait même Venise, modèle non moins dangereux que

Paris. A Nuremberg, à Augsbourg, à Ulm, on voit se multiplier les

bals, les redoutes, les cavalcades en traîneaux. La redoutable « walse »

fait même son apparition en 1760. Les femmes y ont comme à Paris

des coiffures monumentales, elles portent des souliers qui rendent la

marche impossible et elles sont si serrées dans leur corset qu'elles

étouffent et s'évanouissent. Les grands bourgeois se ruinent à ces

jeux distingués. A Francfort, on est obligé de remettre en vigueur une

loi de 1571 qui obligeait les faillis à porter un chapeau jaune 33•

Ailleurs, les souverains multiplient les lois somptuaires. Tout cela est

sans effet. La bourgeoisie, malgré sa solidité, se laissait entraîner par

l'exemple que donnaient ces nobles si hautains avec lesquels elle

rêvait d'être confondue.

La bourgeoisie de Prusse résista mieux. Sa bonhomie et sa simplicité

font contraste avec les manières lestes de la cour de Berlin. Le sérieux

prussien a laissé sa marque sur les mœurs. L'ivrognerie et la goinfrerie

y sont moins répandues qu'ailleurs. Les lieux de plaisir sont peu fréquentés pendant la semaine. Le dimanche, les bourgeois de Berlin

sortent volontiers avec leur famille. Les manières françaises y sont

moins imitées que dans les provinces, bien qu'elles règnent à la cour 34•

Vers la fin du siècle " l'isolement des femmes, constate Bidermann,

disparut peu à peu. Les femmes et les jeunes filles s'habituèrent à

paraître dans la société et se mêlèrent aux conversations des hommes 35• ''

Le ton de la conversation fut plus poli et plus varié. On adopta les

Les Femmes du Dix-huitième siècle 273

jeux de société, agrémentés d'innocentes plaisanteries un peu étonnantes pour des Français. Les femmes conquirent enfin une place à

table dans les banquets, marque de confiance que la bourgeoisie leur

avait toujours refusée : elles furent assises au côté des hommes au lieu

d'avoir une table séparée et elles furent même autorisées à embrasser

leur voisin toutes ensemble au commandement du maître de maison *.

L'ALLEMAGNE ROMANTIQUE

Le succès de Jean-Jacques Rousseau, la mode de la vertu et des

« âmes sensibles » révélèrent aux jeunes Allemandes leur véritable

génie. Un apôtre des temps nouveaux se leva pour elles. Klopstock

découvrit la poésie, l'idéalisme, l'amour pur, les anges. Ce fut merveilleux : ses lectrices se sentirent pousser des ailes et se jurèrent de

connaître ce « grand amour » qui élève l'âme, baigne dans la pureté,

etc. Klopstock fit presque autant de ravages que Rousseau. Et,

après lui, Miller mit à la mode la pleurnicherie, la romance, les initiales gravées sur les arbres. L'Allemande devint désormais un objet

poétique. Enfin, Werther se tira un coup de pistolet dans la tête en

son honneur. Il y avait très longtemps que les femmes n'avaient pas

eu cette satisfaction. Le coup de pistolet du jeune Werther retentit longuement à travers toute l'Europe. L'amour romantique venait

de naître et, à l'autre bout des terres civilisées, sur une grève de

Bretagne, il éveillait l'écho français de Gœthe, le jeune vicomte

de Chateaubriand.

Les femmes allemandes prirent alors l'habitude d'assaisonner leur

amour de beaucoup de larmes, de se promener au clair de lune et de

multiplier les objets tricotés. Bien avant Werther, en 1771, Caroline

Fleschland écrivait déjà à Herder, son fiancé, des lettres aussi parfaitement délirantes qu'on pouvait le souhaiter. Mme de Ziegler, dame

d'honneur de la comtesse de Hesse-Hombourg, prend Rousseau

* L'éducation des filles est aussi sommaire que celle des jeunes Anglaises. La lecture des romans était interdite, l'obé'issancc au.x parents était stricte, la Bible tenait lieu de toute instruction. Sophie de la Roche, amie d'enfance de Wieland, filJe d'un médecin d'Augsbourg, avait lu toute la Bible à l'âge de cinq ans. Aux jeunes filles bien élevées, on enseignait le français, le clavecin, la danse, les airs italiens, quelques arts d'agrément. Dans les familles cultivées, spécialement dans les familles de pasteurs ou d'universitaires, il y eut parfois des exceptions. La femme du poète Gottsched savait l'anglais, le français, le grec et lisait couramment les écrivains latins, elle était aussi excellente pianiste et .interprétait Dach pour son fiancé . Gœthe raconte que sa sœur Cornélia assistait atLx leçons que lui donnait son père. D'autres exemples, celui de la femme de l'érudit Pütter, celui de la fiancée du poète Semlcr, font penser que l'ignorance des fùles restait grande. Un texte contemporain cité par Biedermann constate que les femmes allemandes, après un enseignement scolaire très réduit, n'ouvrent plus jamais un livre pendant toute

leur existence "·

274 Histoire des Femmes

au sérieux et va s'installer dans un châlet de montagne avec un

agneau enrubanné. Lavater propage un mysticisme larmoyant et

distille avec onction un christianisme poétique et sensible, qui plaît

aux femmes, répand la douceur et l'attendrissement et qui est comme

un nuage de parfum répandu par une âme toute fondante de bonne

volon té. La fameuse " sensibilité allemande » déborde de tou tes parts

et menace de colorer en rose bonbon tout ce qui prend naissance

au-delà du Rhin. Mais ce n'est qu'une mode qui habille à la manière

du siècle les solides qualités allemandes du temps de Dürer. Sous la

sensiblerie des fiancés, on découvre assez vite une bonne Allemande

casanière et sérieuse qui aspire aux joies du mariage. Lessing hausse

les épaules devant Werther. Gœthe, après avoir revendiqué les droits

de la passion, épouse une femme fort raisonnable qui J'ennuie. La

tonalité allemande typique est donnée par un jeune ménage, beaucoup moins illustre, mais bien touchant, celui du savant Poss qui fut

le traducteur d'Homère. C'est un ménage pauvre et sérieux, presque

un ménage d'étudiants. Ils s'adorent et sont passionnés tous les deux

par les travaux du mari qu'ils poursuivent en commun. Ils s'achètent

des livres, ils travaillent et économisent, et, quand ils ont un peu

d'argent, ils montent leur ménage avec une joie d'enfants et un gentil

courage devant la vie qui est tout pareil à celui que montrait, bien des

siècles avant eux et à l'autre bout du monde, ce ménage d'érudits

chinois dont j'ai conté plus haut J'histoire et qui fuyait devant les

Mongols en protégeant son trésor de porcelaines et d'inscriptions.

Les femmes allemandes gagnèrent quelque chose à cette promotion.

A la fin du siècle, elles jouent un rôle non seulement dans la société,

mais dans la vie intellectuelle et dans la littérature. Angelica Kaufmann est un peintre célèbre, la chanteuse Henriette Sontag est connue

dans toute l'Europe, Dorothée Schlôzer, fille d'un écrivain, devient

en r 787, docteur en philosophie de l'Université de Gôttinguen. Plusieurs femmes sont des écrivains connus. Louise Karsch écrivit des

poésies, mais elle eut le destin amer des précurseurs : Frédéric II se

moqua d'elle et lui fit donner deux thalers par dérision. Helmina

von Checy écrivit plus sagement des romans et elle fut imitée avec

succès par Sophie de Laroche que le jeune Wieland avait tant aimée

quand elle avait quinze ans, et qui fut la première grande romancière

allemande. Les salons littéraires fleurirent enfin. Ils n'étaient pas tous

amusants : celui d'Adelgonde Kulmur, femme d'un professeur, qui

ouvrit la voie, était sévère, celui de la princesse Galitizne fut mystique,

celui d'Élise von den Recke fut plus original, l'ornement principal en

étant le mage Cagliostro. L'Allemande la plus étrange de ce temps

fut toutefois cette extraordinaire baronne de Krüdener qui fut à la

fois mystique, intrigante, confidente du tsar, romancière célèbre,

probablement agent de renseignements et dont la vie est un roman.

Les Femmes du Dix-huitième siècle

LA REINE LOUISE DE PRUSSE

C'est un bruit de bottes qui donna naissance à l'Allemagne moderne.

Après Austerlitz et Iéna, les petites cours dissolues de l'Allemagne

du xvm• siècle s'abandonnèrent avec assez de complaisance aux douceurs de l'occupation. La vie y était raisonnablement heureuse pour

tout le monde et les femmes se plaignaient surtout que le décolleté

des modes impériales ne s'accordât pas au climat allemand. Mais

l'apparition de l'esprit national en Prusse changea tout cela : la

nation allemande, sous la conduite d'une femme, faisait son entrée

dans l'histoire. Quelques petits souverains avaient montré de la

fermeté. Amélie de Brunswick, duchesse de Saxe-Weimar, avait

séduit Napoléon en venant défendre devant lui la cause de ses sujets.

«Votre duchesse est une fière femme, dit l'empereur, elle n'a pas peur

de mes deux cents canons. » C'était encore le style monarchique.

En Prusse, ce fut autre chose. Les femmes de Berlin donnèrent leur

argent, offrirent leurs bijoux, s'engagèrent comme infirmières. On les

vit porter des munitions au combat et ramasser sur le champ de

bataille les sabres et les carabines. Rückert écrivait la légende de cette

Prohaska et de ses camarades, déguisées en hommes, qui combattirent avec le corps franc de Lützow et dont on ne connut le sexe

qu'en les ramassant mourantes parmi les blessés. Mais l'héroïne, le

symbole de la résistance, celle dont les combattants avaient le portrait en médaillon sur leur poitrine, c'est l'image la plus touchante et

la plus moderne de la femme allemande, la reine Louise de Prusse.

Elle formait avec son mari un couple de souverains qui était en avance

d'un siècle. C'était un ménage uni, simple, d'une vie privée irréprochable et qui donnait chaque jour à la bourgeoisie de Berlin le

modèle de cette vie de famille qui touche si profondément les cœurs

allemands. Le couple royal était le symbole même du sérieux allemand, de la morale, de la conscience. Il incarnait, sans avoir besoin

de dire un seul mot, le triomphe de cette bourgeoisie qui se battait,

sur l'aristocratie qui n'avait pas su empêcher l'invasion. La reine

Louise était jeune, elle était très belle : elle avait montré dans l'adversité un courage et une simplicité qui lui avaient gagné l'amour du

peuple. Le destin fut généreux pour elle et contribua à sa légende.

Elle eut le bonheur de mourir avant d'avoir vu le triomphe des siens.

Elle ne déçut pas.

Ce n'est pourtant pas l'énergie qu'on remarquait dans les femmes

allemandes, mais un mélange de sentimentalité, de simplicité, de

confiance, qui paraît caractériser aux yeux des étrangers ce triomphe

de la bourgeoisie et de la bonhomie allemande. Voici cc qu'écrivait

un « occupant » des jeunes filles allemandes qu'il avait vues. Le frag-

Histoire des Femmes

ment est de Stendhal, qui parle d'après ses souvenirs d'administrateur du duché de Brunswick. « Presque tous les mariages s'y font

par amour. Pendant des années entières ces demoiselles font la conversation dans un coin du salon à trois pas de leur mère avec l'homme

qui espère les épouser. Et si cet homme, chose inusitée, venait à cesser

ses visites, il serait complètement déshonoré. Au reste, ce temps est

peut-être le plus aimable de la vie pour l'un comme pour l'autre.

Une conséquence terrible de cette honnête liberté, c'est que fort

souvent un jeune homme riche épouse une jeune fille pauvre sous le

vain prétexte qu'elle est jolie et qu'il en est amoureux fou, ce qui

porte un notable préjuclice à la classe respectable des demoiselles

maussades dépourvues d'esprit et de beauté. Tandis qu'en France la

base de toute notre législation non écrite relative au mariage, c'est

de protéger les demoiselles laides et riches ... J'aimerais assez ces deux

ou trois ans de bonheur un peu niais et d'illusions charmantes que les

usages de son pays donnent à un jeune Allemand •7 • " Telle était la

douceur des fiançailles allemandes.

PAROISSES DE CAMPAGNE

Les habitudes des gens du peuple et des paysans sont si mal connues

à cette date que le savant Biedermann lui-même estime qu'il est

tout à fait impossible de les décrire. Nous possédons pourtant, pour

les dernières années du xvrn• siècle et le début du XIX0 siècle, un

précieux document qui est une monographie publiée en I83o par

J. Kaser, pasteur de campagne en Bavière, qui expose l'état moral

des paroisses paysannes entre I 770 et I 82o as. Ce genre d'enquête a

été, malheureusement, très rare à cette date. Il nous fait connaître le

pourcentage des naissances illégitimes dans les deux diocèses de

Munich-Freising et de Passau, peuplés de 260 ooo habitants et expose

les raisons pour lesquelles ce pourcentage s'est considérablement accru

en cinquante ans. Nous donnons en note le détail de cette enquête

dont nous n'exposons ici que les résultats généraux.

Dans le décanat de Munich-Freising, le pourcentage des naissances

illégitimes passe de 8,3% en I770·I780 à II et I2% de I790 à I810

et de là à 19% en I82o et 27,5% entre I82o et I83o. Dans le décanat

de Passau, ce pourcentage est de I4,5 % en 1770-I780, il passe à

2I,5 % entre I790 et 18Io,puis à 37 % entre I810 et 1820 et, enfin,

s'établit à 48 % entre 1820 et I83o. L'enquête est menée dans des

paroisses rurales de goo à 3 ooo habitants. On peut constater que

les chiffres présentés dépassent sensiblement les pourcentages relevés

à Sotteville-lès-Rouen à la fin du xvrn• siècle, que l'enquêteur expliquait par la présence d'une population industrielle. Ils confirment,

Les Femmes du Dix-huitième siècle 277

en revanche, les rares indications générales que nous avons pu mentionner sur la population rurale en Angleterre ou en Allemagne, et

aussi en France, dans les chapitres précédents. II faut en conclure,

comme précédemment, que les mariages relativement tardifs à la

campagne étaient fréquemment précédés d'explorations prénuptiales

et que nous pouvons suivre les auteurs qui nous indiquent, pour

l'Angleterre et l'Allemagne notamment, qu'un grand nombre de

mariages étaient conclus par nécessité.

L'enquête de Kaser ne permet pas de distinguer les conceptions

prénuptiales et les naissances illégitimes non suivies de « réparation ».

Les causes qu'il incrimine sont intéressantes. Une des explications

qu'il avance est le stationnement de troupes étrangères sur le territoire allemand entre les années 1794 et 1815. Cette explication est

certainement valable, notre propre expérience nous permet de l'affirmer. Mais elle est insuffisante puisque le pourcentage des naissances

illégitimes a augmenté sensiblement après 1820. Kaser accuse, en

outre, les progrès de l'athéisme, qui ont accompagné l'influence

française, l'insuffisance des mesures répressives et, surtout, les danses,

assemblées, foires et l'habitude des sorties nocturnes. Les précisions

données sous cette dernière rubrique nous renseignent sur les libertés que

les filles avaient prises à la campagne. On apprend que les garçons se

rendaient la nuit à la maison des filles, s'installaient sous la fenêtre

de leur chambre et obtenaient plus d'une fois qu'on leur ouvre la

porte 39• Les compagnons et les apprentis ne dormaient plus, comme

autrefois, sous l'œil du maitre. Ils disposaient souvent de chambrettes

individuelles dans lesquelles ils étaient beaucoup plus libres '

0• On se

souviendra à propos qu'en Suisse les« veillées » décrites par Stendhal

n'étaient pas moins favorables à des expériences précoces. En

somme, on serait tenté de conclure, d'après ces renseignements, que

les relations prénuptiales étaient envisagées avec une certaine patience

par les familles : peut-être celles-ci n'étaient-elles pas éloignées de les

regarder comme une étape habituelle sur la route du mariage, du

moins lorsqu'il s'agissait de jeunes gens du village qu'on connaissait

et à la bonne foi desquels on pouvait se fier.

Tels sont les renseignements que les pasteurs courroucés nous

donnent sur cette « bonne Allemagne » dont les voyageurs aimaient

tant les paysans tranquilles, les grosses chambrières et les jeunes filles

rieuses qui rendaient si avenantes les auberges d'outre-Rhin.

L'ITALIE ET L'ESPAGNE : LE « SIGISBÉE »

En Italie et en Espagne, la manière de vivre des femmes avait

peu changé. A la veille de la révolution, les filles étaient encore

étroitement cloîtrées avant leur mariage et leur ignorance était

Histoire des Femmes

inimaginable. Si l'on remarquait encore quelques jeunes prodiges

et quelques femmes savantes, en revanche en Sicile un voyageur pouvait rencontrer dans un salon aristocratique deux jeunes filles ravissantes et fort bien élevées qui avouaient tranquillement qu'elles ne

savaient pas lire. Beaucoup de filles auxquelles on ne pouvait assurer une dot restaient au couvent où leur vie n'était pas désagréable :

on y organisait encore des (( parloirs l>, des sauteries, on y recevait des

visites, la vie y était aussi libre que dans les couvents du xvn• siècle.

Une particularité de la vie espagnole et italienne mérite pourtant

d'être signalée, c'est l'existence du sigisbée. Ces pauvres jeunes femmes

ignorantes ennuyaient tellement leurs maris que ceux-ci avaient

renoncé à sortir dans le monde avec elles. Pour se dispenser de cette

corvée autant que par vanité, ils avaient adopté une coutume empruntée à la vie espagnole. Nous avons déjà dit qu'en Espagne un cavalier

d'un certain âge pouvait accompagner une femme de bonne famille

dans ses visites, au théâtre, dans le monde : il lui servait de chaperon. Ce cavalier-servant ou sigisbée fut adopté en Italie. Il fut

d'abord convenable qu'il portât barbe grise, puis on fit des concessions. L'emploi de cavalier-servant devint finalement un emploi de

cadet de famille. Il consistait à accompagner la dame pas à pas, à

dîner avec elle, à causer avec elle, à broder avec elle, à figurer auprès

d'elle en toute visite et toute distraction. Ce menin était parfaitement

supporté par le mari qui eût au contraire trouvé très mauvais que

sa femme ne fût pas accompagnée comme tous les autres femmes de la

société.

Le choix du cavalier-servant était une affaire d'importance, il

devait être agréé par les deux familles, il était souvent établi statutairement dans sa charge par le contrat de mariage, comme le sont nos

gérants de sociétés. Cet homme aimable ne faisait valoir qu'une partie

de ses droits, il eût été très déplacé qu'un cavalier-servant fût en

même temps un amant. De pareils cas étaient cités avec horreur.

Cette mission de sacrifice était accompagnée de douces privautés.

Le cavalier-servant assistait à la toilette, baisait la main, était abondamment payé en sourires. C'était en somme la réalisation d'une

partie du programme de l'amour courtois.

Au surplus, les Espagnoles n'avaient pas moins d'amants qu'au

siècle précédent. Les Italiennes, plus réservées, se contentaient d'un

soupirant que le confesseur permettait. La langue italienne le désignant par le terme d'amant, il est difficile de savoir jusqu'où allait

son pouvoir. Les voyageurs étaient en général très choqués de cet

"attentif» dont la position n'était pas moins officielle que celle du cavalier-servant, mais ils reconnaissent, en général, que les Italiennes prenaient peu d'amants. Elles étaient simplement parvenues à réunir toutes

les conditions de cet adultère blanc qui tient tant au cœur des femmes.

Les Femmes du Dix-huitième siècle 279

LES FEMMES DE L'ILE D'OTAÏTI

C'est vers ce temps que les femmes d'Europe apprirent des voyageurs que d'autres femmes, leurs contemporaines, vivaient tout

autrement qu'elles. Ces révélations eurent peu d'influence sur le destin des femmes européennes, et même, en général, elles en conclurent

faussement qu'on tom bail dans la barbarie ct la promiscuité, dès qu'on

s'affranchissait des préjugés qui avaient cours en Europe sur les rapports des hommes et des femmes.

Bougainville, en arrivant à Tahiti, avait vu une jeune fille s'installer sur le gaillard d'arrière de la Boudeuse qu'il commandait ct laisser

glisser son pagne en signe de bienvenue. Les indigènes avaient porté

à son bord des bananes, du cochon rôti et de jeunes personnes du sexe

qu'ils offraient aux étrangers en indiquant par gestes la manière de

s'en servir. " Vénus, continuait-il, est ici la déesse de l'hospitalité »

et il constatait avec quelque embarras que ce genre de politesses

s'accomplissait publiquement et sous les applaudissements de

l'assistance". Les notables prêtaientunedeleursfemmes comme ailleurs

on met des chevaux à la disposition des invités.

Le Gentil avait vu à Manille des femmes qui fumaient le cigare et

auxquelles il était poli de demander du feu. Les femmes et les hommes

s'y baignaient ensemble, non pas tout à fait nus, mais gardant une

chemise de très fine toile qui lui parut répréhensible. Les familles

qui avaient des filles hébergeaient sous leur toit le fiancé de la fille

jusqu'à ce que celui-ci pût payer la dot et les filles évitaient de lui

imposer une attente pénible. Enfin, gémissait-il, « la virginité était

regardée comme une opprobre et il y avait des femmes d'office ct à

salaire pour faire perdre aux filles leur virginité », solution que Le Gentil aurait dû trouver préférable au recours à quelque brahmane

que les Naïrs de Malabar employaient non loin de là"·

Les voyageurs en conclurent un peu rapidement que tout était

permis dans les îles du Pacifique et les philosophes s'empressèrent

d'affirmer que les peuples qui n'avaient pas eu la visite des Pères

Jésuites vivaient dans un état d'innocence et de parfait bonheur. En

vérité, la Polynésie, plus diverse que ne l'imaginaient les premiers

voyageurs, avait ses usages et ses règles tout comme la société européenne et c'étaient seulement les apparences qui avaient un air d'anarchie. Les jeunes filles si accueillantes aux matelots étaient, disent

aujourd'hui les sociologues, des " hôtesses » déléguées par la tribu et,

pour ainsi dire, des cc professionnelles )l, Les femmes qu'on offrait

en gage d'hospitalité étaient des sous-produits de la polygamie qu'un

homme bien élevé se devait d'offrir, comme on offre un fauteuil ou

un verre de whisky. Je ne sais ce qu'il faut penser de ces mises au

280 Histoire des Femmes

point. Les sociologues me paraissent un peu péremptoires en cette

affaire. En tout cas, ces politesses étaient agréables et faites avec une

bonne grâce à laquelle notre société mercantile nous a peu habitués.

Les usages des peuples de Polynésie n'étaient pas déraisonnables

et, en somme, ils n'ont rien de très surprenant. Comme chez la plupart

des peuples primitifs, l'amour n'était ni défendu ni coupable et il

n'était pas entouré non plus des sophistications dont nous l'avons

orné. Le mot qui désignait l'amour était le même mot qui désignait

les jeux. L'amour, dit un spécialiste, n'était pour eux qu'une" bonne

volonté mutuelle ». Et qu'est-il d'autre, en effet, malgré tous les

discours? Les filles ne se privaient pas de se disposer au bonheur.

On leur apprenait des danses lascives et l'on ne trouvait pas déplacé

qu'elles fissent des avances aux garçons. Chez les Arapesh, elles

étaient achetées à l'âge de sept ans par la famille du mari. Cette sage

disposition leur permettait de se réjouir dès qu'elles étaient nubiles.

Les tribus moins prudentes couraient plus de hasards. Les filles

s'arrangeaient pour recevoir la nuit dans la hutte de leurs parents le

visiteur clandestin qui leur avait témoigné quelque intérêt. Ce clandestin ne portait aucun vêtement et se frottait d'huile pour échapper

aux parents en cas de surprise. Les filles ne manquaient pas de pousser des cris, naturellement, si l'affaire tournait mal. Cette hypocrisie

est, en somme, un signe de moralité. Avec un peu d'adresse, tout le

monde se tenait pour satisfait. Cette liberté des filles n'existait pas

dans les grandes familles. Dans cette aristocratie, au contraire, les

filles étaient rigoureusement surveillées, elles ne sortaient qu'avec une

duègne, le séducteur était puni de mort, leur mariage fastueux était

précédé d'une scène de défloration solennelle devant la population

rassemblée. Les femmes du xvm• siècle ne connurent pas cette distinction que les indigènes des îles Samoa faisaient entre les filles du

peuple et celles de la noblesse présentée : peut-être leur aurait-elle

paru assez naturelle.

Les femmes étaient tenues, au contraire, au devoir de fidélité. En

quittant le nom de fille, elles en quittaient aussi la liberté. Le mariage

en Polynésie était essentiellement une alliance entre deux familles,

il était soumis, en outre, à des règles strictes qui fixaient le groupe

parfois très étroit dans lequel on pouvait choisir une épouse. Il arrivait qu'on n'eût le choix qu'entre quelques familles et même entre

quelques épouses. Il n'était donc pas question de « mariages d'inclination >> . Les familles contractantes fixaient elles-mêmes les ressources

qui étaient attribuées au jeune ménage et leurs moyens de pression

étaient si étendus qu'un couple qui se refusait à l'obéissance se condamnait non seulement au déclassement, mais à la misère la plus complète.

La résidence était chez les parents de la femme en Polynésie, chez

ceux du garçon en Nouvelle-Guinée, elle était alternée aux iles

Les Femmes du Dix-neuvième siècle

Marshall. Ce traitement semble indiquer que le gendre était un

personnage peu considéré. L'adultère, plus accessible aux femmes

qu'aux maris dans ces conditions, était sévèrement jugé. Le divorce,

au contraire, était relativement facile à condition que le mari puisse

rembourser le « prix de la fiancée ».

Les hommes se consolaient par la polygamie qui était en Polynésie,

tantôt le droit de contracter plusieurs mariages, tantôt le droit d'avoir

des concubines. La première formule avait des inconvénients, parce

qu'elle entraînait des rivalités. Dans la seconde, la première épouse est

chargée comme d'habitude du maintien de l'ordre. La possession

d'une écurie de jeunes femmes était un signe de succès social. Elle

était réservée à des notables d'un certain âge. Plusieurs tribus des

îles de l'Amirauté ou de la Nouvelle-Guinée fixaient au nombre

de huit femmes le standing de l'homme arrivé. D'autres tribus s'en

tenaient bourgeoisement à la monogamie, estimant honorable toutefois de recueillir et de réconforter les femmes d'un frère décédé.

Enfin, de minables indigènes des iles Marquise s'arrangeaient de

la polyandrie.

Le vocabulaire des tribus de Polynésie était inquiétant. Plusieurs

langues ignoraient le féminin. D'autres confondaient les cousins et les

frères. C'était par précaution, parait-il :car, dans ces tribus, les garçons n'avaient le droit d'adresser la parole ni à leurs sœurs ni à leurs

cousines. Le mot de vahiné dans la langue de Tahiti, désignait à la

fois une femme quelconque, une épouse, une maîtresse, une concubine : mais notre langue familière est-elle plus précise? Plusieurs

peuples de Polynésie parlaient des femmes avec beaucoup d'affection

et de douceur et non autrement que les familles d'Europe. Les bons

Arapesh, qui s'achetaient comme Arnolphe des petites filles de sept ans,

comparaient leurs femmes à « la douce petite chauve-souris qui se

tient douillettement au creux des arbres et veille sur la vie de ses

petits 43 " · Ce goût de la vie domestique se manifestait par la préférence pour les femmes grasses et blanches dont l'embonpoint évoque

la complaisance et la sécurité. Les femmes de Polynésie regardaient

comme un malheur d'avoir la peau bronzée par le soleil. Elles protégeaient la blancheur de leur teint, se faisaient épiler, masser, parfumer, se baignaient plusieurs fois par jour et recouraient aux soins d'un

<< engraisseur >> pour être sûres d'être dodues. Avant l'arrivée des

missionnaires, ces femelles grassouillettes n'avaient pour vêtement

qu'un bouquet de feuilles ou un pagne très sommaire. Les colliers de

fleurs qu'elles portaient servaient autant à les parfumer qu'à les orner :

elles regardaient l'odeur de la sueur comme dégoûtante.

Les peuples d'Océanie avaient sur la polarisation des choses et des

êtres les mêmes idées que leurs voisins les Chinois. En Nouvelle-Guinée

la lune, les patates douces, les porcs, les fleuves, tout ce qui est sombre,

Histoire des Femmes

tout ce qui est humide se rattache au principe féminin. Le soleil,

le gibier, la canne à sucre, le jour, le taro, tout ce qui est lumineux,

tout ce qui est fort se rattache au principe mâle. Cette prédestination

fixe les tâches. Les Polynésiens reconnaissent volontiers que les femmes

peuvent faire les mêmes travaux que les hommes : mais elles font

ceux qui leur sont destinés. Cette répartition n'est pas restrictive. Les

hommes d'Océanie ont tendance à se représenter la plupart des travaux courants comme spécifiquement féminins. Ils se réservent la

chasse, le défrichement, les expéditions. Cette noble discrimination

a pour résultat de remettre entre les mains des femmes la plupart des

tâches habituelles, mais aussi les responsabilités de gestion. Ce secteur tertiaire avait fini par recouvrir la plupart des activités.

Ces grosses matrones dirigeaient tout et elles envoyaient les hommes

faire les courses.

Le caractère du mariage renforçait encore le pouvoir des femmes.

Comme il était un pacte d'entr'aide entre deux familles, la femme

représentait un des groupes d'associés. La résidence de la femme, la

propriété des enfants accroissaient en certaines villes son autorité.

Presque partout, c'était la mère qui recherchait une épouse pour ses

fils, souvent les chefs locaux prenaient conseil de leur mère dans les

circonstances graves, des procès délicats leur étaient soumis. De

vieilles femmes, grand-mères ou tantes d' un chef de famille important, étaient regardées dans certaines tribus comme des sorcières

redoutables et l'on craignait leur malédiction. Dans quelques îles,

les filles aînées étaient héritières ct elles pouvaient détenir l'autorité.

Dans d'autres îles, leur autorité de mère leur permettait de substituer

leur pouvoir à celui de leur fils. Le capitaine Cook, touchant Tahiti

quelques années après Bougainville, trouva l'île dominée par une

princesse ambitieuse qui avait usurpé l'autorité de son mari.

Ces carrières féminines étaient sensiblement différentes de celles

qui étaient ouvertes dans le même temps aux femmes d'Europe.

Finalement, les femmes n'avaient pas moins d'autorité dans ces deux

systèmes assez opposés. Elles règnaient par l'art de plaire ou par

l'intrigue à la cour de Louis XV. Elles commandaient dans la belle

île d 'Otaïti où l'on suivait si nonchalamment les prescriptions de la

nature. Elles obtenaient tout naturellement cette puissance qui coûtait tant de soins aux contemporaines de la comtesse Du Barry et elles

n'avaient ni migraines ni crises de nerfs. Peut·être que la civilisation

ne réussit pas aux femmes autant qu'elles le croient.

TROISIBME EPISODE

Les Fourmis


XVII

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

On ne s'avcise pas tout de suite que le =• siècle est une période

triste pour les femmes. Les apparences démentent cette opinion.

Des écrivains plaident pour elles, proclament les droits de l'amour,

revendiquent l'égalité des sexes. Et, en effet, plusieurs femmes fument

la pipe, quelques-unes s'inscrivent aux cours des Facultés et le siècle

est fertile en romancières et en Égéries. Une reine d'Angleterre donne

son nom à la prospérité britannique et une reine de Hollande sourit

aux dernières années de la paix. Rachel, Sarah Bernhardt, la Duse

sont les premiers noms féminins que le succès inscrira dans la mémoire

populaire. Mais ce n'est là qu'une façade. Les dieux nouveaux qui

apparaissent au ciel, la presse, le gouvernement parlementaire, la

bourgeoisie, sont des dieux sévères auxquels les amours ne font pas

cortège. Des hommes noirs et barbus se réservent les affaires sérieuses

et se réunissent en conseils. Ce n'est plus la fantaisie qui règne, ni la

personnalité, ni l'imprévu, mais la sévère pensée, et les écrivains,

les poètes eux-mêmes, pensent avec conviction et ressemblent à des

athlètes qui font rouler leurs biceps. De nouveaux venus s'installent

parmi les gens du monde, aussi nombreux et aussi inconnus que les

touristes dans un hôtel de vacances. Au lieu de s'amuser, on est

méfiant. Le nouveau personnel féminin devant lequel s'ouvrent les

avenues du grand monde est à la fois arrogant et timide. Les femmes

du xrx• siècle exigent beaucoup d'égards et vivent dans des appartements encombrés et, con1me elles disent, « cossus ))' n1ais, en même

temps, elles traversent le siècle sur la pointe des pieds, terrifiées par les

convenances; elles sont paralysées par l'idée du respect qui leur est

dû et par les choses qui leur sont défendues, et les choses qui leur sont

défendues sont en nombre infini; elles se protègent de l'imprévu et

de l'originalité comme d'une catastrophe, elles ne sortent qu'accompagnées de chaperons et elles redoutent le fumeur qui s'introduit dans

un compartiment de dames seules.

Histoire des Femmes

Ainsi empaillées, elles s'ennuient. C'est la première fois qu'on

s'ennuie aussi unanimement dans toute l'Europe, depuis les Tuileries

où l'Impératrice fait des réussites jusqu'aux sous-préfectures où les

jeunes filles répètent leur leçon de piano. C'est seulement sur le

mamelon qui prolonge le siècle, un peu avant la guerre mondiale,

qu'un air de jeunesse et de liberté se lève comme pour une journée

nouvelle. Les femmes se mettent à jouer au tennis dans de longues

jupes grises, elles montent à bicyclette en pantalons bouffants, leurs

canotiers égaient les rives de la Marne et celles de la Sprée. Sur la

Néva, on patine en toque de fourrure. Les amies d'Albertine sur la

plage de Bal bec sautent à pieds joints par-dessus la tête d'un vieux

monsieur. Les joues sont roses comme si le xxe siècle apportait l'air

frais elu matin.

Au moment où la bombe de Sarajevo donne le vrai départ au siècle

nouveau, ]cs femmes commençaient justement à s'habituer à la vie

moderne, comme on s'habitue à un nouvel appartement. Elles s'étaient

familiarisées avec son matériel, les chemins de fer, l'éclairage au gaz,

les trains, le téléphone. Elles avaient adopté, d'un bout de l'Europe

à l'autre, les coutumes de la vie bourgeoise. L'étiquette de la cour de

Vienne ou celle de Saint-Pétersbourg avaient été des îlots de résistance

très isolés elu reste elu monde. A la fin elu siècle, toutes les vies

privées se ressemblaient, avec quelques différences notables clans le

degré de luxe, et seuls échappaient à cette métamorphose quelques

spécimens de l'espèce humaine qu'un naturaliste patient pouvait

découvrir en Biélorussie, en Bretagne, en Irlande.

Le décor de la vie avait peu changé, bien qu'on eût percé quelques

avenues et rasé d'anciennes murailles. La province de 1913 est encore

la province du temps de Balzac, laquelle ressemblait beaucoup à la

province de l'ancien régime. C'étaient les hommes qui avaient changé,

pas les choses.

La société du xvm• siècle montrait une volière magnifique dont

les oiseaux multicolores encombraient le ciel : on ne voyait que les

femmes de l'aristocratie, elles tourbillonnaient partout. Au-dessous

s'étendait une grisaille féminine au plumage sérieux dont les contours

apparaissaient mal et dont les occupations étaient peu définies :

quelques audacieuses se mêlaient à la volée brillante des femmes du

grand monde, mais on sentait bien qu'elles étaient des transfuges.

Le xrx• siècle abolit, pour les femmes comme pour les hommes, cette

quarantaine elu tiers état. Les femmes se présentèrent en foule à

l'abreuvoir de la vie élégante. Elles eurent un «jour », un domestique

mâle, elles donnèrent un bal pendant l'hiver et elles protégèrent un

ami de la maison, jeune et spécialement méritant. Le bal de César

Birotteau est impossible sous Louis XV : à l'autre bout elu siècle,

indiquant le progrès immense accompli par les femmes de la bour-

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

gcoisic, J'équivalent du bal de Birottcau est le salon de Mme Vcrdurin

et les di ners de la Raspelière. L'aristocratie bouda; plus tard, elle

snoba. Son pouvoir de freinage fut divers selon les nations : en tout

cas, il fut peu efficace. Cette mauvaise humeur aboutit toutefois à un

cloisonnement de la société. Les femmes s'approchèrent plus ou moins

du foyer de la vie élégante. Elles se classèrent d'après cette plus ou

moins grande proximité en especes sociales qui curent des plumages,

des coloris ct des habitats divers et qu'on pouvait reconnaître également à leur manière de porter la tête et à leur mode de roucoulement.

LES FEMMES ET LA RÉVOLUTION

De l'histoire abondante des femmes au xrx• siècle, nous ne retiendrons que les faits qui permettent de voir se dégager leur visage ou

plutôt leurs multiples visages.

Les femmes ne reconnurent pas tout de suite que la Révolution

française serait un événement fatal à leur prestige et à leur pouvoir.

Elles accueillirent les premiers signes de l'ouragan comme une agréable

nouveauté. Il y eut même au commencement un snobisme de la

Révolution dans lequel on reconnaîtra sans peine la légèreté habituelle aux femmes du monde et leur crainte de ne pas être en bonne

place dans la dernière contredanse de la sottise. On vit les femmes

de la Cour renoncer au théâtre et à l'Opéra pour assister aux séances

de l'Assemblée Nationale. Elles admirèrent Necker qui était pourtant

fort ennuyeux, et adorèrent La Fayette, qui était pontifiant ct sot.

Elles acclamèrent les bourgeois habillés en gardes nationaux, portèrent des robes « patriotiques " et des bouquets tricolores. Elles eurent

un mobilier cc romain n, des tabatières« constitutionnelles>> et offrirent

leurs bracelets et leurs boucles d'oreilles pour combler le déficit de

la nation.

Cet enthousiasme fut singulièrement refroidi quand l'Assemblée

Nationale décida J'abolition des titres. Les duchesses de Saint-Simon

et de Montmorency voulaient bien porter du linon à petites raies tricolores, mais elles trouvèrent amer de devenir la dame Rouvroy et la

dame Bouchard. L'émigration des couturières leur révéla l'étendue

du désastre : Je départ de Mlle Bertin pour Londres fut ressenti

comme une catastTophe qui désorganisait la société. En outre, d'étranges figures apparaissaient dans les cortèges. Des femelles vigoureuses,

hirsutes, vociférantes, que Paris recélait mystérieusement dans des faubourgs inconnus, sc produisirent au grand jour pour réclamer énergiquement du pain, apportant une contribution imprévue à l'histoire

de la faiblesse et de la grâce féminines. Les femmes élégantes commencèrent à douter des vertus de la Révolution. Elles portèrent dis-

288 Histoire des Femmes

crètement des cocardes blanches et ne dansèrent plus qu'avec les

jeunes gens qui parlaient avec impertinence de la municipalité de

M. Bailly.

La vente des biens du clergé, décidée par l'Assemblée Nationale

au début de l'automne de 1790, éloigna définitivement de la Révolution les femmes de l'aristocratie et même celles de la bourgeoisie.

Elles formèrent dès lors une armée clandestine de la contre-révolution.

C'est elles qui faisaient installer dans leurs appartements la " cachette

du prêtre », qui dirigeaient le soir la prière familiale " pour la bonne

cause », qui portaient secrètement les hosties aux malades et à ceux

qui se cachaient. Et tandis que l'abbé Fauchet, Fénelon girondin,

prêchait en vain d'une voix onctueuse le ralliement à la Révolution

et l'ouverture vers les Jacobins, c'est une femme, Mme de Cm·cados,

qui faisait rédiger et distribuer par des filières féminines les brochures

interdites par lesquelles l'Église du silence faisait entendre sa voix.

Lorsque la violence des passions s'accrut, les femmes se sentirent

de plus en plus mises à l'écart des événements et de la société ellemême. La vie était fort gaie, comme il sied dans les périodes de crise,

qui ont leurs profiteurs : mais c'était une vie faite pour les célibataires.

Les premiers restaurants célèbres apparaissaient, les maisons de jeu

pullulaient dans ce Palais-Royal que le duc d'Orléans avait ouvert

au public. On y ramassait des fortunes. Les Galeries de bois, installées provisoirement dans cette partie du jardin qu'on appelait le

Camp des Tartares, étaient devenues un carrefour étonnant de la

prostitution. Des débutantes de douze à quatorze ans, fraîches, insolentes et parfaitement pourries, étaient le principal ornement de ces

lieux. Les prostituées de trente ans paradaient comme des reines,

flanquées de duègnes, ayant leur appartement au-dessus des galeries

et leur loge au théâtre. Elles étaient célèbres et les Parisiens citaient

leurs noms, lorsque leur équipage apparaissait dans les quatre rangs

de voitures qu'on voyait défiler chaque soir sur les boulevards. Les

agioteurs les affichaient et dépensaient avec insolence les fortunes

qu'ils gagnaient sur la chute des assignats. Les Jacobins, furieux,

accumulaient les décrets. Restif de la Bretonne proposait pour ces

indiscrètes, des internats municipaux ornés de bosquets, dont les pensionnaii·es feraient de la broderie; Sébastien Mercier suggérait des

maisons signalées par un gros numéro : on se moqua de ces réformateurs. Les filles du peuple regardaient les prostituées avec envie.

Elles se précipitaient au Châtelet à un procès pour viol. D'autres,

condamnées au pilori, se troussaient les jupes et on était obligé de leur

attacher les mains 1• L'hystérie des temps de catastrophe sc répandait

comme une contagion, l'Éros des désastres jouait auprès de la guillotine. Et les femmes, étonnées et muettes, regardaient ce carnaval

terrible auquel elles n'osaient pas se mêler.


Portrait de Mademoiselle Rivière par Ingres (Louvre. Bulloz).

Page précédeme, Madame Récamier, par Gérard (Camavalel. Bulloz}.

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

Les nouveaux détenteurs du pouvoir n'étaient pas encourageants.

C'était un corps de doctrinaires que les femmes dérangeaient. La

Révolution devenait une bataille d'hommes, nourrie de motions,

d'exclusions, d'ordres du jour. Quelques femmes d'esprit missionnaire avaient paru un moment, prenant les députés pour des philosophes législateurs. Ce fut le premier contact des femmes avec la vie

politique militante. Il fut bref, décevant, mais les femmes parurent

à leur avantage, touchantes de naïveté, inspirées par un idéalisme aussi

zélé qu'illusoire.

Il y avait de la femme de lettres ou de l'actrice en presque toutes.

Ne citons que pour mémoire Mme de Genlis, qui figura en bonne

place parmi les précieuses de la Révolution et qui émigra opportunément. Une autre, Olympe de Gouges, veuve d'un riche gargotier

qui s'appelait Aubry, se frotta également de littérature et de snobisme

progressiste. Elle rédigeait des pamphlets et des projets de constitution. Elle se croyait écoutée. Elle vit bien qu'elle ne l'était pas

quand elle entreprit généreusement de défendre Louis XVI. Au

moment du procès du roi, elle adressa à Robespierre une belle

lettre où elle lui proposait de se jeter dans la Seine avec elle. Robespierre la fit enfermer, précaution bien naturelle, et plus tard elle fut

guillotinée.

La belle et romanesque Manon Roland n'eut pas plus de chance.

Elle avait fait Je rêve de se servir à son gré de la terrible machine à

motions et à proscriptions. Elle régna et se croyait l'inspiratrice des

" durs ,, mêlant confusément son grand amour pour le girondin Buzot

et les rêves d'égalité qui devaient venger des aristocrates toutes les

jeunes femmes intelligentes et belles qu'ils avaient dédaignées. Cet

ange de la vengeance trouva plus " dur , qu'elle. Elle découvrit un

peu tard qu'on commettait des crimes au nom de la liberté. Elle

était de ces idéalistes, plus répandus qu'on ne pense, qui ne voient les

crimes que lorsque le couteau est sur eux.

Une folle joua un rôle presque aussi grand que le sien. Elle était

belge, elle était jeune et très belle, elle avait été séduite et abandonnée

par un aristocrate. On ne pouvait rêver mieux pour une héroïne.

Elle s'appelait Terwagne et prit le nom majestueux de Théroigne de

Méricourt. Elle se prenait pour une héroïne de la Fronde et ne paraissait qu'en chapeau à plumes et en amazone rouge. Les poissardes

l'adoraient comme elles avaient adoré jadis le duc de Beaufort,

petit-fils d'Remi IV. Elle était de toutes les émeutes et on l'appelait

l'Amazone de la Liberté. Elle voulait que les femmes aient le droit de

vote dans les clubs et elle offrit ses bijoux à la Constituante. Elle avait

quelque chose de féroce dans le caractère. Lors de la journée du

10 août, elle fit lyncher sous ses yeux le journaliste Suleau qui se

moquait d 'elle dans ses articles. Elle se croyait l'inspiratrice de la

Histoire des Femmes

Montagne. Elle eut le malheur d'être affolée par les lois de prairial.

Les poissardes ne pardonnèrent pas son hésitation à leur idole et la

fouettèrent publiquement sur la terrasse des Feuillants. Cet outrage

la rendit folle de rage et d'humiliation. On l'enferma à la Salpêtrière

d'où elle ne sortit plus.

La mêlée implacable des doctrinaires ne se prêtait pas décidément

aux inspirations passionnelles des femmes, ni même à leurs colères.

Les tricoteuses elles-mêmes l'apprirent à leurs dépens. Elles devenaient

encombrantes : elles formaient des clubs, exigeaient, menaçaient, se

proclamaient « chevalières du poignard n et se déclaraient prêtes à

transformer en eunuques les ministres indociles. Elles finirent par

demander le droit de visiter les prisons, d'interroger les détenus et de

les relâcher s'ils n'étaient pas coupables. Cette dernière prétention

parut intolérable. La Convention interdit aux femmes d'assister à ses

séances dans les tribunes et elle finit par exclure les femmes des

assemblées politiques. C'était le temps où Saint-Just organisait des

repas communautaires pour les locataires de chaque immeuble et

rêvait d'un brouet spartiate sur lequel il était préférable, sans doute,

de ne pas solliciter l'opinion des ménagères.

LE DIVORCE, LES MARIAGES DU DÉCADI, LE DIABLE AU CORPS

Les femmes, décidément, étaient mal reçues dans ces grands débats

où s'affrontent les hommes. C'était, au moins, ce qu'on pouvait

conclure de ces débuts difficiles. Les doctrinaires de la Révolution

avaient pourtant pris, en leur faveur, croyaient-ils, une mesure radicale qui aurait dû transformer l'existence des femmes. Ils avaient

institué le divorce, qu'on pouvait obtenir par des formalités simples

et pour les causes habituelles y compris l'incompatibilité d'humeur.

Comme le mariage religieux n'existait plus et que l'engagement du

mariage, devenu simple déclaration civile, pouvait être renouvelé

autant de fois qu'on le souhaitait, les femmes étaient donc libres de

leur personne pour la première fois depuis le règne de l'empereur

Constantin.

Cette liberté ne fut pas utilisée aussi largement qu'on pourrait le

croire. Pour une population de Boo ooo ha bi tan ts, il y eut, à Paris,

en 1795, 6 ooo divorces en quinze mois, soit un pourcentage de 7,5

pour mille habitants. Parmi ces divorces, 1 145 seulement, c'est-àdire 1,4 pour mille habitants, furent demandés pour incompatibilité

d'humeur 2• Les moralistes n'en furent pas moins bouleversés. La

presse d'opposition sous le Directoire affecta de croire au règne de

l'union libre. En fait, les dégâts sont difficiles à apprécier. A Nancy,

à Metz, des soldats cantonnés pour la campagne d'hiver se mariaient

Les Femmes au Dix~neuvième siècle

pour la saison, en convenant d'avance qu'ils divorceraient à leur

départ 3• A Paris, des femmes élégantes faisaient scandale en donnant

le titre de mari à des hommes qui auraient pu être leurs amants sans

choquer personne.

C'était surtout les apparences qui étaient fâcheuses. On mariait

lestement le décadi, dans une salle basse de l'Hôtel de ville, le paquet

des couples de la semaine qui criaient oui collectivement au milieu

du vacarme et des plaisanteries des assistants. Ce baptême conjugal

par fournées était peu imposant. Mais ce n'était pas la faute de la

Convention qui continuait à faire tourner majestueusement son

moulin à morale. Elle s'adressait avec émotion aux jeunes mères en

leur demandant des citoyens, proposait de frapper les célibataires

d'un impôt infamant et même de les obliger à porter un costume

spécial qui les « désignerait à la risée du public " 4 : et elle poussa la

bonne volonté jusqu'à insérer dans la Constitution de l'An III une

clause qui excluait les célibataires des fonctions de représentant du

peuple. La Convention, comme on le sait, alla même beaucoup plus

loin que la simple bonne volonté. Avec Robespierre et Saint-Ju8t, la

vertu devint obligatoire. Et la terrible loi de prairial, dans l'esprit

de ses auteurs, devait frapper l'immoralité et la spéculation tout

autant que les ennemis politiques de la Révolution.

On ne surprendra que des âmes naïves en ajoutant que, pour

beaucoup de femmes, même parmi celles qui étaient violemment

opposées à la République, les années terribles de la Révolution furent

plus d'une fois des années de bonheur. Dans les phases dramatiques

de l'histoire, il y a souvent quelque chose de juvénile et d'imprévu

qui monte à la tête. Les habitudes brisées, les parents éloignés ou

sans pouvoir, la présence du danger, les détours bizarres que font à ce

moment les destins, multiplient les occasions : des friandises naissent

pour quelques-uns du malheur du plus grand nombre. Une excitation

se répand qui permet tout, parce que rien n'est sûr, parce que rien

n'est en place, parce qu'il n'y a plus de lendemain. Les femmes sont

plus sensibles encore que les hommes à cette vapeur qui monte des

désastres comme d'une cuve où fermente le vin. Toutes et même les

plus sages, elles jouent plus ou moins Le Diable au corps. Je ne pense

pas seulement aux passions qui naissaient dans les prisons, si douces, si

libres, images si parfaites de l'amour que menace toujours le couteau

du temps, dons si sensuels, si paisibles, précisément à cause de la

présence tutélaire de la mort. Comme elles devaient être parfaitement tendres et confiantes, ces étreintes furtives dont chacune pouvait

être la dernière : la duplicité des amants disparaît, ils n'ont plus de

secrets, il n'y a plus qu'un apaisement très doux, très affectueux, jeux

d'esclaves.

Est-ce cela que cherchaient celles qui étaient libres encore et qui

Histoire des Femmes

ont parlé si étrangement de ces jours que nous croyons si dramatiques et que l'égoïsme habituel aux hommes rendit si simples pour la

plupart? L'été de 1793 fut un été doux et tiède comme on n'en avait

pas vu depuis longtemps. Les Tuileries étaient pleines de promeneuses,

des voitures élégantes passaient dans les Champs-Élysées. A la fin du

jour les Parisiens voyaient avec indifférence dans la rue Saint-Honoré

la charrette qui emmenait les « traîtres " vers la place de la Révolution. Les massacres de septembre n'émurent même pas, ces prisonniers des Carmes étant des « ennemis du peuple " qui méditaient

d'égorger les patriotes. Nous avons le journal d'une famille bourgeoise

pendant les derniers mois de 1 793· C'est une vie calme et sans événements, dont le personnage principal est une jolie petite fille de treize

ans qui apprend le piano et qui pense surtout à aller au théâtre. Rien

n'est aussi facile à supporter que le malheur des autres. Tant qu'on

trouve du sucre chez l'épicier, la Révolution, c'est ce qu'on lit dans

le journal. Mlle de Som brenil sauva son père à la prison de l'Abbaye

en buvant un verre de sang qu'un sans-culotte lui tendait. La Restauration fit d'elle une héroïne. Mais il n'est pas douteux que, pour les

Parisiens de septembre 1792, ce n'était là qu'un fait divers qui montrait surtout que le peuple avait bon cœur même dans ses pires

colères.

LE RÈGNE DES FEMMES APRÈS THERMIDOR

Après le 9 thermidor, les femmes prouvèrent que les périodes de

profonde immoralité politique ne leur sont pas moins favorables que

les règnes des monarques absolus. Tout le monde sait quelle explosion

de plaisirs, quelle folie collective suivit la brusque délivrance, et les

bals et les femmes demi-nues sous des robes de mousseline et de gaze,

et les cothurnes lacés sur le mollet et les perruques de cheveux courts,

de boucles plates, montées en forme de hérisson. La folie était partout

et voisine de la misère. Le louis s'échangea un jour à 25 ooo livres,

les rentiers étaient stupéfaits d'être devenus des mendiants, les spéculateurs non moins étonnés de se trouver millionnaires. Le grand vent

de la banqueroute avait balayé la société bien plus complètement que

la Convention. On ne voyait que des têtes nouvelles, députés inconnus

la veille, Crésus qui sortaient de l'épicerie, fournisseurs aux armées.

Les femmes, du jour au lendemain, s'étaient toutes trouvées engagées

dans le " marché noir"· On les rencontrait les poches bourrées d'échantillons, portant des paquets de mousseline ou de sucre et toujours

proposant quelque affaire, à mi-chemin entre la prostitution et la

spéculation. D'autres procuraient des places, des indemnités, des

Les Femmes au Dix-neuuième siècle 293

contrats. Celles qui ne pouvaient pas se greffer sur un circuit de distribution tâchaient d'accrocher quelque bribe dans la loterie générale.

On vit même des femmes« fonctionnaires», toute la famille de Rivarol

par e.xemple.

Les femmes se ruaient avec délices dans cette vie active. Elle leur

donnait des couleurs. Elles mangeaient comme des dragons, ayant

inventé un « thé consistant » qu'elles dévoraient au milieu de l'aprèsmidi. Elles avaient des tournures de fermières, de grosses joues rouges

et les médecins étaient obligés de les saigner continuellement. Tout

leur était permis. La nouvelle société n'ayant aucune assise, aucune

tradition, vivait dans la rue. Les bals avaient lieu en plein air,

à l'Élysée, à Tivoli qui était près de l'actuelle gare Saint-Lazare, ou

à la campagne, à la sortie de Paris, et ils attiraient tant de monde

qu'à 6 heures du soir Paris était un désert; les affaires se traitaient

partout, principalement sur les boulevards et l'on accrochait déjà les

enseignes qui seront célèbres sous la Restauration, Frascati, le pavillon

de Hanovre, le petit Coblentz où l'on s'écrasait comme plus tard chez

Maxim. Et, au Palais-Royal, c'était toujours la même cohue et

la même fourmilière de courtisanes, de joueurs, d'agioteurs et de

badauds.

Cette vie nouvelle avait institué l'indépendance des femmes plus

sûrement que tous les décrets. La rue leur appartenait, les jardins aussi,

les promenades, les bals. Si elles étaient curieuses d'un homme, comme

on disait alors, elles pouvaient le suivre, le harceler, lui donner la

chasse. On sentit le besoin de régler cette importante conquête. On

inventa l'indicateur des mariages qu'il suffisait de consulter pour connaître

l'état du marché. Un entrepreneur trouva un moyen plus prompt.

Il imagina un bal où l'on reconnaîtrait les cœurs disponibles à quelque

ruban. Il n'y avait plus qu'à s'inscrire ensuite pour la fournée de

mariages du décadi.

Une Espagnole symbolisa la royauté des femmes sur cette joyeuse

braderie, mais aussi le singulier pouvoir, qui est dévolu à leurs faibles

mains, d'arrêter parfois la lourde mécanique du destin. De cette

Thérésia Cabarrus, ci-devant marquise de Fontenay, maîtresse et

femme du citoyen Tallien, puis maîtresse du tout-puissant Barras,

le plus étonnant n'est pas ses caprices, ni son pouvoir, ni ses triomphes

qui ne sont que ceux d'une autre Poppée, mais ce hasard qui fit dépendre d'elle le sort de cet empire de Sparte que Robespierre cl SaintJust étaient en train d'édifier. Aucune favorite royale ne fut peutêtre plus somptueuse qu'elle, aucune en tout cas ne fut plus acclamée.

Cette capiteuse et splendide femelle émerveille les hommes partout

où elle paraît, la foule l'applaudit lorsqu'elle passe, il lui suffit d'un

geste, d'une idée pour créer une mode, d'un caprice pour sauver de

la ruine la Manufacture de Sèvres, d'un mot pour imposer un succès :

294 Histoire des Femmes

elle distribue les grades, les commandements, décide des fortunes,

sauve les têtes. Jamais impératrice n'a eu un pouvoir si complet. Mais

ce n'est rien à côté de ce qu'elle a réussi Je 9 thermidor. Elle, emprisonnée, convaincue d'avoir sauvé à Bordeaux ses amis aristocrates,

Tallien compromis, mais fou de peur et de rage, organisant avec une

poignée de députés l'incident de séance du 9 thermidor, et, pour

sauver la belle captive, hurlant au pied de la tribune ct menaçant

de poignarder sur-le-champ l'intouchable autocrate si ses collègues

ne Je mettent pas en accusation : quel étrange incendie allumé dans

le sanctuaire des hommes par la faible main d'une captive! Le nez

de Cléopâtre changeait pour la deuxième fois le cours de J'histoire des

nations. Quel roman d'espionnage offre un tel coup de théâtre!

LES FEMMES sous LE CONSULAT

Les femmes perdirent brusquement le r8 brumaire la royauté

qu'elles avaient usurpée. Sous le Directoire, elles conduisaient la

fête et les hommes ne semblaient être tolérés dans leur joyeux empire

que comme exécuteurs de leurs volontés. Avec Napoléon, au contraire,

il y a un coq dans la volière : il se promène d'un air soupçonneux et

surveille une classe d'écolières indisciplinées, la fougueuse Pauline,

l'ondoyante Joséphine, et Laure d'Abrantès et la bruyante maréchale

Lefebvre et Juliette Récamier et la grosse baronne de Staël, personnel

encombrant, dont les initiatives provoquent chez le maitre des froncements de sourcils.

On fait Je bilan du tremblement de terre et l'empereur essaie de

reconstituer une classe dirigeante. Cette tentative ressemble beaucoup

à une opération de chirurgie esthétique : le résultat fait penser à un

visage dont on aurait refait le nez. L'ancienne noblesse sc tient à l'écart

malgré les avances de l'empereur, la noblesse impériale traite de haut

les parvenus de la finance, les militaires sont impertinents avec les

civils. Talleyrand essaie en vain de ressusciter la vie mondaine parscs

galas de Neuilly. Le « monde " n'en reste pas moins pareil à un serpent

coupé en tronçons. L'aristocratie ancienne se réunit à petit bruit dans

quelques salons modestes et strictement fermés, qui commencent à

constituer Je bastion inexpugnable du Faubourg Saint-Germain. Les

réceptions des Tuileries sont somptueuses et guindées. Trois rangées

d 'aigrettes et de diamants disposés en bon ordre dans la salle des

Maréchaux, des uniformes chargés d'or, l'empereur passant devant

les rangs avec Joséphine : en somme, disait Saint-Aulaire «une revue

où il y aurait des dames ''· Mme de Baigne, assistant à une de ces parades où Napoléon est en culotte blanche ct en manteau de cour,

trouve qu'il a l'air d' un roi de carreau. Les salons sont mal chauffés, on

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

y gèle; la danse n'est permise qu'à certaines catégories d'invités, ainsi

que le buffet.

Ces manifestations collectives étaient peu favorables aux cheminements de la séduction. On se réunissait donc le plus souvent en petits

cercles mondains qui se recrutaient par affinité. L'empereur exigeait

de ses dignitaires qu'ils mènent grand train. C'était dans ces maisons

de grands bourgeois ou de nouveaux princes qu'on s'amusait le mieux.

Il s'y développa une vie mondaine réduite à un milieu de hauts fonctionnaires et d'officiers. Mais la proportion d'anciennes femmes de

chambre et de matrones peu dégrossies était parfois un peu forte. Le

ton de cette société nouvelle s'en ressentait. Chez Lucien Bonaparte,

au Plessis-Chamant, on faisait partir des pétards sous les pieds

des invités, on les arrosait d'eau, plaisanterie un peu abandonnée

depuis les ducs de Bourgogne, on mettait du poil à gratter dans les

lits. Chez Grimod de la Reynière, à Villiers-sur-Marne, on trouvait

des trappes, des armoires truquées, on avait droit à des fantômes, à

des bruits de chaînes et à des orages artificiels. Chez les hôtes moins

bien organisés, on avait pris l'habitude d'inviter aux soirées des

« mystificateurs " patentés propres à réjouir la compagnie : l'un

d'eux, le fameux Musson, fut une vedette très recherchée. Ces

amusements, d'une franchise bien militaire, disent assez que les

femmes ne suffiSaient pas à occuper tous les instants dans cette nouvelle vic de société.

La morale n'en était pas plus respectée. Les mémorialistes les plus

prudents laissent entendre que les femmes de l'Empire acceptaient

des idylles conduites rondement. Les jeunes colonels n'étaient souvent

que des passagers qui s'attardaient peu dans les salons parisiens. Et

beaucoup de jeunes femmes avaient un goût décidé pour l'uniforme,

elles furent bonnes filles. L'exemple venait d'en-haut. Pourquoi se

serait-on montré plus difficile que la jolie Pauline Bonaparte? Les

aventures étaient souvent piquantes : Balzac en raconte dans sa Plrysiologie du mariage qui sont lestes. Elles étaient fréquentes en tout cas.

Malgré le rigorisme de l'empereur qui aimait les honnêtes femmes,

la société impériale fut presque aussi dissolue que la société de la

Régence. Cela alla même une fois jusqu'au scandale. On découvrit

rue de Vaugirard une maison spécialisée dans les partozu:es entre gens

du monde. On était admis sur présentation, on payait douze francs,

personne ne se connaissait, on éteignait les lumières. Et le lendemain

matin, chacun s'en allait de son côté. Une descente de police surprit

dans cette maison quelques hauts fonctionnaires et avec eux de cidevant marquis. Cette maison hospitalière fut, en somme, le seul

terrain de rencontre entre l'ancienne noblesse et la nouvelle.

Histoire des Femmes

LEs FEMMES sous L'EMPIRE

Le régime avait pourtant fait d'honnêtes efforts en faveur de la

morale. Les fournées de mariage du décadi avaient été supprimées,

on pouvait se marier plus décemment sur rendez-vous chaque jour

de la semaine. Puis le mariage religieux reparut, discrètement d'abord,

puis officiellement après la signature du Concordat. L'imitation de

l'Angleterre qui régentait les harnais, les voitures et les habits

d'hommes, introduisit la mode des mariages à minuit qui dura pendant

tout l'Empire. La situation juridique des femmes fut précisée par le

Code civil en des articles qui durèrent jusqu'au début du xxe siècle.

Ces articles n'innovaient guère et l'on se borna à codifier les coutumes

les plus répandues.

Ce retour au calme ne précipita pas tout le monde sous les saintes

lois du mariage. Les célibataires, très satisfaits de leur état, n'éprouvaient pas Je besoin d'en changer. Le recensement de r8o5 montre

qu'il y avait à Paris 275 ooo célibataires et 170 ooo couples. Ce

chiffre s'appliquant aux deux sexes est difficile à interpréter, car il

comprend une part inconnue de célibataires involontaires, puis des

domestiques, des membres du clergé, etc. Il enregistre toutefois un

pourcentage de célibataires très supérieur à celui qui est relevé à

notre époque. Un recensement de l'an X souligne avec plus de précision le délabrement de la morale quand il constate que le nombre

des enfants nés de filles mères pendant l'année atteint le tiers des

naissances légitimes déclarées pendant le même temps 5• Les habitants de la campagne n'étaient pas épargnés par cette fatalité. Mme de

Chateaubriand, voyant accoucher sa jeune bonne sans raison apparente, constate avec philosophie que « depuis longtemps on n'avait

pas l'idée à Châtenay d'une fille qui le fût le jour de ses noces 6 ».

Mgr Le Coz ne parlait pas autrement de ses paroissiennes de Bretagne

et Dupin, préfet de Vendée, n'avaient pas d'illusions non plus sur ses

administrées du Bocage. Stendhal trouve à chaque auberge de ses

voyages des servantes singulièrement faciles qui ne sont pas toutes des

professionnelles. Même les femmes et les filles de la bourgeoisie semblent avoir oublié leur sagesse routinière. Le même Stendhal trouve

à Toulon beaucoup de faux ménages, les jeunes filles de Grenoble

permettent des caresses indiscrètes, les Balzac à Tours ou à Versailles

vivent au milieu d'un parterre de cocus.

Ces résultats affligeaient l'empereur qui manquait sur ce sujet

d'humour et même de patience. La vertu des épouses faisait partie

de sa vision spartiate et militaire du gouvernement. Ses réflexions sur

les femmes pendant les séances de préparation du Code Civil au Conseil

d'État étaient pittoresques et sommaires. Il avait des idées d'éleveur.

Lts Femmes au Dix-neuvième siècle 297

Et il fit de son Code Civil un instrument de l'autorité du mari.

«L'homme sc bat et conseille» (c'est-à-dire décide) : la vieille devise

du Droit franc inspira ses légistes. La femme aborda le siècle fringante,

mais mineure. Napoléon, qui songeait à tout, voulut même un élevage-pilote. Il inventa Ecouen qu'il donna à Mme Campan, la

grande éducatrice du temps. Les six cents pensionnaires de la Maison

de la Légion d'Honneur mangeaient peu, portaient l'uniforme,

balayaient le dortoir et allumaient le feu. Ces futures femmes de

soldats étaient soumises à une discipline rigide, celle-la même, en

somme, que Mme de Maintenon avait imposée à Saint-Cyr aux futures

fiancées des Cadets du Roi. Cette idée virile traversa le siècle et fut

plus forte que les sottises qu'il engendra. Disons à l'honneur de la

célèbre institution qu'on y élevait encore les filles en 1914 comme au

temps de Mme Campan. Cette écurie de pouliches était une belle

pensée. Mais Napoléon lui-même ne pouvait empêcher que, dans son

système, la maladresse de l'homme risquàt de gâter ce que l'éleveur

avait fait.

En fait, loin de la brillante immoralité de Paris où les jeunes colonels en prenaient à leur aise, dans les provinces solitaires, la petite

bourgeoisie ou la noblesse pauvre paraissent avoir seules gardé les

traditions. L'Occitanienne de Chateaubriand, dans sa gentilhommière

du Quercy, mène avec sa famille ruinée une existence toute pareille

à celles qu'on rencontrait au xvme siècle. Les filles n'ont que des robes

d'indienne et de gros souliers, elles couchent dans des chambres sans

feu, elles ont les restes du dessert : à l'automne, on leur permet par

exception de griller des châtaignes dans le grand four de la cuisine.

J 'imagine que Laurence de Cinq-Cygne, l'héroïne énergique d'Une

Ténébreuse affaire, ne dut pas être élevée autrement. Cette sagesse de

la province sous l'Empire, on la retrouve encore dans la jeunesse de

la Véronique Graslin du Curé de Village, dans la sévérité de Saumur

pendant ces années où le père Grandet fait sa fortune. Et cette impression, confirmée par d'autres monographies et quelques enquêtes des

démographes, invite à penser que, comme d'habitude, la petite bourgeoisie et la petite noblesse sont les catégories les moins atteintes par

les événements et par l'évolution des mœurs.

DUCHESSES ET BOURGEOISES DE LA RESTAURATION

Le romantisme nous brouille un peu la vue quand il est question

de la Restauration. Nous voyons les femmes de cette époque à travers

un nimbe poétique, les silhouettes vaporeuses de Graziella, de Mimi

Pinson et des duchesses de Balzac s'imposent à notre imagination. La

réalité est plus prosaïque. La Restauration est surtout une période de

Histoire des Femmes

foisonnement des femmes. Cette abondante moisson qu'on pressentait sous le Directoire et sous l'Empire arrive à la floraison. Les

femmes sont partout et se mêlent de tout. Elles sont dans les rues,

elles transforment en bals les jardins publics, on les peint et on les

repeint de toutes les manières et à tous les âges, elles sont le public

et elles sont aussi l'objet qui passionne le public. Bref, la littérature

et la vie sont envahies par les femmes, par les femmes de tout pelage

et de toute origine. Charles X règne, M•r de Frayssinous prêche la

modestie et l'obéissance et c'est le moment que les femmes choisissent

pour faire leur nuit du Quatre-Août.

LA << PETITE ROBE n ET LE ROMANTISME

Quels sont les signes redoutables auxquels le sociologue reconnaît

cette évolution? Il y en a trois. D'abord, les femmes se précipitent au

mélodrame et dévorent des romans, ensuite elles découvrent la « petite

robe n, enfin elles soupirent et rêvent d'éprouver des « sentiments ».

On aura reconnu dans ce programme tous les caractères de la vulgarisation. C'est la « camelote » sous toutes ses formes qui envahit le

siècle. Les premiers signes de la " société industrielle >> apparaissent

dans cette multiplication des offres et dans cet abaissement de la

qualité. Et, en même temps, on voit se dégager l'instrument grâce

auquel la " société industrielle » va exercer ses ravages, sa victime de

prédilection, son alouette hypnotisée par tous les miroirs, le public

féminin.

Les historiens diront que tout cela n'était pas bien neuf, qu'on avait

couru au mélodrame bien avant l'Empire, qu'on avait eu la passion

des romans depuis Jean-Jacques Rousseau, que la robe d'indienne

avait été à la mode sous Louis XVI et qu'on connaissait les " cœurs

sensibles » depuis le même temps. Mais c'est la soudaine extension

de ce public et surtout les goûts qu'il fit naître, la courbure qu'il donna

à la convoitise et à la sensibilité féminine qui sont déjà une annonciation. Les femmes dévorèrent les romans, les t< cabinets de lecture n

les mettaient à la portée de toutes les bourses, Mimi Pinson se fit

emmener au mélodrame, la petite robe « d'indienne» était bon marché

et d'ingénieux industriels avaient trouvé mieux encore, le châle Ternaux, habile imitation des « schalls » de Cachemire dont s'enveloppaient les élégantes, qui permettait des ondulations aristocratiques

aux plus minces bourgeoises, et les soques à bon marché qui faisaient

un pied presque aussi fin que les brodequins de peau du bon faiseur.

Ainsi toutes les femmes étaient " élégantes ». L'étoffe de la robe, l'escarpin, le chapeau, n'étaient plus les signes extérieurs dont l'absence

reléguait dans une classe subalterne et excluait toute aventure flat-

Les Femmes au Dix-neuvième siècle 299

teuse. On avait des ersatz de tout. Toute femme était l'ersatz de la

<<femme».

C'est à ce moment-là qu'un produit à bon marché de l'industrie

littéraire permit aux femmes de se familiariser avec ce qui leur parut

être un extrême raffinement de leur panoplie sentimentale. Les

romanciers et les poètes leur apprirent à roucouler. C'était un progrès

sur les romans du siècle précédent, car cet apprentissage était à la

portée de chacune, au lieu qu'il fallait un concours de circonstances

pour être séquestrée par des brigands ou enlevée par un jeune comte.

Les femmes apprirent avec plaisir qu'elles avaient toutes un cœur,

que ce cœur avait des droits et qu'en s'abonnant à un cabinet de

lecture on pouvait se procurer sans complications les émotions les

plus douces. Le sentiment fut dès lors aussi largement répandu que

les cotonnades. Et les femmes de tous les milieux prirent l'habitude

de considérer qu'elles avaient droit à une « vie sentimentale» et que

c'était un grand malheur que d'en être frustrée.

Dès lors, l'imagination des femmes fut enflammée par l'acquisition

de ces divers objets de pacotille. Il était aussi indispensable d'avoir

<<un sentiment n que d'avoir un châle. On n'était vraiment une femme

que lorsqu'on était ornée de ces divers plumages, lorsqu'on avait goûté

à ces émotions, à ces rêveries, à ces ivresses qui constituaient la vie.

Comme des milliers de moineaux pépiant, les femmes prirent l'habitude d'avoir le bec tendu vers tous ces beaux produits accessibles,

vers tous ces beaux produits " bon marché », qui leur promettaient à

toutes qu'elles seraient de plus en plus « femmes "• qu'il importait

qu'elles fussent de plus en plus " femmes », en sc conformant à une défi·

nition que les fabricants de châles, les modistes, les littérateurs leur

répétaient à satiété. Ainsi fut mis en circulation le joli petit animal à

cervelle farcie de tous les désir utiles au commerce qu'on appelle la

femme moderne.

LES (( ESPtCES SOCIALES »

Cette apparition de la camelote est une date importante dans la

vic des femmes. Elle eut un contre-coup. C'est à ce moment que se

forment ces fameux cercles concentriques qui maintiennent subrepticement, mais fermement, une distance infranchissable entre les

femmes << du commun >> , comme disait lestement Restif, et les femmes

«de la société». Parce que les signes extérieurs disparaissaient, des signes

invisibles et désespérants distinguèrent désormais les femmes d'extractions différentes. C'est à cette date qu'on vit fleurir dans les capitales

d'Europe le personnage mystérieux appelé par Balzac la " femme

comme il faut » : cette femme, qui ressemble apparemment à toutes

300 Histoire des Femmes

celles qui marchent auprès d'elle sur le même trottoir, qui n'est pas

suivie inévitablement par un valet de pied, qui porte une robe qui

paraît très simple et un châle que rien ne rend remarquable, et qui,

pourtant, par sa façon de marcher, de regarder, par la coupe de sa

jupe, par la façon de son chapeau ou de ses brodequins, par mille

nuances imperceptibles affirme qu'elle est d'une autre essence et

qu'elle mérite une tout autre attention que les femmes ordinaires

auxquelles elle daigne un instant se mêler.

De semblables mesures de défense affectent alors la situation de

toutes les femmes. Elles instituent même une sorte d'invisible planisphère social, dont les constellations se suivent mais ne se confondent pas. Des séparations ingénieuses se substituent aux privilèges.

Il y en a pour tout le monde et nul n'est épargné. L'aristocratie s'enferme dans la citadelle de la vie élégante et se constitue en milieu

" fermé , et inaccessible. Elle répond aux millions par le pédigree.

Et elle désespère les millionnaires en les forçant à constater qu'ils ne

sont pas " nés "· Les barons de la bourgeoisie se consolent en se constituant en caste à leur tour et en vexant les parvenus moins riches

qu'eux, et ceux-ci cherchent aussi quelque catégorie inférieure à

humilier. Si bien que le caractère principal de la société à l'époque de

Louis-Philippe est son cloisonnement ou plutôt sa répartition en cercles concentriques plus ou moins éloignés du foyer de la vie élégante.

Cette hiérarchie était si sensible que Balzac la transposa en une zoologie de la société et prétendit montrer que les différents échelons de la

réussite sociale créent de véritables " variétés , de l'espèce humaine

qui diffèrent entre elles aussi profondément que les " variétés " des

espèces animales *.

Ces barrières invisibles maintenaient l'ordre. Mais il fallait aussi

qu'il y eût quelque différence de qualité dans les soupirs. Le

faubourg Saint-Germain hésita entre deux méthodes qui devaient

prouver l'éloignement de l'aristocratie pour les produits de bazar. Au

début de la Restauration, les jeunes femmes de la société la plus

fermée affectèrent de revenir aux habitudes du xvm• siècle. " Avec

Louis XVIII revinrent les mœurs de l'ancienne Cour 7 », affirmaient

les écrivains de l'opposition libérale, qui se plaisaient à voir en

Mme du Cayla une autre Pompadour et accusaient de " légèreté , les

* Cette situation n'étant pas particulière à la France, on la retrouve en Angleterre, en Allemagne. Elle est spécialement nette en Angleterre où les castes sont

presque officielles : on y trouve l'aristocratie, puis la gentry et les gentlemen, puis une bourgeoisie divisée en upper middle class ou grande bourgeoisie, middle class ou bour- geoisie moyenne, lower middle class ou petite bourgeoisie, puis gms fermiers, artisans, gens du peuple. En Allemagne, ce classement se manifeste par la séparation

entre officiers nobles, officiers non nobles, hauts fonctionnaires, industriels et gros

négoci~nts, moyenne et petite bourgeoisie : cette division dura pendant tout le XIXe Siècle.

Les Femmes au Dix-neuvième siècle 301

jeunes duchesses du faubourg Saint-Germain. Stendhal dans Armance,

Balzac dans un grand nombre de ses romans ou de ses nouvelles, ne

se privent pas de montrer des « maréchales " ou des duchesses peu

réservées dans leur vie privée. Des ménages de l'aristocratie trouvaient

dans la tradition du xvm• siècle des exemples de haute tenue conjugale, c'est-à-dire de tolérance réciproque. On trouve chez les romanciers qui ont prétendu peindre les mœurs du temps quelques jeunes

ducs « parfaits " pour leurs femmes ct très absorbés par le corps de

ballet de l'Opéra. Ce fut toutefois un autre ton qui l'emporta. On

prêta une oreille complaisante aux esprits sérieux qui soutenaient que

la légèreté, le cynisme et l'irréligion avaient été la cause des malheurs

de la royauté. Sous leur influence, on affecta le moralisme, la piété,

l'exactitude dans les devoirs. On blâma les duchesses imprudentes et

spirituelles et l'on suivit les processions. C'est encore Stendhal qui

nous apprend que les bals commençaient par une pieuse exhortation

d'un élégant jésuite, et tous les romanciers contemporains se sont

moqués de la messe élégante de onze heures à Saint-Thomas d'Aquin.

La cour elle-même était discrète et n'était plus qu'un cercle d'un

accès très difficile. Elle n'avait, du reste, aucune influence et on s'y

ennuyait. « Le roi est incapable de réunir plus de vingt personnes dans

son salon "' affirmait gravement Stendhal à ses lecteurs anglais. Cette

phrase n'est peut-être pas à prendre à la lettre. Mais enfin, on était

loin de Versailles. Les réunions privées avaient elles-mêmes beaucoup

changé. Ce changement était dû à une habitude qui avait été prise

sous l'Empire. Les maris s'étaient accoutumés à accompagner leur

femme dans le monde et ils passaient leur soirée dans un salon voisin

où ils jouaient à l'écarté. Stendhal prétend que cette innovation porta

un coup mortel à l'art de la conversation. « Rien n'est plus commun

dans la meilleure société française, expliquait-il, que de voir huit ou

dix belles jeunes femmes bien habillées, tristement assises en groupe

et qui échangent de temps à autre un froid monosyllabe sans jamais

attirer, même un instant, l'attention d'un homme 8•

DE L'ADULTÈRE ET DES KEEPSAKES

Les femmes qui n'avaient pas le moyen de choisir entre la légèreté

et la haute dévotion broutaient sournoisement le picotin des sentiments

que les revues élégantes et les journaux de mode leur présentaient

comme une ambroisie indispensable. Une importante figuration

féminine, nombreuse certes mais mal préparée à son rôle, prit la

relève des femmes de l'aristocratie dans la revendication des formes

élevées et décentes de l'adultère, revendication qui, dans les diverses

couches de la bourgeoisie, s'était heurtée jusqu'alors à un solide bar-

Histoire des Femmes

rage d'incompréhension. Il n'en fut pas de même du goût pour le

roucoulement qui ne s'accompagnait d'aucune revendication explicite, mais qui aboutissait inévitablement à constater l'insuffisance du

mari en ce domaine. D'où une situation critique qui paraît avoir

été assez répandue dans les ménages bourgeois de la Restauration et

qui n'avait guère d'issue dans une société qui affectait des dehors de

moralité. Les maris de la bourgeoisie, qui n'avaient pas, comme

les jeunes ducs bien élevés, l'habitude de la vie élégante, se montraient

soupçonneux et embarrassés. Ils avaient fait un mariage de convenance, leur femme prétendait aller dans le monde comme les grandes

dames, recevoir comme elles librement à son <<jour )), accueillir les

hommages des hommes, et les maris voyaient avec déplaisir les suites

éventuelles d'une pareille situation. La Physiologie du mariage de Balzac

expose indiscrètement ces difficultés. Sans que l'auteur le dise expressément, on voit bien qu'elle s'adresse à ces ménages de la bourgeoisie,

nouveaux venus sur la scène mondaine. D'où l'on peut conclure que

l'adultère se répandit dans la bourgeoisie avec l'aisance, l'usage des

immeubles de rapport et la mode des keepsakes élégants qui racontaient

des entreprises peu convenables.

On ne sait pas très bien jusqu'à quel point ce mal se répandit. Si

l'on en croit les romanciers de la bourgeoisie, en dépit des poètes, la

bourgeoisie resta timide et sage, et produisit d'honnêtes ménages

commerçants, comme les Birotteau ou les Guillaume qu'on trouve

chez Balzac, ou de vertueuses et solides dynasties. Il est difficile d'être

plus précis sans tomber dans l'arbitraire. Le romantisme parait, en

somme, avoir été un poison littéraire que l'organisme social tolèra

assez bien. Ce ne fut pas la fantaisie et la liberté qui triomphèrent,

en dépit de quelques vedettes :au contraire, la respectabilité, et sa conséquence inévitable, l'hypocrisie, devinrent des ingrédients essentiels

dans l'éducation et la conduite d'une jeune femme. Finalement, les

Jésuites gagnaient : même en roucoulant, il fallait garder les apparences. Les écrivains libéraux ne s'y trompaient pas, et, à la fin de la

Restauration, ils accusaient la Congrégation d'avoir gagné en influence

ce que les femmes avaient perdu. L'admiration béate devant les manières anglaises confirma cette orientation. Les hommes importèrent

de Londres l'air ennuyé des gentlemen les plus distingués et les femmes

répliquèrent par le cant, la froideur britannique, et elles eurent à partir

de ce jour le don, inconnu avant cette date, de ne pas voir les hommes qui

ne leur avaient pas été présentés. Celles qui ont enfreint la loi non

écrite de la respectabilité, on les cite, mais on fait le désert autour

d'elles. Ce qui triomphe, ce qui se multiplie, c'est la femme empaillée:

par les bons principes, par l'éducation religieuse, par l'image nouvelle qu'on se fait de la femme, toute roucoulante, et languide, et

intéressante, et surtout, surtout, par l'effroyable consommation de

Les Femmes au Dix-neuuième siècle

respect que la femme exige depuis que tant de candidates ont été

promues au rang de femme et qu'on ne peut plus se distinguer que

par une cylindrée de respect de plus en plus imposante. Cette femme

empaillée, c'est elle que nous allons voir voguer majestueusement

sur les eaux agitées du XIX• siècle et c'est elle qui devait nous imposer

finalement une idée fausse de la femme qui explique une bonne partie

de nos contresens d'aujourd'hui.

LE TRIOMPHE DE LA BOURGEOISIE

La révolution de 1 Bgo amena un changement encore plus sensible.

L'installation définitive de la bourgeoisie dans son rôl e de classe dominante eut pour conséquence d'accélérer le mimétisme qui s'était pro:

duit spontanément dans les autres groupes sociaux et de leur imposer

une optique bourgeoise de la vie. Après 18go, c'est décidément la

vertu qui triomphe et avec elle un train de vie décent et peu bruyant

et le succès de ces «coteaux modérés » de la vie privée s'affirma davantage à mesure que le siècle s'avançait.

LA VIE PRIVÉE DES << ROYAUTÉS BOURGEOISES >>

Les familles princières furent le plus durement touchées et on les

voit toutes glisser peu à peu au cours du XIX• siècle vers le silence de

la vie domestique. Le roi Louis-Philippe montrait volontiers le grand

lit conjugal dans lequel il reposait aux côtés d e la reine, son épouse.

Nous allons retrouver ce meuble symbolique dans toutes les cours

d'Europe. En France, la cour, sous Louis-Philippe, a disparu entièrement. Le roi n'est plus qu'un haut magistrat logé aux Tuileries, il

passe ses soirées auprès de sa cheminée, et, quand les invités du

duc d'Orléans font trop de bruit à l'étage au-dessus, il frappe avec sa

canne sur le manteau du foyer pour obtenir un peu de silence. En

Angleterre, l'esprit de la R estauration se maintint quelque temps avec

le pittoresque duc de Melbourne qui plaisait tant à la jeune reine

Victoria, mais le mariage de la reine avec le prince Albert changea

cela. Le principal personnage mâle de la cour était tenu par ses fonctions à une conduite privée exemplaire et il y réussissait d'autant mieux

qu'il avait la tournure d'esprit d'un pasteur méthodiste. Le prince

consort faisait des enfants à la reine avec beaucoup de régularité et

sous son influence la cour d 'Angleterre devint un endroit fort calme

que les gens du monde fréquentaient avec parcimonie. La cour de

Berlin végétait de son côté sous un prince qui arriva jusqu'à l'âge

vénérable de quatre-vingt-dix ans sans penser à changer son entou-

Histoire des Femmes

rage. La reine de Prusse, plus tard impératrice, recevait à ses thés

quotidiens cinq ou six amies intimes et, une fois par semaine, elle

donnait un concert. Les hommes qui participaient à ces festivités

étaient d'élégants septuagénaires qui réparaient en somnolant les

fatigues de l'existence et les grands officiers du palais étaient les

contemporains de l'empereur. Seule, les cours de Vienne et de SaintPétersbourg organisaient des réceptions qui ranimaient les splendeurs

d'autrefois. Napoléon III essaya d'un mélange qui unirait le faste

à la bonhomie démocratique. Les petits lundis de l'impératrice

rappelaient la cheminée de Louis-Philippe et les raouts sompn1eux

maintenaient l'idée de la majesté royale. Mais la sauce insipide

de haute décence et de respectabilité rendait ces friandises un peu

fades. L'Empereur en était réduit à composer des patiences, il faisait

des lectures à haute voix qui endormaient les auditeurs, l'impératrice

organisait des "petits jeux» ct des "charades». Enfin, malgré tous les

efforts, la vie de cour était soporifique d'un bout à l'autre de l'Europe.

La " maitresse du roi >>, dernier vestige du pouvoir que les femmes

avaient eu jadis, avait été courageusement sacrifiée. Le dernier spécimen en avait été Mme du Cayla, maîtresse officielle de Louis XVIII,

dont Stendhal dit avec beaucoup d'exagération que toutes les jeunes

personnes de France murmuraient le nom avec envie. Il faut noter

toutefois que Mme du Cayla n'avait pas le pouvoir de faire nommer

un sous-préfet. Ni Louis-Philippe, j adis fort coureur, ni le chaste prince

Albert, ni le digne Guillaume Ier n'alimentèrent beaucoup la chronique. Napoléon III eut beaucoup d'aventures, mais changeantes et

subalternes, c'étaient surtout des liaisons de viveur, et il en fut de même

pour Guillaume II. C'est le règne de François-Joseph en Autriche

qui permit de mesurer la chute profonde de celle qu'on appelait jadis

" la favorite ». François-Joseph eut pour " amie de cœur » pendant

vingt ans l'actrice Catherine Shratt, protégée par l'impératrice qui affectait de la traiter comme une tendre amie. Cette liaison était publique.

Or, Catherine Shratt, pendant tout cc temps, non seulement n'eut

aucune influence politique, ni aucune (( clientèle >> autour d'elle, mais

elle continua à jouer chaque soir sur la scène, et même l'amitié de

l'empereur fut incapable de la défendre contre la malveillance du

directeur de l'Hofburgtheater auquel elle appartenait, et elle dut

donner sa démission sans que l'empereur pût intervenir. Il est impossible d'imaginer alignement plus complet sur les normes de la vie

privée. Catherine Shratt n'est plus que la maîtresse d'un homme fort

en vue, mais qui ne paraît pas avoir un pouvoir particulier. Or, cette

abdication du caprice royal a lieu dans la cour qui passe pour avoir

conservé le plus tard tout l'extérieur de la souveraineté.

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

ÜOMBAT EN RETRAITE DES ARISTOCRATIES

Les grands n'avaient pas effectué une retraite aussi spectaculaire,

mais ils avaient discrètement cargué beaucoup de voile. Les manières

de la Restauration se sont toutefois maintenues à l'étranger plus

longtemps qu'en France.

L'aristocratie anglaise, en avance sur l'évolution, avait déjà pris le

tournant pendant le long règne de George III. Cela lui permit de garder fière allure pendant quelque temps dans le repli général. Dans les

années qui suivirent l'avènement de Victoria, en 1853, on vit encore

quelques spécimens du xvm• siècle se soutenir victorieusement.

Lord Melbourne, alors chancelier, avait les manières du comte de

Maurepas, et le vieux lord Hertford entretenait publiquement

une sorte de harem, fantaisie qui rappelait les princes allemands du

siècle précédent. Mais la plupart de leurs collègues s'adonnaient à

l'économie politique, leurs femmes présidaient des ligues de bienfaisance, et les uns et les autres se réfugiaient dans les splendeurs de la vie

de château. Pückler-Muskau, diplomate allemand, considérait avec

stupeur ces derniers restes des fastes passés. A Gordon, le duc de

Richmond reçoit normalement quatre-vingt-dix invités, à Belvoir,

chez le duc de Rutland, il y a tous les jours cent couverts dans le hall

réservé aux domestiques, à Hatfield, lord Salisbury nourrit cinq cents

pauvres deux fois par semaine. Ce train de grand seigneur n'empêche

pas l'ennui. La matinée se passe assez bien parce qu'on a quartier

libre, l'après-midi est consacrée à une cavalcade en grand équipage,

déjà plus difficile à supporter, mais la soirée comporte un dîner où

l'habit est obligatoire et souvent un bal aussi cérémonieux que le dîner.

Ces réjouissances de haute tenue se déroulent sous la direction de

vieilles dames portées à l'austérité. Lady Blessington, qui vit publiquement avec le beau comte d'Orsay, le plus fameux des dandies, est

exclue de la société. Byron, convaincu d'immoralité, avait été obligé

cie s'exiler. Les joyeuses beuveries instituées après le dessert sont ellesmêmes sévèrement réglementées : les nobles participants ont l'obligation de rejoindre les dames après trois quarts d'heure de récréation. L'aristocratie a remplacé sa vie turbulente du xvm• siècle par

une perpétuelle représentation. Les femmes n'ont rien gagné à ce

changement : elles sont toujours aussi délaissées et elles ont l'obligation de jouer à la princesse. Aussi les femmes de l'aristocratie

anglaise viennent-elles volontiers se détendre sur le continent où on

les accnse de se permettre des distractions avec des personnages sans

conséquence, qui n'appartiennent pas à la catégorie des gentlemen.

En Allemagne où l'ascension économique de la bourgeoisie a eu

so6 Histoire des Femmes

lieu avec un certain retard, les privautés aristocratiques se sont maintenues plus longtemps. Pendant presque tout le siècle, la noblesse

allemande réussit à rester une caste très fermée, qui affecte de regarder

de très haut les parvenus et se ruine en conscience selon des méthodes

éprouvées. Les princes médiatisés qui sont à la tête de l'aristocratie

allemande vivent presque toute l'année dans leurs terres et essaient

de garder autour d'eux le décorum d'autrefois. En fait, on assiste en

Allemagne jusqu'à la fin du règne de Guillaume Jer à une survivance

curieuse dans certains milieux des mœurs du xvute siècle. Les expressions dont se sert la princesse Catherine Radziwill dans un livre qu'elle

fait paraître quinze ans après la guerre de 1870, sous le nom du comte

Paul Vasili, rappellent singulièrement le langage des voyageurs qui

visitaient l'Allemagne après la mort de Frédéric II. " Les mœurs ne

sont ni vicieuses ni dégénérées, écrit-elle : elles sont simplement ce

qu'étaient les mœurs de nos ancêtres avant que la signification du mot

convenances eût été inventée ... A Berlin, l'adultère fleurit comme une

fleur dans sa terre de prédilection, il mûrit au grand jour, cueille et

goûte ses fruits sans scrupules ... La plupart des femmes mariées ont

un amant ou rêvent d'en avoir. .. La vertu est au nombre des choses

réputées inutiles : quant à l'amour, on le rencontre rarement, les

liaisons se forment selon le caprice des sens ... On satisfait aux besoins

de sa nature amoureuse avec le même calme qu'aux besoins de son

appétit 9 "· Ce jugement sévère est complété par un trait qui rappelle

encore d'une autre manière une particularité des cours allemandes

du xvm• siècle. « En général, la femme berlinoise des hautes classes

ne lit pas, ne travaille pas, ne s'occupe pas : elle passe son existence à

babiller, s'habiller et se déshabiller et à chercher quelqu'un qui peut

l'y aider de toutes façons 10., Il y a certainement quelque exagération

dans cette description perfide. Mais, au fond, on sent bien un style de

vie d'Ancien Régime, qui était, du reste, un anachronisme dont

« l'américanisation , brutale de l'Allemagne à la fin du siècle révéla

brusquement le caractère.

LES FEMMES ou MONDE ou SECOND EMPIRE

En France, la société des dignitaires du Second Empire, traitée de

haut par l'aristocratie, est une société de parvenus et de grands

affairistes. Ce mélange est tout l'opposé du système de castes qui

s'organise à Londres ou à Berlin. Cette nouvelle société est contrainte

à n'être qu'un milieu ploutocratique et, précisément à cause de cela,

elle dégage plus promptement les caractères qui seront ceux de la

société mondaine à la fin du siècle. Sous de brillantes apparences, le

déclin de la royauté féminine en est un trait essentiel. L'insolent cor-

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

tège des courtisanes, apparition qui accompagne presque toujours la

relégation des femmes du monde, annonçait déjà ce diagnostic. Une

autre particularité de la société du Second Empire se confirme. Elle

est une société officielle : les réceptions les plus remarquées ne sont

plus celles que donnent des familles connues depuis longtemps par

leur rang dans le monde, mais celles qui ont lieu chez de hauts fonctionnaires que l'empereur veut voir mener une vie en rapport avec

leurs fonctions. Autre signe : l'endroit le plus distingué de Paris est

l'ambassade d'Autriche où se trouve en poste le prince de Metternich. Les invitations des ambassades d'Angleterre et de Russie sont

également très recherchées. Ce rôle tout nouveau des ambassades,

qui avait commencé sous Louis-Philippe, avoue le néant de la vie

mondaine privée.

L'extérieur de cette vie mondaine est très décoratif. Il atteint même

sous le second Empire des sommets qui ne seront dépassés que par le

music-hall. La duchesse de Bassano donne un quadrille hyperboréen

où les figures sont constituées par des femmes en traîneaux poussées

par leurs cavaliers sur une piste qui simule la neige; le duc d'Albe,

beau-frère de l'impératrice, imagine un quadrille des Quatre Éléments

où la Terre, la Mer, l'Air et l'Onde sont représentées par des vedettes

de la haute société; le ministre de la Marine réplique par un quadrille

des Quatre Continents; la comtesse Tascher de la Pagerie fait paraître

un défilé de gigantesques bouteilles dont les bouchons sautent au

commandement et libèrent un flot de gracieux matelots; la princesse

Korsakoff s'exhibe en mer agitée, déroulant des flots de gaze glauque,

et une autre fois en Vérité, déguisement sobre, le duc de Di no est costumé en arbre et produit des madrigaux, la comtesse de Castiglione

en Salammbô.

C'était somptueux, assurément, mais ces belles fêtes ne remplacent pas plus la véritable vie de société que les Folies Bergère ne remplacent le théâtre. Ces mises en scène avaient, toutefois, l'avantage de

narguer la parcimonie bourgeoise et son horreur du décolleté. S'amusait-on dans ce carton-pâte? La conduite des femmes dans cette

société mixte semble avoir été moins libre qu'à Berlin, mais moins

rigoriste qu'à Londres. Mais il faut bien convenir que, tout le long de

ce brillant itinéraire, les femmes sont menées sous une pluie de fl eurs

vers une situation très diminuée. Leur part n'est plus de direction et

de création, elle est surtout de figuration. Dans le meilleur des cas,

elles se bornent à soutenir le titre de " maîtresses de maison "· Revêtue de cette dignité, la femme a droit au baise-main à l'entrée des

salons et elle préside à la circulation des rafraîclùssements.

goB Histoire des Femmes

LE RÈGNE DES DEMI-MONDA.INES

Cette relégation des femmes du monde dans un rôle de représentation s'accompagna d'une relève. Un personnage féminin inédit

va règner sur les grands pendant près d'un demi-siècle et occuper avec

éclat le devant de la scène : la "denù-mondaine », éclatante, mordorée,

somptueuse, mais ersatz comme tout le reste, ersatz de la femme du

monde comme le tapageur Morny est l'ersatz du grand seigneur,

étincelant produit de bazar qui convenait parfaitement à cette société

de rastaquouères et de faisans.

A l'origine, ce nom de demi-mondaines avait été donné à des femmes du

monde déclassées après un divorce, une séparation ou quelque scandale, que le monde avait exclues, mais chez qui l'on pouvait aller.

Assez vite, cette quarantaine amena ces femmes à ne pouvoir rencontrer que d'autres femmes déclassées comme elles, ou des actrices, ou des

intrigantes, ou des compagnes de plaisir de leurs amants qui ne pouvaient être que l'état-major le plus distingué de la galanterie. Ce

mélange particulier comprit bientôt en majorité des femmes appartenant à ces deux dernières catégories et ce furent elles qui constituèrent

finalement ce qu'on appela sous le Second Empire le "demi-monde "•

L'importance prise par le " demi-monde» après 1850 fut, probablement, le résLÙtat de la nouvelle sévérité des mœurs. Les demi-mondaines recueillaient naturellement la succession des filles d'Opéra du

XVIIIe siècle, mais en même temps elles recueillaient la succession

des femmes du monde qui s'étaient repliées sur un mode de vie

excluant le scandale. Avec ce cru féminin qui est resté célèbre, quelques boursiers heureux essayaient de retrouver le cc ton Régence >>.

Cette prétention n'était pas neuve. Des boutiquiers enrichis que nous

présente Balzac, qui se donnaient le nom de négociants, l'avaient

eu avant les cc nouveaux messieurs n arrivés avec le coup d'État.

Mais les " viveurs » du Second Empire avaient le goût du faste. La

demi-mondaine faisait partie d'un palais des illusions qui comportait

beaucoup d'autres merveilles. Le clinquant, autour d'eux, tintait de

toutes parts. Leur vie était étincelante, mais à la manière des chevaux

de bois où tiennent tant de place les tiges dorées, les anges en stuc,

les faux marbres et les pendeloques de cristal. Ces" viveurs» inventèrent

toutes les formes de l'enrichissement qui sont suspectes et toutes les

formes de la vie mondaine qui n'exigent pas la présentation. Cette

pacotille comprenait les champs de courses, Longchamp, le Grand

Prix de Paris, le V éfour, Deauville, toutes inventions de l'ingénieux

duc de Morny, qui ont ce trait commun d'être une foire. Les demimondaines furent les houris de ce paradis artificiel.

Ces « demi-mondaines " étaient si célèbres que leur nom est resté

Les Femmes au Dix-neuvième siècle gog

dans la mémoire des hommes, exemple singulier de persistance des

lampions éteints. Elles n'étaient pourtant que des « femmes entretenues >> et presque toutes, si l'on peut dire, << de carrière >> . Céleste

Mogador, qui finit comtesse de Chabrillant et par là petite-fille du

comte de Choiseul-Gouffier, est une ancienne pensionnaire de maison,

parvenue par le cirque; Cora Pearl est une de ces fraîches petites

Anglaises importées à quatorze ans pour la joie des messieurs âgés

et qui a un peu traîné dans les coulisses; la somptueuse Païva, comtesse de Donnersmark, est une juive polonaise qui a été remorquée

d'amants en amants jusqu'aux rastaquouères les plus somptueux;

Jeanne Destourbey, qui devint vite la baronne de Tourbet, fut une des

maîtresses de Napoléon III, ce qui n'est pas une merveilleuse référence. On peut s'interroger davantage sur Mme Sabatier, qu'on

appelait la Présidente, et qui fut admirée par Baudelaire; sur Hortense

Schneider, Anna Deslions, actrices et courtisanes, qui furent aussi

célèbres que nos vedettes les plus admirées. L'existence de ces femmes

était somptueuse, elles étaient entourées d'un prestige que le cinéma

n'a qu'imparfaitement reconstitué autour de quelques étoiles de

notre temps : elles ont reçu chez elles les hommes les plus remarquables de leur temps, elles ont joué un rôle de premier plan dans la

vie mondaine. Il est à peu près sûr que la plupart d'entre elles (saufla

Présidente), n'avaient ni esprit, ni influence. Leur vie brillante leur

suffisait et on ne voit pas qu'elles aient fait autre chose que de dépenser beaucoup d'argent et, quelquefois, d'en amasser.

Le « ton Régence n, se bornait souvent à la promiscuité. Morny,

qui avait la tournure d'un maître de danse, se prenait pour le duc

d'Orléans parce qu'il avait la même maîtresse qu'un de ses enfants

naturels et aussi parce qu'il couchait avec Rachel qui couchait

avec tout Paris. Cette forme supérieure de la prostitution éblouissait

cet illustre niais. En fait, ces femmes avaient pour principal mérite

d'être fort chères, ce qui était en effet le seul moyen qu'il leur restât

pour se faire distinguer. En dehors de cela, elles paraissent avoir été

aussi ennuyeuses qu'elles étaient célèbres. On reste rêveur devant

les splendides réceptions de la Païva ou de la Castiglione. C'est

aussi somptueux que réfrigérant. On se ruinait pourtant en conscience

pour figurer à ces folles soirées ou se montrer dans l'état de propriétaire passager d'une de ces illustres sous-maîtresses. Par un étrange

abus des mots, on appelait cela s'amuser. Il y a assurément peu de

périodes où l'on éprouve autant de pitié pour les malheureux qui

n'ont pas connu d'autre forme de bonheur que ces orgies qui sc

terminaient par les travaux d'une professionnelle. Et rien n'accuse

plus la déréliction des pauvres jeunes femmes de ce temps que la

constatation que les hommes les plus éminents de l'époque ne

trouvèrent aucun autre moyen de passer leurs soirées.

gro Histoire des Femmes

LES SALONS POLITIQUES

Les femmes les plus intelligentes et les plus actives se replièrent

parfois sur les satisfactions sérieuses du salon littéraire. Mais là encore,

il suffit de comparer le panorama des salons au xrx• siècle avec le brillant déploiement de la cavalerie littéraire du xvm• pour constater

le recul de l'influence féminine. On avait déjà pu noter sous la Restauration le phénomène assez singulier du salon littéraire à direction

masculine. On passe la soirée chez Victor Hugo, chez le peintre

Gérard, chez Nodier. En Allemagne, autre nuance restrictive, différente, mais non moins significative. Le grand salon littéraire de la

première partie du siècle est celui de Rachel Lievin, salon juif : la

maîtresse de maison est intelligente, pondérée, efficace, elle adore

Gœthe, mais son origine la place absolument en dehors de la haute

société. En Angleterre, où les femmes comptent peu, on ne peut parler

de déclin. Mais l'orientation des grands salons confirme que la participation des femmes y est de pure forme : ce sont des salons politiques,

celui de lady Holland pour les Whigs, celui de lady Jersey pour les

Tories. Le seul salon littéraire important, celui de lady Blessington,

est une simple boutique de gens de lettres, les femmes de la noblesse

anglaise refusant de se rendre chez lady Blessington en raison de sa

vie privée.

En France, deux fortes personnalités féminines paraissent faire

exception à la règle, ce sont la princesse Mathilde et la princesse

de Metternich. L'importance de leur salon a toutefois pour origine

leur situation officielle : l'une appartient à la famille impériale,

l'autre reçoit à l'ambassade d'Autriche. C'est ensuite leur goût personnel, leur décision, leur tempérament qui ont fait la célébrité de

leur salon. Tout ce qui a un nom dans tous les milieux est reçu chez

la princesse Mathilde, une légende a fini par l'entourer, et, à la fin

du siècle, le petit Marcel Proust était profondément ému en se trouvant en présence de la vieille dame chargée d'un passé si illustre. La

princesse de Metternich dont la gloire fut plus fugitive, était un petit

singe spirituel, gracieux, dégagé, qu'on reconnaissait comme l'arbitre

de l'élégance féminine : elle se battit courageusement pour Wagner

sans parvenir à l'imposer.

Ces deux exceptions ne doivent pas faire illusion. Quand la lumière

ne descend pas sur elles de quelque trône, l'éclat que les femmes se

confèrent par elles·mêmes, n'est qu'un reflet assez fade de leur autorité d'autrefois. Le salon de la princesse de Lieven et celui de la

comtesse de Kalergis sont des salons politiques à la manière anglaise.

Le salon de la comtesse d'Agoult, isolé comme celui de lady Blessington et pour la même raison, est en réalité un salon d'hommes. Les

Les Femmes au Dix-neuvième siècle 3"

circonstances lui prêtèrent une influence inattendue lorsqu'Émile

Ollivier, oracle du lieu, devint premier ministre. Mais ensuite, le

salon de Mme Ancelot, celui de Mme de Charnacé, et même celui de

Juliette Adam, ont plus de prestige dans les «souvenirs » des contemporains qu'ils n'curent d'influence en réalité. Le pouvoir d'inspirer

et de diriger l'opinion publique était passé des femmes aux journalistes. Et les femmes n'avaient d'influence que lorsqu'elles avaient

réussi à c< se brancher )) sur cc circuit nouveau, c'cst·à-dirc lorsque leur

salon servait à soutenir un groupe politique ou littéraire ct en devenait

en quelque sorte la salle de rédaction. C'était cc qu'avait réussi Marie

d'Agoult avec le groupe Ollivier, ce que réussit Juliette Adam avec

le groupe Gambetta. Et certes, certaines femmes ont pu ainsi échapper à la nullité à laquelle les réduisait la vie mondaine. Elles purent

avoir l'illusion de jouer un rôle. Mais ce n'était plus la toute-puissance

d'autrefois qui disposait des places, des réputations, des carrières. A

la fin du siècle, quelques femmes eurent une réelle influence dans

l'attribution des fauteuils académiques. Ce droit d'intrigue était ce

qui leur restait de leur pouvoir.

LES FEMMES DE LA BOURGEOISIE

Le véritable personnage nouveau dans l'histoire des femmes au

xrxe siècle, c'est la femme de la grande et de la moyenne bourgeoisie.

L'objet empaillé que la première moitié du siècle avait placé en

vitrine n'avait fait que se racornir avec le temps. La vie bourgeoise

l'avait définitivement raidi et empoussiéré et le produit féminin présenté par le siècle était en général assez décourageant. Un estimable

effort avait été tenté, un moment, après l'euphorie de 1830. On

avait vu paraître des lionnes, éperonnées, fumant le cigare, déguisées

en hommes, capiteuses et tapageuses, s'affirmant. Ces cantinières

durèrent peu. Leur excentricité ne fut qu' une mode qui donna lieu, il

faut en convenir, à une abondante exposition de poitrines et de

croupes dont Gavarni nous a transmis J'agréable souvenir. Mais

enfin, ces amusants masques, fort peu empaillés, furent emportés

par la puissante vague bourgeoise et" l'épouse irréprochable » régna.

Elles furent tendres assurément, elles eurent des robes claires ct

des poitrines émues, et de doux, de reposants sourires, de confiants

sourires, et de jolies capotes de paille tressée : tout cela est vrai. Et

l'idée qu'on leur donna de la femme ne détruisit pas cette grâce.

C'est plutôt moralement qu'elles étaient empaillées. Car il fallait

être convenable. Cet adjectif essentiel supposait plus de baleines morales

qu'il n'y en avait jamais eu autour des pires corsets. Cette armature

se composait de l'inquiétude devant toute audace ct tout imprévu,

312 Histoire des Femmes

d'une horreur soigneusement cultivée de tout ce qui n'était pas

inscrit dans les rites, d'une timidité préservée comme un teint virginal,

présentée sur écrin, impalpable, immatérielle, d'une ignorance totale;

d'un fond de soumission sérieuse, parfois hypocrite, qu'on pouvait

piquer de moues et de petites mutineries, mais qu'on ressentait comme

une obligation d'état, car elle était fondée sur l'incapacité notoire

de la femme; d'une existence ombratile qui, sans exiger autant de

tuteurs que Rome ou la Grèce, n'en plaçait pas moins la femme sous

quelque protection qu'elle s'affolait elle-même de ne pas sentir planer

sur elle; de travaux d'aiguille, de broderie, de tâches futiles qu'on

rattachait par euphémisme aux arts d'agrément, de confitures, de

lectures sans danger; enfin de maternités décentes et furtives qu'on

cachait sous des langueurs et dont les fruits étaient escamotés par des

nourrices et engloutis dans des chambres d'enfants aussi éloignées

qu'une métairie.

Ces allures soigneusement apprises dans le manège de l'éducation

avaient pour objet de suggérer à la femme qu'elle était un être gracieux et fragile, non pas tout à fait impotent, mais démuni devant

toutes les circonstances de la vie, faible, infiniment faible, dont la

faiblesse faisait tout le prix, du reste, et qui, au nom de cette faiblesse,

pouvait requérir et exiger et même ne se priver d'aucun caprice. La

galanterie des hommes, leurs prévenances, leur air important et protecteur quand ils offraient l'accoudoir de leur bras, tout rappelait aux

femmes cette condition qu'on leur apprenait à nommer leur pouvoir.

Leurs fautes mêmes avaient leur origine et aussi leur excuse dans cette

faiblesse congénitale. On en arrivait à douter que les plus vertueuses

pûssent rester seules impunément avec un officier de cavalerie. Il

était intéressant d'être pâle, de ne pouvoir supporter certains spectacles sans s'évanouir. On fit des femmes des bibelots, elles souhaitèrent

d'être aussi embarrassées sur leurs frêles bottines que les petites

Chinoises sur leurs pieds titubants, et si par hasard quelque santé de

fermière gonflait leur corsage ou arrondissait leur bassin, ces formes

vigoureuses étaient si remplies de vertu et de conscience professionnelle qu'elles paraissaient bourrées de foin. Elles l'étaient en effet,

même quand elles étaient fort sveltes, car il n'y avait pas plus de

consistance dans l'idée qu'elles se faisaient d'elles-mêmes qu'il n'y

en a dans une poupée de son. La bourgeoisie avait construit pour

elles une idée parfaitement factice de la femme, à laquelle elles se conformaient docilement. Et cette idée, il faut bien l'avouer, nous valut

beaucoup de mauvaise littérature, et aussi des préjugés dont nous

ne sommes pas complètement revenus.

Ce bonheur bourgeois était complété par une vie stéréotypée dont

les divers épisodes quotidiens étaient semblables d'un bout à l'autre

de l'Europe. Les différents cercles du nouvel empyrée que constitue

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

la bourgeoisie ont tous un trait commun : le mari travaille. C'est une

différence fondamentale avec la noblesse, qui, par réaction, impose

de plus en plus strictement l'obligation de l'oisiveté. Cette constatation

a une conséquence immédiate : la vie mondaine, qui est l'occupation

essentielle de l'aristocratie, n'est plus qu'une occupation de complément dans la bourgeoisie. Les femmes de la bourgeoisie ne disposent

plus à toute heure de la présence des hommes, les hommes ne sont plus

à leur disposition que pendant le temps qu'ils accordent à leurs

loisirs : l' empire des femmes rétrécit comme une peau de chagrin.

Leur vie est réglée, en outre, par un code des convenances qui

impose à toutes les femmes, selon leur rang, des signes extérieurs de la

splendeur bourgeoise. Sévèrement sanglées dans cc protocole, les

femmes n'avaient plus guère d'initiatives à prendre que de cinq à

sept, portion de leur horaire journalier souvent calomniée par les

romanciers. Finalement, leur vie privée était réglée par des rites

presque aussi sévères et minutieux que ceux des familles chinoises.

Les femmes de la bourgeoisie se consolent par des fonctions d'administration familiale qui les occupent et leur confèrent de l'autorité.

Le rôle de la femme est devenu à peu près nul dans les affaires publiques : la bourgeoisie trouve l'intervention des femmes déplacée et

choquante en cc domaine. Sa collaboration aux affaires du mari a

cessé, parce que celles-ci sont trop spéciales et trop étendues. Mais, en

revanche, il n'est pas douteux que son autorité domestique a augmenté. Précisément parce que le mari n'est pas là, que son attention est fixée ailleurs, par ses fonctions, par ses intérêts : il délègue

donc son pouvoir encore plus largement qu'autrefois. Et beaucoup de femmes du x1x0 siècle ont accédé à cette toute-puissance

domestique qui était, cent ans plus tôt, le privilège des femmes de la

noblesse provinciale.

C'est cette liberté et cette assurance toutes nouvelles des femmes

dans leur empire domestique qui est à l'origine de l'équilibre et de la

solidité de la vie familiale à cette époque. Les femmes du xrx• siècle

ne souffrent pas de ne pas exercer un métier, de ne pas avoir d'influence parmi les hommes. Leur domaine féminin leur suffit. Elles sont

même si satisfaites de l'exercice du pouvoir qu'il remplace pour la

plupart d'entre elles une vie sentimentale qui est souvent courte et

d'un parcours un peu monotone. Mais elles acceptent sans étonnement ce paysage peu accidenté, en se disant qu'il y a dans la vie des

choses plus importantes. On peut même se demander, malgré

Madame Bovary, malgré George Sand, si les femmes de la bourgeoisie

moyenne n'échappaient pas généralement à l'influence des écrivains.

La presse familiale qui fut un des pactoles du Second Empire avec

le Musée des Familles, le Magasin Pittoresque, Bonnes Lectures, etc., la

presse féminine qui fait son apparition avec le Journal des Femmes, le

Histoire des Femmes

Journal des Dames et des Demoiselles le Moniteur des Dames et des Demoiselles, s'en tiennent au conformisme le plus strict, à la prudence la

plus méticuleuse et paraissent tout ignorer de la littérature contemporaine. George Sand déclame « en faveur de l'égalité dans l'amour »,

formule noble qui ne semble pas revendiquer autre chose que la

liberté de coucher; Juliette Lamber s'indigne contre l'exaltation de

la<< poule couveuse J>, veut que les femmes soient avocates ou écrivains,

imagine d'avance les << assistantes sociales )) et les « mairesses )) ;

Mme d'Agoult, qui signe Daniel Stern, prêche la liberté, puis cette

liberté lui ayant coûté un peu cher, le dévouement et le sacerdoce

laïque; Hortense Allart traverse glorieusement le siècle, toute fière

d'avoir été la maîtresse de Chateaubriand, ct jette le pot-au-feu à la

tête des malheureuses qui n'ont affolé aucun académicien. Mais tous

ces diables qui refusent d'être ermites impressionnent peu les industriels de la presse familiale et féminine. Ceux-ci se gardent bien de propager les exploits et les thèses de ces héroïnes. La flambée de féminisme

de 1848 ne peut faire illusion. Il est clair qu'elle est l'affaire d'un petit

groupe d'avant-garde que le grand public suit fort peu. On découvre

sans peine à la même époque un assez grand nombre de " femmesauteurs». C'est même le titre que Balzac voulait donner à un roman

dont il écrivit quelques pages. Mais cette variété féminine qu'on avait

vu fleurir abondamment sous le Premier Empire n'était pas toujours

de tempérament revendicatif : beaucoup de ces « femmes de lettres»

n'étaient que d'honnêtes fabricantes de romans, d'estimables vieilles

dames qui se cantonnaient dans les châteaux de brigands ct qui se

contentèrent plus tard de peindre des aventures sentimentales très

incolores. Que Madame Bovary, que les Lionnes pauvres d'Émile Augier

ne nous fassent pas oublier la distance qu' il y a souvent entre les

grands écrivains d'une époque et le public inerte devant lequel ils sont

bien souvent des acteurs solitaires. Les femmes de la bourgeoisie

moyenne au xrx• siècle semblent avoir été confortablement indifférentes. Pour une Zulma Carraud, l'amie de Balzac, qui« connaît un

écrivain », fierté naïve qui indique l'exception, il y a dix familles

Thuillier, les personnages des Petits Bourgeois, qui n'ont jamais lu que

leur journal. Le << bovarysme >> , tous comptes faits, n'était qu'une mala~

die de la femme : il ne semble pas avoir été plus fréquent que les

autres accidents gynécologiques.

C'est, au contraire, leur inertie littéraire ct sentimentale qu'H faudrait reprocher aux filles de bonne famille du XIX0 siècle. Car leur

indifférence en matière de beaux-arts a eu des résultats fâcheux.

Ne pensons pas seulement aux encouragements qu'elles ont donnés

à une littérature insipide qui va de Jules Sandeau à René Bazin,

et qu'elles se sont obstinées, quand elles lisaient, à préférer à toute

autre. Mais ces gérantes raisonnables de la vie domestique ont semé

Les Femmes au Dix-neuvième siècle

le poncif autour d'elles en le répartissant harmonieusement dans

tous les secteurs de leur domaine. Le caractère sentencieux et prudhommesque de leurs maris s'exprimait chez elles, en vertu d'une alchimie mystérieuse, en tentures affreuses, en poufs, en pompons, en

rideaux, en dessus de cheminée, en pendules. Les horribles travaux

d'aiguille, en apparence inoffensifs, auxquels leur âme sérieuse et

calme se plaisait, aboutissent par une pente insensible aux opérettes

d'Offenbach, à la peinture de Meissonier et aux bronzes de Barbedienne. Les baronnes millionnaires que le siècle produisait portent

assurément une responsabilité toute spéciale dans cette vulgarité et

cette perversion du goût. Mais il faut avouer que la bonne bourgeoisie a acheté sans discernement et que les femmes n'ont pas toujours fait un excellent usage des pouvoirs financiers qu'elles détenaient

pour la première fois.

La femme de la moyenne et de la petite bourgeoisie n'est pas seulement un personnage typique du XIX" siècle. Les circonstances firent

d'elle, en outre, un personnage important et, peut-être même, pour

quelque temps au moins, le personnage le plus important parmi les

diverses « espèces " sociales que le siècle a produites. Car, du rang de

" femme du commun " où Restif la reléguait, elle est passée au rang

éminent de<< cliente ll, et, non seulement elle est une « bonne cliente ,,,

mais elle devient même, parce qu'elle est légion, la cliente-type.

Cette promotion est consacrée à Paris par un événement considérable

dans la vic des femmes, la création des « grands magasins "· En 1 855,

Chauchard et son associé Hériot invitent tout Paris à l'inauguration

solennelle des magasins du Louvre. L'année suivante, en 1856, la

Belle Jardiniere s'installe orgueilleusement au débouché du PontNeuf. En 1857, Boucicaut commence à développer le Bon Marché,

dont il devient seul propriétaire en 1863 et qui quadruple son chiffre

d'affaires dans les six années suivantes, passant de sept à vingthuit millions. En 1 86g, Félix Potin ouvre son épicerie installée sur le

boulevard de Sébastopol, nouvellement percé par Haussmann et,

en 1870, Ernest Cognacq, quelques semaines avant la déclaration de

guerre, passe avec un cafetier de la rue de Rivoli l'accord qui lui

permet d'installer ses premiers rayons de mercerie. Les maisons de

rapport qui se multiplient après 1850, les transports en commun, les

compagnies de fiacres, sont autant d'instruments destinés à cette

petite bourgeoisie, dans laquelle les spéculateurs aussi bien que les

politiciens pressentent le centre de gravité futur de la nation. Deux

inventions nouvelles offraient en même temps aux femmes des classes

moyennes, dans les très grandes villes du moins, des promesses de

confort qui semblaient alors fabuleuses : l'une était le réchaud à gaz

qui se répand à partir de 1857, l'autre la machine à coudre que

Singer met en vente en 1854. La littérature enregistre cette promotion.

Histoire des Femmes

La petite bourgeoisie, à peu près entièrement reléguée en province

par Balzac, est le personnage principal de Zola et de Maupassant.

Et, plus sensibles encore que toutes les mises en scène littéraires, des

ascensions spectaculaires montraient l'énergie de la classe moyenne,

son entêtement, sa vigueur de plante saine, découverte qui

ne s'appliquait pas moins aux femmes qu'aux hommes de ce

groupe.

LE COUPLE CONJUGAL

Le couple conjugal est devenu dans cette classe moyenne une

unité si solide, si parfaitement adaptée aux difficultés de l'ascension

sociale que ce sont des carrières familiales et non plus des carrières

individuelles qui illustrent le mieux la nouvelle position des femmes.

Contrairement à ce qui se passe dans les couches supérieures de la

bourgeoisie où il ne faut que conserver, affaire d'homme, il faut ici

acquérir, gravir les échelons un à un, épargner et travailler à chaque

heure, renoncer aux plaisirs pour la joie de construire, penser ensemble

aux plus petites choses, besogne patiente qui exige que le mari et la

femme soient accouplés en effet sous le même joug et même qu'ils

aient choisi ce joug, qu'ils le portent avec allégresse.

Félix Potin, fils de cultivateurs, renonce à grossoyer comme clerc,

engage ses économies dans une petite épicerie, se marie, achète avec

la dot de sa femme un fonds plus important : les voilà réalisant ce

rêve du commerçant moyen, dont l'affaire va bien, qui peut offrir

un châle à sa femme et l'emmener dîner au Rocher de Cancale. Ils

ne font rien de tout cela. Ils ne veulent pas même d'appartement,

ils n'ont pas même l'armoire à glace qui sanctionne la réussite la

plus modeste. Ils couchent dans une soupente, ils transforment en

chocolaterie le local qui aurait pu servir à l'habitation, ils engagent

tout ce qu'ils ont dans le pari qu'ils ont fait d'agrandir, de vendre bon

marché, d'être leurs propres fabricants. Quelques années plus tard,

à la fin de l'Empire, le magasin du boulevard de Sébastopol fait

presque le même chiffre d'affaires que le Bon Marché à ses débuts.

Un autre exemple n'est pas moins connu, celui du ménage Cognacq.

Un parapluie au bout du Pont-Neuf pour commencer, près de l'endroit

où avait fonctionné jadis cette fameuse pompe de la Samaritaine

qu'on avait démolie sous la Restauration. La patience des Auvergnats,

le goutte à goutte des économies obstinées, héroïques, pour acquérir

un fonds et, un jour, le hasard, la chance : un café dont les locaux

sont trop grands et qui consent à sous-louer de quoi installer une

boutique, une pépite dans ce quartier neuf. Et là, pendant vingt ans,

un courage de chaque jour, une vigilance et des soins et une intelli-

us Femmes au Dix-neuvième siècle

gence de tous les instants, en face d'un concurrent riche et prestigieux,

la Belle Jardiniere, voisin écrasant et altier. Et de là cet empire construit chaque jour, agrandi morceau par morceau avec une âpreté

paysanne, une prodigieuse obstination de la volonté, qui ne doit

rien aux banques, à la spéculation, au débarquement en lorce des

capitaux et des moyens, mais qui doit tout à l'exactitude, à l'effort

personnel, à l'acharnement 12• C'est aussi étonnant que l'histoire de

la Prusse. Balzac avait bien raison de dire qu'il y a des batailles de

la vie privée qui exigent autant de courage et de caractère que les

épisodes les plus émouvants de l'histoire.

Or, le signe auquel on reconnaît la classe moyenne, c'est que ces

fardeaux sont portés à deux. Dans l'histoire du commerce parisien,

que de maisons ont grandi ainsi! Que de noms ont été inscrits jadis,

sur les frontons où nous les lisons en lettres d'or, par de petites mains

obstinées! Car la femme, par tout ce qu'elle sacrifie volontairement à

la réussite commune, par tout ce qu'elle engage de sa propre vie,

n'est pas seulement une collaboratrice, elle est, au même titre que son

mari, l'artisan de la victoire. Ce fut là, au cœur du XIX0 siècle, et dans

la classe même qui modelait le siècle à son image, la véritable libération de la femme. Au xrv• siècle, il fallait se battre et des femmes

avaient gagné à cheval et en défendant leurs fiefs au milieu des gens

de guerre le droit de se dire les égales des hommes; au xtx• siècle, il

fallait construire et les femmes qui ont édifié auprès de leurs maris

et en partageant leurs peines les nouveaux fiefs de la cité industrielle

ont été les égales des hommes en caractère et en énergie. Cette égalité

qu'on gagne dans le rang est plus sûre que celle que confère un chiffon

de papier à la suite duquel on reçoit l'offre d'être sténo-dactylo.

Finalement, cette image de la femme de la petite bourgeoisie au

XIX0 siècle contredit l'image factice de la femme que le XIx• siècle

avait élaborée. Et il n'est pas étonnant qu'elle la contredise. L'image

que les mœurs et les convenances avait construite était un mythe.

La créature gracile que les contemporains manipulaient avec des

manières parfaites ne convenait qu'aux salons d'essayage ct aux loges

de l'Opéra. Elle ne pouvait vivre qu'au milieu des capitonnages : la

parfaite insignifiance des pensées, la frivolité la plus climatisée ne lui

étaient pas moins nécessaires que les prévenances. Toutes les femmes

essayaient, autant que possible, de se conformer à cc programme, qui

n'écœurait que celles d'entre elles qui avaient de la personnalité.

Mais à celles qui ne vivaient pas dans l'air confiné de cette sene bien

tiède, à celles qui se frottaient aux tâches rudes et fortes de la vie, ce

reflet de la femme ne pouvait plus convenir. Elles redevenaient cette

femelle patiente, obstinée, courageuse qu'il y a en toute femme dont

on ne s'applique pas à faire une poupée. C'est pourquoi les femmes que

formaient l'ambition, l'esprit d'économie, l'instinct de fourmi si

Histoire des Femmes

répandu dans la petite bourgeoisie, démentent continuellement l'image

de la sylphide que le siècle prodiguait avec complaisance. Et, par là,

elles nous rappellent ce que sont véritablement les femmes, au lieu

de se conformer au contresens poli que Je XIX" siècle se plaisait à

faire sur elles.

XVIII

Les Femmes de la Société industrielle

LES FEMMES ET LES USINES

Lorsque l'Europe devint un ensemble de nations industrielles, elle

prit un nouveau visage dont les traits s'accentuèrent de plus en plus

vite. Un insecte aux élytres bruyantes naissait partout du cocon dans

lequel l'Europe avait pendant des siècles, en dépit des apparences,

assez paisiblement dormi. Les femmes tirèrent de cette métamorphose

des motifs de satisfaction. Mais dans les commencements, elles n'eurent

pas toujours, et surtout elles n'eurent pas toutes, à s'en féliciter.

L'ANGLETERRE ET LE PROGRÈS

L'Angleterre, alors en tête du progrès, illustrait d'une manière

assez décourageante, les premiers effets de la promotion technique

sur les classes laborieuses. Les femmes que la loi sur les pauvres mettait

à la charge des paroisses étaient employées sans discrimination à

tous les travaux qui étaient offerts. L'ingénieur James Mac Adam

déposa en 1824 qu'on avait mis à sa disposition des familles de dix

enfants pour faire ses routes 1• Les femmes étaient généralement

préférées aux hommes pour ces travaux énergiques parce qu'on

leur payait un salaire plus bas. Le chômage était endémique dans

certaines paroisses et les femmes devaient s'y contenter de la

mince allocation qu'on leur donnait à contrecœur. Ailleurs, des paroisses plus adroites envoyaient aux travaux forcés la plupart de leurs

allocataires.

Le fonctionnement de la loi sur les pauvres eut des résultats inattendus et peu moraux. Cette loi avantageait les ménages. Cette honorable disposition eut pour effet que les filles et les femmes seules se

firent engrosser à l'envi pour avoir un pénitent à faire entrer dans la

voie réparatrice du mariage. Nous avons déjà dit que la plupart des

320 Histoire des Femmes

mariages dans les paroisses rurales avaient déjà lieu sous l'empire de

cette nécessité. La nouvelle législation ne fit qu'encourager cette procédure. « La mauvaise conduite, écrit un spécialiste anglais, devint

un passeport habituel pour le mariage 2• " Les candidats à ce bonheur

regimbaient. Les autorités paroissiales leur facilitaient les choses en

les dispensant des droits à payer ct le constable prêtait son concours

en conduisant le futur au moyen d'une paire de menottes. Des paroisses peu scrupuleuses payaient des primes si le nouveau ménage s'installait sur un autre territoire et l'on vit même plusieurs cas de vente

au marché 3•

Le système de la loi sur les pauvres fut modifié en 1834, les allocations furent supprimées après une période de transition. Cette mesure

n'améliora ni le sort des journalières ni leur morale. De nombreuses

femmes furent recrutées comme manœuvres rurales, car elles s'offraient

à n'importe quel prix. Elles travaillaient comme en Chine en portant

leurs enfants dans une hotte qu'elles avaient au dos. On donnait aux

enfants du Gregory's Cordial, sorte d'opiat tranquillisant pour qu'ils

ne troublent pas le travail. Souvent, les journaliers agricoles

s'organisaient en bandes pour trouver du travail plus facilement. Ces

bandes étaient mixtes et dirigées par un chef de bande qui fixait le

salaire et traitait avec les paroisses qui voulaient bien les héberger.

Il y avait parmi ces bandes des enfants et souvent des fillettes. On

logeait pêle-mêle où l'on pouvait, et les mots de prostitution et de

promiscuité sont des expressions de littérateur qui ne représentent

que très faiblement les conditions d'existence qui furent décrites aux

enquêteurs. Malgré les protestations des bonnes âmes, on ne parvint

à réglementer ces bandes qu'en 1868. Après cette date, il y eut un peu

plus d'ordre et surtout on obtint des paroisses que des logements

fussent mis à la disposition des groupes de journaliers.

La situation des femmes fut très variable selon les comtés dans la

seconde partie du siècle. On vit souvent des femmes de cinquante à

soixante ans, parfois même de soixante-dix ans employées aux travaux

agricoles les plus pénibles. Un grand nombre, dans les cantons industriels, continuèrent longtemps à pratiquer l'artisanat rural magré le

développement des usines. Malgré la diversité des cantons, on admet

en général que près de la moitié des femmes qui travaillent en Angleterre sont encore employées à des travaux agricoles. Cette proportion

paraît diminuer après 1870.

La misère des femmes de paysans est encore pire en Irlande. Des

familles de six ou sept personnes vivent pendant tout l'hiver dans des

tanières de boue, couvertes de branchages ct de mottes de gazon, sur

un sol spongieux et perpétuellement humide, sans fenêtres, avec quelques planches pour porte, dorment sur des lits d'herbe ou de paille

pourrie. Il est vrai qu'ils y vivent comme des marmottes, la culture


La hiérarchie sociale de la femme dans l'imagerie

du XJXe siècle ( l.P.N.

Snark).

Ouvrières parisiennes, fin

du siècle dernier. Lithographie de Steinlen (Arts

Décoratifs. Giraudon).

Page précédente, image

de la Commune de Paris :

jeune mamfestante ou- vrière avec son drapeau

rouge. Aquarelle de Rai- fer fils (B.N.).

Les Femmes de la Société industrielle 321

de leurs pommes de terre demandant peu de soins pendant cette

saison : en revanche, s'il ne paie pas ponctuellement le loyer de sa

tanière, le paysan peut être expulsé sans préavis. Les femmes et les

enfants mangent les pommes de terre de la récolte qui constituent la

seule alimentation qu'ils connaissent, ils boivent de l'eau additionnée

de poivre : beaucoup de femmes et d'enfants mendient, c'est leur seul

métier.

Ce niveau d'existence sommaire ne semblait pas pouvoir être

réduit. Ille fut pourtant. Une maladie détruisit en 1845 les pommes

de terre de la récolte et la famine s'installa. Elle fut effroyable dans

cette population sous-alimentée. Le choléra rendit cette misère encore

plus dramatique. Dans l'hiver de cette famine, il mourut parfois

r 5 ooo Irlandais par jour : dans certains villages, tous les habitants

sans exception, moururent de faim ou de maladie. On empila les

Irlandais par paroisses entières dans des « bateaux-cercueils » qui les

transportaient vers l'Amérique ou l'Australie. Au total, il mourut

en deux ans un million d'habitants sur les 6 500 ooo que l'île possédait. Cette catastrophe décida le gouvernement anglais à construire

quelques routes et à diriger vers l'Irlande un certain nombre de

bateaux de blé qui n'arrivèrent pas tous aussi tôt qu'il aurait fallu.

C'est également dans la première moitié du xrx6 siècle qu'on enregistre la prolifération de l'ouvrière d'usine, variété féminine qui

devait acquérir rapidement une grande importance numérique.

Quelques spécimens de cette variété avaient fait leur apparition à la

fin du xvm• siècle en Angleterre et en France dans des conditions peu

enviables que nous avons déjà indiquées sommairement. Leur multiplication ne fut pas très rapide : les femmes avaient peu de goût pour

l'existence nouvelle qu'on leur proposait. Mais les circonstances les

contraignirent à adopter ce mode de vie qui fut presque toujours

aggravé par un effroyable entassement dans les taudis urbains.

La tisserande, divinité mécanique fermement installée au pays,

essaya d'abord de résister dans sa citadelle. Les résultats furent inégaux. En Angleterre, l'écrasement vint du nombre des postulants. La

crise agricole multipliait les équipes familiales. Les femmes acceptaient des salaires réduits, cette concession faisait baisser le salaire

moyen, d'après lequel on fixait de nouveaux salaires réduits et ainsi

de suite. De 1815 à r8gg, les salaires baissèrent de 6o %. Les fileuses

se défendaient en se mariant, ce qui leur assurait un double salaire,

et en faisant des enfants qui recevaient le beau titre de travailleur à

partir de l'âge de quatre ans. Cette main-d'œuvre pléthorique ne

contribuait pas à maintenir les prix. Les métiers étaient installés dans

des masures en ruines et les enfants couchaient dans les pièces empoussiérées où l'on travaillait. Finalement, beaucoup de familles durent

renoncer au travail artisanal et émigrer vers les villes, moins à cause

322 Histoire des Femmes

de l'invention de la vapeur qu'en raison de la concurrence démentielle qui avait provoqué l'écroulement des salaires *.

En France, l'artisanat rural put se maintenir plus longtemps parce

qu'il n'était pas soumis à la pression d'une crise agricole. Il y eut

pendant près d'un demi-siècle une distribution des tâches entre l'usine

et l'exploitation familiale. Une enquête menée par Villermé en 1837

décrit ce partage. Dans le Haut-Rhin, on file le coton dans les manufactures, mais on le tisse à domicile. A Saint-Quentin, le filage

lui-même se fait dans les campagnes et occupe 75 ooo personnes. A

Tulle, l'artisanat domestique emploie 50 ooo travailleurs dont les deux

tiers sont des femmes et des enfants. A Tarare, Je travail de la mousseline est également partagé entre hommes et femmes et les brodeuses

travaillent chez elles tandis que le travail préparatoire est effectué

en ateliers. A Lyon, il y a une seule manufacture de soierie en 1834.

Les ouvriers étaient très attachés à ce système de collaboration familiale et ils ne montraient guère d'empressement à voir leur femme

enrichir la catégorie peu enviée des ouvrières d'usine.

MANUFACTURES, INTERNATS, TAUDIS

Ces réticences n'empêchèrent pas le développement du travail en

usine, principalement parmi les femmes qui formèrent d'abord avec

les enfants la première population des manufactures. On trouvait normal, en effet, de les employer de préférence aux hommes, puisque les

machines assurèrent d'abord Je filage qui était leur spécialité et que

l'intervention des machines supprimait les travaux pénibles qui exigeaient la présence des hommes. En outre, on les payait beaucoup

moins et bientôt il apparut qu'elles constituaient un personnel

obéissant et facile à intimider. Lord Ashley citait en 1844, pendant les

débats sur la loi de dix heures, une réflexion pertinente qu'on lui

avait confiée : « Un industriel me dit qu'il n'emploie que des femmes

dans son usine de tissage et qu'il donne la préférence aux femmes

mariées soutiens de famille, car elles sont beaucoup plus attentives

et obéissantes que les femmes célibataires et n'hésitent pas à aller

jusqu'au bout de leurs forces pour assurer leur subsistance et celle de

leurs enfants 5• » Cette réflexion de négrier ne doit pas nous faire

prendre tous les industriels pour des tortionnaires. Car, en dépit de

* C'est du moins la conclusion de Pinchbeck dans sa longue et consciencieuse

étude Women workers in Industrial Revolution., p. 1 79· Sur ce point, Pinchbeck attache une certaine importante au fait que, que dans les comtés où l'artisanat a pu sc

maintenir, ceux qui ont le mieux résisté sont ceux où, depuis cent ans, on refusait

d'apprendre le tissage aux femmes par crainte de leur concurrence. Ces comtés,

dit-il, parvinrent à défendre leurs salaires.

Les Femmes de la Société industrielle

cette préférence machiavélique, c'étaient surtout des filles qui travaillaient en usine. Les rapports de la Factory Commission en 1833 et

1837 constatent, en effet, que la majorité des ouvrières du textile ont

de seize à vingt et un ans et que le nombre des ouvrières diminue

très sensiblement à l'époque du mariage. On estimait à 50 % le

nombre des défections à cc moment. Et le docteur Mitchel, rapporteur de cette commission, n'hésitait pas à conclure : « Très peu de

femmes travaillent en usine après le mariage. " Dans l'industrie

anglaise du textile, on estime qu'au milieu du siècle, il n'y a pas plus

de 10 à 20 %de femmes mariées parmi les ouvrières 6•

Nous n 'avons pas de chiffres aussi précis pour la France, mais certaines dispositions témoignent que la plupart des ouvrières du textile

étaient célibataires. L'enquête de Villermé, déjà citée, nous apprend

qu'en 1837 les fabricants du Sud-Est logeaient à l'usine les ouvrières

étrangères à la localité : elles vivaient en dortoir, ayant un lit pour

deux et faisant leur cuisine en commun. Plus tard, il y eut de véritables

internats d'ouvrières. L'un d'eux, établi près de la filature de soie de

Jujurieux dans l'Ain, a été décrit par Louis Reybaud en 1859: maison

dirigée par des religieuses, internat strict, chapelle particulière, sortie

sous la conduite des sœurs, aucun contact avec les ouvriers qui ne

doivent pas adresser la parole aux ouvrières lorsqu'il leur arrive d'avoir

affaire exceptionnellement dans l'atelier où elles travaillent 7 • Ces

internats ne furent pas une solution passagère. On les voit se multiplier au contraire. On estime qu'en 186o, il y a 40 ooo ouvrières vivant

en internat dans les départements du Midi. On signale également des

internats à Lyon, à Saint-Étienne, dans le Da uphiné, et l'un d'eux

qui existait à Paris rue de la Glacière-Saint-Marcel était très connu et

groupait deux cent quarante ouvrières 8• En l' absence de statistique

concernant les âges, ces mesures semblent bien indiquer qu'en France

comme en Angleterre, les ouvrières étaient surtout des jeunes filles ou

des filles célibataires et que les ouvriers continuaient à se montrer peu

disposés à voir leur femme travailler dans les manufactures.

Les conditions de travail, il est vrai, étaient répugnantes. Les

femmes qui dévidaient les cocons de soie avaient les mains déformées

et le bout des doigts macéré, parce qu'elles traitaient les cocons dans

une eau à peu près bouillante :une odeur infecte régnait dans l'atelier,

s'attachait à elles, leur aspect était misérable. Dans les ateliers d'apprêt

des manufactures d 'indiennes, la température était de 39 ou 40 degrés,

les ouvrières ruisselantes travaillaient pieds nus, ne gardant sur elles

qu'une sorte de chemise. Le battage du coton se faisait les fenêtres

fermées, dans des ateliers sans aération et soulevait une poussière irritante et un duvet qui pénétrait dans la bouche, les narines, la gorge.

Les cardeuses de bourre respiraient dix heures par jour une poussière

âcre et épaisse el les maladies pulmonaires les décimaient. Le travail

Histoire des Femmes

commençait au petit jour et pouvait durer dix ou douze heures selon

les cas, parfois plus. La loi anglaise de r 844, qui limitait à dix heures la

durée du travail, fut regardée comme une « conquête >> sociale et le

Parlement français ne l'adopta partiellement qu'en r88g.

Les ouvrières qui n'étaient pas logées à l'usine venaient de fort loin

parfois, en un misérable cortège. Villermé décrit ces candidates aux

travaux forcés « pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la

boue, portant, renversé sur la tête, lorsqu'il pleut, leur tablier ou leur

jupon et avec elles un nombre encore plus considérable de jeunes

enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, tout gras

d'huile des métiers tombée sur eux pendant qu'ils travaillaient» 9 • Ce

spectacle n'était pas un monopole de l'industrie française. La célèbre

enquête de Frédéric Engels, publiée en 1845 et fondée en grande

partie sur les rapports des commissions parlementaires britanniques,

faisait de l'Angleterre une peinture encore plus sombre 10• Ces descriptions pessimistes n'ont pas été constamment confirmées, toutefois,

par les recherches menées au xx• siècle sur les mêmes procès-verbaux.

Le travail le plus récent, celui de Pinchbeck, indique au contraire

d'après les renseignements fournis à la Fartory Commission que les

femmes et les jeunes filles étaient employées surtout à des travaux peu

fatigants et à des besognes secondaires, ce qui explique leur faible

salaire, variable d'ailleurs selon leurs connaissances techniques "· Son

enquête lui a laissé l'impression que, la plupart du temps, c'étaient les

conditions de vie dans les quartiers ouvriers qui étaient atroces, et non

la vie à l'usine même *. Il est curieux de constater, en tout cas, que,

douze ans avant l'enquête d'Engels, au moment où commençaient dans

la presse les discussions qui devaient aboutir à la loi de dix heures,

l'Examiner ayant proposé dans une série d'articles que les femmes et

les enfants de moins de quatorze ans fussent progressivement exclus

du travail en usine, ce journal reçut une vigoureuse protestation collective des ouvrières de Todmorden qui n'étaient pas du tout d'accord

avec cette proposition 12.

Ce qui était pire que le travail en usine, c'était dans les grandes villes

les taudis des quartiers ouvriers. Les éléments les plus impressionnants

de l'enquête d'Engels concernaient cet aspect de la condition ouvrière.

Une enquête un peu antérieure d'Eugène Buret, publiée en France

et récompensée par l'Institut 13, dénonçait les mêmes faits. Dans certaines grandes villes surtout, à Londres, à Manchester, un incroyable

* Le rapport de la Faclory Commission en 1837 ne retient pas Ja responsabilité des manufacturiers. Le rapporteur conclut ainsi :«Que les cas de cruauté et d'oppression soient communs ou que les manufacturiers aient en général un tempérament

inhumain, c'est ce qu'on peut nier en toute sécurité :je ne connais pas, au contraire,

de catégorie professionnelle qui se soit engagée davantage dans des initiatives

généreuses et des sacrifices pécuniaires pour le bien-être de ses employés, je pourrais

donner de cela d'innombrables témoignages 14 ».

Les Femmes de la Société industrielle

entassement de familles misérables faisait d 'anciens quartiers, depuis

longtemps sordides, des espèces de cloaques humains putrides et désespérants. La saleté y était effroyable, les familles vivaient la plupart

du temps dans une pièce unique dont les fenêtres étaient bouchées par

du papier et du carton, les maladies, les épidémies, la misère physiologique étaient le destin habituel : la prostitution, les vices elles dégradations de toutes sortes étaient regardés comme des inconvénients naturels et inévitables de cette vie de misère.

Cc n'était pas toujours les femmes qui supportaient, comme on

pourrait le croire, le poids principal de cette détresse. L'usine, telle

qu'elle était, était parfois pour elles un moyen d'échapper à ces tanières

nauséabondes. Les hommes souvent retenus à ce qu'ils appelaient leur

domicile par un chômage qui les touchait plus durement que les

femmes, les remplaçaient dans les travaux du ménage. Mais les

dégâts moraux et physiologiques que causèrent les débuts anarchiques

de la civilisation industrielle, furent effroyables. Elle fit naître en

Europe un genre de misère inconnu avant elle, plus amère, plus infamante, plus dégradante pour l'être humain que celle qui provenait

autrefois des famines et des guerres. Même si l'on prend garde de ne

pas systématiser les résultats d'enquêtes incomplètes, il est grave de

constater qu'au début du siècle, dans bien des cas et surtout dans les

grandes villes surpeuplées, le travail en usine imposa aux ouvrières,

non par lui-même, mais par les conclitions dont il était inséparable,

une sorte de stigmate de la misère et de la déchéance qui les mettait

comme à part du reste de l'humanité*.

A la fin du siècle, cette situation avait changé. Engels lui-même

dans la dernière réédition de son livre, reconnaissait cette évolution.

Les taudis les plus scandaleusement ignobles avaient été détruits, des

égouts avaient été installés. C'est, elit Engels, parce que la bourgeoisie

craignait le choléra. Les banlieues ouvrières qui remplaçaient peu à

peu les masures mauclites n'étaient pas un séjour beaucoup plus gai.

Mais enfin les salaires avaient été augmentés, le niveau de vie s'était

élevé, les conditions de travail étaient réglées par des lois. Engels

en arrivait à présenter les cc ouvriers d'usine )) comme une partie

protégée et favorisée de la population ouvrière qu'il opposait aux

autres cc travailleurs 15 >J,

* L'expression se trouve dans la récente étude de Madeleine Guilbert, Lts Fonctions des femmts dans l'industrie, thèse de l'Université de Paris, tg66 : a: L'ou- vrière des premières fabriques est un être misérable et accablé. Sa déchéance, à

cause de la promiscuité des ateliers, est considérée comme presque inévitable. Pour les contemporains, le travail industriel marque les femmes qui s'y livrent d'une sorte de stigmate » (p. 40).

Histoire des Femmes

LE TRAVAIL DES FEMMES À LA FIN DU SIÈCLE

L'ouvrière d'usine n'est plus, en tout cas, à la fin du siècle ce paria,

ce rebut humain, qui semblait annoncer une renaissance, sous une

forme monstrueuse, de l'antique esclavage. Elle est un personnage

nouveau dans la vie sociale. On la considère avec quelque embarras,

parce que cette fille ou cette femme qui passe la journée loin de son

domicile dans un lieu où elle côtoie librement des hommes, qui participe par son salaire à l'entretien du ménage tout comme le mari on

le père dont elle dépend, s'écarte de l'image qu'on se fait habituellement de la femme. Beaucoup avaient protesté. Michelet, le premier,

dans une apostrophe furieuse maudissait ce nom d'ouvrière, << mot

impie et sordide " qui défiait la nature, le bonheur, la civilisation 16•

Proud'hon, presque aussi violent que Michelet, condamnait le travail

des femmes au nom de la fonction de justice et d'amour qu'illeur assignait dans la société. Et la plupart des syndicalistes, aussi bien pour

défendre leurs salaires que pour revendiquer leurs responsabilités

d'hommes, renvoyaient les femmes aux tâches du foyer qu'ils lui désignaient comme sa fonction naturelle. Certains même ne se contentaient pas de ces recommandations. La fougueuse Fédération du

Livre, en 1883 encore, demandait à ses sections de déclencher une

grève chaque fois qu'on prétendrait introduire une femme dans un

atelier 17•

Ces discours ne prévalurent pas contre l'amère nécessité. Le travail

des femmes à l'extérieur du domicile ne fit que s'accentuer pendant

tout le xiX• siècle. En 1 goo, les statistiques nous font savoir que près

de la moitié des femmes (45 %), travaillent hors de chez elles, en

France, en Angleterre et en Allemagne *. La moitié d'entre elles,

à peu près (20 %) sont recensées dans l'agriculture. Un contingent

plus faible (13,5 %), relève de l'industrie, principalement du textile

et du vêtement. Les autres sont employées dans le commerce ou

travaillent comme domestiques. Vers 1900, des industries nouvelles

offrirent aux femmes des débouchés à la mesure de leurs dispositions

et de leurs forces : l'industrie des produits chimiques, celle des allumettes, celle de la chaussure, celle de l'alimentation, celle de la bimbeloterie, celle de la petite mécanique. En revanche, la métallurgie

* Voici les chiffres cités en Igoo par une statistique du min. français du travail

(dans L. Schirmacher. Le travail des jemmes en France, Musée Social, 1902) :

Ménagères 7·728.854 Service domestique 737·941 Fonctionnaires 104.648

Agriculture 2-754·593 Commerce 57I.079 Spectacles 12.645 Industrie L888.g47 Transports 160.760 Soins 6-418

(dont 1.598 770 pour Professions libérales tg8.460 Pêche 5.236 confection et textile) (dont 12o.ooo pour Mines et carles ordres religieux) rières 4· 759

Les Femmes de la Société industrielle

n'employait presque plus de femmes, l'industrie betteravière avait

renoncé à utiliser leur souplesse et leur aptitude à porter des fardeaux

et les propriétaires de mines leur avaient préféré la traction équine

pour la manutention des wagonnets.

Cette mise en ordre fut complétée dans les années qui précédèrent

1914 par l'apparition d'un vaste secteur tertiaire, banque, commerce,

administrations, dans lequel s'engouffrèrent les jeunes fiUes qui sortaient des écoles créées par Jules Ferry. Les troupeaux lugubres que

Villermé avait vu trotter pieds nus dans les chemins froids d'Alsace

n'étaient plus qu'un cauchemar du passé. Les parapluies n'étaient

plus réservés aux pachas et les chaussures étaient devenues un produit

accessible à tout le monde. Une ouvrière, ce n'était plus désormais

qu'une femme qui travaillait loin de chez elle et qui revenait en

prenant à Londres le tube et à Paris le métro.

A la veille de la guerre de 1914, la civilisation industrieUe a si profondément pénétré dans les cavernes les plus reculées de chaque nation,

dans ses cellules les plus engourdies que les types humains qui, sous

l'Empire, vivaient encore à l'état de nature ou dans une sorte d'enfer

qui les excluait de l'humanité ont à peu près disparu. Les paysans

ne sont plus ces brutes bestiales que décrivait Zola cinquante ans plus

tôt. Les costumes locaux sont devenus des curiosités. Les paysannes

ne sont plus reconnaissables qu'au bonnet de leur province et encore

les jeunes se refusent déjà à le porter. On va à pied au marché, la

« louée » rassemble encore pour la Saint-] ean les garçons et les filles

qui se présentent pour être domestiques ou manœuvres, on voit

encore, en tête des cortèges de noces dans le Berry ou l'Auvergne, la

vielle et la cornemuse, en Bretagne le biniou. Dans le bocage poitevin,

les jeunes couples s'installent dans un coin discret du marais, sous un

grand parapluie rouge, pour ces mariages à l'essai qui font partie

de la coutume et qu'on appelle le « maraichinage ». Ce même parapluie rouge, déployé au-dessus de la carriole familiale, est, avec la

blouse qu'on porte encore dans certaines provinces, le dernier symbole

de l'originalité paysanne. Mais tout le monde a des souliers, même

les vachères, les filles des fermiers n'ont plus le jour de leur noce le

beau costume qu'elles garderont toute leur vie, les jeunes paysannes

ne sont plus reconnaissables quand elles font leurs achats à la ville

qu'à leurs joues rouges, à leur air un peu lourd, à leur timidité. On

retrouvait, même dans les provinces les plus arriérées, cette uniformité

que Balzac avait déjà remarquée dans les villes et qui alignait tout le

monde sur un modèle unique.

Malgré cette amélioration, la vie à la campagne est encore brutale,

dure pour les filles et les femmes, mais plus diverse qu'on ne l'imagine

d'après les romanciers et les mémorialistes. A défaut d'autres symptômes, ce qu 'on peut savoir de la conduite des filles souligne cette

Histoire des Femmes

diversité. Déjà, à la fin du xVlll• siècle, à deux pas de Sotteville-lèsRouen où les débuts du développement industriel avaient sérieusement écorné la morale villageoise, la paroisse de Crulai se signalait

par des chiffres tout différents qui faisaient la fierté du curé"· Goubert,

dans le Beauvoisis, trouve une population tranquille, qui ne se signale

pas par ses excès 19• E. G. Léonard dans les Cévennes a la même

impression. Les plaintes du pasteur Johannes Kaser que nous avons

citées plus haut font une large place à l'influence de l'athéisme révolutionnaire et au mauvais effet du stationnement des troupes en

opération 20• On se gardera donc de toute affirmation trop absolue

qui risquerait de se trouver fausse, car les provinces, les coutmnes,

le climat, l'influence du clergé, ont créé des situations très dissemblables. Les filles et les femmes en Italie ou en Espagne, ou encore

dans Je midi de la France, n'ont pas la même vie, ni la même conduite

que les filles ou les femmes qui vivent dans les provinces du centre

ou du nord, ou en Allemagne, en Angleterre. En général, les renseignements dont on peut disposer nous invitent à conclure que les préjugés

sur la virginité des filles, dont la classe bourgeoise s'encombrait,

paraissent avoir été souvent ignorés des paysans français ou allemands

ainsi que des habitants des paroisses rurales d'Angleterre. A la veille

de la guerre de 1914, un rapport d'un médecin allemand évalue en

Saxe à g8 % Je nombre des filles qui ont été mères pour la première

fois avant Je mariage et à 45 % Je nombre global de celles qui étaient

enceintes sans être mariées *.

* Voici les passages principaux de ce rapport du Prof. Klumker : « Jusqu'à

présent on n'a guère considéré l'importance des relations sexuelles hors du mariage

qu'en s'interrogeant sur les hommes, mais nous possédons quelques données intéressantes qui éclairent le problème du côté des femmes. Si nous nous demandons

combien de femmes ont eu des relations sexuelles avant le mariage, il est possible

que nous parvenions à des conclusions tout à fait surprenantes. Cette question ne

coïncide nullement avec le pourcentage des naissances légitimes ou illégitimes,

car le nombre des naissances ne reproduit nullement de part et d'autre la situation

des mères. Si donc, on veut savoir combien de femmes ont conçu hors du mariage, ce sont les premières naissances qu'on doit examiner. Or, pendant les 10 années

1875 à 1885, dans le royaume de Saxe, le nombre des premiers nés s'éleva à 304 078

parmi lesquels 180 ooo (68 %) à la suite de mariage et 116 067 (38 %) hors mariage. On voit par là qu'il y a eu un bien plus grand nombre de naissances hors mariage

qu'on ne pourrait le supposer d'après le pourcentage des enfants naturels en Saxe,

qui est de 12 à 13 %. Parmi les mères de ces prem1ers nés, 41 476 avaient moins de vingt ans et, au nombre de ces dernières, 30 339 soit 72 % n'étaient pas mariées ... »

Continuant son raisonnement, Klumker s'appuie sur une enquête de Geissler qui,

enquêtant dans un canton rural, est arrivé à la conclusion que parmi les femmes

dont le premier né avait été conçu après le mariage, 45% avaient été enceintes

avant le mariage. Même en réduisant ce chiffre pour l'ensemble de l'Allemagne,

il faut admettre un pourcentage important de conceptions prénuptiales d'après

lequel on doit conclure que • 50 % environ des premières naissances ont été précé·

dées de relations extra·conjugales qui entraînèrent des conséquences ». Et Klumker termine son article en rappelant qu'en outre « il faut tenir compte de tous les cas

que nous ne pouvons pas atteindre où ces relations préconjugales n'ont pas eu

de conséquences 21 JJ,

Les Femmes de la Société industrielle

L'ÉCOLE PRIMAIRE ET LES CATALOGUES DES GRANDS MAGASINS

Deux institutions avaient contribué à donner aux femmes et aux

filles des régions les plus reculées une mentalité moins sommaire.

Elles répandirent par des moyens différents ce modèle unique auquel

toutes les femmes devaient désormais se conformer.

L'une est l'enseignement primaire qui fut une véritable << mission ))

permanente de la civilisation dans des cantons presque indigènes :

elle imposa un moule, des coutumes, des règles morales élémentaires

et elle établit par la lecture le contact permanent avec tous les organes

de pénétration de la civilisation industrielle. C'est assurément une

grande erreur de croire que l'école laïque a échoué dans sa mission

morale: elle a atteint son objectif essentiel qui était d'étendrejusqu'aux

dernières extrémités de l'organisme social le réseau nouveau de la

civilisation.

La seconde de ces institutions fut une initiative privée. Il y a certainement de l'impertinence à la rapprocher de l'enseignement

primaire, mais ses effets furent considérables : c'est les catalogues des

Grands Magasins. Cette Bible qui périodiquement répandait sur les

campagnes la bonne parole du progrès matériel, qui inondait les

hameaux les plus rétifs en déversant partout l'image de ce qu'il fallait

être et des choses qu'on devait posséder, je crois qu'on peut dire qu'elle

fut avant 1914 l'équivalent du cinéma et de la radio. Le catalogue

n'était pas seulement une tentation, une exposition permanente :

c'était l'antenne qui reliait au monde moderne les secteurs lointains

que l'enseignement primaire avait éveillés et qu'il fallait alimenter

en nourriture fraîche, en excitations constantes. Dans les cam pagnes,

chez les paysans où les journaux de modes étaient inconnus, ils installèrent cette idée nouvelle qui allait commander tout le destin de la

femme au xx.e siècle, qu'il n'y a une gamme infinie de femmes, qui

commence à la plus petite vachère qui peut consacrer quarante sous

à une robe de confection et qui finit à la cliente du grand couturier,

et que, par conséquent, nulle femme n'est exclue de la gamme féminine

si elle a de quoi acheter toutes les belles choses annoncées par la

publicité.

Mais cet alignement est encore précaire pendant tout le XIx• siècle.

Il reste des « signes extérieurs >> , le chapeau qui distingue la

bourgeoisie des femmes " en cheveux >> , le tablier, équivalent féminin de la " blouse >> de l'ouvrier. Jusqu'en 1914, les " femmes du

peuple >>constituent encore une catégorie facilement identifiable de

la population féminine. En dépit des grands magasins, on ne passe

330 Histoire des Femmes

pas aussi facilement que de nos jours du prolétariat à la petite

bourgeoisie.

Le grand événement de la fin du siècle fut en vérité, le développement de la petite bourgeoisie. L'accélération de la croissance industrielle vidait les campagnes au profit des villes. Une population

ouvrière naissait dont le poids allait devenir de plus en plus décisif

dans le destin des nations. Mais, en même temps, se développait un

secteur d'aspirants à la bourgeoisie que la prospérité industrielle et

l'extension du commerce faisaient grouiller de tous côtés. On reconnaissait ces candidats à l'évasion au port du faux-col qui indiquait

une vie préservée de la disgrâce des travaux manuels. Cette classe

l'emportait par sa masse, par son adaptation naturelle aux produits de

la civilisation industrielle et même par une sorte de prédestination qui

la vouait par avance aux appels et aux illusions de la démocratie.

C'était avant tout sur les foyers surmontés par cette enseigne qu'on

dirigeait la manne des bonnes manières et des produits fabriqués en

série. C'était pour ces millions de petites bourgeoises que les grands

magasins imprimaient leurs catalogues, que l'industrie multipliait les

objets en simili à la fois brillants et bon marché, pour lesquels elles

avaient une prédilection inaltérable, que les manufactures lançaient

sur le marché d'horribles calicots inusables et des coloris « premier

choix))' que ]a presse inventait des magazines passionnants qui disaient

tout sur la mode, les confitures et la culture des pois« mange-tout n. La

classe moyenne qui n'était avant 1870 que la majorité de la classe

bourgeoise devient à la fin du siècle le pays lui-même. Quand on dit

une cc Allemande ))' une « Anglaise », une cc Française », c'est une

Allemande, une Anglaise ou une Française de la classe moyenne qu'on

se représente.

CosMOPOLITISME DE LA cc HAUTE sociÉTÉ >J

Les circonstances allaient même charger ce prototype d'une signification plus profonde encore en lui donnant le monopole de la représentation morale. La civilisation industrielle, par les fortunes formidables qu'elle crée, éloigne de plus en plus les uns des autres les

divers secteurs de la bourgeoisie. Le tableau social qui était vrai en

1850 ne l'est plus en 1890 : dans une société ploutocratique l'argent

fixe les rangs. Les barrières forgées par la noblesse craquent sous la

poussée des barons millionnaires. Il se forme alors au sommet de la

société un groupe nouveau, celui qu'on appelle à Paris « le ToutParis », ailleurs, la cc haute société », et qui est, dans la plupart des

cas, une société cosmopolite évoluant d'une capitale à l'autre, se rencontrant dans les villes d'eau, se recrutant, pour ainsi dire,

Les Femmes de la Société industrielle 331

par cooptation, en tenant compte de considérations diverses, mais

en tout cas privé par son caractère même de représentativité

nationale.

La nouvelle élite mondaine qui se constitue à la fin du siècle mérite

une parenthèse. Les femmes de l'aristocratie y gardent leur rang,

elles sont d'autant plus indispensables dans ce nouveau cénacle qu'elles

en constituent, en fait, la seule garantie morale. L'agrégation se fait

en fonction de la fortune, bien entendu, mais pas de n'importe quelle

fortune. L'empereur Guillaume II en 1907 rend visite à l'impromptu

à Mme Hériot sur son yacht qui croise près du sien en mer du Nord :

Mme Hériot est la femme de l'associé du richissime Chauchard à la

tête des magasins du Louvre. Les marquis de Dion, constructeurs

de la grande marque d'automobile, les Panhard, les Georges Menier,

célèbres chocolatiers, sont cités dans les principales réunions mondaines. Mais on ne trouve jamais mentionnés dans les chroniques

mondaines les Félix Potin, les Ernest Cognacq, les Louis Renault,

petites gens sur lesquelles n'a pas encore passé la savonnette à vilains.

On voit que l'assimilation est chaque fois un cas d'espèce. Les Rothschild font partie de cette société à cause de leur ancienne puissance

bancaire, et aussi les Neuflize, les Mirabaud, les Fould, acclimatés

depuis le Second Empire. Et la noblesse est mise complaisamment en

vedette, parce qu'elle porte la croix et la bannière dans cette procession. On ne manquera pas de nous apprendre, dans la liste des

salons « bien parisiens », que « la princesse de Faucigny-Lucinge a

reçu et reçoit au milieu de ses merveilleuses collections d'art des

xvu• et xvm• siècle, tout ce que Paris, a compté de grands personnages du monde des lettres et des arts », que « madame la duchesse de

Rohan, le délicat poète, reçoit en son magnifique salon tous les amis

de la Muse 22• >> Nous saurons aussi que la jeune duchesse de Sutherland est un des principaux ornements de la season à Londres, avec la

duchesse de Westminster, la marquise d'Hautpoul qui a épousé un

Français, la comtesse d' Annerley célèbre à Dublin, la comtesse Dudley,

fille d'un banquier fameux, et que ces jeunes femmes appartiennent à

des familles richissimes. Mais, en même temps, le passage à Paris

de Mrs Vanderbilt, femme du «magnat » américain, est célébré comme

un événement mondain, et la richissime Mrs Russel Sage qui a hérité

une des plus grosses fortunes des États-Unis est regardée comme

une vieille dame infiniment respectable ct très importante dont

les soucis philanthropiques intéressent grandement la société européenne. Les hobereaux allemands eux-mêmes se départissent de

leur morgue : les Krupp, les Ballin, les comtes Zeppelin, de noblesse

récente, sont admis dans les salons obstinément fermés vingt ans plus

tôt à qui ne pouvait prouver ses quartiers. Quant à la noblesse anglaise,

elle engloutissait depuis fort longtemps, avec mauvaise humeur, il

332 Histoire des Femmes

est vrai, des fournées de lords qui ravitaillaient périodiquement

l'aristocratie britannique en sang frais et plébéien.

Cette société nouvelle avait ses hauts lieux et ses grands jours, la

contre-allée d'Hyde Park, le club de tennis de Puteaux, les courses

d'Ascot, la journée des Drags à Auteuil. Et quand la duchesse de

Noailles recevait, ou la comtesse Gre!fulhe, ou la comtesse de Béarn,

quand Letellier à Deauville ouvrait ses salons du .Normandy, c'était

la même société internationale qu'on y retrouvait, créant un type de

femme qui n'a finalement plus aucun caractère national et qui n'a

plus, en réalité, qu'une seule patrie, les lieux où J'on rencontre

les personnalités « véritablement riches " qui font partie du

«monde >J .

Faut-il croire les romanciers et les dramaturges quand ils affirment

que les nouvelles recrues de la parade mondaine eurent non seulement

des équipages de marquises, mais encore la légèreté qu'elles croyaient

inséparables de leur nouveau rôle? L'adultère mondain est un sujet qui

fait recette. Mais on ne sait pas s'il faut s'en prendre à la médiocrité

de cette société mêlée ou à la médiocrité des écrivains en place. La

faillite intellectuelle de cette société cosmopolite est malheureusement

plus facile à prouver. La génération des parents avait beaucoup ri

devant les toiles de Cézanne et de Manet. Celle-ci méconnut Van

Gogh et Utrillo, et, chez les écrivains, adora Marcel Prévost et Henry

Bataille, en ignorant Gide et Claudel, publiés à compte d'auteur.

En revanche, le snobisme de l'avant-garde la poussait à accepter les

yeux fermés les mises en scène inégales de Piscator à Berlin et

les fantaisies des futuristes à Rome. Les femmes, organes du goût

dans l'appareil social, portent une bonne part de responsabilité

dans ces erreurs, qui sont peut-être plus graves que les fameux

adultères mondains. Mais sans doute faut-il accuser surtout

un métissage social dont elles n'étaient pas responsables et qui

finalement frappa de stérilité toute cette élite mondaine de la fin du

siècle.

LES MÉNAGES DE LA BOURGEOISIE

La petite bourgeoisie évoluait, au contraire, vers un type de plus

en plus représentatif. C'était d'elle que sortaient les hommes qui

imposaient leurs travaux et leurs noms, Pasteur, Roentgen, Marconi,

Kipling, Nietzsche, Renan. C'était elle qui fournissait les cadres de

la société industrielle et les boursiers qui devaient en assurer la relève.

Et c'est elle surtout qui créait ce type de vie moyen, médiocre par

plusieurs de ses apparences, mais par des apparences surtout, en

réalité fort et grenu par ce qu'il apportait de courage, d'obstination,

Les Femmes de la Société industrielle 333

de sérieux et de dévouement, qui n'était pas seulement un dévouement

familial, mais une sorte de certitude vigoureuse et sereine que l'avenir

appartenait au mérite.

On ne trouve pas de femme qui incarne et représente cette société

riche à laquelle tous les biens du monde appartenaient. Mais on trouve

sans peine la femme ou plutôt le couple qui symbolise et qui incarne

sous sa forme la plus forte les vertus que portait la petite bourgeoisie.

L'instituteur allemand avait été, disait-on, à l'origine de la victoire

allemande. L'instituteur français prit la relève. Pendant soixantedix ans, ce qu'il y a de plus fort et de plus sain en Europe est représenté

par le ménage d'instituteurs, avec ses défauts et ses adntirables qualités. C'était un peu les chrétiens des premiers âges dans la république.

Ils étaient naïfs ct croyaient fermement au nouveau credo du

siècle, à la science, au progrès, à l'humanité. Et ils pensaient un peu

trop facilement qu'il n'y avait rien de plus beau sur la terre que ces

merveilles qu'on découvrait dans le catalogue du Louvre ou celui

de la Mamifacture de Saint-Étienne ct qu'un ménage d'instituteurs

pouvait acquérir à force d'économies. Mais ils croyaient aussi au

travail, à l'honnêteté, à la conscience, et ils étaient eux-mêmes, à

tous les instants de leur vie, le travail, l'honnêteté et la conscience

même. Presque tous accomplissaient leur métier avec le sérieux des

croyants et ils voyaient au-delà de ce métier même, ils plantaient

comme des paysans, car ils savaient qu'ils préparaient les contrôleurs

et surveillants de cette belle machinerie moderne qui leur dispensait

tant de merveilles dont ils étaient éblouis. Ils vivaient avec les yeux

fixés sur la génération prochaine, comme dans les champs on a les

yeux fixés sur l'horizon. Et pour eux, cet espoir, c'était leur fils, toujours excellent élève, toujours boursier, toujours engagé d'un pas

ferme sur la radieuse échelle de l'ascension sociale, dont ils pensaient

qu'on gravit infailliblement les échelons à force de travail et en réussissant à ses examens.

Et le plus étrange, c'est que ce fut souvent vrai, ils imposèrent que

ce fût vrai. Ils avaient la foi du charbonnier, la foi profonde dans la

vertu de l'obstination, de l'acharnement, des réussites scolaires, et

cette foi, ils finirent par l'élever au rang d'un dogme officiel auquel

on dut faire d'apparentes concessions. Les femmes se privaient, elles

ne mangeaient pas de viande, elles ne buvaient pas de vin, elles se

nourrissaient des légumes du jardin (qu'on faisait cultiver par les

élèves) pour que leur fils pût préparer Centrale ou Polytechnique et

leur fils finissait par entrer à Centrale ou Polytechnique. Nous ne

savons plus cc que c'est que se priver, ces femmes-là le savaient. J'ai

connu une mère qui pleurait parce que son fils avait été reçu à SaintCyr et qu'il n'y avait pas assez d'argent à la maison pour payer son

voyage de Perpignan à Paris. La vie de ce temps-là exigeait des

334 Histoire des Femmes

économies âpres, constantes, elle imposait à chaque instant des choix

microscopiques, mais dramatiques, dont la femme supportait la plus

lourde charge. Mais la solidité des nations d'Europe était faite de la

trame serrée, de cette attention continue, de cette volonté et de cette

foi sans défaillance. Les femmes, sur ce plan, eurent le premier rôle,

non pas seules, mais elles furent l'âme de cette obstination.

Encore un mot sur les instituteurs. La guerre de 1914 fut un symbole. Elle était conduite du côté allemand par l'aristocratie, ce fut

la dernière sortie, dans l'histoire du monde, des hommes qui avaient

deux cents ans de noblesse militaire dans le sang. Elle fut prise en

charge de part et d'autre par les sergents de réserve, devenus officiers

de réserve, qui tinrent dans les régiments la place des officiers décimés.

Les femmes d'instituteurs et un certain nombre d'autres de la même

classe moyenne devinrent par ce moyen des << veuves de guerre })'

catégorie nouvelle dans l'histoire des femmes. C'est généralement le

prix qu'il faut payer pour s'inscrire dans ce qu'on appelle l'élite d'un

peuple.

SIGNES NOUVEAUX : LA BICYCLETTE, LES VOYAGES, LES SPORTS

Un air nouveau avait fini par se répandre à la fin du siècle. Quelque

chose change dans le train habituel de la vie des femmes autour de

1900. La civilisation industrielle fait une vaste distribution de plaisirs

nouveaux. Les femmes en reçoivent une part inégale suivant leur

rang. Mais cette distribution arbitraire s'accompagne d'un esprit

de liberté qui soufRe pour tout le monde. Dans une existence ménagère ou mondaine dont les variantes n'avaient été que de détail

depuis trois cents ans, les innovations du siècle, petites en apparence,

sont des brèches qui s'ouvrent de toutes parts dans la vieille citadelle

d'autrefois.

Les innovations les plus remarquables étaient venues, au début du

siècle, de l'industrie textile qui avait rendu l'élégance extérieure

accessible à toutes les femmes. Mais le calicot n'avait rien changé

d'essentiel : il avait seulement élargi le marché féminin proposé aux

hommes et amélioré pour les femmes ce qu'on pourrait appeler les

perspectives de carrière. L'entrée en scène des produits de la métallurgie, au contraire, touchait aux mœurs. L'automobile et surtout la

bicyclette, la redoutable bicyclette, offraient aux femmes pour la

première fois la liberté de circuler sans surveillance : les filles pouvaient

désormais gagner par leurs propres moyens des lieux discrets et peu

habités. On ne mesure l'incidence de cette circonstance sur la

morale qu'en se souvenant du fameux principe que les séducteurs

citaient en soupirant : « Ce qu'il y a de difficile avec une femme

Les Femmes de la Société industrielle 335

honnête, ce n'est pas de la séduire, c'est de l'emmener dans un endroit

clos.»

Cette vilaine parole est cynique : mais le proverbe sur l'occasion

ct le larron rappelle qu'elle contient une part de vérité. Les précautions qu'il fallait prendre atténuèrent sensiblement cette liberté :

on n'affrontait l'automobile qu'avec un attirail imposant de voilettes

et de cache-poussière et l'emploi de la bicyclette exigeait une jupeculotte aussi encombrante que disgracieuse. Mais grâce à ces nouveaux

instruments, les femmes découvraient la campagne et le plein air.

Le canotage, cher à Maupassant, suivit la bicyclette, les guinguettes

accompagnèrent le canotage. Dans un milieu social un peu différent,

le patinage eut le même succès que le canotage, et avec le patinage,

le tennis qu'on pratiqua après rgoo. Cinq ou six ans après cette date

fatale, les distractions de plein air avaient pris une telle place dans la

société parisienne que les lieux les plus élégants de Paris étaient le

Palais de Glace et le club de tennis de Puteaux. En Angleterre, le

match d'aviron d'Oxford contre Cambridge est déjà pour la société

élégante un événement aussi important que les grandes épreuves

d'Ascot.

Pour les nouvelles classes riches, le chemin de fer agrandissait le

champ de ces expériences. L'Orient-Express circule à partir de r883,

le Sud-Express à partir de r887, le Calais-Rome à la même date.

M. Perrichon était dépassé depuis longtemps. La mode était à l'Engadine et aux lacs italiens, à Florence, à Naples, à la Sicile, pour de

plus audacieux, à la Tunisie ou à l'Égypte. Les « palaces »faisaient

leur apparition. Paul Bourget intitulait un de ses romans Voyageuses.

Ces facilités provoquaient aux exploits. Ils ne manquèrent pas. La

princesse Lucien Murat allait aux Indes, Mm• Bayeux, femme d'un

médecin, réussissait l'ascension du Cervin : elle portait la jupe-culotte

des cyclistes. Mm• Vassé, femme d'un explorateur, chassait le

grand fauve le long du Mozambique, en bandes molletières et

chapeau quaker, Mmes Carton et Silberer s'élevaient en ballon à

Saint-Cloud, sous un ciel d'orage : elles avaient de gros nœuds bouffants à leur chapeau 23• Ces hauts-faits étaient regardés comme excentriques : mais les femmes les citaient à bon droit avec fierté, c'étaient

les premiers gages de leur affranchissement.

L'air de liberté ne soufRait pas seulement sur les conjointes des millionnaires. Il avait fait naître partout des initiatives singulièrement

proches des manières que nous présentons comme des signes de notre

temps. La plus signHicativc est sans doute celle des wanderviigel qui

sillonnaient après rgoo les routes d'Allemagne. Le mouvement, créé

à Berlin en r8g6, se développa surtout à partir de rgor. Les garçons

ct les filles, sac tyrolien au dos, col ouvert, en groupe mixte, l'un d'eux

avec une guitare, tous avec leur gobelet pour boire à la fontaine,

Histoire des Femmes

parcourent la campagne allemande en chantant des chansons : ils

marchent à pied et ne prennent pas le train, couchent dans des granges,

mangent ce qu'ils trouvent, ils ne boivent pas d'alcool et ne fument

pas. Les filles, qui n'ont pas le droit de sortir en jupes courtes, ont des

rallonges à leurs jupes qu'elles portent dans les villes, et, aussitôt

qu'on est dans la campagne et dans les bois, elles enlèvent cette

rallonge et marchent en jupes courtes, les genoux nus. La règle entre

garçons et filles est la camaraderie. L'origine sociale est sans importance : les troupes comprennent des enfants d'ouvriers et des enfants

de bourgeois qui ne font aucune différence entre eux. Ce mouvement

ne cessa de se développer jusqu'en 1914. Il était à la fois une protestation contre la civilisation urbaine et l'affirmation chez les filles d'une

manière toute nouvelle d'entrevoir leur destin.

LEs ÉTUDIANTEs o'U PSALA, LE FÉMINISME

Cet air sournois de liberté se manifestait par bien d'autres signes.

Le développement de la presse établissait entre les femmes des différents pays une émulation contagieuse. En Europe, on s'interrogeait

avec curiosité sur les mœurs singulières des femmes américaines que

les magazines faisaient connaître. Il n'y avait pas besoin d'aller chercher

si loin. La vieille Europe fournissait son contingent d'étranges merveilles. On les dénombrait avec une sorte de stupeur. Les lectrices de

Londres ou de Paris faisaient connaissance avec le visage des femmesdéputés de la diète de Finlande. Elles étaient ornées de lorgnons

redoutables ct leur biographie semblait les ranger dans une espèce

inconnue. On apprenait que, depuis quarante ans, les jeunes Finlandaises pouvaient se marier sans l'autorisation de leurs parents,

qu'elles faisaient des études comme les hommes, qu'elles pratiquaient

la plupart des métiers masculins. La diète de Finlande présentait

dix-neuf de ces spécimens, et l'on annonçait tranquillement que l'une

d'elles avait son brevet de capitaine au long cours. La Finlande

n'avait pas de privilège de ces prodiges. Les autres pays nordiques

paraissaient renouveler à l'envi l'image traditionnelle de la femme.

Un livre de Marc Hélys faisait connaître les étudiantes d'Upsala. On

apprenait qu'elles logeaient dans des chambres en ville comme les

étudiants, qu'elles étaient aussi libres qu'eux et qu'elles portaient

comme eux la casquette blanche de leur Université. Elles vivaient

en « camarades " avec les garçons et paraissaient plus préoccupées

de leur doctorat que de flirt. Les étudiantes russes étaient l'objet d'une

Jégende. On ne connaissait guère leur existence qu'à travers les romans,

mais il était généralement admis qu'elles étaient d' une rare extravagance. La plupart des lectrices européennes croyaient sérieusement

Les Femmes de la Société industrielle 337

qu'une bonne partie d'entre elles étaient engagées dans des groupes

révolutionnaires et qu'elles rêvaient de tirer sur le tsar à un bal de la

cour avec un revolver de nacre caché dans leur manchon. C'était

ainsi du moins, qu'elles apparaissaient dans les Lectures pour tous.

On ne pouvait se débarrasser de ces exemples en les taxant d'excentricités nordiques, ou en rappelant Louise Michel et Rosa Luxembourg, de mémoire peu édifiante pour la bourgeoisie. A la seconde

conférence de la paix qui se tint à La Haye en 1907, une délégation

féminine obtint d'être reçue en séance. Elle avait recueilli le chiffre

imposant de douze millions de signatures. Elle était présidée par

lady Aberdeen, femme du vice-roi d'Irlande, qu'il était difficile de

présenter comme une exaltée originale, et la ligue était cautionnée

par la princesse Barcse pour l'Italie, par la marquise del Mérito pour

l'Espagne.

C'est par cette entrée en scène majestueuse que le grand public

faisait connaissance avec le féminisme. Ce n'était pas une nouveauté

en Amérique où les premières ligues féminines s'étaient constituées

après la guerre de Sécession et, dès cette date, réclamaient le vote

des femmes. Ce n'était pas non plus une nouveauté en Russie, où

le parti socialiste s'était fait le champion des revendications féminines,

ni, comme nous venons de le voir, en Finlande et en Suède. Mais

dans les vieux pays d'Europe, le féminisme avait longtemps senti

le fagot. L'onde de choc américaine avait mis une dizaine d'années

pour traverser l'Atlantique. Elle ne se propagea guère en Angleterre

et en France avant 1876. Les féministes anglaises étaient énergiques

et têtues : elles profitaient d'un contingent de vieilles misses puritaines,

qui avaient toutefois l'inconvénient de regarder uniformément les

hommes comme des « monstres ,, préjugé qui les rendait un peu

ridicules. Les féministes françaises s'exposaient courageusement à

l'ironie de leurs contemporains qui les épargnaient peu. Le féminisme

avait fait une brillante sortie lors du centenaire de la Révolution de

1789. Deux beaux Congrès internationaux s'étaient tenus à Paris.

Il faut avouer qu'ils ne bouleversèrent pas l'opinion. L'Église restait

très réticente *, la presse féminine dont l'organe le plus puissant en

France était le redoutable Petit Eclzo de la Mode était résolument

traditionnaliste, et surtout, pour la plus grande partie de l'opinion,

la figure la plus remarquable du féminisme était cette courageuse et

pittoresque Louise Michel, que les bourgeois évoquaient avec horreur

comme une nouvelle incarnation des « tricoteuses "· Lady Aberdeen

ct son aréopage de marquises rassurèrent.

"' Le P. Rôsler avait pris une position hostile dans les dernières années du XIXe siècle (cf. La (}Jlt.rlion Fémù1iste, trad. franç. de son livre en 18gg) et le P. de Guiber- gues prêchant le Carême en 1903 à Saint-Philippe du Roule ct à Saint-Augustin, n'était pas plus encourageant 24•

Histoire des Femmes

C'est pourtant par un ensemble de manifestations du plus mauvais

goût que le féminisme s'imposa. Les Américaines, peu reconnaissantes de l'accueil poli que ces messieurs de la Conférence de la Paix

avaient fait à leurs collègues, se conduisirent très grossièrement à

Chicago en 1904, pour réclamer le droit de vote. Le ménage Pankhurst,

en Angleterre, vivement intéressé par les méthodes de Chicago, organisa aussi des démonstrations dont les unes furent pittoresques et dont

les autres se terminèrent par des violences et des voies de fait. On

voyait passer avec étonnement sur un cheval blanc l'estimable

Mrs Despard, sœur du général French que nous devions bientôt

connaître : elle conduisait ses troupes avec un manteau d'imperator

qui était vert et surmontée d'une casquette plate. Des manifestations

de masse, à Manchester en 1905, à l'Albert Hall en 1908 se déroulèrent au milieu des vociférations et des coups de parapluie, un certain

nombre de manifestantes furent arrêtées et firent courageusement la

grève de la faim. L'Angleterre suivait avec passion cette agitation

intrépide : il y eut un demi-million de participantes à un meeting

monstre qui eut lieu en 191 1. La« suffragette" devint un personnage

légendaire, mais qui suscitait en France plus de scènes de revue que

de vocations. Le vote des femmes fit peu de progrès. Il ne fut accordé

qu'en Finlande en 1906, et produisit la floraison que nous avons

évoquée et en Australie en 1908 : c'étaient des succès partiels bien

éloignés du théâtre des opérations.

Cette agitation un peu vaine, qui avait le tort de dépenser tant

d'énergie pour des problèmes qui devaient se résoudre tout seuls,

était toutefois un témoignage significatif du changement qui se faisait

dans les esprits. A la vérité, dans beaucoup de pays, personne ne

ressentait impérieusement le besoin que les femmes fussent électrices

ou avocates, mais tout le monde percevait qu'un changement important et à peu près inéluctable s'annonçait. On le pressentait par les

exemples étranges qui venaient d'Amérique ou de Russie. Ces audaces n'étaient pas toutes connues et pourtant les pays d'Europe occidentale s'interrogeaient déjà avec inquiétude sur ces nouveautés.

Marc Hélys, dans son reportage sur la Suède, avait appris aux Françaises que la Suédoise Helen Key réclamait pour les femmes la liberté

de la conception. Brieux faisait écho à cette idée originale dans son

drame Maternité. Une sage-femme américaine Margaret Sanger s'était

attiré un procès en se faisant la propagandiste du contrôle des naissances. On faisait campagne en Europe occidentale contre la sévérité

des lois qui réprimaient l'avortement. Lénine préparait sa brochure

célèbre sur l'Emancipation de la femme. Léon Blum, plus discrètement,

dans son livre sur Le Mariage, soulignait les dangers de l'ignorance

dans un choix si grave pour toute la vie et, en formules enveloppées

et prudentes, qui n'en firent pas moins scandale, il demandait si l'on

Les Femmes de la Société industrielle 339

ne ferait pas bien de permettre aux jeunes filles d'acquérir quelque

expérience avant le moment où elles allaient s'engager.

C'était à peu près le temps où lajlirtation était très à la mode dans

la jeunesse américaine. Un voyageur avait rapporté qu'un industriel

de Long Beach louait des parasols sur la plage aux jeunes gens qui

souhaitaient s'abriter des regards indiscrets. On n'en était pas là en

Europe, mais le flirt était évoqué par les romanciers et on n'était pas

certain qu'il fût réprouvé avec indignation par les jeunes filles. En

somme, on agitait beaucoup de nouveautés qui n'étaient pas toutes

très rassurantes. Il était clair que le parapluie de Louis-Philippe et

le bonnet à coques de la reine Victoria évoquaient pour la jeunesse

une civilisation dépassée.

LA (( JEUNE FILLE ))

Ces nouveautés, en réalité, déconcertèrent plus ou moins les femmes.

Elles ne furent pas assimilées sans résistance, il y eut des compromis

entre les idées nouvelles et la tradition et ces compromis suscitèrent

divers produits caractéristiques de la faune féminine qu'il est bon

d'énumérer.

Le premier de ces produits nouveaux est la jeune fille. Nous avons

expliqué plus haut que la jeune fille, dont on pouvait rencontrer,

depuis le règne de Louis XIII, quelques spécimens peu évolués et mal

caractérisés, est en réalité une création du xrx• siècle. La jeune fille,

telle qu'on la rencontre à cette époque, exige en effet pour son éclosion des doses importantes de respectabilité. C'est, en somme, un

objet de consommation qu'on présente aux consommateurs en leur

interdisant d'y toucher. Il fallait, naturellement, tout un appareil

de conventions et de dissuasion pour imposer cette situation paradoxale. La protection des jeunes filles était assurée d'abord par des

mesures de simple police. Elles n'allaient « dans le monde "• c'est-àdire sur le lieu du danger, qu'accompagnées d'un « chaperon », qui

était habituellement une personne d'un certain âge citée pour la

sévérité de ses moeurs : on a reconnu là l'ancienne duègne de la coutume espagnole. Dans la rue, parcours moins exposé mais soumis à

des hasards, la jeune fille de bonne bourgeoisie est toutjours accompagnée d'une domestique qui la suit à quelques pas.

Ces mesures de police étaient utiles : l'exemple de l'Espagne montrait qu'elles n'étaient pas sûres. Les conventions bourgeoises furent

d'un autre pouvoir. Au moyen d'une éducation qui rendait les jeunes

filles parfaitement idiotes, on parvint à faire croire aux hommes

qu'elles étaient parfaitement innocentes. On suggéra alors aux hommes

que leur honneur était intéressé à respecter en toutes circonstances

340 Histoire des Fem11Us

ces créatures ignorantes et désarmées. Cette prétention aurait bien

fait rire les hommes du xvm• siècle qui ne se payaient pas de mots :

mais la bourgeoisie du XIX• siècle vivait de conventions ct d'idées

toutes faites, c'était sa nourriture habituelle. Les hommes acceptèrent

donc, sans l'examiner davantage, cette notion très suspecte de << l'oie

blanche » et ils convinrent de regarder comme un misérable celui

d'entre eux qui porterait la main sur l'être inoffensif et sacré qu'on

mettait en circulation. Ce « tabou », dont on ne trouve l'équivalent

que chez les nègres d'Australie, allait fort loin. Dans un manuel de

civilité de r8g3, rapporte Jean Burnand, il était interdit à un homme

du monde « sous peine de forfaiture », de s'asseoir sur le même canapé

qu'une jeune fille 25 : les sièges de l'un et de l'autre devaient toujours

demeurer distincts.

Cc n'est là qu'une des marques entre beaucoup d'autres du respect,

on pourrait presque dire de "l'horreur sacrée" que la jeune fille devait

inspirer. Lectures, spectacles, conversations n'étaient pas moins surveillés devant elle. On la conservait dans un voile de gaze immaculée

que le moindre souffle pouvait ternir et qu'il était même criminel

d'approcher. Quand on avait le malheur de « compromettre » une

jeune fille, même par hasard, situation étrange qui suppose que

l'homme a été parfaitement correct, mais que personne n'en croit

rien, il n'y a qu'une solution connue : on épouse dans les plus brefs

délais. Cette conception bouffonne, qui illustre admirablement

l'hypocrisie du siècle, est le ressort de nombreux romans, à commencer par l'étrange Armance de Stendhal, dans lequel un polytechnicien

impuissant se tire une balle dans la tête pour sortir d'un imbroglio

qu'une société habituée à la bonne foi aurait débrouillé sans difficultés.

Cet ensemble de coutumes aboutit donc à cette situation parfaitement contraire à la nature : on promenait au milieu des hommes

pendant plusieurs années des jeunes femmes en pleine santé, dont on

sentait la sueur douce et l'haleine pendant la valse et qui cependant

étaient censées être de purs esprits, et on exigeait que leur danseur vint

les replacer après usage entre leur mère et leur verre d'orangeade,

sans qu'il fût permis d'éprouver la moindre tentation qui ne pût être

assortie aussitôt d'une proposition matrimoniale.

Cette situation devînt d'autant plus habituelle que la prudente

bourgeoisie avait imposé sa circonspection en fait de mariage.

Le temps des mariages précoces est révolu et il fut décidé que les

hommes devaient négliger les femmes au moment où elles sont le plus

délicieuses et que les femmes devaient se passer des hommes au

moment où elles ont le plus envie de les connaître. Bien que les alliances politiques ou financières n'aient nullement disparu, la plupart des

mariages, quelle que fût la réalité, étaient présentés comme des

« mariages d'inclination >>, et, par conséquent, ils supposaient un stage

us Femmes de la Société industrielle 341

plus ou moins prolongé dans l'état de jeune fille, pendant lequel il

était convenu que la jeune personne <( laissait parler son cœur JJ. D'où

la prolifération de ces êtres hybrides, si typiques de ce siècle d'hypocrisie, qui marchaient les yeux baissés et qui pourtant voyaient tout,

qu'on ne touchait qu'avec des gants et qui pourtant frémissaient

comme sous des caresses, qu'on empêchait de vivre au nom des sacrasaintes convenances et qui faisaient semblant de ne pas respirer.

LE C( BREVET Jl, LES ÉTUDIANTES, LE SECTEUR TERTIAIRE

On sent bien, toutefois, à la veille de 1914, qu'il se passe quelque

chose de nouveau dans la paroisse des jeunes filles. Elles pointent

vers les lumières de l'enseignement primaire supérieur un museau

affolé : par milliers, au milieu des crises de nerfs, elles se précipitent

sur le breuet, épreuve innocente qui correspondait bien à leur position

sociale puisqu'elle ne menait à rien, sinon au subalterne. Le rush vers

le brevet s'explique, en effet, par une raison pratique. Il ouvre ces

carrières du secteur tertiaire vers lesquelles les jeunes filles s'infiltrent

en nombre toujours croissant. Il y a déjà 63 ooo emplois féminins en

1906 dans les banques, les assurances et la comptabilité, et on peut

présumer d'après les exemples étrangers que ces emplois sont occupés

en majorité par des jeunes filles 26• Ce n'est rien auprès des chiffres américains à la même époque ct cela prouve combien les familles sont encore

timides et prudentes. On vérifie cette prudence lorsqu'il s'agit des

lycées ct collèges de filles. Le nombre des élèves était de 10 ooo environ

en 1882, deux ans après l'organisation de l'enseignement secondaire.

Il n'était encore que de 21 200, vingt ans plus tard en 1900, contre

84 500 garçons à la même date. Mais il n'y a plus que 18 ooo jeunes

filles dans les lycées et collèges à la veille de la guerre en 19 1 1- 191 2

contre 97 500 garçons 27 • On n'appréciera ces chiffres que si l'on sait

qu'à la même époque, aux États-Unis, le nombre des filles dans les

highschools et les colleges est supérieur à celui des garçons. Il est clair

qu'en Europe occidentale, la petite bourgeoisie et la bourgeoise gardent leurs filles à la maison. La circulation des femmes n'est pas encore

entrée dans les mœurs.

Le nombre des étudiantes dégage, en fait, la même leçon. Peu de

jeunes filles se sont inscrites à l'Université de Paris, bien que les

obstacles légaux qui écartaient la femme de certaines professions

aient été levés partout. Il y avait 4 étudiantes en droit à Paris en 1900,

on en trouve 61 en 1912, 154 étudiantes en médecine, on en trouve 357

en 1912. En sciences et en lettres, l'enseignement offrant un débouché

accepté par l'opinion, la progression a été beaucoup plus sensible.

De 36 en 1900, les étudiantes en sciences passent à 357 en 1912, et de

342 Histoire des Femmes

139 les étudiantes en lettres passent à 1 1 94· Ces derniers chiffres ne

doivent pas faire illusion. Car on découvre qu'il y a, selon les disciplines, presque autant d'étudiantes étrangères inscrites que d'étudiantes françaises 28• Au total sur 41 200 étudiants inscrits à l'Université de Paris en 1912, il y a en tout 3 910jeunes filles, parmi lesquelles

2 114 seulement sont des Françaises. Aux États-Unis, à la même

époque, le nombre des étudiantes est presque égal à celui des étudiants et l'enseignement est déjà presque entièrement confié aux

femmes. On ne trouve en France qu'une seule profession intellectuelle

où les jeunes filles, rassurées, se sont engagées en grand nombre. C'est

l'enseignement primaire où l'on dénombre, dès 1889, 6o ooo institutrices et près de 70 ooo en 1912, ce dernier chiffre étant supérieur

de 15 % à celui des instituteurs.

Il ne faut donc pas s'étonner si la part des femmes dans les professions libérales est encore minime en 1900, et presque inexistante.

Une statistique que nous utilisons pour la France classe 15 500 femmes

dans les professions libérales, chiffre considérable : mais elle comprend

sous cette dénomination les chanteuses de cabaret et les professeurs de

musique. Si nous mettons à part ces deux groupes professionnels,

le détail indique 82 femmes-médecins dont 69 exercent à Paris,

18 femmes-dentistes, et 1 femme oculiste, chiffre inférieur à celui

du xv• siècle. On recense encore 94 femmes qui prennent le titre de

journalistes, 189 femmes écrivains inscrites à la Société des Gens de

Lettres, 2 188 femmes peintres et graveurs, catégories qui semblent

gonflées par un important contingent d'amateurs. Les femmes sont

donc, à cette date, à peu près exclues des études supérieures et des

qualifications professionnelles spécialisées. Le prix Nobel de Marie

Curie en 1909 est une exception : le prix fut, en fait, décerné à une

équipe et l'on sait suffisamment tout ce que la carrière scientifique

de Marie Curie dut à son entourage. En revanche, aucune femme en

1900 n'occupe une chaire d'enseignement supérieur. A Paris, la

Faculté de Médecine accepte les femmes comme auditrices depuis

1888, la Faculté de Droit également. Mais le nombre des étudiantes

et des diplômées est très faible et l'utilisation des diplômes soulève

parfois des difficultés. Mme Madeleine Brès avait pris dès 1875 son

grade de docteur en médecine :elle fut longtemps seule de son espèce.

En 1897, lorsque Jeanne Chauvin voulut s'inscrire au barreau de

Paris, le Conseil de l'Ordre refusa sa prestation de serment et la Cour

d'appel confirma cette décision. On écrivit beaucoup de sottises à

cette occasion et il fallut trois ans de pourparlers, l'intervention de

Poincaré et de Viviani, pour que Jeanne Chauvin pût porter la toge.

Elle fut longtemps, avec Maria Vérone, la seule avocate du barreau

de Paris. On ne laissa les femmes prendre pied que dans des occupations secondaires et dans des postes sans responsabilités. La statis-

Les Femmes de la Société industrielle 343

tique que nous utilisons plus haut note qu'une seule femme est chef

d'entreprise dans l'industrie métallurgique : mais elle relève entre 300

et 400 femmes chefs d'entreprises dans de petites affaires diverses,

métaux fins, pierres précieuses, livres et reliures, crins et plumes et

3 6oo dans les petites industries du fer et de l'acier, probablement

coutellerie et bimbeloterie. En revanche, près de 20 ooo femmes

dirigent de petites affaires de confection. Cette participation réduite

des femmes aux responsabilités de direction est le dernier stade d'une

décadence qui s'est poursuivie depuis la fin du moyen âge et qui n'a

fait que s'accentuer avec le déclin des entreprises artisanales.

Telle est la réalité. Elle témoigne de la solidité de la résistance.

Et pourtant, on sent sous cette pusillanimité, tantôt un timide esprit

d'initiative, peu éclairé, tantôt des poussées un peu brouillonnes, mais

significatives. Pour ces jeunes filles dont on ne sait pas quoi faire et

qu'on voudrait tout de même occuper, on multiplie les cours de coupe,

les cours de cuisine, les cours d'infirmières, on les photographie, on

les exalte, comme si << l'enseignement féminin >> était la panacée qui

allait sortir tout le monde d'embarras. Des esprits plus inventifs projettent des images audacieuses qui semblent des anticipations aussi

hardies que les romans de Jules Verne : Marcelle Tinayre dans La

Rebelle peint le milieu des femmes-journalistes, Colette Yver dans

Princesses de Science, imagine une femme-médecin aux prises avec les

problèmes de sa « féminité "·

La réalité ratifie quelquefois ces rêves prodigieux. On voit en 1gro

la baronne de Laroche passer son brevet de pilote et c'est pour les

féministes l'occasion d'une grande joie. Les jeunes filles, plus réalistes, se mettent à prendre des leçons de natation, lorsqu'elles apprennent que miss Kellermann, Australienne de dix-neuf ans, a gagné,

seule concurrente, la traversée de Londres à la nage. Elles voient

apparaître comme un signe des temps nouveaux les étudiantes russes

de Paris, qui vivent, dit un journal de 1 gog, dans « de misérables

hôtels et de sordides maisons meublées du boulevard de Port-Royal et

de la rue Claude Bernard 29 ». Dans les familles d'universitaires, les

jeunes filles lisent tout ce qui était encore interdit quelques années

auparavant : elles lisent Ibsen, les romans russes, elles vont aux cours

publics et elles épousent des professeurs à lorgnons. Proust les représente bien hardies dans ses Jeunes filles en fleurs, et, dans La Prisonnière,

elles semblent mener une vie que personne ne surveille et que rien ne

réglemente. Marcel Prévost, « pour lequel les cœurs de femme n'ont

aucun secret , jette un cri d'alarme : dès 1 8g4, il publie ses DemiVierges qui annoncent d'étranges météores. Et, en 1gog, Daniel Lesueur,

romancier aujourd'hui oublié, publie Nietzschéenne, étude au titre peu

rassurant. Les premiers coktails font leur apparition la même année

sous le nom de « boissons américaines >>. On sent que l'univers factice

344 Histoire des Femmes

des jeunes filles commence à craqueler de plusieurs côtés. Il était

temps. Avec des âmes sans doute charmantes, jamais ce produit

bourgeois n'avait été plus décourageant. Un « jury blanc" de 1909

représente quelques jeunes filles de la société la plus élégante : noires,

fessues et pléthoriques, elles ressemblent sous leurs grands chapeaux à des

cuisinières quadragénaires. On comprend qu'elles se soient demandé ce

qu'elles pourraient faire pour ressembler enfin à des jeunes filles.

FILLES ET FEMMES D'AMÉRIQUE

Pendant que les femmes d'Europe se risquaient à petits pas dans des

directions nouvelles, sur l'antre rive del' Atlantique les femmes s'adaptaient beaucoup plus vite et beaucoup plus librement à la civilisation

industrielle.

LES AMÉRICAINES AVANT LINCOLN

L'histoire des femmes américaines commence de l'autre côté des

<( westerns », dans une aurore discrète de r Amérique dont le cinéma

et la littérature essaient aujourd'hui de reconstituer les couleurs avec

ravissement. Il y avait des porcs dans les rues de New-York et ils se

chargeaient seuls de l'enlèvement des ordures, Chicago était un

village de 3 ooo habitants et Boston passait pour la seule ville civilisée

du continent américain. Tout le monde habitait dans des cottages et

des maisons basses d'une propreté hollandaise : sur le devant de la

maison, on installait toujours une terrasse sur laquelle le père de la

famille se prélassait le soir dans un rock.ing-chair. Les États-Unis

étaient encore un pays de fermiers. En 185o, il n'y avait que 44 villes

de plus de 8 ooo habitants.

Les femmes américaines ne ressemblaient pas du tout à ce que fut

plus tard « la femme américaine "· Les États-Unis étaient un pays

d'hommes, et même essentiellement, malgré l'indépendance, un pays

colonial. Les femmes n'y étaient que de" chères gracieuses créatureS>,.

Leur apparence ne démentait pas cette situation. Elles étaient discrètes et leur tenue était foncièrement modeste . Leurs cheveux plats

étaient divisés en deux par une raie centrale et rassemblés en arrière

par le sage chignon de nos aïeules. Elles avaient des bonnets qu'elles

plaçaient crânement en arrière, et portaient sous leurs jupes de longs

pantalons retenus à la taille par un cordonnet, qui avaient parfois

l'impertinence de s'affaisser sans avertissement sur leurs talons. Leur

Les Femmes de la Société industrielle 345

buste était rigide, emboîté de baleines et strict comme une carapace.

Il était convenable qu'elles eussent un air languissant, doux ct résigné. Leur visage était enfoui sous de profondes capotes qui décourageaient toute inititativc. La familiarité avec ces objets précieux était

du reste strictement interdite. Les Américaines se hasardèrent à porter

des crinolines à l'époque du Second Empire. C'est à peu près vers ce

moment qu'elles commencèrent à montrer une inquiétante personnalité. Les femmes du Sud étaient douces, coquettes, elles charmaient

par leur faiblesse et leur grâce. L'élégance des femmes de Boston était

discrète et sobre. Et l'on se plaignait qu'à New-York, les femmes

eussent parfois des robes tapageuses : on remarquait en elles une tendance à l'émancipation.

Ces fragil es personnes bénéficiaient de soins yjgilants et d'une éducation sévère. Nous avons le journal d'une jeune fille de 1852, appartenant à une famille puritaine. Elle commença à le tenir à l'âge de

dix ans. On lui faisait lire tous les matins trois chapitres de la Bible,

et trois autres dans l'après-midi, elle en lisait cinq le dimanche.

C'était l'essentiel de son instruction. Le père commentait les événements du jour à l'aide de citations du livre des Prophètes, et l'aprèsmidi du dimanche, on ne devait ni rire ni jouer. Les filles se mariaient

tôt, à treize ou quatorze ans dans le Sud, à peine plus tard dans les

autres États. L'âge légal était fixé à douze ans dans la plupart des États

sous réserve du consentement des parents. A la campagne, les familles

ayant peu de relations, les jeunes gens faisaient connaissance au

moment de l'épluchage du maïs qui se faisait en commun entre plusieurs villages et qui était suivi d'une fête.

Les familles d'Amérique avaient conservé cette bonhomie qu'on

pouvait observer encore dans quelques pays d'Europe qui avaient cu

la chance d'échapper à l'hypocrisie bourgeoise. Par exemple, quand

un jeune homme faisait la cour à une jeune fille, comme on était forcé

de le retenir à la maison à cause des longues distances, le fiancé avait

le droit de passer la nuit avec la jeune fille, dans le même lit, pourvu

qu'ils fussent habillés et séparés par une planche de bois. C'était une

transposition américaine de la coutume suisse des veillées. On appelait cela le hundling. Les longues promenades en voiture offraient des

occasions aussi agréables. On laissait les jeunes gens partir seuls pour

des randonnées, à condition qu'ils fussent solidement empaquetés

l'un et l' autre dans d'épaisses couvertures. Ces promenades nommées

buggyride étaient devenues un rite inséparable des fiançailles ou de leur

préparation.

On voit que ces jeunes filles si impalpables, si féminines, si sévèrement élevées n'avaient pas une jeunesse dépourvue de toute satisfaction. De savants auteurs voient dans ces pratiques l'origine de lajlirtation américaine qui surprenait tant les Européens à l'époque du général

Histoire des Femmes

Boulanger. Dans les villes, les jeunes Américaines n'étaient pas plus

indolentes quand il s'agissait de se procurer un mari. On prétendait

qu'elles étaient aussi décidées que charmeuses et que leur air languissant et doux était un piège qui fonctionnait parfaitement. Il faut

ajouter que dans les régions un peu sauvages, les pères et les frères

avaient parfois recours à des moyens énergiques pour protéger l'honneur de la jeune fille de la maison. Chez ces petits êtres si séduisants ct

apparemment si faibles, il y avait donc plus d'énergie et de résolution

qu'on ne pouvait s'y attendre. Nous ne savons pas si beaucoup de

jeunes Américaines furent semblables à cette Scarlett O'Hara que

Margaret Mitchell a décrite, en s'inspirant de Mrs Trollope, dans son

roman Gone with the wind: mais son personnage n'est pas invraisemblable et il fut peut-être plus répandu que nous ne le pensons.

Ces jeunes filles décidées faisaient des femmes essentiellement obéissantes. La règle de vie patriarcale ne leur accordait pas beaucoup plus

de droits qu'aux héroïnes de la Bible. Un adage résumait leur

situation : << The wije is dead in law >l, << la femme n'existe pas au regard

de la loi ». Le mariage était une union de style antique. Les jeunes

Américaines n'avaient pas de dot. La coutume voulait qu'en entrant

en ménage, elles apportent leur trousseau, quelques meubles usuels et

une vache. Le garçon fournissait la maison, son cheval, les outils. On

se serait cru au temps de Frédéric Barberousse. La puissance maritale

s'étendait à tout sans exception. Un prédicateur résumait bibliquement

cette situation simple : " La maison est le palais du mari et du père :

il est le monarque de cet empire.» On verra plus loin que ces filles fragiles conquirent fort bien la Prairie aux côtés des jeunes patriarches

qu'elles avaient épousés et que, malgré leur air languide et leur corsage

étroit, elles surent gouverner des fermes de soixante hommes et faire

des saucisses avec trois cents cochons.

Dans les grandes villes, le type sylphide était plus cultivé. Les jeunes

Américaines des grandes villes étaient tenues par convention de mener

une vie d'oisiveté presque orientale. Comme on avait des difficultés

à trouver des domestiques, les jeunes femmes tnaintenaient la sacra~

sainte oisiveté en s'installant avec leur mari dans des pensions de

famille. Ces pensions de famille étaient une parfaite école de conformisme et d'insignifiance. Les jeunes femmes ne trouvaient rien dans

leur vie pour les distraire de cette uniformité. Le code des convenances

féminines était rigoureux. Les sujets de conversation permis à une femme

étaient prescrits, de même que sa conduite en toute circonstance. Les

liaisons étaient impossibles : les maris trompaient leurs femmes avec

des prostituées bruyantes et rapaces, mais l'adultère était inconnu.

Le respect dû aux << personnes du sexe >> était une institution natio~

nale à laquelle on était d'autant plus attaché qu'elle était la seule

forme de politesse dans un monde passablement brutal. Les femmes et

Les Femmes de la Société industrielle 347

les hommes étaient séparés à table dans les réceptions : les hommes à

un bout, les femmes à l'autre. Les danses étaient soumises à un protocole. On ne devait pas toucher sa cavalière. Dans « l'impudique »

valse, on se contentait de lui toucher légèrement les épaules pour la

faire tournoyer : cette familiarité choquait. On ne devait jamais

adresser la parole à une femme inconnue, il était suspect de l'aider

à mettre son manteau ou chausser ses galoches pour la neige. Il

était interdit d'employer certains mots devant une jeune fille : on

disait « le cou >> pour désigner la poitrine, on disait «la poitrine >> pour

ne pas prononcer les mots de << ventre >> et d' << estomac n, on ne devait

jamais parler des «jambes >> . Dans les États du Sud, il était même jugé

peu convenable de parler d'une jeune fille et de prononcer son nom.

Tous ces beaux exemples de bégueulisme se rencontraient dans un

pays où les hommes ignoraient l'usage de la fourchette et se nettoyaient

les dents avec leur couteau et à une époque où l'on ménageait dans

les bateaux et les wagons de chemin de fer des dortoirs mixtes dans

lesquels les hommes et les femmes n'étaient séparés que par un rideau.

Ajoutez qu'après r84o, date où commença l'immigration allemande

et surtout après 1847, date de l'arrivée des Irlandais faméliques, on

vit des femmes travailler dans les ateliers et accepter n'importe quelle

besogne pour recevoir un salaire.

LES (( MARRlED '\VOMEN ACTS ))

Ces disparates dans la société américaine troublaient quelques

femmes plus personnelles que les autres. Sous leur frêle apparence, les

petits anges des grandes villes secrétaient sournoisement la même

énergie que les petites fermières dociles qui allaient faire leurs visites

en croupe derrière leurs maris. On n'avait pas prêté beaucoup d'attention à la Vindication of the Rights of women que Mary Wollstonecraft

avait publiée en 1792 dans le sillage de la Révolution Française. On ne

prit guère plus au sérieux l'Écossaise Frances Wright qui avait accompagné La Fayette en r824 et fait des conférences sur l'émancipation

des femmes et la limitation des naissances. Mais en 1848, les femmes

américaines s'étaient déj à affirmées davantage. Les unes dirigeaient

dans le Sud les immenses plantations de leurs familles, d'autres avaient

pris de l'autorité dans la rude conquête de l'Ouest qu'elles faisaient

avec les pionniers, d'autres se mêlaient aux campagnes libérales qui

commençaient dans le Nord pour la libération des esclaves. En 1848,

un petit groupe d'Américaines se réunirent en congrès à Seneca FaU

dans l'État de New York pour y adopter une Déclaration calquée sur

la Déclaration d'Indépendance. Ce fut le premier Congrès féministe dans

le monde. Quelques adeptes enthousiastes se promenèrent ensuite

Histoire des Femmes

parmi les hommes en portant un large chapeau de paille, une crinoline qui s'arrêtait aux genoux et des pantalons de zouave, attirail

inspiré de l'uniforme des cantinières du général Bugeaud. Cette exhibition fut jugée parfaitement ridicule. Mais l'échec de Seneca Fall

annonçait des temps nouveaux. L'arrivée de trois tnillions et demi

d'immigrants entre 1840 et t86o, puis la Guerre de Sécession précipitèrent les événements. Au lendemain de la défaite du Sud, des temps

nouveaux allaient venir pour les femmes d'Amérique.

Déjà sous la poussée de l'immigration, la situation des femmes avait

changé insensiblement. Les immigrants arrivant souvent seuls, le

nombre des femmes se trouva inférieur à celui des hommes. Que ce

soit pour cette raison ou par imitation de ce qu'on faisait en Europe,

le terrible droit coutumier qui reconnaissait au mari tous les pouvoirs

du pater familias antique avait été mitigé. En t8tg, l'État de Connecticut avait reconnu aux femmes le droit de posséder en propre les

biens qui leur venaient de dons ou d'héritages. Treize États avaient

adopté avant la Guerre de Sécession cette législation bienveillante,

mais qu'on ne peut qualifier de progressiste. La Guerre de Sécession,

menée au nom d'un puritanisme humanitaire, eut une répercussion

sur le sort des femmes. Celles-ci demandèrent à jouir des droits qu'on

accordait, en principe, aux esclaves émancipées. Il fut difficile de

s'opposer à une demande aussi logique et l'ensemble des married

women acts votés au Congrès dans les années suivantes plaça les

femmes américaines en tête de toutes celles qui revendiquaient leur

indépendance : on reconnut aux femmes mariées le droit de posséder

des biens à titre personnel, de choisir leur travail librement et de

disposer de ce qu'elles gagnaient.

Ces victoires eurent peu d'effet sur la vie que menaient les femmes.

La plupart des Américains vivant dans des fermes, dans ces fermes que

leurs femmes avaient conquises avec eux sur la Prairie, la génération

des filles n'était pas remarquable par sa sensiblerie. On faisait à peu

près tout dans ces fermes qui ressemblaient aux villas du temps de

Charlemagne : tissus, vêtements, matelas, fabrication des chandelles,

des lessives et du savon, enfin le paysage artisanal que nous avons

rencontré bien des fois ct qui laisse aux femmes peu d'occasions de

chômage. Mais on pouvait observer des variantes spécifiquement

américaines. Dans les bonnes fermes du Mississipi, il y avait souvent

trente personnes à nourrir en service ordinaire. Dans les régions

d 'élevage du porc, les femmes avaient la prérogative de laver les

boyaux, de fabriquer les saucisses, de lever le lard, de conserver le

jambon : dans une bonne ferme, ces petits travaux de ménage s'appliquaient à deux cents porcs par an.

Ces obligations n'intimidaient personne. A la veille de la Guerre

de Sécession, on comptait aux États-Unis entre 200 ooo et 250 ooo

Les Femmes de la Société industrielle 349

femmes ou veuves qui étaient chefs d'entreprise et qui dirigeaient ces

fermes antiques. Les " fiefs » que l'État distribuait aux pionniers

avaient donné aux femmes américaines l'autorité que les femmes

d'Europe avaient eue au XIV" siècle, malgré les dispositions de la

législation. En 1886 encore, des femmes seules demandaient l'attribution de concessions à mettre en valeur dans le Dakota 30• A mesure

que les bourgs se développèrent et que l'autarcie familiale devint

moins rigoureuse, les filles ne furent pas autorisées à en profiter

pour montrer des penchants fàcheux à la paresse. Dans le Kansas,

nous savons que les filles de fermiers aisés s'engageaient dans les autres

fermes pour faire les travaux agricoles 31• Dans le Sud, elles travaillaient aux ateliers de filage de coton. Elles ne devaient pas se placer

comme domestiques, ces fonctions étant réservées aux femmes noires.

Telle était la race énergique qui se précipita vers les villes nouvelles aux

environs des années 188o.

LE TRAVAIL ET LA LIBERTÉ DES FILLES

A cette époque, plus des deux tiers de la population des ÉtatsUnis est agricole, et la moitié des familles tirent leurs ressources en totalité de l'agriculture. A partir de 188o, ce pays rural se transforme

progressivement en pays urbain : .New York a un million ct demi

d'habitants en 1890, Chicago et Philadelphie dépassent un million

d'habitants. Les agriculteurs américains ne sc transformèrent pas

brusquement en citadins. Dans beaucoup de villes, ils habitaient

en banlieue des cottages où l'on avait un bout de jardin et où l'on

élevait des volailles, des lapins, etc. Une enquête faite en 1890 dans

le district des aciéries montre que près de 30 % des familles vivaient

encore des produits de leur jardinage et de leur élevage 32• Les nouveaux

citadins aimaient cette vie. Autour de Philadelphie, les ouvriers

employés dans les mines habitent encore en 1900 dans de petites

fermes, Brooklyn est semi-rural en 18go, des cochons et des oies se

promènent à Manhattan. Le Bureau du Travail interrogeant

7 ooo familles ouvrières en 1889 et 1892 découvre que la moitié

d'entre elles n'achètent pas de pain, qu'elles pétrissent leur propre

farine ou en achètent, qu'on fait encore les vêtements à la maison,

industrie que l'invention de la machine à coudre en 188o facilite

grandement 33• En outre, beaucoup de familles prennent des pensionnaires et complètent leur revenu par une petite activité artisanale

à domicile : la fabrication des cols et des manchettes, la confection

des cigares sont les plus habituelles. Ainsi l'artisanat familial, si vivace

en Europe, s'implante tout naturellement aux États-Unis. Les femmes

participent par leur salaire complémentaire aux dépenses du ménage,

Histoire des Femmes

cet appoint est d'autant plus précieux qu'il y a peu de dépenses, il

représente une marge de sécurité. Il devient parfois un recours essentiel dans certaines périodes de crise, comme dans la dépression de 1893

où les ouvriers furent en chômage et où l'on vit les femmes et les filles,

souvent des filles de quatorze ou quinze ans, assurer seules la vie de

la famille par un travail de seize ou dix-huit heures par jour.

Les femmes américaines commencèrent à travailler hors de chez

elles à partir des années 188o-18go. Comme en Europe, ce sont certains

secteurs qui les attirent de préférence et, comme en Europe, elles

préférèrent pendant très longtemps le travail à domicile. Le change·

ment fut lent et progressif. En 18go, il y a toutefois aux États-Unis

un million de femmes qui travaillent en usine. Mais une enquête

de 1887 portant sur 17 ooo ouvrières permet de constater que 75 %

ont au-dessous de vingt-cinq ans et que 4 %seulement sont mariées 34•

Plus encore qu'en Europe, l'épouse américaine répugne alors à abandonner son foyer et quand les femmes mariées contribuent aux frais

du ménage, c'est presque toujours par un travail à domicile.

En revanche, ce qui est caractéristique des États-Unis, c'est la

liberté précoce des jeunes filles. Presque toutes les ouvrières d'usine

ou les employées de commerce et de bureau vers 18go sont des jeunes

filles. Elles n'ont aucune répugnance à rechercher un travail salarié.

Les enquêtes du Bureau du Travail prouvent qu'elles le font presque

toutes sans nécessité, mais pour être mieux habillées et avoir de

l'argent qui leur appartienne. Cette liberté des jeunes filles n'est pas

une particularité des milieux populaires. La petite bourgeoisie ne fait

pas d'objection au travail des jeunes filles et c'est là une différence

essentielle avec la mentalité européenne. Aussi l'enseignement est-il

envahi de très bonne heure, dès les années 1 830-1840, par les filles

de la classe moyenne. En 18go, alors que les institutricesse multiplient

timidement en Europe, il y a aux États-Unis 250 ooo maîtresses d'école,

deux fois plus que de maîtres, et presque toutes sont des jeunes filles :

il y a seulement 4 % de femmes mariées.

La bonhomie de recrutement facilitait les vocations, mais les

conditions de l'enseignement nous renseignent sur le petit animal

décidé et presque héroïque qu'était une jeune fille américaine de ce

temps-là. On n'avait pas comme chez nous la manie des diplômes.

L'État d'Indiana fut le premier à émettre en 1907 la prétention

bizarre d'exiger une licence d'enseignement. En 18gr, ro % seulement des enseignants présentaient ce parchemin peu demandé. En

revanche, on traitait directement avec les municipalités qui offraient

un contrat, une résidence sommaire et une salle de classe unique où

l'on entassait les filles et les garçons de tous âges sous la direction d'une

seule maîtresse. En 1910, 8o % des écoles primaires des États-Unis

fonctionnaient encore dans ce simple appareil. Une bonne partie de

Les Femmes de la Société industrielle 35 1

ces écoles étaient situées dans ces bourgs à demi-sauvages de l'Ouest

où les routes étaient à peine tracées. On envoyait dans ce désert des

maîtresses d'école dont la moitié avaient moins de vingt-cinq ans.

Elles y allaient sans s'étonner. On expédia ainsi une jeune fille de seize

ans dans une bourgade du Middle West près de la frontière, à dixhuit kilomètres de la ville la plus proche. Elle avait à gouverner une

horde de garçons de douze à dix-neuf ans etl'on avait oublié delui dire

que toutes les maîtresses d'école qui l'avaient précédée dans ce poste

avaient été« sorties» par leur vigoureux auditoire. Elle s'en tira en leur

apprenant le base-bali et remplit son office à la satisfaction générale 35•

D'autres filles de la bourgeoisie envahissaient les emplois de bureau.

Les secrétaires et employées n'étaient que 100 ooo en 18go contre

500 ooo hommes, chiffre très supérieur aux contingents européens

correspondants. Mais l'invention de la machine à écrire en 18go

rendit les femmes maîtresses du marché. En quelques années, elles

régnèrent sur le secrétariat, comme elles régnaient sur l'enseignement.

En revanche, les métiers qui exigeaient des études longues ct difficiles étaient peu recherchés, bien que la loi ne mit aucun obstacle à

l'activité des Américaines. Les réticences devaient être attribuées

sans doute aux familles bourgeoises aisées qui avaient encore sur

l'emploi des filles des préjugés « européens ». Les jeunes Américaines

n'étaient donc guère plus avancées que les jeunes filles d'Europe dans

les études médicales et les études de droit. Trois écoles médicales

étaient réservées aux femmes, trois autres étaient nùxtcs, les cours qui

portaient sur des matières « délicates » étant donnés séparément.

Malgré ces facilités, il n'y avait encore que 360 étudiantes en médecine aux États-Unis en 18go. De même, bien que les jeunes filles fussent

admises depuis 1870 au barreau et à toutes les professions du droit, 200

d'entre elles seulement occupaient en 18go des emplois de lawyers 36•

Ce tableau dégage un type de jeune Américaine décidée, remuante

et, nous allons le voir, souvent cupide, qui fait un contraste très

remarquable avec l'oie blanche européenne de la même époque. Il était

déjà assez singulier, au moins pour cette époque, que les jeunes filles

se fîssent embaucher dans une usine pour le plaisir d'être bien habillées.

Cette idée moderne surprit beaucoup Mrs Van Vorst, femme journaliste qui s'était engagée en 1895 dans une usine près de Buffalo pour

se documenter sur la vic des ouvrières. Le Bureau of Labor avait

fait la même constatation après une enquête de 1887. Ces filles avaient

d'autant plus de mérite qu'elles habitaient chez leurs parents qui

écornaient largement leur salaire de la semaine en leur faisant payer le

prix de leur pension. Mais, dans les familles récemment installées,

le désir de gagner de l'argent était si grand que les parents eux-mêmes

poussaient leurs enfants à travailler le plus tôt possible pour avoir un

salaire de complément. Beaucoup de filles travaillaient à partir de

352 Histoire des Femmes

treize ans, et dans les régions cotonnières, on envoyait des enfants

de six ans et de huit ans aux filatures. Mais ce n'était pas, comme

en Europe, sous la contrainte de la misère. Le Bureau of Labor

découvrit avec surprise que ces enfants appartenaient souvent à des

familles d'ouvriers aisés : l'enquête décrit le logement de la famille

comme un logement « convenable " dans go % des cas 37• Dans les

petites villes, les deux tiers des petites filles de plus de dix ans travaillaient et recevaient un salaire. Les lois qu'on avait faites pour empêcher le travail des enfants restaient sans effet devant la complicité

des parents et des employeurs. L'âpreté au gain était extraordinaire

dans les familles d'immigrants récemment installées. Les familles se

précipitaient avec boulimie sur toutes les occasions de gagner quelques cents. Quand une nouvelle usine s'ouvrait, les jeunes filles,

principalement celles de la campagne, affluaient pour profiter de

l'aubaine. Avec la réunion de tous ces salaires, des familles d'immigrants arrivaient à gagner 25 dollars par semaine, pactole qui correspondait au gain hebdomadaire d'un très bon ouvrier qualifié ou d'un

petit commerçant. Or, à New York, Chicago, Detroit, les trois-quarts

de la population étaient formés d'immigrants ou de fils d'immigrants.

Cette avidité était combattue au seuil de la vie bourgeoise par les

préjugés du standing. On les tournait en sélectionnant le travail qu'une

fille de la bourgeoisie pouvait accepter sans blesser les convenances.

Tout d'abord, il n'y eut que l'enseignement. Mais l'invention de la

machine à écrire et de la sténographie ouvrit les carrières du secrétariat *. Les filles de la bourgeoisie moyenne furent donc aussi disposées à travailler que les filles des ouvriers. Aussi l'Amérique était-elle

un pays étonnant où déjà, avant 1goo, presque toutes les jeunes filles

travaillaient entre leur sortie de classe ct le moment de leur mariage,

tandis que les femmes mariées, même lorsqu'elles gagnaient leur vie,

restaient en général à la maison **.

Dans les familles de vieille bourgeoisie, en revanche, les filles

doivent rester à la maison : c'est une marque extérieure de respectabilité. Dans les familles« véritablement riches,, l'éducation au collège

est même regardée comme inconvenante. Un grade universitaire est

encore considéré parmi elles en 1 goa comme une particularité excentrique pour une jeune fille, dont on s'excuse***.

* Une enquête de 1911 montre, que, dans les familles dont les filles avaient choisi cette profession, le gain moyen des parents était de Boo dollars par an 38 • ** Les femmes mariées qui travaillent entre 1910 et t9I4SOnt uniquement celles qui sont tombées accidentellement dans la misère : veuves, femmes d'infirmes ou

d'ivrognes, femmes abandonnées (résultat d'une enquête de 1908) auxquelles les

États n'accordèrent de secours qu'à partir de 1910. Une enquête de 1893 du Bureau

of Labor montre que, même dans les milieux ouvriers pauvres, la femme mariée ne travaille pas (5% à New York, 2 % à Chicago) 3t.

••• Ut;l mot d'une femme du monde vers t8g6 :cIl y a des femmes qui ont des grades uruversitaires et il ne faut pas les regarder comme des phénomènes "0• »

Éloile du mu~

sic-hall des an~

nées 20 : Joséphine Baker

(Viol/et}.

Nouvelle vague 1920

garçonne et fat a fe ( B.N.

Grégory - Snark).

L'avènement des idoles de

cinéma Mary Pickford, vedeue du muet ( Vio/Jet}.

Image des années 30

Marlène Dietrich (Viollet).

Lu Femmu de la Société industrielle 353

Ces jeunes filles énergiques n'étaient pas mieux traitées qu'en

Europe, toutes les filatures de ce temps-là et les fabriques d'allumettes

ou de chaussures se ressemblant d'un bout à l'autre du monde. Les

particularités de la vie américaine étaient même souvent propres à

les dégoflter à jamais. Les bureaux de placement percevaient sur elles

des impôts exorbitants. Dans certains d'entre eux, elles étaient hébergées, logées en dortoir, nourries en commun et devaient reconnaître

ces prévenances en abandonnant une part substantielle de leur futur

salaire en échange de leur liberté 41• Les secrétaires, en ces temps

vigoureux, travaillaient dans des antres enfumés, sombres et sales,

tanières viriles dont le principal ornement était une série de gigantesques crachoirs de cuivre, aussi vastes que des urnes. Les infirmières,

endoctrinées selon les sévères principes de Florence Nightingale,

étaient invitées à regarder leur travail comme un sacerdoce, bien

qu'il consistât en beaucoup de cas à servir de bonne à des gens âgés.

Lorsqu'elles réclamèrent timidement le droit de ne travailler que

douze heures par jour, on leur répondit vertement au nom de leur

vocation. Dans les hôpitaux, leur service était pourtant très dur, car

l'hygiène était encore rudimentaire et l'on n'hésitait pas à faire les

opérations dans la salle de dissection qui servait en même temps de

morgue ••. Les accidents du travail n'étaient pas rares et les incendies

étaient fréquents : cent jeunes filles furent brfllées vives en 1911

dans l'incendie de la manufacture de chemiserie du Triangle 43•

La vertu n'était pas moins encombrante. Les jeunes maîtresses

d'école étaient invitées à fournir un modèle permanent de bonne

conduite. Elles étaient surveillées par des paroissiennes jalouses de

l'honneur local et certaines municipalités n'acceptaient que des

célibataires et stipulaient le renvoi de celles qui cèderaient aux douces

faiblesses du mariage. On ne signale pas d'usines-pensions aux ÉtatsUnis, mais des compagnies puissantes avaient créé des villes résidentielles pour leur personnel, dans lesquelles tout appartenait à la compagnie depuis l'épicerie jusqu'au bureau de poste. La direction se

regardait comme obligée de veiller à la tenue morale de ces grands

ensembles. Elle y faisait régner une vertu pasteurisée et parfaitement

hygiénique. Les filatures Willimantic qui florissaient au Connecticut

vers 1 88o avaient poussé ce soin très loin. Dans leur village modèle,

les ouvrières habitaient des cottages ravissants, le village avait

des pelouses, des jardins, des jets d'eau, des assistantes sociales, et le

directeur vivait dans une maison située au centre du village. Les

ouvrières portaient un uniforme. On ne dit pas si elles s'amusaient 44•

En revanche, dans beaucoup d'usines, la vie était souvent rude et les

façons grossières. Des ouvriers ne parlaient pas encore l'anglais.

La plupart traitaient les filles avec fermeté. Les filles, aussi peu

dégrossies ,qu'eux, trouvaient cela tout naturel. On accusa les usines

354 Histoire des Femmes

d'être un réservoir de prostituées. Le Bureau of Labor, toujours

impavide, fit établir des statistiques et prouva qu'il n'en était rien"·

LA FEMME AMÉRICAINE À LA FIN DU SIÈCLE

La vie des femmes américaines ne changea pas de façon spectaculaire dans les années postérieures à 1900, mais elle suivit une évolution

lente, sournoise, inéluctable vers un mode d'existence nouveau.

L'instruction qui se répandait de plus en plus, les Universités mixtes,

l'augmentation de la population avaient multiplié les carrières féminines. Au lendemain de la guerre de 1914, en examinant 572 types

d'emplois, on trouve que les femmes sont représentées dans 537 d'entre

eux. Cette ouverture vers des carrières plus nombreuses et plus stables eut un effet sur l'attitude des femmes mariées. Elles s'habituent

elles aussi à travailler hors de chez elle. Mais l'acclimatation se fait

doucement, par une progression continue et constante. En 1890, un

peu plus de 4% d'entre elles travaillent, en 1900, plus de 5 %, en 1910

plus de 10 %, chiffre qui se stabilise et même descend un peu après la

guerre"· Il est remarquable que la fréquence des divorces suit une

courbe à peu près analogue : 5 % pour roo mariages en r887, 8 %

en 1908, 1 1 à r 2 % après la guerre 47 • On ne prétend pas tirer de

conclusions de ce parallélisme, bien entendu.

Dans ce pays où presque toutes les jeunes filles travaillent hors de

chez elles jusqu'à leur mariage, souvent auprès des hommes, des

qualités inhabituelles pour l'époque se développèrent chez les jeunes

filles. Elles avaient de l'assurance, de la confiance en elles, elles ne se

regardaient pas comme des oiseaux tombés du nid lorsque la présence

tutélaire d'un homme ne leur était pas assurée. Beaucoup, surtout

parmi celles qui avaient des diplômes, choisissaient délibérément le

célibat. En 1900, la moitié environ des jeunes filles qui faisaient

carrière dans l'enseignement renonçaient, plus ou moins volontairement, au mariage; il en était de même de celles qui faisaient des études

de médecine ou de droit. Ces femmes seules, et aussi les autres, se

groupaient volontiers en clubs et en associations. Il y avait déjà en

1896, 495 associations féminines groupées dans la Fédération des

Clubs 48• Ces associations militaient avec ardeur pour affirmer « l'indépendance " de « la femme " et revendiquaient pour les femmes des

droits égaux à ceux des hommes. Elles prirent une grande part au

mouvement suffragiste qui demandait le droit de vote pour les femmes.

Après le Wyoming, qui l'accorda presque tout de suite après la Guerre

de Sécession, le Colorado l'accepta en 1893, puis l'Utah et l'Idaho

en 1896. La campagne s'accentua entre 1900 et 1910 et 15 États

avaient déjà établi le vote des femmes lorsque, en 1918, fut proposé

Les Femmes de la Société industrielle 355

le 19• amendement à la Constitution qui étendit le vote des femmes à

l'ensemble de la Confédération et fut approuvé en 1920.

Ainsi croissait en Amérique une variété curieuse de la femme européenne, variété plus forte, plus libre, plus vivace. Ce n'étaient pas

encore des femmes autoritaires, mais déjà elles n'avaient plus ce qu'on

appelait poliment en Europe « la timidité de leur sexe ». En réalité,

elles prenaient goût à l'indépendance, elles apprenaient à se conduire

seules, à sc suffire à elles-mêmes, elles y mettaient même un point

d'honneur. Pour la première fois, on entrevoyait, au bout de cette

évolution, une société où les femmes n'auraient plus besoin des

hommes. On n'en était pas encore là et quelques obstacles pouvaient

surgir sur cette route. Mais c'était une orientation nouvelle, une des

plus neuves peut-être parmi toutes les idées étranges qui nous venaient

de cc Nouveau Monde.

On ne prenait pas trop garde en Europe à l'importance de cc changement et même, à vrai dire, on ne le percevait pas. La littérature

européenne ne connaissait pas les ouvrières d'Amérique, ni ses légions

d'institutrices, de secrétaires ct d'infirmières. Elle ne daignait apercevoir que les originalités de quelques filles de milliardaires qui étaient

regardées comme des particularités excentriques ct amusantes de

jeunes personnes que leur dot autorisait à tout sc permettre. Les gens

du monde n'étaient pas mieux renseignés. L'Américaine était essentiellement pour eux une « héritière ». On la traitait comme telle,

c'est-à-dire avec une extraordinaire muflerie. Lorsque Boni de Castellane épousa la fille de Gould, roi des chemins de fer, on vint regarder ce jeune coffre-fort comme on aurait regardé la reine Pomaré.

On racontait que son père s'était battu en duel en lançant une locomotive contre celle de son adversaire : on s'attendait à ce qu'elle

fît des choses analogues. Son mari poussa loin l'indélicatesse et une

impertinence qu'il jugeait très élégante. Sa jeune femme se conduisit

en vraie jeune fille américaine : elle fut longtemps patiente, puis un

jour fit jeter sur le trottoir la valise de son mari, qui contenait sa fortune personnelle consistant en lingerie et en cravates, et elle ne

voulut plus jamais le revoir. Personne en Europe ne comprit la

signification de ce geste qu'on aurait dû méditer.

C'est par d'autres voies que se faisait l'américanisation de la femme

européenne. Elle commençait comme on a pu le voir. Mais l'imitation n'y était pour rien. C'était seulement la civilisation industrielle,

qui, plus lentement, par des voies douces, insinuantes, continuelles,

commençait à produire de ce côté de l'Atlantique quelques fruits

analogues à ceux qu'elle produisait de l'autre côté.


XIX

Les Femmes du Vingtième siècle

Tant de choses ont changé au xxe siècle, du moins en apparence,

dans la vie des femmes qu'il faudrait un livre et non pas un chapitre

pour rendre compte de ce qui semble, à tant d'égards, une révolution.

Mais, beaucoup de lecteurs connaissant déjà cette histoire qui est

leur propre histoire, il est possible peut-être de dégager, sans trop

s'encombrer de documentation, les grandes lignes de ce parcours

aussi spectaculaire que décevant.

LES FEMMES DE " L'ENTRE-DEUX-GUERRES ,,

La guerre de 1914 parait séparer deux univers différents : et elle

les sépare en effet. Ce n'est pas un jeu d'optique qui nous trompe.

Mais prenons garde, toutefois, qu'une bonne partie des nouveautés

qu'on attribue à la guerre avaient fait leur apparition avant la guerre,

que les inventions qui allaient changer la vie, les monstres qui allaient

l'occuper, étaient des inventions et des monstres de l'avant-guerre

et que la guerre de 1914 fut, en somme, essentiellement, un accélérateur de l'histoire.

LA MOBILISATION DES FEMMES

Lorsque le décret de mobilisation eut fait disparaltre comme dans

une trappe tous les mâles adultes qu'on pouvait rencontrer de la Bretagne à l'Oural, les femmes se trouvèrent soudain dans une situation

que l'histoire leur offrait pour la première fois. Dans le désert ainsi

créé, ces impotentes se trouvèrent brusquement en face des tâches des

hommes, des instruments des hommes, des fauteuils vides laissés par

les hommes : comme des enfants dans l'appartement des parents. Ce

coup de théâtre arrivait au moment de la moisson. Le premier geste de

Histoire des Femmes

tous les ministres de l'Intérieur d'Europe fut de faire une proclamation pour inviter les femmes à aller faucher les blés. Nous avons déjà vu

que ce n'était pas une besogne inconnue pour un bon nombre d'entre

elles. Ce fut le cas, du jour au lendemain, pour d'autres charges. Pour

les unes, l'habitude jouait, pour d'autres on innovait. Institutrices,

beaucoup de femmes l'étaient déjà, infirmières, elles furent légion,

dactylos, comptables, secrétaires, elles furent brillantes, c'était seulement une extension du marché. On fut plus étonné d'avoir à en faire

des conductrices de tramways, des manutentionnaires, ou à les ren~

voyer dans les mines dont elles avaient jadis poussé les wagonnets.

Mais la stabilisation du front fit apparaître bien d'autres nécessités.

Il fallut s'habituer à l'idée que les femmes devaient remplacer les

hommes dans la plupart des métiers et notamment dans cette industrie

de l'armement indispensable à la guerre. D'un bout à l'autre de l'Europe, elles eurent donc à tourner des obus et à charger des grenades,

à couler l'acier, à fabriquer des explosifs, à calibrer, à mettre en

caisse, enfin elles furent cette armée de l'intérieur qui ravitaillait

inlassablement en matériel l'insatiable a rmée du front. Elles durent

aussi assurer le maintien de la vie quotidienne et pour cela envahir

toutes les autres professions. On en vit en Allemagne dans l'industrie du

verre et de la porcelaine, dans les mines, dans le bâtiment. En Angleterre, elles remplaçaient les agents de police, assuraient les liaisons,

administraient, et même, vêtues de l'uniforme kaki, géraient les services de l'arrière. Il était plus significatif encore de les voir occuper ces

postes de direction de la vie professionnelle qui exigeaient une formation de spécialiste. Elles devenaient chimistes, ingénieurs, médecinsmajors, chefs de service, secrétaires de mairie, mairesses ou femmesbourgmestres. La Russie nommait des femmes professeurs d'Université, d'autres architectes. L'Allemagne envoyait les femmes de son aristocratie diriger la reconstruction de la Prusse orientale. L'Angleterre

avait des usines dans lesquelles tout le personnel était féminin y compris la directrice elle-même, elle les mettait à la tête de départements

administratifs et, bien que les femmes ne fussent ni électrices ni éligibles, on voyait une femme, Miss Stevenson, siéger parmi les ministres

avec le titre de sous-secrétaire d'État 1•

Cette prodigieuse promotion des femmes se faisait sans contrôle,

sans plan, c'était de la génération spontanée. On ne trouve presque

pas de chiffres pour cette période. Or, cette entrée massive des femmes

dans la vie nationale ne fut accompagnée nulle part des signes ni

même de la revendication de l'affranchissement. Les gouvernements

avaient bien pris des mesures provisoires pour permettre aux femmes de

gérer les biens des mineurs, de recevoir des délégations de solde, ou

d'accomplir un certain nombre d'actes judiciaires sans l'autorisation

de leur mari. Mais cela n'intéressait personne. Les femmes n'avaient

Les Femmes du Vingtième siècle 359

nullement conscience d'entrer dans une condition nouvelle en assurant la relève des hommes. Et peut-être n'en avaient-elles pas

conscience parce qu'en fait, elles ne faisaient rien d'essentiellement

nouveau. Ce rôle d'auxiliaire, elles l'avaient toujours tenu dans les

moments graves. Elles ne faisaient pas autre chose, dans des proportions beaucoup plus vastes, que les femmes des villes assiégées qui,

autrefois, portaient des gabions sur le rempart et mettaient des fagots

sous les cuves de poix. Elles paraissaient dans leur rôle naturel d'aides

et même de subordonnées. Et elles voyaient sans amertume la presse

faire l'éloge du « guerrier ))' tout sacrifier au « poilu )), et, en somme,

par cette terminologie, leur signifier très clairement que l'époque était

celle de la suprématie de l'homme et des hiérarchies naturelles. Cc

changement matériel capital dans la condition des femmes ne fut

donc pas senti au moment où il avait lieu. On ne vit pas les femmes

sortir de la guerre, arrogantes et casquées, disant aux hommes

« Et maintenant? >>

Des changements moraux insensibles, moins connus, difficiles à

saisir, furent peut-être plus graves. La guerre, par ses migration(dc

population, par ses changements complets d'habitudes, par l'ébranlement nerveux qu'elle provoque et qu'elle entretient en permanence,

est, par elle-même, un facteur de déséquilibre et de trouble. En 1914,

la raréfaction soudaine des mâles était un phénomène sans précédent.

Cette nouveauté dangereuse se combina avec les fonctions nouvelles dévolues aux femmes qui les mettaient en contact continuel

avec les hommes : la règle sociale de la séparation des sexes, sous

l'empire de laquelle on vivait encore en 1913, fut abolie en fait.

Des circonstances particulières ajoutaient un élément d'excitation,

parfois inconscient, mais qui entretenait cette mousse qui montait

à la tête : toutes les formes du dévouement féminin, la Croix-Rouge,

les marraines de guerre, la joie des permissions, les camps de rassemblement à l'arrière du front, les unités au repos. Un médecin signalait

dans les villes situées dans la zone d'opérations « je ne sais quelles

toxines aphrodisiaques qui troublent les femmes et les embrasent

d'ardeurs exaspérées » ct il rappelait l'émeute des femmes de Reims

qui ne voulaient pas qu'on leur enlevât une division cantonnée dans

la ville 2• D'autres villes aimaient beaucoup les Anglais. Et ce fut bien

autre chose quand les Américains arrivèrent en France. On apprit

que ces grands transferts d'hommes qui laissent seules des milliers

de femelles tout en débarquant à proximité d'elles des cargaisons de

mâles frais, ne sc font pas sans dégâts.

Histoire des Femmes

LA (( GARÇONNE )) D'APRÈS-GUERRE

La démobilisation des femmes fut aussi spontanée et mystérieuse

que l'avait été leur mobilisation. Les femmes avaient pris leur place

dans le rang sans tapage : elles rentrèrent aussi tranquillement à la

maison. On n'a même pas de chiffres. Et les comparaisons qu'on peut

faire sont déconcertantes. Il y avait en France 6 328 ooo femmes

qui travaillaient en 1900 : on en trouve 8 393 ooo en 1921 3 • C'est

une augmentation notable, mais ce n'est pas l'invasion massive à

laquelle on pouvait s'attendre. La situation de beaucoup de femmes

est pourtant dramatique dans toute l'Europe. La mort de nombreux

jeunes hommes les a privées de leur avenir normal. En France seulement, le recensement de 1921 indique qu'il y a 2 millions de femmes

en surplus, alors qu'en 1911, le nombre des femmes ne dépassait

que de 700 ooo celui des hommes. Ces chiffres parlent peu. Mais

voici ce que cela voulait dire. Dans certains villages de Bretagne ou

du Centre dont les garçons avaient servi dans l'infanterie, il y avait

parfois 50 filles pour 8 ou 10 garçons survivants. Or, on se déplace

encore peu dans les campagnes à cette époque. Aller à la ville est pour

une fille une aventure et presque un programme de perdition. Ces

« veuves blanches " que la vie rejetait sans leur laisser même les droits

et les souvenirs des veuves n'encombrèrent pas trop longtemps les

consciences. On les classa avec les << veuves de guerre JJ sous le nom

de " femmes seules " parmi les profits et pertes de la guerre, avec les

mutilés, les orphelins, les gazés, déchets de la grande fusion des temps

nouveaux, dont on parlait beaucoup mais dont on ne s'occupait guère.

L'indifférence fut décente, sans rien d'excessif et il y eut même

des preuves de bonne volonté. L'Allemagne devenue une démocratie

s'empressa d'accorder le droit de vote aux femmes, la Pologne devenue

une nation en fit autant. L'Angleterre avait cédé devant ses suffragettes, imitée bientôt par le Danemark et la Norvège. Les États-Unis

suivirent cet exemple peu après en 1920. En France, la Chambre des

Députés accorda le droit de vote aux femmes en 1919, mais le projet

de loi fut repoussé par le Sénat. A la vérité, l'opinion n'était pas passionnée par cette requête.

Ce que les femmes avaient gagné pendant les quatre années de la

guerre était beaucoup plus important que le droit de vote, mais on

ne s'en aperçut pas tout de suite. C'était tout ce qui était passé dans les

mœurs, toutes ces nouveautés auxquelles on ne faisait plus attention :

s_ue la bourgeoisie, toujours maîtresse de l'opinion moyenne, ait

renoncé à un grand nombre de ses préjugés, qu'elle ait admis que

les femmes aient une liberté de mouvement presque totale, qu'elles

us Femmes du Vingtième siècle g6r

puissent sortir seules et vivre seules, qu'elles puissent être les collègues

des hommes dans des bureaux ou des travaux mixtes, qu'il n'y ait

rien d'étonnant à ce qu'elles gagnent leur vie, enfin que la totalité

des professions, y compris les plus techniques, leur ait été désormais

ouverte et que leur désir d'y faire carrière ne soit plus regardé comme

une prétention excentrique et presque scandaleuse. En somme, la

nouveauté capitale que la guerre de 1914 introduisit dans l'histoire

des femmes, ce ne fut pas, comme on l'a cru, la relève des hommes par

les femmes, ce fut la conquête, bien autrement importante par ses

conséquences, de la liberté totale de circulation et de communication

avec les hommes, l'apparition, pour la première fois dans l'histoire de

l'Europe, d'une société mixte dans laquelle les femmes coudoyaient

librement les hommes, sans précautions, sans chaperons, vertugadins,

cris d'effroi et joues empourprées. Cet écroulement total, définitif,

de la vieille barrière catholique et romaine qui séparait les sexes,

barrière que certaines époques avaient été jadis tout près de faire

craquer, mais qui finalement s'était reconstituée toujours comme une

haie vivace, ce fut cela la nouveauté décisive, irréparable, le commencement d'une ère nouvelle dans la vie des femelles de race blanche.

La femme moderne allait sortir de cette nouvelle vision de la femme

qui mettait fin à la séparation des sexes et à la sujétion féminine beaucoup

plus efficacement que n'importe quel texte de loi.

On ne s'aperçut pas tout de suite de l'étendue de cette révolution.

Elle fut même pendant assez longtemps presque invisible. Le Conseil

National des Femmes françaises, qui s'obstinait à exiger le bulletin de

vote, ne voyait pas qu'une victoire bien plus grande, mais silencieuse,

venait d'être obtenue, non pas dans le petit coin d'Europe où il s'agitait, mais dans le monde entier, lorsque tous les gouvernements

modifièrent l'orientation des études secondaires féminines pour que

les jeunes filles puissent accéder aux études supérieures, lorsqu'ils

leur ouvrirent largement l'accès à tous les concours, lorsqu'ils les

acceptèrent sans discrimination dans les administrations centrales

des Ministères. Les femmes entraient ainsi insensiblement et par la

nature des choses dans le tissu même de la vic moderne. Elles avaient,

comme disent les familles, « le pied à l'étrier ''·

En revanche, l'égout secret dont on devinait la présence sous l'apparente solidité des nations en armes, qu'on reconnaissait aux bouffées

qu'on percevait par moments, déboucha soudain en plein air dès le

lendemain de l'armistice. Tout arriva à la fois : le jazz, les nègres, les

partouzes, les cheveux courts, les robes courtes, les bas de soie, les

cocktails, les cigarettes, le flirt, le dancing, et en même temps l'opium,

le cubisme, le dadaïsme, l'homosexualité, la garçonne, la femme fatale,

signes qui scintillaient et se remplaçaient dans la nuit comme sur les

enseignes lumineuses de Montmartre et que les moralistes mettaient

Histoire des Femmes

tous sur le même plan. Les métaphysiciens voyaient là un rut immense

de la nature pressée de réparer ses pertes, les psychologues y reconnaissaient des instincts comprimés par la discipline et par l'angoisse

et qui se libèrent tout d'un coup. D'autres accusaient les nouveaux

riches, aussi nombreux en effet qu'au temps du Directoire et ils leur

faisaient l'honneur de cette sarabande folle, de ces orgies au goût un

peu barbare, explication qui paraît être un hommage excessif à leur

imagination. A la vérité, il y avait de tout dans cette fièvre : de la

délivrance, o'cst certain, et cette folie de vivre qui suit toujours les

catastrophes, ct aussi des résurgences d'une nocivité inégale, bruyantes

mais reconnaissables (le flirt, les cocktails, l'homosexualité et même

les vamps de cinéma), des curiosités qui n'étaient pas nouvelles non

plus (le cubisme, le dadaïsme, l'avant-garde), les explorations intellectuelles par lesquelles les gens intelligents remplacent la pensée, exercice qui fatigue. Il y avait aussi dans ce carnaval un bon nombre de

jongleries qui n'intéressaient que le Tout-Paris et les étoiles filantes

de la société cosmopolite, portion intéressante de l'espèce féminine,

mais peu représentative. En somme, l'après-guerre, c'est d'abord des

gens du monde qui font la fête.

Le poison se répandit pourtant et c'est cette contagion qui appartient à l'histoire des femmes. Il n'est pas facile de circonscrire cette

poussée de • libération sexuelle » qui suivit la guerre. Les moralistes

l'ont probablement exagérée, mais on a peu de documents pour rectifier leur jugement. Géographiquement, les pays les plus atteints sont

l'Allemagne ct la France, et, dans ces deux pays, les très grandes villes

ct les ports sont plus atteints que les villes moyennes et la campagne.

C'est à Berlin qu'on rencontre les images les plus provocantes de la

liberté sexuelle totale, les femmes à cravache pour masochistes, les

jeunes gens qui se prostituent; et c'est à Paris qu'on trouve les« boîtes

de nuit • célèbres de Montmartre et de Montparnasse. Pour les autres

adresses, voir Paul Morand, Ouvert la Nuit et Fermé la Nuit. Socialement, c'est la bourgeoisie riche, bien entendu, qui fournit les plus beaux

spécimens de « l'immoralité de l'après-guerre >> . Mais il est toujours

difficile de dire jusqu'où se répand la nappe de convoitise que l'exemple

des riches crée. Un roman décrivit ces expériences nouvelles : c'est

La Garyonne de Victor Margueritte, qui fit scandale. Or, l'héroïne,

fille d'un de ces industriels qui avaient été des « profiteurs de guerre >>,

appartient au milieu des nouveaux riches et c'est essentiellement ce

milieu que le romancier dépeint. Le succès du roman, dont on vendit

en un an près de 200 ooo exemplaires, ne prouve pas que 200 ooo

femmes se reconnurent dans ce portrait : c'est le scandale qui avait

fait le succès, les sanctions sottement prises contre l'auteur, les discussions, etc.

L'implantation des dancings et du jazz nègre fut plus lente qu'on

Les Femmes du Vingtième siècle

ne Je croit. Elle fut presque nulle dans la province qui sc contenta

pendant fort longtemps d'honnêtes bals à clarinettes. L'amour libre

resta une exception et la petite bourgeoisie le condamna avec obstination. Les jeunes officiers d'aviation eurent assurément des maîtresses : on peut se demander si c'était vraiment une innovation. Les

éléments de documentation qu'on peut se procurer sont peu explicites, mais semblent autoriser la même impression. Le chiffre des

conceptions prénuptiales ou celui des avortements, dans la mesure

où ils peuvent être fixés, ne présentent pas une hausse anormale,

et même, vérité peu connue, ils sont inférieurs à certains de ceux qu'on

a pu citer dans Je milieu rural pendant Je chaste xiX• siècle. Les

hommes qui ont passé leur jeunesse en province pendant ces fatales

années n'ont pas gardé le souvenir d'une période de stupre inoui. C'est

probablement l'extension de l'enseignement primaire et du conformisme qu'il entra!nait qui explique ce recul, à première vue, singulier.

En revanche, il faut avoir le courage de dire que l'extension de l'instruction secondaire parmi les filles fut un des véhicules de l'immoralité :

c'est dans les rangs des lycéennes, des élèves de l'enseignement technique et des écoles normales de jeunes filles que les garçons trouvaient

facilement des âmes complaisantes disposées par leurs lectures à faire

avec eux quelques expériences. C'est par là que le nouveau mal du

siècle se répandit dans la petite bourgeoisie que son ignorance et ses

préjugés avaient protégée jusqu'alors.

Cette infiltration devait être plus durable et sournoise qu'on ne

croit. Quelques années plus tard, un fait divers célèbre devait montrer un produit typique de cette infiltration dans la petite bourgeoisie :

ce fut cette Violette Nozières, lycéenne de Fénelon, fille de petits

employés, qui donna du poison à ses parents pour être libre de « vivre

sa vie ». Or, il y eut, pendant les années qui séparent La Garçonne

de Violette Nozièrcs, des arrière-salles de café, discrètes et sombres,

qui abritaient des couples adolescents dont les filles aux cheveux très

courts étaient habillées en garçons, se prostituaient à l'occasion, et

qui, avec vingt ans d'avance, avaient inventé très exactement ce

style • Saint-Germain-des-Prés » dont on fut si étonné en 1 945· Par

des canaux invisibles et dont la description sociologique est encore

à faire, la petite bourgeoisie avait donc été touchée, au moins dans

certaines de ses parties, plus profondément que son caractère et son

moralisme foncier ne permettaient de le supposer.

Mais ce qui bouleversait bien plus que la dépravation, c'étaient les

changements physiques que les femmes adoptaient et qui semblaient

annoncer un siècle nouveau et une humanité différente. Les robes

courtes, les cheveux courts, la cigarette, le maillot de bain qui moulait

Je corps étaient cités comme les marques les plus agressives d'un exhibitionnisme scandaleux. Ce style effronté se manifestait encore par

Histoire des Femmes

bien d'autres détails déconcertants qu'on remarquait moins, mais qui

tous affirmaient l'autorité des femmes : une poignée de mains hardie

et ferme, un regard direct et même brutal, qui jaugeait, la parole

brève, la camaraderie avec les hommes, et même la disparition de

ces signes encombrants mais rassurants de la féminité, les crises de

nerfS, les évanouissements, les larmes, les bouderies sans cause. Le

corps des femmes semblait même avoir subi une métamorphose. Les

hanches étaient devenues étroites, les jambes s'étaient allongées, les

épaules étaient carrées, les seins se faisaient oublier, la peau avait

bruni : les jeunes femmes ressemblaient à des garçons sportifS comme

si elles avaient voulu prendre la carrure des hommes en même temps

qu'elles parlaient leur langage. Il est inutile de dire que ces changements consternaient. La femme, telle qu'on l'avait connue ou du

moins telle qu'on croyait la connaître, semblait en voie de disparition

et l'on voyait, sous le même nom de femme, un être nouveau, aussi

étrange par son pelage que par ses mœurs, prendre place à la droite

de l'homme.

Ces prodiges n'étaient rien d'autre, on ne s'en aperçut que beaucoup plus tard, que les conséquences de la liberté de circulation des

femmes et de l'instauration de cette société mixte qui remplaçait la

société de la séparation des sexes. Ce que les femmes répudiaient,

sans en avoir conscience, instinctivement, c'était la définition ancienne

de la femme. Fait capital, monstrueux, révolution sans précédent,

elles s'interrogeaient sur le signe même de la féminité, le tabou auquel

depuis le commencement des siècles on reconnaissait les femmes

d'Occident : elles portaient une main sacrilège sur la robe, palladium

de la femme, symbole de sa faiblesse, gage de son inviolabilité. Elles

considéraient la robe, elles la reniflaient, la raccourcissaient, la

dénaturaient. Elles n'osaient pas le dire, elles n'osaient pas le faire,

mais elles voulaient se débarrasser de la robe. On s'hypnotisait sur la

cigarette, les cocktails, l'automobile, qui n'étaient que des attributs,

des clips qu'on essayait sur la nouvelle présentation de la femme.

En fait, avec la robe, c'était la « faible femme » que l'on répudiait,

la femme craintive, effarouchée, peureusement réfugiée dans le

compartiment des << dames seules », l'image hypocrite et rassurante

que le xrx• siècle nous avait léguée.

C'était une ère nouvelle, en effet, dans l'histoire des femmes. Mais

non pas au sens que donnaient à ce mot les moralistes. L'amour libre,

le jazz, les amants nègres, Dada, les partouzes n'étaient que des

épisodes de la vie mondaine; ces épisodes n'avaient marqué profondément aucune nation, ils étaient destinés à être oubliés plus ou

moins vite, ils faisaient partie d'un décor qui fut très vite désuet. Mais

la transformation de la femme fut durable parce qu'elle correspondait

à un affranchissement que la mobilisation des hommes avait rendu

Les Femmes du Vingtième siècle g6s

inévitable et auquel les progrès du machinisme offraient désormais

un avenir. Il restait maintenant aux femmes à réconcilier avec la

féminité ce jeune animal décidé qu'elles avaient voulu être: car enfin,

avec tout cela, elles continuaient à faire des enfants.

LA CRISE ET LE REFLUX

La crise américaine de 1929 fut le signal de la fin du carnaval.

Les nègres et le cubisme tournoyèrent un instant, puis disparurent

dans une sorte de gouffre. L'exhibition de Joséphine Baker dans la

Revue Negre fut le dernier sursaut. Tous les décors de l'après-guerre

furent démontés toul d'un coup, comme ceux d'un cirque qui déménage avant le jour. Les robes et les cheveux s'allongèrent, les seins

et les hanches reparurent, on ferma les boîtes de Montparnasse, le

surréalisme et l'avant-garde, empaquetés dans la naphtaline, furent

envoyés au magasin d'habillement. Puis les femmes firent leurs

comptes. Elles trouvèrent l'amour libre décevant : il donnait le

droit de les « plaquer », c'était le principal résultat. Le roman de

Lawrence, L'Amant de lady Chatterley, ne les avait pas convaincues :

c'était une idée d'homme. C'était d'ailleurs ce qu'elles trouvaient

partout, des idées d'hommes qui ne leur « allaient» pas. Elles battirent

en retraite vers la presse du cœur, à travers les paysages vallonnés

des romans anglais. Rosamond Lehmann, Katherine Mansfield,

Mary Webb, Margaret Kennedy leur préparèrent une pharmacopée

reposante à base de simples et discrètement vitaminée : un peu de

larmes, du bonheur, de la mélancolie, pas trop de résistance et un

excipient composé de cottages et de pelouses bien entretenues. L'héroïne de Poussiere, voilà comment il fallait être : un harmonieux équilibre entre la santé morale et le droit de prendre un amant. Des milliers d'étudiantes en Angleterre, aux États-Unis, en France, se déclarèrent enchantées de ce programme, dans lequel le clergé reconnut

avec satisfaction un retour à la monogamie. L'excursion dangereuse

était terminée.

Le bilan était, en apparence, triomphal. Dans tous les pays d'Occident les femmes barbotaient à l'envi dans l'assiette au beurre des

plaisirs. Elles étaient libres, elles avaient le cinéma, les «petites robes »

étaient pour rien et la charcuterie était accessible à tous. La « civilisation industrielle » paraissait avoir largement répandu le progrès,

la liberté, la prospérité. Les femmes semblaient être les principales

bénéficiaires de cette marche joyeuse vers l'avenir. L'américanisation

de l'Occident était, en apparence, un succès et, tout particulièrement,

l'américanisation des femmes qui leur permettait de toucher à tous les

plats.

g66 Histoire des Femmes

Cet optimisme était amplement justifié si l'on comparait le sort des

femmes dans les pays« occidentaux» au sort des femmes qui vivaient

sous le régime soviétique ou dans les pays sous-développés. Il l'était

un peu moins, mais il l'était encore si cette comparaison s'appliquait

au changement qui s'était produit en cinquante ans dans les pays

occidentaux eux-mêmes. La crise de 1929 avait montré que des

épidémies de misère pouvaient se répandre tout d'un coup dans

ces zones apparemment si prospères. Les femmes en subissaient les

conséquences aussi durement qu'autrefois. Le chômage endémique

qui suivit la crise atteignit les femmes autant que les hommes. Cela

prouvait seulement que les femmes n'avaient pas de situation privilégiée dans la civilisation industrielle. La protection que leur assurait

de timides lois d'assistance était illusoire. En réalité, elles payaient

leur liberté en courant les mêmes risques sociaux ct économiques

que les hommes. Ce n'était pas là une novation, mais cette constatation rappelait que la société industrielle est, par nature, indifférente

et aveugle. Néanmoins, il était certain que, parmi les paysans, dans

le peuple, et même dans la petite bourgeoisie, les femmes avaient infiniment plus de bien-être dans cette société américanisée qu'au début

de la Troisième République.

Ce n'était pas non plus parce que les femmes travaillaient que ce

bilan risquait de dissimuler des éléments négatifs. Le nombre des

femmes qui travaillaient n'avait pas sensiblement augmenté par rapport au siècle précédent et cette augmentation semble surtout traduire

l'entrée des femmes de la bourgeoisie dans la vie professionnelle. Le

travail en usine était devenu beaucoup moins pénible, il était réglementé, la durée du travail était limitée. Les filles ne voulaient plus

être employées comme domestiques. L'appauvrissement de la bourgeoisie n'est pas la seule explication de ce changement : il est clair

qu'il est aussi le résultat d'un choix. Le secteur tertiaire est en plein

développement ct il offre une grande variété de débouchés. Les

emplois de fonctionnaires proposés aux femmes sont de plus en plus

nombreux. Enfin les préjugés qui se sont maintenus si longtemps

dans les professions libérales, cèdent peu à peu : il n'est plus question

de juger scandaleux qu'une femme prétende être avocate ou médecin.

La bourgeoisie, ayant accepté les conditions de la société mixte,

n'élève plus d'objections : l'activité professionnelle est regardée comme

une des destinées qu'une femme peut choisir. Elle est une garantie

d'indépendance. Dans beaucoup de familles bourgeoises, elle remplace la dot, dont les dévaluations et les incertitudes économiques

ont démontré la fragilité. Elle est si bien entrée dans les mœurs que

le nombre des filles qui font des études secondaires atteint près de

6o% du nombre des garçons. Les féministes disent volontiers que cette

situation nouvelle est une « conquête>> des femmes. En tout cas, c'est

Les Femmes du Vingtième siècle

un fait largement admis par l'opinion et qui entraîne peu de récriminations.

Les aspects négatifs du bilan sont plus subtils et l'opinion n'en a

guère conscience. II faut une certaine attention pour percevoir qu'en

bien des cas, certaines « conquêtes " de la femme sont illusoires. Les

emplois qu'elles peuvent occuper sont un premier sujet de déception.

Elles ne sont plus réduites aux fonctions de secrétariat comme en 1913,

mais leur pouvoir n'en est pas moins subalterne dans tous les domaines.

Elles ne sont pour l'instant ni chefs d'entreprise ni chargées officiellement d'importantes responsabilités. Les exceptions qu'on peut

rencontrer sont inquiétantes ou mettent en relief l'impuissance de

l'immense majorité. Des succès en parfumerie sont aussi particuliers

que des succès au théâtre ou au cinéma. Mme Hanau, qui eut son heure

de célébrité un peu avant l'affaire Stavisky, fait penser à Thérèse

Humbert: ce n'est qu'un destin d'aventurière. En revanche, l'influence

personnelle que les femmes exerçaient autrefois est paralysée par les

mécanismes du monde moderne. Les grandes places se donnent en

conseil, les décisions sont examinées par des commissions ou des syndicats. Enfin l'arbitraire, instrument du pouvoir des femmes, s'exerce

par des canalisations qu'elles ne commandent pas : même dans les

affaires privées, les favoris ne sont plus choisis par caprice. Les femmes

ont donc échangé l'immense pouvoir dévolu à quelques-unes contre

une monnaie de maigres possibilités réparties sur une multitude. Le

pouvoir social des femmes a disparu. Malgré leurs grades et leurs

titres, elles ne sont plus que les femmes de ménage de la société

moderne : vouées au classement, à la paperasse, à la préparation,

jamais maîtresses.

La déchéance du pouvoir des femmes se manifeste à cette époque

par l'effritement de l'influence des femmes du monde. II y avait

toujours des salons. C'était une tradition. II y avait toujours des

femmes intelligentes, curieuses, fines, promptes à s'enthousiasmer

et à aider tous ceux qui semblaient avoir du talent ou simplement

de l'originalité, et peut-être ces femmes étaient-elles plus nombreuses,

plus alertes que cinquante ans plus tôt. Cette société cosmopolite

qu'on avait vu s'affirmer et s'imposer après 1900 prenait brillamment

la relève du faubourg Saint-Germain. Elle était spirituelle, hardie,

un peu folle, rappelant par certains traits le xvm• siècle. L'écueil

était le snobisme. Mais cette légère mousse de bêtise était, en somme,

plus supportable que la sottise granitique des ducs. II est difficile

d'assurer que ces femmes charmantes et agitées n'eurent pas d'influence. Elles protégeaient, elles suggéraient, elles imposaient parfois

- ou plutôt leur caprice en imposait. Mais comme cc pouvoir était

précaire et limité! En politique, celles qu'on appelait les « précieuses

de Genève ,, papotant autour de la Société des Nations, ne furent que

g68 Histoire des Femmes

des mouches du coche. En littérature, elles furent plus heureuses :

c'était le petit canton dans lequel elles pouvaient encore quelque

chose. Elles favorisèrent une littérature précieuse, ingénieuse, fragile,

qui fit quelque temps illusion. Ce fut leur dernier feu. Et encore qui

pourrait dire ce que représentait cette poussée initiale qu'elles donnaient, dans la balistique composite de la presse, de la publicité, des

intérêts des marchands de tableaux, des spéculations des éditeurs?

Qui arrivait par les femmes à une époque où toute réputation exigeait

un lancement, c'est-à-dire une opération combinée dans laquelle il

fallait engager de l'artillerie? N'était-il pas plus efficace d'être soutenu

par certaines salles de rédaction ou par la clientèle des partis?

LES {( CONQ.UÊTES n DES FEMMES

En revanche, un secret malaise commençait à être perceptible.

Ces « conquêtes , de la femme, dont les journaux étaient si fiers,

n'étaient pas ratifiées aussi unanimement qu'on peut le croire en

lisant la presse de ce temps. Les statistiques du B.l. T. (Bureau International du Travail) prouvent en particulier que le travail des femmes

n'était pas admis partout avec un égal enthousiasme. On constate

qu'il s'était implanté surtout dans les pays qui avaient été accoutumés

au travail des femmes par les nécessités de la guerre, mais qu'il était

adopté beaucoup plus lentement par les autres pays. Les femmes

représentaient près de 40 % de la population active en France, près

de g6 %en Allemagne. Ce pourcentage tombait à 29 %en Angleterre,

à 28 % en Italie, pays latin, à 25 % en Belgique, pays occupé pendant

les hostilités : on n'osait pas donner de chiffres pour l'Espagne. Aux

États-Unis, contrairement à tout ce qu'on imaginait en Europe, les

femmes ne représentaient en 1926 que 20 %de la population active *.

Ces disparates expliquent peut-être les appréciations peu favorables

au travail des femmes qu'on rencontrait quelquefois et qu'on attribuait généralement à une mentalité« réactionnaire"· Ce courant d'opinion, qui reprenait les thèses de Proud'hon et de Michelet, est difficile à mesurer. Il dut être assez important, toutefois, puisque les pays

à direction autoritaire, l'Allemagne, l'Italie, ou les pays traditionnalistes, l'Espagne, Je Portugal, firent de l'image de la « femme au

foyer , un de leurs thèmes de propagande. Et quelques années plus

tard, c'est encore à cette image traditionnelle que devait se référer

la politique « familiale , du maréchal Pétain.

* L'Organisation Internationale du Travail el le travail des femmes, brochure, Genève,

1926, p. 6. Voici les chiffres donnés (il s'agit de la proportion des femmes dans la

population active en rg26) : Allemagne: 35,8 %; Belgique: 25 %; U.S.~.: 20,5 %; France : 39,6%; Grande-Bretagne (Angleterre et Galles) : 29,4%; Itahe : 28,6%;

Suède ; 29,8%; Suisse : 33,9%; Tchécoslovaquie : 30,2 %-

us Femmes du Vingtième siècle 369

Il est difficile de savoir ce qu'en pensaient les femmes. Nous ne

connaissons pas d'enquête qui puisse guider notre opinion sur ce

point. Il est certain que les médecins, aussi bien que les spécialistes

du B.I.T. exprimaient des réserves. Une brochure du B.I.T. en 1926

constate que la mortalité est plus élevée chez les ouvrières que chez

les autres femmes, qu'elles sont plus souvent malades, que leur fécondité est diminuée, que les avortements, les enfants morts-nés ou débiles

sont plus fréquents chez elles que dans les autres milieux •. L'Union

Textile en Allemagne, dont les deux tiers des adhérents sont des

femmes, trouve sur 1 1 1 o grossesses venues à terme 309 accouchements

normaux contre 8or accouchements pathologiques représentant

72 % des cas observés 5• Malgré cette situation, les associations féministes repoussaient les mesures de protection spéciales qu'on proposait pour les ouvrières, pour faire respecter le principe de l' égalité

dans les conditions de travail et le salaire. Même lorsqu'il ne s'agissait pas du travail en usine, un certain nombre de femmes blâmaient

les occupations qui leur paraissaient une désertion des tâches naturelles de la femme. Quelques-unes avaient une large audience :c'était

le cas en France de Rachilde, de Colette Yver. D'autres avaient une

autorité qu'elles avaient gagnée dans les mouvements féministes. Le

livre de Gina Lombroso, L'Ame de la femme, publié en 1937, importante

mise au point des problèmes posés par le féminisme, rappelait les

constantes de la vocation féminine et concluait dans le même sens. Enfin,

comment ne pas mentionner qu'en France, les romans de Delly,

vendus à des centaines de milliers d'exemplaires, répandaient imperturbablement, à la veille de 1940, une image de la jeune fille qui eût

parfaitement convenu à l'année 1912 et qui correspondait, semblait-il,

aux aspirations d'une grande partie de la clientèle provinciale? A

quoi les partisans du féminisme répondaient par des enquêtes-sondages qui prouvaient que la cause principale du travail des femmes

était l'insuffisance des gains du mari : ce qui, en somme, ne constitue

pas une approbation enthousiaste du travail des femmes 6•

Dans une tout autre direction, on pouvait discerner dans l'expansion de la civilisation industrielle non pas un inconvénient, personne

ne le ressentait ainsi, mais plutôt une menace : c'est qu'elle devenait

de plus en plus envahissante, absorbante, presque obsédante, empiétant sur la vie privée et sur la personnalité même, non seulement par

les heures de travail qu'elle imposait et qu'elle retirait ainsi à la vie

familiale, mais encore par une indiscrétion permanente, par une

infiltration continuelle qui ne laissait plus personne être soi-même

ni choisir soi-même, mais qui suggérait continuellement des choix,

des préférences, des manières d'être, insidieuse emprise sur la liberté

la plus intime, dont les femmes étaient les victimes les plus constamment traquées.

370 Histoire des Femmes

LES FEMMES, LE CINÉMA ET LA PUBLICITÉ

Le cinéma, qui avait déjà commencé avant la guerre son éclatante

carrière, avait d'abord présenté de la femme un certain nombre

d'images dramatiques et somptueuses qui étaient sans danger. Les

femmes fatales, belles et perverses, pour lesquelles les hommes se

tuaient, n'étant pas des modèles faciles à imiter, leur influence ne fut

pas grande. Les aventures de Pearl White et de ses émules exaltèrent

la bonne opinion que les femmes avaient d'elles-mêmes sans provoquer

de vocations à l'acrobatie. Les choses changèrent quand le cinéma

s'éloigna de son enfance épique et prétendit offrir un miroir de la

vie. Cette évolution coïncidait avec la multiplication des lieux de

projection, grâce à laquelle le cinéma pénétra dans les localités les

plus reculées. Dès lors, la civilisation industrielle disposa d'un prodigieux instrument de propagande, infiniment plus puissant que les

catalogues des grands magasins. Cet appareil de pénétration qui s'insinuait partout, qui s'adressait à la curiosité, à l'intérêt dramatique,

au sentiment, autour duquel on s'empressait, était d'autant plus efficace qu'il était universel : il fournissait des modèles de tout, qu'on

imitait sans le savoir. Il montrait les robes, les chapeaux, les coiffures

qu'il fallait avoir, et aussi la figure, le "genre, qu'on pouvait prendre :

toutes les femmes se choisirent secrètement une vedette préférée avec

laquelle elles se trouvaient quelque ressemblance et qu'elles copiaient.

Le cinéma apprenait aussi tous ces secrets dont le maître à danser des

familles riches était autrefois le détenteur : comment marcher, comment sourire, comment entrer dans un restaurant, dans un bal,

comment affronter les difficultés du baise-main et de la consommation

des spaghetti. Le cinéma était plus impératif encore : il vous enseignait quel était l'homme qu'on pouvait aimer, selon quel code il

devait se conduire, quelles règles une femme devait elle-même observer, quel était l'itinéraire touristique de << l'amour ))' ce qui était

permis et ce qui ne l'était pas. Le cinéma exprimait ainsi, sans sc

donner la peine de prêcher, toute une philosophie de la vie : il instituait des << tabous >> - ce qui ne se faisait pas au cinéma ou ce qui

était blâmé au cinéma - et, au contraire, il aiguillait la sympathie

vers des choix ou des personnages-types qu'il savait rendre populaires.

Ainsi la nourriture qu'on recevait était complète : elle satisfaisait

l'information aussi bien que le goût de l'idéal. Les femmes qui absorbaient ces vitamines morales si soigneusement dosées se ressemblaient toutes et elles devaient finalement en présence des mêmes

circonstances avoir toutes des réactions analogues.

Ce qui est étrange, c'est qu'on ait accusé si longtemps le cinéma

d'immoralité. On était en droit de lui faire bien des reproches, mais

Les Femmes du Vingtième siècle 371

ce reproche-là était fort injuste. Le cinéma était, au contraire, imperturbablement moral : il concluait toujours au mariage et ne manquait

jamais de punir par des malheurs exemplaires les femmes qui s'écartaient de cette voie. Mais surtout, le cinéma fut moral indirectement,

par l'énorme courant de conformisme et de bêtise qu'il créa et alimenta. Par les modèles qu'il fournissait, le cinéma propagea en effet

jusque dans les ténèbres les plus méphitiques le système de la dignité

de la femme. Les dames patronnesses gémissaient de ce qui se passait

dans l'obscurité. Elles n'avaient pas tort : le rapport Kinsey devait

le prouver plus tard par des chiffres. Mais, en contrepartie, toutes les

femmes se persuadaient de cette idée, si évidente dans les films, que

le don de leur personne était d'un prix infini. On ne comprendra bien

la portée sociale de cette conviction que si l'on songe que, peu d'années

auparavant, les ftlles de la campagne se conduisaient encore comme

elles le font dans les romans de Zola avec tous les galopins du pays

et qu'on n'est pas bien sûr que la situation ait été sensiblement différente dans les faubourgs industriels. Ces repères sont en dehors de

l'enquête de Kinsey. Ils sont essentiels pourtant pour savoir si le

déchet provoqué par un attendrissement temporaire l'emporte sur

la suffisance durable que les femmes puisaient dans leur glorification.

Cette autosatisfaction nourrie de flatteuses comparaisons eut, certes,

un résultat qu'on pouvait regarder comme dangereux. Toutes les

femmes, se croyant aimables, se laissèrent persuader facilement que

« l'amour " était un événement essentiel, hors duquel la vie n'avait pas

de sens. Beaucoup de jeunes filles qui, avant 1914, auraient regardé

comme tout à fait satisfaisant un honnête mariage « d'inclination , ,

se figuraient en 1925 qu'elles avaient gâché leur vie quand elles

n'avaient pas << rencontré l'amour )). Cette disposition n'était pas

moins dangereuse que l'extinction des lumières du plafond. Elle était

aggravée par la liberté des femmes et leurs possibilités d'indépendance

qui leur faisaient croire qu'elles pouvaient choisir et risquer. Mais le

contrepoison était tout à côté du mal. Cet amour indispensable était

offert à la consommation dans un conditionnement strictement

conventionnel et les femmes ne s'en apercevaient pas. On les habituait à exiger pour le précieux don de leur personne autant de circuits

et de haltes respectueuses qu'en contenait la fameuse « Carte du

Tendre " et, ainsi, les simagrées de la courtoisie, puissant appareil de

freinage, diminuaient notablement l'important pourcentage de chutes

qu'on pouvait attendre de la divinisation unanime de « l'Amour "·

Cette version édulcorée de l'amour aida les femmes à s'avancer

dans la vie avec beaucoup d'assurance. Munies du carnet de tickets

duquel on détachait les plaisirs permis, elles furent désormais en mesure

de discerner le blâmable et de faire ingurgiter à leur partenaire une

nourriture abondante, saine et peu variée. A seize ans, pénétrées de

Histoire des Femmes

leur dignité, elles marchaient toutes comme si elles portaient le saint

sacrement. Le naturel, avec lequel le XIX0 siècle n'avait déjà pas fait

bon ménage, fut décidément banni : on ne le rencontrait que chez des

petites filles élevées dans des pensionnats très sévères ou chez quelques

jeunes femmes trop spirituelles pour ailer au cinéma.

L'influence du cinéma fut d'autant plus complète que les progrès

industriels permettaient aux femmes de se maintenir dans le royaume

d'illusions que le cinéma leur ouvrait. Les femmes eurent à se féliciter

une fois de plus des progrès de l'industrie textile. L'invention de la soie

artificielle leur permit de se prendre pour des princesses. Leur démarche, qui pouvait causer quelque inquiétude, fut aussi élégante que

leurs robes quand apparurent les bas de soie et les chaussures à talons.

L'industrie chimique, à son tour, of!i·ait ses bienfaits : les teintures à

bon marché et le rouge à lèvres, innovation quelque temps scandaleuse,

permirent de ressembler à ces vedettes qui enchaînaient les coeurs.

La démocratisation de la femme, commencée sous Louis-Philippe,

s'achevait paradoxalement sous la présidence de l'élégant Deschanel.

Toutes les femmes avaient accès également à la vie, à l'élégance, à

l'amour. Mais la vie, l'élégance, l'amour leur étaient fournis tout

préparés. La publicité imposait par ses sollicitations continuelles

ce que le cinéma avait fait miroiter. Plus précise, elle était plus indiscrète et ne laissait aucun domaine inexploré. Elle guidait l'imagination, elle la rendait audacieuse. Elle prit en charge l'intimité que le

cinéma ne pouvait pas atteindre. Elle déclara la guerre au corset,

elle imposa le soutien-gorge, les gaines, le harnachement des jarretelles. Plus besoin de modèles, pas même de confidences. Le placard

publicitaire expliquait tout. Les varices, le retour d'âge, la constipation entraient dans le domaine public et devenaient en même temps

sujets de conversation. La femme fut essentiellement cliente, harcelée,

pétrie, pour qu'elle entre de force dans les circuits de consommation.

On lui fabriquait des besoins, on l'obsédait par la répétition. Elle se

croyait libre et elle était télécommandée par des milliers de rayons

invisibles. On lui répétait qu'elle était la fantaisie même, qu'elle était

la reine d'un empire merveilleux et elle était assourdie, assommée,

elle passait de mains en mains, jusqu'à ce qu'on l'ait dépouillée de

ses derniers dollars et de ses dernières idées personnelles. C'est à ce

moment-là que les femmes élégantes se découvrirent du goût pour les

grands couturiers : on trouvait chez eux des tapis épais et parfois un

peu de silence.

Tel était le résultat de la civilisation industrielle. Avec elle, la

femme entrait au Paradis : elle pouvait toucher à tout. C'était même

mieux que cela : elle comptait. Des millions de postulantes, que l'histoire avait reléguées jusqu'alors dans une obscurité presque animale,

entraient dans le glorieux fleuve de l'air du temps, qui porte et qui en

Les Femmes du Vingtième siècle 373

même temps étoulfe les hommes, qui fait d'eux ce qu'ils sont et qui

les empêche d'être ce qu'ils pourraient être. Mais il fallait payer le

prix. Ce prix, elles le payaient, non seulement par le travail qui éloignait les femmes des doux travaux de la maternité ct du foyer que la

nature leur avait réservés, non seulement par le perpétuel tournoiement des tentations et des diversions trompeuses, qui les menait

bruyamment jusqu'à la vieillesse sans leur avoir laissé le temps d'être

elles-mêmes ct de vivre : mais elles le payaient autrement encore, par

une déception qu'elles ne percevaient pas tout de suite, par une

tromperie qui est la tromperie même de la fausse richesse, de la fausse

liberté, de la fausse civilisation. Car, en même temps qu'elles atteignaient la lumière comme des plantes longtemps étouffées sous la

mousse qui finissent par la percer, les femmes ne gagnaient qu'une

fausse liberté, elles n'abordaient qu'à un faux printemps : elles n'atteignaient pas cette lumière pour être elles-mêmes, mais pour être ce

qu'on leur imposait d'être. Elles n'écoutaient plus leur instinct, elles

se conformaient inconsciemment à un modèle. Et plus elles étaient

nombreuses à entrer dans ce paradis qui fabriquait l'illusion du luxe

et l'illusion du bonheur, paradis semblable à ces Monoprix éblouissants

et fallacieux qui allaient bientôt s'ouvrir dans les villes, plus elles

devenaient elles-mêmes des objets fabriqués en série, comme les parfums qu'elles achetaient qui étaient un peu trop forts, comme les

étoffes qu'elles portaient qui étaient un peu trop brillantes. La démocratisation du luxe était un fait capital dans l'histoire des femmes.

Mais cette promotion avait une contrepartie qui était un changement capital également. Tout ce qui était offert aux femmes si abondamment par la civilisation industrielle n'était plus qu'une série

d'ersatz, ersatz du luxe, ersatz des sentiments, ersatz du bonheur. Et

peut-être la femme elle même n'était-elle plus à son insu qu'un objet

de série qui remplaçait la variété animale des femmes que les hommes

avaient connue autrefois.

Une réaction se produisit dans les dernières années de l'entre-deuxguerres. Cette réaction n'est pas seulement un épisode de l'histoire

des femmes : elle exprimait toute une conception de l'homme et de la

vie.

STYLES o' ALLEMAGNE ET n'ITALIE

Cette réaction prit des formes diverses selon les pays, mais presque

toujours chaque nation chercha dans sa propre histoire l'image de

l'homme - et par conséquent l'image de la femme - qui lui paraissait illustrer le plus vigoureusement le génie national. Et les divers

gouvernements s'appliquèrent à favoriser des formes de la vie féminine

374 Histoire des Femmes

qui s'inspiraient de l'image, en général assez conventionnelle,

dans laquelle les hommes au pouvoir reconnaissaient leur rêve. Ces

variantes de la femme du xx• siècle furent très inégalement originales

mais, toutes, elles expriment à la fois le désir d'opposer la vie à l'échelle

humaine, la vie solide, calme, du passé, accordée aux lois naturelles,

à la vie factice, assourdissante, déracinante, du présent, et, en même

temps, d'imaginer une femme moderne qui serait une incarnation dynamique et neuve des forces vives de chaque peuple.

L'Italie rêvait des matrones romaines, celles d'avant la loi Oppia

bien entendu. Des femmes opulentes, respectueusement écoutées au

foyer, mères de bambini vigoureux et décidés, allaient jeter leurs

alliances dans les casques des légionnaires pour permettre à Rome de

conquérir un empire. Elles sortaient peu. Les fiancées étaient fidèles

et sages. Lafamiglia était l'orgueil du bon militant fasciste. Les femmes

s'inscrivaient modérément aux organisations féminines du parti.

L'image d'une femme moderne se dégageait mal dans cette affaire.

L'Espagne, autre pays latin, n'était pas plus audacieuse. C'est l'épouse

chrétienne qui servait de référence. Fiançailles précoces (beaucoup

de jeunes Espagnoles sont fiancées à quinze ans), surveillance stricte,

mais tempérée de libertés avec le novio (ou les novios successifs), vêtements modestes, mais relevés de coquetterie, citadelle familiale infranchissable, mais promenades des filles en bandes tous les soirs au paseo,

observance exacte, fidélité des épouses, mais gaîté et charme dans un

petit cercle où l'on se connaît, peu de lectures, peu de culture, peu

d'idées, en ce temps-là pas d'industrie : enfin une plate-bande du

xrx• siècle transférée intacte dans notre temps. L'Espagne en guerre

avait eu un Auxilio social et l'Espagne d'après-guerre avait les organisations féminines de la Phalange: ces institutions, au lendemain de la

guerre civile, étaient une version très moderne du service de la femme

dans la cité et une conception audacieuse et neuve, mais elles devaient

s'endormir plus tard dans une routine qui leur retira une partie de

leur caractère. Une inspiration analogue, mais moins vigoureuse,

amena l'État français pendant la régence du Maréchal Pétain à favoriser la vie familiale, les familles nombreuses, la femme au foyer.

L'image idéale se référait à la vie des femmes de la bourgeoisie au

XVIIIe et au xrx• siècle, elle était morale, sérieuse, un peu paternaliste,

à la ressemblance du régime lui-même fort peu moderne et même se

refusant à l'être.

Deux pays proposaient des formules plus hardies. L'Allemagne

hitlérienne, mêlant, comme en plusieurs autres de ses mythes, l'inspiration médiévale et l'inspiration germanique, rêvait à la fois de

fiancées blondes aux longues nattes qui ressembleraient à la mère

d'Albert Dürer et des fùles altières des Cimbres debout sur les chariots

de Verceil. Dans cette image composite, l'astiquage, les entremets,

Les Femmes du Vingtième siècle 375

la vertu avaient leur place à côté des fêtes nocturnes dans lesquelles

des milliers de jeunes gens célébraient les dieux solaires qui protègent

les peuples et les héros. La femme allemande était dirigée d'une main

ferme vers le maintien des traditions. La solide morale puritaine lui

fixait ses devoirs : Kinder, Kirche, Küche (les enfants, l'église, la maison)

ces mots clés étaient les balises de son univers, lui rappelant que, si

le monde change, il importe que la mère et l'épouse ne changent

point. Les jeunes filles avaient droit aux croisières, aux longues randonnées des organisations féminines, aux uniformes, au service civique,

aux nuits du solstice qu'elles passaient à chanter sur la montagne

avec les garçons. Elles aspiraient à plein poumon l'air du xx• siècle,

libres plus que dans aucune autre nation sans doute à cette époque,

habillées en garçon quinze ans avant toutes les autres filles d'Europe,

sportives, audacieuses, jeunes Spartiates qui avaient rompu l'amarre

définitivement avec la faiblesse gracieuse du XIX0 siècle : image vigoureuse et neuve de la femme qui avait fait table rase des conventions

tout en maintenant plus fermement que partout ce qui paraissait

essentiel.

LES FEMMES AU jAPON

Le Japon, à l'autre bout du monde, avait fait la même transposition. Il était célèbre par ses geishas, variété folklorique de la courtisane chinoise qui faisait grande impression sur les touristes. En fait,

ce Japon que Lafcadio Hearn et Chamberlain avaient tant aimé était

une version virile de la civilisation chinoise. Même après la guerre

de 1914, dans les familles japonaises qui avaient gardé quelque tenue,

les femmes ne parlaient à leur mari qu'avec un profond respect, ne

mangeaient pas à la même table que lui, les jeunes filles acceptaient

le fiancé qu'on avait choisi pour elles, et la concubine était un droit

indiscuté. Les Japonais relâchèrent quelque chose de ces manières

rigides. On vit des étudiantes, les femmes purent sortir de chez elles,

elles exercèrent des professions, les jeunes filles purent rencontrer des

jeunes gens et les présenter respectueusement à leurs parents. Le Japon

s'américanisa avec prudence, avec originalité, et surtout en gardant

sa courtoisie parfaite, ses révérences, ces manières de seigneur qui

font qu'auprès d'un Oriental un Européen a toujours plus ou moins

l'air d'un rustre. Mais il conserva son âme ancienne à travers cette

métamorphose. Le stoïcisme du bushido, inaltérable comme une table

de granit, persistait sous le terreau aimable de la civilisation occidentale : les usines, les ports, les trusts, végétation moderne, poussaient

sur cette terre meuble qu'on avait apportée, mais l'âme des femmes

japonaises était encore pareille à celles de l'époque féodale. Elles

Histoire des Femmes

apprenaient à leurs fils les légendes des samouraïs, elles se prosternaient au passage de l'empereur, prêtes, comme autrefois, à sacrifier

leur propre enfant pour sauver celui du suzerain, comme c'était le

devoir d'un loyal serviteur, elles vénéraient les généraux archaïques

qui préféraient le suicide au déshonneur ou simplement à la déconsidération. Elles allaient au cinéma, elles écoutaient la radio, elles achetaient des soutiens-gorge et des bas de soie comme toutes les autres

femmes des pays civilisés et leurs maris inondaient le monde de produits très bon marché : mais cette lèpre qui rongeait le monde moderne

n'avait pas réussi à attaquer leur âme, elles n'avaient pas eu besoin

de révolution et de chants de guerre et elles donnaient cet exemple

unique d'un organisme clliturel assez vivace, assez robuste pour

traverser avec une inocuité totale ces épidémies mondiales qui donnaient la fièvre et le délire à toutes les autres nations.

Ainsi, tandis que l'apparition de la société mixte obligeait à réviser

l'idée qu'on avait de la femme, des corrections instinctives se faisaient

d'elles-mêmes, mais sous des inspirations différentes. On mitigeait, on

amendait, on adoucissait la saveur un peu âpre de la femme nouvelle

du xx• siècle, jeune vigne sauvage. Tout en voulant renoncer à

l'embarrassante robe, les femmes ne voulaient pas y renoncer tout à

fait. Elles cherchaient en elles-mêmes quelque accord entre la dénaturation que le siècle leur imposait et leur instinct qui les poussait à

rester féminines, c'est-à-dire à rester ce fruit juteux, tendre, sucré et

mystérieu;'< que le plant viril ne produit pas. Parfois, elles espéraient

obtenir comme en série ces fruits plus doux. L'américanisation de la

femme par le cinéma et la publicité les invitait à se montrer agressivement féminines, en absorbant des sortes d'hormones de féminité, en

compensant par beaucoup de féminité tapageuse, des fards, des bas

de soie, du rouge à lèvres, des dessous« excitants))' par une conception

«érogène" de la femme, ce qu'elles perdaient de leur propre caractère

en imitant les hommes et en se mêlant constamment à leurs jeux.

D'autres fois, au contraire, elles laissaient la sève féminine monter

doucement en elles et elles cherchaient à préserver en elles la femme

d'autrefois, la femme éternelle, contre les grands vents desséchants

que le siècle soufflait : et leurs robes courtes, leurs cheveux courts,

leur air décidé ne leur servaient qu'à camoufler la tendre épouse et la

tendre mère qu'elles auraient pu être cent ou deux cents ans plus tôt,

mais en sortant de ce cocon sous lequel le xrx• siècle les avait enveloppées et travesties. Et ainsi, d'une manière ou d'une autre, elles se

posaient déjà la question qui est encore celle des jeunes femmes de

notre temps : comment rester des femmes tout en étant pareilles aux

hommes et parmi eux? Question que se posent les sociologues et à

laquelle on voit bien que les femmes répondent, en somme, avec

assez de facilité.

Les Femmes du Vingtième siècle 377

FOURMILIÈRES ET COSMONAUTES

Dans la guerre totale qui eut lieu de 1940 à 1945, la participation des

femmes fut bien plus complète encore que pendant la guerre de 1914-

1918, mais elle fut le plus souvent involontaire. Par le caractère même

de la guerre les femmes ne furent plus relativement protégées contre

les effets des hostilités, mais elles se trouvèrent engagées dans la guerre

de la même manière que les hommes. Elles assumèrent comme en

1914, et même plus largement qu'en 1914, une grande partie des

activités économiques de l'arrière, mais, en outre, les bombardements

massifs des villes, les privations, l'occupation, reportant sur les populations civiles une grande partie des souffrances de la guerre, elles furent

inévitablement enveloppées dans les opérations de guerre comme si

elles avaient combattu. Elles ne furent plus seulement les remplaçantes des hommes, mais elles eurent souvent l'occasion, bien involontairement, d'être les égales des hommes devant les souffrances et les

responsabilités que la guerre entraina. II leur arriva même de porter

l'uniforme et d'être groupées en formations qui furent parfois des

formations combattantes (ce fut le cas en Russie), le plus souvent des

formations auxiliaires : d'autres fois, elles furent employées dans la

guerre de partisans ou dans les activités clandestines. Ainsi retrouvèrent-elles, dans la lutte à mort que se livraient les États modernes,

la vocation militaire qu'elles avaient eue au moyen âge ou à d'autres

époques que nous appelons d'ignorance et que trois siècles de civilisation raffinée ct chevaleresque nous avaient fait, à tort, oublier.

La participation des femmes à la guerre est un épisode curieux de

leur histoire parce qu'il nous rappelle ce qu'elles sont en réalité et ce

qu'elles peuvent être ct que la civilisation nous cache généralement.

Mais cette expérience capitale, au;si instructive que celle de la première guerre mondiale, laissa peu de traces dans l'après-guerre.

L'orgueilleuse science elle-même, qui transforme les modes de la puissance parmi les hommes, n'eut pas davantage le pouvoir d'améliorer

notablement les conditions de la vie privée. Un abîme ne sépare pas les

femmes de 1930 de celles qui vécurent trente ans après.

FEMMES n' APRÈS~GUERRE

Cc n'est pas, en effet, des femmes bottées que nous vîmes entrer

dans notre vie après 1945, mais exactement le contraire. Ce qui a été

changé par la guerre, ce ne sont pas les femmes qui ont participé à

Histoire des Femmes

cette guerre, mais les jeunes filles qui vinrent après elles. Pour les

femmes qui avaient plus de vingt-cinq ans en 1945, on s'aperçoit

qu'il n'y a pas eu d'innovation capitale qu'on puisse faire remonter

à cette date : elles ont repris l'histoire des femmes au point où elle en

était en 1940, et elles l'ont simplement continuée. Elles travaillaient

et elles ont continué à travailler. Le chiffre des femmes « actives ,,

s'il a considérablement augmenté aux États-Unis et dans la Fédération

soviétique, pays que nous décrirons à part, est resté stationnaire en

Europe. Le travail des femmes, qui fait si souvent illusion, est même un

phénomène social d'une telle stabilité que la proportion des femmes

«actives, n'a pas changé de 1906 à 1954. Elle atteint partout le même

niveau parce que les économies nationales se ressemblent toutes :

environ 1/ 3 de la « population active , est composé de femmes *.

Ce qui a changé, c'est l'application de ce travail. Mais, dans tous

les secteurs, on voit seulement s'affirmer l'évolution commencée entre

les deux guerres. Le nombre des domestiques diminue régulièrement

ainsi que celui des femmes employées dans l'agriculture : dans ces

deux secteurs, les effectifs ont diminué d'un tiers entre 1926 et '954·

Le chiffre des femmes employées dans le textile et dans la confection,

industries réservées aux femmes depuis si longtemps, a baissé dans

les mêmes proportions et même davantage en raison de l'apparition

de nouveaux matériels. Les femmes fournissent encore une contribution notable à des activités qui exigent de l'énergie et de la résistance : mais cette participation a tendance à diminuer et elle est

diverse suivant l'économie de chaque pays et ses traditions **.Les

femmes sont encore nombreuses dans les différentes branches de

l'industrie qu'on appelle manufacturière, où elles représentent de go

à 32 % de l'effectif suivant les pays, et surtout, elles ont une grande

place dans le commerce et le secteur tertiaire dans lesquels elles

* Voici les chiffres pour la France :en 1906, 7 628 ooo; en 1926, 7 763 ooo; en

1936, 7 o81 ooo; en 1946, 7 853 ooo en 1954, 7 456 ooo, sur un chiffre global de travailleurs oscillant de 19 à 21 millions. Voici maintenant les pourcentages de

femmes « actives 1 dans les pays européens : Allemagne, g6,8 %; Danemark, 37 %; France 34,8 %; Grande-Bretagne 33,7 %; Belgique 31,6 %; Italie 27,5 %. Le pourcentage des États-Unis à la même date est de 33,8% 7•

** En Angleterre, on ne trouve presque plus de femmes dans l'agriculture ( 10% des travailleurs agricoles), parce que l'Angleterre est devenue un pays importateur, tandis qu'en Allemagne, les femmes fournissent encore plus de la moitié des travailleurs agricoles (54%). Au Japon, le chiffre est presque semblable (50%). La France se maintient encore en 1954 dans sa moyenne traditionnelle (35 %). On ne trouve presque plus de femmes employées dans les industries extractives

(de 2 à 5 % des effectifs, sauf au Japon où le chiffre s'élève à g %), ni dans le bâti- ment et les travaux publics (de 3 à 4 %, sauf au japon où le chiffre s'élève à 6,5 %) : les statistiques ne permettent pas de savoir quelles tâches elles accomplissent exac· tement dans ces derniers secteurs.

Nous établissons ces chiffres d'après les données de l'Annuaire statistique rllro~pectif

de la France (éd. 1961) partie internationale, p. 45 et suivantes. Voici le détatl des pourcentages que nous avons calculés :

Les Femmes du Vingtième siècle 379

représentent près de la moitié de la « population active » et parfois

davantage *.

Ce sont là des situations subalternes * *. On confie peu de responsabilités aux femmes. Et elles-mêmes ne les revendiquent qu'avec

timidité. Leur participation aux professions libérales est encore satellite et précaire. Il en est de même de leur intervention dans la vie

politique. Après 1945, les quelques pays européens qui n'avaient pas

accordé le droit de vote aux femmes, ct notamment la France, sc

décidèrent à cette mesure. Les partis prirent aussitôt l'habitude

d'inscrire des femmes sur leurs listes de candidats pour attirer ces

nouveaux suffrages. Les femmes désignées pour des mandats mirent

presque toujours beaucoup d'application à les remplir. Elles réussirent tout particulièrement dans les assemblées municipales où elles

retrouvaient les fonctions qui leur avaient été confiées au xiv• et au

xv• siècle dans les jurandes et les corporations. Elles eurent un rôle

plus effacé dans les Parlements. Des postes ministériels leur furent

parfois attribués. Elles n'y furent pas plus médiocres que les hommes.

On peut remarquer, toutefois, qu'aucune femme n'a été jusqu'à

présent, dans les grandes nations occidentales, un orateur éminent

ou un chef de gouvernement ou de parti. Malgré la mntation qui leur

a permis de pénétrer dans la chambre des machines jusque là réservée

aux hommes, elles sont vouées encore une fois à des tâches secondaires : leurs dons naturels ne semblent pas les disposer tout spécialement à la conduite des grands ensembles démocratiqnes. Elles n'ont

retrouvé nulle part, en tout cas, l'influence qu'elles avaient pu avoir

dans les régimes monarchiques, sur la conduite de l'État et le choix

des hommes.

Cette revue de l'activité féminine est, en somme, décevante. La

Agriculture, chasse, pêche . . .

Industries extractives . ..... .

U.S.A.

(•gso)

8%

2,5%

25%

2,6%

12%

Allemagne

(•gsS)

54%

s%

32,S%

4,5%

Angleterre

(•gs •) JOo/o

I,S % 31%

3%

g,s%

Japon

(•951)

50%

g%

30%

6,5% Industries manufacturières . .

Bâtiments, Travaux publics ..

Électricité, gaz, sanitaire ....

Commerce, banque, assurances . . . . . . . . . 32% 52,5% 41,5% 42% 40% Transports, communications. 15% 15 % 12,5% q% 12%

Services . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50 % 50 % 4 7 % 59 40,5 % Divers . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 33% - 33% 31% - (Ces pourcentages sont indiqués par rapport au to tal des travailleurs de chaque

secteur.)

• Les chiffres varient légèrement suivant les pays. mais toujours autour des

m~~e~~tdéd~~tf~n àe~2

c!~Kr:ée ~~k:Od~~~é~~ ~!~~ ;~/1!:7~:~:s .chefs d'entreprises ou travailleurs indépendants. Celles-ci sont peu nombreuses, sauf en France, pays de petits commerçants, par rapport au chiffre des femmes qui travail~

lent : 5.8 % aux États~Unis. 8% en Allemagne. 4% en Angleterre. 11 % en

Italie. 11.5 % au Japon et 14.5 % en France'·

g8o Histoire des Femmes

civilisation industrielle a changé profondément la vie de la plupart

des femmes, qui sont devenues plus libres, plus riches, plus comblées;

mais les « conquêtes » des femmes n'ont guère changé leur destin.

D'après les derniers recensements, le nombre de filles qui font des

études secondaires est égal et parfois supérieur à celui des garçons •.

Dans les Universités et les instituts d'études supérieures, les filles

figurent avec un pourcentage important qu'il est difficile de fixer

avec précision en raison des définitions diverses qui sont données des

études supérieures dans les différents pays : en France, par exemple,

l'effectif des étudiantes est de 37% 10• Néanmoins, la place des femmes

parmi les cadres supérieurs dans les grands pays occidentaux ne correspond pas à leurs études. On a l'impression que leur activité est incomplètement utilisée, qu'une quantité importante d'énergie et de connaissances est perdue, parce que les grandes démocraties n'ont pas

su dégager un équilibre entre les aspirations naturelles des femmes

qui les poussent à être mères et à aimer leur foyer et les services

qu'elles peuvent rendre en raison de leurs qualités et de leur formation. La seconde guerre mondiale ne semble pas, en tout cas, avoir

été pour les femmes un événement décisif qui ouvre pour elle une ère

nouvelle.

Les transformations de la vie quotidienne ne sont pas dues non

plus à la guerre, mais à l'expansion économique. Après la période

dramatique qui a suivi immédiatement la fin des hostilités, les femmes

ont repris le cours de leur existence domestique et si celle-ci a été

sensiblement améliorée, on Je doit à l'apparition des machines à laver,

des machines à faire la vaisselle, des « mixers », et à la multiplication

des frigidaires et des aspirateurs. De même, les facilités ou les plaisirs

que leur procurent l'auto, la télévision, les sports divers, les vacances,

proviennent seulement d'une répartition plus étendue de l'équipement

et des loisirs et de tout le développement d'une prospérité matérielle

dont le mécanisme était mis en place depuis de longues années.

Répétons-le : la société industrielle a été généreuse pour les femmes.

Elles ont l'impression qu'elles vivent un rêve que leurs grands-mères

n'auraient pas osé faire. Le monde moderne leur offre à l'infini des

tours de chevaux de bois. Mais les farandoles dans les prés, les mais

où les filles tressaient des chapeaux de fleurs, les veillées, les joyeux

dimanches et cette impression d'éternelles vacances que laissent les

soirs du xv16 siècle dans les campagnes heureuses, est-ce que ce n'était

pas aussi une autre version du bonheur?

Notre prospérité a même fait naître des causes d'inquiétude et

de malaise, souvent graves, qui n'ont pas non plus pour origine la

guerre, mais le développement même de la civilisation industrielle

et des grandes concentrations urbaines qu'elle entraîne. Ces problèmes

étaient inconnus il y a quarante ans : leur apparition est la véritable

Les Femmes du Vingtième siècle 381

nouveauté de la vie domestique. Avant laguerre, les femmes payaient

la prospérité matérielle par l'emprise qui s'exerçait sur elles et qui

aboutissait à une sorte d'aliénation de leur personnalité. Ces processus

d'emprise se sont diversifiés. L'aliénation de la personnalité se poursuit sous des formes plus habiles. Mais elle se double maintenant d'une

sorte de soustraction physique des heures de vie, des pauses réservées

au bonheur, d'une contrainte qui pèse sur les habitudes, le librearbitre, la libre disposition que chacun devrait se réserver de son

propre temps et de sa propre existence. La croissance démographique

et les difficultés qui en sont la conséquence, l'éloignement du lieu de

travail, la vie collective dans les grands ensembles d'habitation,

même l'accroissement de la longévité, sont les véritables problèmes

de la vie domestique moderne. Non seulement ces difficultés qui ont

surgi de la civilisation elle-même, rendent souvent la vie des femmes

épuisante, mais il arrive qu'il ne leur reste plus pour elles-mêmes

que des effilochures de leur vie : laquelle se passe en métro, en train

de banlieue, en encombrements, en files d'attente, en démarches, en

mécontentements de toutes sortes pour l'auto, pour l'appartement,

pour la salle de bains, pour l'éducation des enfants, pour les fréquentations des enfants, à cause des voisins, à cause delaradioetc.-Causes

lilliputiennes de soucis, qui, ajoutées au travail de la femme ou à ses

occupations propres, la vieillissent prématurément, l'énervent, l'usent,

dissipent sa journée en mécomptes et en courses inutiles et finalement

lui font penser que sa grand'mère était heureuse qu'elle avec son âne

et sa lessive.

Est-il indispensable que les femmes travaillent? L'histoire nous

répond, hélas, qu'une bonne partie d'entre elles ont toujours travaillé.

Cette fatalité est-elle inéluctable? Ne peut-on pas imaginer que la

société industrielle, qui utilise moins de main d'œuvre depuis l'automation, pourrait un jour se passer définitivement de la main d'œuvre

féminine tout en payant des salaires suffisants pour faire vivre un

ménage? Mais si cette solution était quelque jour possible, ferait-elle le

bonheur des femmes? C'est la femme qui paie l'auto du ménage. Il y

aura toujours quelque auto à entretenir qui exigera un double salaire.

Puis, osons dire la vérité : beaucoup de femmes s'ennuient chez elles et

l'atelier, l'usine, le bureau sont devenues pour certaines d'entre elles un

lieu amusant oi1 l'on se frotte aux hommes. Elles tiennent à cette

«vie sociale "que la société mixte leur offre gratuitement. Le plus sage

est de leur trouver des solutions pratiques qui allègent cette double

vie, dont elles se plaignent toutes, mais dont beaucoup seraient bien

fâchées de se passer.

Le féminisme stipule surtout pour des intellectuelles et des femmes

seules, secteurs secondaires. Les femmes ont moins besoin d'être banquières ou préfètes que d'échapper à la vie épuisante et décourageante

Histoire des Femmes

qu'ungrand nombred'entreellessontcondamnées à mener. Le travail à

temps partiel, la linlitation des naissances, sont aujourd'hui les questions qui passionnent les femmes dans le monde entier, parce qu'elles

aperçoivent dans les solutions qu'on leur propose une espérance de

soulagement. Ces solutions se rapprochent en fait des modes de travail

qui avaient été particuliers aux femmes dans le passé. Elles tiennent

compte de cet instinct qui les attache à leurs enfants et à leur demeure,

qui les pousse à être, assises sur les graines comme les Chinoises d'autrefois, celle autour de qui se groupe la fanlille parce que la famille est

sortie d'elle-même. Mais il faut bien reconnaitre aussi que ces mêmes

solutions sont à l'opposé de cette égalité à laquelle le féminisme s'est

complu, au nom de laquelle il a eu parfois des exigences si étranges,

et qui n'a finalement pour aboutissement dans une société industrielle

qu'une fournlilière divisée en reproductrices et en ouvrières, cheminant côte à côte comme deux variétés biologiques définitivement

séparées.

La seconde guerre mondiale n'a donc pas imposé une image

nouvelle de la femme, en dépit des efforts de la presse féminine pour

nous le faire croire. Les femmes ont seulement accentué de plus en

plus leur ressemblance avec les hommes, elles empiètent chaque

jour davantage sur des prérogatives qui paraissaient réservés à ceux-ci,

conduire des autos, faire du ski, boire de l'alcool, avoir des diplômes.

Mais en somme, tout cela est marginal. Ce sont des audaces de jeune

fille que les femmes ont incorporées à leur vie. Autrefois, la vie d'une

femme commençait après son mariage, sa vie de jeune fille était une

enfance prolongée : aujourd'hui la vie de jeune fille est l'apprentissage

de la vie et les femmes sont, après le mariage, les jeunes filles qu'elles

ont été. La personnalité de la femme ne se révèle plus soudainement,

comme si l'on ouvrait une porte devant elle, comme si l'on opérait

un aveugle de la cataracte. La femme a donc, plus tôt qu'autrefois,

une certaine connaissance d'elle-même et une certaine responsabilité sur elle-même. C'est le résultat de cinquante ans d'évolution et,

en particulier, du caractère mixte de la société contemporaine et de

l'éducation mixte. Mais cela ne change rien d'essentiel. Car, la femme

n'est pas plus qu'autrefois maltresse de son destin. Finalement, c'est

son mariage qui fixera son rang, c'est la carrière du mari qui limitera

sa course, c'est un autre qu'elle qui commandera son avenir. Tout ce

qu'elle peut faire, c'est d'avoir la carte sur ses genoux pour indiquer

l'itinéraire.

C'est sans doute ce caractère illusoire de l'égalité obtenue par les

femmes qui explique qu'aucun type féminin ne se soit dégagé dans

notre temps sinon des types illusoires. Car, chaque image de la femme

moderne, l'intellectuelle, la vedette, la femme d'affaires n'est qu'une

ombre qu'un souffle défait.

Les Femmes du Vingtième siècle

L'intellectuelle marche d'un pas ferme dans le cortège des hommes,

elle a pris l'égalité au sérieux. Elle voudrait avoir une voix d'homme,

des poils d'homme, une fureur d'homme. Mais elle s'égosille et sa voix

s'éraille. On écoute, et tout ce qu'on n'entend n'est qu'une confidence.

«Je couche» ou «je ne couche pas». La littérature féminine conjugue

ce verbe depuis Mme de Staël, et les lorgnons, les parchemins, les

moustaches ne changent rien à l'affaire. Quelle intellectuelle a

justifié la prétention d'égalité avec les hommes par une œuvre

d'homme?

La vedette n'est qu'un produit commercial. Elle est une compensation

fournie par des industriels ingénieux. Ces industriels ont deviné que

les hommes avaient besoin de ces froufrous que le siècle a fait disparaitre, de cette odeur, de ces croupes, de cette moue animale,

de ces coups de rein, que la vie fonctionnelle nous dispense peu, de

ce luxe et de cette inaccessibilité utiles pour engraisser leurs rêves,

que les femmes elles-mêmes en avaient la nostalgie. Et ils fabriquen t

Cléopâtre, ils vendent Cléopâtre, ils vendent du rêve, ils vendent

de l'orchidée, ils la mettent même en rayons sous la forme commercialisée de la starlett : et tout le monde sait que cela n'existe pas, que

c'est simplement une drogue qu'on nous vend, une vitamine destinée

à compléter notre alimentation sexuelle, en certains domaines déficiente.

Les femmes d'affaires elles-mêmes n'ont pas beaucoup plus de consistance. Elles gouvernent de petits empires, elles vivotent : parfois

fières de prendre l'avion pour visiter quelque succursale lointaine.

Mais à qui font-elles peur? Où leur poing s'est-il jamais abattu pour

anéantir quelque tremblante fourmilière? Elles jouent à être des

hommes, comme toutes les autres. Ombres des hommes, c'est ce

qu'elles sont. La société mixte a remis entre les mains des femmes

une liberté et une égalité dont elles se demandent ce qu'elles doivent

faire. Elles sont devenues des hommes et, en même temps, elles ne

sont pas des hommes. Elles sont devenues des hommes et il n'est pas

sûr qu'elles en soient plus heureuses pour cela.

Les destins qui échappent à cette insignifiance sont tous plus ou

moins des destins d'un autre temps transplantés dans le nôtre. Evita

Peron est une favorite des siècles monarchiques, elle a eu l'autorité

et le pouvoir d'une grande favorite, elle en a usé avec intelligence

et générosité : c'est évidemment une destinée d'un autre temps,

celle d'une Marie-Thérèse ou d'une Catherine II. Anna Pauker,

déléguée par Staline pour contrôler le parti communiste en Roumanie,

est une Sultane Validé dans un Etat moderne. Mrs. Roosevelt a géré

comme douanière une féodalité morale, comme elle aurait été autrefois

baillistre d'un fief.

Rien de cela ne nous sort du royaume des ombres. Rien ne nous

1 1

Histoire des Femmes

invite à admirer le pouvoir d'une femme, créé par une femme,

maintenu par elle. Celles que je viens de citer ont porté par hasard

le gantelet de fer d'une ancienne armure. Autour d'elles on ne voit

à l'infini que des millions de fourmis s'acharnant sur ces machines

à écrire qui semblent symboliser toute l'activité des femmes de notre

temps.

Nos découvertes et nos progrès, je crains qu'ils soient peu de choses

pour les femmes. Nous dressons la carte de la lune ct nous savons

réduire en poudre les cités : qu'est-ce que cela change à leur vie?

Les cosmonautes passent dans notre siècle sans lui ajouter une heure

de soleil ou de joie. Ce firmament nouveau que nos savants dessinent,

quelle femme n'y renoncerait pour quelques étés de bonheur et

de paix? Il est amer que, de toutes nos découvertes, les femmes ne

puissent saluer aujourd'hui que celle qui leur permet d'échapper à

une fécondité qui fut autrefois leur orgueil et leur gloire. Triste ambition que ces flancs secs sur lesquels Rachel pleurait!

FILLES n'APRÈS-GUERRE

Tandis que la guerre ne changeait rien à l'étage des femmes et des

mères, elle faisait naltre, en revanche, chez les filles une espèce entièrement nouvelle, que les hommes regardèrent avec autant d'étonnement que si un troisième sexe venait d'être créé. Cette espèce

nouvelle s'isolait des autres, s'opposait à elles, avait son habitat et ses

mœurs propres, elle avait ses jeux, ses rites, elle était un corps étranger dans l'organisme social et elle voulait l'être, se défendant contre

le débarquement des autres dans ses îles. Dans ce peuple nouveau,

les femmes cessaient définitivement de porter les attributs des femmes,

robes et cheveux longs, et elles cessaient aussi de se comporter comme

des femmes ou du moins de se comporter comme on imaginait généralement que les femmes devaient le faire. Les hommes ne reconnurent

pas dans ces nouveaux produits féminins Je stade final de l'évolution

qui avait commencé vingt ans auparavant. Les jeunes filles de

1945 rompaient définitivement avec tout ce qu'on avait enseigné

autrefois que la femme devait être. Elles n'étaient plus de « faibles

femmes », elles n'étaient plus des êtres « protégés » dans la vie, il

n'y avait plus désormais que des « compartiments de fumeurs ».

Et puisque l'être fragile appelé femme était désormais un fossile

du passé, il valait mieux accepter et incarner tout de suite l'idée qu'il

n'y avait plus maintenant que des « camarades » de sexe différent,

voués aux mêmes tâches, portant les mêmes responsabilités, se livrant

aux mêmes jeux et qu'il n'y avait pas de raison de distinguer, par

conséquent, au moyen de ces signes extérieurs désuets qu'étaient la

~~ Rêl-•es américains : Rita Hayworth

{§' -~, er Marily11 Monroe (Violier. Snark}.

~w·

De son temps, et toujours indétrônée : Brigitte Bardot (Ghislain-Dussart. Rapho}.

Dernière venue des imagesmodèles d'aujourd'hui: la caver- girl. Jean Shrimpton (DavidHum. Magnum).

Les Femmes du Vingtième siècle sss

robe et les cheveux. Restait cette fâcheuse particularité de la grossesse,

qui posait encore quelques problèmes.

On ne s'avisa pas tout de suite de cette fi]jation parce qu'on s'hypnotisa sur quelques particularités de la faune de Saint-Germaindes Prés qui fournissait les exemples les plus caractéristiques de cette

évolution. Or, les jeunes filles n'étaient pas toutes ces créatures

hybrides, solidement installées dans l'égoïsme et l'indifférence, volontiers sales, paresseuses, faciles ct molles, qu'on voyait écroulées pendant

des heures au-dessus d'un « café-crème , triste. La déclaration de

guerre à la bourgeoisie, à la société, à la morale était particuHère

à une secte : mais la déclaration de guerre à la robe et aux cheveux

longs était le programme de toute une génération et elle ne s'accompagnait, en somme, d'aucune révolte systématique, d'aucun refus

global, d'aucune vision du monde. Des familles produisirent comme

des fiancées très convenables de jeunes personnes dont les pantalons

étaient parfaitement coupés : ces dernières faisaient gravement de

courtes révérences aux vieilles dames dans l'uniforme d'un sous-lieutenant de chasseurs à pied. C'était seulement toute une partie de

la population féminine qui s'était résolument installée, en compagnie

des garçons du même âge, dans une citadelle à elle réservée où

régnaient les blue-jeans, les cheveux courts, la camaraderie, la vespa

et le rock and roll.

Car le phénomène qu'il fallut très vite constater, c'est que cette

j eunesse formait un monde à part, autonome, un monde clos, une île

escarpée sur laquelle les autres n'abordaient pas. Cette autonomie

de la jeunesse avait bien des causes diverses : aussi bien l'expérience

des pays autoritaires qui avait fait des « organisations de jeunesse ,

un Etat dans l'État que les méthodes d'éducation américaines qui

conféraient aux jeunes de très bonne heure une indépendance presque

totale. C'est même probablement, à notre insu, une projection

de l'american way of !ife, qui amena les parents à abdiquer toute

une part de leur pouvoir de contrôle et les enfants à revendiquer

des responsabilités contestées auparavant. L'habitude se répandit

très vite, en tout cas, d'une part d'accorder aux filles une ]jberté

analogue à celle des garçons, d'autre part de laisser les uns et les autres

constituer leur propre « étage social , sur lequel les parents exerçaient

difficilement leur droit de ueto et que souvent même ils ignoraient

entièrement.

Des circonstances pratiques, en apparence secondaires, curent

comme toujours un effet très important. Les danses mouvementées

qui exigeaient beaucoup de contorsions, les rythmes inhabituels de

la Nouvelle-Orléans, dépaysaient les cé]jbataires de trente ans et les

femmes « encore très jeunes >> qui se seraient volontiers mêlées à ces

jeux. Presque tout de suite l'apparition des blue-jeans, devenus du jour

g86 Histoire des Femmes

au lendemain l'uniforme de la jeunesse, mit la distance énorme des

signes extérieurs entre ceux qui avaient vingt ans et ceux qui ne les

avaient plus. Des appareils insolents comme les vespa aggravèrent un

peu plus tard cette situation. Enfin les jeunes eurent leurs cérémonies,

leurs rites et leurs églises. Ils inventèrent les surprise-party, autre imitation américaine à l'occasion desquelles les parents eurent l'inconscience de prêter leurs appartements; ils introduisirent le boy-friend,

qui prenait en charge la vie privée de la jeune fille; ils se groupèrent

en bandes dont les activités mystérieuses nécessitaient de temps en

temps l'intervention de la police; ils eurent leurs lieux de réunion et

leurs clubs, officines parfois semi-publiques où les autres étaient regardés avec suspicion, et d'autres fois retraites privées. Toutes ces pratiques constituèrent finalement la jeunesse en un « étage social » autonome qui avait son uniforme, ses manières, ses règles, sa mentalité

et aussi ses moyens de locomotion, ses ressources et ses lieux de réunion

particuliers.

Cette séparation de la jeunesse eut finalement plus d'importance

que ses idées sur le monde. Ce qui paraissait essentiel aux jeunes,

c'était d'être entre eux, et ce qui était important, en effet, c'était

qu'ils fûssent entre eux. Ce n'était pas une déclaration de guerre

aux adultes, ni même aux parents : au contraire, l'indépendance

une fois acquise, la jeunesse était prête à considérer ceux-ci avec

bienveillance et à les juger avec sérénité. Elle était « décolonisée ».

Cet isolement provoquait, d'autre part, des phénomènes singuliers

que les ethnologues devraient étudier. La constitution des « bandes »

est sans doute le plus symptômatique. Ces bandes étaient liées,

en général, aux « grands ensembles » qu'on venait de construire

à la périphérie des villes ou dans les banlieues. C'était le " clan » qui

se reconstituait dans une nouvelle brousse née de la surpopulation :

mais ce« clan» n'était pas parental, il était géographique et réunissait

les garçons d'une rue ou d'un bloc. Le « clan » avait vocation naturellement sur les lilles de l'aire géographique correspondante, les filles

de la rue ou les filles du bloc. La transgression de cette règle d'appartenance entraînait des bagarres entre bandes. Il est difficile de dire

jusqu'où allait cette «appropriation ». Les caves, séjours peu surveillés,

étaient un lieu de réunion dangereux. Dans certains grands ensembles

urbains, il est à présumer que la liberté des filles fut grande. Mais,

comme les sociologues, lorsqu'ils parlent des Papous, nous devons nous

garder d'accepter comme une règle ce qui ne fut peut-être qu'une

exception locale.

Néanmoins, quelle que soit la prudence des naturalistes qui examinent des échantillons de " jeunes », il faut conclure sans hésitation

que la « jeune fille », telle qu'on l'imaginait en 1913, a disparu du

catalogue des produits féminins. Les filles ont cessé d'être faibles,

Les Femmes du Vingtième siècle

d'exiger des soins constants et une lumière tamisée, elles sont sportives,

décidées, aussi libres que les garçons. Leur ignorance a cessé, leurs

hésitations ont diminué. Non seulement le flirt s'est répandu mais il

est devenu un élément normal de l'éducation de la jeune fille au

même titre que la natation ou la sténo-dactylo. Des études consciencieuses ont établi que la moitié environ des jeunes filles ont des relations coupables, plus ou moins tolérées par les parents, avec de jeunes

mâles de leur âge qu'elles finissent généralement par épouser. On

nous explique gravement que c'est là le prix dont il faut payer l'apparition d'une société mixte et la disparition des complexes qui accompagnent la séparation des sexes : et on nous invite, en même tctnps,

à nous consoler par l'idée que ce résultat a été obtenu après une

longue et sage évolution qui avait commencée dès 1920 *.

L'exploration de la faune appelée « jeunesse » invite le sociologue

à une comparaison fructueuse avec les sociétés primitives. Non seulement la jeunesse est de plus en plus attirée par la nudité, les villages

de paillotes, la vie en plein air et aussi le tarn-tarn ct les danses nègres,

mais elle retrouve instinctivement les règles pratiquées par les tribus

du Queensland et de la Polynésie : la division en classes d'âge qui ne

communiquent pas, la dévolution des filles suivant les clans, leur

appartenance collective dans certains cas, parfois les phases de défoulement en certaines occasions. La liberté des filles s'opposant à l'exclusivité dont jouit l'époux sur la femme qui lui a été définitivement

attribuée n'est qu'un trait particulier parmi tant d'autres qui tous

indiquent un retour instinctif de la jeunesse dans tous les pays vers

les formes de la vie naturelle.

Ce mouvement mériterait d'amples considérations qui ne seraient

pas à leur place ici. Il n'est pas douteux que la jeunesse rejette, comme

une greffe qui ne prend pas, les modes de vie ct la mentalité que la

société industrielle a engendrés dans ses deux présentations opposées,

• Voici sur cette question, les éléments dont nous disposons. Le rapport Kinsey,

publié en 1953, conclut à l'universalité du flirt, mais limite à 50% la proportion

des filles qui ont eu un amant avant le mariage, en notant que très souvent cet

amant était le futur mari. Les chiffres cités par Kinsey (pour les femmes nées entre

1910 et 1929) sont les suivants : c Avec le fiancé: 42%- Avec le fiancé et d'autres :

16 % - Avec d'autres exclusivement : 12% •· Dans le même tableau, Kinsey

précise que sur 100 jeunes filles ayant eu des amants avant le mariage, 38 avaient

eu de 1 à 5 partenaires, tandis que 48 n'avaient eu pour amant que leur fiancé.

Cette enquête, conduite exclusivement aux États-Unis ct limitée aux femmes nées

avant 1929, ne peut avoir qu'une valeur indicative pour les pays d'Europe et, en

outre, exclut la génération qui a eu quinze ans en 1945, qui est précisément celle

qui nous intéresse. En l'absence d'un document analogue au rapport Kinsey pour

l'Europe occidentale, nous pouvons now référer au chiffre des conceptions prénuptiales qui est connu. Un rapport adressé par l'Institut ,zatio1UZl d'études démographiques au Mimstère des AffaLres Soc.ales en 1964, constate 70 000 concept1ons prénuptiales sur 324 000 naissances, so1t une proportiOn de 21,5% 11 • Ce n'est là qu'un

mdtce : toutes les filles ne sont pas malchanceuses. On peut hardiment doubler le chiffre. On trouve alors le pourcentage de Kinsey.

g88 Histoire des Femmes

celle du capitalisme libéral et celle du communisme marxiste. Plus

proche que nous des impulsions de la nature, elle compense les contraintes

que la société industrielle fait peser sur elle en inventant des formes

originales et subreptices d'évasion et de refus. Nous prenons peut-être

pour une dangereuse baisse de la moralité ce phénomène de rejet

dont nous ne comprenons pas le sens et qui n'est pas nécessairement

malsain.

Quelques comparaisons et retours en arrière nous avertissent aussi

que la condamnation d'immoralité qu'on porte généralement sur la

jeunesse d'après-guerre pourrait être mitigée. A ceux qui se plaignent

que les relations entre jeunes gens ressemblent bien souvent à des

<< mariages à l'essai >> que nos mœurs réprouvent, rappelons que, sous

le nom de cc fiançailles))' le<< mariage à l'essai>> a été en usage pendant

plusieurs siècles dans la paysannerie et les milieux populaires de la

plupart des pays d'Europe où les mariages n'étaient très souvent que

la confirmation plus ou moins inévitable d'une liaison ancienne . En

fait, dans le peuple et à la campagne, les relations prénuptiales qui

nous paraissent une innovation révolutionnaire, parce que nous

sommes encore imprégnés de la mentalité du XIx• siècle, sont moins

étonnantes qu'on ne croit lorsqu'on se réfère à la perspective de l'histoire des femmes. Les témoignages que nous avons fournis ailleurs, celui

de J. Kas er sur la Bavière, celui de Klumker, ceux de plusieurs autres,

les renseignements que nous avons donnés sur les paroisses anglaises,

prouvent que dans ce XIxe siècle auquel on se réfère comme à une

période de haute moralité, les conceptions prénuptiales étaient au

moins aussi fréquentes qu'à notre époque *. On tirerait la même

conclusion de la comparaison qu'on peut faire avec l'enquête menée

à Sotteville-lès-Rouen à la fin du xvm• siècle 12• Même en faisant la

* Une enquête allemande de l'année 1959 nous apprend que le chiffre des

conceptions prénuptiales varie de 20% en Bade-Wurtemberg (chiffre recueilli

dans les villes de plus de roo ooo habitants) à 34% dans la Basse-Saxe (chiffre recueilli dans les villes de moins de roo ooo habitants) 13. Aux États-Unis, une enquête

menée à Philadelphie en 1g6o fixe ce pourcentage à 20 % en ajoutant que les

grandes villes et les milieux populaires présentent un pourcentage propre nettement

supérieur 14 • Ces pourcentages doivent être appréciés en tenant compte du recours

aux pratiques contraceptives beaucoup plus répandu depuis 1945 et aussi des avor- tements, incidences qui sont l'une et l'autre impossibles à fixer, même approximativement. En outre, deux séries d'éléments statistiques peuvent nous aider à nous

faire une opinion bien qu'ils ne fournissent que des indices. L'un est l'abaissement

« spectaculaire», de l'âge du mariage, spécialement constaté aux États-Unis où le

moyenne s'établit à vingt ans pou.r les femmes, chiffre qui remonte à l'année 1956,

ce qui suppose un grand nombre de jeunes femmes de moins de vingt ans. L'autre

est ce que les démographes appellent le« comportement nataliste>> des jeune~ mén~ges

auquel les Américains ont donné le nom expressif de « baby-boom )), qw soultgne la fécondité rapide de ces nouveaux couples. Ces deux derniers éléments peuvent

être interprétés assurément comme des signes d'une excellente moralité, mais en

les rapprochant d'autres circonstances, on peut soutenir aussi qu'ils masquent des

conceptions prénuptiales dissimulées par un mariage promptement décidé.

us Femmes du Vingtième siècle ssg

part du « progrès des lumières » en matière sexuelle, on peut admettre

que l'espèce nouvelle qui a remplacé les jeunes filles d'autrefois ne se

signale pas toujours, comme on voudrait nous le faire croire, par un

effroyable relâchement des mœurs.

Beaucoup de gens la condamnent sur des apparences qui choquent

parce que ce sont des nouveautés. Nous devrions nous habituer à

l'idée que la longueur des jupes n'est pas nécessairement une mesure

de la vertu. Quelques observateurs sont impressionnés par des cas

particuliers qu'ils ont rencontrés, à partir desquels ils infèrent d'autant

plus imprudemment que les renseignements certains sont difficiles

à rassembler. En fait, nous n'avons pour l'instant ni un panorama

complet ni un jugement sans préventions. Ce sont là beaucoup de

motifs d'erreurs et de bonnes raisons de circonspection.

Les règles qui se sont établies entre les jeunes gens, on peut même se

demander si, au fond, elles ne représentent pas une conquête des

jeunes filles qui ont acquis, en même temps que leur liberté, une

sorte de droit d'initiative qu'elles n'avaient jamais connu jusqu'ici.

On connaît la jurisprudence qui semble régir dans cette génération

les rapports des garçons et des filles: l'amant imprudent dont la tendresse a eu des conséquences visibles doit épouser et, en général, il

épouse. Cette convention commande de qu'on appelait jadis" l'empire amoureux » et elle explique la liberté dont tant de jeunes gens se

réjouissent. On doit la mentionner assurément comme une des

conquêtes les plus importantes de la femme, bien qu'elle soit peu

visible et peu célébrée. Car elle consacre la soumission du mâle qui

doit payer bien souvent du don de sa personne un égarement d'un

moment et la véritable égalité de la femme qui n'est plus seule à

supporter les conséquences d'une faiblesse. Cette convention enlève

même à l'homme en réalité l'initiative du choix, puisque l'homme suit

avec plus de fougue son désir, tandis que la femme réfléchit davantage

avant de se donner : c'est donc elle qui décide en réalité et qui peut

acquérir ainsi dans l'entraînement d'un caprice une alliance qui lui

aurait été refusée dans la délibération d' un mariage. Cette facilité

fallacieuse a pour résultat de faire de toutes les liaisons un piège, non

pas (( piège à filles ))' comme disent les garçons, mais, au contraire, un

" piège à maris >> ct bien plus dangereux que le fameux « fil à la patte >>

qui inquiétait nos grands-parents. Rien n'illustre mieux peut-être

l'empire qu'ont pris finalement les femmes dans une société où leurs

" conquêtes >> visibles sont superficielles et leurs progrès invisibles

infiniment plus sérieux.

L'attachement à la virginité des filles dans le mariage est une notion

à la fois aristocratique et chrétienne qui a été autrefois assez allégrement ignorée par la paysannerie et le peuple dans plusieurs nations.

Son affaiblissement est lié à la disparition progressive de toute aristo-

390 Histoire des Femmes

cratie consciente de son rôle, de son rang, de ce qui la distingue du

peuple : et, en même temps, au déclin général du christianisme qui,

cherchant à s'aligner sur le peuple, doit renoncer inévitablement

- et renonce en effet - à lui imposer les exigences morales qui sont

le propre d'une élite. Sur ce point, notre jeunesse ne suit pas l'instinct des sociétés primitives. Dans certaines peuplades, avant l'arrivée

des Européens, on faisait peu de cas de la virginité des filles du village

qui n'intéressait personne : mais dans les familles qui prétendaient à

un certain rang, la virginité des filles était jalousement gardée et

c'était un grand malheur et un grand déshonneur pour la tribu

toute entière que ces filles ne la perdissent point en grande cérémonie

au profit d'un attributaire légitime. Nous semblons nous montrer

moins difficiles en cette affaire. Mais, encore faudrait-il voir clair

avant de juger : les coutumes de notre temps sont, en ce domaine,

plus diverses qu'on ne l'imagine *.

Ce qui est nouveau, c'est qu'une telle évolution ait pu de nos jours

atteindre ces familles bourgeoises dont la vie privée avait été de

tous temps relativement protégée contre les épidémies morales que

propageait l'air du temps. La mécanique de la vie moderne qui entraîne

l'absence des parents, et, par suite, leur démission, n'est sans doute

pas étrangère à ce résultat : dans les appartements vides, personne

n'affiche plus, comme autrefois, la cote de ce qui est convenable et

de ce qui ne l'est pas. Mais le snobisme et la légèreté de la bourgeoisie

riche, et même son indifférence foncière à toute morale et son ignorance de toute hiérarchie véritable, ont aggravé ces conditions nouvelles de la vie privée. La bourgeoisie de parvenus qui est entrée en

scène après la guerre efface et relègue dans tous les pays la bourgeoisie

de tradition. C'est elle qui impose ses goûts et ses fantaisies parce

qu'elle est riche. Or, elle oublie, elle n'a même j amais soupçonné

un seul instant, qu'une position sociale supérieure se mérite par les

services rendus et par l'exigence qu'on a pour soi et pour les siens.

Elle défend son portefeuille, c'est ce qui lui importe. Mais elle ne

défend pas ses filles, car elle ne songe même pas que cela puisse

* On trouvera quelques indications curieuses, sur ce sujet, dans un livre de Gabriella Parca, Les Italiennes se confessent (Gauthier, tg66, copyright italien de I 959), recueil de lettres de jeunes lectrices adressées à la rédactrice du 1 Courrier du cœur • dans deux grands hebdomadaires italiens. Ces lettres témoignent, de la part des filles, à la fois d'une grande facilité el d'un grand attachement à la virginité dans le mariage. Les correspondantes appartiennent presque toutes au milieu populaire. Beaucoup d'entre elles admettent une liaison avec le r fiancé ))

qu'elles regardent comme à peu près inévitable, mais presque toutes sont effrayées d'avoir ou d'avoir eu des rapports avec d'autres que leur fiancé et cette situation leur paraît grave et même dramatique. On retire de cette documentation à peu près le même enseignement que du rapport Kinsey, d'une date voisine. Les son- dages que nous avons pu faire dans le r Courrier du Cœur • des magazines français laissent la même impression.

Les Femmes du Vingtième siècle 391

importer. Qu'a-t-on le droit d'exiger d'une fùle quand sa mère est

prête à l'accompagner et l'accompagne en effet à Genève pour un

avortement clandestin? Qu'est-ce qui peut retenir une jeune fille

devant l'amour, ou simplement devant le plaisir, ou simplement

devant la curiosité, quand elle ne croit plus qu'elle risque son salut

éternel si elle fait l'amour en dehors du mariage? Il faut que la nature

ait donné aux filles bien nées un profond sentiment du respect d'ellesmêmes et une profonde loyauté pour qu'on voie encore des jeunes

filles atteindre intactes le temps de leurs justes noces malgré la déroute

de notre morale et la profonde niaiserie de cc que nous appelons

nos idées.

Paradoxalement, c'est la jeunesse même qu'il faudrait louer de se

montrer plus sérieuse, plus réfléchie que la génération démissionnaire

de ses parents. Il résulte des chiffres mêmes sur lesquels nous fondons

nos raisonnements qu'un très grand nombre de jeunes filles- près de

la moitié des jeunes filles « modernes » - restent fidèles à la définition traditionnelle de la jeune fille et du mariage. Cette constatation

prouve une fois de plus que les mœurs évoluent toujours assez lentement et elle consolera peut-être ceux qui pensent que l'engagement

de se consacrer définitivement l'un à l'autre pour toute la vie mérite

bien qu'on montre quelque patience et quelque respect. Il n'est pas

sûr que la liberté des garçons et des filles n'ait pas eu d'autres effets,

dans de nombreux cas, que de permettre une camaraderie confiante

et une amitié sans arrière-pensée. C'est cc que beaucoup de parents

espèrent, et avec raison sans doute, du caractère et de la propreté de

leurs enfants. Ne nous laissons pas aller à croire avec quelques-uns

que le sexe est le soleil vers lequel les regards de tous les hommes

doivent se tourner. Et ne faisons pas à la jeunesse l'injure de croire

qu'elle n'a pas d'autre pensée dont elle puisse s'occuper.

Une comparaison d'une autre nature est encore à l'avantage de la

jeunesse. Et elle grossit également le dossier de la grande bourgeoisie

de notre temps. Les médecins consultants qui, après une carrière assez

longue, ont reçu nécessairement un grand nombre de confidences,

sont unanimes pour constater que l'immoralité des femmes dans la

bourgeoisie riche nous permet de prétendre à un rang très convenable parmi les siècles qui se sont fait remarquer par le relâchement

des mœurs. Aussi répandu que la sodomie dans la littérature, le

théâtre et le cinéma, l'adultère est aujourd'hui considéré, à partir

d'un certain niveau de fortune, comme une situation conjugale

très ordinaire. Il est seulement plus hypocrite, il intéresse les littérateurs

d'aujourd'hui moins vivement que ceux d'avant-guerre. C'est la

littérature de l'adultère mondain qui a perdu du terrain, non l'adultère lui-même qui est même plus fréquent et surtout plus habituel

qu'au temps d'Henri Bataille et de Paul Hervieu. Les femmes du

392 Histoire des Femmes

monde viennent consulter pour avortement, suites d'avortement,

maladies vénériennes : la jeunesse dorée abonde en bâtards, les

jolis garçons que nous voyons faire tant de bruit sur leur T riumph

sont souvent les fils d'un barman ou simplement d'un jardinier.

Les médecins dont nous avons pu recueillir les confidences sont,

bien entendu, moins précis que Kinsey : la plupart d'entre eux

fixent à 70 % environ le nombre des femmes du monde appartenant

à la très riche bourgeoisie parisienne, qui sont peu intéressées par

l'idée de la fidélité conjugale. *.

LA t< NOUVELLE VAGUE ))

La « nouvelle vague " apparue depuis quelques années n'a pas

renoncé à l'attirail de ses aînés, elle l'a même rendu plus excentrique

encore. Toutefois, elle nous a prouvé beaucoup mieux que la génération précédente qu'il ne faut pas toujours se fier aux apparences.

En cela, la génération d'après-guerre l'a aidée. Les jeunes filles si

étranges des années 1945-1948 ont donné des jeunes femmes et des

teunes mères parfaitement supportables et il ne s'est pas produit

cet effondrement de la moralité que de tels commencements autorisaient à prévoir.

La « nouvelle vague " sous des costumes encore plus fantaisistes

aborde la vie avec sérieux et même avec beaucoup de sérieux. L'âge

du mariage ne cesse pas, néanmoins, de s'abaisser inexorablement, et

de plus, on continue à constater chez les jeunes couples la même

obstination dans le « comportement nataliste "· En dépit des classes

creuses, de l'absence d'une partie des jeunes gens envoyés en Corée

ou en Algérie, le baby-boom continue. En revanche, l'érotisme, spécialité métaphysique et littéraire très demandée à Saint-Germain des

Prés vers 1948, perd du terrain. La liberté sexuelle ne semble pas non

plus revendiquée avec beaucoup d'âpreté. Une enquête, à échantillonnage réduit, il est vrai, menée en 1962 au Danemark et dans deux

* Nous ne donnons là qu'un échantillon. Il n'est pas possible, bien entendu,

d'étendre cette enquête à d'autres pays dans les limites de notre étude . Nous avons laissé de côté également les diverses manifestations de la perversion sexelle féminine,

qui paraissent plus nombreuses, ou du moins plus indiscrètes, à notre époque.

On se réfère, en particulier, aux cabarets et bars spécialisés dans la clientèle des

lesbiennes, qui ont eu grand succès depuis deux ou trois ans et dans lesquels on

voit défiler, sous prétexte de curiosité, les personnalités les plus connues du Tout- Paris. Ces descriptions se situent, à notre avis, en dehors du sujet de notre livre.

Les perversions auxquelles nous faisons allusion font, du reste, l'objet d'une abondante littérature médicale. Bornons-nous à signaler aux lecteur intéressés par

ces anomalies qu'ils trouveront une documentation dans les ouvrages français

facilement accessibles du Dr Hélène-Michèle Wolfram, Gynécologie psychosomatique

(Masson, 1966) et du même auteur, dans l'Encyclopédie médico-chirurgicale, supplément de 1965, Les Troubles sexuels de la femme.

Les Femmes du Vingtième siècle 393

Universités des États-Unis, révèle que les jeunes filles condamnent

les relations sexuelles prénuptiales avec une impressionnante majorité 16• La « presse du cœur » en Europe occidentale et aux ÉtatsUnis propage un honnête conformisme qui déconseille avec modération, mais avec fermeté les expériences inconsidérées. L'analyse du

« courrier du cœur» prouve clairement que la principale préoccupation des jeunes filles << modernes li est de trouver un mari, tout comme

les jeunes fi ll es d'autrefois. Le vénérable psychanalyste C. G. J ung,

après vingt ans de recherches, découvre gravement d u haut de sa

chaire professorale cette vérité première qui l'attendait, gracieusement

assise sur la margelle d'un puits : «Le désir de toutes les femmes n'est

pas d'avoir des aventures amoureuses, c'est de se faire épouser. ,,

Une partie de l'opinion mondiale fut soulagée d'entendre ce

diagnostic.

Toutefois, quelques particularités de la « nouvelle vague » qui ne

sont pas absolument aussi rassurantes, méritent d'être signalées.

L'une d'entre elles et l'abaissement de l'âge à partir duquel les

jeunes filles revendiquent le droit d'avoir une vie privée. Après 1945,

un grand nombre de jeunes filles américaines avaient fait accepter

par leurs parents qu'elles sortent chaque soir avec un garçon de leur

choix : le personnage affecté à cette fonction portait le nom de boyfriend et les filles avaient un boy-friend à partir de quinze ans. Les droits

du boy-friend étaient nettement limités par le code amoureux des

jeunes Américaines et sa situation rappelle en fait celle du sigisbée

d'autrefois. Dans la« nouvelle vague», le droit au boy-friend commence

à treize ans, parfois à douze. Les jeunes personnes de cet âge portent

du fard, se noircissent les paupières et les correspondants des journaux

français prétendent même qu'une industrie nouvelle a dû mettre sur

le marché des produits destinés à venir au secours des appâts quelquefois insuffisants de leur jeune coquetterie. Les Américaines ne

sont pas seules à avoir renversé le préjugé qui exigeait qu'une fille

eût quinze ans pour faire des pirouettes tout à son aise. Les jeunes

Anglaises les ont promptement imitées et les observateurs de la population suburbaine dans les autres pays ont remarqué que les jeunes filles

commençaient à faire partie de très bonne heure des « bandes » qui

se font remarquer par leur gaieté : beaucoup d'entre elles ont en

effet treize ou quatorze ans. Il est intéressant de voir cette génération, libérée sur tant de points des préjugés, revenir également

en cette affaire à la nature et à la tradition. Pourquoi nos petites

filles de quatorze ans s'ennuieraient-elles à faire des dictées alors

q ue Béatrice était célèbre à cet âge parce qu'elle était aimée de

Dante?

Une autre tendance des filles d'aujourd'hui n'est pas moins remarquable : c'est la ressemblance qu'elles recherchent avec les garçons

394 Histoire des Femmes

et que les garçons recherchent avec elles. Cette copie était déjà sensible après 1945. Elle a évolué avec le succès des « beattles ». On a

proposé de cette soudaine folie de belles explications psychanalytiques.

En vérité, on peut se demander aussi bien si cette transformation n'a

pas pour origine la même désinvolture à l'égard des préjugés de notre

génération et de celles qui l'ont précédée. Pourquoi les jeunes filles

se condamneraient-elles à vivre en compagnie de tristes insectes noirs

aux cheveux ras, alors que pendant des siècles leurs grands-mères ont

aimé de gentils chevaliers qui avaient de longs cheveux bouclés et

des pourpoints étincelants? Il n'y a rien d'étrange à préférer Bayard

ou Gaston de Foix au majestueux Félix Faure.

Ce changement a eu pour résultat de rendre moins abordable

encore l'île enchantée de la jeunesse qui l'était déjà fort peu. C'est

peut-être le résultat psychologique le plus important de cette expérience. Les adultes ont vaguement conscience qu'un monde de rapports entièrement nouveaux s'établit dans ce continent inconnu. La

camaraderie, l'égalité entre garçons ct filles, l'amour même y ont leurs

lois. Ce << nouveau monde )) qui s'établit en marge du nôtre, aussi

étrange pour notre conformisme que les Iles des Grandes Indes

l'étaient pour les navigateurs d'autrefois, sommes-nous sûrs qu'il

ne nous apportera pas un rajeunissement dont nous avons besoin?

Il nous tire de la léthargie de nos idées toutes faites et de nos images

si banales. Il nous rappelle qu'il peut exister autre chose que l'opéra

dont nous sommes les figurants et dont le livret nous fait souvent

bâiller.

VICTOIRE DE L'AMITIÉ

Un essayiste contemporain, Mme Geneviève Gennari, termine un

livre récent consacré aux femmes d'aujourd'hui 16 en constatant le

déclin du féminisme et la revanche de la féminité. En vérité, la féminité n'avait pas de revanche à prendre, elle n'avait jamais été bien

menacée. Mais il ne parait pas faux, en effet, d'affirmer que le féminisme a perdu, mais que la femme a gagné. Car elle a imposé, non

par la << conquête n et par la loi, mais par l'affection et l'estime, instruments de règne infiniment plus sûrs, cette égalité que les préjugés

lui avaient en apparence refusée pendant si longtemps et qu'elle avait

si souvent acquise malgré tout. Pour la génération la plus récente,

cette égalité est aujourd'hui dans les mœurs, ct non seulement dans les

mœurs mais dans les gestes et les attentions de chaque jour, elle est

inscrite dans les moindres détails de la vie. Le spectacle, inconcevable

autrefois et si commun aujourd'hui, d'un jeune père qui donne le

biberon ou promène le landau, ne s'explique pas seulement par la

Les Femmes du Vingtième siècle 395

capitulation de l'orgueil marital et le désir de l'homme de prendre

sa part des tâches de la maison puisque la femme prend sa part du

travail au dehors. Ces sentiments y sont certainement pour quelque

chose. Mais aussi il y a une autre disposition, que traduit peut-être

inconsciemment l'instinct de ressemblance des garçons aux filles.

Cette disposition nouvelle, inconnue aux hommes du passé, est une

disposition du cœur fondée sur la reconnaissance et la camaraderie :

c'est un alignement instinctif dans lequel l'homme renonce à la

dignité ct aux prérogatives, aux attitudes mêmes de l'homme et adopte

en face de la femme un comportement qu'on pourrait appeler démocratique, parce qu'il admet aussi bien l'égalité dans la discussion, la

liberté dans la disposition du salaire, la collaboration sans supériorité

enfin dans tous les domaines. Cette égalité de consentement n'a pas

besoin de la contrainte des lois, elle s'étend tout naturellement à la

gestion et au gouvernement du ménage, comme bien souvent dans le

passé, et elle s'applique de la même manière aux activités de chaque

moment de la journée. Et ainsi dans cette déclaration d'amitié, dans

cette attitude spontanée d'amitié, la femme trouve, sans la revendiquer,

l'égalité véritable et complète, et non superficiellement et sous des

masques puérils, mais réellement, dans le cœur et les habitudes de

pensée de son jeune mari lui-même. Et cette défaite du féminisme,

ces mariages conclus dans l'amitié, je ne sais pas si c'est le triomphe

de la féminité, car je n'ai pas trop d'opinion sur la belle chose appelée

féminité : mais il me semble que cela peut être un des secrets du

bonheur. Ce secret n'est pas si neuf après tout. Beaucoup de mariages

d'autrefois étaient fondés ainsi sur l'amitié et sur l'égalité qu'elle

comporte quand elle est bien sentie. Il y a peut-être plus longtemps

que nous le pensons que la femme est véritablement l'égale de l'homme

quand ils se sont loyalement unis pour toute leur vie.

Finalement, les réactions de la génération d'après-guerre paraissent

inspirées presque toutes par un instinct qui porte les jeunes à secouer

la carrosserie pesante de la civilisation industrielle et à leur préférer

inconsciemment des formes de vie plus proches de l'ordre naturel.

En quarante ans, le xx• siècle a effacé la plupart des traits de l'image

factice de la femme que le XIx• siècle avait fabriquée. On se débarrasse des corsets et de falbalas. Cet allègement a paru raisonnable

tant qu'il s'agissait de mercerie : il nous trouble maintenant, parce

que ce sont nos préjugés et nos usages qu'il faut abandonner. La

fausse pudeur des femmes, leur fausse timidité, leur fausse faiblesse,

les mensonges et les conventions que nous conservions pieusement

dans l'armoire naphtalinée des convenances, faut-il les regretter?

Pour ma part, je ne pleurerai pas sur les faux cheveux de nos grandmères. Que les jeunes femmes montrent leurs cuisses comme à Sparte,

si elles le veulent, qu'elles ressemblent à des garçons : ces jeunes

(

Histoire des Femmes

animaux produits par Je siècle, qu'importe le nombre de leurs

jupons, s'ils sont libres, sains et vigoureux. Qu'ils soient la belle

« plante humaine " que Stendhal aimait. Notre métier d'homme

au xx• siècle, c'est d'échapper à cette fLle monotone de robots en veston

qui se ressemblent tous et détachent à la même heure Je ticket qui

leur donne droit à la même ration. Que les jeunes femmes coupent

la file avec leurs cheveux courts et leur bébé sur les bras, je ne vois là

finalement qu'un signe de force et de santé.

xx

Les Femmes du Vingtième siècle (suite)

LA FEMME AMÉRICAINE

Lorsque les voyageurs, qui se multipliaient, découvrirent J'Amérique

de J'entre-deux guerres, ce qui les surprit entre autres choses, cc fut

J'autorité de la femme américaine. La femme américaine avait surgi

au milieu de l'Amérique, elle s'était instaJJée au centre de l'Amérique,

eJJe était devenue J'Amérique eJJe-même, sans qu'on perçût comment

elle avait pris le pouvoir. Cette ascension se confond tellement avec

l'histoire morale des États-Unis que personne n'a eu l'idée d'en

écrire particulièrement l'histoire. Ce silence, comme s'il s'agissait

d'un sujet tabou, est un symptôme embarrassant.

Voici les rares traces qu'on peut trouver sur cette piste. En 1920,

l'histoire «juridique " de la femme américaine est terminée. Elle est

électrice et éligible, elle a les mêmes droits que les hommes, elle peut

avoir une fortune séparée et la gérer. Depuis 1923 dans l'État de

New York et progressivement dans d'autres États, la femme a le droit

de monter une affaire, de contracter et d'être responsable, sans aucune

autorisation du mari, et même de monter une affaire concurrente des

entreprises de son mari. Rien de nouveau dans les autres domaines

de la législation. En revanche, les changements qui se sont produits

dans l'équipement industriel des États-Unis ont eu une influence sur les

mœurs et ils expliquent en partie l'évolution de la femme américaine.

LE TRAVAIL DES J EUNES FILLES

En 1930, le travail féminin est moins répandu aux États-Unis qu'en

Europe : nous avons déjà eu l'occasion de signaler la statistique peu

connue qui montre que 20 % seulement des femmes américaines sont

398 Histoire des Femmes

salariées à cette date, alors que 35 % à 39 % des femmes travaillent

dans les grands pays européens. Cette situation change à mesure

que l'industrie américaine grandit. La croissance industrielle se fait

au détriment de l'agriculture : en 1956, sur 43 millions de familles

américaines, 4 millions seulement vivent de l'agriculture *. D'autre

part, l'amélioration des services pris en charge par des maisons spécialisées (blanchisseries, entreprises de nettoyage, etc.), l'apparition de

l'équipement domestique ont changé les conditions de la vie ménagère. En outre, les enfants sont plus faciles à élever, l'hygiène familiale a fait des progrès, les jeunes mères ne sont plus accablées par les

fausses-couches, la nourriture, les maladies. Les femmes ont donc des

loisirs parce que leur vie domestique a été allégée. Enfin, les travaux

qu'on leur offre (secrétariat, conditionnement, vérification) sont

faciles et parfois séduisants, et la guerre, comme partout, a créé des

habitudes nouvelles et des débouchés imprévus. Aujourd'hui la proportion des femmes qui travaillent est presque aussi importante aux

États-Unis qu'en Europe et leur répartition dans les divers secteurs

d'activité est à peu près analogue • *. Beaucoup de femmes mariées

travaillent pour apporter un second salaire à la maison ***. Les

jeunes filles américaines sont restées fidèles à la tradition de travailler

avant le mariage. Les filles qui sortent des high schools (écoles primaires

supérieures) choisissent des carrières de secrétariat dans les 3/5•

des cas. Les filles qui sortent des colleges préfèrent dans les mêmes

proportions les carrières de l'enseignement où les femmes ont conservé

la même suprématie qu'autrefois.

Il n'y a rien dans ce tableau qui soit de nature à provoquer l'étonnement. Retenons seulement comme une particularité de l'Amérique

* Dans ces 4 millions de familles agricoles, un bon nombre de femmes ou de

filles travaillent hors de la maison, puisque 3 millions d'entre elles déclarent des

salaires complémentaires.

** Une enquête de 1956 a montré que 1 1 millions de femmes mariées travaillent

et que, parmi celles-ci, 7 millions ont un mari qui travaille de son côté. Ces salaires

~~~~i~~e~u~~~~~~::~e~~~~~~~~ à à5 ~ g,~~~~ ~~~L:~:~c dcen~~ê~eé~afa~~ ressortir que dans les ménages dont le revenu s'établit entre 7 ooo ct 15 ooo dollars,

ce revenu est dû, pour les 3/4 des cas, à un double salaire. Même dans les familles

où le mari à lui seul gagne de 7 ooo à 10 ooo dollars, la femme travaille dans la

moitié des cas si elles n'ont pas d'enfants.

*** Emploi des femmes aux U.S.A. (Armuaire statistique du Nations Unies, chiffres

de 1950) :

~ngd~~f~:e~x~~~i~J~chc · · . 7 g~~ = travaill.:_urs dont 6 ~~ ~ femmes

Indwtries manufacturières. . . 16 t 13 ooo 3 898 000

Bâttment, travaux pubhcs 3 743 ooo 103 000

Élect.rtCité, gaz, secteur sanitaire. 790 ooo 96 6oo Commerce, banque, assurances.. 11 o82 ooo 3 570 ooo

Transports ct télécommunications 4 184 000 651 ooo Services. 1 4221 ooo 6 992 000

Divers. 1 596 000 549 000

Les Femmes du Vingtième siècle 399

que les femmes de la bourgeoisie prennent un emploi salarié plus

fréquemment qu'en Europe et aussi que c'est presque une règle dans

tous les milieux qu'une jeune fille ait une activité professionnelle

entre la fin de ses études et son mariage. Depuis quelques années, les

Américaines ont mis en pratique des solutions dont nous devrions

nous inspirer en Europe pour adapter leur vie professionnelle aux

nécessités de la vie familiale. La plupart des femmes mariées interrompent leur activité professionnelle pendant les années où leurs enfants

sont encore très jeunes. Celles qui ne peuvent pas les interrompre

complètement les poursuivent à temps partiel pendant une dizaine

d'années, puis elles les reprennent ensuite à temps complet, en général

vers l'âge de trente-cinq ans *. Récemment, le travail à temps partiel

s'est encore développé aux États-Unis. Ces dispositions ingénieuses

prouvent qu'une solution peut être trouvée aux difficultés qui

naissent dans le monde moderne du travail des femmes hors de

chez elles.

VEUVES, FEMMES SEULES, DIVORCÉES

Ainsi, les femmes américaines entre leur mariage et leur trentecinquième année ont plus de temps libre que les femmes européennes

grâce au travail temporaire ou à temps partiel, et, d'autre part, les

Américaines de la bourgeoisie ont, grâce à leur travail, un budget

important dont elles disposent en grande partie. Enfin, les statistiques

nous apprennent que sur II millions d'Américaines mariées, 7 millions ont un mari qui travaille, ce qui suppose que 4 millions n'ont

plus de mari, par divorce ou veuvage, masse énorme de « femmes

seules » qu'on retrouve dans les clubs de femmes, institution

typiquement américaine, qui groupent actuellement 5 millions

d'adhérentes.

II en résulte que l'analyse du travail féminin en Amérique nous

amène à constater la présence dans la société américaine, comme un

« corps étranger )) pour ainsi dire, tout au moins comme un élément

remarquable de la sociologie américaine, d'une masse féminine motorisée, riche, remuante et disposant de loisirs. Une Américaine s'alarmait du progrès industriel en I 924 et assurait qu'il était une ca tas-

• La statistique de 1956 que now citions tout à l'heute montre que sur t 1 millions de femmes mariées qui travaillaient, 2 millions seulement avaient un enfant

de moins de six ans, tandis que 8 millions étaient des femmes de plus de 35 ans.

Parmi les 2 millions de mères de jeunes enfants, So % travaillaient à temps partiel

ou seulement une partie de l'année si elles étaient mères d'enfants en bas âge,

6o% lorsqu'elles étaient mères d'enfants d'âge scolaire : el même parmi les femmes

qui n'avaient pas d'enfant à la maison, on en trouvait encore 50% dont l'emploi

était partiel ou temporaire 1•

400 Histoire des Femmes

trophe, car les femmes « ne savaient plus quoi faire 2 >>. Cette vue

pessimiste est peut-être exagérée. Toutefois, elle annonçait déjà d'une

manière curieuse, l'apparition de cette masse féminine<< en suspension>>

dans le milieu social américain et dont les occupations « para-féminines >> sont peut-être un des éléments à prendre en considération

pour expliquer l'évolution des mœurs aux États-Unis.

Le travail des jeunes filles, généralisé et devenu un fait social, eut

peut-être des conséquences plus importantes encore. En gagnant leur

vie, les jeunes filles s'affranchissent non seulement matériellement,

mais aussi moralement, de la tutelle de leur famille. Elles s'habituent

à assumer des responsabilités. Elles ont plus de personnalité, plus de

confiance en elles, elles acquièrent même par la fréquentation habituelle des hommes, une maitrise de soi que les jeunes filles ignoraient

jadis. En conséquence de tout cela, elles ont sur le mariage des idées

nouvelles. Le mariage n'est plus le port hors duquel il n'y a point de

salut. Beaucoup de jeunes filles acceptent sans répugnance l'idée de

rester célibataires, quelques-unes préfèrent même le célibat au mariage.

Pour les jeunes Américaines, le mariage n'est donc plus comme en

Europe la barque qui conduit toute femme vers les rives de sa destinée :

celles que le nocher repousse ne se sentent plus clouées sur le rivage

des morts. Le mariage devient une option. La jeune fille en pèse les

avantages et en stipule les conditions. Elle ne s'en remet plus à un

homme pour lui assurer dans la vie protection et bonheur : elle entre

librement, de son plein gré, dans une association. Elle se regarde

comme un partenaire à droits égaux. Elle sait qu'elle devra faire des

concessions, mais elle prétend qu'on lui en fasse en retour.

L'instinct de sujétion qui est en toute femme trouvait peu de satisfaction dans le partnership ainsi constitué. Beaucoup de femmes sentaient confusément que leur destinée était manquée. C'était leur

destinée de douce esclave qui, en effet, était manquée. Elles trouvaient

dans le mariage toute la vie conjugale saufle mariage, lequel est l'union

charnelle, confiante, absolue, de deux êtres à chacun desquels la nature

a donné son instinct animal. Et elles se vengèrent de cette déception

en « affirmant leur personnalité ». Quand une femme « affirme sa personnalité », c'est généralement un signe qu'elle n'est pas tout à fait

heureuse. En tout cas, cette réaction a pour résultat de rendre l'association plus difficile à supporter et elle a souvent pour issue le divorce.

Le pourcentage anormal des divorces est donc devenu une caractéristique de la société américaine 3• La proportion des divorces qui

était d'un peu plus de 5 % des mariages en 1887 est passée à 8% en 1906,

à 1 3 % en 1 922, à 1 7 % en 1930. Ce chiffre est un record mondial

que les États-Unis ont amélioré ensuite. On notera que cette progression des divorces suit la progression du travail des femmes. Selon les

spécialistes, le « développement de l'individualité » de la femme

Les Femmes du Vingtième siècle 401

moderne est la cause principale des divorces *. Comme cette phrase

ne signifie pas nécessairement que les femmes américaines ont plus

mauvais caractère qu'autrefois, il faut en conclure que c'est leur

prétention à l'égalité dans le mariage qui est la cause générale des

divorces. On nous dit que « la femme américaine ne supporte pas chez

son mari beaucoup de choses que les femmes des autres pays sont

habituées à supporter ou sur lesquelles elles ferment les yeux • ». Cette

phrase sibylline semble avoir à peu près le même sens. On peut même

en conclure que la femme américaine appelle égalité l'abdication

de son mari.

La statistique des divorces donne un renseignement complémentaire

qui est inquiéta nt. Pour l'année 1930, par exemple, 37 % des divorces

ont été prononcés avant cinq ans de mariage, et un pourcentage

analogue sc retrouve dans les statistiques des années suivantes. Cette

importante proportion « de mariages courts » ne peut être imputée

qu'à une légèreté, dont nous nous refusons à accuser les femmes

américaines sans preuve supplémentaire, ou à leur conception aggressive de la vie conjugale. Mais cette disposition a finalement sur le

mariage les mêmes conséquences que la légèreté. Car la communauté

de destin disparaît. Cette phrase émouvante que le prêtre ou le pasteur

prononce sur les mains qu'ils unissent et qui avertit les époux qu'ils

sont unis désormais elevant Dieu pour le meilleur et pour le pire, cet engagement de soldats et d'époux qu'ils prennent solennellement pour

toute leur vie, que devient-il? Et alors, que reste-t-il du mariage,

dans cette association où l'on n'a plus ni une femme, remplacée par

une partenaire, ni un serment remplacé par un contrat de travail?

Cette conception individualiste du mariage a des effets dissolvants

sur les enfants eux-mêmes. Ils revendjquent, eux aussi, leur droit au

titre d'êtres libres et indépendants. On leur accorde ce droit, puisqu'il

est le principe de la vie en commun. Le résultat, c'est que l'exercice

de ce droit fait des enfants des citoyens à part entière au sein de la

famille, qui mènent leur existence à leur guise, avec lesquels les parents

ont peu de contact et sur lesquels il leur est impossible, bien entendu,

d'exercer un contrôle. Les familles américaines, loin de déplorer cette

situation, encouragent au contraire les enfants à montrer de bonne

heure de l'indépendance et de la personnalité, cela fait partie de

l'american way of life. Les enfants participent clone à la discussion des

décisions prises en commun, ils ont un droit de suffrage clans la petite

république familiale. Et la monarchie paternelle est remplacée par

* Voici un élément de comparaison. En Angleterre, le nombre des divorces était

de 366 divorces par an pour 245 000 mariages en r88o, chiffre qui était passé à

823 divorces pour 330 ooo mariages en rg 10. Après la guerre, le chiffre de 188o

est décuplé et en rggo, on compte 4 032 divorces pour 356 ooo mariages, soit r,t %

(Unittd Kingdom statistical abstracts, 1933, p. 22-23).

402 Histoire des Femmes

un régime démocratique dans lequel l'individualisme se donne libre

cours, ce qui ne peut avoir d'autre résultat que l'émancipation précoce des enfants, que les moralistes dénoncent avec affolement après

l'avoir rendue inévitable par les principes qu'ils proclament.

LE MATRIARCAT AMÉRICAIN

Cc rabougrissement des pouvoirs de l'homme dans son propre

domaine a été accompagné aux États-Unis par une expansion euphorique de l'autorité des femmes dans beaucoup d'autres directions.

C'est ici un autre aspect de l'american way rif life qui intervient. Le

respect de la femme, qui se manifestait dans les premiers temps de la

société américaine par des marques extérieures de déférence d'une

raideur presque prussienne n'a pas cessé d'être une attitude remarquable des Américains, mais il s'exprime d'une autre manière. Il a conféré

à la femme une autorité morale éminente qui est un des traits les

plus curieux de la psychologie américaine. Mais ne croyons pas tout

bonnement que l'admiration est la seule cause de cette sorte de béatification. Il n'est pas difficile de constater que c'est la publicité qui a

été le véhicule principal de cette autorité que l'Amérique reconnaît

si pieusement. Ce sont les firmes de publicité qui ont fait depuis

trente ans une cour assidue à la femme américaine et qui ont popularisé la fameuse formule, A woman said it, qui sert de passeport à tous

les slogans commerciaux. Cette infaillibilité de la femme -A woman

said it, c'est une femme qui l'a dit, donc c'est un jugement autorisé- a

pour origine une préoccupation mercantile. La femme américaine,

grâce à ses loisirs, grâce à son budget personnel, grâce au budget familial dont elle dispose, est la principale acheteuse du marché américain.

En lui conférant une infaillible sûreté de jugement, les spécialistes

de la vente flattent une cliente précieuse et en même temps lui font

confirmer une délégation financière qui les satisfait pleinement.

Mais aussi, cette respectueuse constatation, à force d'être répétée

par les haut-parleurs de la publicité, devient une vérité première

dans l'ordre moral. Comme les Italiens écrivaient sur les murs que

Mussolini avait toujours raison, l'Amérique écrit partout que la femme

a toujours raison. Et, en effet, elle a raison dans tous les domaines, par

ses associations toutes puissantes, par ses clubs, par l'appui des Églises,

par l'hommage que toute la nation lui adresse. Elle a même raison

quand les apparences semblent lui donner tort. Car il est clair qu'elle

est alors la victime de la brutalité des hommes. Cette intéressante

position est vérifiable dans le dialogue qui s'établit à propos de la

fidélité du mari. Si le mari prend des libertés, la femme a droit aux

mêmes libertés : c'est ce qu'on appelle dans le mariage américain la

Les Femmes du Vingtième siècle

fifty fifty proposition (droits égaux des deux associés). Il est clair que la

femme insultée par l'impudicité habituelle aux mâles, ne saurait avoir

tort si elle répond par des mesures de réciprocité.

La puissance des femmes aux États-Unis est faite de tout cela et

mille détails de la vie américaine rappellent leur suprématie. Par

exemple, le divorce, en application des règles non écrites mentionnées

plus haut, est généralement accordé au profit de la femme (72 % des

cas). Il est sanctionné par une importante pension alimentaire dont

les lois permettent Je recouvrement par des moyens énergiques : si

bien qu'on voit aux États-Unis un nombre respectable de maris malheureux accablés sous la charge d'une série de pensions alimentaires

que leurs déceptions ont entraînées, tandis qu'un nombre correspondant de gracieuses divorcées vivent très convenablement des rentes

que leur font leurs précédents maris. Autre exemple : J'autorité effarante qui est accordée à la parole de la moindre pécore quand elle

accuse un homme d'entreprises à son égard. La déclaration He annoys

me, « ce monsieur me poursuit ))' peut très bien amener un honnête

passant au commissariat et de là devant un juge qui lui inflige une

copieuse amende. Les salles de bains sont parfois communes à deux

chambres dans certains hôtels et il arrive qu'on oublie de fermer la

porte de communication : si un homme ouvre cette porte par mégarde

et aperçoit une femme dans son bain ou à sa toilette, un cri de la victime l'expose aux mêmes aventures. Dans d'autres hôtels, la porte

doit rester ouverte si un homme pénètre dans la chambre d'une

femme : si cette porte est fermée par inadvertance, si la femme élève

la voix, l'homme est supposé avoir eu d'horribles intentions et le

dénouement risque d'avoir lieu également devant un fonctionnaire

de la police. Ces aventures sont exceptionnelles, bien entendu, mais il

suffit qu'elles puissent avoir lieu, que la femme soit toujours crue sur

parole, pour que ce soient là des détails symptomatiques. L'Amérique

avec ses veuves innombrables et pourvues de bons revenus, avec ses

célibataires énergiques qui protestent, pétitionnent, interviennent,

avec ses dames patronnesses envahissantes qui contrôlent la vie sociale,

gouvernent et conseillent, avec ses clubs de femmes, avec ses surveillantes de tout acabit postées à tous les carrefours de la vie par la police,

la morale ou la religion, donne l'impression d'un pays qui est soumis

à une sorte de matriarcat officieux qu'aucun texte n'établit mais que

les mœurs reconnaissent.

Cette solution matriarcale est tout à fait intéressante dans un régime

démocratique dont le fonctionnement élimine à peu près complètement l'influence des femmes. On peut vérifier facilement que, dans le

domaine politique, les résultats obtenus partout par les mécanismes

démocratiques ont été obtenus également aux États-Unis. Il n'y a pas

de femme ministre, il n'y a pas de femme sénateur, il n'y a pas de

Histoire des Femmes

femme gouverneur. Quand une exception apparaît, c'est précisément

parce que la femme représente autre chose qu'elle-même qu'elle

acquiert une autorité *.L'influence politique ou d'intrigue des femmes

est aussi limitée aux États-Unis que dans les autres États modernes.

Les femmes d'affaires, en dépit des apparences, y sont aussi rares. A

l'exception d'Helena Rubinstein et d'Élisabeth Arden à la tête de productions spéciales qui sont de la compétence exclusive des femmes, on

ne trouve pas de femme américaine qui ait créé ou simplement animé

une grande entreprise. Celles qu'on voit à la tête d'affaires importantes

ont reçu ces empires par héritage et elles ne les gouvernent pas plus que

la reine Élisabeth ne gouverne l'Angleterre. Le matriarcat américain

qui ne s'inscrit pas dans les hiérarchies et dans les structures, n'est donc

qu'un phénomène purement moral qui est lié à la mentalité américaine.

Il a entraîné paradoxalement un relâchement et même une dégradation de la vie familiale, à cause de la liberté individuelle qu'il stipule

pour chacun. A-t-il rendu les femmes heureuses? On voit qu'il les

expose à une instabilité conjugale anormale et qu'il ne paraît leur

apporter qu'une forme toute intellectuelle, toute dogmatique du

bonheur, dans laquelle elles ne trouvent pas un équilibre complet.

A-t-il augmenté l'influence réelle des femmes? On n'en sait rien. Leur

autorité politique ne paraît pas plus grande qu'ailleurs. Mais leur

autorité morale ne risque-t-elle pas de leur conférer un jour une

influence contre laquelle on ne s'est pas prémuni?

LA FEMME SOVIÉTIQUE

Dans l'autre nation géante qui étend son influence sur l'hémisphère

que les États-Unis ne contrôlent pas, est apparue également une

variété de l'espèce féminine non moins singulière à nos yeux.

Le gouvernement bolchevik, qui entendait détruire les préjugés

bourgeois, institua dès son installation une nouvelle législation du

mariage. Les mesures énumérées par le Code du 17 octobre 1918 sont

propres à nous faire réfléchir sur la fragilité de nos institutions conjugales. Car le mariage bourgeois fut réduit en poudre par des dispositions qui n'ont rien de révolutionnaire et qui ne sont en somme que la

réalisation de ce que revendiquaient les mouvements féministes.

On décréta que le mariage religieux était dépourvu de toute valeur

* Ce fut le cas de Mrs Roosevelt après la mort du président Franklin D. Roosevelt, son mari; c'est aujourd'hui le cas de Jackie Kennedy, veuve du président John F. Kennedy. Sur le plan électoral, c'est en tant que représentante de son mari

que Mrs Wallace a pu être élue gouverneur.

Lt.s Femrrw du Vingtième siècle

juridique, situation semblable à celle qui existe depuis longtemps en

France, aux États-Unis et dans bien d'autres pays*. On proclama

l'égalité de droits entre l'homme et la femme, on supprima la communauté des biens : c'était ce que les féministes réclamaient depuis longtemps. On permit à la femme de choisir librement son propre domicile,

et on décida que le divorce serait une formalité simple qui n'exigerait

pas plus de démarches que Je mariage. Ces deux derniers articles, qui

consacraient l'indépendance de la femme, n'étaient au fond qu'une

déduction logique des principes féministes : on mit peu de temps à

s'apercevoir qu'ils étaient plus dangereux qu'on avait cru.

LÉNINE, ALEXANDRA KoLLONTAI, LE couPLE

Dans J'esprit de Lénine, ces dispositions n'étaient qu'une satisfaction accordée aux âmes courageuses qui s'efforçaient depuis trente ans

de faire reconnaître les droits des femmes. Celles-ci cessaient d'être

esclaves. Elles obtenaient enfin ce que Lénine lui-même dans un opuscule avait appelé leur « émancipation''· Ladite émancipation ne devait

rien changer d'essentiel à la vie du couple, elle assurait au contraire

son bonheur grâce à la liberté et par la destruction de quelques préjugés. Lénine donnait J'exemple de l'existence bourgeoise qu'on pouvait mener à l'ombre des nouvelles institutions. Il vivait en (( union

libre ))' mais les «unions libres >> étaient reconnues par la loi comJne une

situation de fait, ct son honnête ménage avec la Kroupskaïa était aussi

édifiant que la vic de Robespierre chez le menuisier Duplay. Il est

probable qu'un bon nombre de ménages russes l'imitèrent sans être

troublés par l'idée qu'on pouvait divorcer aussi facilement qu'on

prenait le métro. Mais il n'en fut pas de même de quelques esprits

agités. Il apparut des théoriciens qui ne regardèrent pas le ménage

petit-bourgeois de Lénine et de la Kroupskaïa comme le modèle d'une

existence socialiste. Ils expliquèrent que la famille n'avait aucune place

dans la construction de l'État socialiste. Constituant par elle-même

une structure dépourvue de caractère socialiste, favorisant des sentiments particularistes et même des instincts de propriété, retirant les

enfants du circuit de l'éducation communautaire pour leur inculquer

des préférences grégaires ou des superstitions incontrôlées, la famille

était un milieu dangereux, peu révolutionnaire et même un frein à

tout avenir de progrès. Il importait au contraire que les enfants fussent

la propriété de J'État qui devait subvenir à la fois à leur entretien et

à leur éducation, que la famille disparût en tant qu'unité alimentaire

et lieu de réunion, qu'elle fût remplacée par le couple, qui n'était pas

• Dans la législation tsariste, au contraire, c'est l'Église qui avait le monopole du mariage ct il n'existait pas de mariage civil.

Histoire des FemTIU!s

autre chose que l'union de deux personnes humaines libres et égales,

procréant ou ne procréant pas, vivant chacune de leur côté et se retrouvant uniquement pour leur satisfaction en dehors des heures de travail,

association à laquelle leur volonté pouvait mettre fin à tout moment.

Cette vision socialiste de la vie conjugale fut exposée par Alexandra

Kollontaï qui la résuma en quelques formules : la femme est l'égale de

l' homme, les éléments du couple sont indépendants, l'amour n'est pas

autre chose que la satisfaction de l'instinct génésique, on fait l'amour

comme on boit un verre d'eau quand on a soif et ensuite on n'y pense

pas plus que le buveur ne pense à l'eau qu'il a avalée.

Cette conception n'est pas aussi originale qu'elle en a l'air. On la

retrouve, en réalité, dans la perspective finale de tout féminisme cohérent et complet et c'est la voie dans laquelle risque de s'engager la

femme américaine, avec un tout autre vocabulaire qui lui fait illusion

et qui lui masque la vérité. On croit généralement que les formules

d'Alexandra Kollontaï appartiennent à une phase de la construction

communiste dépassée depuis longtemps. C'est une erreur. Remplacez

le vocabulaire brutal de Kollontaï par les mots d'association, de camaraderie pour la réalisation d'un idéal commun, d'enthousiasme pour

la construction du socialisme et vous trouvez un type de couple qui

existe encore en Russie soviétique, une conception de l'amour où il

n'y a plus de« verre d'eau n, mais où il n'y a pas non plus de famille,

ct qui n'est, en somme, qu'une société morale de deux personnes. Et

remplacez encore ces mots nouveaux que vous venez de lire par des

mots plus vagues comme l'association pour le bonheur, pour une

éclosion plus complète de la personnalité, et vous trouvez un type

d'union qui est envisagée en Occident aussi bien qu'en Russie soviétique. Ce que la législation soviétique de rgr8 apportait, c'était la

substitution du couple à la famille. Il ne faut pas croire que ce soit un

plan auquel on ait renoncé.

Les disciples de Mme Kollontaï furent nombreux en Russie soviétique. L'ivrognerie et l'instabilité y étaient pour quelque chose. Pour

beaucoup de citoyens soviétiques, le mariage ne fut plus guère que

l'enregistrement d'une rencontre qu'on dénouait par l'enregistrement

tout aussi facile de la séparation. Le code de rgr8 avait bien prévu un

frein : il instituait la pension alimentaire après le divorce. Mais les

usagers répondirent par l'habitude de ne pas payer la pension alimentaire. Les« crimes sexuels" avaient été abrogés par la loi. Cette mesure

était sage, quand on pense à la place encombrante que les infractions

à la chasteté occupent dans nos codes. Les mots de bigamie et d'inceste

disparurent donc du vocabulaire juridique. L'avortement fut permis

sans restrictions. Le résultat fut une anarchie sexuelle généralisée, des

abandons de famille multiples, des bandes d'enfants sans parents sur

les routes, vrais gangs de jeunes rats qui détruisaient tout sur leur

Les Femmes du Vingtième siècle

passage, des divorces innombrables, une infinité d'unions passagères

et un nombre incalculable d'avortements. La construction du socialisme ne semblait pas favorisée autant qu'on aurait pu le croire par

cette contagion de l'anarchie. En 1935, les statistiques prouvèrent que

44,3 %des mariages se dénouaient par un divorce rapide, que 3 % des

pères et maris disparaissaient dans les vastes steppes de l'industrie

soviétique quand on leur parlait de leur famille et que le chiffre des

avortements était trois fois supérieur à celui des naissances •. En présence de ces résultats spectaculaires, Staline opéra un vigoureux retour

en arrière. Un nouveau code de la famille fut promulgué en mai 1936.

Il était aussi draconien que le précédent était libéral. L'avortement fut

interdit et entraîna des peines de prison, le divorce devint difficile, les

divorcés furent fi·appés d'un impôt spécial, les« pères déserteurs " qui

fuyaient devant les pensions alimentaires furent recherchés et punis par

la loi. Cette législation petit-bourgeoise eut uneffetimmérliat: en quelques mois, il y eut quinze à vingt fois moins d'avortements que dans les

années précédentes, les divorces se raréfièrent et la natalité augmenta'.

PoLITIQ.UE sTALINlENNE DE LA FMnLLE

En 1945, pour réparer les pertes de la guerre, Staline s'engagea

même dans une politique de protection de la famille que n'auraient pas

désavouée les gouvernements les plus réactionnaires. On combattit les

liaisons irrégulières avec une énergie toute cléricale. Les femmes

n'eurent plus désormais la possibilité de faire reconnaître les « unions

libres " et de réclamer des pensions pour les enfants illégitimes. Tout ce

qui n'était pas enregistré à l'état-civil fut ignoré - et réprouvé - par

l'administration. La législation sur le divorce fut renforcée, la procédure fut compliquée, les tribunaux furent invités à refuser la plupart

des séparations. L'impôt sur les célibataires devint vexatoire, les

familles restreintes furent exposées à des pénalités. Des allocations

familiales furent instituées et des médailles furent décernées pour

encourager la maternité. Après quinze ans de cette politique traditionaliste, on découvrit avec joie en 1959 que la Russie était le pays où

où l'on se mariait le plus, où l'on divorçait le moins, et qu'il y avait sur

le territoire de la Fédération 62 ooo mères de dix enfants ••.

• Une enquête de 1935 montre que moins de 40% des ouvriers payaient les pensions alimentaires qu'ils devaient (J;:,vtstia, 10 avril 1935). Il y avait à la même

époque 200 000 enfants totalement abandonnés (Prauda, 4 avril 1935). A Moscou en

1934, 57 ooo naissances et 154 000 avortements ( lbid.). •• Statistique établie par le recensement de janvier 1959: 12 mariages en URSS

pour 1 ooo hab. contre 8,3 aux USA, 7,6 en Angleterre, 7 en France. En URSS,

697 hommes de 21 à 34 ans sur 1 ooo sont mariés, contre 678 en USA. Le taux des

divorces, selon la même source, serait de 7 pour 10000 hab. contre 24 pour 10000 hab.

aux USA (référence : 7 pour 10 ooo hab. en France à la même époque). Cf. Con- quitts du pouvoir soviétique tn quarante ans, éd. par Direction générale de la statistique.

Histoire des Femmes

Cette orientation vers un « ordre moral >> n'a cessé de se confirmer

ensuite. Le mariage n'est plus le simple enregistrement de la décision

de prendre une chambre en commun. On a voulu qu'il devienne un

acte solennel. Dans les premières années de l'égalité entre les hommes

et les femmes, le nouveau couple se contentait de venir devant un

guichet, assez semblable à un guichet postal, pour notifier sa décision. On faisait cela comme on expédie une lettre recommandée.

Lorsque la politique familiale évolua, on s'efforça d'instaurer une

« cérémonie socialiste " du mariage. « Les deux fiancés sont assis

sur une estrade drapée de rouge, entourés des membres de leur cellule

syndicale et des délégués des groupements féminins. Le chef du comité

d'entreprise remplit les fonctions d'officiant. Le couple se promet

mutuellement de travailler de manière à accroître la production de

l'usine 6• " Cette sobre cérémonie ne faisait pas battre tous les cœurs.

Les grands-mères et les « babas " regrettaient les icônes et parlaient

avec des soupirs de la couronne qu'on tenait au-dessus de la tête des

mariés pendant que le pope les unissait. On rendit plus majestueuse

l'inscription à l'état-civil. Elle ressemble beaucoup aujourd'hui à un

mariage à la mairie en Occident, ce qui ne donne pas encore une

cérémonie inoubliable. Des artistes ont proposé des idées ingénieuses.

On souhaita un « palais des mariages " orné de niches avec des statues

de la fidélité et de l'affection socialistes, des actes de mariage sur papier

rose, un ruban rouge en sautoir portant des devises encourageantes,

ou proposa même un lâcher de pigeons. Ces efforts n'ont pas fait

oublier le pope. Mais, il y a maintenant à Moscou un « Palais

du Bonheur >> consacré aux unions conjugales, qu'on montre avec

autant de fierté que le fameux métro.

L'esprit réactionnaire continue à régner et s'exprime par des initiatives que les féministes intégrales n'attendaient pas d'un grand pays

progressiste. On a renoncé à l'enseignement mixte, les écoles de garçons et les écoles de filles sont maintenant séparées. Les jeunes filles

sont studieuses et on les encourage à avoir une tenue modeste et des

sentiments exemplaires. L'enseignement de l'art ménager est obligatoire. En somme, à quelques détails près, les écoles de filles soviétiques

pourraient être dirigées par des Sœurs de l'Assomption. Cela n'a pas

supprimé définitivement quelques inconvénients propres à la société

soviétique. Les pères bigames n'ont pas disparu, on ne les poursuit

qu'avec négligence, dans certains États de la Fédération habités en

majorité par des musulmans, la polygamie est presque tolérée, les

enfants naturels sont devenus nombreux dans les campagnes et les

maris ont profité de la nouvelle législation sur le divorce pour devenir

des maris coureurs 7 • Les jeunes filles se plaignent de la grossièreté des

garçons d de leur ivrognerie. « L'amour n'existe pas, disent des étudiantes désabusées, c'est une invention des écrivains. " Elles semblent

Les Femmes du Vingtième siècle

étonnées de découvrir cette évidence et peu consolées quand Valérie

Guérassimova leur décrit le couple idéal, en leur montrant deux camarades de combat qui ont poursuivi les Allemands jusque sur le Reichstag en ruines et qui se promettent ensuite d'édifier ensemble la société

communiste. Elles ont peut-être tort. Il n'y a pas que cela dans la

vie, mais c'est déjà beaucoup que de vouloir édifier quelque chose

ensemble, la société communiste ou n'importe quel autre monument.

Ne nous méprenons pas, en effet, sur le sens de cette évolution.

Tout en essayant de donner au mariage plus de stabilité, les dirigeants

soviétiques ne cessent pas de le considérer comme une association entre

deux êtres indépendants qui placent l'intérêt de leur vie ailleurs que

dans l'union conjugale. L'amour, tel que le définit la littérature occidentale, n'est en effet qu'un ornement dans la société socialiste, les

enfants également. L'allocution du délégué d'usine peut nous paraître

comique, elle n'en traduit pas moins, avec quelque naïveté, un sentiment typiquement communiste. Il y a, en effet, des tâches plus importantes que la réussite de la vie privée, des tâches que la femme peut

se proposer aussi bien que l'homme, et dans lesquelles elle peut être

son égale. Ce sont souvent ces tâches qui donnent son sens à une vie :

pas seulement dans les républiques socialistes. Et la variante que peut

apporter à cela la civilisation occidentale, c'est que le bonheur, la

famille, les enfants, ne sont pas moins importants que ces grandes

tâches et peuvent très bien s'harmoniser avec elles. Dans la société

socialiste, quelle que soit la solennité qu'on donne au mariage, le

bonheur privé reste subordonné aux tâches à accomplir, il n'est qu'un

accident, au sens où les philosophes opposent ce mot à celui de substance.

Ce qui est la substance proposée à tous, c'est la réussi te de la communauté socialiste :le bonheur privé est rationné comme le beurre quand

on choisit entre le beurre et les canons.

Il est rationné en effet, et plus sévèrement qu'on ne pourrait le

croire. Car ce sont les femmes qui supportent tout le poids de la désinvolture avec laquelle l'économie socialiste traite ce qu'on appelle pudiquement les " biens de consommation "· On connaît le résultat. Lénine

voulait décharger les femmes du fardeau domestique : en fait, il est

plus lourd en Russie soviétique que dans tous les autres pays. On voit

partout des files d'attente. Ce spectacle, que les pays occupés ont connu

pendant la guerre, est permanent et quotidien dans les grandes villes

de l'Union soviétique. On prend la file dans les magasins, bien sûr,

mais aussi à la poste, aux bains, dans les gares, aux restaurants, à la

cantine, etc. Après avoir longuement attendu pour être servi, il faut

attendre encore pour payer : et, en outre, supporter la mauvaise

humeur du personnel commercial, généralement très impopulaire.

Ce sont les femmes, naturellement, qui ont à subir la plupart de ces

410 Histoire des Femmes

inconvénients, en dépit de l'égalité qui ne les affranchit pas des besognes

ménagères.

L'effroyable crise du logement dans les grandes villes est une autre

cause de fatigue et d'énervement. En principe, chaque habitant a

droit à 7 mètres carrés (cette moyenne est de 25 mètres carrés en

France) *.En fait, à Moscou, une famille de quatre personnes dispose

en moyenne d'une seule pièce de 14 mètres carrés et un ménage sans

enfant doit se contenter de 5 mètres carrés. Ces chiffres sont de 1957 8•

La plupart des habitants sont logés dans des immeubles vétustes,

construits bien avant la Révolution, dont les appartements ont été

lotis entre plusieurs familles. Un Américain, qui a visité la Russie

en 1950, rapporte qu'à cette date, les deux tiers des habitants de Moscou vivaient dans des logements misérables, que beaucoup d'entre

eux dormaient dans des sous-sols où s'entassaient deux ou trois lits,

que très souvent il fallait pour entrer chez soi traverser des parties de

l'appartement occupées par d'autres familles 9 • La cuisine est commune, les compteurs d'électricité et de gaz sont communs, la plupart

des familles préparent leurs repas sur un petit réchaud de type Primus

qui est l'appareil de cuisine habituel. Les incidents de voisinage, les

discussions d'intérêt, les complications sentimentales, sont constantes

ct une bonne partie de l'activité des tribunaux de première instance

est consacrée à régler ces incidents domestiques. On devine ce que

peut être la vie d'une femme dans ces conditions. Précisons que ces

descriptions faites en 1957-1959 ne sont plus tout à fait valables aujourd'hui. Certains détails donnés par les voyageurs remontent même aux

années immédiatement postérieures à la guerre et s'appliquent à des

villes dont on relevait les ruines. Ces circonstances atténuantes n'empêchent pas que la vie des femmes soviétiques fut pendant longtemps

celle qu'on a dépeinte ainsi.

Il existe, bien entendu, en U.R.S.S. une classe bourgeoise ou, si

l'on trouve le terme impropre, une classe de privilégiées, qui mènent

une vie comparable à celle des femmes de la société capitaliste. Ces

ménages privilégiés sont, en général, ceux des travailleurs scientifiques,

des médecins, des intellectuels. Ils ont des appartements où ils habitent

seuls dans des maisons quï leur sont destinées. Les femmes ont à leur

disposition des domestiques qu'on appelle " ouvrières de maison »,

passent leurs vacances dans d'agréables dachas et constituent une

clientèle nouvelle qui commence à avoir le goût des étoffes et des objets

élégants. Cette classe est encore très peu nombreuse, et ses mœurs ne

• Il faut ajouter que le prolétariat russe a toujours connu cette situation. A l'épo- que tsariste, les paysans qui s'installaient dans les villes avec leur famille étaient

loin de disposer de cinq mètres carrés par ménage. Ils s'entassaient dans des cba~­

bres collectives, dans des dortoirs organisés par l'usine, parfois même au miheu des machines dans les ateliers.

Les Femmes du Vingtième siècle 4"

s'éloignent pas suffisamment des mœurs des femmes occidentales pour

mériter une description particulière. C'est à ces familles privilégiées

qu'appartiennent les « blousons dorés » dont la présence en U.R.S.S.

a surpris certains observateurs. Les jeunes filles de ce milieu imitent

les jeunes filles de l'Occident et elles ne semblent pas non plus présenter une originalité qui les rende remarquables.

LES FEMMES, LE PARTI, LES SOVIETS

Lénine voulait que " chaque cuisinière apprît à diriger l'État >> . Cette

formule était ambitieuse dans un pays où le régime communiste trouvait 14 millions de femmes illettrées, qui, de plus, n'avaient pas d'autre

opinion que l'opinion du pope. On commença par les envoyer à l'école.

Mais la formule de Lénine resta longtemps un vœu chimérique. Les

femmes furent admises dans le parti lentement et avec prudence. Le

parti comptait 8 % des femmes en 1924, 15 % en 1941. La plupart

étaient des employées. Ce pourcentage s'améliora après la guerre en

raison des pertes en hommes. En 1959, il y avait 20% de femmes dans

le parti communiste. Or, les femmes représentaient à cette date près

de 6o % de la population soviétique. Dans les instances supérieures

du parti, cette proportion est encore moindre et devient presque insignifiante •.

Dans l'appareil administratif, leur part n'est pas plus importante.

Dans les Soviets urbains, sortes de conseils municipaux, on rencontrait

en 1920 à peine 8 % de femmes, dans les soviets ruraux en 1922, on

n'en recensait que 1 %. Peu à peu, cependant, les femmes gagnèrent

dans les soviets une position plus solide que dans le parti. En 1957,

il y avait 37 % de femmes dans les soviets locaux. Au Soviet suprême,

assemblée qui ne joue aucun rôle politique, elles occupaient alors

deux sièges sur trente-deux, ce qui n'est pas encore un grand sujet

d'émerveillement. Dans le gouvernement, sur soixante postes ministériels, un seul, le ministère de la Santé, fut temporairement octroyé

à une femme. Plus tard, Fourtseva occupa le siège féminin lorsqu'on

lui confia la direction de la culture. Quelques femmes sont ministres

dans les gouvernements locaux de l'Union. On voit que le programme

de Lénine est loin d'être pleinement réalisé.

Cette quasi-élimination des femmes de la direction politique du pays

est un résultat étrange. Car, en fait, les femmes ont une place très

importante dans tous les secteurs de la production et elles s'y sont

• Au 20e Congrès, on trouve 14 % de femmes parmi les délégués : au Comité central, il y avait à la même date 2 femmes sur 125 titulaires, en 1956, 4 femmes

~~q~~T"o~uyP~~:l~~~~~=·n eut aucune jusqu'à Khrouchtchev sur les instances

412 Histoire des Femmes

engagées avec une énergie et un courage admirables. L'exemple des

femmes soviétiques prouve qu'on peut concevoir pour les femmes un

destin tout autre que celui que leur confère la civilisation occidentale,

et, en tout cas, il montre que nous laissons inemployées d'immenses

ressources d'énergie et de talent.

KOLKHOSIENNES, OUVRIÈRES STAKHANOVISTES, BATELIÈRES

C'est la guerre qui mit en lumière les capacités innombrables des

femmes. La seconde guerre mondiale entraîna, en effet, en U.R.S.S.

une mobilisation générale de la main-d'œuvre féminine beaucoup

plus complète encore que celle qui avait eu lieu en France et en Allemagne entre 1914 et 1918. Mais, en outre, au lendemain de la guerre,

les pertes soviétiques avaient été si élevées que Je nombre des femmes

était en U.R.S.S. supérieur de 20 millions à celui des hommes. Au

recensement de I 959, qui est le premier recensement qui ait eu lieu

après la guerre, sur une population totale de 208 Boo ooo habitants,

il y avait en U.R.S.S. I 14 8oo ooo de femmes et filles contre

94 ooo ooo d'hommes et de garçons. Ce sont ces chiffres, parmi d'autres

éléments, qui expliquent la répartition singulière de J'activité en

U.R.S.S. entre les hommes et les femmes.

Dès avant la guerre, et pour plusieurs raisons, les femmes avaient

déjà une part notable dans la production soviétique. Leur vocation

avait commencé dans les kolkhoses. Elles furent moins rebelles que

les hommes à la collectivisation, elles aimaient monter sur les tracteurs,

admiraient les machines qu'on leur envoyait. Leur salaire fut bientôt

plus élevé que celui de leurs maris. La persécution des koulaks, qui

entraîna le transfert en Sibérie des paysans récalcitrants, renforça leur

prédominance. Les femmes redoublèrent d'ardeur : on ne sait s'il

faut attribuer ce zèle à l'éloignement de leurs moujiks ou à leur sens

des responsabilités. La presse eut la joie de signaler des stakhanovistes

de la betterave et des championnes tractoristes. Elles constituaient

des brigades de choc entièrement féminines qui conduisaient l'élevage

des betteraves comme une partie de volley-bali. Les journaux publièrent leur photographie, Staline les félicita, elles furent nommées

«héroïnes du travail" et déléguées comme députés au Soviet suprême,

tâche peu absorbante. La guerre se traduisit dans les campagnes par

une véritable clictature des femmes. Il ne restait plus qu'elles dans les

kolkhoses. Un voyageur américain visitant l'U.R.S.S. en 1943 déclare

que dans les villages on trouvait huit femmes pour un homme. Elles

assumèrent avec énergie la responsabilité de tous les travaux.

Ce matriarcat rural aboutit à des produits humains singuliers. Le

public occidental ne connaît guère ces héroïnes paysannes que par les

Les Femmes du Vingtième siècle

films soviétiques. Elles sont invariablement fraîches et gaies, elles ont

des joues rondes et des yeux rieurs, de bonnes grosses poitrines et

portent sur la tête un fichu bariolé. Elles chantent, sont heureuses,

et leur santé morale est aussi péremptoire que leur santé physique. Ce

n'est pas tout à fait ainsi que les ont vues les soldats qui les ont connues

en occupation. Des réflexions étranges des recrues soviétiques étaient

déjà de nature à éveiller l'attention. Les jeunes soldats étaient peu

satisfaits de laisser leurs femmes seules : ils prétendaient que leurs

pères n'en épargneraient pas une. Tel est le résultat de la fâcheuse

habitude de faire coucher des familles entières sur le poêle de l'isba,

comme dans les fermes de Poméranie que nous avons mentionnées

plus haut. Les dispositions bienveillantes de ces épouses n'étaient pas

limitées au père du mari . Les paysannes des régions occupées envisagèrent avec réalisme les nécessités d'une longue cohabitation. Il résulte

des souvenirs publiés qu'elles utilisèrent sans vergogne la serviabilité

naturelle du soldat allemand et qu'en échange elles furent convenablement complaisantes. Ce sont là des conséquences fréquentes du

matriarcat. Il se développait évidemment dans les régions rurales de

l'Union un type féminin à peu près inconnu aux nations occidentales

et qui comportait à la fois une grande désinvolture et une forte

animalité.

Quelques variétés spéciales de cette nouvelle espèce féminine méritent d'être signalées. Dans les années d'après-guerre, une hiérarchie

s'établit dans ce matriarcat. Certaines spécialités comme l'élevage,

la traite des vaches, furent confiées à des jeunes filles qui avaient fait

des études complètes et qui possédaient des diplômes de l'enseignement

secondaire. C'était le cas, notamment, d'une « trayeuse d'élite " que

Khrouchtchev signala à la presse et félicita personnellement. Mais

cet exemple est loin d'être unique. La Prauda pouvait s'en louer dans

un article d'hommage aux paysannes soviétiques publié en mars 1960:

« La jeune paysanne qui a son certificat de maturité, qui possède le

diplôme d'un institut, n'est plus une exception. Parmi les agronomes,

les zootechniciens, les vétérinaires, il y a maintenant 40 % de

femmes 10• » A côté du prolétariat rural féminin de type assez viril,

aussi bien dans ses mœurs que dans son caractère, il se dégage donc

progressivement un encadrement technique féminin qui donne au

règne des femmes dans les campagnes soviétiques une physionomie

nouvelle. Il faut noter aussi que cette suprématie a maintenant tendance à s'atténuer. Il y avait, en 1g6o, 50 ooo femmes présidentes de

kolkhoses, chefs de brigade ou directrices de fermes d'élevage ll, ce

qui est un chiffre considérable, mais qui n'exprime pas l'omniprésence

des femmes dans la vie rurale telle qu'on la décrivait pendant la guerre

ou dans les années immédiatement postérieures.

C'est à l'usine et dans les emplois les plus pénibles de la production

Histoire des Femmes

industrielle que les femmes soviétiques donnèrent la mesure des travaux que la nature a permis aux femmes : elles montrèrent de façon

éclatante quelle erreur d'appréciation le XIx• siècle avait commis à

leur sujet.

Le régime soviétique avait trouvé peu d'ouvrières dans les usines.

La Russie tsariste était en retard à cet égard sur les autres pays

d'Europe : 13 % des jeunes filles et femmes russes étaient employées

dans des manufactures, alors que 55 % se prélassaient dans les douceurs de la domesticité. Pendant les premières années du nouveau

régime, le nombre des ouvrières n'augmenta pas beaucoup. A partir

de 1925, on lança des campagnes pour faire appel à la main-d'œuvre

féminine, mais c'est seulement vers 1930 qu'on commence à trouver

un pourcentage important de femmes dans les secteurs industriels.

Elles représentent 28 % de la main-d'œuvre en 1929, ce chiffre grimpe

à 41 % à la veille de la guerre, et, à la fin des hostilités, il y a plus de

femmes que d'hommes dans l'industrie soviétique (51 %). Quinze ans

après la guerre, en 1960, ce pourcentage avait un peu fléchi : les femmes

représentaient alors 45 % de la main-d'œuvre industrielle.

Comme dans les régions rurales, la guerre contribua à mettre en

lumière les qualités physiques des femmes. Par patriotisme, des femmes

s'acharnèrent à battre les records des stakhanovistes dans les spécialités

autrefois réservées aux hommes: on citait des monteuses qui accomplissaient 500 % des normes dans des usines de chaudronnerie, des bobineuses et des affûteuses qui atteignaient 1 ooo et même 1 450 %- On

exaltait ces championnes dans la presse, bien entendu. Mais ce qui

était plus impressionnant que ces records spectaculaires, c'est que

l'idée même de « travaux réservés aux hommes >l avait disparu pour

tout le monde. Dans cette mobilisation générale, les femmes firent

tout : extraction du minerai de fer et de la houille, travail en galeries,

coulage et fonte dans la métallurgie lourde, alimentation de marteaux-pilons, conduite des locomotives, réparation des voies. On les

vit même conduire les trains de bois sur les grands fleuves, travail qui

exige une grande endurance et des muscles solides. D'autres furent

batelières de la Volga ou de l'Ienisséi, marinières et souvent capitaines

sur les transports fluviaux, 40 ooo étaient devenues cheminotes. Dans

les usines, elles dormaient sur des couchettes près des ateliers pour ne

pas perdre de temps.

LES FEMMES DANS L'ÉCONOME ET LA SCIENCE SOVIÉTIQUES

Cette leçon ne fut pas perdue, on peut même trouver qu'on en

abusa. Après la guerre, on accepta comme une idée bien établie que

les femmes étaient propres à toutes les tâches et on les engagea avec

Les Femmes du Vingtième siècle 415

vigueur dans la reconstruction. Les voyageurs qui visitèrent l'U.R.S.S.

après la guerre virent non seulement les femmes en pleine action dans

les hauts-lieux de la métallurgie, mais ils les rencontrèrent aussi dans

des chantiers de plein air où elles étaient manœuvres, maçonnes,

cantonnières, graisseuses de loco. Elles dégageaient les voies de chemin

de fer obstruées par la neige, elles balayaient les rues boueuses et glacées en plein hiver, elles étaient dockers dans les ports et déchargeaient

des transports de grains au milieu d'un nuage de poussière qui les

forçait à avoir des masques, elles portaient des rails, elles réparaient

des routes en équipes sous la surveillance d'un homme qui siffiotait en

les regardant faire. Les voyageurs s'aperçurent alors que ce déploiement d'énergie virile s'accompagne parfois chez les femmes d'une

transformation physique désavantageuse. Des esprits chagrins parlèrent à propos de ces forçats femelles d'un sous-prolétariat féminin.

Ils firent remarquer que beaucoup de femmes, en raison de leurs obligations familiales, ne pouvaient assister aux cours de promotion

ouvrière et qu'elles étaient ainsi bloquées dans des professions de

manœuvres non qualifiés où leur salaire était dérisoire et leur existence

misérable. D'autres rappelaient les passages où Bebel et Marx avaient

durement condamné cette dénaturation de la femme qu'ils accusaient

la société industrielle capitaliste de provoquer dans le prolétariat. Des

écrivains soviétiques firent campagne pour dénoncer cet esclavage

d'un type nouveau que la société communiste fait peser sur les femmes

des classes pauvres. Il ne semble pas que ces protestations aient changé

la situation des femmes, ni même qu'elles leur aient inspiré de la répugnance pour les travaux qui leur sont imposés. Il est clair que, dans les

sociétés socialistes, les femmes sont prêtes à accepter n'importe quoi

pour apporter à la maison un complément de salaire indispensable.

Certaines n'hésitent pas à sc présenter comme volontaires pour les

mines où la police tsariste déportait, parce qu'on y gagne 1 700 roubles

par mois.

Les témoignages que nous utilisons remontent à l'année 1960. Il

est possible que certains de ces faits soient les séquelles de la dure époque de la guerre et de la reconstruction. Mais aucun témoignage plus

récent ne permet d'affirmer qu'ils ont disparu. Et l'on ne peut s'empêcher de constater que ces excès ont leur principe dans le système luimême, qui ne fait aucune différence entre les hommes et les femmes et

qui rejette dans une sorte de piétaille du travail manuel tous ceux qui

ne parviennent pas à accéder au rang d'ouvrier qualifié.

Beaucoup de femmes néanmoins parviennent à sortir du rang et il

faut reconnaltre que le régime fait ce qu'il peut pour les y aider. C'est

même l'énorme proportion de femmes qu'on voit à des postes de responsabilité qui est une des originalités de la Russie soviétique par

rapport aux pays d'Occident. Les Soviétiques sont fiers de citer les

Histoire des Femmes

femmes qui, sans quitter leur usine, ont pu compléter leur instruction

professionnelle et gagner leurs grades sur place. Cela fait contrepoids

au prolétariat féminin dont nous signalons plus haut l'existence. Elles

sont nombreuses dans l'industrie légère et le textile : le numéro déjà

cité de la Pravda rapporte qu'au complexe textile d'lsanova,

1 400 femmes sont contremaîtres ou ingénieurs et que plusieurs

dirigent des usines. En 1958, il y avait en U.R.S.S. 480 ooo femmes

occupant des postes d'ingénieurs ou de techniciens 12• Presque toutes

avaient fait des études secondaires, 200 ooo d'entre elles avaient des

diplômes de l'enseignement supérieur, mais un certain nombre sortaient du rang et avaient suivi la filière de la promotion ouvrière. Cette

vocation pour la mécanique semble une particularité des peuples

slaves puisqu'à l'époque tsariste, la Russie avait, parait-il, six cents

femmes ingénieurs, originalité remarquable à cette date 13• D'autres

femmes sont architectes et à plusieurs d'entre elles ont été confiés de

grands travaux, usines ou ensembles d'habitations. D'autres sont

régleuses d'avions, pilotes-adjointes, l'une d'elles, Valentina Chokourova, fut même pilote de guerre et elle est aussi célèbre en U .R.S.S.

qu'Anna Reitsch en Allemagne. D'autres sont mécaniciennes, et même,

comme cette Suédoise qui étonnait les contemporaines de Poincaré,

capitaines au long cours, certaines servent sur les baleinières de

l'Antarctique, où il était impensable, croyait-on, qu'une femme pût

jamais mettre le pied.

Les femmes soviétiques ont deux citadelles : l'enseignement comme

aux États-Unis et la médecine. En 1956, les femmes occupaient 67 %

des postes de l'enseignement et il est probable que leur contribution

s'est améliorée depuis cette date. Quant à la médecine, en 1g6o, les

femmes détenaient 76 % des postes médicaux, record mondial qui

permet à l'U.R.S.S. d'avoir 18 médecins pour 1 ooo habitants, proportion qu'on ne retrouve ni aux U.S.A. ni dans les pays occidentaux.

La femme médecin de campagne et l'institutrice de village sont devenues deux «types » soviétiques caractéristiques, dont le cinéma et la

littérature ont fourni d'innombrables reproductions. Enfin,

11 o ooo femmes sont classées comme « travailleuses scientifiques »

en 1g6o, et, à cette date, 700 ont des chaires de professeur dans l'enseignement supérieur et 5 ooo des postes de docent qui correspondent à

nos postes d'assistants. De nombreuses femmes sont également responsables des 400 ooo bibliothèques fixes ou circulantes qui existent

en U.R.S.S., elles fournissent près de la moitié des juges et des assesseurs des tribunaux de première instance. Enfin, le nombre des étudiantes, aux recensements récents, était supérieur à celui des garçons

et représentait 51 % des effectifs des universités.

Ces proportions si différentes de celles que nous connaissons, cet

engagement massif des femmes dans l'économie, dans la science, et

Les Femmes du Vingtième siècle 41 7

même dans tous les emplois (presque tous les facteurs et les coiffeurs

pour hommes en U.R.S.S. sont des femmes) composent une société

toute nouvelle, mais dont les perspectives ne sont pas très rassurantes.

La contrepartie de ces conquêtes, quelle que soit la « politique familiale >> qu'on mette en avant, est la disparition de la famille. L'homme

et la femme ne sont plus que deux travailleurs associés. Les enfants

sont confiés à des crèches, puis à des cantines, leur instruction est prise

en charge par l'État, mais aussi leur éducation, leurs jeux et pour

finir leur âme. Et l'âme des parents eux-mêmes, leur ambition, leur

rêve, la puissance de leur imagination, on les réclame aussi, on les

mobilise pour leur travail, au service de la collectivité. Leur vie privée

n'est plus qu'une marge qui fait partie de ce qu'on appelle les loisirs.

Le communisme ne répugne pas à cette aliénation de la vie privée, il

la favorise au contraire et même, tacitement, il l'exige. C'est peut-être

en cela, beaucoup plus que par le mécanisme de l'appropriation capitaliste, qu'il s'oppose à l'Occident: c'est contre ce résultat, en tout cas,

que l'Occident, plus ou moins consciemment, se défend. Car le régime

soviétique réalise, sous la pression des circonstances, ce que les théoriciens avaient voulu et qu'ils n'avaient pu imposer. C'est finalement un

écho des idées d'Alexandra Kollontaï qu'on perçoit dans cette vie

que la tendresse a désertée. Ils se retrouvent et ils ont le même enthousiasme, ils ont la même pensée. Bien sûr, c'est précieux. Mais est-ce

assez? Est-ce assez? Est-ce qu'on peut faire vivre des millions de

ménages sous l'uniforme de l'Armée du Salut?

LES FEMMES ET L'AMOUR DANS LA CHINE DE MAO

L'U.R.S.S. s'interroge et hésite devant ce chemin qui mène à la

caserne. La Chine n'hésite plus, elle a choisi. Les demi-mesures, les

atermoiments, les concessions faites à la structure conjugale, la Chine

les supprime radicalement sous la double pression du puritanisme

révolutionnaire et du péril démographique. Car le pullulement

humain, s'il n'est pas contrôlé, peut conduire la Chine à une catastrophe et le repliement familial détourne de la vocation révolutionnaire

et risque de créer un moment d'inattention chez le lecteur de Mao Tsé

Toung. D"ans les deux cas, c'est le mariage qui est l'ennemi, c'est la

«vie privée >> qu'il faut détruire et remplacer par la « vie collective>>.

Il faut reconnaître que les Chinois ont accepté sans faiblesse cette

conséquence extrême de l'évolution du monde moderne. L'U.R.S.S.

engageait le citoyen soviétique à placer l'intérêt de sa vie ailleurs que

dans le bonheur privé : la Chine communiste regarde le bonheur privé

Histoire des Femmes

comme un luxe égoïste et rétrograde qui n'a aucune place dans une

société collective, il faudrait presque dire comme une manie dégoûtante indigne des moines voués à la construction du socialisme.

La création d'une cellule familiale est peu encouragée par le

régime. En 1957, puis en 1962, le gouvernement considéra avec bienveillance un mouvement" spontané" qui se développa chez les jeunes

pour retarder l'âge du mariage. Ce mouvement " conseillait " aux

jeunes gens de ne pas se marier avant trente ans et aux jeunes filles

de ne pas se décider avant vingt-cinq ans. Le gouvernement facilita

cette campagne en prenant des mesures ingénieuses : les couples en

formation étaient séparés par l'attribution de postes dans des provinces éloignées, les jeunes gens enclins à la sensibilité étaient soumis

â des périodes de travail manuel qui calmaient leur pétulance, enfin

l'entêtement stupide exigeait des stages de rééducation desquels on

revenait persuadé de l'utilité des fiançailles de quelque durée. Ces

mesures n'étaient pas seulement appliquées aux fiancés précoces :

les jeunes couples pouvaient en bénéficier également, pour qu'ils puissent découvrir à leur tour les bienfaits de l'abstinence.

Cette mise en place fut complétée postérieurement par une campagne pour la chasteté. L'exercice de cette vertu devait être, dit un

observateur, " aussi complet et aussi prolongé que possible ». Cette

recommandation était adressée à cent millions de Chinois et elle n'était

pas, comme dans l'Église catholique, une simple exhortation. Préconisée dans des conférences collectives, adoptée par acclamations lors

des sessions syndicales, imposée par un encadrement spontané qui

surveillait les contrevenants, la chasteté fut, en outre, établie d'une

façon efficace par la pratique de la délation et la vie en communauté.

Un blâme politique, qui peut être accompagné de sanctions, frappe

les jeunes gens qui commettent la faute de s'abandonner à leurs

instincts sans autorisation officielle ct même les époux qui laissent

voir qu'ils le sont. On leur explique que l'amour passe après les

nécessités économiques, qu'il est un " facteur " inutile à la production,

nuisible même, car il diminue l'énergie, rend irrégulier, affaiblit

les normes et distrait le zèle.

La vie communautaire est un moyen spécialement efficace pour

contraindre à l'abstinence, comme l'avait bien vu saint Benoit. Les

jeunes gens et les jeunes filles sont donc parqués séparément en dortoirs, dans lesquels chacun peut surveiller aisément son voisin et faire

rapport à l'activiste de service s'il lui découvre de mauvais penchants.

Ces dortoirs ne sont pas réservés aux étudiants, race agitée : les célibataires vivent également en dortoir dans les usines, dans les administrations, dans les communes rurales. Ils consacrent leurs soirées à des

lectures collectives de Mao Tsé Toung, récréation qui évoque celle

que permet au réfectoire le supérieur d'une communauté lorsqu'il

Les Femmes du Vingtième siècle

autorise la lecture de la vie des saints. On se tromperait grandement

si l'on estimait que ce puritanisme est ressenti comme une contrainte

insupportable. L'atmosphère est parfois assez étouffante et l'on sait

qu'il y a eu un certain nombre de suicides : mais, dans l'ensemble, ces

réactions extrêmes ne sont pas celles de la majorité des jeunes Chinois.

Ceux-ci sont assez fiers, au contraire, d'être les séminaristes du socialisme et ils semblent accepter avec docilüé de devenir une race

asexuée.

C'est cette mutation vers l'état asexué qui retient le plus vivement

l'attention des voyageurs européens en Chine. Décrivant ce qu'il

appelle le « climat de répression an ti-sexuelle " de la Chine moderne,

Robert Guillain note que les étudiants, filles et garçons, vivent dans les

mêmes communautés dans une parfaite atonie sexuelle et proscrivent

entre eux, comme un penchant décadent et bourgeois, presque comme

un vice, toute idée d'attirance et de désir. C'est le contraire absolu de

l'obsession sexuelle des jeunes Américains. Un bon citoyen, jusqu'à

trente ou trente-cinq ans, conclut Robert Guillain, « ne connaît pas

l'amour, n'en parle pas et s'efforce d'y penser le moins possible 14 ».

Ajoutons que la population chinoise a accepté sans récriminations

les mesures de freinage démographique qui lui ont été conseillées ou

imposées. Ce contrôle est encouragé sous le nom de " planification

familiale >>. Une puissante campagne de contraception par réunions,

brochures, manuels, tracts, création de centres anticonceptionnels,

distribution ou vente libre de drogues anticonceptionnelles, propage

l'idée que les enfants ne sont pas autre chose qu'un produit de la

collectivité dont le tonnage doit être réglé comme celui des autres

matières premières. Cette campagne est, toutefois, centrée sur le thème

de la " famille heureuse " laquelle se limite à deux enfants. Cette

" famille heureuse " est singulière dans cette gendarmerie. On obtient

cet élément social standardisé par l'avortement, qui est légal en Chine

et pratiqué par le médecin sans formalités spéciales, et aussi par la

stérilisation, qui est vivement recommandée par les autorités pour

ramener à la norme les individus dangereusement prolifiques. Ces

mesures n'ont pas été toujours bien comprises dans les campagnes.

Mais les Chinois, toujours sérieux, ont constitué méthodiquement

un réseau d'agents et de propagandistes qui visitent les villages (il y a

trois mille centres de cette catégorie autour de Shangaï) et qui habituent la population aux avantages de la chasteté et de la planification

familiale. Le réglage et l'entretien de la production démographique

cause autant de soucis aux Chinois que l'entretien des routes aux

Conseils Généraux de nos départements. L'agent démographique

est en Chine un personnage aussi familier que chez nous l'agentvoyer.

Est-ce une esquisse de la société future? Les féministes constateront

420 Histoire des FemTTU!s

assurément avec plaisir que l'égalité de l'homme et de la femme

est complète dans ce laboratoire. La femme n'y est plus une « poule

couveuse » comme on l'a souhaité parfois, elle y est peu embarrassée

par les tâches du ménage et elle n'est pas alanguie non plus par les

faiblesses perfides de la tendresse. Pour finir, elle n'est même plus

une femme du tout. Est-ce le résultat que des esprits éclairés nous

invitent à appeler de nos vœux et à précipiter autant que nous le

pouvons? Pour ma part, je ne suis pas pressé de saluer un jour du poing

ou de la main levée le cortège où Macbeth et Desdémone, en bleu

de chauffe, marcheront au pas, dans les rangs des laborantines

et des secrétaires bilingues, en scandant quelque slogan relatif à la

production.

Conclusion

Nous nous représentons presque tous la femme d'après une image

qui nous a été léguée par le xrx• siècle. La femme est pour nous un

être faible et gracieux qui a besoin de la protection des hommes et

que les hommes protègent en effet à condition qu'ils puissent en même

temps l'opprimer. L'histoire des femmes ne confirme pas cette image

que nous acceptons sans discussion.

Beaucoup d'exemples du passé nous montrent que la femme est,

au contraire, un être vigoureux, énergique, volontiers combatif,

propre aux tâches de direction et spécialement doué pour porter

les fardeaux. A plusieurs époques, les femmes se sont fort bien passées

de la protection des hommes, elles ont assuré elles-mêmes leur propre

protection et celle des biens qui leur étaient confiés. Elles ont même

commandé aux hommes qui ont accepté leur domination, elles

ont gouverné des empires, dirigé des armées, elles ont participé

aux combats et ne se sont montrées inférieures aux hommes ni en

intelligence, ni en décision, ni en courage. On a cu plusieurs fois la

preuve, et notamment à notre époque, que leurs capacités étaient

égales à celles des hommes dans tous les domaines et qu'il n'existait pas detâche qu'elles ne fussent capables d'accomplir aussi bien

qu'eux.

C'est notre civilisation qui a amolli les femmes, qui a fait croire à la

plupart d'entre elles qu'elles étaient de délicats objets de luxe incapables de rien d'autre que de plaire, et qui les a reléguées en conséquence, vers des fonctions subalternes. Nous ne savons ni apprécier les

qualités des femmes ni les utiliser. C'est ce qui résulte d'abord de ce

tour d'horizon sur les collines de l'histoire.

Après avoir fait cette constatation, il faut néanmoins noter une

constante de l'histoire. Les sociétés ne s'organisent qu'en se hiérarchisant, et toute hiérarchie fait naltre un type de femmes réservé aux

puissants dont le but est de plaire et par là de vivre dans le luxe et

422 Histoire des Femmes

l'oisiveté. Tous les hommes qui peuvent le faire cherchent alors à

imiter les grands et à sélectionner comme eux un certain nombre de

femelles réservées à leur plaisir et le but d'un grand nombre de femmes

est de mener cette vie anormale, mais agréable. Les qualités originelles

de la femme et sa place naturelle dans la société sont donc constamment dénaturées par un mouvement inévitable qui crée une classe

de privilégiées et produit ainsi deux catégories de femmes, les femmes

de luxe chez lesquelles se développent la faiblesse et la grâce, instruments nouveaux de leur puissance, et les femmes qui continuent à

mener la vie courageuse et virile que la nature a prévue pour les

femelles de l'espèce humaine. Malheureusement, il n'est pas de

femme qui ne se croie douée pour faire partie de la première catégorie

et qui ne considère comme une disgrâce d'être maintenue dans la

seconde.

En réalité, cette ventilation apparaît mal dans l'histoire. Ce qui nous

est transmis, c'est toujours les changements qui affectent la première

catégorie. La seconde échappe la plupart du temps aux historiens,

elle est censée être immuable, elle est anonyme. Quand il nous est

permis de l'apercevoir, ou plutôt de l'entrevoir, on découvre qu'elle

change peu en effet chez les peuples les plus divers. Elle échappe aux

structures, aux préjugés et peut-être même aux législations. Dans

les pays où la réclusion des femmes est la règle, en Chine ou en Islam,

par exemple, on voit que cette règle n'est pas toujours appliquée

dans les familles du peuple et chez les paysans. Les femmes de classes

pauvres mènent une vie qui paraît être la même dans des civilisations

dont les coutumes sont très dissemblables, en Chine et en Égypte,

à Rome ou à Bagdad. La conception générale qu'un peuple se fait

des rapports des hommes et des femmes se projette assurément sur

leur vie, mais faiblement. Le paysan chinois considère que sa femme

lui doit l'obéissance, le paysan arabe la fait marcher voilée sur

le chemin, le Romain souhaite qu'elle reste au foyer, l'Égyptien

lui laisse probablement plus de liberté. Mais, que signifient l'obéissance, le voile, le foyer, la liberté même, quand la pauvreté impose

des modes de vie et des travaux qui dictent les conditions de vie et

même les rapports entre les sexes? Une culture est une certaine idée

de la vie acceptée par tout un peuple; mais s'exprime-t-elle autrement que par des croyances et une certaine tournure d'esprit quand

les travaux de chaque jour sont implacablement les mêmes et entraînent les mêmes obligations? Une première conclusion que nous soumettons au lecteur est que, parmi les pauvres, la condition des femmes

a peu changé à travers les siècles : une paysanne chinoise, une paysanne

chrétienne, une paysanne de Rome ont d'abord vécu comme une

paysanne. Leurs mœurs, celles de leurs filles, sont pareilles d'un bout

de la terre à l'autre, d'un bout de l'histoire à l'autre. Toutes les

Conclusion

filles de la campagne vont cueillir des jonquilles à treize ans avec les

garçons dans la plaine du fleuve Wei. C'était vrai au temps de Confucius, c'est vrai au temps de Zola. Ce qui change, cc sont leurs espoirs,

leur manière d'accepter la vie, les raisons de leur patience, qui sont

aussi les raisons de leur bonheur. Une culture, une civilisation, c'est

une certaine courbure de toutes les âmes dans le même sens, une certaine disposition de l'imagination, une certaine manière de prendre

le bonheur ou le malheur, comme une voile prend le vent. Et c'est

ce que les hommes finalement retiennent comme l'essentiel. C'est la

marque d'un siècle ou d'une nation dans l'uniformité du paysage

humain.

* * *

L'histoire que nous pouvons décrire est donc seulement celle des

privilégiés. Seuls, leurs modes d'existence ont été véritablement

diversifiés par les différentes civilisations. Ces modes d'existence

expriment l'idée que chaque peuple se faisait de la femme et aussi de

la vie, du bonheur; et cette idée, parce qu'elle a été acceptée ct

adoptée par le peuple tout entier, éclaire aussi les traces presque

invisibles que les masses anonymes ont laissées de place en place.

Mais, entre ces privilégiés eux-mêmes, il peut exister une grande

diversité. L'histoire éclaire inégalement la vie des grands et celle des

notables. L'historien risque constamment de substituer les accidents

de la carrière des grands à la description de la vie privée, beaucoup

moins soigneusement décrite par les contemporains que les ascensions

et les chutes des puissants. Dans beaucoup de cas, il faut même

regarder la vie qu'on mène dans l'entourage du souverain comme une

vie anormale qui donne une idée fausse des moeurs du pays. Cette

remarque est vérifiée notamment lorsque certaines formes ou certaines

traditions du mariage sont propres aux familles princières; par exemple

la polygamie sororale en Chine, les mariages consanguins chez les

Pharaons, les mariages politiques dans les familles royales d'Europe.

Elle s'étend à des exigences fixées par les coutumes ou à des formes de

vie privée établies par l'étiquette, lesquelles vont du sacrifice des

veuves et des concubines dans l'Inde, au registre du harem à la Cour

de Chine et au cérémonial de la cour de Louis XIV. Enfin, la vie de

cour développe des traits spéciaux, la ruse, l'esprit d'intrigue, l'adresse,

le sang-froid, qui n'ont pas toujours leur emploi dans la vie privée.

Finalement, toutes les femmes de cour se ressemblent, leur fonction

fixe leur type. Les familles moins proches du trône, au contraire, et

qui appartiennent à ce qu'il est convenu d'appeler l'élite d'une nation,

nous donnent sans doute une idée plus exacte de chaque civilisation.

Le rôle des femmes dans la tenue morale de cette élite est grand :

Histoire des Femmes

mais il n'est pas toujours facile à déceler. Faire l'histoire des femmes,

c'est essayer de fixer dans chaque peuple l'étendue et les modes de

vie de cette élite qui représente le type d'existence que chaque civilisation a regardé comme le plus convenable.

On s'aperçoit alors que le statut politique sous lequel chaque

nation a vécu a eu une grande importance sur la vie et le pouvoir des

femmes.

La féodalité est un type d'organisation très fréquemment rencontré

et par lequel presque toutes les grandes civilisations semblent avoir

passé. C'est une forme typique d'organisation patriarcale qui a pourtant abouti presque toujours à remettre aux femmes des responsabilités et des pouvoirs que les autres formes de structure sociale leur

refusent généralement. Bien que la féodalité entraîne la sujétion des

femmes, et souvent leur réclusion, la transmission des fiefs, la minorité

des héritiers, la constitution des douaires ont fait naître presque

automatiquement des situations qui ont conféré aux femmes, au

moins provisoirement, des pouvoirs de tutelle. Même dans une situation normale, l'épouse est liée par son mariage à la personne même

du détenteur du fief et, par conséquent, il retombe sur elle quelque

chose de la souveraineté, qu'on lui voit tnême exercer quand la guerre

éloigne le seigneur féodal. Finalement, dans la féodalité, toute femme

légitime est reine. En outre, on oublie bien souvent de remarquer

que la féodalité entraîne généralement une conception de la propriété

qui ne se limite pas aux fiefs territoriaux, mais qui organise à l'image

du modèle féodal la société toute entière. Les privilèges corporatifs,

les maîtrises, les bénéfices, plus tard les offices ne sont pas autre

chose que des fiefs personnels sans dotation territoriale. Le maitre

artisan, le boutiquier, plus tard le procureur, le notaire, le receveur,

le greffier, disposent d'une charge garantie comme le fief, soumise

à des prestations, héréditairement transmissible. La société féodale

est une société de propriétaires et une hiérarchie de privilégiés qui

unit le plus humble bénéficiaire, le compagnon lui-même auquel

telle franchise particulière a été accordée, au seigneur qui les cumule.

Les femmes de la classe moyenne participent donc toutes aux conjonctures que font naître la vacance ou la transmission de la charge

de chef de famille et il leur arrive de se trouver, dans leur domaine,

pourvues de la même autorité que la femme du seigneur. En outre,

la féodalité a favorisé le cloisonnement du pays en petites unités

familiales, dans lesquelles la femme est à l'aise et acquiert tout naturellement le pouvoir qui lui est dévolu dans la famille . Toutes ces

circonstances ont fait de la féodalité, dans presque tous les pays,

un régime particulièrement favorable aux femmes et qui a été marqué

aussi bien par le pouvoir considérable des douairières, des mères,

des régentes, dans les grands fiefs, que par l'initiative et le rôle impor-

Conclusion

tant des femmes dans l'artisanat, le commerce, et même les affaires.

Les monarchies absolues ont fourni aux femmes de nombreuses

occasions de faire carrière. Mais la situation des femmes dans ce type

de régime est beaucoup moins solide que clans le système féodal, car

leur pouvoir n'est plus fondé sur le fonctionnement du système luimême. Les monarques cherchant tous, plus ou moins ouvertetnent, à

détruire les privilèges qui limitent leur pouvoir, l'autorité que les

femmes tenaient de la gérance des fiefs ou des privilèges des corporations disparaît ou s'affaiblit en même temps que les fiefs ou les corpo·

rations. En Europe occidentale, l'apparition dans la vie économique

des premières filières capitalistes aggrava encore cette situation. Les

femmes perdent l'une après l'autre les positions qu'elles occupaient

dans le commerce ou l'industrie artisanale : on ne leur laissa que des

places de second rang. En revanche, les occasions de faire fortune

sont nombreuses pour les intrigantes, les entremetteuses, les intermédiaires et pour toutes celles qui ont quelque liaison solide avec les

personnes en place. Les femmes de la cour, les parentes ou les maîtresses des princes ou des ministres, les femmes qui appartiennent à

leur coterie, ont même souvent un pouvoir plus grand que celui des

dignitaires de l'État. Ce pouvoir va des adjudications et des grâces

fructueuses à la nomination des ministres. Suivant la forme et le

fonctionnement de l'absolutisme, ce pouvoir rencontre des freins qui

le limitent et les femmes ont alors le type de puissance que peut avoir

un favori ou un ministre et elles ont à vaincre les mêmes cliflicultés,

ou bien il n'est limité par rien et la toute-puissance du souverain

peut se trouver remise entre les mains de femmes et être exercée par

celles-ci de manière à annihiler le souverain lui-même : c'est ce qui

s'est passé avec les sultans de Constantinople. De toutes manières, ces

fortunes éclatantes fondées sur le caprice ou l'intrigue représentent des

itinéraires monstrueux du destin, elles ne peuvent être présentées comme

des perspectives ouvertes à toutes les femmes. Ce qui fonde plus solidement le pouvoir des femmes clans les monarchies absolues, c'est le pouvoir que le système lui-même reconnaît au père de famille dans son

domaine propre, où il règne comme le roi sur son royaume, souvenir de

l'organisation féodale. La famille garde clone encore sous les monarchies traditionnelles quelques traits de la féodalité : la femme est soumise mais associée au pouvoir souverain, comme la Reine est sujette du

Roi mais assise sur le trône auprès de lui. Elle partage l'autorité du

père de famille et souvent même elle l'exerce à sa place, lorsque

celui-ci est éloigné par ses affaires, par son devoir ou par sa présence

à la cour.

Dans les régimes parlementaires et les démocraties, tout est conjugué

pour que les femmes n'aient plus qu'un rôle subalterne. Les actes du

gouvernement sont soumis au contrôle de la presse et des délégués

Histoire des Femmes

de la population, la manipulation de l'opinion publique exige des

appareils lourds et compliqués, les décisions sont prises et les places

sont distribuées en conseil, le capitalisme s'empare de tous les secteurs

de l'économie et les soumet à la gestion de ses techniciens. Les femmes

perdent le pouvoir qu'elles avaient sous les régimes précédents sans

recevoir aucune compensation. Elles sont traitées en inférieures,

dans tous les domaines, on les relègue dans la vie familiale, et, en

revanche, on prend l'habitude d'exalter leur faiblesse, leur grâce,

leur inutilité, on leur suggère qu'elles sont à la fois précieuses et incapables. C'est cette image de la femme qu'à développée le xiX• siècle.

On comprend alors pourquoi un certain nombre de femmes protestèrent. Elles sentaient que beaucoup de leurs qualités étaient inemployées, que leur destin était abusivement restreint. Le sentiment qui

provoqua le féminisme était justifié, mais l'orientation qu'on lui donna

fut malheureuse. Les féministes accusèrent les hommes et revendiquèrent de nouvelles lois, sans comprendre que les lois ne suffisent

pas à changer les mœurs. Elles s'obstinèrent à réclamer une égalité

purement formelle; elles voulurent obtenir le droit de vote et l'éligibilité, conquêtes qui sont au fond très indifférentes aux femmes et qui

ne changent pas leur sort. Elles ont obtenu tout celà, mais, c'est par

une autre voie que les femmes ont acquis leur indépendance. C'est

le développement de la société industrielle et la nécessité de pourvoir

à une infinité de nouveaux emplois, les changements dramatiques

provoqués par les guerres, enfin, les besoins urgents de la production

ou la pression de la concurrence qui ont changé la vie des femmes

et qui en ont fait en de nombreux secteurs les remplaçantes des hommes.

Aujourd'hui, ce qui préoccupe le plus les femmes, ce n'est pas de se

poser inutilement en rivales des hommes, mais de faire face à leur

double tâche professionnelle et domestique, situation que le féminisme

n'avait pas prévue à et laquelle il ne s'est pas préparé.

Le nouveau type de femme que la société industrielle a fait naître

est assurément moins factice que celui que le XIx• siècle avait élaboré.

Il restitue à la femme une partie de ses qualités naturelles. Mais il

lui en restitue une partie seulement. Les femmes représentent encore,

dans la plupart des États modernes, une source d'énergie el de talents

mal employée. Elles sont trop souvent maintenues dans les tâches

secondaires ou subalternes. Nous manquons d'imagination, nous

vivons encore sous l'impression des préjugés. Mais, en même temps,

nous apprécions mal le danger qui met en péril la part qui est la

plus précieuse dans l'existence des hommes et dans celle des femmes.

L'individualisme chez les uns, le totalitarisme chez les autres ont le

même résultat : ils menacent la solidité et la chaleur, la vie même de la

famille, sur lesquelles sont fondés, depuis le commencement, le bonheur

et l'épanouissement des hommes et desquelles, depuis le commen-

Conclusion

cement, la femme est gardienne. Nous allons vers un monde d'hommes

seuls et de femmes seules, univers monstrueux. Et nous oublions que

la fonction de la femme, sa définition même, en tous temps ct en tous

lieu.x, est d'être une mère, assise au milieu de ses enfants.

* * *

Telles nous ont paru être, dans l'histoire des femmes les répercussions de l'histoire des hommes. Mais ce ne sont pas finalement ces

courbures diverses imposées par l'histoire qui ont modelé l'existence

des femmes dans Je passé et qui la commandent aujourd'hui. Elles

n'ont été que des circonstances. L'attitude des hommes à l'égard des

femmes exprime trop profondément leur personnalité et leur tempérament pour que la forme de la cité suffise à la déterminer. En réalité,

l'existence que les femmes ont menée à chaque époque de l'histoire

dépend de l'idée que les hommes se sont faits de la femme et surtout

d'eux-mêmes.

Les hommes ont imaginé pour les femmes trois états qui sont la

réclusion, la liberté, l'égalité. Rien ne prouve que ces trois états

aient été successifs. Ils semblent, au contraire, correspondre à une

vocation particulière à chaque peuple, les uns ayant imposé la réclusion aux femmes pendant toute leur histoire, les autres ne l'ayant

jamais pratiquée. Nous estimons donc qu'on peut les traiter comme des

choix instinctifs propres à certains tempéraments nationaux et indépendants des contingences historiques.

La réclusion des femmes exprime essentiellement l'autorité du

mâle. Elle n'est pas liée à une préoccupation de sécurité, puisqu'elle

existe dans des États parfaitement policés, ni à des raisons économiques,

puisqu'elle va du harem féodal au gynécée chinois ou héllénique, ni

à un régime politique, puisqu'on la rencontre dans les monarchies

absolues, dans les États féodaux et dans la démocratie athénienne, ni

à la religion puisqu'elle s'accommode de l'Islam, du confucianisme,

du paganisme grec, ni à une certaine forme du mariage, puisqu'elle en

admet de très différentes, polygamie en Islam et en Chine, monogamie à Athènes ou en Espagne. Mais elle repose partout sur l'idée

qu'il existe des tâches propres aux mâles, auxquelles la femme ne doit

jamais être mêlée, et des fonctions propres aux femmes, essentiellement la maternité, qui exigent des conditions de sécurité particulières.

Cette définition de la femme est, pour ainsi dire, vétérinaire. C'est

pourquoi sans doute elle nous choque. Mais c'est aussi pourquoi elle

s'est maintenue si longtemps. Elle repose sur les fonctions que la

nature a attribuées à chacun des deux sexes, elle assure en principe

l'exclusivité de la possession et la sécurité de la descendance, elle

maintient aussi une hiérarchie que les faits proclament à chaque

Histoire des Femmes

instant. C'est l'état dans lequel les femmes sont le plus profondément

femmes et dans lequel les hommes sont le plus véritablement hommes.

Nos préjugés nous écartent de ce mode de vie, ils nous empêchent

même de le comprendre. Une vie consacrée au gouvernement domestique, à la maternité, cloîtrée dans le mariage et dans la vie privée

peut nous paraître sans horizon, mais elle n'est pas sans bonheur.

N'a-t-elle pas été la vie de presque toutes les femmes dans le passé,

même de celles qui n'étaient pas enfermées dans la maison des femmes?

La soumission même a ses plaisirs : elle est la démission, mais elle

apporte la paix. Les inconvénients de cette vie sont ceux des cloîtres :

elle est menacée par l'ignorance, la gourmandise et la paresse. Mais

les tâches de la maison étaient assez nombreuses dans le passé pour

qu'on puisse supposer que cette complaisance ne s'est pas toujours

satisfaite. La femme trône dans ce petit royaume qui est tout à elle.

C'est peut-être de ce côté que viennent les inconvénients. Le pouvoir

souverain des belles-mères et des douairières n'était pas sans épines

dans cette vie conventuelle. Cette paix était payée parfois d'une

certaine langueur. Les hommes s'habituaient si bien à trouver leur

lit tout fait et confit et diversement fourni à domicile qu'ils allaient

chercher l'amour ailleurs, Chinois aux maisons de thé, Arabes chez

les danseuses, grecs avec leurs garçons. Mais, là encore, notre imagination va peut-être trop vite. Qui nous dit que les captives s'en souciaient?

Nous ne concevons pas une vie de femme dans laquelle Je mot« amour"

n'aurait pas de sens. De telles vies ont pourtant existé par millions et

plus près de nous que nous ne pensons. Nous devrions nous dire qu'un

régime qui a duré pendant de longs siècles sur beaucoup plus de la

moitié du monde civilisé ne devait pas être insupportable. Il développait chez les femmes de la paresse, de la crainte, de la sottise, de petits

sentiments de nonnes infantiles. C'est cette mutilation qu'on peut lui

reprocher le plus. Encore n'avait-elle pas toujours lieu : l'exemple de

l'Espagne nous en avertit et aussi l'histoire des harems de la Chine et

de l'Islam.

Il n'y a pas si loin qu'on le croit de la réclusion aux formes prudentes de la liberté. On ne sait trop comment classer certaines formes

hybrides. Nous avons compté tout à l'beure parmi les modes de réclusion la vie des femmes en Espagne et à Athènes. Il serait plus exact

de parler de semi-réclusion, imposée par l'usage, assortie de tolérances.

On peut placer dans une catégorie très voisine la vie des Romaines

sous la République, c'est une semi-réclusion volontaire. Et l'on doit

convenir alors que beaucoup d'épouses chrétiennes ont mené une vie

de « matrone >> , également acceptée. Il y a donc, en fait, une gamme

de nuances entre la réclusion des femmes et la liberté des femmes, de

laquelle on pourrait conclure que les deux formules ne s'opposent

peut-être pas autant que nous le pensons.

Conclusion

Une différence capitale réside pourtant dans cette particularité

que la liberté des femmes est presque toujours associée à la monogamie.

C'est une première et grave limitation du pouvoir de l'homme. Mais

on remarquera aussi que cette limitation n'est pas contraire aux inten·

tions d e la nature, si l'on admet, du moins, avec Westermarck et Malinowski, que la monogamie est la forme d'union sélective des mammifères supérieurs. La semi-réclusion de Rome et de l'Espagne devient,

dans celle perspective, une formule très suggestive. La réclusion n'est

pas établie par la contrainte ni « matérialisée " par une clôture :

c'est la femme qui consent et stipule. Or, on voit qu'à Rome et en

Espagne, c'est la dignité des femmes qui leur impose la réclusion.

L'homme met son honneur à ce que sa femme soit peu visible, cette

soumission volontaire étant un signe de son autorité, plus manifeste

même que la séquestration. Les femmes acceptent cette vie retirée,

elles en font même étalage pour attester l'autorité virile de leur mari et

en même temps leur propre bonheur. Dans ces formes restreintes de la

liberté, il n'y a donc pas adbication de l'homme, mais, au contraire,

exhibition de son prestige. La captive respecte, accepte et le montre.

Tout est donc dans la liberté, qui peut tout ce que peut la contrainte:

c'est la leçon de l'histoire de Rome. Mais il arrive que la liberté se

dégrade. Le luxe des grands, la vie de cour, l'exhibitionnisme du

mâle qui prétend montrer que « la femme de César ne peut pas être

soupçonnée "• tout invite à une existence de parade qui établit un

équilibre nouveau. La liberté des femmes aboutit donc à une

gamme de vies privées très étendue qui va de la matrone romaine à

l'indépendance des Égyptiennes du Bas-Empire et à la licence du

xvm• siècle. Selon les cas, l'existence de la femme peut·être consacrée

à l'administration domestique et ce fut l'état habituel des femmes dans

les classes moyennes, dans la bourgeoisie, dans la noblesse résidante,

ou bien elle est principalement orientée vers la vie sociale, la représentation et ce qu'on appellera finalement les « devoirs " de la vie mondaine : d'un côté le trousseau de clefs, les confitures, la paix et l'ordre

du foyer, de l'autre l'éventail, les mouches, la joie du plaisir, les succès.

Cette liberté des femmes devient un thermomètre. On mesure à chaque

moment l'idée que les hommes se font d'eux-mêmes, et de ce qui

importe. Parfois, les deux tendances sont mitigées ct les femmes prennent de l'une et de l'autre, couveuses à leurs heures, faisanes en d'autres

temps. Elles peuvent même être hommes si elles veulent. On les voit

administrer leurs biens, commander, combiner, êlre marchandes,

ouvrières, employées, femmes d'affaires, en d'autres temps intrigantes

et toutes-puissantes, et aussi on les trouve à cheval, elles se battent,

participent aux sièges, conduisent des compagnies. Leur personnalité

s'épanouit sous la protection de ce statut flexible. Et elles inspirent à

la fois l'admiration et la crainte, pouvant faire des héroïnes ou des

430 Histoire des Femmes

saintes, comme elles le sont parfois, mais aussi de dangereuses et

perfides commères.

Avec la liberté des femmes, chaque siècle apporte donc son témoignage sur lui-même. La vie qu'elles adoptent ou qu'on leur permet

d'adopter définit la forme des relations sociales, l'évolution des coutumes

et finalement la morale. La liberté des femmes fait quelque chose de

plus que de leur permettre de développer leurs dons. Elle repose

sur la confiance. L'homme remet à la femme les clefs de son propre

bonheur. Il sait qu'il y a toujours quelque part le cabinet de BarbeBleue. Mais il pense que la responsabilité qu'il lui remet de se conduire

la protégera contre ce qu'il y a de faible en elle-même. Ce pari était

celui-là même que faisait la religion chrétienne, en le fondant sur

l'universalité de la Rédemption. C'est l'engagement qui donne son

sens au mariage, contrat de loyauté. Et c'est ce serment mutuel, accepté

non seulement par les deux participants, mais encore par les tiers qui

sont témoins et spectateurs de cet engagement, qui nous a valu ce

spectacle de paix que la réclusion rendait impossible, que la vie animale

offrait si rarement et qui témoigne pour la civilisation, celui d'une

jeune mère marchant paisiblement au milieu des hommes, sans défense,

mais aussi sans inquiétude, et tenant à la main son petit enfant.

Telles étaient la paix et la sûreté que l'homme gagna par son désistement. La liberté développa chez les femmes le sérieux, le sens des

responsabilités, l'esprit d'initiative, la tendresse même, qui a souvent

besoin d'autre chose que de la dévotion. Elle fit d'elles des adultes,

au lieu des éternels enfants qu'elles étaient, et elle leur donna les joies,

mais aussi les souffrances de l'état d'adulte, au lieu de la paix profonde

de l'enfantine soumission. On ne peut pas savoir si les femmes y ont

gagné. Car c'est un bel état que d'être prisonnière si l'on ne connaît

rien d'autre que les clématites du jardin. Elles ont connu le grand air

de Ja vie, et, avec lui, la tentation, les passions, les autres hommes, les

désirs qui naissent du monde. C'est véritablement une autre femme

que ce versant de l'lùstoire oppose au précédent. Mais on dit que les

moines prennent pitié de ceux qui vivent dans le siècle.

Il y eut des déchets assurément. Peut-être pas autant que nous

l'imaginons. Les dépositions qu'on peut recueillir sont inégales et

nous avons dû souvent constater qu'elles sont aussi contradictoires.

A la vérité, la liberté des femmes a affecté diversement les différentes

couches de la population. Celles qui reçoivent toute la lumière de

l'lùstoire, le milieu des princes, des grands, des cours, présentent en

général des exemples peu édifiants de l'usage que firent les femmes

de leur liberté. Sur le peuple et sur les paysans, les documents sont

rares, mais ils sont inquiétants. En somme, ce sont les femmes de la

bourgeoisie, celles de la classe moyenne et celles de la noblesse provinciale qui nous ont offert les résultats les plus satisfaisants du régime de

Conclusion 43 1

la liberté et de la confiance. Elles ont été le plus souvent des collaboratrices dévouées, fidèles, sages, des compagnes solides pour rencontrer

l'adversité ou seulement l'usure de la vie. On aura pu voir notamment

que les lois qui limitaient sévèrement leur pouvoir ne les ont jamais

gênées beaucoup pour exercer leur autorité.

En réalité, le danger, dans ce régime, venait de l'homme lui-même.

La liberté des femmes pouvait être aussi bien, nous l'avons remarqué,

un hommage à son autorité qu'un constat de sa déchéance. C'est

l'homme qui accepte lui-même une position subalterne. Il ne sut pas

toujours défendre son autorité et ses prérogatives de maître contre les

empiètements de la monarchie absolue, ni contre les entreprises de

J'idéologie, ni contre Je pouvoir anonyme. Il laissa accrocher chez lui

toutes sortes de portraits devant lesquels il fallait faire la révérence.

Après avoir été un sujet sur lequel brillait encore un reflet de la puissance royale, il devint un employé. II est difficile d'éprouver beaucoup

de respect devant un employé, même si l'on y met de la bonne volonté.

Ce n'est donc pas les femmes qu'il faut accuser de la déchéance des

hommes. Si elles finirent par obtenir dans Je ménage une autorité

parfois indiscrète, c'est que les hommes s'étaient laissé émasculer. Ils

n'avaient plus une pensée de maîtres ni même une position d'hommes

libres. Dans le contrat qui les liait à leur femme, cette déchéance du

père de famille était une novation. Et ce changement explique peutêtre que la liberté des femmes soit devenue progressivement une égalité

des femmes, conquise aux dépens de l'autorité du mari.

* * *

Néanmoins, cette égalité qui naît et s'épanouit sous l'autorité du

mari n'est pas véritablement l'état d'égalité de la femme et de l'homme,

qui est le troisième statut sous lequel une femme peut vivre. Celui-ci

est reconnaissable à ce qu'il repose sur une égalité proclamée par les

lois, installée dans les mœurs, matérialisée par les faits. Dans ce

système, la femme doit pouvoir faire tout ce que fait l'homme. Et,

notamment, elle doit pouvoir disposer de ce qui est le signe même de

l'autonomie, un domicile propre dont elle soit maîtresse absolue et où

elle n'admette que qui elle veut bien. Car la cohabitation, même

acceptée, même débattue en commun, comporte toujours dépendance.

II n'y a règne que là où il y a terre. Il n'y a indépendance que là où

il y a frontière. Tout le reste est illusoire et consiste à masquer une

subordination de fait sous des stipulations d'égalité qui ne sont que

des apparences. Or, nous avons pu voir sur de nombreux exemples

quels sont les effets de la résidence propre de la femme. L'homme

devenu« visiteur" n'a plus que des droits formels. Il n'est admis auprès

de sa femme que si celle-ci y consent. II ne dispose pas des enfants

Histoire des Femmes

qui restent la propriété de la femme, puisqu'ils sont nés dans la maison

de celle-ci, puisqu'ils sont nourris et élevés par elle. Il a moins d'influence sur sa femme que la famille naturelle qu'elle a toujours vue

auprès d'elle, toujours consultée et qui reste son conseil habituel et dans

l'urgences et son secours. Finalement, le mari est un (( étranger ))' son

contrat de visite est précaire et toujours révocable, la famille se constitue

autour de la femme détentrice des enfants et elle devient une famille

matriarcale. La protection de cette famille matriarcale est assurée

par le mâle le plus proche qui n'est pas le mari, mais le frère de la

femme, l'oncle maternel.

Cette situation est si peu paradoxale qu'elle est celle dans laquelle

ont vécu de nombreuses sociétés. Elle existe encore dans plusieurs

tribus africaines. Elle est inconnue dans les nations occidentales et, pour

l'instant, personne ne la revendique, les fémiuistes les plus décidées

se bornant à réclamer des mesures de pure forme qui n'abolissent

nullement la sujétion de la femme. Mais l'évolution de nos mœurs

nous entraîne peu à peu vers des formes atténuées de ce régime. Le

travail des deux époux fait de la résidence familiale un « dortoir ,

anonyme, les séparations de longue durée font de la femme la maîtresse

de cette résidence : déjà certains métiers transforment les maris

en « passagers >> qui ne font que des haltes au domicile conjugal. La

loi seule protège leur pouvoir et leur remet la direction nominale

de cette famille qu'ils dirigent fort peu. On voit s'amorcer en Chine

des périodes de longue absence durant parfois plusieurs années et

pendant lesq uelles le mari n'est plus que l'attributaire nominal d'une

épouse et d'un lot d'enfants. L'U.R.S.S. et les États-Unis n'en sont pas

encore là, mais ils sont sur cette voie. Dans ces deux pays, on s'accoutume par des canaux différents à faire de la résidence familiale un

simple domicile, à réduire la vie de famille au minimum, à substituer

à l'autorité du père le libre-arbitre de chacun ou l'autorité administrative, enfin à mettre certaines préoccupations de carrière ou de

service, d'ambition ou d'idéal, bien au-dessus des considérations qui

touchent à la vie privée. Ce qui nous menace, ce n'est pas la renaissance de la famille matriarcale, qui n'est après tout qu'une forme

particulière de la famille : c'est la dispersion même de la famille et la

gestion administrative de notre vie privée, la distribution d'une

« ration » de bonheur individuel établie selon des normes administratives et comportant l'attribution d'une << ration » de femme et d'une

« ration >> d'enfants compatibles avec les nécessités de l'économie.

Ce qui est exprimé dans ces trois états de la femme, c'est en réalité

l'idée que l'homme se fait de lui-même. Dans le premier, elle est

Conclusion 433

toute animale, pour ainsi dire, dégageant l'essentiel, la primauté du

mâle, l'orgueil de sa puissance, ses domaines réservés. La mort ellemême s'insère dans cette vision biologique : le culte des ancêtres

représente l'arbre de vie que chaque génération prolonge et dont la

femme porte la responsabilité. Le paradis est un reflet des puissances

de la terre : c'est le mâle qu'on y retrouve, sultan au milieu de ses

houris. L'homme est un étalon. Dans le second, c'est la vie sociale qui

l'emporte, les autres comptent. L'homme accepte le mors et le harnais.

On les lui met au nom de l'État, ou au nom du Roi, au nom de la

civilisation, au nom de la religion. Il y a toujours une raison suprême

et infiniment respectable pour trotter l'amble et suivre la musique. Et

dans le troisième, cette raison finalement l'emporte. L'homme appartient à une collectivité. Ce poids qui pèse sur lui règle toutes ses

actions ct le rend timide. Il n'est plus un fauve même domestiqué, il

n'est même plus un mammifère. Il suit les galeries de la termitière,

il prend sa place dans la file des insectes qui portent aveuglément

leurs grains. Il approche comme les insectes de la femelle pondeuse

qui ne le dévore pas encore, mais qui fait peu de cas de lui.

C'est notre pensée qui nous fait ce que nous sommes et la femme,

exprimant notre pensée sur nous-mêmes, est notre révélateur. Comme,

dans la vie privée, la femme permet de juger le mari, dans la vie

sociale, le statut de la femme indique quelle est la qualité de l'homme.

L'affaiblissement de la petite souveraineté privée que constituait

chaque famille n'est que le dernier stade de l'effacement de ce qu'il

restait d'autorité et même de personnalité dans l'homme moderne. Il

annonce l'avènement d'une société d'attributaires qui ne seront plus

maîtres de leurs actions et de leur vie, qui n'auront plus le loisir d'avoir

une volonté, qui ne suivront plus qu'une seule règle :faire comme tout

le monde.

La menace même qui pèse sur notre avenir n'est pas imparable.

Il appartient à l'homme d'imposer ses propres lois à la civilisation

industrielle ou aux formes de la vie collective. C'est l'avidité du gain

et la concurrence qui nous rendent les esclaves d'une vie économique

orientée tout entière vers le rendement. Le jour où l'homme proclamera qu'il existe des valeurs plus importantes que les richesses matérielles, il pourra maîtriser la balistique de la production dont les conséquences commandent aujourd'hui sa vie privée. Aucune mutation

de l'espèce ne nous condamne à accepter une existence d'insectes.

Nous pouvons rester des hommes si nous en avons la volonté. Alors,

nos femmes resteront des femmes, et ne risqueront pas d'être simplement des collègues avec lesquelles on se met au lit.

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RÉFÉRENCES

Chapitre xt

1. Motwmenta Gennaniae, Cap . Reg. Franc. I, XV, § 13, 17 et XVI, § 2, ro, 1.

2. Boretius. Mormmenta Gennaniae, I, g8 (§ 35). 3· Cité par Baluze, Miscellanea, I, 402. 4· a. Esmein. U mariage en droit canonique, Paris 1929 et Salviati, Lajurisdi<.âont

patrimoniale e lajuridk;ione dell'eclesia in Italia ame del mille. Modène, 1884. 5· F. Lot, La fin du monde antique et le dlbut du Moyen Age, Collection • L'Évolution de l'Humanité •, Paris, 1928, AJbin Michel, p. 204. 6. Acta Sanctorum, novembre II, r8o.

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1926, p. 97· 16. Acta Sam;torum, mars II, 448. J 7· R. Bezzola, Les Origines el la formation de la litt/rature courtoise en Occident de

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~!: ~zfu~d:.;n~:··~·li:!t;t/e iJhuoda, Paris, 1887.

25. Bczzola, op. cit., t. II, p. 229 d'aprè5 S. Renzi, L'École de Salerne, 5 vol. in-8°,

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Histoire des Femmes

29. Aiol, 6721, Mort de Garin, 1647, Bueves, 497, Aliscamps, 4226 Girberg de Metz, 52 1, Gaufrey, 728 et sui v.

go. Aubery, p. 252.

31. Bezzola, op. cit., t. III, p. 384. 32. De la Damoisele fJbÏ n'at parler de foutre qui n'aut mal au cuer.

33· Latouche, Origines de l'iconomie occidentale, collection a L'Évolution de l'Huma- nité», Paris, 1956, Albin Michel, p. 4· 34· La Grue, L'Écureuil, De la pucele qui abevra le Polain, cf. Bédier, p. 322.

35· Revue des Deux Mondes, 15juin 1879· g6. Guibert de Nogent. Histoire de ma vie, éd . Bourgin, I, ch. xn. 37· Orderic Vital, liv. VIII, ch. x. g8. Gesta regum Anglorum, éd. Stubbe, li v. IV, § 314, cité Bezzola, op. cit., t. II,

p. 466.

39· Ch. Petit-Dutaillis, La monarchie féodale en France et en Angleterre, x6 -xrue siècles, collection «L'Évolution de l'Humanité, >> Paris, 1933, Albin Michel, p. 95·

40. A. Schultz, op. cit., p. 456. 41. J ean de Salisbury, liv. III, ch. xm, cité par Alwin Schultz.

42. Roman de la Charette, 1302 sqq.

43· Schultz, p. 459, n. 5· 44· Huizinga, Le déclin du Moyen Age, Payot, 1961, p. 96.

45· Ibid., p. 97· 46. Schultz, op. cît., p. 467. 47· Establissement de Saint-Louis, liv. 1, ch. xn. 48. Joinville, J7I. 49· Chronica Hierosolymita, III, 57· 50. Exemples tirés de références empruntées à Schultz, op. cit., p. 170-r72. 51. Références empruntées à Schultz, op. cit., t. II, 227. 52. Cf. P. Villot: Histoire des institutions ... II, IV, ch. r; Lepage, Journal, II; Bobeau, Le village sous l'ancien régime, p. 156; Bonvalot, le Tiers État d'après la Charte de Beau- mont, Paris, 1884.

Chapitre xn

1. Heaton (Herbert), 'Yorkshire Woolen lndustry, Oxford, 1920, p. 38. 2. Lipson (E.), The &onomic Histo1y of England, Londres, 1949, t. 1, p. 359· 3· M . K . Dale, The London Silkwomen in the 1 5th cmtury dans The Ecorwmic History

Review, IV, oct. I933· 4· A. Pinchbeck, Women Workers in lndustrial Revolution, 1936, p. 240. Signale

qu'on trouve une femme parmi les victimes d'une catastrophe minière dans le

Derbyshire en 1322. 5· Janssen, L'Allemagne ;et la Réforme, trad. de l'allemand, Paris, 1887, 8 vol.,

in-8°, t. I, 304. 6. Janssen, op. cit., t. 1, p. 293. 7· Janssen, op. cit., t. 1, p . 301. 8. Sismondi, Histoire des ripubliques italiennes, ch. XCI et Hallam, View of the state

of Europe during the period of Middle Ages, Londres, r8I8, II, IX.

9· K. Marx, Das Kapital, 2e éd., p. 742-751. 10. P. Champion, Splendeurs et Misères de Paris, Cal mann-Lévy, 1934, p. 67 et sui v.

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1785. 15. G. L. von Maurer, Geschichte der Stiidterverfassung, in Deutschland, Erlangen,

t86g-I87I, t. III, p. 81, 86 et J. Janssen, ojJ. cit., t. 1, p. 194·

r6. Janssen, Ibid., t. I, 365-466. 17. Zimmerische, Chronik, I, 396, 397· 18. Cité par Janssen, t. VIII, 371. tg. Cité dans Desfourneaux, La Vie quotidieruze au temps de Jeanne d'Arc, Paris,

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1

Références 437

20. ] . Huizinga, op. cit., p. I49·

21. Eustache Deschamps, Œuvres, I, vu, p. 43· 22. Huizinga, op. cit., p. 143. 23. P. Chérot, La société au commencement du XVIe siècle d'après les omélies de Josse

Clichtone, dans Revue des Questions historiques, avril t8gs, p. 538. 24. Louis de Laval, frère des compagnons d'armes de Jeanne d'Arc avait ordonné à son chapelain Sébastien Mornerot d'écrire une histoire des neuf preux et d'y

joindre Du Guesclin et Jeanne d'Arc. Ces deux noms manquent toutefois dans le manuscrit qui nous a transmis l'œuvre de Mamerot et qui a été publié par

M. Lecourt dans Romania, 37, Igo8, p. 529-539 (Huizinga, op. cit., p. 86). 25. Chastellain, La mort du roy Charles VII, dans Georges Chastellain, Œuvres,

éd. Kervyn de Letéenhove, Bruxelles, 1863-1866, t. VI, p. 440.

Chapitre xrn

1. Brandileone, Saggi sulla storia della celebra.{.iotze del matrimonio in Italia, 19o6,

p. 492·

2 . Il désigne probablement par ces mots l'engagement des fiançailles, premier acte du mariage.

3· Esmein, Le Mariage en droit canonique, 1929. 4· Tamassia, La Famiglia italiana, nei secoli XV a XVI, Milano, Sandron, 191 o, p. 178.

5· Cité dans Taroassia, ibid., p. 193. 6. Maulde La Clavière, Les Femmes de la Renaissance, Paris, 18g8, p. 199.

7· Cité par Trevelyan, Histoire sociale de l'Angleterre, Paris, Payot, 1949, p . 67. 8. Ibid.

9· Maulde La Clavière, op. cil., p. 40. 10. Cité par Huizinga. Le Déclin du mq}'en âge, Paris, Payot, 1961.

1 1. Tamassia, op. cil., p. 176 n.

12. Cf. sur ces différents points, Tamassia, op. cit., p. 166 à 182.

13. Trevelyan, op. cit., p. 275· 14. Tamassia, op. cit., p. 175.

15. Maulde La Clavière, op. cit., p. 45· 16. Trevelyan, op. cit., p. 71.

1 7· Tamassia, op. cit., p. 220 à 225.

t8. Cité par Maulde La Clavière, op. cit., p. 40.

tg. Cité par Janssen, op. cit., t. VIII, p . 345· 20. G. Fagniez, La Femme et la sociétéfranyaise pendant la première moitit du XVIIe siècle, Paris Librairie Universitaire, J. Gamber, 1929, p. 59· 21. Ibid., p. 6o.

22. Ibid.

23. Tamassia, op. cit., p. 199. 24. Maulde La Clavtère, op ctt, p 155

25. S Pepys, Journal, t. I, p 88 de la traduction frança1se patue à la 1\'RF ( 1938). 26. Ct té dans C. G Coulton, Medzeval Panoram.a, Mend1an Books, New Ymk,

1958, p. 622.

27. Cité dans G. R. Owst, Literature and Pulpit in lvfedieual England, Londres,

'953. p . 378. 28. John Knox, DeclaraJ,ion to Queen Elizabeth, ed. E. Arber, Londres, 1 88o, p. 30. 29. Cité dans Mildred Campbell, The English Teoman Under Elizabeth, Yale,

1942, p. 259· 30. Firenzuela, Ragionamento, Venise, 1548. 3 r. Castiglione, il Corteggiano, p. 447· 32. Marguerite de Navarre, Heptamérorz, 306 nouvelle, éd. M . François, Garnier, 5' éd. (1g6o), p. 234. 33· Maulde La Clavière, Les fimmes de la Renaissance, p. 231, d'après Guevara,

Il, 215.

34· Jean Bouchet, Epistres Morales et familières, Poitiers, 1545, p. 75-76, cité par Maulde La Clavière, op. cit., p. 394·

Histoire des Femmes

35· Maulde La Clavière, op. cit., p. 557, n. 2.

36. Ibid., p. 132, d'après E. Rodocanachi, Laftmme italienne à l'ipoque de la &nais·

sana, Paris, Hachette, 1907. 37· Bembo, Epistolae, p. 219. 38. Maulde La Clavière, op. cit., p. 559, 526.

39· Ibid., p. 559, 550. 40. Abel Lefranc, La vie quotidienne au temps de la Renaissance, Hachette, IggB, p. sB.

Chapitre xrv

1. Concile de Bâle, canon Convivalium Sermonum, cité par Maulde La Clavière,

op. cit., p. 349· 2. Hippolyte Guarinoni Die Grewel der Verwüstung menschlichen Guchlechts ... Ingolstadt, t6to, cité par Janssen, op. cit., t. VIII, p. 42 r.

3· F. Gregorovius, Lrlcre:ôa Borgia, Stuugart, Cotta, 1874, t. 1, p. 28. 4· Brantôme, Les Dames galantes, éd. M. Rat, Garnier éd. ( 196o), Sixième discours, p. 2g8.

5· Ibid., p. 299. 6. Ibid., p. 254.

~: ~::~: ; ~: 8t5

·

9· Ibid., p. '39· 10. Ibid. , p. 43· tt. Ibid., p. 171 et 175.

12. Ibid., p. '77· 13. Ibid. , p. 26, 122, 125, q6. 14. Ibid. , p. t66, 167. 15. Ibid. , p. 302.

16. Ibid., p. 349· 17. Ibid., p. 436 et encore 207, 216 pour d'autres exemples. t8. Ibid. , p. 28.

19. Ibid., p. 257. 20. Ibid. , p. 262. 21. Ibid.

22. Ibid., p. 263. 23. Ibid. , p. 287. 24. Eilen Power, Medieval Socie~ et Stonor Lttters, Publications de la Camden Society, t. II. 25. H. T. Stephenson, The Elizabethan People, Henry Holt, New York, 1910,

p. 297•302.

26. Ibid. , p. 305. 27. Cité dans Treve1yan, op. cil., p. 121. 28. Featlt.erstom's Dialogue agayn.st light, lewde and lasciuious dancing, 1582, cité par N. Drake, ShalusjJtare and his tinu, Londres, 1817, t. I, p. 161. 29. Janssen, op. cit., t. VIII, p. 161 n, 166, r6g, 215. go. Ibid., p. 251 et 252. 31. Ibid., p. 265 d'après Jean Mathesius, prédicant de Joachimsthal en 1557, et p. 287 d'après Sébastien Franck, 1531. 32. Guarinoni, op. cil., p. 288.

33· Janssen, op. cil., p. 257 et suiv. et 273· 34· Ibid., p. 279. 35· Ibid., p. 463 et 381 et suiv. g6. Ibid., p . 461 et suiv. et 389 et suiv.

~é: t:~:; ~: !~~ ~~ns':.t~.'547l· 39· Steinhausen, Geschichle der deut.schen Briefis, t. I, p. 100, cité par Janssen, op. cit., t. VIII, p. 368 n. 40. Cité par Ancel :La di.sgr&e et le procès des Carafa dans Reuue btnldictine, t. XXVI,

p. 93· Extrait d'un mémoire écrit pour ce procès.

Références 439

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1935, publications de la Faculté des Lettres de Strasbourg d'après Gaspare Nadi, Diario bolog1use, p. p. Corrado Ricci et Bachi della Lega, Bologne, 1886, p. 133 (1502)

et Arienti, Novelliero italiano, Venise, 1754, 1, p. 153· 42. Voir en particulier l'article d' Ancel dans la Revue Bénédictine, cité plus haut.

43· Stendhal, Chroniques italimnes, éd. Martineau, 1, p. 48 (aanée 1559). 44· Benedetto Croce, dans Critica, 1929, p. 12 et suiv. (année 1528).

45· Ancel, art. cité, p . 242 et suiv.

46. Graziani, Cronaca, p. 62g. 47· Cité par Maugain, op. cit., p. 76. 48. Chroniques italiennes, éd. citée, 1, p. 202.

49· E. Rodocanachi, Le Mariage en Italie à l'époque de la Renaissmzce dans Revue des Questions historiques, juillet 1904, p. 3 d'après, La Haye, La Politique civile et

militaire des Vinitiens, Paris, t66g. 50. L. B. Alberti, 1 primi tre libri della famiglia, éd. Pellegrini, Florence, Sansoni, rgrr, p. 449 et 458- Antonio lvani, Gouvernement de la famille (1458) - Saint Ber- nardin cité par P. Monnier, Le Quattrocento, Paris, Perrin, 1924, t. Il, p. 198. sr. F. Guicciardini, Opere inedite,ed. Canestrini, Florence, Cellini, 1867, t. X, p. 37· 52. E. Rodocanachi, La Femme italienne à l'époque de la Renaissance, Paris, Hachette,

1907, p. 46. 53· E. Rodocanachi, art. cit, p . 7·

54· Ibid., p . 22. 55· Traduclion de Belleforest, Histoires extraordinaires, éd. en 7 vol. de 1604.

56. Cité par Tamassia, op. cit., p. 321. 57· E. Rodocanachi, op. cit., p. 235 d'après Novagero, évêque de Vérone en

1565. 58. Ibid. , p. 239· 59· D'après G . Giacosa, La vila privata ne' Castelli, p. gr el suiv. dans le volume

collectif La vila italiana nel Renascimento, Milan, Treves, 1931. 6o. Caroline E. Bourland. Aspectos de la vida dû hogar en el siglo XVII, segun Las Nouelas de Dona Mariana Carabajas dans Homenaje a Menendez. Pidal, II, 331, 368. 61. Deleito y Piùuela, La Mujer, la Casa y la Moda, Madrid, Espasa Calpe, 1954,

P·6254M:"" d'Aulnoy, Relation du V'!)'age d'Espagn<, Paris, 1693, p. 136. 63. Deleito y Pii\uela, op. cit., p . 269.

64. Ibid., p. 69, notes 2 et 3· 65. Ibid., p. 59· 66. Ibid., p. 61. 67. Mme d'Aulnoy, op. cit., p. 482.

68. Ibid. , p. 404. 6g. Ibid., p. 408.

70. Ibid. , p. 443· 71. Deleito y Pinuela, op. cit., p. sr. 72. Juan Perez de Guzman y Gallo, La mujer espaiiola bajo los Austrias dans La Minerva literaria castellana, Madrid, 1923, p. 105.

Chapitre xv.

1. Victor Cousin, Lajeurlesse de Madame de Longueville, p. g8 et 124. 2. Félix Gaiffe, L'Envers du Grand Siècle, Paris, A. Michel, 1924, p . 261. 3· G. Fagniez, La femme et la société française pendant la première moitié du XVJie siècle, Paris, Librairie Universitaire]. Gamber, 1929, p. 191 et suiv.

4· G. Fagniez, op. cil., p. 147 et suiv.

5· Ibid., p. 191. 6. Ibid., p. 192 et suiv. 7· E. Magne, La Vie quotidienne au temps de Louis Xlii, Paris, Hachette, 1942,

d'après des documents appartenant à l'auteur. 8. G. Mongrédien, La vie quotidienne sous Louis XIV, Paris, Hachette, 1948,

p. 6o.

440 Histoire des Femmes

g. C. Fagnez, op. ât., p. 200.

ro. G. Mongrédien, op. cit., p. 57·

I 1. Cité par Ch. de Rib be, Les Familles et la Société en France avant la Rivolution,

Paris, J. Albane!, 1873, p. 375· 12 . G. Fagnez, op. cit., p. r82-183.

13. Ribbe, op. cit., p . 379 d'après N. Pasquier, Lettres, V, p. g. 14. G. Fagnez, op. cit., p. 97· 15. Ibid., p. I 15.

r6. Ibid., p. 100 et suiv.

r 7. Saint-Simon, Mémoires, t. X, année 170'2.

r8. Roland Mousnier, Paris au XVII' siècle, fasc. multigr., Paris, Centre de docu- mentation universitaire, rg6r.

rg. Stendhal, Chroniques italiennes: Trop defaveur tue, Suora Scolastica, etc., éd. Ma.r- tineau, citée supra. 20. Maugain, Mœurs italiennes de la Renaisso.n.ce, p. 297 et sui v. 21. A. Renzi, La signora di Monza et son procès, Paris, Dentu, r862 .

22. E. Mireaux, Une province française au temps du Grand Roi, La Brie, Paris, Hachette,

1958, p. 292 et suiv.

23. M. Dumoulin, Figures du temps passé, Paris, Alcan, 1907, p. 28. 24. G. Fagniez, op. cit., p. 192. et suiv. 25. Cité par G. Reynier, La femme au XVIIe siècle, Paris,J. Tallandier, 1929, p. 21 . 26. Mongrédien, op. cit., p . 181.

27. Of. G. Reynier, op. cit., p. 124 et 157, 165. 28. Cf. G. Reynier, op. cit., p. 180 et suiv. 29. Fureteriana, année 1696. go. Tallemant des Réall.'<, Historiettes, éd. Mongrédien, Paris, Garnier, t. I, p. 252. 31. Primi-Visconti, Mémoires de la Gourde Louis XIV. p. p.J. Lemoine, Paris, rgog. 32. Saint-Simon, Additions au Journal de Dangeau, 29 avril 1688.

33· Tallemant, II, p . !05. 34· Lettres historiques et anecdotiques, 1er juil. 1682, B.N., ms. fr. to 265.

35· Tallemant, IV, p. 164. 36. Ibid., III, p . 322. 37· Bussy-Rabutin, Histoire amoureuse des Gaules. g8. Tallemant, V, p. 3 I 3· 39· Ibid., V, p. 8o. 40. Ibid., V, p. 253. 41. Ibid., I, p. 54· 42 . Ibid., V, p. 83. 43· Ibid., I, p. 240. 44· Ibid., III, p. 248-260.

45· Ibid., I, p. 291. 46. Ibid., III, p. 97· 47· Ibid., VI, p. 91. 48. Ibid., IV, p. 200.

49· Ibid., VI, p . 32. 50. Ibid., VI, p. wB. 51. Correspandance de la Princesse palatine, 7 mars t6g6 et pour l'anecdote précédente, 23 décembre 1701. 52. Saint-Simon, Mémoires, année 1714. 53· Annales de la Cour et de Paris pour les années r697 et r6g8. 54· Jacques Saint-Germain, La vie quotidienne etl France à la fitt du Grand Siècle,

Paris, Hachette, p . 8g, d'après des dossiers inédits des Archives et de la Bibliothèque Nationale.

55· Du Bos (abbé]. B.), Corresprmdance, lettre du 19 nov. 16g6. 56. Samuel Pepys,Joumal, Paris, Gallimard, 2 vol. t. II, augfév. 1662 et 3omai 1668.

57· Ibid., au 18 août r667 et 24 fév. 1667. sa. Ibid., au 26 juill. I664. 59· Ibid., au 21 avril1664. 6o. Ibid., au 26 juillet 1663. 61. Élisabeth Burton, Jacobeans at home, p. 164.

Riférences 441

62. Ibid., p. 163.

63. Samuel Pepys, Journal, au 23 janvier t66g. 64. Ibid., au 6 décembre 1663.

65. Cité par J. Trevelyan, Histoire sociale de l'Angleterre, Paris, Payot, 1949, p. 288. 66. Sur ce point et sur les détails qui suivent, voir H.S. Tu berville, English men and women in the 18th Century, Oxford, ~ 963. 67. Cité par A. Clark, Working lije ofwomen in qth century, Londres, 1919, p. 142. 68. Samuel Pepys au 17 septembre 1663. 6g. Voltaire, Uttres philosophiques, Supplément, éd. G. Lanson, t. II, p. 26o·26r.

Chapitre XVI

1. Duclos (Charles-Pinot), Mimoirts secrets, Paris, t82g, t. II, p. 27. 2. Ibid., t. 1, p. 346. 3· Jacques Levron, La vie quotidietme à Versailles au XVlle tl au XVIII 8 sitcle, Paris, Hachette, 1_965, p. 233.

4· E. et J. de Goncourt, La femme au XV/J/8 sück, Paris, Charpentier, 1877, p. 417 ct suiv.

5· E. Pilon, La uiedefamilk au XVIIJ9 siicle, Paris, Albin Michel, 1941, p. 71. 6. Barbier, Journal d'un bourgeois de Paris, en juin 1723. 7· Étude sur les conceptions prénuptiales dans la paroisse de Sotteville·lès·

Rouen à la fin du xvme siècle, dans Population, 1959, p. 491 et suiv. 8. Humbert de Gallier, Les Mœurs et la vie privée d'autrejois, III. Filks nobles et magi·

ciennes, Paris, Calmann·Lévy, 1914, p. 235 et suiv. pour les exemples qui sont cités à cet endroit.

g. Ibid., p. 277. 1 o. Ch. de Ribbe, Les familles et la sociiti en France avant la Révolution, d'après des

documents originaux, Paris, J. Albanel, 1873, p. 404· Il. Ibid., p. 232 . 12 . Humbert de Gallicr, op. cil., p. 285 et 297.

13. Ribbe, op. cit., p. 47· 14. H. S. Tubervillc, l:."'nglish men and women in 18th century, p. 88. 15. Ashton, Social Lift in the ReigJJ of Queen Anne, p. 28. 16. Misson de Valbourg (Henry) Mémoires et observations faites par un voyageur en Angleterre (p.p Maximilien Misson) La Haye, H. van Bulderen, 16g8, p. 296 et 297· 17. Ibid., p. 316 et suiv. 18. M. Ashley, Life in Stuart England (English /ife serils dirigé par P. Quenne!)

Londres, B.T. Batsford, et New York, Putnam, 1964, p . 29. tg. French, Life of Campton, p. 56 et 57, cité par A. Pinchbeck, Womtn workers in industrial revolution, Londres, Routledge, 1930 que nous suivons principalement dans les pages qui suivent. 20. Eden (Sir Frederic Morton) The State of the poor, London, Davis, 1797, t. III, p. 796, cité par Pinchteck, op. cit., p . 141. 21. A. Pinchbeck, op. cit., p. 140. 22. H.S. Tuberville, op. cit., p. 136. 23. A. Pinchbeck, op. cit., p. 243· 24. Johannes Scherr, Geschichle der Deutschen Frautn, Leipzig, Verlag von Otto Wigand, t86o, p . 4o6. 25. Ibid., p. 405, d'après Pôllnitz, Lettres et mbnoires, Amsterdam, 1737· 26. Ibid., p. 296.

27. Ibid., p. 399· 28. Ibid., p. 4o8. 29. Lellres conjidentUlles, etc., 18o7, t. I, p. 109. 30. K. Biedermann, Deutschland in 18ten Jahrhundert, Leipzig, J. ] . Weber, 1854,

1785, t. II, Geistige sittliche und gesselige Z,ustiùtde, p. 529. 31. K. Biedermann, op. cil., p. 519 et 530 etj. Scherr, op. cit., p. 388. 32. K. Biedermann, op. cit., p. 517·

33· Ibid., p. 5o8.

34· Ibid., p. 539· 35· Ibid., p. 541.

442 Histoire des Femmes

36. Semler, Ltben, I, 156, cité par K. Biedermann, op. cit., p. 526. Ibid. et pages suivantes pour les détails mentionnés dans cette note.

37· Stendhal, Mina Wanghen ou le chasseur vert, fragment ébauché dans Romans et Nouvelles, éd. Martineau, Paris, Le Divan, in~t2, t. I, p. 22.

38. Bemerkungen über die Unzut;ht und die unehelicken Geburten ... von johannes Kaser, Pfarrer und Dechant zu Altwaching, München, Michel Lindauer, t830. 39· ]. Kaser, op. cit., p. 30. 40. Ibid., p. 32.

41. Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du roi • la Boudeuse u et la flûte« l'Étoile» en 1766, Paris, IJJI. 42. Le Gentil, Nouveau Voyage autour du monde, Paris, 1727.

43· M. Mead, &x and Temperammt in three Primitive Societies, New York, 1935, p. 102 .

Chapitre xvu

1 . E. etj. de Goncourt, La Société française pendant la Révolution, Paris, Didier, 1864, p. 236.

2. Le Divorce et la Révolution dans Population, 1953, p. 332. 3· D'! vernois (Francis), Tableau historique et politique des pertes que la Révolution et la guure ont causées au peuple français dtmS sa population, son agriculture, ses colonies, ses manufactures et son commerce, Londres, impr., de Baylis, 1799, cité par Goncourt, op. cit.

4· Le Divorce et la Révolution, art. cité. 5· D'après le Journal des Débats, II pluviose, an Xl, à Paris en l'an X, il y avait eu t8 257 naissances légitimes et 5 6og naissances hors mariage. Cité dans]. Robi- quet, La vie quotidienne au lemps de Napoléon, Paris, Hachette, 1942, p . 186. 6. Pailhès, Clw.teaubriand, sa femme et ses amis, Bordeaux, Féret, t8g6, p . 442. 7· Stendhal, art. du New Monthly magazine, février 1825, recueilli dans Courrier anglais, éd. Martineau, Le Divan, in-12, t. II, p. 257· 8. Stendhal, article du London magazine, nov. 1824, dans Courrier anglais, t. IV, p. 21. 9· Comte Paul Vasili, La Société de Berlin, Paris, la Nouvelle Revue, 1884, p. I 72.

10. Ibid. , p . 175·

Chapitre xvm

1. A. Pinchbeck, op. cit., p. 72. 2. Ibid., p. 81.

3· Plusieurs exemples sont cités pour les années 1815 à 1825 dans The sales of wives in England in 1823 par N.W.V. Temperley in History teacher's Miscellany, 1925, p . 66, mentionné par Pinchbeck, op. cit., p. 83. 4· Villermé. Tableau de l'état physique et moral des ouvriers employés dans les manu- factures de coton, de laine et de soie, Paris 1840, 2 vol. in-8°.

5· Cité par Pinchbeck, op. cit., p. I94· 6. Ibid., p. 197. 7· Louis Reybaud, Études sur le réjime des manufactures, Paris, M . Lévy, 1859, cité par M. Guilbert, Les fonctions cks jemmes dans l'irulustrie, Paris, tg66, p. 18, note.

8. M. Guilbert, op. cit., p. 44· g. Villermé, op. cit. t . 1, p. 40. 10. F. Engels, La situation de la classe laborieuse en Angleterre d'aprts les observations de l'auteur et des tkcuments authentiques, trad. G. Badia et J. Frédéric, Paris, Éditions

Sociales, I g61 . t 1. Pinchbeck, op. cit., p. I go. 12. Lettre publiée dans l'Examiner du 2gjanv. 1832, citée par Pinchbeck, op. cit., p. tgg.

13. Eugène Buret, De la misère des classes laborieuses en France et en Angleterre, Paris,

Paulin, 1840.

~t ~~;e~~~~~c~f.: é!ii'ti~~ 1

J:·1892, Préface (Œuvres complètes aux Éditions Sociales,

p. 394)·

Références

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•7· M. Guilbert, op. cit., p. 51.

443

18. Population, tg.)g, p. 491 et suiv. rg. Goubert, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, Paris, SEVPEN, rg6o, thèse etE. G. Uonard, Mon Village sous Louis XV d'après les Mlmoirts d'un pa)•san, Presses

Universitaires de France, 1941. 20. Cf. G. Kâser, op. cit.

21. Prof. Dr Klumker, Der Umfang der Unehelichk.eit, in Umschau, 12 au 15 mars 1913, Francfort et Leipzig, p . 239 et suiv., cité par Dr E. F. W. Eberhard, Die Frauen Eman.tipation und ihre erotischen Grunden, Leipzig, BraümüUcr, 1924, p. 405. 22. Femina, ,er avril 1907.

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p. 115 et tr8.

25. j. Burnand, La vie quotidienne en France de 187o à 1900, Paris, Hachette, 1959,

p. ;l2

.Annuaire rilrospu,tif ch la France publié par l'INSEE, p. 86.

27. Annuaire statistique de la France p.p Ministère du Commerce, Direction du Tra·

vail, années 1901 et 1913. 28. Ibid.

29. Fimina, avril 1 gog. . 30. Emma Haddock, Women as lmul-owners in the WtSt, communication au 148

Women's Congress, Louisville, octobre 1866. 31. Biographie de john Ise, histoire de sa mère, immigrants allemands dans So, and Stubbk, New-York, 1940 et aussi Willa Cather, .My Antonia, Cambridge, Massp

1926. 32. Peter Roberts, Anthracite coal Communities, New York, 1904et Arthur M. Sch1esinger, The rise of the Cilj', New York, 1928. 33· Robert W. Smuts, Women at work in America, New York, 1959, p. 14. 34· Robert W. Smuts, op. cit., p. tg. 35· Anonyme, The Autobiography of an happy woman, New York, 1914. 36. Mary Jacobi, Womm in Medicine, dans l'ouvrage collectif de Meyer, Woman's work in America. 37· Robert W. Smuts, op. cit., p. 41 à 44·

38. Ibid., p . 49· 39· Ibid. , p. 52 . 40. Cité par Christ. Franklin dans Meyer, op. cit. 41. La désinvolture avec laquelle on embauchait ou renvoyait les ouvrières était remarquable. Dorothy Richardson a raconté ces diverses expériences dans un petit livre instructif et amusant, The long day, the true story of a New York Working girl as

told by herself, New York, 1905. 42. Cf. Adélaïde M. Nutting et Lavinia L. Docks, A history of nursing, New York,

1917.

43· Cf. Smuts, op. cit., p. 78. 44· D. Pidgeon, Old work questions and new world answers, Londres, Kegan Paul,

1884, p. 231 et suiv. 45· Enquête de 1887, analysée dans Robert W. Smuts, op. cit., p . Bg. 46. Ruth Suya Das, La femme amiricaine dans le mariage moderne, Paris, Giard, 1934,

p. 108. 47· Ibid. , p. 85. 48. Robert W. Smuts, op. cit., p. 50 et 65.

Chapitre XIX

1. L. Abensour, Histoire génirale du.fiminisme, Paris,Delagrave, 1921, p. 309· 2. Article du Dr Huot dans le Mercure de France, 1er mars 1918, cité dans G. Gennari,

Le dossier de la femme, p. 179. 3· Ces chiffres sont empruntés, le premier à L. Schirmackcr, op. cit., cf. supra p. 326. le second à G. Gennari, op. cit., p. 181.

444 Histoire des Femmes

4· L'Organisation Internationale du Travail et le travail des femmes, brochure, pp. B.I.T., Genève, 1926, p. 8.

5· Ibid.

6. Enquête de l'Union Féminine Civique et Sociale portant sur un échantillonnage étroit de 35 cas. Les gains insuffisants du mari représentent 51 % des motivations. G. Gen- nari, citant cette enquête, ajoute que« les rapports parvenus d'Allemagne et d' Autri- che sont à peu près similaires ». (op. cit., p. 244.)

7· Annuaire rétrospectif de la France, pp. INSEE, 1961, p. 144. 8. Ibid., p. 86.

9· Ibid., p . 45· 10. Pourcentage établi d'après la même source. 11. Kinsey etc, Sexual Behauior in the humanfemale, W. B. Saunders, Philadelphie

et Londres, 1953, p. 336. 12. Population, 1959, p. 491. 13. K . Horstmann, Schwangerschaft und Eheschliessung, 1959. 14. P. Thomas Monahan, Premarital Pregnancy in US, dans Euguzies Quaterley,

sept. 196o, p. 133-147· 15. Enquête publiée dans l'American Sociological Review, février 1962. 16. G. Gennari, Le Dossier de la femme, Paris, Librairie Académique Perrin, 1965.

Chapitre xx

1. Smuts (Robert W.), Women al work 1'n America, 1959, p. 36 et 6o. 2. Lesine P. Fryer, Women and Leisure, New York, 1924, cité par Smuts, op. cit.,

p. 29.

3· Ruth Suya Da.s, op. cit., p. 8?:-

4· Ibid., p. 89. 5· Cité par André Pierre, Les fimmes en Union Soviétique, 1g6o, p. 30. 6. André Pierre, op. cit., p. 58.

7· Ibid., p. 45 à 55· l3 . Chiffres cités par André Pierre, op. cit., p. 142. g. H . E. Salisbury, Un Américain en Russie, Paris, 1955 (copyright de 1950). 10. Pravda, 8 mars rg6o, à propos de la Journée internationale de la femme. r 1. Ibid.

12. André Pierre, op. cit., p . rgo. 13. Ce chiffre est donné par Véra Bilchaï dans une étude sur les femmes en URSS et il est reproduit par André Pierre, op. cit., p. 190, note. 14- Robert Guillain, Dans trente ans la Chine, Paris, Editions du Seuil, 1965, p. 182. Voir aussi Robert Guillain, Six cents millions de Chinois, Paris, Julliard, 1956.

TABLE

INTRODUCTION

DEUXIÈME ÉPISODE

LES FAISANES

ll. Les Femmes des chansons de geste et de l'amour courtois.

Splendeurs des CarolinjSiens, 15. -Capitulaires sur le mariage et les

bonnes mœurs, 17.- L'Eglise et le mariage, rg.- Vies privées sous les

Car9lingiens, 21.- Occupations des femmes, 21.- Divorces royaux, 23. -Energie des héritières et des épouses, 25.-Jeunes saintes décidées, 26.

-La reine Judith, 27.- La<< dépravation>> du xre siècle, 29.- Savantes

abbesses, go. -Les femmes des chansons de geste, gr. - L'amour courtois, 39· - Les n cours d'amour )), 41. - Les fabliaux, 43· - Mœurs et

grandes dames du xue siècle, 46.- Soins de beauté et bonnes manières, 47·

-Ombres au tableau, 49·-Femmes de barons, 52.- Robert d'Arbrissel,

54· - Gaillardes et commères, 56. - Les femmes dans les fiefs, 59· - Femmes du peuple et de la bourgeoisie, 6o. - Bertrade de Montfor~,

Aliénor d'Aquitaine, 6r. - Conclusion : la marche de la dame sur l'échiquier, 63.

12. Du Quattrocento à la Renaissance.

Splendeurs et décadence de <( l'amour courtois ))' 65. - Le nouveau

(( Roman de la Rose)), 65.- Tow·nois et vœux, 67.- <( Petit Jehan de

Saintré », 6g. - Boccace, 70. - Vie et travail des femmes, 72. - Professions féminines, 72. - Communautés, veuves, béguinages, 75· - Campagnes et faubourgs, 77· - Ribaudes et chambrières, 8o. - Les nouveaux riches, 81. -Grands bourgeois d'Italie et d'Allemagne, 83. - Les soirées

de Serifontaine, 85. -Jeunes filles, 87. -Les dernières héroïnes, 91. - Jeanne d'Arc, 92. - Catherine Sforza, comtesse de Forli, 94· - Les

neuf preuses, g6.

13. Du Quattrocento à la Renaissance (suite).

Le Concile de Trente et le mariage, 98· -La pratique du mariage, 103.

-Vie conjugale au xvre siècle, roB.- Italiennes de la Renaissance, r ro.

Histoire des Femmes

- L' « amour platonique », 1 11. - Le bonheur de vivre, 114. - La cour

des Valois, 11 7·-Femmes savantes et premiers salons, 118.

14. Les Femmes de la Renaissance et de l'Europe baroque.

Les femmes en France au xvre siècle, 125. -Villes d'cau et vacances,

125. - Les femmes de Brantôme, 126. - Les femmes de l'Angleterre

élisabéthaine, 132. - Les mariages anglais, 132. - La femme du squire

à la campagne, rg6. - Londres et les marchands, 1 g8. - Les « épouses

selon Dieu >l, 140. - Femmes d'affaire du temps des Stuarts, 141. - L'Alle- magne de Luther, 144. - L'anarchie joyeuse du xvie siècle, 146. - Liberté sexuelle de l'Allemagne, 149. -Les procès de sorcellerie, 153. -

Les femmes italiennes, 155· - Maris et frères : chroniques italiennes, 155· - La vie familiale en Italie : les filles, 1 59· - Veillées, coureurs de dot,

couvents, 162. - Femmes espagnoles du<< siècle d'or ))1 166. - Le« Pasco n,

le << Tapado ll, les visites, 167. - L'amour-passion, 171.- Aventurières et jeunes folles, 174. - Femmes savantes et femmes de lettres, 176. - Les femmes des Grandes Indes et des îles, 1 77· - Au royaume de Ba- Kongo, 178. - Les femmes chez les Aztèques, 180. - Les femmes du royaume Inca, 182.

15. De l'Europe baroque à l'Europe classique.

Les femmes du siècle de Louis XIII, 185. - Jeunes filles au temps de

Corneille, 186. - Autorité et puissance des femmes, 189. - Professionnelles, femmes d'affaires, intermédiaires, 193. - Milices de Dieu, 197. - Anne, duchesse de Chevreuse, 202. - Anne-Geneviève de Bourbon,

duchesse de Longueville, 204.- Naissance de la galanterie : l'Astrée, 208. - Les femmes savantes, 210. - L'envers de la tapisserie, 215. - Le (( Ton 11 de Versailles : la domestication, 220. - L'Angleterre de Samuel

Pepys, 222. - Progrès du conformisme et de l'ennui, 224. - Tristes

conséquences de la prospérité, 228. - Les femmes de la Moscovie, 230.

16. Les Femmes du XVIII• siècle.

Les femmes sous la Régence, 233.- Les u Maîtresses)) et leur << cabinet», 234. - La vie mondaine et les salons, 236. - Les femmes et les carrières, 238. - Les <<femmes du monde », 240. - La liberté dans le mariage, 241. - Le temps du << libertinage », 243. - Migraines, vapeurs et haute couture, 244.- La révolution de Jean-Jacques Rousseau, 247. - Bourgeoises, provinciales, « contemporaines du commun n, 248. - Filles de la bourgeoisie, 249· - La province patriarcale, 253· - Chanoinesses, 256. - Les femmes anglaises au xvrne siècle, 257. - Les hommes, les clubs, les

dandys, 258. - Derrière le décor de la décence, 259· - L'artisanat rural et les premiers ateliers, 261.- Les femmes allemandes au xvur6 siècle, 265. -Les cours et les maîtresses des princes, 267.- Femmes de la bourgeoisie,

271. -L'Allemagne romantique, 273. -La reine Louise de Prusse, 275· - Paroisses de campagne, 276. - L'Italie et l'Espagne : le « sigisbée n,

2 77. - Les femmes de l'île d'Otaïti, 2 79·

447

TROISIÈME ÉPISODE

LES FOURMIS

17. Les Femmes au XIX• siècle.

Les femmes et la Révolution, 287.- Le divorce, les mariages du décadi,

le diable au corps, 290. - Le règne des femmes après Thermidor, 292. -

Les femmes sous le Consulat, 294. - Les femmes sous l'Empire, 296. - Duchesses et bourgeoises, de la Restauration, 297· - La « petite robe 11

et le romantisme, 2g8. - Les « espèces sociales », 299· - De l'adultère

et des keepsakes, 301. - Le triomphe de la bourgeoisie, 303. - La vie

privée des <c royautés bourgeoises >> , 303. - Combat en retraite des aristocraties, 305. - Les femmes du monde du Second Empire, 306. - Le

règne des derrti-mondaines, 308. - Les salons politiques, 310. - Les

femmes de la bourgeoisie, 31 1. - Le couple conjugal, 316.

18. Les Femmes de la société industrielle.

Les femmes et les usines, 3 1 9· - L'Angleterre et le progrès, 31 9· - I\1anufactures, internats, taudis, 322. - Le travail des femmes à la fin

du siècle, 326.- Filles et femmes de la campagne, 328.- L'école primaire

et les grands magasins, 329. - Femmes de la " haute société », 330. - Les

ménages de la bourgeoisie, 332. - Signes nouveaux : la bicyclette, les

voyages, les sports, 334· - Les étudiantes d'U psala, le férrtinisme, 336. - La« jeune fille ))' 339· -Le << brevet >J, les étudiantes, le secteur tertiaire, 341.

- Filles et femmes d'Amérique, 344· - Les Américaines avant Lincoln,

344· - Les « Married women acts », 347· -Le travail et la liberté des

filles, 349· - La femme américaine à la fin du siècle, 354·

19. Les Femmes du XX• siècle.

« Les femmes de l'entre-deux-guerres n, 357· - La mobilisation des

femmes, 357·-La « garçonne » d'après-guerre, g6o. - La crise et le reAux,

364.- Les • conquêtes » des femmes, 367. - Les femmes, le cinéma et la

publicité, 369. - Styles d'Allemagne et d'Italie, 373· - Les femmes au Japon, 375·-Fourmilières et cosmonautes, 376. - Femmes d'après-guerre

384. - Filles d'après-guerre 388. - La « nouvelle vague », 391. -

Victoire de l'arrtitié, 393·

20. Les Femmes du XX• siècle (suite).

La femme américaine, 397· - Le travail des jeunes filles, 397·-Veuves, femmes seules, divorcées, 399· - Le matriarcat américain, 402. - La

femme soviétique, 404. - Lénine, Alexandra Kollontaï, le couple, 405. - Politique stalinienne de la famille, 407. - Les femmes, le parti, les

soviets, 411. - Kolkhosiennes, ouvrières stakhanovistes, batelières, 412.

- Les femmes dans l'économie et la science soviétiques, 414. - Les

femmes et l'amour dans la Chine de Mao, 417.

CONCLUSION ....... . 421

Imprimé en France -----,-.,-=,-- ŒI'RUŒRIE FIRll!N·DIDOT PAIU.S - lŒSNIL • IVRY • 1967 788

DéiJôt léa-al: 4• trimestre 1968.

t;• d'tdition : 1931

 très bien leurs griffes et leurs ergots. Puis, vient le temps

des fourmis, où des millions de femmes toutes pareilles,

de Hong-Kong à Saùzt-1Vazaire, tapent sur la mime machine

à écrire. Elles ne dirigent plus comme autrefois des empires,

des firmes glorieuses, des fiefs de famille. Elles ont gagné leur

liberté, elles piétinent tranquillement au milieu des hommes :

mais elles ont perdu leur pouvoir et leur splendeur d'autrefois.

Les hommes aussi du reste, qui se sont transformés

d'étalons en usagers.

Les femmes, heureusement, sont restées féroces, altières,

vindicatives: elles u souviennent qu'elles appartiennent

à la branche des mammifères, alors que les hommes l'ont

presque oublié. La variété douce et tendre a tendance à

disparaitre. On en trouve encore quelques spécimens, prltmd

l'auteur de ce livre, dam des endroits bien abrités,

particulièrement dans quelques maisons de gris rou au bord

de la mer méditerran

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